Béatrix/Dernière partie

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DERNIÈRE PARTIE.

Dans la semaine suivante, après la messe de mariage qui, selon l’usage de quelques familles du faubourg Saint-Germain, fut célébrée à sept heures à Saint-Thomas-d’Aquin, Calyste et Sabine montèrent dans une jolie voiture de voyage, au milieu des embrassements, des félicitations et des larmes de vingt personnes attroupées ou groupées sous la marquise de l’hôtel de Grandlieu. Les félicitations venaient des quatre témoins et des hommes, les larmes se voyaient dans les yeux de la duchesse de Grandlieu, de sa fille Clotilde, qui toutes deux tremblaient agitées par la même pensée.

— La voilà lancée dans la vie ! Pauvre Sabine, elle est à la merci d’un homme qui ne s’est pas tout à fait marié de son plein gré.

Le mariage ne se compose pas seulement de plaisirs aussi fugitifs dans cet état que dans tout autre, il implique des convenances d’humeur, des sympathies physiques, des concordances de caractère qui font de cette nécessité sociale un éternel problème. Les filles à marier aussi bien que les mères connaissent les termes et les dangers de cette loterie, voilà pourquoi les femmes pleurent à un mariage, tandis que les hommes sourient. Les hommes croient ne rien hasarder, les femmes savent bien tout ce qu’elles risquent.

Dans une autre voiture qui précédait celle des mariés, se trouvait la baronne du Guénic à qui la duchesse vint dire : — Vous êtes mère, quoique vous n’ayez eu qu’un fils, tâchez de me remplacer près de ma chère Sabine !

Sur le devant de cette voiture, on voyait un chasseur qui servait de courrier, et à l’arrière deux femmes de chambre à qui les cartons et les paquets mis par-dessus les vaches cachaient le paysage. Les quatre postillons, vêtus de leurs plus beaux uniformes, car chaque voiture était attelée de quatre chevaux, portaient tous des bouquets à leur boutonnière et des rubans à leurs chapeaux que le duc de Grandlieu eut mille peines à leur faire quitter, même en les payant ; le postillon français est éminemment intelligent, mais il tient à ses plaisanteries : ceux-là prirent l’argent, et à la barrière ils remirent leurs rubans.

— Allons, adieu, Sabine, dit la duchesse, souviens-toi de ta promesse, écris-moi souvent. Calyste, je ne vous dis plus rien, mais vous me comprenez !…

Clotilde, appuyée sur sa plus jeune sœur Athénaïs à qui souriait le vicomte Juste de Grandlieu, jeta sur la mariée un regard fin à travers ses larmes, et suivit des yeux la voiture qui disparut au milieu des batteries réitérées de quatre fouets plus bruyants que des pistolets de tir. En quelques secondes, le gai convoi atteignit à l’esplanade des Invalides, gagna par le quai le pont d’Iéna, la barrière de Passy, la route de Versailles, enfin le grand chemin de la Bretagne.

N’est-il pas au moins singulier que les artisans de la Suisse et de l’Allemagne, que les grandes familles de France et d’Angleterre obéissent au même usage et se mettent en voyage après la cérémonie nuptiale ? Les grands se tassent dans une boîte qui roule. Les petits s’en vont gaiement par les chemins, s’arrêtant dans les bois, banquetant à toutes les auberges, tant que dure leur joie ou plutôt leur argent. Le moraliste serait fort embarrassé de décider où se trouve la plus belle qualité de pudeur, dans celle qui se cache au public en inaugurant le foyer et la couche domestiques comme font les bons bourgeois, ou dans celle qui se cache à la famille en se publiant au grand jour des chemins, à la face des inconnus ? Les âmes délicates doivent désirer la solitude et fuir également le monde et la famille. Le rapide amour qui commence un mariage est un diamant, une perle, un joyau ciselé par le premier des arts, un trésor à enterrer au fond du cœur.

Qui peut raconter une lune de miel, si ce n’est la mariée ? Et combien de femmes reconnaîtront ici que cette saison d’incertaine durée (il y en a d’une seule nuit !) est la préface de la vie conjugale. Les trois premières lettres de Sabine à sa mère accuseront une situation qui, malheureusement, ne sera pas neuve pour quelques jeunes mariées et pour beaucoup de vieilles femmes. Toutes celles qui se sont trouvées pour ainsi dire gardes-malades d’un cœur ne s’en sont pas, comme Sabine, aperçues aussitôt. Mais les jeunes filles du faubourg Saint-Germain, quand elles sont spirituelles, sont déjà femmes par la tête. Avant le mariage, elles ont reçu du monde et de leur mère le baptême des bonnes manières. Les duchesses jalouses de léguer leurs traditions, ignorent souvent la portée de leurs leçons quand elles disent à leurs filles : — Tel mouvement ne se fait pas. — Ne riez pas de ceci. — On ne se jette jamais sur un divan, l’on s’y pose. — Quittez ces détestables façons ! — Mais cela ne se fait pas, ma chère ! etc. Aussi de bourgeois critiques ont-ils injustement refusé de l’innocence et des vertus à des jeunes filles qui sont uniquement, comme Sabine, des vierges perfectionnées par l’esprit, par l’habitude des grands airs, par le bon goût, et qui, dès l’âge de seize ans, savaient se servir de leurs jumelles. Sabine, pour s’être prêtée aux combinaisons inventées par mademoiselle des Touches pour la marier, devait être de l’école de mademoiselle de Chaulieu. Cette finesse innée, ces dons de race rendront peut-être cette jeune femme aussi intéressante que l’héroïne des Mémoires de deux jeunes mariées, lorsqu’on verra l’inutilité de ces avantages sociaux dans les grandes crises de la vie conjugale où souvent ils sont annulés sous le double poids du malheur et de la passion.




I.

à madame la duchesse de grandlieu.
Guérande, avril 1838.

« Chère mère, vous saurez bien comprendre pourquoi je n’ai pu vous écrire en voyage, notre esprit est alors comme les roues. Me voici, depuis deux jours, au fond de la Bretagne, à l’hôtel du Guénic, une maison brodée comme une boîte en coco. Malgré les attentions affectueuses de la famille de Calyste, j’éprouve un vif besoin de m’envoler vers vous, de vous dire une foule de ces choses qui, je le sens, ne se confient qu’à une mère. Calyste s’est marié, chère maman, en conservant un grand chagrin dans le cœur, personne de nous ne l’ignorait, et vous ne m’avez pas caché les difficultés de ma conduite. Hélas ! elles sont plus grandes que vous ne le supposiez. Ah ! chère maman, quelle expérience nous acquérons en quelques jours, et pourquoi ne vous dirai-je pas en quelques heures ? Toutes vos recommandations sont devenues inutiles, et vous devinerez comment par cette seule phrase : J’aime Calyste comme s’il n’était pas mon mari. C’est-à-dire que si mariée à un autre, je voyageais avec Calyste, je l’aimerais et haïrais mon mari. Observez donc un homme aimé si complétement, involontairement, absolument, sans compter tous les autres adverbes qu’il vous plaira d’ajouter. Aussi ma servitude s’est-elle établie en dépit de vos bons avis. Vous m’aviez recommandé de rester grande, noble, digne et fière pour obtenir de Calyste des sentiments qui ne seraient sujets à aucun changement dans la vie : l’estime, la considération qui doivent sanctifier une femme au milieu de la famille. Vous vous étiez élevée avec raison sans doute contre les jeunes femmes d’aujourd’hui qui, sous prétexte de bien vivre avec leurs maris, commencent par la facilité, par la complaisance, la bonhomie, la familiarité, par un abandon un peu trop fille, selon vous (un mot que je vous avoue n’avoir pas encore compris, mais nous verrons plus tard), et qui, s’il faut vous en croire, en font comme des relais pour arriver rapidement à l’indifférence et au mépris peut-être. — « Souviens-toi que tu es une Grandlieu ! » m’avez-vous dit à l’oreille. Ces recommandations, pleines de la maternelle éloquence de Dédalus, ont eu le sort de toutes les choses mythologiques. Chère mère aimée, pouviez-vous supposer que je commencerais par cette catastrophe qui termine, selon vous, la lune de miel des jeunes femmes d’aujourd’hui ?

» Quand nous nous sommes vus seuls dans la voiture, Calyste et moi, nous nous sommes trouvés aussi sots l’un que l’autre en comprenant toute la valeur d’un premier mot, d’un premier regard, et chacun de nous, sanctifié par le sacrement, a regardé par sa portière. C’était si ridicule, que, vers la barrière, monsieur m’a débité, d’une voix peu troublée, un discours, sans doute préparé comme toutes les improvisations, que j’écoutai le cœur palpitant, et que je prends la liberté de vous abréger. « — Ma chère Sabine, je vous veux heureuse, et je veux surtout que vous soyez heureuse à votre manière, a-t-il dit. Ainsi dans la situation où nous sommes, au lieu de nous tromper mutuellement sur nos caractères et sur nos sentiments par de nobles complaisances, soyons tous deux ce que nous serions dans quelques années d’ici. Figurez-vous que vous avez un frère en moi, comme moi je veux voir une sœur en vous. » Quoique ce fût plein de délicatesse, comme je ne trouvai rien dans ce premier speech de l’amour conjugal qui répondît à l’empressement de mon âme, je demeurai pensive après avoir répondu que j’étais animée des mêmes sentiments. Sur cette déclaration de nos droits à une mutuelle froideur, nous avons parlé pluie et beau temps, poussière, relais et paysage, le plus gracieusement du monde, moi riant d’un petit rire forcé, lui très-rêveur.

» Enfin, en sortant de Versailles, je demandai tout bonnement à Calyste, que j’appelais mon cher Calyste, comme il m’appelait ma chère Sabine, s’il pouvait me raconter les événements qui l’avaient mis à deux doigts de la mort, et auxquels je savais devoir le bonheur d’être sa femme. Il hésita pendant longtemps. Ce fut entre nous l’objet d’un petit débat qui dura pendant trois relais, moi, tâchant de me poser en fille volontaire et décidée à bouder ; lui, se consultant sur la fatale question portée comme un défi par les journaux à Charles X : Le Roi cédera-t-il ? Enfin, après le relais de Verneuil et après avoir échangé des serments à contenter trois dynasties, de ne jamais lui reprocher cette folie, de ne pas le traiter froidement, etc., il me peignit son amour pour madame de Rochefide. — « Je ne veux pas, me dit-il en terminant, qu’il y ait de secrets entre nous ! » Le pauvre cher Calyste ignorait-il donc que son amie, mademoiselle des Touches et vous, vous aviez été obligées de me tout avouer, car on n’habille pas une jeune personne, comme je l’étais le jour du contrat, sans l’initier à son rôle. On doit tout dire à une mère aussi tendre que vous. Eh bien, je fus profondément atteinte en voyant qu’il avait obéi beaucoup moins à mon désir qu’à son envie de parler de cette passion inconnue. Me blâmerez-vous, ma mère chérie, d’avoir voulu reconnaître l’étendue de ce chagrin, de cette vive plaie du cœur que vous m’aviez signalée ? Donc, huit heures après avoir été bénis par le curé de Saint-Thomas-d’Aquin, votre Sabine se trouvait dans la situation assez fausse d’une jeune épouse écoutant de la bouche même de son mari la confidence d’un amour trompé, les méfaits d’une rivale ! Oui, j’étais dans le drame d’une jeune femme apprenant officiellement qu’elle devait son mariage aux dédains d’une vieille blonde. À ce récit, j’ai gagné ce que je cherchais ! Quoi ?… direz-vous. Ah ! chère mère, j’ai bien vu assez d’amours s’entraînant les uns les autres sur des pendules ou sur des devants de cheminée pour mettre cet enseignement en pratique ! Calyste a terminé le poëme de ses souvenirs par la plus chaleureuse protestation d’un entier oubli de ce qu’il a nommé sa folie. Toute protestation a besoin de signature. L’heureux infortuné m’a pris la main, l’a portée à ses lèvres ; puis il l’a gardée entre ses mains pendant longtemps. Une déclaration s’en est suivie ; celle-là m’a semblé plus conforme que la première à notre état civil, quoique nos bouches n’aient pas dit une seule parole. J’ai dû ce bonheur à ma verveuse indignation sur le mauvais goût d’une femme assez sotte pour ne pas avoir aimé mon beau, mon ravissant Calyste…

» On m’appelle pour jouer à un jeu de cartes que je n’ai pas encore compris. Je continuerai demain. Vous quitter dans ce moment pour faire la cinquième à la mouche, ceci n’est possible qu’au fond de la Bretagne !…

Mai.

» Je reprends le cours de mon Odyssée. La troisième journée, vos enfants n’employaient plus le vous cérémonieux, mais le tu des amants. Ma belle-mère, enchantée de nous voir heureux, a tâché de se substituer à vous, chère mère, et, comme il arrive à tous ceux qui prennent un rôle avec le désir d’effacer des souvenirs, elle a été si charmante, qu’elle a été presque vous pour moi. Sans doute elle a deviné l’héroïsme de ma conduite ; car, au début du voyage, elle cachait trop ses inquiétudes pour ne pas les rendre visibles par l’excès des précautions.

» Quand j’ai vu surgir les tours de Guérande, j’ai dit à l’oreille de votre gendre : « — L’as-tu bien oubliée ? » Mon mari, devenu mon ange, ignorait sans doute les richesses d’une affection naïve et sincère, car ce petit mot l’a rendu presque fou de joie. Malheureusement le désir de faire oublier madame de Rochefide m’a menée trop loin. Que voulez-vous ? j’aime, et je suis presque portugaise, car je tiens plus de vous que de mon père. Calyste a tout accepté de moi, comme acceptent les enfants gâtés, il est fils unique d’abord. Entre nous, je ne donnerai pas ma fille, si jamais j’ai des filles, à un fils unique. C’est bien assez de se mettre à la tête d’un tyran, et j’en vois plusieurs dans un fils unique. Ainsi donc nous avons interverti les rôles, je me suis comportée comme une femme dévouée. Il y a des dangers dans un dévouement dont on profite, on y perd sa dignité. Je vous annonce donc le naufrage de cette demi-vertu. La dignité n’est qu’un paravent placé par l’orgueil et derrière lequel nous enrageons à notre aise. Que voulez-vous, maman ?… vous n’étiez pas là, je me voyais devant un abîme. Si j’étais restée dans ma dignité, j’aurais eu les froides douleurs d’une sorte de fraternité qui certes serait tout simplement devenue de l’indifférence. Et quel avenir me serais-je préparé ? Mon dévouement a eu pour résultat de me rendre l’esclave de Calyste. Reviendrai-je de cette situation ? nous verrons ; quant à présent, elle me plaît. J’aime Calyste, je l’aime absolument avec la folie d’une mère qui trouve bien tout ce que fait son fils, même quand elle est un peu battue par lui.

15 mai.

» Jusqu’à présent donc, chère maman, le mariage s’est présenté pour moi sous une forme charmante. Je déploie toute ma tendresse pour le plus beau des hommes qu’une sotte a dédaigné pour un croque-note, car cette femme est évidemment une sotte et une sotte froide, la pire espèce de sottes. Je suis charitable dans ma passion légitime, je guéris des blessures en m’en faisant d’éternelles. Oui, plus j’aime Calyste, plus je sens que je mourrais de chagrin si notre bonheur actuel cessait. Je suis d’ailleurs l’adoration de toute cette famille et de la société qui se réunit à l’hôtel du Guénic, tous personnages nés dans des tapisseries de haute lice, et qui s’en sont détachés pour prouver que l’impossible existe. Un jour, où je serai seule, je vous peindrai ma tante Zéphirine, mademoiselle de Pen-Hoël, le chevalier du Halga, les demoiselles Kergarouët, etc. Il n’y a pas jusqu’aux deux domestiques qu’on me permettra, je l’espère, d’emmener à Paris, Mariotte et Gasselin, qui ne me regardent comme un ange descendu de sa place dans le ciel, et qui tressaillent encore quand je leur parle, qui ne soient des figures à mettre sous verre.

» Ma belle-mère nous a solennellement installés dans les appartements précédemment occupés par elle et par feu son mari. Cette scène a été touchante. « — J’ai vécu toute ma vie de femme, heureuse ici, nous a-t-elle dit, que ce vous soit un heureux présage, mes chers enfants. » Et elle a pris la chambre de Calyste. Cette sainte femme semblait vouloir se dépouiller de ses souvenirs et de sa noble vie conjugale pour nous en investir. La province de Bretagne, cette ville, cette famille de mœurs antiques, tout, malgré des ridicules qui n’existent que pour nous autres rieuses Parisiennes, a quelque chose d’inexplicable, de grandiose jusque dans ses minuties qu’on ne peut définir que par le mot sacré. Tous les tenanciers des vastes domaines de la maison du Guénic, rachetés comme vous savez par mademoiselle des Touches que nous devons aller voir à son couvent, sont venus en corps nous saluer. Ces braves gens, en habits de fête, exprimant tous une vive joie de savoir Calyste redevenu réellement leur maître, m’ont fait comprendre la Bretagne, la féodalité, la vieille France. Ce fut une fête que je ne veux pas vous peindre, je vous la raconterai. La base de tous les baux a été proposée par ces gars eux-mêmes, nous les signerons après l’inspection que nous allons passer de nos terres engagées depuis cent cinquante ans !… Mademoiselle de Pen-Hoël nous a dit que les gars avaient accusé les revenus avec une véracité peu croyable à Paris. Nous partirons dans trois jours, et nous irons à cheval. À mon retour, chère mère, je vous écrirai ; mais que pourrai-je vous dire, si déjà mon bonheur est au comble ? Je vous écrirai donc ce que vous savez déjà, c’est-à-dire combien je vous aime. »




II.

de la même à la même.
Nantes, juin.

