Avant-dire au Traité du verbe

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Avant-dire au « Traité du verbe  »
Texte établi par avec Avant-dire de Stéphane Mallarmé Chez Giraud (pp. 5-7).



Tout, au long de ce cahier écrit par M. Ghil, s’ordonne en vertu d’une vue, la vraie : le titre Traité du Verbe et les lois par maint avouées à soi seul, qui fixent une spirituelle Instrumentation parlée.

Le rêveur de qui je tiens le manuscrit fait pour s’évaporer parmi la désuétude de coussins ployés sous l’hôte du château d’Usher ou vêtir une reliure lapidaire aux sceaux de notre des Esseintes, permet que d’une page ou moins d’Avant-dire, je marque le point singulier de sa pensée au moment où il entend la publier.


Un désir indéniable à l’époque est de séparer, comme en vue d’attributions différentes, le double état de la parole, brut ou immédiat ici, là essentiel.

Narrer, enseigner, même décrire, cela va et encore qu’à chacun suffirait peut-être, pour échanger toute pensée humaine, de prendre ou de mettre dans la main d’autrui en silence une pièce de monnaie, l’emploi élémentaire du discours dessert l’universel reportage dont, la Littérature exceptée, participe tout, entre les genres d’écrits contemporains.

À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole cependant, si ce n’est pour qu’en émane, sans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure ?

Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée rieuse ou altière, l’absente de tous bouquets.

Au contraire d’une fonction de numéraire facile et représentatif, comme le traite d’abord la foule, le parler qui est, après tout, rêve et chant, retrouve chez le poëte, par nécessité constitutive d’un art consacré aux fictions, sa virtualité.

Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une clairvoyante atmosphère.


L’ensemble de feuillets qui espace autour de pareille visée de délicieuses recherches dans tout l’arcane verbal, a de l’authenticité, non moins qu’il s’ouvre à l’heure bonne.


STÉPHANE MALLARMÉ