Avant le soir

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Revue des Deux Mondes5e période, tome 1 (p. 890-892).
Avant le soir


Le soir n’est pas encor tombé, le soir mystique
Qui calmera nos cœurs et fermera nos yeux,
Le soir où surgiront, par-delà d’autres cieux,
Les tours de sombre azur des villes du cantique.

Mais déjà quelque brise, un murmure confus
Dans l’ombre qui s’allonge en annoncent l’approche,
Et je me sens bercé d’une invisible cloche
Qui pleure, on le dirait, sur l’homme que je fus.

L’eau vive court encore où l’anémone blanche
Abandonna son cœur aux souffles du matin.
Un charme est demeuré sur la mousse et le thym :
Le rossignol d’amour est toujours sur la branche.

Hélas ! La toute belle a perdu ses couleurs ;
Une ombre de langueur se mêle à sa tendresse,
Et le chant de l’oiseau n’a plus cette allégresse
Qui faisait tressaillir tout le pays des fleurs.

Quand midi grésillait sous l’azur qui flamboie,
J’ai cheminé dans l’or comme un hou moissonneur,
J’ai tenu dans mes mains l’écusson du bonheur.
J’ai porté fièrement l’étendard de la joie.

Faut-il donc insulter à ce passé charmant ?
Non, non. Je suis à lui comme au toit l’hirondelle.
S’il ne me connaît plus, je lui reste fidèle ;
Je n’ai rien désappris du vieil enchantement.

Car je tiens que le rire est une noble chose,
Un frère de l’amour, un guide sans pareil,
Et qu’on ne peut avoir, au pays du soleil,
De meilleurs conseillers que le lys et la rose.

Pourtant, aux meilleurs jours, j’ai parfois entendu
Souffler eu mon jardin comme un vent de colère :
Un serpent d’émeraude est au fond de l’eau claire :
Quand je m’y suis baigné, le traître m’a mordu.

Et j’ai souffert. Beaucoup. Peut-être plus qu’un autre
J’ai fait plus d’une halte au château des affronts.
O ma jeunesse à l’œil si vif, aux gestes prompts,
Tu n’as pas oublié la peine qui fut nôtre.

Marguerites des prés et pervenches des bois
Etoilaient à l’envi ta chevelure brune…
Ah ! dans ces longues nuits que fleurissait la lune,
Qu’il a passé de pleurs entre tes petits doigts !

Le page qui, tremblant, tenait ta lourde traîne
L’a bien su, mais jamais il n’en aurait rien dit.
A voir ta bouche close il était interdit ;
Pour or ni pour argent il n’eût trahi sa reine —

Jeunesse, ma Jeunesse, avons-nous bien lutté ?
Avons-nous bravement tenu tête à l’orage ?
Sourire en plein tourment, n’est-ce pas du courage ?
Quand nous agonisions, nul ne s’en est douté.

Le Printemps, à sa cour, aimait à nous entendre ;
L’aube accueillait gaîment nos rires ingénus.
Nous avons tant chanté qu’on nous a méconnus,
Et beaucoup n’ont pas vu ce que j’avais de tendre.

Qu’importe ? En vérité, c’était là le bon temps,
Le temps de la bataille et le temps des verveines ;
Un sang vermeil et chaud nous courait dans les veines
Un beau songe de gloire enflait les combattans.

Maintenant, tout est morne et tout se décolore ;
Les roses du parterre ont un parfum d’adieu,
Et dans ce triste ciel, qui fut un jour si bleu,
Pas un seul n’est resté des voiles de l’Aurore.

Résigne-toi, mon cœur. Il ne faut plus aimer.
Ne cherche pas à voir où le soleil se lève.
Regarde : celle-là qui fut ton dernier rêve,
Ses yeux délicieux sont prêts à se fermer.

La fleurette d’antan n’est plus à son corsage,
Le bois ne s’émeut plus de son rire argentin.
Va. Sans même un murmure accepte ton destin.
Lorsque la nuit est proche, il convient d’être sage.

GABRIEL VICAIRE.