« Après avoir joué le rôle d’une châtelaine adorée de ses vassaux comme si la révolution de 1830 et celle de 1789 n’avaient jamais abattu de bannières, après des cavalcades dans les bois, des haltes dans les fermes, des dîners sur de vieilles tables et sur du linge centenaire pliant sous des platées homériques servies dans de la vaisselle antédiluvienne, après avoir bu des vins exquis dans des gobelets comme en manient les faiseurs de tours, et des coups de fusil au dessert ! et des Vive les du Guénic, à étourdir ! et des bals dont tout l’orchestre est un biniou dans lequel un homme souffle pendant des dix heures de suite ! et des bouquets ! et des jeunes mariées qui se sont fait bénir par nous ! et de bonnes lassitudes dont le remède se trouve au lit en des sommeils que je ne connaissais pas, et des réveils délicieux où l’amour est radieux comme le soleil qui rayonne sur vous et scintille avec mille mouches qui bourdonnent en bas-breton !… enfin, après un grotesque séjour au château du Guénic où les fenêtres sont des portes cochères, et où les vaches pourraient paître dans les prairies de la salle, mais que nous avons juré d’arranger, de réparer, pour y venir tous les ans aux acclamations des gars du clan de Guénic dont l’un portait notre bannière, je suis à Nantes !…

» Ah ! quelle journée que celle de notre arrivée au Guénic ! Le recteur est venu, ma mère, avec son clergé, tous couronnés de fleurs, nous recevoir, nous bénir en exprimant une joie… j’en ai les larmes aux yeux en t’écrivant. Et ce fier Calyste, qui jouait son rôle de seigneur comme un personnage de Walter Scott. Monsieur recevait les hommages comme s’il se trouvait en plein treizième siècle. J’ai entendu les filles, les femmes se disant : — Quel joli seigneur nous avons ! comme dans un chœur d’opéra-comique. Les Anciens discutaient entre eux la ressemblance de Calyste avec les du Guénic qu’ils avaient connus. Ah ! la noble et sublime Bretagne, quel pays de croyance et de religion ! Mais le progrès la guette, on y fait des ponts, des routes ; les idées viendront, et adieu le sublime. Les paysans ne seront certes jamais ni si libres ni si fiers que je les ai vus, quand on leur aura prouvé qu’ils sont les égaux de Calyste, si toutefois ils veulent le croire.

» Après le poëme de cette restauration pacifique et les contrats signés, nous avons quitté ce ravissant pays toujours fleuri, gai, sombre et désert tour à tour, et nous sommes venus agenouiller ici notre bonheur devant celle à qui nous le devons. Calyste et moi nous éprouvions le besoin de remercier la postulante de la Visitation. En mémoire d’elle, il écartèlera son écu de celui des des Touches qui est : parti coupé, tranché, taillé d’or et de sinople. Il prendra l’un des aigles d’argent pour un de ses supports, et lui mettra dans le bec cette jolie devise de femme : Souviègne-vous ! Nous sommes donc allés hier au couvent des dames de la Visitation où nous a menés l’abbé Grimont, un ami de la famille du Guénic, qui nous a dit que votre chère Félicité, maman, était une sainte ; elle ne peut pas être autre chose pour lui, puisque cette illustre conversion l’a fait nommer vicaire-général du diocèse.

» Mademoiselle des Touches n’a pas voulu recevoir Calyste, et n’a vu que moi. Je l’ai trouvée un peu changée, pâlie et maigrie ; elle m’a paru bien heureuse de ma visite. — « Dis à Calyste, s’est-elle écriée tout bas, que c’est une affaire de conscience et d’obéissance si je ne le veux pas voir, car on me l’a permis ; mais je préfère ne pas acheter ce bonheur de quelques minutes par des mois de souffrance. Ah ! si tu savais combien j’ai de peine à répondre quand on me demande : — À quoi pensez-vous ? La maîtresse des novices ne peut pas comprendre l’étendue et le nombre des idées qui me passent par la tête comme des tourbillons. Par instants je revois l’Italie ou Paris avec tous leurs spectacles, tout en pensant à Calyste qui, dit-elle avec cette façon poétique si admirable et que vous connaissez, est le soleil de ces souvenirs… J’étais trop vieille pour être acceptée aux Carmélites, et je me suis donnée à l’ordre de saint François de Sales uniquement parce qu’il a dit : « - Je vous déchausserai la tête au lieu de vous déchausser les pieds ! » en se refusant à ces austérités qui brisent le corps. C’est en effet la tête qui pèche. Le saint évêque a donc bien fait de rendre sa règle austère pour l’intelligence et terrible contre la volonté !… Voilà ce que je désirais, car ma tête est la vraie coupable, elle m’a trompée sur mon cœur jusqu’à cet âge fatal de quarante ans où si l’on est pendant quelques moments quarante fois plus heureuse que les jeunes femmes, on est plus tard cinquante fois plus malheureuse qu’elles… Eh bien, mon enfant, es-tu contente ? m’a-t-elle demandé en cessant avec un visible plaisir de parler d’elle. — Vous me voyez dans l’enchantement de l’amour et du bonheur ! lui ai je répondu. — Calyste est aussi bon et naïf qu’il est noble et beau, m’a-t-elle dit gravement. Je t’ai instituée mon héritière ; tu possèdes, outre ma fortune, le double idéal que j’ai rêvé… Je m’applaudis de ce que j’ai fait, a-t-elle repris après une pause. Maintenant, mon enfant, ne t’abuse pas. Vous avez facilement saisi le bonheur, vous n’aviez que la main à étendre, mais pense à le conserver. Quand tu ne serais venue ici que pour en remporter les conseils de mon expérience, ton voyage serait bien payé. Calyste subit en ce moment une passion communiquée, tu ne l’as pas inspirée. Pour rendre ta félicité durable, tâche, ma petite, d’unir ce principe au premier. Dans votre intérêt à tous deux, essaie d’être capricieuse, sois coquette, un peu dure, il le faut. Je ne te conseille pas d’odieux calculs, ni la tyrannie, mais la science. Entre l’usure et la prodigalité, ma petite, il y a l’économie. Sache prendre honnêtement un peu d’empire sur Calyste. Voici les dernières paroles mondaines que je prononcerai, je les tenais en réserve pour toi, car j’ai tremblé dans ma conscience de t’avoir sacrifiée pour sauver Calyste ! attache-le bien à toi, qu’il ait des enfants, qu’il respecte en toi leur mère… Enfin, me dit-elle d’une voix émue, arrange-toi de manière à ce qu’il ne revoie jamais Béatrix !… » Ce nom nous a plongées toutes les deux dans une sorte de torpeur, et nous sommes restées les yeux dans les yeux l’une de l’autre échangeant la même inquiétude vague. — « Retournez-vous à Guérande ? me demanda-t-elle. — Oui, lui dis-je. — Eh bien, n’allez jamais aux Touches… J’ai eu tort de vous donner ce bien. — Et pourquoi ? — Enfant ! les Touches sont pour toi le cabinet de Barbe-Bleue, car il n’y a rien de plus dangereux que de réveiller une passion qui dort. »

» Je vous donne en substance, chère mère, le sens de notre conversation. Si mademoiselle des Touches m’a fait beaucoup causer, elle m’a donné d’autant plus à penser que, dans l’enivrement de ce voyage et de mes séductions avec mon Calyste, j’avais oublié la grave situation morale dont je vous parlais dans ma première lettre.

» Après avoir bien admiré Nantes, une charmante et magnifique ville, après être allés voir sur la place Bretagne l’endroit où Charette est si noblement tombé, nous avons projeté de revenir par la Loire à Saint-Nazaire, puisque nous avions fait déjà par terre la route de Nantes à Guérande. Décidément, un bateau à vapeur ne vaut pas une voiture. Le voyage en public est une invention du monstre moderne, le Monopole. Trois jeunes dames de Nantes assez jolies se démenaient sur le pont atteintes de ce que j’ai appelé le kergarouëtisme, une plaisanterie que vous comprendrez quand je vous aurai peint les Kergarouët. Calyste s’est très bien comporté. En vrai gentilhomme, il ne m’a pas affichée. Quoique satisfaite de son bon goût, de même qu’un enfant à qui l’on a donné son premier tambour, j’ai pensé que j’avais une magnifique occasion d’essayer le système recommandé par Camille Maupin, car ce n’est certes pas la postulante qui m’avait parlé. J’ai pris un petit air boudeur, et Calyste s’en est très gentiment alarmé. À cette demande : — Qu’as-tu ?… jetée à mon oreille, j’ai répondu la vérité : — Je n’ai rien ! Et j’ai bien reconnu là le peu de succès qu’obtient d’abord la Vérité. Le mensonge est une arme décisive dans les cas où la célérité doit sauver les femmes et les empires. Calyste est devenu très-pressant, très-inquiet. Je l’ai mené à l’avant du bateau, dans un tas de cordages ; et là, d’une voix pleine d’alarmes, sinon de larmes, je lui ai dit les malheurs, les craintes d’une femme dont le mari se trouve être le plus beau des hommes !… « — Ah ! Calyste, me suis-je écriée, il y a dans notre union un affreux malheur, vous ne m’avez pas aimée, vous ne m’avez pas choisie ! Vous n’êtes pas resté planté sur vos pieds comme une statue en me voyant pour la première fois ! C’est mon cœur, mon attachement, ma tendresse qui sollicitent votre affection, et vous me punirez quelque jour de vous avoir apporté moi-même les trésors de mon pur, de mon involontaire amour de jeune fille !… Je devrais être mauvaise, coquette, et je ne me sens pas de force contre vous… Si cette horrible femme, qui vous a dédaigné, se trouvait à ma place ici, vous n’auriez pas aperçu ces deux affreuses Bretonnes, que l’octroi de Paris classerait parmi le bétail… » Calyste, ma mère, a eu deux larmes dans les yeux, il s’est retourné pour me les cacher, il a vu la Basse-Indre, et a couru dire au capitaine de nous y débarquer.

» On ne tient pas contre de telles réponses, surtout quand elles sont accompagnées d’un séjour de trois heures dans une chétive auberge de la Basse-Indre, où nous avons déjeuné de poisson frais dans une petite chambre comme en peignent les peintres de genre, et par les fenêtres de laquelle on entendait mugir les forges d’Indret à travers la belle nappe de la Loire. En voyant comment tournaient les expériences de l’Expérience, je me suis écriée : — Ah ! chère Félicité !… Calyste, incapable de soupçonner les conseils de la religieuse et la duplicité de ma conduite, a fait un divin calembour ; il m’a coupé la parole en me répondant : — Gardons-en le souvenir ? nous enverrons un artiste pour copier ce paysage. Non, j’ai ri, chère maman, à déconcerter Calyste et je l’ai vu bien près de se fâcher. — Mais, lui dis-je, il y a de ce paysage, de cette scène, un tableau dans mon cœur qui ne s’effacera jamais, et d’une couleur inimitable.

» Ah ! ma mère, il m’est impossible de mettre ainsi les apparences de la guerre ou de l’inimitié dans mon amour. Calyste fera de moi tout ce qu’il voudra. Cette larme est la première, je pense, qu’il m’ait donnée, ne vaut-elle pas mieux que la seconde déclaration de nos droits ?… Une femme sans cœur serait devenue dame et maîtresse après la scène du bateau, moi, je me suis reperdue. D’après votre système, plus je deviens femme, plus je me fais fille, car je suis affreusement lâche avec le bonheur, je ne tiens pas contre un regard de mon seigneur. Non ! je ne m’abandonne pas à son amour, je m’y attache comme une mère presse son enfant contre son sein en craignant quelque malheur. »




III.

de la même à la même.
Juillet, Guérande.

« Ah ! chère maman, au bout de trois mois connaître la jalousie ! Voilà mon cœur bien complet, j’y sens une haine profonde et un profond amour ! Je suis plus que trahie, je ne suis pas aimée !…… Suis-je heureuse d’avoir une mère, un cœur où je puisse crier à mon aise !… Nous autres femmes, qui sommes encore un peu jeunes filles, il suffit qu’on nous dise : « Voici une clef tachée de sang, au milieu de toutes celles de votre palais, entrez partout, jouissez de tout, mais gardez-vous d’aller aux Touches ! » pour que nous entrions là, les pieds chauds, les yeux allumés de la curiosité d’Ève. Quelle irritation mademoiselle des Touches avait mise dans mon amour ! Mais aussi pourquoi m’interdire les Touches ? Qu’est-ce qu’un bonheur comme le mien qui dépendrait d’une promenade, d’un séjour dans un bouge de Bretagne ? Et qu’ai-je à craindre ? Enfin, joignez aux raisons de madame Barbe-Bleue le désir qui mord toutes les femmes de savoir si leur pouvoir est précaire ou solide, et vous comprendrez comment un jour j’ai demandé d’un petit air indifférent : « — Qu’est-ce que les Touches ? — Les Touches sont à vous, m’a dit ma divine belle-mère. — Si Calyste n’avait jamais mis le pied aux Touches !… s’écria ma tante Zéphirine en hochant la tête. — Mais il ne serait pas mon mari, dis-je à ma tante. — Vous savez donc ce qui s’y est passé ? m’a répliqué finement ma belle-mère. — C’est un lieu de perdition, a dit mademoiselle de Pen-Hoël, mademoiselle des Touches y a fait bien des péchés dont elle demande maintenant pardon à Dieu. — Cela n’a-t-il pas sauvé l’âme de cette noble fille, et fait la fortune d’un couvent ? s’est écrié le chevalier du Halga ; l’abbé Grimont m’a dit qu’elle avait donné cent mille francs aux dames de la Visitation. — Voulez-vous aller aux Touches ? m’a demandé ma belle-mère, ça vaut la peine d’être vu. — Non ! non, » ai-je dit vivement. Cette petite scène ne vous semble-t-elle pas une page de quelque drame diabolique ? elle est revenue sous vingt prétextes. Enfin, ma belle-mère m’a dit : « — Je comprends pourquoi vous n’allez pas aux Touches, vous avez raison. » Oh ! vous avouerez, maman, que ce coup de poignard involontairement donné vous aurait décidée à savoir si votre bonheur reposait sur des bases si frêles, qu’il dût périr sous tel ou tel lambris. Il faut rendre justice à Calyste, il ne m’a jamais proposé de visiter cette chartreuse devenue son bien. Nous sommes des créatures dénuées de sens, dès que nous aimons ; car ce silence, cette réserve m’ont piquée, et je lui ai dit un jour : « — Que crains-tu donc de voir aux Touches que toi seul n’en parles pas ? — Allons-y, » dit-il.

» J’ai donc été prise comme toutes les femmes qui veulent se laisser prendre, et qui s’en remettent au hasard pour dénouer le nœud gordien de leur indécision. Et nous sommes allés aux Touches. C’est charmant, c’est d’un goût profondément artiste, et je me plais dans cet abîme où mademoiselle des Touches m’avait tant défendu d’aller. Toutes les fleurs vénéneuses sont charmantes, Satan les a semées, car il y a les fleurs du diable et les fleurs de Dieu ! nous n’avons qu’à rentrer en nous-mêmes pour voir qu’ils ont créé le monde de moitié. Quelles âcres délices dans cette situation où je jouais non pas avec le feu, mais avec les cendres !… J’étudiais Calyste, il s’agissait de savoir si tout était bien éteint, et je veillais aux courants d’air, croyez-moi ! J’épiais son visage en allant de pièce en pièce, de meuble en meuble, absolument comme les enfants qui cherchent un objet caché. Calyste m’a paru pensif, mais j’ai cru d’abord avoir vaincu. Je me suis sentie assez forte pour parler de madame de Rochefide que, depuis l’aventure du rocher au Croisic, j’appelle Rocheperfide. Enfin, nous sommes allés voir le fameux buis où s’est arrêtée Béatrix quand il l’a jetée à la mer pour qu’elle ne fût à personne. — « Elle doit être bien légère pour être restée là, ai-je dit en riant. Calyste a gardé le silence. — Respectons les morts, ai-je dit en continuant. Calyste est resté silencieux. — T’ai-je déplu ? — Non, mais cesse de galvaniser cette passion, a-t-il répondu. » Quel mot !… Calyste, qui m’en a vue triste, a redoublé de soins et de tendresse pour moi.

Août.

» J’étais, hélas ! au fond de l’abîme, et je m’amusais, comme les innocentes de tous les mélodrames, à y cueillir des fleurs. Tout à coup une pensée horrible a chevauché dans mon bonheur, comme le cheval de la ballade allemande. J’ai cru deviner que l’amour de Calyste s’agrandissait de ses réminiscences, qu’il reportait sur moi les orages que je ravivais, en lui rappelant les coquetteries de cette affreuse Béatrix. Cette nature malsaine et froide, persistante et molle, qui tient du mollusque et du corail, ose s’appeler Béatrix !… Déjà, ma chère mère, me voilà forcée d’avoir l’œil à un soupçon quand mon cœur est tout à Calyste, et n’est-ce pas une grande catastrophe que l’œil l’ait emporté sur le cœur, que le soupçon enfin se soit trouvé justifié ? Voici comment. — « Ce lieu m’est cher, ai je dit à Calyste un matin, car je lui dois mon bonheur, aussi te pardonné-je de me prendre quelquefois pour une autre… » Ce loyal Breton a rougi, je lui ai sauté au cou, mais j’ai quitté les Touches, et je n’y reviendrai jamais.

» À la force de la haine qui me fait souhaiter la mort de madame de Rochefide, oh ! mon Dieu naturellement d’une fluxion de poitrine, d’un accident quelconque, j’ai reconnu l’étendue, la puissance de mon amour pour Calyste. Cette femme est venue troubler mon sommeil, je la vois en rêve, dois-je donc la rencontrer ?… Ah ! la postulante de la Visitation avait raison !… Les Touches sont un lieu fatal, Calyste y a retrouvé ses impressions, elles sont plus fortes que les délices de notre amour. Sachez, ma chère mère, si madame de Rochefide est à Paris, car alors je resterai dans nos terres de Bretagne. Pauvre mademoiselle des Touches qui se repent maintenant de m’avoir fait habiller en Béatrix pour le jour du contrat, afin de faire réussir son plan, si elle apprenait jusqu’à quel point je viens d’être prise pour notre odieuse rivale !… que dirait-elle ? Mais c’est une prostitution ! je ne suis plus moi, j’ai honte. Je suis en proie à une envie furieuse de fuir Guérande et les sables du Croisic.

25 août.

