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Avant l’amour (1903)/8

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 103-112).


VIII


J’étais assise, un livre à la main, dans le jardinet de notre maisonnette des Yvelines. Chaque été, mon parrain louait pour trois mois cette maison mi-bourgeoise, mi-paysanne, dont nous occupions l’unique étage, — quatre grandes pièces froides et claires meublées dans le goût provincial.

Sur la rue, ouvraient la salle à manger, la petite pièce réservée aux amis, la chambre de marraine, tapissée de papier jaune et meublée d’acajou. J’habitais une pièce contiguë, mais indépendante, dont la porte ouvrait sur le palier et la fenêtre sur le jardin. En bas, dans une espèce de cellier, couchait la servante.

Mes parents partis en promenade au hameau voisin de Galluis, j’étais seule, sous le poirier où pendaient les fruits rougis et dorés par l’automne… Les pétunias, les œillets d’Inde, les basilics, humbles fleurs des humbles parterres, mêlaient leurs forts aromes à l’arome des hauts fenouils, évoquant les cortèges fleuris des processions campagnardes. Le ciel se fonçait déjà sur les chaumes de la ferme voisine et j’entendais le meuglement des troupeaux invisibles qui revenaient de l’abreuvoir. Soudain, la clochette tinta. Un homme parut au seuil du long couloir qui divisait le rez-de-chaussée, un homme jeune, robuste et brun qui regarda de tous côtés et parut me reconnaître.

— Je ne me trompe pas, dit-il, c’est vous… c’est toi… la petite Marianne.

— Maxime ! m’écriai-je, en courant à lui.

Nous nous embrassâmes, et Maxime, m’écartant de lui, me contempla avec un rire affectueux :

— La petite Marianne, vraiment… Et bien changée. J’ai quitté une gamine noiraude et grognon ; je revois une femme. Où as-tu pris ces yeux-là ? Tu avais les yeux noirs, il me semble.

— Non, bleu foncé…

— Je ne les avais jamais regardés… Et ce teint, et cette chevelure ! Te voilà bonne à marier.

Je ne répondis pas. Il s’assit sous le poirier, sans cesser de me regarder. Je le reconnaissais à mon tour, malgré la barbe qui modifiait l’expression de son visage. Sa taille s’était élargie et achevée, et, dans ce type brun, pâle et puissant, je retrouvais un vague reflet de la beauté blonde de sa mère. Les cheveux frisés, très courts, découvraient un front têtu, aux saillantes arcades sur les yeux pas très grands, nuancés comme des agates changeantes. Le nez, droit, manquait de finesse, et la forte ossature des mâchoires révélait une énergie toute proche de la brutalité. Certes, Maxime n’avait point cette grâce physique qui fait dire aux femmes qu’un homme est charmant. Mais il intéressait par la flamme d’intelligence qui brûlait dans ses prunelles couleur d’or. Il était vigoureux et dur ; il n’était point vulgaire.

— Tu ne nous faisais pas pressentir ton retour, dis-je, quand je lui eus parlé de sa famille. Tu ne devais pas t’ennuyer, pourtant. Secrétaire intime d’un ambassadeur ! Que de romans et de drames tu as dû surprendre !

— Tu te trompes, dit-il brièvement. Je m’ennuyais.

— Et madame l’ambassadrice ! Était-elle belle, jeune, aimable ? Je parie que tu lui as fait la cour.

Il murmura :

— Je la voyais peu.

— Et maintenant, que vas-tu faire ?

— Tu verras. Je me débrouillerai… J’ai rapporté des documents curieux, très curieux, mais cela ne t’intéresse guère.

Je n’osai insister. Il me prit familièrement par les épaules et, côte à côte, nous fîmes le tour du jardin.

— Ah çà ! dit-il, quand te maries-tu ?

— Me marier !… Est-ce que j’ai le droit de penser au mariage ? dis-je avec un rire un peu amer.

— Et pourquoi pas ?… Tu es jolie.

— Jolie… ça dépend… Et puis je n’ai pas de dot. Qui m’épouserait, sans famille, sans argent et sans vraie beauté ? Je suis difficile. Je ne me donnerais pas au premier venu… Mais ta mère a tranché la question. Elle m’a nettement fait comprendre que je devais me résigner à coiffer sainte Catherine.

— Ah ! fit-il… Et tu acceptes le célibat par vocation ou par contrainte ?

— Que t’importe ?

— Je suis indiscret… Tiens, petite Marianne, tu m’amuses. Tu dois avoir des arrière-pensées qu’il serait curieux de connaître… Dis donc, la vie n’est pas drôle, ici !

Je soupirai.

— Drôle !… Oh ! non.

— Papa doit être plus maniaque que jamais… et maman… Toujours belle, n’est-ce pas ? Elle aime le monde, les soirées, les toilettes, et on vit de saucisses et de pommes de terre… Oh ! je connais cela.

