Azolie ou la Jeune Fille muette

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Anonyme
Imprimerie de Chassipollet.
Anonyme - Azolie ou la Jeune Fille muette, 1842 page 3.jpg


AZOLIE,
OU
LA JEUNE FILLE MUETTE,
Conte Oriental.


----


Honni soit qui mal y pense.


Certain petit défaut qu’au beau sexe souvent
              On donne trop gratuitement,
              Avec franchise, il faut le dire,
              Bouleversa plus d’un empire,
Et bien plus d’une fois vint changer en tourments
Le calme des époux, le bonheur des amants :
              Ce défaut, enfin, qu’à Cythère
              On redoute, ainsi qu’à la guerre,
              Presque autant que la trahison,

              Se nomme l’indiscrétion.
              Filles, qu’on dit être indiscrètes,
              Soyez, soyez plutôt coquettes !
C’est sans doute un défaut qui cause le malheur
              Et les vives peines du cœur
              De tous ceux qui viennent se prendre
              Dans votre astucieux filet ;
Mais ne vaut-il pas mieux avoir l’ame moins tendre,
              Et savoir garder un secret ?



              À Bagdad, car jamais en France,
       Où si discret est ce sexe charmant,
              De la vérité que j’avance
Je n’aurais pu trouver un exemple frappant ;
       Donc à Bagdad, sous l’empire puissant
              Du calife Haroum-al-Dimure,
              Diafar, son premier visir,
Avec les dons du ciel, qu’il reçut sans mesure,
              Jouissait encor du plaisir
D’être le père heureux de la jeune Azolie,
Des filles de Bagdad, en vertus, en beauté,
              En talents, la plus accomplie ;
              Et, si discrète elle eût été,
              L’Orient se serait vanté
              De posséder un vrai prodige !

Mais, hélas ! Azolie avait un grand défaut :
              Elle parlait beaucoup ; que dis-je ?
Parfois elle parlait un peu plus qu’il ne faut.
Le croira-t-on ! souvent, des secrets de son père
       On l’entendit révéler le mystère :
              Sourde aux représentations
              De ses amis, de sa famille,
       Un jour enfin cette indiscrète fille
De Lama s’attira les malédictions,
              Pour avoir, contre toute attente,
Surpris, dans la mosquée, un secret merveilleux,
Qui bientôt s’échappa de sa bouche imprudente.
       Ce grand secret intéressait les Dieux :
              Aussi, le Ministre obtint d’eux
       Une subite et cruelle vengeance,
Dont la jeune fille eut à supporter le poids.
Les Dieux, pour la réduire à jamais au silence,
              Lui ravirent soudain la voix.
Sa douleur fut cruelle : à moins on se désole,
       Quand on est fille et qu’on perd la parole !
              De cette brusque affliction,
              Et dont la cause est sans pareille,
              Tout Bagdad eut compassion ;
              Aussi, chacun vient et conseille
              Des remèdes bien sûrs, dit-on,
Des remèdes enfin de toutes les espèces.
Ils sont tous sans succès : on promet des richesses,
              De grands emplois, de grands honneurs,
Dont on centuplera, s’il le faut, les valeurs,

       Pour racheter cette mésaventure.
N’espérant presque plus, pourtant on se rassure,
              Lorsque, parmi tous les docteurs
              Qui prétendaient à cette cure,
       Il en vient un qui fait sensation
              Par une consultation
              De la plus étrange nature.
Se disant inspiré par l’esprit du Sabbat,
              Il veut qu’on cherche dans l’État
              Femme ou fille la plus discrète,
Celle qui n’aurait pas, en toute occasion,
              Commis une indiscrétion,
Et qu’en langue hébraïque à l’auguste muette
Elle dise ce mot, ce mot plein d’onction,
Parlez ! … La guérison alors sera parfaite.
              Séduit par la voix du Prophète,
       Et, pour en voir plus tôt le résultat,
              Au même instant, du Califat
Il sortit un firman pour que des émissaires,
Promptement répandus jusque sur les frontières,
              Découvrissent le rare objet
Qui devait, d’un seul mot, produire un tel effet.



Des sérails de Bagdad et des palais des princes
Ils passent aux châteaux, aux maisons des provinces.

              Les cantons, les villes, les bourgs
       Sont visités : on quête et l’on chemine
       En consultant et voisin et voisine ;
Mais, à l’instant qu’on croit avoir trouvé, toujours
On découvre un défaut, même à la plus parfaite.
       Les envoyés avouaient leur défaite,
       Lorsque soudain, prévenus et conduits
              Au fond d’une sombre retraite
              Par d’anciens pâtres du pays,
Ils trouvèrent enfin une fille discrète.



              Si vous avez vu quelquefois
              Les bas suppôts de la Justice,
              Et ceux que met en exercice
              Le fisc avare de ses droits,
              Pour s’emparer à l’improviste
       D’un malheureux qu’ils suivent à la piste,
Alors je n’ai besoin de vous dire comment
       On se saisit impitoyablement
              De cette misérable fille,
       Seule restée, au décès d’un parent,
              Sous le chaume de sa famille,
              Et comme on eut l’attention
              De la priver, pendant la route,
              De toute conversation,

       Tant on craignait qu’une indiscrétion
Sur sa rare vertu n’éveillât quelque doute.



Déjà la Renommée, avec ses mille voix,
Annonçait à Bagdad ce miraculeux choix ;
              Déjà la foule curieuse
Entoure le palais, pour jouir du plaisir
              Que cette cure si fameuse
              Apporte au malheureux Visir ;
              C’est peut-être aussi par l’envie
       Que chacun a de pouvoir en sa vie
Se vanter d’avoir vu, vu de ses propres yeux
              Qu’avec un seul mot merveilleux,
Et sans la médecine ancienne et nouvelle,
              On a d’une langue rebelle
              Délié les trop fatals nœuds.



       Voulant enfin que le charme s’opère,
En face d’Azolie on place l’étrangère.
              Sans doute, vous vous rappelez
              Que, pour l’affranchir du silence,
              La plus discrète en sa présence
              Prononcera ce mot, Parlez !

              On écoute ; on est dans l’attente
              De cette parole étonnante
              Qui doit produire un si grand bien ;
              Mais c’est en vain qu’on la tourmente :
Pas un mot, un seul mot : personne n’entend rien ;
Eh ! pourquoi ?… Les méchants, dit-on, s’en doutaient bien :
       C’est que la fille, hélas ! la plus discrète,
              Était… une fille muette !



Août 1842.