» Décidément, je retourne aux ruines du Guénic. Calyste, assez inquiet de mon inquiétude, m’emmène. Ou il connaît peu le monde s’il ne devine rien, ou s’il sait la cause de ma fuite, il ne m’aime pas. Je tremble tant de trouver une affreuse certitude si je la cherche, que je me mets, comme les enfants, les mains devant les yeux pour ne pas entendre une détonation. Oh ! ma mère, je ne suis pas aimée du même amour que je me sens au cœur. Calyste est charmant, c’est vrai ; mais quel homme, à moins d’être un monstre, ne serait pas, comme Calyste, aimable et gracieux, en recevant toutes les fleurs écloses dans l’âme d’une jeune fille de vingt ans, élevée par vous, pure comme je le suis, aimante, et que bien des femmes vous ont dit être belle…

Au Guénic, 18 septembre.

» L’a-t-il oubliée ? Voilà l’unique pensée qui retentit comme un remords dans mon âme ! Ah ! chère maman, toutes les femmes ont-elles eu comme moi des souvenirs à combattre ?… On ne devrait marier que des jeunes gens innocents à des jeunes filles pures ! Mais c’est une décevante utopie, il vaut mieux avoir sa rivale dans le passé que dans l’avenir. Ah ! plaignez-moi, ma mère, quoiqu’en ce moment je sois heureuse, heureuse comme une femme qui a peur de perdre son bonheur et qui s’y accroche !… Une manière de le tuer quelquefois, dit Clotilde.

» Je m’aperçois que depuis cinq mois je ne pense qu’à moi, c’est-à-dire à Calyste. Dites à ma sœur Clotilde que ses tristes sagesses me reviennent parfois ; elle est bien heureuse d’être fidèle à un mort, elle ne craint plus de rivale. J’embrasse ma chère Athénaïs, je vois que Juste en est fou. D’après ce que vous m’en dites dans votre dernière lettre, il a peur qu’on ne la lui donne pas. Cultivez cette crainte comme une fleur précieuse. Athénaïs sera la maîtresse, et moi qui tremblais de ne pas obtenir Calyste de lui-même, je serai servante. Mille tendresses, chère maman. Ah ! si mes terreurs n’étaient pas vaines, Camille Maupin m’aurait vendu sa fortune bien cher. Mes affectueux respects à mon père. »

Ces lettres expliquent parfaitement la situation secrète de la femme et du mari. Si pour Sabine son mariage était un mariage d’amour, Calyste y voyait un mariage de convenance, et les joies de la lune de miel n’avaient pas obéi tout à fait au système légal de la communauté. Pendant le séjour des deux mariés en Bretagne, les travaux de restauration, les dispositions et l’ameublement de l’hôtel du Guénic avaient été conduits par le célèbre architecte Grindot, sous la surveillance de Clotilde, de la duchesse et du duc de Grandlieu. Toutes les mesures avaient été prises pour qu’au mois de décembre 1838 le jeune ménage pût revenir à Paris. Sabine s’installa donc rue de Bourbon avec plaisir, moins pour jouer à la maîtresse de maison que pour savoir ce que sa famille penserait de son mariage. Calyste, en bel indifférent, se laissa guider volontiers dans le monde par sa belle-sœur Clotilde, et par sa belle-mère, qui lui surent gré de cette obéissance. Il y obtint la place due à son nom, à sa fortune et à son alliance. Le succès de sa femme, comptée comme une des plus charmantes, les distractions que donne la haute société, les devoirs à remplir, les amusements de l’hiver à Paris, rendirent un peu de force au bonheur du ménage en y produisant à la fois des excitants et des intermèdes. Sabine, trouvée heureuse par sa mère et sa sœur qui virent dans la froideur de Calyste un effet de son éducation anglaise, abandonna ses idées noires ; elle entendit envier son sort par tant de jeunes femmes mal mariées, qu’elle renvoya ses terreurs au pays des chimères. Enfin, la grossesse de Sabine compléta les garanties offertes par cette union du genre neutre, une de celles dont augurent bien les femmes expérimentées. En octobre 1839, la jeune baronne du Guénic eut un fils et fit la folie de le nourrir, selon le calcul de toutes les femmes en pareil cas. Comment ne pas être entièrement mère quand on a eu son enfant d’un mari vraiment idolâtré ? Vers la fin de l’été suivant, en août 1840, Sabine était donc encore nourrice. Pendant un séjour de deux ans à Paris, Calyste s’était tout à fait dépouillé de cette innocence dont les prestiges avaient décoré ses débuts dans le monde de la passion. Calyste s’était lié naturellement avec le jeune duc Georges de Maufrigneuse, marié comme lui nouvellement à une héritière, Berthe de Cinq-Cygne ; avec le vicomte Savinien de Portenduère, avec le duc et la duchesse de Rhétoré, le duc et la duchesse de Lenoncourt-Chaulieu, avec tous les habitués du salon de sa belle-mère. La Richesse a des heures funestes, des oisivetés que Paris sait, plus qu’aucune autre capitale, amuser, charmer, intéresser. Au contact de ces jeunes maris qui laissaient les plus nobles, les plus belles créatures pour les délices du cigare et du whist, pour les sublimes conversations du club, ou pour les préoccupations du turf, bien des vertus domestiques furent atteintes chez le jeune gentilhomme breton. Le maternel désir d’une femme qui ne veut pas ennuyer son mari, vient toujours en aide aux dissipations des jeunes mariés. Une femme est si fière de voir revenir à elle un homme à qui elle laisse toute sa liberté !…

Un soir, en octobre de cette année, pour fuir les cris d’un enfant en sevrage, Calyste, à qui Sabine ne pouvait pas voir sans douleur un pli au front, alla, conseillé par elle, aux Variétés, où l’on donnait une pièce nouvelle. Le valet de chambre, chargé de louer une stalle à l’orchestre, l’avait prise assez près de cette partie de la salle appelée l’avant-scène. Au premier entr’acte, en regardant autour de lui, Calyste aperçut, dans une des deux loges d’avant-scène, au rez-de-chaussée, à quatre pas de lui, madame de Rochefide.

Béatrix à Paris ! Béatrix en public ! ces deux idées traversèrent le cœur de Calyste comme deux flèches. La revoir après trois ans bientôt ! Comment expliquer le bouleversement qui se fit dans l’âme d’un amant qui, loin d’oublier, avait quelquefois si bien épousé Béatrix dans sa femme, que sa femme s’en était aperçu ! À qui peut-on expliquer que le poëme d’un amour perdu, méconnu, mais toujours vivant dans le cœur du mari de Sabine, y rendit obscures les suavités conjugales, la tendresse ineffable de la jeune épouse. Béatrix devint la lumière, le jour, le mouvement, la vie et l’inconnu ; tandis que Sabine fut le devoir, les ténèbres, le prévu ! L’une fut en un moment le plaisir, et l’autre l’ennui. Ce fut un coup de foudre. Dans sa loyauté, le mari de Sabine eut la noble pensée de quitter la salle. À la sortie de l’orchestre, il vit la porte de la loge entr’ouverte, et ses pieds l’y menèrent en dépit de sa volonté. Le jeune Breton y trouva Béatrix entre deux hommes des plus distingués, Canalis et Nathan, un homme politique et un homme littéraire. Depuis bientôt trois ans que Calyste ne l’avait vue, madame de Rochefide avait étonnamment changé ; mais, quoique sa métamorphose eût atteint la femme, elle devait n’en être que plus poétique et plus attrayante pour Calyste. Jusqu’à l’âge de trente ans, les jolies femmes de Paris ne demandent qu’un vêtement à la toilette ; mais en passant sous le porche fatal de la trentaine, elles cherchent des armes, des séductions, des embellissements dans les chiffons ; elles se composent des grâces, elles y trouvent des moyens, elles y prennent un caractère, elles s’y rajeunissent, elles étudient les plus légers accessoires, elles passent enfin de la nature à l’art. Madame de Rochefide venait de subir les péripéties du drame qui, dans cette histoire des mœurs françaises au XIXe siècle, s’appelle la Femme Abandonnée. Elle avait été quittée la première par Conti ; naturellement elle était devenue une grande artiste en toilette, en coquetterie et en fleurs artificielles.

— Comment Conti n’est-il pas ici ? demanda tout bas Calyste à Canalis après avoir fait les salutations banales par lesquelles commencent les entrevues les plus solennelles quand elles ont lieu publiquement.

L’ancien grand poëte du Faubourg-Saint-Germain, deux fois ministre et redevenu pour la quatrième fois un orateur aspirant à quelque nouveau ministère, se mit significativement un doigt sur les lèvres. Ce geste expliqua tout.

— Je suis bien heureuse de vous voir, dit chattement Béatrix à Calyste. Je me disais en vous reconnaissant là, sans être aperçue tout d’abord, que vous ne me renieriez pas, vous ! — Ah ! mon Calyste, pourquoi vous êtes-vous marié ? lui dit-elle à l’oreille, et avec une petite sotte encore !…

Dès qu’une femme parle à l’oreille d’un nouveau venu dans sa loge en le faisant asseoir à côté d’elle, les gens du monde ont toujours un prétexte pour la laisser seule avec lui.

— Venez vous, Nathan ? dit Canalis. Madame la marquise me permettra d’aller dire un mot à d’Arthez, que je vois avec la princesse de Cadignan, il s’agit d’une combinaison de tribune pour la séance de demain.

Cette sortie de bon goût permit à Calyste de se remettre du choc qu’il venait de subir ; mais il acheva de perdre son esprit et sa force en aspirant la senteur, pour lui charmante et vénéneuse, de la poésie composée par Béatrix. Madame de Rochefide, devenue osseuse et filandreuse, dont le teint s’était presque décomposé, maigrie, flétrie, les yeux cernés, avait ce soir-là fleuri ses ruines prématurées par les conceptions les plus ingénieuses de l’Article-Paris. Elle avait imaginé, comme toutes les femmes abandonnées, de se donner l’air vierge, en rappelant, par beaucoup d’étoffes blanches, les filles en a d’Ossian, si poétiquement peintes par Girodet. Sa chevelure blonde enveloppait sa figure allongée par des flots de boucles où ruisselaient les clartés de la rampe attirées par le luisant d’une huile parfumée. Son front pâle étincelait. Elle avait mis imperceptiblement du rouge dont l’éclat trompait l’œil sur la blancheur fade de son teint refait à l’eau de son. Une écharpe d’une finesse à faire douter que des hommes eussent ainsi travaillé la soie, était tortillée à son cou de manière à en diminuer la longueur, à le cacher, à ne laisser voir qu’imparfaitement des trésors habilement sertis par le corset. Sa taille était un chef-d’œuvre de composition. Quant à sa pose, un mot suffit, elle valait toute la peine qu’elle avait prise à la chercher. Ses bras maigris, durcis, paraissaient à peine sous les bouffants à effets calculés de ses manches larges. Elle offrait ce mélange de lueurs et de soieries brillantes, de gaze et de cheveux crêpés, de vivacité, de calme et de mouvement, qu’on a nommé le je ne sais quoi. Tout le monde sait en quoi consiste le je ne sais quoi. C’est beaucoup d’esprit, de goût et d’envie de plaire. Béatrix était donc une pièce à décor, à changement et prodigieusement machinée. La représentation de ces féeries qui sont aussi très-habilement dialoguées rend fous les hommes doués de franchise, car ils éprouvent par la loi des contrastes un désir effréné de jouer avec les artifices. C’est faux et entraînant, c’est cherché, mais agréable, et certains hommes adorent ces femmes qui jouent à la séduction comme on joue aux cartes. Voici pourquoi. Le désir de l’homme est un syllogisme qui conclut de cette science extérieure aux secrets théorèmes de la volupté. L’esprit se dit sans parole : — Une femme qui sait se créer si belle doit avoir de bien autres ressources dans la passion. Et c’est vrai. Les femmes abandonnées sont celles qui aiment, les conservatrices sont celles qui savent aimer. Or si cette leçon d’Italien avait été cruelle pour l’amour-propre de Béatrix, elle appartenait à une nature trop naturellement artificieuse pour ne pas en profiter.

— Il ne s’agit pas de vous aimer, disait-elle quelques instants avant que Calyste n’entrât, il faut vous tracasser quand nous vous tenons, là est le secret de celles qui veulent vous conserver. Les dragons gardiens des trésors sont armés de griffes et d’ailes !…

— On ferait un sonnet de votre pensée, avait répondu Canalis au moment où Calyste se montra.

En un seul regard, Béatrix devina l’état de Calyste ; elle retrouva fraîches et rouges les marques du collier qu’elle lui avait mis aux Touches. Calyste, blessé du mot dit sur sa femme, hésitait entre sa dignité de mari, la défense de Sabine, et une parole dure à jeter dans un cœur d’où s’exhalaient pour lui tant de souvenirs, un cœur qu’il croyait saignant encore. Cette hésitation, la marquise l’observait, elle n’avait dit ce mot que pour savoir jusqu’où s’étendait son empire sur Calyste ; en le voyant si faible, elle vint à son secours pour le tirer d’embarras.

— Eh bien, mon ami, vous me trouvez seule, dit-elle quand les deux courtisans furent partis, oui, seule au monde !…

— Vous n’avez donc pas pensé à moi ?… dit Calyste.

— Vous ! répondit elle, n’êtes-vous pas marié ?… Ce fut une de mes douleurs au milieu de celles que j’ai subies, depuis que nous ne nous sommes vus. Non-seulement, me suis-je dit, je perds l’amour, mais encore une amitié que je croyais être bretonne. On s’accoutume à tout. Maintenant je souffre moins, mais je suis brisée. Voici depuis longtemps le premier épanchement de mon cœur. Obligée d’être fière devant les indifférents, arrogante comme si je n’avais pas failli devant les gens qui me font la cour, ayant perdu ma chère Félicité, je n’avais pas une oreille où jeter ce mot : — Je souffre ! Aussi maintenant puis-je vous dire quelle a été mon angoisse en vous voyant à quatre pas de moi sans être reconnue par vous, et quelle est ma joie en vous voyant près de moi… Oui, dit-elle en répondant à un geste de Calyste, c’est presque de la fidélité ! Voilà les malheureux ! un rien, une visite est tout pour eux. Ah ! vous m’avez aimée, vous, comme je méritais de l’être par celui qui s’est plu à fouler aux pieds tous les trésors que j’y versais ! Et, pour mon malheur, je ne sais pas oublier, j’aime, et je veux être fidèle à ce passé qui ne reviendra jamais.

En disant cette tirade, improvisée déjà cent fois, elle jouait de la prunelle de manière à doubler par le geste l’effet des paroles qui semblaient arrachées du fond de son âme par la violence d’un torrent longtemps contenu. Calyste, au lieu de parler, laissa couler les larmes qui lui roulaient dans les yeux ; Béatrix lui prit la main, la lui serra, le fit pâlir.

— Merci, Calyste ! merci, mon pauvre enfant, voilà comment un véritable ami répond à la douleur d’un ami !… Nous nous entendons. Tenez, n’ajoutez pas un mot !… allez-vous-en, l’on nous regarde, et vous pourriez faire du chagrin à votre femme, si, par hasard, on lui disait que nous nous sommes vus, quoique bien innocemment, à la face de mille personnes… Adieu, je suis forte, voyez vous !…

Elle s’essuya les yeux en faisant ce que dans la rhétorique des femmes on doit appeler une antithèse en action.

— Laissez-moi rire du rire des damnés avec les indifférents qui m’amusent, reprit-elle. Je vois des artistes, des écrivains, le monde que j’ai connu chez notre pauvre Camille Maupin, qui certes a peut être eu raison ! Enrichir celui qu’on aime, et disparaître en se disant : Je suis trop vieille pour lui, c’est finir en martyre. Et c’est ce qu’il y a de mieux quand on ne peut pas finir en vierge.

Elle se mit à rire, comme pour détruire l’impression triste qu’elle avait dû donner à son ancien adorateur.

— Mais, dit Calyste, où puis-je vous aller voir ?

— Je me suis cachée rue de Chartres, devant le parc de Monceaux, dans un petit hôtel conforme à ma fortune, et je m’y bourre la tête de littérature, mais pour moi seule, pour me distraire. Dieu me garde de la manie de ces dames !… Allez, sortez, laissez-moi, je ne veux pas occuper de moi le monde, et que ne dirait-on pas en nous voyant ? D’ailleurs, tenez, Calyste, si vous restiez encore un instant, je pleurerais tout à fait.

Calyste se retira, mais après avoir tendu la main à Béatrix, et avoir éprouvé pour la seconde fois la sensation profonde, étrange, d’une double pression pleine de chatouillements séducteurs.

— Mon Dieu ! Sabine n’a jamais su me remuer le cœur ainsi, fut une pensée qui l’assaillit dans le corridor.

Pendant le reste de la soirée, la marquise de Rochefide ne jeta pas trois regards directs à Calyste ; mais il y eut des regards de côté qui furent autant de déchirements d’âme pour un homme tout entier à son premier amour repoussé.

Quand le baron du Guénic se trouva chez lui, la splendeur de ses appartements le fit songer à l’espèce de médiocrité dont avait parlé Béatrix, et il prit sa fortune en haine de ce qu’elle ne prouvait appartenir à l’ange déchu. Quand il apprit que Sabine était depuis longtemps couchée, il fut fort heureux de se trouver riche d’une nuit pour vivre avec ses émotions. Il maudit alors la divination que l’amour donnait à Sabine. Lorsqu’un mari, par aventure, est adoré de sa femme, elle lit sur ce visage comme dans un livre, elle connaît les moindres tressaillements des muscles, elle sait d’où vient le calme, elle se demande compte de la plus légère tristesse, et recherche si c’est elle qui la cause ; elle étudie les yeux, pour elle les yeux se teignent de la pensée dominante, ils aiment ou ils n’aiment pas. Calyste se savait l’objet d’un culte si profond, si naïf, si jaloux, qu’il douta de pouvoir se composer une figure discrète sur le changement survenu dans son moral.

— Comment ferai-je, demain matin ?… se dit-il en s’endormant, et redoutant l’espèce d’inspection à laquelle se livrait Sabine.

