Aventures de trois Russes et de trois Anglais/Chapitre 22

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CHAPITRE XXII

où nicolas palander s’emporte.


Lorsque le jour parut, la chaloupe accostait la rive septentrionale du lac. Là, nulle trace d’indigènes. Le colonel Everest et ses compagnons, qui s’étaient préparés à faire le coup de fusil, désarmèrent leurs rifles, et la Queen and Tzar vint se ranger dans une petite anse creusée entre deux parts de rocs.

Le bushman, sir John Murray et l’un des marins allèrent battre les environs. La contrée était déserte. Pas une trace de Makololos. Mais, très heureusement pour la troupe affamée, le gibier ne manquait pas. Entre les grandes herbes des pâturages et sous le couvert des taillis paissaient des troupeaux d’antilopes. Les rives du Ngami étaient, en outre, fréquentées par un grand nombre d’oiseaux aquatiques de la famille des canards.
Bientôt la chaloupe… (p. 183).

Les chasseurs revinrent avec une ample provision. Le colonel Everest et ses compagnons purent donc se refaire avec cette venaison savoureuse qui ne devait plus leur faire défaut.

Dès cette matinée du 5 mars, le campement fut organisé sur la rive du Ngami, au bord d’une petite rivière, sous l’abri de grands saules. Le lieu de rendez-vous convenu avec le foreloper était précisément cette rive septentrionale du lac, échancrée en cet endroit par une petite baie. Là, le colonel Everest et Mathieu Strux devaient attendre leurs collègues, et il était probable que ceux-ci effectueraient le retour dans des conditions meilleures, et, en conséquence, plus rapidement. C’étaient donc quelques jours de repos forcé dont personne ne songea à se plaindre, après tant
Très-heureusement , le gibier ne manquait pas (p. 183).

de fatigues. Nicolas Palander en profita pour calculer les résultats des dernières opérations trigonométriques. Mokoum et sir John se délassèrent en chassant comme des enragés dans cette contrée giboyeuse, fertile, bien arrosée, que l’honorable Anglais eût volontiers achetée pour le compte du gouvernement britannique.

Trois jours après, le 8 mars, des détonations signalèrent l’arrivée de la troupe du foreloper. William Emery, Michel Zorn, les deux marins et le bochjesman revenaient en parfaite santé. Ils rapportaient intact leur théodolite, le seul instrument qui restât maintenant à la disposition de la commission anglo-russe.

Comme ces jeunes savants et leurs compagnons furent reçus, cela ne peut se dire. On ne leur épargna pas les félicitations. En quelques mots, ils racontèrent leur voyage. L’aller avait été difficile. Dans les longues forêts qui précédaient la région montagneuse, ils s’étaient égarés pendant deux jours. N’ayant aucun point de repère, marchant sur l’indication assez vague du compas, ils n’eussent jamais atteint le mont Volquiria sans la sagacité de leur guide. Le foreloper s’était montré, partout et toujours, intelligent et dévoué. L’ascension du pic avait été rude. De là des retards dont les jeunes gens souffrirent non moins impatiemment que leurs collègues du Scorzef. Enfin, ils avaient pu atteindre le sommet du Volquiria. — Le fanal électrique fut installé dans la journée du 4 mars, et pendant la nuit du 4 au 5, sa lumière, accrue par un puissant réflecteur, brilla pour la première fois à la pointe du pic. Ainsi donc, les observateurs du Scorzef l’aperçurent presque aussitôt qu’elle eût paru.

De leur côté, Michel Zorn et William Emery avaient facilement aperçu le feu intense qui brilla au sommet du Scorzef, lors de l’incendie du fortin. Ils en avaient relevé la direction au moyen du théodolite, et achevé ainsi la mesure du triangle dont le sommet s’appuyait au pic du Volquiria.

« Et la latitude de ce pic ? demanda le colonel Everest à William Emery, l’avez-vous déterminée ?

— Exactement, colonel, et par de bonnes observations d’étoiles, répondit le jeune homme.

— Ce pic se trouve situé ?…

— Par 19° 37’ 3’’, 337 avec une approximation de trois cent trente-sept millièmes de seconde, répondit William Emery.

