Aux sources de l’histoire manitobaine/05

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Imprimerie de la Compagnie de l’Événement (p. 51-62).

V. — cette infernale barrière !


Pour consolider la domination anglaise dans l’Amérique du nord, on avait réuni les provinces de l’est sous un gouvernement central, et formé un tout plus ou moins compact sous le nom de Puissance du Canada. Cette confédération, qui ne datait que de 1867 et après deux ans d’existence ne s’étendait pas encore à l’ouest de l’Ontario, n’en avait pas moins, dans l’intention de ses promoteurs, été dès l’origine destinée à embrasser dans son périmètre tous les territoires adjacents qui relevaient de la couronne britannique. Au mois de mars 1864, les hommes d’État qui préparaient cette organisation avaient formellement mentionné l’Assiniboia, ou la Rivière-Rouge, et les pays circonvoisins comme devant en faire partie[1]. Mais ils s’étaient heurtés aux prétentions et conditions par trop onéreuses exigées par la Compagnie de la Baie d’Hudson comme compensation pour l’abandon de ses droits à la souveraineté de cette contrée.

L’année suivante, des délégués avaient même été envoyés à la Rivière-Rouge en vue de s’aboucher avec les autorités locales et essayer de promouvoir l’union projetée. Mais on avait affaire à des marchands. Ceux-ci se montrèrent impitoyables quand il fut question d’argent.

Cependant les négociations se poursuivaient activement entre le Canada, la Compagnie et le gouvernement britannique. Vers la mi-décembre 1867, une pétition fut envoyée à la Reine signée des présidents du Sénat et de la Chambre des Communes du Canada, demandant l’autorisation de s’annexer les territoires du nord-ouest. Puis, deux délégués, sir Georges Cartier et l’honorable Wm McDougall, alors ministre des Travaux Publics, se rendirent à Londres pour traiter l’affaire avec plus de facilité et d’expédition.

Les pourparlers roulaient exclusivement autour de la question pécuniaire, et des sujets d’ordre purement matériel absorbaient toute l’attention des parties intéressées. À part une mention ou deux des aborigènes du pays, hasardée par le gouvernement anglais, pas un mot dans les dépêches officielles relativement aux droits de la population blanche ou métisse et de ses inclinations politiques. De fait, les hommes d’État d’Angleterre semblent l’avoir crue une quantité absolument négligeable, et les représentants canadiens n’en dirent mot. Dans une lettre datée du 10 avril 1869, lord Granville parle explicitement des « tribus indiennes qui forment la population actuelle de cette partie de l’Amérique[2] », et exprime l’espoir que leurs droits ne seront pas méconnus ! Quant à ceux des habitants de notre race, en tout ou en partie, qui seuls donnent au pays sa valeur économique et sociale, personne ne s’en préoccupe.

Aussi, la classe dirigeante de l’Assiniboia s’inquiétait-elle à bon droit du sort qui semblait réservé à la petite colonie, d’autant plus que les représentants que le Canada lui avait jusque-là envoyés dans la personne de John-Christian Schultz, Walter-Robert Bown[3], Charles Mair et autres, ne tenaient pas vis-à-vis des autorités locales et de ses anciens habitants une conduite propre à rassurer les esprits bien pensants et ennemis des innovations dangereuses.

C’est à cette inquiétude bien légitime que faisait allusion Mgr Taché quand il écrivait dans son Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique :

Dans la colonie elle-même il règne une certaine agitation et inquiétude au sujet de son avenir. Les uns, en très petit nombre, qui espèrent gagner par un changement quelconque, le demandent à grands cris ; d’autres, considérant plus les systèmes que leur application, voudraient pouvoir tenter un changement, ne se doutant pas qu’on ne revient plus à l’état primitif d’où ils veulent s’écarter ; le plus grand nombre, la majorité, redoute ce changement. Plusieurs ont bien raison : le public pourra gagner à ces modifications, il acquerra sans doute des avantages qui lui manquent, mais la population actuelle y perdra certainement[4].