En abordant Calyste, et même parfois dans la journée, Sabine lui demandait : « — M’aimes-tu toujours ? » Ou bien : « — Je ne t’ennuie pas ? » Interrogations gracieuses, variées selon le caractère ou l’esprit des femmes, et qui cachent leurs angoisses ou feintes ou réelles.

Il vient à la surface des cœurs les plus nobles et les plus purs des boues soulevées par les ouragans. Ainsi, le lendemain matin, Calyste, qui certes aimait son enfant, tressaillit de joie en apprenant que Sabine guettait la cause de quelques convulsions en craignant le croup et qu’elle ne voulait pas quitter le petit Calyste. Le baron prétexta d’une affaire et sortit en évitant de déjeuner à la maison. Il s’échappa comme s’échappent les prisonniers, heureux d’aller à pied, de marcher par le pont Louis XVI et les Champs-Élysées, vers un café du boulevard où il se plut à déjeuner en garçon.

Qu’y a-t-il donc dans l’amour ? La nature regimbe-t-elle sous le joug social ? la nature veut-elle que l’élan de la vie donnée soit spontané, libre, que ce soit le cours d’un torrent fougueux, brisé par les rochers de la contradiction, de la coquetterie, au lieu d’être une eau coulant tranquillement entre les deux rives de la Mairie, de l’Église ? A-t-elle ses desseins quand elle couve ces éruptions volcaniques auxquelles sont dus les grands hommes peut-être ? Il eût été difficile de trouver un jeune homme élevé plus saintement que Calyste, de mœurs plus pures, moins souillé d’irréligion, et il bondissait vers une femme indigne de lui, quand un clément, un radieux hasard lui avait présenté dans la baronne du Guénic une jeune fille d’une beauté vraiment aristocratique, d’un esprit fin et délicat, pieuse, aimante et attachée uniquement à lui, d’une douceur angélique encore attendrie par l’amour, par un amour passionné malgré le mariage, comme l’était le sien pour Béatrix. Peut-être les hommes les plus grands ont-ils gardé dans leur constitution un peu d’argile, la fange leur plaît encore. L’être le moins imparfait serait donc alors la femme, malgré ses fautes et ses déraisons. Néanmoins madame de Rochefide, au milieu du cortége de prétentions poétiques qui l’entourait, et malgré sa chute, appartenait à la plus haute noblesse, elle offrait une nature plus éthérée que fangeuse, et cachait la courtisane qu’elle se proposait d’être sous les dehors les plus aristocratiques. Ainsi, cette explication ne rendrait pas compte de l’étrange passion de Calyste. Peut-être en trouverait-on la raison dans une vanité si profondément enterrée que les moralistes n’ont pas encore découvert ce côté du vice. Il est des hommes pleins de noblesse comme Calyste, beaux comme Calyste, riches et distingués, bien élevés, qui se fatiguent, à leur insu peut-être, d’un mariage avec une nature semblable à la leur, des êtres dont la noblesse ne s’étonne pas de la noblesse, que la grandeur et la délicatesse toujours consonnant à la leur, laissent dans le calme, et qui vont chercher auprès des natures inférieures ou tombées la sanction de leur supériorité, si toutefois ils ne vont pas leur mendier des éloges. Le contraste de la décadence morale et du sublime divertit leurs regards. Le pur brille tant dans le voisinage de l’impur ! Cette contradiction amuse. Calyste n’avait rien à protéger dans Sabine, elle était irréprochable, les forces perdues de son cœur allaient toutes vibrer chez Béatrix. Si des grands hommes ont joué sous nos yeux ce rôle de Jésus relevant la femme adultère, pourquoi les gens ordinaires seraient-il plus sages ?

Calyste atteignit à l’heure de deux heures en vivant sur cette phrase : Je vais la revoir ! un poëme qui souvent a défrayé des voyages de sept cents lieues !… Il alla d’un pas leste jusqu’à la rue de Courcelles, il reconnut la maison quoiqu’il ne l’eût jamais vue, et il resta, lui, le gendre du duc de Grandlieu, lui riche, lui noble comme les Bourbons, au bas de l’escalier, arrêté par la question d’un vieux valet.

— Le nom de monsieur ?

Calyste comprit qu’il devait laisser à Béatrix son libre arbitre, et il examina le jardin, les murs ondés par les lignes noires et jaunes que produisent les pluies sur les plâtres de Paris.

Madame de Rochefide, comme presque toutes les grandes dames qui rompent leur chaîne, s’était enfuie en laissant à son mari sa fortune, elle n’avait pas voulu tendre la main à son tyran. Conti, mademoiselle des Touches avaient évité les ennuis de la vie matérielle à Béatrix, à qui sa mère fit d’ailleurs, à plusieurs reprises, passer quelques sommes. En se trouvant seule, elle fut obligée à des économies assez rudes pour une femme habituée au luxe. Elle avait donc grimpé sur le sommet de la colline où s’étale le parc de Monceaux, et s’était réfugiée dans une ancienne petite maison de grand seigneur située sur la rue, mais accompagnée d’un charmant petit jardin, et dont le loyer ne dépassait pas dix-huit cents francs. Néanmoins, toujours servie par un vieux domestique, par une femme de chambre et par une cuisinière d’Alençon attachés à son infortune, sa misère aurait constitué l’opulence de bien des bourgeoises ambitieuses. Calyste monta par un escalier dont les marches en pierre avaient été poncées et dont les paliers étaient pleins de fleurs. Au premier étage le vieux valet ouvrit, pour introduire le baron dans l’appartement, une double porte en velours rouge, à losanges de soie rouge et à clous dorés. La soie, le velours tapissaient les pièces par lesquelles Calyste passa. Des tapis de couleurs sérieuses, des draperies entrecroisées aux fenêtres, les portières, tout à l’intérieur contrastait avec la mesquinerie de l’extérieur mal entretenu par le propriétaire. Calyste attendit Béatrix dans un salon d’un style sobre, où le luxe s’était fait simple. Cette pièce, tendue de velours couleur grenat rehaussé par des soieries d’un jaune mat, à tapis rouge foncé, dont les fenêtres ressemblaient à des serres, tant les fleurs abondaient dans les jardinières, était éclairée par un jour si faible qu’à peine Calyste vit-il sur la cheminée deux vases en vieux céladon rouge, entre lesquels brillait une coupe d’argent attribuée à Benvenuto Cellini, rapportée d’Italie par Béatrix. Les meubles en bois doré garnis en velours, les magnifiques consoles sur une desquelles était une pendule curieuse, la table à tapis de Perse, tout attestait une ancienne opulence dont les restes avaient été bien disposés. Sur un petit meuble, Calyste aperçut des bijoux, un livre commencé dans lequel scintillait le manche orné de pierreries d’un poignard qui servait de coupoir, symbole de la critique. Enfin, sur le mur, dix aquarelles richement encadrées, qui toutes représentaient les chambres à coucher des diverses habitations où sa vie errante avait fait séjourner Béatrix, donnaient la mesure d’une impertinence supérieure.

Le froufrou d’une robe de soie annonça l’infortunée qui se montra dans une toilette étudiée, et qui certes aurait dit à un roué qu’on l’attendait. La robe, taillée en robe de chambre pour laisser entrevoir un coin de la blanche poitrine, était en moire gris-perle, à grandes manches ouvertes d’où les bras sortaient couverts d’une double manche à bouffants divisés par des lisérés, et garnie de dentelles au bout. Les beaux cheveux que le peigne avait fait foisonner s’échappaient de dessous un bonnet de dentelle et de fleurs.

— Déjà ?… dit-elle en souriant. Un amant n’aurait pas un tel empressement. Vous avez des secrets à me dire, n’est-ce pas ?

Et elle se posa sur une causeuse invitant par un geste Calyste à se mettre près d’elle. Par un hasard cherché peut-être (car les femmes ont deux mémoires, celle des anges et celle des démons), Béatrix exhalait le parfum dont elle se servait aux Touches lors de sa rencontre avec Calyste. La première aspiration de cette odeur, le contact de cette robe, le regard de ces yeux qui, dans ce demi-jour, attiraient la lumière pour la renvoyer, tout fit perdre la tête à Calyste. Le malheureux retrouva cette violence qui déjà faillit tuer Béatrix ; mais, cette fois, la marquise était au bord d’une causeuse, et non de l’Océan, elle se leva pour aller sonner, en posant un doigt sur ses lèvres. À ce signe, Calyste, rappelé à l’ordre, se contint, il comprit que Béatrix n’avait aucune intention belliqueuse.

— Antoine, je n’y suis pour personne, dit-elle au vieux domestique. Mettez du bois dans le feu. — Vous voyez, Calyste, que je vous traite en ami, reprit-elle avec dignité quand le vieillard fut sorti, ne me traitez pas en maîtresse. J’ai deux observations à vous faire. D’abord, je ne me disputerais pas sottement à un homme aimé ; puis je ne veux plus être à aucun homme au monde, car j’ai cru, Calyste, être aimée par une espèce de Rizzio qu’aucun engagement n’enchaînait, par un homme entièrement libre, et vous voyez où cet entraînement fatal m’a conduite ? Vous, vous êtes sous l’empire du plus saint des devoirs, vous avez une femme jeune, aimable, délicieuse ; enfin, vous êtes père. Je serais, comme vous l’êtes, sans excuse et nous serions deux fous…

— Ma chère Béatrix, toutes ces raisons tombent devant un mot : je n’ai jamais aimé que vous au monde, et l’on m’a marié malgré moi.

— Un tour que nous a joué mademoiselle des Touches, dit-elle en souriant.

Trois heures se passèrent pendant lesquelles madame de Rochefide maintint Calyste dans l’observation de la foi conjugale en lui posant l’horrible ultimatum d’une renonciation radicale à Sabine. Rien ne la rassurerait, disait-elle, dans la situation horrible où la mettrait l’amour de Calyste. Elle regardait d’ailleurs le sacrifice de Sabine comme peu de chose, elle la connaissait bien !

— C’est, mon cher enfant, une femme qui tient toutes les promesses de la fille. Elle est bien Grandlieu, brune comme sa mère la Portugaise, pour ne pas dire orange, et sèche comme son père. Pour dire la vérité, votre femme ne sera jamais perdue, c’est un grand garçon qui peut aller tout seul. Pauvre Calyste, est-ce là la femme qu’il vous fallait ? Elle a de beaux yeux, mais ces yeux-là sont communs en Italie, en Espagne et en Portugal. Peut-on avoir de la tendresse avec des formes si maigres ? Ève est blonde, les femmes brunes descendent d’Adam, les blondes tiennent de Dieu dont la main a laissé sur Ève sa dernière pensée, une fois la création accomplie.

Vers six heures Calyste, au désespoir, prit son chapeau pour s’en aller.

— Oui, va-t’en, mon pauvre ami, ne lui donne pas le chagrin de dîner sans toi !…

Calyste resta. Si jeune, il était si facile à prendre par ses côtés mauvais.

— Vous oseriez dîner avec moi ? dit Béatrix en jouant un étonnement provocateur ; ma maigre chère ne vous effrayerait pas, et vous auriez assez d’indépendance pour me combler de joie par cette petite preuve d’affection ?

— Laissez-moi seulement, dit-il, écrire un petit mot à Sabine, car elle m’attendrait jusqu’à neuf heures.

— Tenez, voici la table où j’écris, dit Béatrix.

Elle alluma les bougies elle-même, et en apporta une sur la table afin de lire ce qu’écrirait Calyste.

« Ma chère Sabine…

— Ma chère ! Votre femme vous est encore chère ? dit elle en le regardant d’un air froid à lui geler la moelle dans les os. Allez ! allez dîner avec elle !…

— Je dîne au cabaret avec des amis…

— Un mensonge. Fi ! vous êtes indigne d’être aimé par elle ou par moi !… Les hommes sont tous lâches avec nous ! Allez, monsieur, allez dîner avec votre chère Sabine.

Calyste se renversa sur le fauteuil, et y devint pâle comme la mort. Les Bretons possèdent une nature de courage qui les porte à s’entêter dans les difficultés. Le jeune baron se redressa, se campa le coude sur la table, le menton dans la main, et regarda d’un œil étincelant l’implacable Béatrix. Il fut si superbe, qu’une femme du nord ou du midi serait tombée à ses genoux en lui disant : — Prends-moi ! Mais Béatrix, née sur la lisière de la Normandie et de la Bretagne, appartenait à la race des Casteran, l’abandon avait développé chez elle les férocités du Franc, la méchanceté du Normand ; il lui fallait un éclat terrible pour vengeance, elle ne céda point à ce sublime mouvement.

— Dictez ce que je dois écrire, j’obéirai, dit le pauvre garçon. Mais alors…

— Eh bien, oui, dit-elle, car tu m’aimeras encore comme tu m’aimais à Guérande. Écris : Je dîne en ville, ne m’attendez pas !

— Et… dit Calyste qui crut à quelque chose de plus.

— Rien, signez. Bien, dit-elle en sautant sur ce poulet avec une joie contenue, je vais faire envoyer cela par un commissionnaire.

— Maintenant… s’écria Calyste en se levant comme un homme heureux.

— Ah ! j’ai gardé, je crois, mon libre arbitre !… dit-elle en se retournant et s’arrêtant à mi-chemin de la table à la cheminée où elle alla sonner. — Tenez, Antoine, faites porter ce mot à son adresse. Monsieur dîne ici.

Calyste rentra vers deux heures du matin à son hôtel. Après avoir attendu jusqu’à minuit et demi, Sabine s’était couchée, accablée de fatigue ; elle dormait quoiqu’elle eut été vivement atteinte par le laconisme du billet de son mari ; mais elle l’expliqua !… l’amour vrai commence chez la femme par expliquer tout à l’avantage de l’homme aimé.

— Calyste était pressé, se dit-elle.

Le lendemain matin, l’enfant allait bien, les inquiétudes de la mère étaient calmées. Sabine vint en riant avec le petit Calyste dans ses bras, le présenter au père quelques moments avant le déjeuner en faisant de ces jolies folies, en disant ces paroles bêtes que font et que disent les jeunes mères. Cette petite scène conjugale permit à Calyste d’avoir une contenance, il fut charmant avec sa femme, tout en pensant qu’il était un monstre. Il joua comme un enfant avec monsieur le chevalier, il joua trop même, il outra son rôle, mais Sabine n’en était pas arrivée à ce degré de défiance auquel une femme peut reconnaître une nuance si délicate.

Enfin, au déjeuner, Sabine lui demanda : — Qu’as-tu donc fait hier ?

— Portenduère, répondit-il, m’a gardé à dîner et nous sommes allés au club jouer quelques parties de whist.

— C’est une sotte vie, mon Calyste, répliqua Sabine. Les jeunes gentilshommes de ce temps-ci devraient penser à reconquérir dans leur pays tout le terrain perdu par leurs pères. Ce n’est pas en fumant des cigares, faisant le whist, désœuvrant encore leur oisiveté, s’en tenant à dire des impertinences aux parvenus qui les chassent de toutes leurs positions, se séparant des masses auxquelles ils devraient servir d’âme, d’intelligence, en être la providence, que vous existerez. Au lieu d’être un parti, vous ne serez plus qu’une opinion, comme a dit de Marsay. Ah ! si tu savais combien mes pensées se sont élargies depuis que j’ai bercé, nourri ton enfant. Je voudrais voir devenir historique ce vieux nom de du Guénic ! Tout à coup, plongeant son regard dans les yeux de Calyste qui l’écoutait d’un air pensif, elle lui dit : « Avoue que le premier billet que tu m’auras écrit est un peu sec. »

— Je n’ai pensé à te prévenir qu’au club…

— Tu m’as cependant écrit sur du papier de femme, il sentait une odeur que je ne connais pas.

— Ils sont si drôles les directeurs de club !…

Le vicomte de Portenduère et sa femme, un charmant ménage, avaient fini par devenir intimes avec les du Guénic au point de payer leur loge aux Italiens par moitié. Les deux jeunes femmes, Ursule et Sabine, avaient été conviées à cette amitié par le délicieux échange de conseils, de soins, de confidences à propos des enfants. Pendant que Calyste, assez novice en mensonge, se disait : — Je vais aller prévenir Savinien, Sabine se disait : — Il me semble que le papier porte une couronne !… Cette réflexion passa comme un éclair dans cette conscience, et Sabine se gourmanda de l’avoir faite ; mais elle se proposa de chercher le papier que, la veille, au milieu des terreurs auxquelles elle était en proie, elle avait jeté dans sa boîte aux lettres.

Après le déjeuner, Calyste sortit en disant à sa femme qu’il allait rentrer, il monta dans une de ces petites voitures basses à un cheval par lesquelles on commençait à remplacer l’incommode cabriolet de nos ancêtres. Il courut en quelques minutes rue des Saints-Pères où demeurait le vicomte, qu’il pria de lui rendre le petit service de mentir à charge de revanche, dans le cas où Sabine questionnerait la vicomtesse. Une fois dehors, Calyste, ayant préalablement demandé la plus grande vitesse, alla de la rue des Saints-Pères à la rue de Chartres en quelques minutes, il voulait voir comment Béatrix avait passé le reste de la nuit. Il trouva l’heureuse infortunée sortie du bain, fraîche, embellie, et déjeunant de fort bon appétit. Il admira la grâce avec laquelle cet ange mangeait des œufs à la coque, et s’émerveilla du déjeuner en or, présent d’un lord mélomane à qui Conti fit quelques romances pour lesquelles le lord avait donné ses idées, et qui les avait publiées comme de lui. Il écouta quelques traits piquants dits par son idole dont la grande affaire était de l’amuser tout en se fâchant et pleurant au moment où il partait. Il crut n’être resté qu’une demi-heure, et il ne rentra chez lui qu’à trois heures. Son beau cheval anglais, un cadeau de la vicomtesse de Grandlieu, semblait sortir de l’eau tant il était trempé de sueur. Par un hasard que préparent toutes les femmes jalouses, Sabine stationnait à une fenêtre donnant sur la cour, impatiente de ne pas voir rentrer Calyste, inquiète sans savoir pourquoi. L’état du cheval dont la bouche écumait la frappa.