— Eh bien, messieurs, reprit le colonel, notre tâche est pour ainsi dire terminée. Nous avons mesuré un arc du méridien de plus de huit degrés au moyen de soixante-trois triangles, et, quand les résultats de nos opérations auront été calculés, nous connaîtrons exactement quelle est la valeur du degré, et par conséquent celle du mètre dans cette partie du sphéroïde terrestre.

— Hurrah ! hurrah ! s’écrièrent les Anglais et les Russes, unis dans un même sentiment.

— Maintenant, ajouta le colonel Everest, il ne nous reste plus qu’à gagner l’océan Indien en descendant le cours du Zambèse. N’est-ce pas votre avis, monsieur Strux ?

— Oui, colonel, répondit l’astronome de Poulkowa, mais je pense que nos opérations doivent avoir un contrôle mathématique. Je propose donc de continuer dans l’est le réseau trigonométrique jusqu’au moment où nous aurons trouvé un emplacement propice à la mesure directe d’une nouvelle base. La concordance qui existera entre la longueur de cette base, obtenue par le calcul et par la mesure directe sur le sol, nous indiquera seule le degré de certitude qu’il convient d’attribuer à nos opérations géodésiques ! »

La proposition de Mathieu Strux fut adoptée sans conteste. Ce contrôle de toute la série des travaux trigonométriques depuis la première base était indispensable. Il fut donc convenu que l’on construirait vers l’est une suite de triangles auxiliaires jusqu’au moment où l’un des côtés de ces triangles pourrait être mesuré directement au moyen des règles de platine. La chaloupe à vapeur, descendant les affluents du Zambèse, devait aller attendre les astronomes au-dessous des célèbres chutes de Victoria.

Tout étant ainsi réglé, la petite troupe, dirigée par le bushman, moins quatre marins qui s’embarquèrent à bord de la Queen and Tzar, partit au soleil levant, le 6 mars. Des stations avaient été choisies dans la direction de l’ouest, des angles mesurés, et sur ce pays propice à l’établissement des mires, on pouvait espérer que le réseau auxiliaire s’obtiendrait aisément. Le bushman s’était emparé très adroitement d’un quagga, sorte de cheval sauvage, à crinière brune et blanche, au dos rougeâtre et zébré, et, bon gré mal gré, il en fit une bête de somme destinée à porter les quelques bagages de la caravane, le théodolite, les règles et les tréteaux destinés à mesurer le pays, qui avaient été sauvés avec la chaloupe.

Le voyage s’accomplit assez rapidement. Les travaux retardèrent peu les observateurs. Les triangles accessoires, d’une étendue médiocre, trouvaient facilement des points d’appui sur ce pays accidenté. Le temps était favorable, et il fut inutile de recourir aux observations nocturnes. Les voyageurs pouvaient presque incessamment s’abriter sous les longs bois qui hérissaient le sol. D’ailleurs la température se maintenait à un degré supportable, et sous l’influence de l’humidité, que les ruisseaux et les étangs entretenaient dans l’atmosphère, quelques vapeurs s’élevaient dans l’air et tamisaient les rayons du soleil.

De plus, la chasse fournissait à tous les besoins de la petite caravane. D’indigènes, il n’était pas question. Il était probable que les bandes pillardes erraient plus au sud du Ngami.

Quant aux rapports de Mathieu Strux et du colonel Everest, ils n’entraînaient plus aucune discussion. Il semblait que les rivalités personnelles fussent oubliées. Certes, il n’existait pas une réelle intimité entre ces deux savants, mais il ne fallait pas leur demander davantage.

Pendant vingt et un jours, du 6 au 27 mars, aucun incident digne d’être relaté ne se produisit. On cherchait avant tout une place convenable pour l’établissement de la base, mais le pays ne s’y prêtait pas. Pour cette opération, une assez vaste étendue de terrain plane et horizontale sur une surface de plusieurs milles était nécessaire, et précisément les mouvements du sol, les extumescences si favorables à l’établissement des mires, s’opposaient à la mesure directe de la base. On allait donc toujours dans le nord-est, en suivant quelquefois la rive droite du Chobé, l’un des principaux tributaires du haut Zambèse, de manière à éviter Makèto, la principale bourgade des Makololos.