Ces modifications, encore à l’étude à Londres et à Ottawa, étaient grosses de dangers dont personne ne semblait se rendre compte dans les sphères gouvernementales. En raison de peu de jugement et du manque absolu de prudence avec lesquels on allait tenter de les opérer, elles devaient bientôt susciter des troubles destinés à bouleverser la face du pays.



Il est un nom dans l’histoire du Nord-Ouest qui ne peut laisser froid quiconque s’intéresse un tant soit peu à ces immenses régions auxquelles un si bel avenir semble réservé. Riel ! quels sentiments, quelles haines et quelles sympathies cette seule men­tion n’éveille-t-elle pas chez la génération qui peut se souvenir ! Louis Riel, le révolté, le lâche et l’ambitieux des uns, devient pour les autres un héros, un courageux tribun et le bienfaiteur insigne de sa race non moins que du Manitoba tout entier. Il y a 22 ans, son sort suffit pour mettre en commotion le Canada de l’Atlantique au Pacifique et renverser un de ses principaux gouvernements.

Même aujourd’hui que les passions politiques et nationales surexcitées par son intervention dans les affaires de l’ouest sont calmées, on ne peut guère se représenter cette figure désormais historique sans l’entourer d’une auréole de gloire ou la voiler d’un masque d’ignominie. Tandis que les uns voient dans le chef des métis français un tyran au petit pied et l’assassin de son prisonnier, dignement puni plus tard pour cet abus d’un pouvoir usurpé, les autres ne peuvent se reporter aux événements du passé sans y voir tout un peuple menacé dans son existence, sauvé par la courageuse résistance d’un de ses enfants ; un homme qui, malgré les faiblesses qui lui étaient communes avec les autres membres de notre humanité déchue, n’en put pas moins tenir tête avec dignité et succès aux opposants multiples qui se dressèrent sur son chemin, et dicter à la première puissance de l’Amé­rique anglaise des conditions auxquelles elle dut finalement con­sentir.

Puis, comme fond de tableau, l’imagination revoit dans le lointain cette même figure luttant une seconde fois pour les siens. Elle entend les détonations de la fusillade, les cris des mourants et les grondements du canon. L’air est chargé de salpêtre ; mais la victoire reste au nombre. L’opprimé succombe et, après un silence, une ombre passe, froide et saisissante comme toutes les ombres : c’est un échafaud ! Riel disparaît de la scène du monde, et des rancunes qu’on croyait insatiables se déclarent satisfaites.

En raison même de l’intensité des tableaux dont se compose cette vie si mouvementée, et étant donné les préjugés de race et de religion dont l’historien le plus impartial n’est pas toujours exempt, bien difficile serait la tâche de celui qui voudrait faire passer sous les yeux du lecteur, sans les charger ou les atténuer, les scènes de ce drame dont le dénouement fut si tragique. Pour nous borner aux événements qui eurent le Manitoba pour théâtre, plusieurs auteurs ont voulu les décrire. À mon humble avis et sans approuver certains termes et quelques opinions pour lesquelles sa nationalité était responsable, c’est un Anglais, Alexander Begg, qui, dans sa Creation of Manitoba[5] semble jusqu’ici s’être le mieux acquitté de la mission qu’il s’était imposée. Et pourtant, s’il a bien jugé les événements et n’a pas craint d’en indiquer les causes et les effets, il n’a pas toujours su comprendre le chef des métis.

Un ancien soldat, qui devait la vie à ce dernier ou du moins aurait pu la perdre entre ses mains, le major Boulton, a aussi relaté l’insurrection de la Rivière-Rouge[6]. Son livre est l’œuvre d’un adversaire, d’un homme qui n’avait pas encore secoué la honte d’une incarcération due à une échauffourée injustifiable. Tous les autres écrivains anglais entrent Irrésistiblement dans des transes rageuses à la seule mention du nom de Riel.