— D’où vient-il ? Cette interrogation lui fut soufflée dans l’oreille par cette puissance qui n’est pas la conscience, qui n’est pas le démon, qui n’est pas l’ange ; mais qui voit, qui pressent, qui nous montre l’inconnu, qui fait croire à des êtres moraux, à des créatures nées dans notre cerveau, allant et venant, vivant dans la sphère invisible des idées.

— D’où viens-tu donc, cher ange ? dit-elle à Calyste au-devant de qui elle descendit jusqu’au premier palier de l’escalier. Abd-el-Kader est presque fourbu, tu ne devais être qu’un instant dehors, et je t’attends depuis trois heures…

— Allons, se dit Calyste qui faisait des progrès dans la dissimulation, je m’en tirerai par un cadeau. — Chère nourrice, répondit-il tout haut à sa femme en la prenant par la taille avec plus de câlinerie qu’il n’en eût déployé s’il n’eût pas été coupable, je le vois, il est impossible d’avoir un secret, quelque innocent qu’il soit, pour une femme qui nous aime…

— On ne se dit pas de secrets dans un escalier, répondit-elle en riant. Viens.

Au milieu du salon qui précédait la chambre à coucher, elle vit dans une glace la figure de Calyste qui, ne se sachant pas observé, laissait paraître sa fatigue et ses vrais sentiments en ne souriant plus.

— Le secret !… dit-elle en se retournant.

— Tu as été d’un héroïsme de nourrice qui me rend plus cher encore l’héritier présomptif des du Guénic ; j’ai voulu te faire une surprise, absolument comme un bourgeois de la rue Saint-Denis. On finit en ce moment pour toi une toilette à laquelle ont travaillé des artistes ; ma mère et ma tante Zéphirine y ont contribué…

Sabine enveloppa Calyste de ses bras, le tint serré sur son cœur, la tête dans son cou, faiblissant sous le poids du bonheur, non pas à cause de la toilette, mais à cause du premier soupçon dissipé. Ce fut un de ces élans magnifiques qui se comptent et que ne peuvent pas prodiguer tous les amours, même excessifs, car la vie serait trop promptement brûlée. Les hommes devraient alors tomber aux pieds des femmes pour les adorer, car c’est un sublime où les forces du cœur et de l’intelligence se versent comme les eaux des nymphes architecturales jaillissent des urnes inclinées. Sabine fondit en larmes.

Tout à coup, comme mordue par une vipère, elle quitta Calyste, alla se jeter sur un divan, et s’y évanouit. La réaction subite du froid sur ce cœur enflammé, de la certitude sur les fleurs ardentes de ce Cantique des cantiques faillit tuer l’épouse. En tenant ainsi Calyste, en plongeant le nez dans sa cravate, abandonnée qu’elle était à sa joie, elle avait senti l’odeur du papier de la lettre !… Une autre tête de femme avait roulé là, dont les cheveux et la figure laissaient une odeur adultère. Elle venait de baiser la place où les baisers de sa rivale étaient encore chauds !…

— Qu’as-tu ?… dit Calyste après avoir rappelé Sabine à la vie en lui passant sur le visage un linge mouillé, lui faisant respirer des sels…

— Allez chercher mon médecin et mon accoucheur, tous deux ! Oui, j’ai, je le sens, une révolution de lait… Ils ne viendront à l’instant que si vous les en priez vous-même…

Le vous frappa Calyste qui, tout effrayé, sortit précipitamment. Dès que Sabine entendit la porte cochère se fermant, elle se leva comme une biche effrayée, elle tourna dans son salon comme une folle en criant : — Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! Ces deux mots tenaient lieu de toutes ses idées. La crise qu’elle avait annoncée comme prétexte eut lieu. Ses cheveux devinrent dans sa tête autant d’aiguilles rougies au feu des névroses. Son sang bouillonnant lui parut à la fois se mêler à ses nerfs et vouloir sortir par ses pores ! Elle fut aveugle pendant un moment. Elle cria : — Je meurs !

Quand à ce terrible cri de mère et de femme attaquée, sa femme de chambre entra ; quand prise et portée au lit, elle eut recouvré la vue et l’esprit, le premier éclair de son intelligence fut pour envoyer cette fille chez son amie, madame de Portenduère. Sabine sentit ses idées tourbillonnant dans sa tête comme des fétus emportés par une trombe. — J’en ai vu, disait-elle plus tard, des myriades à la fois. Elle sonna le valet de chambre, et, dans le transport de la fièvre, elle eut la force d’écrire la lettre suivante, car elle était dominée par une rage, celle d’avoir une certitude !…

à madame la baronne du guénic.

« Chère maman, quand vous viendrez à Paris, comme vous nous l’avez fait espérer, je vous remercierai moi-même du beau présent par lequel vous avez voulu, vous, ma tante Zéphirine et Calyste, me remercier d’avoir accompli mes devoirs. J’étais déjà bien payée par mon propre bonheur !… Je renonce à vous exprimer le plaisir que m’a fait cette charmante toilette, c’est quand vous serez près de moi que je vous le dirai. Croyez qu’en me parant devant ce bijou, je penserai toujours, comme la dame romaine, que ma plus belle parure est notre cher petit ange, etc. »

Elle fit mettre à la poste pour Guérande cette lettre par sa femme de chambre. Quand la vicomtesse de Portenduère entra, le frisson d’une fièvre épouvantable succédait chez Sabine à ce premier paroxysme de folie.

— Ursule, il me semble que je vais mourir, lui dit-elle.

— Qu’avez-vous, ma chère ?

— Qu’est-ce que Savinien et Calyste ont donc fait hier après avoir dîné chez vous ?

— Quel dîner ? répartit Ursule à qui son mari n’avait encore rien dit en ne croyant pas à une enquête immédiate. Savinien et moi, nous avons dîné hier ensemble et nous sommes allés aux Italiens, sans Calyste.

— Ursule, ma chère petite, au nom de votre amour pour Savinien, gardez-moi le secret sur ce que tu viens de me dire et sur ce que je te dirai de plus. Toi seule sauras de quoi je meurs… Je suis trahie, au bout de la troisième année, à vingt-deux ans et demi !…

Ses dents claquaient, elle avait les yeux gelés, ternes, son visage prenait des teintes verdâtres et l’apparence d’une vieille glace de Venise.

— Vous, si belle !… Et pour qui ?…

— Je ne sais pas ! Mais Calyste m’a fait deux mensonges… Pas un mot ! Ne me plains pas, ne te courrouce pas, fais l’ignorante, tu sauras peut-être qui par Savinien. Oh ! la lettre d’hier !…

Et grelottant, et en chemise, elle s’élança vers un petit meuble et y prit la lettre…

— Une couronne de marquise ! dit-elle en se remettant au lit. Sache si madame de Rochefide est à Paris ?… J’aurai donc un cœur où pleurer, où gémir !… Oh ! ma petite, voir ses croyances, sa poésie, son idole, sa vertu, son bonheur, tout, tout en pièces, flétri, perdu !… Plus de Dieu dans le ciel ! plus d’amour sur terre, plus de vie au cœur, plus rien… Je ne sais s’il fait jour, je doute du soleil… Enfin, j’ai tant de douleur au cœur que je ne sens presque pas les atroces souffrances qui me labourent le sein et la figure. Heureusement le petit est sevré, mon lait l’eût empoisonné !

À cette idée, un torrent de larmes jaillit des yeux de Sabine jusque-là secs.

La jolie madame de Portenduère, tenant à la main la lettre fatale que Sabine avait une dernière fois flairée, restait comme hébétée devant cette vraie douleur, saisie par cette agonie de l’amour, sans se l’expliquer, malgré les récits incohérents par lesquels Sabine essaya de tout raconter. Tout à coup Ursule fut illuminée par une de ces idées qui ne viennent qu’aux amies sincères.

— Il faut la sauver ! se dit-elle. — Attends-moi, Sabine, lui cria-t-elle, je vais savoir la vérité.

— Ah ! dans ma tombe, je t’aimerai, toi !… cria Sabine.

La vicomtesse alla chez la duchesse de Grandlieu, lui demanda le plus profond silence et la mit au courant de la situation de Sabine.

— Madame, dit la vicomtesse en terminant, n’êtes-vous pas d’avis que pour éviter une affreuse maladie, et, peut-être, que sais-je ? la folie !… nous devons tout confier au médecin, et inventer au profit de cet affreux Calyste des fables qui pour le moment le rendent innocent.

— Ma chère petite, dit la duchesse à qui cette confidence avait donné froid au cœur, l’amitié vous a prêté pour un moment l’expérience d’une femme de mon âge. Je sais comment Sabine aime son mari, vous avez raison, elle peut devenir folle.

— Mais elle peut, ce qui serait pis, perdre sa beauté ! dit la vicomtesse.

— Courons ! cria la duchesse.

La vicomtesse et la duchesse gagnèrent fort heureusement quelques instants sur le fameux accoucheur Dommanget, le seul des deux savants que Calyste eût rencontré.

— Ursule m’a tout confié, dit la duchesse à sa fille, et tu te trompes… D’abord Béatrix n’est pas à Paris… Quant à ce que ton mari, mon ange, a fait hier, il a perdu beaucoup d’argent, et il ne sait où en prendre pour payer ta toilette…

— Et cela ?… dit-elle à sa mère en tendant la lettre.

— Cela ! s’écria la duchesse en riant, c’est le papier du Jockey-Club, tout le monde écrit sur du papier à couronne, bientôt nos épiciers seront titrés…

La prudente mère lança dans le feu le papier malencontreux. Quand Calyste et Dommanget arrivèrent, la duchesse qui venait de donner des instructions aux gens, en fut avertie, elle laissa Sahine aux soins de madame de Portenduère, et arrêta dans le salon l’accoucheur et Calyste.

— Il s’agit de la vie de Sabine, monsieur, dit-elle à Calyste, vous l’avez trahie pour madame de Rochefide…

Calyste rougit comme une jeune fille encore honnête prise en faute.

— Et, dit la duchesse en continuant, comme vous ne savez pas tromper, vous avez fait tant de gaucheries que Sabine a tout deviné ; mais j’ai tout réparé. Vous ne voulez pas la mort de ma fille, n’est-ce pas ?… Tout ceci, monsieur Dommanget, vous met sur la voie de la vraie maladie et de sa cause… Quant à vous, Calyste, une vieille femme comme moi conçoit votre erreur, mais sans la pardonner. De tels pardons s’achètent par toute une vie de bonheur. Si vous voulez que je vous estime, sauvez d’abord ma fille ; puis oubliez madame de Rochefide, elle n’est bonne à avoir qu’une fois !… sachez mentir, ayez le courage du criminel et son impudence. J’ai bien menti, moi, qui serai forcée de faire de rudes pénitences pour ce péché mortel !…

Et elle le mit au fait des mensonges qu’elle venait d’inventer. L’habile accoucheur, assis au chevet de la malade, étudiait déjà dans les symptômes les moyens de parer au mal. Pendant qu’il ordonnait des mesures dont le succès dépendait de la plus grande rapidité dans l’exécution, Calyste, assis au pied du lit, tint ses yeux sur Sabine en essayant de donner une vive expression de tendresse à son regard.

— C’est donc le jeu qui vous a cerné les yeux comme ça ?… dit-elle d’une voix faible.

Cette phrase fit frémir le médecin, la mère et la vicomtesse, qui s’entre-regardèrent à la dérobée. Calyste devint rouge comme une cerise.

— Voilà ce que c’est que de nourrir, dit spirituellement et brutalement Dommanget. Les maris s’ennuient d’être séparés de leurs femmes, ils vont au club, et ils y jouent… Mais ne regrettez pas les trente mille francs que monsieur le baron a perdus cette nuit-ci.

— Trente mille francs !… s’écria niaisement Ursule.

— Oui, je le sais, répliqua Dommanget. On m’a dit ce matin chez la jeune duchesse Berthe de Maufrigneuse que c’est monsieur de Trailles qui vous les a gagnés, dit-il à Calyste. Comment pouvez-vous jouer avec un pareil homme ? Franchement, monsieur le baron, je conçois votre honte.

En voyant sa belle-mère, une pieuse duchesse, la jeune vicomtesse, une femme heureuse, et un vieil accoucheur, un égoïste, mentant comme des marchands de curiosités, le bon et noble Calyste comprit la grandeur du péril, et il lui coûta deux grosses larmes qui trompèrent Sabine.

— Monsieur, dit-elle en se dressant sur son séant et regardant Dommanget avec colère, monsieur du Guénic peut perdre trente, cinquante, cent mille francs, s’il lui plaît, sans que personne ait à le trouver mauvais et à lui donner de leçons. Il vaut mieux que monsieur de Trailles lui ait gagné de l’argent que nous, nous en ayons gagné à monsieur de Trailles.

Calyste se leva, prit sa femme par le cou, la baisa sur les deux joues, et lui dit à l’oreille : — Sabine, tu es un ange !…

Deux jours après, on regarda la jeune femme comme sauvée. Le lendemain Calyste était chez madame de Rochefide, et s’y faisait un mérite de son infamie.

— Béatrix, lui disait-il, vous me devez le bonheur. Je vous ai livré ma pauvre petite femme, elle a tout découvert. Ce fatal papier sur lequel vous m’avez fait écrire, et qui portait votre nom et votre couronne que je n’avais pas vus !… Je ne voyais que vous !… Le chiffre heureusement, votre B. était effacé par hasard. Mais le parfum que vous avez laissé sur moi, mais les mensonges dans lesquels je me suis entortillé comme un sot ont trahi mon bonheur. Sabine a failli mourir, le lait est monté à la tête, elle a un érysipèle, peut-être en portera-t-elle les marques pendant toute sa vie…

En écoutant cette tirade, Béatrix eut une figure plein Nord à faire prendre la Seine si elle l’avait regardée.

— Eh bien, tant mieux, répondit-elle, ça vous la blanchira peut-être.

Et Béatrix devenue sèche comme ses os, inégale comme son teint, aigre comme sa voix, continua sur ce ton par une kyrielle d’épigrammes atroces. Il n’y a pas de plus grande maladresse pour un mari que de parler de sa femme quand elle est vertueuse à sa maîtresse, si ce n’est de parler de sa maîtresse, quand elle est belle, à sa femme. Mais Calyste n’avait pas encore reçu cette espèce d’éducation parisienne qu’il faut nommer la politesse des passions. Il ne savait ni mentir à sa femme, ni dire à sa maîtresse la vérité, deux apprentissages à faire pour pouvoir conduire les femmes. Aussi fut-il obligé d’employer toute la puissance de la passion pour obtenir de Béatrix un pardon sollicité pendant deux heures, refusé par un ange courroucé qui levait les yeux au plafond pour ne pas voir le coupable, et qui débitait les raisons particulières aux marquises d’une voix parsemée de petites larmes très ressemblantes, furtivement essuyées avec la dentelle du mouchoir.

— Me parler de votre femme presque le lendemain de ma faute !… Pourquoi ne me dites-vous pas qu’elle est une perle de vertu ! Je le sais, elle vous trouve beau par admiration ! en voilà de la dépravation ! Moi, j’aime votre âme ! car, sachez-le bien, mon cher, vous êtes affreux, comparé à certains pâtres de la Campagne de Rome ! etc.

Cette phraséologie peut surprendre, mais elle constituait un système profondément médité par Béatrix. À sa troisième incarnation, car à chaque passion on devient tout autre, une femme s’avance d’autant dans la rouerie, seul mot qui rende bien l’effet de l’expérience que donnent de telles aventures. Or, la marquise de Rochefide s’était jugée à son miroir. Les femmes d’esprit ne s’abusent jamais sur elles-mêmes ; elles comptent leurs rides, elles assistent à la naissance de la patte d’oie, elles voient poindre leurs grains de millet, elles se savent par cœur, et le disent même trop par la grandeur de leurs efforts à se conserver. Aussi, pour lutter avec une splendide jeune femme, pour remporter sur elle six triomphes par semaine, Béatrix avait-elle demandé ses avantages à la science des courtisanes. Sans s’avouer la noirceur de ce plan, entraînée à l’emploi de ces moyens par une passion turque pour le beau Calyste, elle s’était promis de lui faire croire qu’il était disgracieux, laid, mal fait, et de se conduire comme si elle le haïssait.

Nul système n’est plus fécond avec les hommes d’une nature conquérante. Pour eux, trouver ce savant dédain à vaincre, n’est-ce pas le triomphe du premier jour recommencé tous les lendemains ? C’est mieux, c’est la flatterie cachée sous la livrée de la haine, et lui devant la grâce, la vérité dont sont revêtues toutes les métamorphoses par les sublimes poëtes inconnus qui les ont inventées. Un homme ne se dit-il pas alors : — Je suis irrésistible ! Ou — J’aime bien, car je dompte sa répugnance.

Si vous niez ce principe deviné par les coquettes et les courtisanes de toutes les zones sociales, nions les pourchasseurs de science, les chercheurs de secrets, repoussés pendant des années dans leur duel avec les causes secrètes.

Béatrix avait doublé l’emploi du mépris comme piston moral, de la comparaison perpétuelle d’un chez soi poétique, confortable, opposé par elle à l’hôtel du Guénic. Toute épouse délaissée qui s’abandonne abandonne aussi son intérieur, tant elle est découragée. Dans cette prévision, madame de Rochefide commençait de sourdes attaques sur le luxe du faubourg Saint-Germain, qualifié de sot par elle. La scène de la réconciliation, où Béatrix fit rejurer haine à l’épouse qui jouait, dit-elle, la comédie du lait répandu, se passa dans un vrai bocage où elle minaudait environnée de fleurs ravissantes, de jardinières d’un luxe effréné. La science des riens, des bagatelles à la mode, elle la poussa jusqu’à l’abus chez elle. Tombée en plein mépris par l’abandon de Conti, Béatrix voulait du moins la gloire que donne la perversité. Le malheur d’une jeune épouse, d’une Grandlieu riche et belle, allait être un piédestal pour elle.