Sans doute, on pouvait espérer que le retour s’accomplirait ainsi dans des conditions favorables, que la nature ne jetterait plus devant les pas des astronomes ni obstacles ni difficultés matérielles, que la période des épreuves ne recommencerait pas. Le colonel Everest et ses compagnons parcouraient, en effet, une contrée relativement connue, et ils ne devaient pas tarder à rencontrer les bourgades et villages du Zambèse, que le docteur Livingstone avait visités naguère. Ils pensaient donc, non sans raison, que la partie la plus difficile de leur tâche était accomplie. Peut-être ne se trompaient-ils pas, et cependant, un incident, dont les conséquences pouvaient être de la plus haute gravité, faillit compromettre irréparablement les résultats de toute l’expédition.

Ce fut Nicolas Palander qui fut le héros, ou plutôt qui pensa être la victime de cette aventure.

On sait que l’intrépide, mais inconscient calculateur, absorbé par ses chiffres, se laissait entraîner parfois loin de ses compagnons. Dans un pays de plaine, cette habitude ne présentait pas grand danger. On se remettait rapidement sur la piste de l’absent. Mais dans une contrée boisée, les distractions de Palander pouvaient avoir des conséquences très graves. Aussi Mathieu Strux et le bushman lui firent-ils mille recommandations à cet égard. Nicolas Palander promettait de s’y conformer, tout en s’étonnant beaucoup de cet excès de prudence. Le digne homme ne s’apercevait même pas de ses distractions !

Or, précisément pendant cette journée du 27 mars, Mathieu Strux et le bushman passèrent plusieurs heures sans avoir aperçu Nicolas Palander. La petite troupe traversait de grands taillis, très fournis d’arbres, bas et touffus, qui limitaient extrêmement l’horizon. C’était donc le cas ou jamais de rester en groupe compact, car il eût été difficile de retrouver les traces d’une personne égarée dans ces bois. Mais Nicolas Palander, ne voyant et ne prévoyant rien, s’était porté, le crayon d’une main, le registre de l’autre, sur le flanc gauche de la troupe, et il n’avait pas tardé à disparaître.

Que l’on juge de l’inquiétude de Mathieu Strux et de ses compagnons quand, vers quatre heures du soir, ils ne retrouvèrent plus Nicolas Palander avec eux. Le souvenir de l’affaire des crocodiles était encore présent à leur esprit, et, entre tous, le distrait calculateur était probablement le seul qui l’eût oublié !

Donc, grande anxiété parmi la petite troupe, et empêchement de continuer la marche en avant, tant que Nicolas Palander ne l’aurait pas rejointe.

On appela. Vainement. Le bushman et les marins se dispersèrent sur un rayon d’un quart de mille, battant les buissons, fouillant le bois, furetant dans les hautes herbes, tirant des coups de fusil ! Rien. Nicolas Palander ne reparaissait pas.

L’inquiétude de tous fut alors extrêmement vive, mais il faut dire que chez Mathieu Strux, à cette inquiétude se joignit une irritation extrême contre son malencontreux collègue. C’était la seconde fois que pareil incident se reproduisait par la faute de Nicolas Palander, et véritablement, si le colonel Everest l’eût pris à partie, lui, Mathieu Strux, n’aurait certainement pas su que répondre.

Il n’y avait donc plus, dans ces circonstances, qu’une résolution à prendre, celle de camper dans le bois et d’opérer les recherches les plus minutieuses, afin de retrouver le calculateur.

Le colonel et ses compagnons se disposaient à faire halte près d’une assez vaste clairière, quand un cri – un cri qui n’avait plus rien d’humain – retentit à quelques centaines de pas sur la gauche du bois. Presque aussitôt, Nicolas Palander apparut. Il courait de toute la vitesse de ses jambes. Il était tête nue, cheveux hérissés, à demi dépouillé de ses vêtements, dont quelques lambeaux lui couvraient les reins.

Le malheureux arriva auprès de ses compagnons, qui le pressèrent de questions. Mais, l’œil démesurément ouvert, la pupille dilatée, les narines aplaties et fermant tout passage à sa respiration qui était saccadée et incomplète, le pauvre homme ne pouvait parler. Il voulait répondre, les mots ne sortaient pas.

Que s’était-il passé ? Pourquoi cet égarement, pourquoi cette épouvante dont Nicolas Palander présentait à un si haut degré les plus incontestables symptômes ? On ne savait qu’imaginer.