D’un autre côté les brochures françaises qui ont pris le même sujet pour thème, surtout celles qui virent le jour en 1885 ou peu après, ont trop le caractère de pamphlets politiques pour jouir d’une valeur réelle au point de vue historique[7]. Leur indignation, sans être de commande, n’en paraît pas moins avoir pour but la ruine politique de certains hommes publics trop pusillanimes pour avoir protesté d’une manière efficace contre une exécution injuste, plutôt que l’expression de la simple vérité ou d’une sympathie désintéressée. Une autre brochure de date plus récente et l’œuvre d’un écrivain tout à fait respectable[8] a bien sa valeur, surtout à cause des faits nouveaux qu’elle contient. Malheureusement, il ne semble pas être entré dans le plan de son auteur d’écrire une histoire complète des troubles, avec tous les faits par ordre chronologique, dates précises et références, etc. D’aucuns seront peut-être aussi portés à regretter que le ton n’en soit pas plus de nature à convaincre un adversaire, qui ne manquera pas de se raidir, à tort, sans doute, contre le caractère réquisitorial qu’il lui trouvera.

Est-ce à dire que je veuille moi-même entrer en lice avec mes devanciers et donner ma version de l’insurrection de 1869-70 ? Loin de moi pareille présomption. J’userai seulement de mon privilège de simple tirailleur dans le champ de l’histoire pour donner une esquisse, brève et très imparfaite, de quelques-uns des événements de cette époque si importante dans les annales de l’ouest canadien.



Sans attendre l’issue des négociations entre le gouvernement impérial et les autorités de la Compagnie de la Baie d’Hudson, le Canada traitait déjà la Rivière-Rouge en pays conquis. Il profita de la famine de 1868 pour s’y introduire, faisant faire un chemin public du lac des Bois à la pointe aux Chênes, dans le but apparent de venir en aide aux affamés en leur procurant un moyen honorable d’acquérir le nécessaire pour leurs familles en détresse, but qu’on eût plus sûrement atteint si on avait rendu leur travail un tant soit peu rémunératif et vendu les denrées à un prix raisonnable. Le gouverneur local de la Compagnie protesta, d’une manière d’ailleurs assez platonique, contre cette intrusion d’une puissance étrangère dans son territoire ; mais personne ne prit garde à cette objection, destinée du reste à sauvegarder un principe plutôt qu’à faire cesser ou même gêner les travaux commencés.

Ces travaux amenèrent au pays un certain nombre de Canadiens anglais, pour la plupart violemment opposés à l’état de choses existant dans la colonie, lesquels, s’adjoignant aux quelques esprits remuants qui s’y étaient rendus peu auparavant, formèrent bientôt ce qu’on appela le parti canadien, groupe qui se désignait lui-même sous le nom d’Amis du Canada.

Or, comme l’assure l’historien Begg, « il était avéré que, les chefs de ce parti étranger déclaraient ouvertement que les métis allaient être obligés de céder la place aux Canadiens anglais »[9]. En d’autres termes, on se proposait de déposséder les habitants de race française en faveur des Anglais qu’on allait faire venir d’Ontario, chaque fois que les terres des premiers paraîtraient valoir la peine d’être accaparées. De fait, si l’on en croit cet auteur, la plupart de ces gens qui faisaient parade de leur loyalisme à la couronne britannique en général et aux institutions canadiennes en particulier, « ne représentaient en réalité que leurs propres bourses, et leurs cris en faveur de l’annexion du pays par le Canada n’avaient pas d’autre but que la gratification de leurs propres fins égoïstes »[10].

En prévision de cette curée, on envoya des arpenteurs, sous la direction d’un nommé John-Stoughton Dennis, qui commencèrent à tirer leurs lignes sans se préoccuper aucunement des droits des propriétaires, presque tous métis français. On se cachait si peu des intentions réelles du parti canadien que Wm McDougall, celui-là même qui allait bientôt être nommé gouverneur des nouveaux territoires, écrivait à son ami Ch. Mair : « Aussitôt les arpentages finis, nous vous enverrons une émigration de la bonne espèce. » Ce que ce dernier terme signifiait sous la plume de McDougall n’était alors que trop clair pour les possesseurs du sol de la Rivière-Rouge.