Quand une femme revient de la nourriture de son premier enfant à la vie ordinaire, elle reparaît charmante, elle retourne au monde embellie. Si cette phase de la maternité rajeunit les femmes d’un certain âge, elle donne aux jeunes une splendeur pimpante, une activité gaie, un brio d’existence, s’il est permis d’appliquer au corps le mot que l’Italie a trouvé pour l’esprit. En essayant de reprendre les charmantes coutumes de la lune de miel, Sabine ne retrouva plus le même Calyste. Elle observa, la malheureuse, au lieu de se livrer au bonheur. Elle chercha le fatal parfum et le sentit. Enfin elle ne se confia plus ni à son amie ni à sa mère qui l’avaient si charitablement trompée. Elle voulut une certitude, et la Certitude ne se fit pas attendre. La Certitude ne manque jamais, elle est comme le soleil, elle exige bientôt des stores. C’est en amour une répétition de la fable du bûcheron appelant la Mort, on demande à la Certitude de nous aveugler.

Un matin, quinze jours après la première crise, Sabine reçut cette lettre terrible.

à madame la baronne du guénic.
Guérande.

« Ma chère fille, ma belle-sœur Zéphirine et moi, nous nous sommes perdues en conjectures sur la toilette dont parle votre lettre ; j’en écris à Calyste et je vous prie de me pardonner notre ignorance. Vous ne pouvez pas douter de nos cœurs. Nous vous amassons des trésors. Grâce aux conseils de mademoiselle de Pen-Hoël sur la gestion de vos biens, vous vous trouverez dans quelques années un capital considérable, sans que vos revenus en aient souffert.

» Votre lettre, chère fille aussi aimée que si je vous avais portée dans mon sein et nourrie de mon lait, m’a surprise par son laconisme et surtout par votre silence sur mon cher petit Calyste ; vous n’aviez rien à me dire du grand, je le sais heureux ; mais, etc. »

Sabine mit sur cette lettre en travers : La noble Bretagne ne peut pas être tout entière à mentir !… Et elle posa la lettre sur le bureau de Calyste. Calyste trouva la lettre et la lut. Après avoir reconnu l’écriture et la ligne de Sabine, il jeta la lettre au feu, bien résolu de ne l’avoir jamais reçue. Sabine passa toute une semaine en angoisses dans le secret desquelles seront les âmes angéliques ou solitaires que l’aile du mauvais ange n’a jamais effleurées. Le silence de Calyste épouvantait Sabine.

— Moi qui devrais être tout douceur, tout plaisir pour lui, je lui ai déplu, je l’ai blessé !… Ma vertu s’est faite haineuse, j’ai sans doute humilié mon idole ! se disait-elle.

Ces pensées lui creusèrent des sillons dans le cœur. Elle voulait demander pardon de cette faute, mais la Certitude lui décocha de nouvelles preuves.

Hardie et insolente, Béatrix écrivit un jour à Calyste chez lui, madame du Guénic reçut la lettre, la remit à son mari sans l’avoir ouverte ; mais elle lui dit, la mort dans l’âme, et la voix altérée : — Mon ami, cette lettre vient du Jockey-club… Je reconnais l’odeur et le papier…

Cette fois Calyste rougit et mit la lettre dans sa poche.

— Pourquoi ne la lis-tu pas ?…

— Je sais ce qu’on me veut.

La jeune femme s’assit. Elle n’eut plus la fièvre, elle ne pleura plus, mais elle eut une de ces rages qui, chez ces faibles créatures, enfantent les miracles du crime, qui leur mettent l’arsenic à la main, ou pour elles ou pour leurs rivales. On amena le petit Calyste, elle le prit pour le dodiner. L’enfant, nouvellement sevré, chercha le sein à travers la robe.

— Il se souvient, lui !… dit-elle tout bas.

Calyste alla lire sa lettre chez lui. Quand il ne fut plus là, la pauvre jeune femme fondit en larmes, mais comme les femmes pleurent quand elles sont seules.

La douleur, de même que le plaisir, a son initiation. La première crise, comme celle à laquelle Sabine avait failli succomber, ne revient pas plus que ne reviennent les prémices en toute chose. C’est le premier coin de la question du cœur, les autres sont attendus, le brisement des nerfs est connu, le capital de nos forces a fait son versement pour une énergique résistance. Aussi Sabine, sûre de la trahison, passa-t-elle trois heures avec son fils dans les bras, au coin de son feu, de manière à s’étonner, quand Gasselin, devenu valet de chambre, vint dire : — Madame est servie.

— Avertissez monsieur.

— Monsieur ne dîne pas ici, madame la baronne.

Sait-on tout ce qu’il y a de tortures pour une jeune femme de vingt-trois ans, dans le supplice de se trouver seule au milieu de l’immense salle à manger d’un hôtel antique, servie par de silencieux domestiques, en de pareilles circonstances ?

— Attelez, dit-elle tout à coup, je vais aux Italiens.

Elle fit une toilette splendide, elle voulut se montrer seule, et souriant comme une femme heureuse. Au milieu des remords causés par l’apostille mise sur la lettre, elle avait résolu de vaincre, de ramener Calyste par une excessive douceur, par les vertus de l’épouse, par une tendresse d’agneau pascal. Elle voulut mentir à tout Paris. Elle aimait, elle aimait comme aiment les courtisanes et les anges, avec orgueil, avec humilité. Mais on donnait Otello ! Quand Rubini chanta : Il mio cor si divide, elle se sauva. La musique est souvent plus puissante que le poëte et que l’acteur, les deux plus formidables natures réunies. Savinien de Portenduère accompagna Sabine jusqu’au péristyle et la mit en voiture, sans pouvoir s’expliquer cette fuite précipitée.

Madame du Guénic entra dès lors dans une période de souffrances particulière à l’aristocratie. Envieux, pauvres, souffrants, quand vous voyez aux bras des femmes ces serpents d’or à têtes de diamant, ces colliers, ces agrafes, dites-vous que ces vipères mordent, que ces colliers ont des pointes venimeuses, que ces liens si légers entrent au vif dans ces chairs délicates. Tout ce luxe se paie. Dans la situation de Sabine les femmes maudissent les plaisirs de la richesse, elles n’aperçoivent plus les dorures de leurs salons, la soie des divans est de l’étoupe, les fleurs exotiques sont des orties, les parfums puent, les miracles de la cuisine grattent le gosier comme du pain d’orge, et la vie prend l’amertume de la mer Morte.

Deux ou trois exemples peindront cette réaction d’un salon ou d’une femme sur un bonheur, de manière que toutes celles qui l’ont subie y retrouvent leurs impressions de ménage.

Prévenue de cette affreuse rivalité, Sabine étudia son mari quand il sortait pour deviner l’avenir de la journée. Et avec quelle fureur contenue une femme ne se jette-t-elle pas sur les pointes rouges de ces supplices de sauvage ?… Quelle joie délirante s’il n’allait pas rue de Chartres ! Calyste rentrait-il ? l’observation du front, de la coiffure, des yeux, de la physionomie et du maintien prêtait un horrible intérêt à des riens, à des remarques poursuivies jusque dans les profondeurs de la toilette, et qui font alors perdre à une femme sa noblesse et sa dignité. Ces funestes investigations, gardées au fond du cœur, s’y aigrissaient et y corrompaient les racines délicates d’où s’épanouissent les fleurs bleues de la sainte confiance, les étoiles d’or de l’amour unique.

Un jour, Calyste regarda tout chez lui de mauvaise humeur, il y restait ! Sabine se fit chatte et humble, gaie et spirituelle.

— Tu me boudes, Calyste, je ne suis donc pas une bonne femme ?… Qu’y a-t-il ici qui te déplaise ? demanda-t-elle.

— Tous ces appartements sont froids et nus, dit-il, vous ne vous entendez pas à ces choses-là.

— Que manque-t-il ?

— Des fleurs.

— Bien, se dit en elle-même Sabine, il paraît que madame de Rochefide aime les fleurs.

Deux jours après, les appartements avaient changé de face à l’hôtel du Guénic, personne à Paris ne pouvait se flatter d’avoir de plus belles fleurs que celles qui les ornaient.

Quelque temps après, Calyste, un soir après dîner, se plaignit du froid. Il se tordait sur sa causeuse en regardant d’où venait l’air, en cherchant quelque chose autour de lui. Sabine fut pendant un certain temps à deviner ce que signifiait cette nouvelle fantaisie, elle dont l’hôtel avait un calorifère qui chauffait les escaliers, les antichambres et les couloirs. Enfin, après trois jours de méditations, elle trouva que sa rivale devait être entourée d’un paravent pour obtenir le demi-jour si favorable à la décadence de son visage, et elle eut un paravent, mais en glaces et d’une richesse israélite.

— D’où soufflera l’orage maintenant ? se disait-elle.

Elle n’était pas au bout des critiques indirectes de la maîtresse. Calyste mangea chez lui d’une façon à rendre Sabine folle, il rendait au domestique ses assiettes après y avoir chipoté deux ou trois bouchées.

— Ce n’est donc pas bon ? demanda Sabine au désespoir de voir ainsi perdus tous les soins auxquels elle descendait en conférant avec son cuisinier.

— Je ne dis pas cela, mon ange, répondit Calyste sans se fâcher, je n’ai pas faim ! voilà tout.

Une femme dévorée d’une passion légitime, et qui lutte ainsi, se livre à une sorte de rage pour l’emporter sur sa rivale, et dépasse souvent le but, jusque dans les régions secrètes du mariage. Ce combat si cruel, ardent, incessant dans les choses apercevables et pour ainsi dire extérieures du ménage, se poursuivait tout aussi acharné dans les choses du cœur. Sabine étudiait ses poses, sa toilette, elle se surveillait dans les infiniment petits de l’amour.

L’affaire de la cuisine dura près d’un mois. Sabine, secourue par Mariotte et Gasselin, inventa des ruses de vaudeville pour savoir quels étaient les plats que madame de Rochefide servait à Calyste. Gasselin remplaça le cocher de Calyste, tombé malade par ordre, Gasselin put alors camarader avec la cuisinière de Béatrix, et Sabine finit par donner à Calyste la même chère et meilleure, mais elle lui vit faire de nouvelles façons.

— Que manque-t-il donc ?… demanda-t-elle.

— Rien, répondit-il en cherchant sur la table un objet qui ne s’y trouvait pas.

— Ah ! s’écria Sabine le lendemain en s’éveillant, Calyste voulait de ces hannetons pilés, de ces ingrédients anglais qui se servent dans des pharmacies en forme d’huiliers : madame de Rochefide l’accoutume à toutes sortes de piments !

Elle acheta l’huilier anglais et ses flacons ardents ; mais elle ne pouvait pas poursuivre de telles découvertes jusque dans toutes les préparations conjugales.

Cette période dura pendant quelques mois, l’on ne s’en étonnera pas si l’on songe aux attraits que présente une lutte. C’est la vie, elle est préférable avec ses blessures et ses douleurs aux noires ténèbres du dégoût, au poison du mépris, au néant de l’abdication, à cette mort du cœur qui s’appelle l’indifférence. Tout son courage abandonna néanmoins Sabine un soir qu’elle se montra dans une toilette comme en inspire aux femmes le désir de l’emporter sur une autre, et que Calyste lui dit en riant : — Tu auras beau faire, Sabine, tu ne seras jamais qu’une belle Andalouse !

— Hélas ! répondit-elle en tombant sur sa causeuse, je ne pourrai jamais être blonde ; mais je sais, si cela continue, que j’aurai bientôt trente-cinq ans.

Elle refusa d’aller aux Italiens, elle voulut rester chez elle pendant toute la soirée. Seule, elle arracha les fleurs de ses cheveux et trépigna dessus, elle se déshabilla, foula sa robe, son écharpe, toute sa toilette aux pieds, absolument comme une chèvre prise dans le lacet de sa corde qui ne s’arrête en se débattant que quand elle sent la mort. Et elle se coucha. La femme de chambre entra, qu’on juge de son étonnement.

— Ce n’est rien, dit Sabine, c’est monsieur !

Les femmes malheureuses ont de ces sublimes fatuités, de ces mensonges où de deux hontes qui se combattent la plus féminine a le dessus.

À ce jeu terrible, Sabine maigrit, le chagrin la rongea ; mais elle ne sortit jamais du rôle qu’elle s’était imposé. Soutenue par une sorte de fièvre, ses lèvres refoulaient les mots amers jusque dans sa gorge quand la douleur lui en suggérait, elle réprimait les éclairs de ses magnifiques yeux noirs, et les rendait doux jusqu’à l’humilité. Enfin son dépérissement fut bientôt sensible. La duchesse, excellente mère, quoique sa dévotion fût devenue de plus en plus portugaise, aperçut une cause mortelle dans l’état véritablement maladif où se complaisait Sabine. Elle savait l’intimité réglée existant entre Béatrix et Calyste. Elle eut soin d’attirer sa fille chez elle pour essayer de panser les plaies de ce cœur, et de l’arracher surtout à son martyre ; mais Sabine garda pendant quelque temps le plus profond silence sur ses malheurs en craignant qu’on n’intervînt entre elle et Calyste. Elle se disait heureuse !… Au bout du malheur, elle retrouvait sa fierté, toutes ses vertus ! Mais, après un mois pendant lequel Sabine fut caressée par sa sœur Clotilde et par sa mère, elle avoua ses chagrins, confia ses douleurs, maudit la vie, et déclara qu’elle voyait venir la mort avec une joie délirante. Elle pria Clotilde, qui voulait rester fille, de se faire la mère du petit Calyste, le plus bel enfant que jamais race royale eût pu désirer pour héritier présomptif.

Un soir, en famille, entre sa jeune sœur Athénaïs dont le mariage avec le vicomte de Grandlieu devait se faire à la fin du carême, entre Clotilde et la duchesse, Sabine jeta les cris suprêmes de l’agonie du cœur, excités par l’excès d’une dernière humiliation.

— Athénaïs, dit-elle en voyant partir vers les onze heures le jeune vicomte Juste de Grandlieu, tu vas te marier, que mon exemple te serve. Garde-toi comme d’un crime de déployer tes qualités, résiste au plaisir de t’en parer pour plaire à Juste. Sois calme, digne et froide, mesure le bonheur que tu donneras sur celui que tu recevras ! C’est infâme, mais c’est nécessaire. Vois ?… je péris par mes qualités. Tout ce que je me sens de beau, de saint, de grand, toutes mes vertus sont des écueils sur lesquels s’est brisé mon bonheur. Je cesse de plaire parce que je n’ai pas trente-six ans ! Aux yeux de certains hommes, c’est une infériorité que la jeunesse ! Il n’y a rien à deviner sur une figure naïve. Je ris franchement, et c’est un tort ! quand, pour séduire, on doit savoir préparer ce demi-sourire mélancolique des anges tombés qui sont forcés de cacher des dents longues et jaunes. Un teint frais est monotone ! l’on préfère un enduit de poupée fait avec du rouge, du blanc de baleine et du cold cream. J’ai de la droiture, et c’est la perversité qui plaît ! Je suis loyalement passionnée comme une honnête femme, et il faudrait être manégée, tricheuse et façonnière comme une comédienne de province. Je suis ivre du bonheur d’avoir pour mari l’un des plus charmants hommes de France, je lui dis naïvement combien il est distingué, combien ses mouvements sont gracieux, je le trouve beau ; pour lui plaire il faudrait détourner la tête avec une feinte horreur, ne rien aimer de l’amour, et lui dire que sa distinction est tout bonnement un air maladif, une tournure de poitrinaire, lui vanter les épaules de l’Hercule Farnèse, le mettre en colère et me défendre, comme si j’avais besoin d’une lutte pour cacher des imperfections qui peuvent tuer l’amour. J’ai le malheur d’admirer les belles choses, sans songer à me rehausser par la critique amère et envieuse de tout ce qui reluit de poésie et de beauté. Je n’ai pas besoin de me faire dire en vers et en prose, par Canalis et Nathan, que je suis une intelligence supérieure ! Je suis une pauvre enfant naïve, je ne connais que Calyste. Ah ! si j’avais couru le monde comme elle, si j’avais comme elle dit : — Je t’aime ! dans toutes les langues de l’Europe, on me consolerait, on me plaindrait, on m’adorerait, et je servirais le régal macédonien d’un amour cosmopolite ! On ne vous sait gré de vos tendresses que quand vous les avez mises en relief par des méchancetés. Enfin, moi, noble femme, il faut que je m’instruise de toutes les impuretés, de tous les calculs des filles !… Et Calyste qui est la dupe de ces singeries !… Oh ! ma mère ! oh ! ma chère Clotilde, je me sens blessée à mort. Ma fierté est une trompeuse égide, je suis sans défense contre la douleur, j’aime toujours mon mari comme une folle, et pour le ramener à moi, je devrais emprunter à l’indifférence toutes ses clartés.

— Niaise, lui dit à l’oreille Clotilde, aie l’air de vouloir te venger…

— Je veux mourir irréprochable, et sans l’apparence d’un tort, répondit Sabine. Notre vengeance doit être digne de notre amour.

— Mon enfant, dit la duchesse à sa fille, une mère doit voir la vie un peu plus froidement que toi. L’amour n’est pas le but, mais le moyen de la famille ; ne va pas imiter cette pauvre petite baronne de Macumer. La passion excessive est inféconde et mortelle. Enfin, Dieu nous envoie les afflictions en connaissance de cause… Voici le mariage d’Athénaïs arrangé, je vais pouvoir m’occuper de toi… J’ai déjà causé de la crise délicate où tu te trouves avec ton père et le duc de Chaulieu, avec d’Ajuda, nous trouverons bien les moyens de te ramener Calyste…

— Avec la marquise de Rochefide, il y a de la ressource ! dit Clotilde en souriant à sa sœur, elle ne garde pas longtemps ses adorateurs.

— D’Ajuda, mon ange, reprit la duchesse, a été le beau-frère de monsieur de Rochefide… Si notre cher directeur approuve les petits manéges auxquels il faut se livrer pour faire réussir le plan que j’ai soumis à ton père, je puis te garantir le retour de Calyste. Ma conscience répugne à se servir de pareils moyens, et je veux les soumettre au jugement de l’abbé Brossette. Nous n’attendrons pas, mon enfant, que tu sois in extremis pour venir à ton secours. Aie bon espoir ! ton chagrin est si grand ce soir que mon secret m’échappe ; mais il m’est impossible de ne pas te donner un peu d’espérance.