Enfin, ces paroles presque inintelligibles s’échappèrent du gosier de Palander :

« Les registres ! les registres ! »

Les astronomes, à ces mots, frissonnèrent tous d’un même frisson. Ils avaient compris ! Les registres, ces deux registres sur lesquels était inscrit le résultat de toutes les opérations trigonométriques, ces registres dont le calculateur ne se séparait jamais, même en dormant, ces registres manquaient ! Ces registres, Nicolas Palander ne les rapportait pas ! Les avait-il égarés ? Les lui avait-on volés ? Peu importait ! Ces registres étaient perdus ! Tout était à refaire, tout à recommencer !

Tandis que ses compagnons, terrifiés, — c’est le mot, — se regardaient silencieusement, Mathieu Strux laissait déborder sa colère ! Il ne pouvait se contenir ! Comme il traita le malheureux ! De quelles qualifications il le chargea ! Il ne craignit pas de le menacer de toute la colère du gouvernement russe, ajoutant que, s’il ne périssait pas sous le knout, il irait pourrir en Sibérie !

À toutes ces choses, Nicolas Palander ne répondait que par un hochement de tête de bas en haut. Il semblait acquiescer à toutes ces condamnations, il semblait dire qu’il les méritait, qu’elles étaient trop douces pour lui !

« Mais on l’a donc volé ! dit enfin le colonel Everest.

— Qu’importe ! s’écria Mathieu Strux hors de lui ! Pourquoi ce misérable s’est-il éloigné ? Pourquoi n’est-il pas resté près de nous, après toutes les recommandations que nous lui avions faites ?

— Oui, répondit sir John, mais enfin il faut savoir s’il a perdu les registres ou si on les lui a volés. Vous a-t-on volé, monsieur Palander ? demanda sir John, en se retournant vers le pauvre homme, qui s’était laissé choir de fatigue. Vous a-t-on volé ? »

Nicolas Palander fit un signe affirmatif.

« Et qui vous a volé ? reprit sir John. Serait-ce des indigènes, des Makololos ? »

Nicolas Palander fit un signe négatif.

« Des Européens, des blancs ? ajouta sir John.

— Non, répondit Nicolas Palander d’une voix étranglée.

— Mais qui donc alors ? s’écria Mathieu Strux, en étendant ses mains crispées vers le visage du malheureux.

— Non ! fit Nicolas Palander, ni indigènes… ni blancs… des babouins ! »

Vraiment, si les conséquences de cet incident n’eussent été si graves, le colonel et ses compagnons auraient éclaté de rire à cet aveu ! Nicolas Palander avait été volé par des singes !

Le bushman exposa à ses compagnons que ce fait se reproduisait souvent. Maintes fois, à sa connaissance, des voyageurs avaient été dévalisés par des « chacmas, » cynocéphales à tête de porc, qui appartiennent à l’espèce des babouins, et dont on rencontre des bandes nombreuses dans les forêts de l’Afrique. Le calculateur avait été détroussé par ces pillards, non sans avoir lutté, ainsi que l’attestaient ses vêtements en lambeaux. Mais cela ne l’excusait en aucune façon. Cela ne serait pas arrivé, s’il fût resté à sa place, et les registres de la commission scientifique n’en étaient pas moins perdus — perte irréparable, et qui rendait nuls tant de périls, tant de souffrances et tant de sacrifices !

« Le fait est, dit le colonel Everest, que ce n’était pas la peine de mesurer un arc du méridien dans l’intérieur de l’Afrique, pour qu’un maladroit… »

Il n’acheva pas. À quoi bon accabler le malheureux déjà si accablé par lui-même, et auquel l’irascible Strux ne cessait de prodiguer les plus malsonnantes épithètes !

Cependant, il fallait aviser, et ce fut le bushman qui avisa. Seul, lui que cette perte touchait moins directement, il garda son sang-froid dans cette occurrence. Il faut bien l’avouer, les Européens, sans exception, étaient anéantis.