Du reste, les employés du nouveau chemin et leurs confédérés du parti canadien ne se gênaient pas pour le dire. Ils semaient partout les bruits les plus alarmants. Les métis devaient bientôt, disaient-ils, céder le pas aux représentants de la « race supérieure. « Ils seraient contraints de se retirer devant le flot envahisseur, ou bien de se faire les humbles serviteurs de leurs nouveaux maîtres, les charretiers des émigrants qui n’allaient pas tarder à venir d’Ontario et s’établir sur les terres qu’on arpentait pour eux, sans aucun respect pour les droits de propriété de la population métisse.

Si l’on se rappelle que le Canada n’avait pas alors l’ombre d’un titre valide même aux terrains incultes de ce pays, on peut se faire une idée de l’impression que produisirent ses empiètements sur des terres cultivées par une foule de particuliers longtemps avant qu’il eût été question d’établir une confédération des provinces de l’est ou de l’ouest. Alors même que le changement de gouvernement proposé eût été effectué — ce qui, par prudence, n’aurait pas dû se faire sans une consultation quelconque des populations blanche et métisse — le nouveau pouvoir n’avait pas le droit de déposséder les propriétaires ou d’imposer malgré eux de nouvelles limites à leurs terres.

En face de cette outrecuidance d’un gouvernement étranger qui, après tout, ne représentait lui-même qu’une dépendance de la Grande-Bretagne tout comme l’Assiniboia, outrecuidance aggravée encore par les mesures provocatrices de ses agents, les métis devaient-ils se laisser tondre comme une bande de moutons ? Ils n’en jugèrent pas ainsi. Ils voulurent venger les droits sacrés de propriété qu’ils partageaient avec leurs envahisseurs, et affirmer leur qualité d’hommes libres, dignes d’être entendus quand leur sort était en jeu.



Nous avons déjà dit un mot des hauts faits de J.-Louis Riel, le « meunier de la Seine. » Marié dans l’automne de 1842, avec Julie Lagimodière, une des filles de la première Canadienne de la Rivière-Rouge, il en eut douze enfants, dont le premier, Louis, devait lui succéder comme représentant de l’idée métisse et tribun[11] du peuple. Né à Saint-Boniface, le 22 octobre 1814, le jeune Louis fut bientôt remarqué de Mgr Taché, qui l’envoya en 1858 faire ses études au collège de Montréal[12]. Après ses humanités et une année de philosophie, la mort de son père en 1864 le rappela à ses foyers, où il devint le chef de la famille. Intelligent, plein de feu, d’initiative et du sentiment de la supériorité que lui assurait son éducation, par ailleurs patriote ardent et tout dévoué aux droits et aspirations de ses co-nationaux, il se fit bientôt remarquer parmi les protestataires, d’abord isolés et sans cohésion, qui graduellement élevèrent leur voix contre les agissements du Canada et les insolences de ses agents.

Après des consultations privées et des propos échangés dans l’intimité avec les principaux métis de Saint-Vital, où Riel était établi, et de Saint-Norbert, importante paroisse avoisinante, des assemblées secrètes furent convoquées, la situation envisagée sous toutes ses faces et la détermination prise d’arrêter l’ingérence indue des Canadiens anglais dans les affaires du pays en mettant fin aux opérations de leurs arpenteurs.

En conséquence, le 11 octobre 1869, comme ceux-ci traçaient leurs lignes au travers de la propriété d’un nommé André Nault[13]. Riel se présenta à la tête de 16 métis non armés[14] et intima à M. Webb, le chef des employés canadiens, l’ordre d’avoir non seulement à cesser son arpentage, mais même à quitter définitivement ces parages. Puis, comme messieurs les Anglais faisaient la sourde oreille, Riel et sa suite les empêchèrent de continuer en montant sur leurs chaînes.