— Cela fera-t-il du chagrin à Calyste ? demanda Sabine en regardant la duchesse avec inquiétude.

— Oh ! mon Dieu ! serai-je donc aussi bête que cela ! s’écria naïvement Athénaïs.

— Ah ! petite fille, tu ne connais pas les défilés dans lesquels nous précipite la vertu, quand elle se laisse guider par l’amour, répondit Sabine en faisant une espèce de fin de couplet, tant elle était égarée par le chagrin.

Cette phrase fut dite avec une amertume si pénétrante que la duchesse, éclairée par le ton, par l’accent, par le regard de madame du Guénic, crut à quelque malheur caché.

— Mes enfants, il est minuit, allez… dit-elle à ses deux filles dont les yeux s’animaient.

— Malgré mes trente-six ans, je suis donc de trop ? demanda railleusement Clotilde. Et pendant qu’Athénaïs embrassait sa mère, elle se pencha sur Sabine et lui dit à l’oreille : — Tu me diras quoi !… J’irai demain dîner avec toi. Si ma mère trouve sa conscience compromise, moi, je te dégagerai Calyste des mains des infidèles.

— Eh bien, Sabine, dit la duchesse en emmenant sa fille dans sa chambre à coucher, voyons, qu’y a-t-il de nouveau, mon enfant ?

— Eh ! maman, je suis perdue !

— Et pourquoi ?

— J’ai voulu l’emporter sur cette horrible femme, j’ai vaincu, je suis grosse, et Calyste l’aime tellement que je prévois un abandon complet. Lorsque l’infidélité qu’il a faite sera prouvée, elle deviendra furieuse ! Ah ! je subis de trop grandes tortures pour pouvoir y résister. Je sais quand il y va, je l’apprends par sa joie ; puis sa maussaderie me dit quand il en revient. Enfin il ne se gêne plus, je lui suis insupportable. Elle a sur lui une influence aussi malsaine que le sont en elle le corps et l’âme. Tu verras, elle exigera, pour prix de quelque raccommodement, un délaissement public, une rupture dans le genre de la sienne, elle me l’emmènera peut-être en Suisse, en Italie. Il commence à trouver ridicule de ne pas connaître l’Europe, je devine ce que veulent dire ces paroles jetées en avant. Si Calyste n’est pas guéri d’ici à trois mois, je ne sais pas ce qu’il adviendra… je le sais, je me tuerai !

— Malheureuse enfant ! et ton âme ! Le suicide est un péché mortel.

— Comprenez-vous, elle est capable de lui donner un enfant ! Et si Calyste aimait plus celui de cette femme que les miens. Oh ! là est le terme de ma patience et de ma résignation.

Elle tomba sur une chaise, elle avait livré les dernières pensées de son cœur, elle se trouvait sans douleur cachée, et la douleur est comme cette tige de fer que les sculpteurs mettent au sein de leur glaise, elle soutient, c’est une force !

— Allons, rentre chez toi, pauvre affligée. En présence de tant de malheurs, l’abbé me donnera sans doute l’absolution des péchés véniels que les ruses du monde nous obligent à commettre. Laisse-moi, ma fille, dit-elle en allant à son prie-Dieu, je vais implorer Notre-Seigneur et la sainte Vierge pour toi, plus spécialement. Adieu, ma chère Sabine, n’oublie aucun de tes devoirs religieux, surtout, si tu veux que nous réussissions…

— Nous aurons beau triompher, ma mère, nous ne sauverons que la Famille. Calyste a tué chez moi la sainte ferveur de l’amour en me blasant sur tout, même sur la douleur. Quelle lune de miel que celle où j’ai trouvé dès le premier jour l’amertume d’un adultère rétrospectif !

Le lendemain matin, vers une heure après-midi, l’un des curés du faubourg Saint-Germain désigné pour un des évêchés vacants en 1840, siége trois fois refusé par lui, l’abbé Brossette, un des prêtres les plus distingués du clergé de Paris, traversait la cour de l’hôtel de Grandlieu, de ce pas qu’il faudrait nommer un pas ecclésiastique, tant il peint la prudence, le mystère, le calme, la gravité, la dignité même. C’était un homme petit et maigre, d’environ cinquante ans, à visage blanc comme celui d’une vieille femme, froidi par les jeûnes du prêtre, creusé par toutes les souffrances qu’il épousait. Deux yeux noirs, ardents de foi, mais adoucis par une expression plus mystérieuse que mystique, animaient cette face d’apôtre. Il souriait presqu’en montant les marches du perron, tant il se méfiait de l’énormité des cas qui le faisaient appeler par son ouaille ; mais, comme la main de la duchesse était trouée pour les aumônes, elle valait bien le temps que volaient ses innocentes confessions aux sérieuses misères de la paroisse. En entendant annoncer le curé, la duchesse se leva, fit quelques pas vers lui dans le salon, distinction qu’elle n’accordait qu’aux cardinaux, aux évêques, aux simples prêtres, aux duchesses plus âgées qu’elle et aux personnes de sang royal.

— Mon cher abbé, dit-elle en lui désignant elle-même un fauteuil et parlant à voix basse, j’ai besoin de l’autorité de votre expérience avant de me lancer dans une assez méchante intrigue, mais d’où doit résulter un grand bien, et je désire savoir de vous si je trouverai dans la voie du salut des épines à ce propos…

— Madame la duchesse, répondit l’abbé Brossette, ne mêlez pas les choses spirituelles et les choses mondaines, elles sont souvent inconciliables. D’abord, de quoi s’agit-il ?

— Vous savez, ma fille Sabine se meurt de chagrin ; monsieur du Guénic la laisse pour madame de Rochefide.

— C’est bien affreux, c’est grave ; mais vous savez ce que dit à ce sujet notre cher saint François de Sales. Enfin songez à madame Guyon qui se plaignait du défaut de mysticisme des preuves de l’amour conjugal, elle eût été très-heureuse de voir une madame de Rochefide à son mari.

— Sabine ne déploie que trop de douceur, elle n’est que trop bien l’épouse chrétienne ; mais elle n’a pas le moindre goût pour le mysticisme.

— Pauvre jeune femme ! dit malicieusement le curé. Qu’avez-vous trouvé pour remédier à ce malheur ?

— J’ai commis le péché, mon cher directeur, de penser à lâcher à madame de Rochefide un joli petit monsieur, volontaire, plein de mauvaises qualités, et qui certes ferait renvoyer mon gendre.

— Ma fille, nous ne sommes pas ici, dit-il en se caressant le menton, au tribunal de la pénitence, je n’ai pas à vous traiter en juge. Au point de vue du monde, j’avoue que ce serait décisif…

— Ce moyen m’a paru vraiment odieux !… reprit-elle…

— Et pourquoi ? Sans doute le rôle d’une chrétienne est bien plutôt de retirer une femme perdue de la mauvaise voie que de l’y pousser plus avant ; mais quand on s’y trouve aussi loin qu’y est madame de Rochefide, ce n’est plus le bras de l’homme, c’est celui de Dieu qui ramène ces pécheresses ; il leur faut des coups de foudre particuliers.

— Mon père, reprit la duchesse, je vous remercie de votre indulgence ; mais j’ai songé que mon gendre est brave et Breton, il a été héroïque lors de l’échauffourée de cette pauvre Madame. Or, si monsieur de la Palférine, que je crois non moins brave, avait des démêlés avec Calyste, qu’il s’ensuivît quelque duel…

— Vous avez eu là, madame la duchesse, une sage pensée, et qui prouve que, dans ces voies tortueuses, on trouve toujours des pierres d’achoppement.

— J’ai découvert un moyen, mon cher abbé, de faire un grand bien, de retirer madame de Rochefide de la voie fatale où elle est, de rendre Calyste à sa femme, et peut-être de sauver de l’enfer une pauvre créature égarée…

— Mais alors, à quoi bon me consulter ? dit le curé souriant.

— Ah ! reprit la duchesse, il faut se permettre des actions assez laides…

— Vous ne voulez voler personne ?

— Au contraire, je dépenserai vraisemblablement beaucoup d’argent.

— Vous ne calomniez pas ? vous ne…

— Oh !

— Vous ne nuirez pas à votre prochain ?

— Hé, hé ! je ne sais pas trop.

— Voyons votre nouveau plan ? dit l’abbé devenu curieux.

— Si, au lieu de faire chasser un clou par un autre, pensai-je à mon prie-Dieu après avoir imploré la sainte Vierge de m’éclairer, je faisais renvoyer Calyste par monsieur de Rochefide en lui persuadant de reprendre sa femme : au lieu de prêter les mains au mal pour opérer le bien chez ma fille, j’opérerais un grand bien par un autre bien non moins grand…

Le curé regarda la Portugaise et resta pensif.

— C’est évidemment une idée qui vous est venue de si loin que…

— Aussi, reprit la bonne et humble duchesse, ai-je remercié la Vierge ! Et j’ai fait vœu, sans compter une neuvaine, de donner douze cents francs à une famille pauvre, si je réussissais. Mais quand j’ai communiqué ce plan à monsieur de Grandlieu, il s’est mis à rire et m’a dit : — À vos âges, ma parole d’honneur, je crois que vous avez un diable pour vous toutes seules.

— Monsieur le duc a dit en mari la réponse que je vous faisais quand vous m’avez interrompu, reprit l’abbé qui ne put s’empêcher de sourire.

— Ah ! mon père, si vous approuvez l’idée, approuverez-vous les moyens d’exécution ? Il s’agit de faire chez une certaine madame Schontz, une Béatrix du quartier Saint-Georges, ce que je voulais faire chez madame de Rochefide pour que le marquis reprît sa femme.

— Je suis certain que vous ne pouvez rien faire de mal, dit spirituellement le curé qui ne voulut savoir rien de plus en trouvant le résultat nécessaire. Vous me consulteriez d’ailleurs dans le cas où votre conscience murmurerait, ajouta-t-il. Si, au lieu de donner à cette dame de la rue Saint-Georges une nouvelle occasion de scandale, vous lui donniez un mari ?…

— Ah ! mon cher directeur, vous avez rectifié la seule chose mauvaise qui se trouvât dans mon plan. Vous êtes digne d’être archevêque, et j’espère ne pas mourir sans vous dire Votre Éminence.

— Je ne vois à tout ceci qu’un inconvénient, reprit le curé.

— Lequel ?

— Si madame de Rochefide allait garder monsieur le baron tout en revenant à son mari ?

— Ceci me regarde, dit la duchesse. Quand on fait peu d’intrigues, on les fait…

— Mal, très-mal, reprit l’abbé, l’habitude est nécessaire en tout. Tâchez de raccoler un de ces mauvais sujets qui vivent dans l’intrigue, et employez-le, sans vous montrer.

— Ah ! monsieur le curé, si nous nous servons de l’enfer, le ciel sera-t-il avec nous ?…

— Vous n’êtes pas à confesse, répéta l’abbé, sauvez votre enfant !

La bonne duchesse, enchantée de son curé, le reconduisit jusqu’à la porte du salon.

Un orage grondait, comme on le voit, sur monsieur de Rochefide qui jouissait en ce moment de la plus grande somme de bonheur que puisse désirer un Parisien, en se trouvant chez madame Schontz tout aussi mari que chez Béatrix ; et, comme l’avait judicieusement dit le duc à sa femme, il paraissait impossible de déranger une si charmante et si complète existence. Cette présomption oblige à de légers détails sur la vie que menait monsieur de Rochefide, depuis que sa femme en avait fait un Homme Abandonné. On comprendra bien alors l’énorme différence que nos lois et nos mœurs mettent, chez les deux sexes, entre la même situation. Tout ce qui tourne en malheur pour une femme abandonnée se change en bonheur chez un homme abandonné. Ce contraste frappant inspirera peut-être à plus d’une jeune femme la résolution de rester dans son ménage, et d’y lutter comme Sabine du Guénic en pratiquant à son choix les vertus les plus assassines ou les plus inoffensives.

Quelques jours après l’escapade de Béatrix, Arthur de Rochefide, devenu fils unique par suite de la mort de sa sœur, première femme du marquis d’Ajuda-Pinto, qui n’en eut pas d’enfants, se vit maître d’abord de l’hôtel de Rochefide, rue d’Anjou-Saint-Honoré, puis de deux cent mille francs de rente que lui laissa son père. Cette opulente succession, ajoutée à la fortune qu’Arthur possédait en se mariant, porta ses revenus, y compris la fortune de sa femme, à mille francs par jour. Pour un gentilhomme doté du caractère que mademoiselle des Touches a peint en quelques mots à Calyste, cette fortune était déjà le bonheur. Pendant que sa femme était à la charge de l’amour et de la maternité, Rochefide jouissait d’une immense fortune, mais il ne la dépensait pas plus qu’il ne dépensait son esprit. Sa bonne grosse vanité, déjà satisfaite d’une encolure de bel homme à laquelle il avait dû quelques succès dont il s’autorisa pour mépriser les femmes, se donnait également pleine carrière dans le domaine de l’intelligence. Doué de cette sorte d’esprit qu’il faut appeler réflecteur, il s’appropriait les saillies d’autrui, celles des pièces de théâtre ou des petits journaux par la manière de les redire ; il semblait s’en moquer, il les répétait en charge, il les appliquait comme formules de critique ; enfin sa gaieté militaire (il avait servi dans la Garde Royale) en assaisonnait si à propos la conversation, que les femmes sans esprit le proclamaient homme spirituel, et les autres n’osaient pas les contredire. Ce système, Arthur le poursuivait en tout ; il devait à la nature le commode génie de l’imitation sans être singe, il imitait gravement. Ainsi, quoique sans goût, il savait toujours adopter et toujours quitter les modes le premier. Accusé de passer un peu trop de temps à sa toilette et de porter un corset, il offrait le modèle de ces gens qui ne déplaisent jamais à personne en épousant sans cesse les idées et les sottises de tout le monde, et qui, toujours à cheval sur la circonstance, ne vieillissent point. C’est les héros de la médiocrité. Ce mari fut plaint, on trouva Béatrix inexcusable d’avoir quitté le meilleur enfant de la terre, et le ridicule n’atteignit que la femme. Membre de tous les clubs, souscripteur à toutes les niaiseries qu’enfantent le patriotisme ou l’esprit de parti mal entendus, complaisance qui le faisait mettre en première ligne à propos de tout, ce loyal, ce brave et très sot gentilhomme, à qui malheureusement tant de riches ressemblent, devait naturellement vouloir se distinguer par quelque manie à la mode. Il se glorifiait donc principalement d’être le sultan d’un sérail à quatre pattes gouverné par un vieil écuyer anglais, et qui par mois absorbait de quatre à cinq mille francs. Sa spécialité consistait à faire courir, il protégeait la race chevaline, il soutenait une revue consacrée à la question hippique ; mais il se connaissait médiocrement en chevaux, et depuis la bride jusqu’aux fers il s’en rapportait à son écuyer. C’est assez vous dire que ce demi-garçon n’avait rien en propre, ni son esprit, ni son goût, ni sa situation, ni ses ridicules ; enfin sa fortune lui venait de ses pères ! Après avoir dégusté tous les déplaisirs du mariage, il fut si content de se retrouver garçon, qu’il disait entre amis : — « Je suis né coiffé ! » Heureux surtout de vivre sans les dépenses de représentation auxquelles les gens mariés sont astreints, son hôtel, où depuis la mort de son père il n’avait rien changé, ressemblait à ceux dont les maîtres sont en voyage : il y demeurait peu, il n’y mangeait pas, il y couchait rarement. Voici la raison de cette indifférence.

Après bien des aventures amoureuses, ennuyé des femmes du monde qui sont véritablement ennuyeuses et qui plantent aussi par trop de haies d’épines sèches autour du bonheur, il s’était marié, comme on va le voir, avec la célèbre madame Schontz, célèbre dans le monde des Fanny-Beaupré, des Suzanne du Val-Noble, des Mariette, des Florentine, des Jenny Cadine, etc. Ce monde, de qui l’un de nos dessinateurs a dit spirituellement en en montrant le tourbillon au bal de l’Opéra : — « Quand on pense que tout ça se loge, s’habille et vit bien, voilà qui donne une crâne idée de l’homme ! » ce monde si dangereux a déjà fait irruption dans cette histoire des mœurs par les figures typiques de Florine et de l’illustre Malaga d’Une Fille d’Ève et de La Fausse Maîtresse ; mais, pour le peindre avec fidélité, l’historien doit proportionner le nombre de ces personnages à la diversité des dénoûments de leurs singulières existences qui se terminent par l’indigence sous sa plus hideuse forme, par des morts prématurées, par l’aisance, par d’heureux mariages, et quelquefois par l’opulence.