« Messieurs, dit le bushman, je comprends votre désespoir, mais les moments sont précieux, et il ne faut pas les perdre. On a volé les registres de M. Palander. Il a été détroussé par les babouins ; eh bien ! mettons-nous sans retard à la poursuite des voleurs. Ces chacmas sont soigneux des objets qu’ils dérobent ! Or, des registres ne se mangent pas, et si nous trouvons le voleur, nous retrouverons les registres avec lui ! »

L’avis était bon. C’était une lueur d’espoir que le bushman avait allumée. Il ne fallait pas la laisser s’éteindre. Nicolas Palander, à cette proposition, se ranima. Un autre homme se révéla en lui. Il drapa les lambeaux de vêtements qui le recouvraient, accepta la veste d’un matelot, le chapeau d’un autre, et se déclara prêt à guider ses compagnons vers le théâtre du crime !

Ce soir-là même, la route fut modifiée suivant la direction indiquée par le calculateur, et la troupe du colonel Everest se porta plus directement vers l’ouest.

Ni cette nuit ni la journée qui suivit n’amenèrent de résultat favorable. En maint endroit, à certaines empreintes laissées sur le sol ou sur l’écorce des arbres, le bushman et le foreloper reconnurent un passage récent de cynocéphales. Nicolas Palander affirmait avoir eu affaire à une dizaine de ces animaux. On fut bientôt assuré d’être sur leur piste, on marcha donc avec une extrême précaution, en se couvrant toujours, car ces babouins sont des êtres sagaces, intelligents, et qui ne se laissent point approcher aisément. Le bushman ne comptait réussir dans ses recherches qu’à la condition de surprendre les chacmas.

Le lendemain, vers huit heures du matin, un des matelots russes qui s’était porté en avant, aperçut, sinon le voleur, du moins l’un des camarades du voleur de Nicolas Palander. Il revint prudemment vers la petite troupe.

À demi dépouillé… (p. 189).

Le bushman fit faire halte. Les Européens, décidés à lui obéir en tout, attendirent ses instructions. Le bushman les pria de rester en cet endroit, et, emmenant sir John et le foreloper, il se porta vers la partie du bois visitée par le matelot, ayant soin de toujours se tenir à l’abri des arbres et des broussailles.

Bientôt on aperçut le babouin signalé, et presque en même temps, une dizaine d’autres singes qui gambadaient entre les arbres. Le bushman et ses deux compagnons, blottis derrière un tronc, les observèrent avec une extrême attention.

C’était, effectivement, ainsi que l’avait dit Mokoum, une bande de chacmas, le corps revêtu de poils verdâtres, les oreilles et la face noires,
Le bushman la hache à la main (p. 195).

la queue longue et toujours en mouvement qui balayait le sol ; animaux robustes, que leurs muscles puissants, leurs mâchoires bien armées, leurs griffes aiguës, rendent redoutables, même à des fauves. Ces chacmas, les véritables maraudeurs du genre, grands pilleurs des champs de blé et de maïs, sont la terreur des Boers, dont ils ravagent trop souvent les habitations. Ceux-ci, tout en jouant, aboyaient et jappaient, comme de grands chiens mal bâtis, auxquels ils ressemblaient par leur conformation. Aucun d’eux n’avait aperçu les chasseurs qui les épiaient.

Mais le voleur de Nicolas Palander se trouvait-il dans la bande ? C’était le point important à déterminer. Or, le doute ne fut plus permis, quand le foreloper désigna à ses compagnons l’un de ces chacmas, dont le corps était encore entouré d’un lambeau d’étoffe, arraché au vêtement de Nicolas Palander.

Ah ! quel espoir revint au cœur de sir John Murray ! Il ne doutait pas que ce grand singe ne fût porteur des registres volés ! Il fallait donc s’en emparer à tout prix, et pour cela, agir avec la plus grande circonspection. Un faux mouvement, et toute la bande décampait à travers le bois, sans qu’il fût possible de la rejoindre.

« Restez ici, dit Mokoum au foreloper. Son Honneur et moi, nous allons retrouver nos compagnons et prendre des mesures pour cerner la troupe. Mais surtout, ne perdez pas de vue ces maraudeurs ! »

Le foreloper demeura au poste assigné, et le bushman et sir John retournèrent auprès du colonel Everest.

Cerner la bande de cynocéphales, c’était, en effet, le seul moyen de saisir le coupable. Les Européens se divisèrent en deux détachements. L’un, composé de Mathieu Strux, de William Emery, de Michel Zorn et de trois matelots, dut rejoindre le foreloper et s’étendre en demi-cercle autour de lui. L’autre détachement, qui comprenait Mokoum, sir John, le colonel, Nicolas Palander et les trois autres marins, prit sur la gauche, de manière à tourner la position et à se rabattre sur la bande de singes.