Le lendemain, le colonel Dennis réclama la protection de la justice locale. Deux juges de paix mandèrent Riel, qui leur déclara sans broncher que « le gouvernement canadien n’avait pas le droit de faire des arpentages dans le territoire sans la permission expresse du peuple »[15]. Qui osera dire aujourd’hui qu’il se trompait ?

Puis, comme, selon l’expression des dépêches officielles de Dennis, on ne pouvait lui « faire entendre raison », on voulut faire agir près de lui l’autorité ecclésiastique dans la personne du R. P. Lestanc, O. M.  I., administrateur du diocèse en l’absence de Mgr Taché alors au concile du Vatican. Mais on se heurta à un refus. On eut alors recours au juge Black et même au gouverneur McTavish. Malgré que ce dernier fût gravement malade, il convoqua une réunion du Conseil de la colonie pour le 25 du mois.

Mais les événements n’allaient pas attendre cette date. Le 21  octobre[16], ayant appris l’arrivée prochaine de M. Wm McDougall, que le Canada envoyait prendre les rênes du gouvernement des nouveaux territoires aussitôt que leur transfert ou annexion à la nouvelle Puissance serait officiellement annoncé, Riel qui avait, selon l’usage immémorial des métis dans toutes les conjonctures graves, formé un comité des principaux habitants, envoya défendre l’entrée du pays au représentant d’Ottawa. Puis il faisait élever sur le chemin public près de la rivière Sale, dans la paroisse de Saint-Norbert, une barrière qu’il fit garder par une quarantaine d’hommes armés, avec mission de veiller à ce que ni McDougall ni aucun de ses émissaires ne la passât pour se rendre au fort Garry, le centre politique et géographique de la colonie.



Cette fameuse barrière allait bientôt être mise à l’épreuve et en sortir triomphante. Le jour de la Toussaint, un peu avant la grand’messe, une voiture contenant deux Canadiens-Français qui arrivaient de la frontière américaine venait s’y heurter. Pendant que le conducteur restait à sa place, un jeune homme de mine agréable et aux manières distinguées en descendait, et demandait à parler au chef de la garde qui se composait alors de 30 à 40 métis armés de carabines, de fusils et de revolvers. S’étant donné comme un M. Provencher, le neveu du premier évêque de la Rivière-Rouge, il fut immédiatement conduit sous escorte à l’église paroissiale où le saint sacrifice allait commencer et auquel il fut heureux d’assister.

Ce M. Provencher faisait partie de la suite de McDougall, qu’il accompagnait en qualité de secrétaire. Il était désigné d’avance pour un office public dans son gouvernement. Ne pouvant se rendre lui-même au fort Garry, son maître avait cru que le nom de son secrétaire lui servirait de passeport, et qu’on ne l’empêcherait point d’atteindre le centre de la colonie, alors même qu’il aurait par là l’occasion de s’aboucher avec M. McTavish et autres en vue d’aviser aux moyens d’y introduire le représentant du Canada. McDougall avait compté sans la perspicacité de Riel, et ne s’était point rendu un compte exact de l’intensité des sentiments créés chez les métis par les procédés inqualifiables des agents de l’Ontario.

Après la messe, Provencher se mit en communication avec les principaux « mécontents », comme on disait alors, et vers 4 heures de l’après-midi, il fut formellement présenté à Riel. Il fit naturellement son possible pour le rassurer sur les intentions du gouvernement canadien ; mais Riel objecta que, « comme chef des métis, il ne pouvait reconnaître la validité d’aucune des mesures adoptées par ce gouvernement, pas plus que les nominations qu’il avait faites ; mais que si celui-ci y consentait, il était prêt à ouvrir des négociations avec lui ou quiconque serait investi de pleins pouvoirs en vue de s’entendre sur les conditions de l’entrée de la colonie dans la confédération du Canada »[17].

Puis il dut retourner à Pembina d’où il était venu, et où une force armée fut chargée de l’accompagner.

