Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon/3/IV

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III, IV La Caravane en marche[modifier]

Le lendemain, dès la première heure, l’intrépide Tartarin et le non moins intrépide prince Grégory, suivis d’une demi-douzaine de portefaix nègres, sortaient de Milianah et descendaient vers la plaine du Chéliff par un raidillon délicieux tout ombragé de jasmins, de thuyas, de caroubiers, d’oliviers sauvages, entre deux haies de petits jardins indigènes et des milliers de joyeuses sources vives qui dégringolaient de roche en roche en chantant… Un paysage du Liban.

Aussi chargé d’armes que le grand Tartarin, le prince Grégory s’était en plus affublé d’un magnifique et singulier képi tout galonné d’or, avec une garniture de feuilles de chênes brodées au fil d’argent, qui donnait à Son Altesse un faux air de général mexicain, ou de chef de gare des bords du Danube.

Ce diable de képi intriguait beaucoup le Tarasconnais ; et comme il demandait timidement quelques explications :

« Coiffure indispensable pour voyager en Afrique », répondit le prince avec gravité ; et tout en faisant reluire sa visière d’un revers de manche, il renseigna son naïf compagnon sur le rôle important que joue le képi dans nos relations avec les Arabes, la terreur que cet insigne militaire a, seul, le privilège de leur inspirer, si bien que l’administration civile a été obligée de coiffer tout son monde avec des képis, depuis le cantonnier jusqu’au receveur de l’enregistrement. En somme pour gouverner l’Algérie — c’est toujours le prince qui parle — pas n’est besoin d’une forte tête, ni même de tête du tout. Il suffit d’un képi, d’un beau képi galonné reluisant au bout d’une trique comme la toque de Gessler.

Ainsi causant et philosophant, la caravane allait son train. Les portefaix — pieds nus — sautaient de roche en roche avec des cris de singes. Les caisses d’armes sonnaient. Les fusils flambaient. Les indigènes qui passaient s’inclinaient jusqu’à terre devant le képi magique… Là-haut, sur les remparts de Milianah, le chef du bureau arabe, qui se promenait au bon frais avec sa dame, entendant ces bruits insolites, et voyant des armes luire entre les branches, crut à un coup de main, fit baisser le pont-levis, battre la générale, et mit incontinent la ville en état de siège.

Beau début pour la caravane !

Malheureusement, avant la fin du jour, les choses se gâtèrent. Des nègres qui portaient les bagages, l’un fut pris d’atroces coliques pour avoir mangé le sparadrap de la pharmacie. Un autre tomba sur le bord de la route ivre-mort d’eau-de-vie camphrée. Le troisième, celui qui portait l’album de voyage, séduit par les dorures des fermoirs, et persuadé qu’il enlevait les trésors de la Mecque, se sauva dans le Zaccar à toutes jambes…

Il fallut aviser… La caravane fit halte, et tint conseil dans l’ombre trouée d’un vieux figuier.

– Je serais d’avis, dit le prince, en essayant, mais sans succès, de délayer une tablette de pemmican dans une casserole perfectionnée à triple fond, je serais d’avis que, dès ce soir, nous renoncions aux porteurs nègres… Il y a précisément un marché arabe tout près d’ici. Le mieux est de nous y arrêter, et de faire emplette de quelques bourriquots…

– Non !… non !… pas de bourriquots !… interrompit vivement le grand Tartarin, que le souvenir de Noiraud avait fait devenir tout rouge.

Et il ajouta, l’hypocrite :

– Comment voulez-vous que de si petites bêtes puissent porter tout notre attirail ?

Le prince sourit.

– C’est ce qui vous trompe, mon illustre ami. Si maigre et si chétif qu’il vous paraisse, le bourriquot algérien a les reins solides… Il le faut bien pour supporter tout ce qu’il supporte… Demandez plutôt aux Arabes. Voici comment ils expliquent notre organisation coloniale… En haut, disent-ils, il y a mouci le gouverneur, avec une grande trique, qui tape sur l’état-major ; l’état-major, pour se venger, tape sur le soldat ; le soldat tape sur le colon, le colon tape sur l’Arabe, l’Arabe tape sur le nègre, le nègre tape sur le juif, le juif à son tour tape sur le bourriquot ; et le pauvre petit bourriquot n’ayant personne sur qui taper, tend l’échine et porte tout. Vous voyez bien qu’il peut porter vos caisses.

C’est égal, reprit Tartarin de Tarascon, je trouve que, pour le coup d’œil de notre caravane, des ânes ne feraient pas très bien… Je voudrais quelque chose de plus oriental… Ainsi, par exemple, si nous pouvions avoir un chameau…

– Tant que vous en voudrez, fit l’Altesse, et l’on se mit en route pour le marché arabe.

Le marché se tenait à quelques kilomètres, sur les bords du Chéliff… Il y avait là cinq ou six mille Arabes en guenilles, grouillant au soleil, et trafiquant bruyamment au milieu des jarres d’olives noires, des pots de miel, des sacs d’épices et des cigares en gros tas ; de grands feux où rôtissaient des moutons entiers, ruisselant de beurre, des boucheries en plein air, où des nègres tout nus, les pieds dans le sang, les bras rouges, dépeçaient, avec de petits couteaux, des chevreaux à une perche.

Dans un coin, sous une tente rapetassée de mille couleurs, un greffier maure, avec un grand livre et des lunettes. Ici, un groupe, des cris de rage : c’est un jeu de roulette, installé sur une mesure à blé, et des Kabyles qui s’éventrent autour… Là-bas, des trépignements, une joie, des rires : c’est un marchand juif avec sa mule, qu’on regarde se noyer dans le Chéliff… Puis des scorpions, des chiens, des corbeaux ; et des mouches !… des mouches !…

Par exemple, les chameaux manquaient. On finit pourtant par en découvrir un, dont des Mozabites cherchaient à se défaire. C’était le vrai chameau du désert, le chameau classique, chauve, l’air triste, avec sa longue tête de bédouin et sa bosse qui, devenue flasque par suite de trop longs jeûnes, pendait mélancoliquement sur le côté.

Tartarin le trouva si beau, qu’il voulut que la caravane entière montât dessus… Toujours la folie orientale !…

La bête s’accroupit. On sangla les malles.

Le prince s’installa sur le cou de l’animal. Tartarin pour plus de majesté, se fit hisser tout en haut de la bosse, entre deux caisses ; et là, fier et bien calé, saluant d’un geste noble tout le marché accouru, il donna le signal du départ… Tonnerre ! si ceux de Tarascon avaient pu le voir !…

Le chameau se redressa, allongea ses grandes jambes à nœuds, et prit son vol…

Ô stupeur ! Au bout de quelques enjambées, voilà Tartarin qui se sent pâlir, et l’héroïque chéchia qui reprend une à une ses anciennes positions du temps du Zouave. Ce diable de chameau tanguait comme une frégate.

« Préïnce, préïnce, murmura Tartarin tout blême, et s’accrochant à l’étoupe sèche de la bosse, préïnce, descendons… Je sens… je sens… que je vais faire bafouer la France… »

Va te promener ! le chameau était lancé, et rien ne pouvait plus l’arrêter. Quatre mille Arabes couraient derrière, pieds nus, gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleil six cent mille dents blanches…

Le grand homme de Tarascon dut se résigner. Il s’affaissa tristement sur la bosse. La chéchia prit toutes les positions qu’elle voulut… et la France fut bafouée.