L’accent sardonique du jeune homme, quand il parlait de ses parents, me causa un secret malaise. Il reprit, en frappant de sa canne les feuilles tombées dans l’allée où nous marchions :

— Et leurs amis ? Toujours les mêmes fantoches, hein ! Les Exelmans, les Larcy, les Laforest… Que devient-elle, cette petite canaille de madame Laforest ?

— Elle devient… mûre.

— Sans désarmer… Dis donc, Marianne, est-ce qu’on te la donne comme chaperon ?

— Mais je ne l’accepterais pas ! répondis-je avec une vivacité qui égaya Maxime.

— Tu ferais bien… D’ailleurs… — il hésitait une fille sagace et délurée comme toi peut deviner bien des choses…

— Oh ! je l’exècre, cette Laforest.

Je me rappelais la scène que j’avais surprise le jour de ma première communion et j’ admirais la reconnaissance que les hommes gardent à leurs anciennes maîtresses. J’eus un malin plaisir à feindre l’ingénuité.

— Mais toi, Maxime, je croyais que tu l’aimais beaucoup, madame Laforest ?

Il rit encore :

— Qui t’a dit ça ?

— Je le sais…

— Tu as deviné ça toute seule ?

— J’ai vu tant de choses, dis-je d’un ton las.

— Vieux philosophe ! répliqua-t-il… Tu me feras des confidences… Dis, nous serons bons amis ?

— Je veux bien… mais quant aux confidences…

— Tu te méfies ?

— Mes petits secrets te paraîtraient bien puérils… Tu dois mépriser les jeunes filles.

— Elles m’assomment, en général… Mais toi, tu ne ressembles pas aux autres, je le parierais… Tu as des yeux !… des yeux !…

— Bons pour pleurer.

— Des yeux qui doivent regarder la vie en face… J’aime les esprits vaillants… et toi, petite, tu es énergique, je le devine… Pauvre Marion, j’imagine ton existence chez mes ancêtres… Le chant, hein, les visites, les convenances, la bohème bourgeoise et les sentiments religieux mêlés ! Tu as bien un petit amoureux, ma chère ?

Je haussai les épaules. Il riait toujours, de son rire sans gaieté…

— Ah ! je voudrais bien savoir ce qui se passe dans cette tête, dit-il en posant son index sur mon front… Es-tu romanesque ?

— Je ne crois pas… Mais tu prends des allures d’inquisiteur, mon cher Maxime. Je suis une demoiselle bien élevée, ni plus ni moins.

— Sois ce qu’il te plaira d’être… mais ne gâche pas ta vie, dit-il en suivant une pensée qu’il ne formulait pas… C’est égal, entre ma famille et toi il y aura des conflits…

— Où vois-tu ça ?

— Dans tes yeux.

Il devenait taquin. Vexée, je changeai la conversation.

Presque aussitôt les Gannerault survinrent. Aux caresses exaltées de sa mère, aux questions inquiètes de son père, Maxime répondit en homme préparé d’avance à toutes les éventualités. Il avait quitté M. de Charny parce qu’il s’ennuyait à l’étranger ; parce que l’ambassadeur le traitait quasi en domestique, parce qu’il voulait faire sa vie, seul et indépendant.

— D’ailleurs, ajouta-t-il d’un ton de défi, je ne demande rien à personne. J’ai des économies. Un journal m’est ouvert. Je rapporte des documents curieux et qui pourront inquiéter bien des gens. Je serai craint. C’est une force.

— Et ce journal ?

La Conquête.

Mon parrain posa sa fourchette. L’émotion l’étranglait.

La Conquête… ce journal que… qui… que je qualifierai de perturbateur… qui raille… qui bafoue… la société, la propriété, la famille ?…

— Eh ! mon cher père, dit Maxime d’un air de condescendance, je ne voudrais point te contrarier, mais tu as tes opinions, j’ai les miennes.

— Pourtant… mon expérience…

— Mon pauvre papa, ne discutons point. Je respecte ton expérience, mais j’entends faire la mienne, à mes dépens, s’il le faut. J’ai l’âge de me conduire moi-même. J’aime mieux te le dire franchement.

— Laissez de côté votre vilaine politique, interrompit madame Gannerault, toute au bonheur de revoir son fils. Maxime a vingt-six ans. Il fera comme il lui plaît. Mais tu habiteras chez nous, Maxime ?

— C’est tout à fait impossible, ma chère maman.

— Cependant…

— N’insiste pas. J’ai des raisons. Il faut que je sois complètement libre… Pourtant, je compte rester un mois encore ici, avec vous, si tu ne me renvoies pas.

— Gamin ! dit-elle, en l’embrassant avec tendresse.