Mais il était écrit que Provencher ne serait pas le seul à s’assurer de l’efficacité de la barrière des métis. Un autre membre du futur gouvernement de McDougall était un capitaine Cameron, un homme qui ne connaissait point de frein, et qui, au dire même de son maître (qui n’était pourtant lui-même un modèle ni de modération ni de prudence), « avait en plus d’une circonstance suivi son propre jugement malgré l’avis de son supérieur et au grand désavantage de tout le monde »[18]. En dépit des observations du soi-disant gouverneur, le fougueux capitaine avait insisté pour se rendre au fort Garry dans le but d’y acheter des provisions, et il n’admettait pas un instant que de simples métis pussent l’en empêcher.

On lui objecta bien en route l’obstacle qui se dressait sur la voie publique près de la rivière Sale. Mais il avait déclaré que ce n’était rien pour lui. « Je suis habitué à pareille chose, » avait-il remarqué.

Donc, comme M. l’abbé Ritchot, curé de Saint-Norbert, reconduisait M. Provencher en compagnie de Riel et de ses soldats improvisés, on vit tout à coup apparaître un superbe équipage, une belle voiture attelée de deux chevaux fringants. L’imperturbable ami de Mars qui les conduisait, une fois arrivé au milieu des gardes qui, étant donné son air imposant, se demandaient s’il ne serait point par hasard le gouverneur lui-même, leur cria d’un ton impérieux :

« Enlevez-moi cette infernale barrière ! » Chose étrange et à peine croyable, aucun des humbles métis qui la gardaient ne tomba foudroyé devant cet ordre du terrible guerrier. Pas un seul ne tenta même de l’exécuter ! Au contraire, plusieurs se précipitèrent à la tête de ses splendides coursiers pour les empêcher d’avancer. Ce que voyant, Cameron les cingla d’un vigoureux coup de fouet dans le but de leur faire franchir l’obstacle, qui n’avait pas plus de deux ou trois pieds de haut. Mais deux robustes métis les avaient déjà saisis par la bride, et en un clin d’œil, bon gré mal gré, la voiture faisait volte-face.

« Vous allez retourner à Pembina, lui dit alors Riel ; et pour être bien sûr que vous ne prendrez pas une autre voie, mes hommes vont vous accompagner jusque-là. »

Le lendemain, à six heures du soir, deux voyageurs rentraient sans tambour ni trompettes au fort Pembina. L’un avait tranquillement essayé de remplir la mission qu’on lui avait confiée et avait en grande partie réussi. L’autre, mortifié dans son amour-propre et vaincu par de pauvres métis, s’était couvert de ridicule. Dans l’un et l’autre cas, l’« infernale barrière » de Riel avait fait son œuvre, et McDougall apprit qu’il lui serait inutile de la braver.



Et maintenant, que le lecteur veuille bien remarquer, comme épilogue à cet incident qui inaugurait ce qu’on a voulu appeler la rébellion de la Rivière-Rouge, une manifestation de ce que les Anglais désignent sous le nom d’ironie du sort, the irony of fate. Désireux de visiter ce lieu historique, je me rendis l’année dernière par une belle journée d’octobre à la paroisse Saint-Norbert, distante d’environ 10 milles de la ville archiépiscopale. Les bois avaient dépouillé leur verdure ; mais, avec un peu d’imagination, je pouvais facilement me figurer les frais ombrages fournis en été par les jeunes trembles qui forment une ceinture plus ou moins large le long du chemin.

La rivière Sale n’est qu’un ruisseau apparemment sans aucune importance économique ; mais elle est profondément encaissée, et par conséquent impossible à traverser avec un véhicule ailleurs que là où le pont en relie les deux rives. Cette circonstance suffit à elle seule pour montrer que Riel s’y entendait en stratégie.