Suivant la recommandation du bushman, on ne s’avança qu’avec une précaution extrême. Les armes étaient prêtes, et il était convenu que le chacma aux lambeaux d’étoffe serait le but de tous les coups.

Nicolas Palander, dont on avait peine à calmer l’ardeur, marchait près de Mokoum. Celui-ci le surveillait, dans la crainte que sa fureur ne lui fit faire quelque sottise. Et, en vérité, le digne astronome ne se possédait plus. C’était pour lui une question de vie ou de mort.

Après une demi-heure d’une marche semi-circulaire, et pendant laquelle les haltes avaient été fréquentes, le bushman jugea le moment venu de se rabattre. Ses compagnons, placés à la distance de vingt pas l’un de l’autre, s’avancèrent silencieusement. Pas un mot prononcé, pas un geste hasardé, pas un craquement de branches. On eût dit une troupe de Pawnies rampant sur une piste de guerre.

Soudain, le chasseur s’arrêta. Ses compagnons s’arrêtèrent aussitôt, le doigt sur la gâchette du fusil, le fusil prêt à être épaulé.

La bande des chacmas était en vue. Ces animaux avaient senti quelque chose. Ils se tenaient aux aguets. Un babouin d’une haute stature, — précisément le voleur de registres, — donnait des signes non équivoques d’inquiétude. Nicolas Palander avait reconnu son détrousseur de grand chemin. Seulement, ce singe ne paraissait pas avoir gardé les registres sur lui, ou du moins on ne les voyait pas.

« A-t-il l’air d’un gueux ! » murmurait le savant.

Ce grand singe, tout anxieux, semblait faire des signaux à ses camarades. Quelques femelles, leurs petits accrochés sur l’épaule, s’étaient réunies en groupe. Les mâles allaient et venaient autour d’elles.

Les chasseurs s’approchèrent encore. Chacun avait reconnu le voleur et pouvait déjà le viser à coup sûr. Mais voici que, par un mouvement involontaire, le fusil partit entre les mains de Nicolas Palander.

« Malédiction ! » s’écria sir John, en déchargeant son rifle.

Quel effet ! Dix détonations répondirent. Trois singes tombèrent morts sur le sol. Les autres, faisant un bond prodigieux, passèrent comme des masses ailées au-dessus de la tête du bushman et de ses compagnons.

Seul, un chacma était resté : c’était le voleur. Au lieu de s’enfuir, il s’élança sur le tronc d’un sycomore, y grimpa avec l’agilité d’un acrobate, et disparut dans les branches.

« C’est là qu’il a caché les registres ! » s’écria le bushman, et Mokoum ne se trompait pas.

Cependant, il était à craindre que le chacma ne se sauvât en passant d’un arbre à l’autre. Mais Mokoum, le visant avec calme, fit feu. Le singe, blessé à la jambe, dégringola de branche en branche. Une de ses mains tenait les registres, qu’il avait repris dans une enfourchure de l’arbre. À cette vue, Nicolas Palander, bondissant comme un chamois, se précipita sur le chacma, et une lutte s’engagea !

Quelle lutte ! La colère surexcitait le calculateur. Aux aboiements du singe s’unissaient les hurlements de Palander. Quels cris discordants dans cette mêlée ! On ne savait plus lequel des deux était le singe ou le mathématicien ! On ne pouvait viser le chacma, dans la crainte de blesser l’astronome.

« Tirez ! tirez sur les deux ! » criait Mathieu Strux, hors de lui, et ce Russe exaspéré l’aurait peut-être fait, si son fusil n’eût été déchargé.

Le combat continuait. Nicolas Palander, tantôt dessus, tantôt dessous, essayait d’étrangler son adversaire. Il avait les épaules en sang, car le chacma le lacérait à coups de griffes. Enfin, le bushman, la hache à la main, saisissant un moment favorable, frappa le singe à la tête et le tua du coup.

Nicolas Palander, évanoui, fut relevé par ses compagnons. Sa main pressait sur sa poitrine les deux registres qu’il venait de reconquérir. Le corps du singe fut emporté au campement, et, au repas du soir, les convives y compris leur collègue volé, mangèrent le voleur autant par goût que par vengeance, car la chair en était excellente.