De l’autre côté du pont, en se dirigeant vers le sud, le bois semble se faire plus épais, tout en restant composé exclusivement de minces arbrisseaux. Mais silence ! Écoutez ces coups de hache et ces accents qui semblent sortir de poitrines françaises. Vous faites quelques pas en avant, et vous voilà en face d’un petit groupe de métis à la barbe grisonnante qui sont occupés à défricher un grand carré à droite. Au milieu de l’espace libre, deux jeunes gens, dont la mine autant que le parler dénote des Anglais, moulent avec du sable et du ciment ce qui sera une croix monumentale destinée à commémorer le succès de Riel et de ses compatriotes à repousser l’élément anglais qui pensait s’emparer, sans coup férir ou même subir aucune condition, d’un pays dont plus de la moitié des habitants étaient alors français.

Des Anglais travaillant à célébrer le triomphe des métis français ! Ironie du sort, puisses-tu être le présage d’un revirement de fortune aussi substantiel que bien mérité.



  1. Papers relating to Rupert’s Land, p. 18, par. 5. Londres, 1869.
  2. Ibid., p. 14.
  3. Que l’abbé G. Dugas appelle le Dr Bunn dans son Histoire véridique des faits qui ont préparé le mouvement des Métis, pp. 18-19. Le lecteur ne doit pas confondre ce M. Bown, qui était alors le propriétaire-éditeur du journal de la colonie, un intrigant sans conscience et l’ennemi juré de la Cie de la Baie d’Hudson, avec un M. Bunn (Thomas) qui joua un rôle honorable dans les troubles qui devaient suivre.
  4. Seconde édition, page 54. Montréal, 1901.
  5. The Creation of Manitoba or a history of the Red River Troubles. Toronto, 1871.
  6. Reminiscences of the North-West Rebellion. Toronto, 1886.
  7. Je fais surtout allusion ici à Louis Riel, martyr du Nord-Ouest. Montréal, 1885 ; et à La Vérité sur la question métisse. Ibid., 1889.
  8. Histoire véridique des faits qui ont préparé le mouvement des Métis, par l’abbé G. Dugas. Montréal, 1905
  9. The Creation of Manitoba, p. 21.
  10. Ibid., p. 25.
  11. Une de ses sœurs, Sara, entra dans l’Institut des Sœurs Grises et fut envoyée à l’Île-à-la Crosse, où elle mourut. Deux frères seulement, Joseph et Alexandre, survivent à Louis.
  12. Dans son Histoire véridique, etc., l’abbé Dugas dit (p. 43) qu’en 1869 « Riel était un jeune homme de 21 ans sorti du collège depuis deux ans seulement… [où il avait été] envoyé à l’âge de onze ans ». Les italiques sont de moi, et représentent, à mon humble avis, autant d’inexactitudes. À cette époque Riel avait 25 ans ; il était sorti du collège depuis 5 ans, et il en avait 14 quand il y avait été envoyé. Comme cet auteur se trouvait alors à la Rivière-Rouge, il m’est difficile de comprendre comment il a pu écrire, p. 44 du même ouvrage, que Riel resta aux États-Unis à partir de 1867, et que « au printemps de 1869 il se mit en route pour la Rivière-Rouge, où il arriva dans le cours du mois de juin ». Le futur président du gouvernement provisoire s’établit dès l’automne de 1867 sur la ferme de son père à Saint-Vital, et y passa les deux années qui précédèrent les troubles, se trouvant ainsi presque voisin, (c’est-à-dire à cinq milles seulement), de l’abbé Geo. Dugas.
  13. Métis qui vit encore, bien qu’il ait assisté, le fusil sur l’épaule, à la délivrance de Sayer.
  14. Selon l’abbé Dugas, les métis étaient « au nombre d’une dizaine » (op. cit., p. 41), tandis que les dépêches officielles de l’époque en énumèrent 17, y compris Riel.
  15. Correspondence relative to the Recent Disturbances in the Red River Settlement, p. 6. Londres, 1870.
  16. Bien qu’il cite le témoignage qui déclare sous serment, le 22, que le rassemblement des métis armés à la rivière Sale eut lieu « dans l’après-midi d’hier » (tout en omettant cette partie de la déposition), l’abbé Dugas fixe cette date au 17.
  17. Ubi suprà, p. 20.
  18. Ibid, p. 15.