Madame Schontz, d’abord connue sous le nom de la Petite-Aurélie pour la distinguer d’une de ses rivales beaucoup moins spirituelle qu’elle, appartenait à la classe la plus élevée de ces femmes dont l’utilité sociale ne peut être révoquée en doute ni par le préfet de la Seine, ni par ceux qui s’intéressent à la prospérité de la ville de Paris. Certes, le Rat taxé de démolir des fortunes souvent hypothétiques, rivalise bien plutôt avec le castor. Sans les Aspasies du quartier Notre-Dame de Lorette, il ne se bâtirait pas tant de maisons à Paris. Pionniers des plâtres neufs, elles vont remorquées par la Spéculation le long des collines de Montmartre, plantant les piquets de leurs tentes, soit dit sans jeu de mots, dans ces solitudes de moellons sculptés qui meublent les rues européennes d’Amsterdam, de Milan, de Stockholm, de Londres, de Moscou, steppes architecturales où le vent fait mugir d’innombrables écriteaux qui en accusent le vide par ces mots : Appartements à louer ! La situation de ces dames se détermine par celle qu’elles prennent dans ces quartiers apocryphes ; si leur maison se rapproche de la ligne tracée par la rue de Provence, la femme a des rentes, son budget est prospère ; mais cette femme s’élève-t-elle vers la ligne des boulevards extérieurs, remonte-t-elle vers la ville affreuse de Batignolles, elle est sans ressources. Or, quand monsieur de Rochefide rencontra madame Schontz, elle occupait le troisième étage de la seule maison qui existât rue de Berlin, elle campait donc sur la lisière du malheur et sur celle de Paris. Cette femme-fille ne se nommait, vous devez le pressentir, ni Schontz ni Aurélie ! Elle cachait le nom de son père, un vieux soldat de l’empire, l’éternel colonel qui fleurit à l’aurore de ces existences féminines soit comme père, soit comme séducteur. Madame Schontz avait joui de l’éducation gratuite de Saint-Denis, où l’on élève admirablement les jeunes personnes, mais qui n’offre aux jeunes personnes ni maris ni débouchés au sortir de cette école, admirable création de l’Empereur à laquelle il ne manque qu’une seule chose : l’Empereur ! — « Je serai là, pour pourvoir les filles de mes légionnaires, » répondit-il à l’observation d’un de ses ministres qui prévoyait l’avenir. Napoléon avait dit aussi : « — Je serai là ! » pour les membres de l’Institut à qui l’on devrait ne donner aucun appointement plutôt que de leur envoyer quatre-vingt-trois francs par mois, traitement inférieur à celui de certains garçons de bureau. Aurélie était bien réellement la fille de l’intrépide colonel Schiltz, un chef de ces audacieux partisans alsaciens qui faillirent sauver l’Empereur dans la campagne de France, et qui mourut à Metz, pillé, volé, ruiné. En 1814, Napoléon mit à Saint-Denis la petite Joséphine Schiltz, alors âgée de neuf ans. Orpheline de père et de mère, sans asile, sans ressources, cette pauvre enfant ne fut pas chassée de l’établissement au second retour des Bourbons. Elle y fut sous-maîtresse jusqu’en 1827 ; mais alors la patience lui manqua, sa beauté la séduisit. À sa majorité, Joséphine Schiltz, la filleule de l’impératrice, aborda la vie aventureuse des courtisanes, conviée à ce douteux avenir par l’exemple fatal de quelques-unes de ses camarades, comme elle sans ressources, et qui s’applaudissaient de leur résolution. Elle substitua un on à l’il du nom paternel et se plaça sous le patronage de sainte Aurélie. Vive, spirituelle, instruite, elle fit plus de fautes que celles de ses stupides compagnes dont les écarts eurent toujours l’intérêt pour base. Après avoir connu des écrivains pauvres mais malhonnêtes, spirituels mais endettés ; après avoir essayé de quelques gens riches aussi calculateurs que niais, après avoir sacrifié le solide à l’amour vrai, s’être permis toutes les écoles où s’acquiert l’expérience, en un jour d’extrême misère où chez Valentino, cette première étape de Musard, elle dansait vêtue d’une robe, d’un chapeau, d’une mantille d’emprunt, elle attira l’attention d’Arthur, venu là pour voir le fameux galop ! Elle fanatisa par son esprit ce gentilhomme qui ne savait plus à quelle passion se vouer ; et, alors, deux ans après avoir été quitté par Béatrix dont l’esprit l’humiliait assez souvent, le marquis ne fut blâmé par personne de se marier au treizième arrondissement de Paris avec une Béatrix d’occasion.

Esquissons ici les quatre saisons de ce bonheur. Il est nécessaire de montrer que la théorie du mariage au treizième arrondissement en enveloppe également tous les administrés. Soyez marquis et quadragénaire, ou sexagénaire et marchand retiré, six fois millionnaire ou rentier (Voir Un Début dans la Vie), grand seigneur ou bourgeois, la stratégie de la passion, sauf les différences inhérentes aux zones sociales, ne varie pas. Le cœur et la caisse sont toujours en rapports exacts et définis. Enfin, vous estimerez les difficultés que la duchesse devait rencontrer dans l’exécution de son plan charitable.

On ne sait pas quelle est en France la puissance des mots sur les gens ordinaires, ni quel mal font les gens d’esprit qui les inventent. Ainsi, nul teneur de livres ne pourrait supputer le chiffre des sommes qui sont restées improductives, verrouillées au fond des cœurs généreux et des caisses par cette ignoble phrase : — Tirer une carotte !… Ce mot est devenu si populaire qu’il faut bien lui permettre de salir cette page. D’ailleurs, en pénétrant dans le treizième arrondissement, il faut bien en accepter le patois pittoresque. Monsieur de Rochefide, comme tous les petits esprits, avait toujours peur d’être carotté. Le substantif s’est fait verbe. Dès le début de sa passion pour madame Schontz, Arthur fut sur ses gardes, et fut alors très rat, pour employer un autre mot aux ateliers de bonheur et aux ateliers de peinture. Le mot rat, quand il s’applique à une jeune fille, signifie le convive, mais appliqué à l’homme, il signifie un avare amphitryon. Madame Schontz avait trop d’esprit et connaissait trop bien les hommes pour ne pas concevoir les plus grandes espérances d’après un pareil commencement. Monsieur de Rochefide alloua cinq cents francs par mois à madame Schontz, lui meubla mesquinement un appartement de douze cents francs à un second étage rue Coquenard, et se mit à étudier le caractère d’Aurélie qui lui fournit aussitôt un caractère à étudier en s’apercevant de cet espionnage. Aussi Rochefide fut-il heureux de rencontrer une fille douée d’un si beau caractère ; mais il n’y vit rien d’étonnant : la mère était une Barnheim de Bade, une femme comme il faut ! Aurélie avait été d’ailleurs si bien élevée !… Parlant l’anglais, l’allemand et l’italien, elle possédait à fond les littératures étrangères. Elle pouvait lutter sans désavantage contre les pianistes du second ordre. Et, notez ce point ! elle se comportait avec ses talents comme les personnes bien nées, elle n’en disait rien. Elle prenait la brosse chez un peintre, la maniait par raillerie, et faisait une tête assez crânement pour produire un étonnement général. Par désœuvrement, durant le temps où elle dépérissait sous-maîtresse, elle avait poussé des pointes dans le domaine des sciences ; mais sa vie de femme entretenue avait couvert ces bonnes semences d’un manteau de sel, et naturellement elle fit honneur à son Arthur de la floraison de ces germes précieux, recultivés pour lui. Aurélie commença donc par être d’un désintéressement égal à la volupté, qui permit à cette faible corvette d’attacher sûrement ses grappins sur ce vaisseau de haut bord. Néanmoins, vers la fin de la première année, elle faisait des tapages ignobles dans l’antichambre avec ses socques en s’arrangeant pour rentrer au moment où le marquis l’attendait, et cachait, de manière à le bien montrer, un bas de sa robe outrageusement crotté. Enfin, elle sut si parfaitement persuader à son gros papa que toute son ambition, après tant de hauts et bas, était de conquérir honnêtement une petite existence bourgeoise que, dix mois après leur rencontre, la seconde phase se déclara.

Madame Schontz obtint alors un bel appartement, rue Neuve-Saint-Georges. Arthur, ne pouvant plus dissimuler sa fortune à madame Schontz, lui donna des meubles splendides, une argenterie complète, douze cents francs par mois, une petite voiture basse à un cheval, mais à location, et il accorda le tigre assez gracieusement. La Schontz ne sut aucun gré de cette munificence, elle découvrit les motifs de la conduite de son Arthur et y reconnut des calculs de rat. Excédé de la vie de restaurant où la chère est la plupart du temps exécrable, où le moindre dîner de gourmet coûte soixante francs pour un, et deux cents francs quand on invite trois amis, Rochefide offrit à madame Schontz quarante francs par jour pour son dîner et celui d’un ami, tout compris. Aurélie accepta. Après avoir fait accepter toutes ses lettres de change de morale, tirées à un an sur les habitudes de monsieur de Rochefide, elle fut alors écoutée avec faveur quand elle réclama cinq cents francs de plus par mois pour sa toilette, afin de ne pas couvrir de honte son gros papa dont les amis appartenaient tous au Jockey-Club. « — Ce serait du joli, dit-elle, si Rastignac, Maxime de Trailles, d’Esgrignon, La Roche-Hugon, Ronquerolles, Laginski, Lenoncourt, et autres, vous trouvaient avec une madame Everard ! D’ailleurs, ayez confiance en moi, mon gros père, vous y gagnerez ! » En effet, Aurélie s’arrangea pour déployer de nouvelles vertus dans cette nouvelle phase. Elle se dessina dans un rôle de ménagère dont elle tira le plus grand parti. Elle nouait, disait-elle, les deux bouts du mois sans dettes avec deux mille cinq cents francs, ce qui ne s’était jamais vu dans le faubourg Saint-Germain du treizième arrondissement, et elle servait des dîners supérieurs à ceux de Rothschild, on y buvait des vins exquis à dix et douze francs la bouteille. Aussi, Rochefide émerveillé, très heureux de pouvoir inviter souvent ses amis chez sa maîtresse en y trouvant de l’économie, disait-il en la serrant par la taille : « — Voilà un trésor !… » Bientôt il loua pour elle un tiers de loge aux Italiens, puis il finit par la mener aux premières représentations. Il commençait à consulter son Aurélie en reconnaissant l’excellence de ses conseils, elle lui laissait prendre les mots spirituels qu’elle disait à tout propos et qui, n’étant pas connus, relevèrent sa réputation d’homme amusant. Enfin il acquit la certitude d’être aimé véritablement et pour lui-même. Aurélie refusa de faire le bonheur d’un prince russe à raison de cinq mille francs par mois. « — Vous êtes heureux, mon cher marquis, s’écria le vieux prince Galathionne en finissant au club une partie de whist. Hier, quand vous nous avez laissés seuls, madame Schontz et moi, j’ai voulu vous la souffler ; mais elle m’a dit : « Mon prince, vous n’êtes pas plus beau, mais vous êtes plus âgé que Rochefide ; vous me battriez, et il est comme un père pour moi, trouvez-moi là le quart d’une bonne raison pour changer ?… Je n’ai pas pour Arthur la passion folle que j’ai eue pour des petits drôles à bottes vernies, et de qui je payais les dettes ; mais je l’aime comme une femme aime son mari quand elle est honnête femme. Et elle m’a mis à la porte. » Ce discours, qui ne sentait pas la charge, eut pour effet de prodigieusement aider à l’état d’abandon et de dégradation qui déshonorait l’hôtel de Rochefide. Bientôt, Arthur transporta sa vie et ses plaisirs chez madame Schontz, et il s’en trouva bien ; car, au bout de trois ans, il eut quatre cent mille francs à placer.

La troisième phase commença. Madame Schontz devint la plus tendre des mères pour le fils d’Arthur, elle allait le chercher à son collége et l’y ramenait elle-même ; elle accabla de cadeaux, de friandises, d’argent cet enfant qui l’appelait sa petite maman, et de qui elle fut adorée. Elle entra dans le maniement de la fortune de son Arthur, elle lui fit acheter des rentes en baisse avant le fameux traité de Londres qui renversa le ministère du 1er mars. Arthur gagna deux cent mille francs, et Aurélie ne demanda pas une obole. En gentilhomme qu’il était, Rochefide plaça ses six cent mille francs en actions de la Banque, et il en mit la moitié au nom de mademoiselle Joséphine Schiltz. Un petit hôtel, loué rue de la Bruyère, fut remis à Grindot, le célèbre architecte, avec ordre d’en faire une voluptueuse bonbonnière. Rochefide ne compta plus dès lors avec madame Schontz, qui recevait les revenus, et payait les mémoires. Devenue sa femme… de confiance, elle justifia ce titre en rendant son gros papa plus heureux que jamais ; elle en avait reconnu les caprices, elle les satisfaisait comme madame de Pompadour caressait les fantaisies de Louis XV. Elle fut enfin maîtresse en titre, maîtresse absolue. Aussi se permit-elle alors de protéger des petits jeunes gens ravissants, des artistes, des gens de lettres nouveau-nés à la gloire qui niaient les anciens et les modernes et tâchaient de se faire une grande réputation en faisant peu de chose. La conduite de madame Schontz, chef-d’œuvre de tactique, doit vous en révéler toute la supériorité. D’abord, dix à douze jeunes gens amusaient Arthur, lui fournissaient des traits d’esprit, des jugements fins sur toutes choses, et ne mettaient pas en question la fidélité de la maîtresse de la maison ; puis ils la tenaient pour une femme éminemment spirituelle. Aussi ces annonces vivantes, ces articles ambulants firent-ils passer madame Schontz pour la femme la plus agréable que l’on connût sur la lisière qui sépare le treizième arrondissement des douze autres. Ses rivales, Suzanne Gaillard qui, depuis 1838, avait sur elle l’avantage d’être devenue femme mariée en légitime mariage, pléonasme nécessaire pour expliquer un mariage solide, Fanny-Beaupré, Mariette, Antonia répandaient des calomnies plus que drolatiques sur la beauté de ces jeunes gens et sur la complaisance avec laquelle monsieur de Rochefide les accueillait. Madame Schontz, qui distançait de trois blagues, disait-elle, tout l’esprit de ces dames, un jour à un souper donné par Nathan chez Florine, après un bal de l’Opéra, leur dit, après leur avoir expliqué sa fortune et son succès, un « — Faites-en autant ?… » dont on a gardé la mémoire. Madame Schontz fit vendre les chevaux de course pendant cette période, en se livrant à des considérations qu’elle devait sans doute à l’esprit critique de Claude Vignon, un de ses habitués. « — Je concevrais, dit-elle un soir après avoir longtemps cravaché les chevaux de ses plaisanteries, que les princes et les gens riches prissent à cœur l’hippiatrique ; mais pour faire le bien du pays, et non pour les satisfactions puériles d’un amour-propre de joueur. Si vous aviez des haras dans vos terres, si vous y éleviez des mille à douze cents chevaux, si chacun faisait courir les meilleurs élèves de son haras, si tous les haras de France et de Navarre concouraient à chaque solennité, ce serait grand et beau ; mais vous achetez des sujets comme des directeurs de spectacle font la traite des artistes, vous ravalez une institution jusqu’à n’être plus qu’un jeu, vous avez la Bourse des jambes comme vous avez la Bourse des rentes !… C’est indigne. Dépenseriez-vous par hasard soixante mille francs pour lire dans les journaux : « Lélia, à monsieur de Rochefide, a battu d’une longueur Fleur-de-genêt, à monsieur le duc de Rhétoré ?… » Il vaudrait mieux alors donner cet argent à des poëtes, ils vous feraient aller en vers ou en prose à l’immortalité, comme feu Monthyon ! » À force d’être taonné, le marquis reconnut le creux du turf, il réalisa cette économie de soixante mille francs, et l’année suivante madame Schontz lui dit : « — Je ne te coûte plus rien, Arthur ! » Beaucoup de gens riches envièrent alors madame Schontz au marquis et tâchèrent de la lui enlever ; mais, comme le prince russe, ils y perdirent leur vieillesse. « — Écoute, mon cher, avait-elle dit quinze jours auparavant à Finot devenu fort riche, je suis sûre que Rochefide me pardonnerait une petite passion si je devenais folle de quelqu’un, et l’on ne quitte jamais un marquis de cette bonne-enfance-là pour un parvenu comme toi. Tu ne me maintiendrais pas dans la position où m’a mise Arthur, il a fait de moi une demi-femme comme il faut, et toi tu ne pourrais jamais y parvenir, même en m’épousant. » Ceci fut le dernier clou rivé qui compléta le ferrement de cet heureux forçat. Le propos parvint aux oreilles absentes pour lesquelles il fut tenu.

La quatrième phase était donc commencée, celle de l’accoutumance, la dernière victoire de ces plans de campagne, et qui fait dire d’un homme par ces sortes de femmes : « Je le tiens ! » Rochefide, qui venait d’acheter le petit hôtel au nom de mademoiselle Joséphine Schiltz, une bagatelle de quatre-vingt mille francs, en était arrivé, lors des projets formés par la duchesse, à tirer vanité de sa maîtresse qu’il nommait Ninon II, en en célébrant ainsi la probité rigoureuse, les excellentes manières, l’instruction et l’esprit. Il avait résumé ses défauts et ses qualités, ses goûts, ses plaisirs par madame Schontz, et il se trouvait à ce passage de la vie où, soit lassitude, soit indifférence, soit philosophie, un homme ne change plus, et s’en tient ou à sa femme ou à sa maîtresse.

On comprendra toute la valeur acquise en cinq ans par madame Schontz, en apprenant qu’il fallait être proposé longtemps à l’avance pour être présenté chez elle. Elle avait refusé de recevoir des gens riches ennuyeux, des gens tarés ; elle ne se départait de ses rigueurs qu’en faveur des grands noms de l’aristocratie. « — Ceux-là, disait-elle, ont le droit d’être bêtes, parce qu’ils le sont comme il faut ! » Elle possédait ostensiblement les trois cent mille francs que Rochefide lui avait donnés et qu’un bon enfant d’agent de change, Gobenheim, le seul qui fût admis chez elle, lui faisait valoir ; mais elle manœuvrait à elle seule une petite fortune secrète de deux cent mille francs composée de ses bénéfices économisés depuis trois ans et de ceux produits par le mouvement perpétuel des trois cent mille francs, car elle n’accusait jamais que les trois cent mille francs connus. « — Plus vous gagnez, moins vous vous enrichissez, lui dit un jour Gobenheim. — L’eau est si chère, répondit-elle. — Celle des diamants ? reprit Gobenheim. — Non, celle du fleuve de la vie. » Le trésor inconnu se grossissait de bijoux, de diamants, qu’Aurélie portait pendant un mois et qu’elle vendait après, de sommes données pour payer des fantaisies passées. Quand on la disait riche, madame Schontz répondait, qu’au taux des rentes, trois cent mille francs donnaient douze mille francs et qu’elle les avait dépensés dans les temps les plus rigoureux de sa vie, alors qu’elle aimait Lousteau.

Cette conduite annonçait un plan, et madame Schontz avait en effet un plan, croyez-le bien. Jalouse depuis deux ans de madame du Bruel, elle était mordue au cœur par l’ambition d’être mariée à la Mairie et à l’Église. Toutes les positions sociales ont leur fruit défendu, une petite chose grandie par le désir au point d’être aussi pesante que le monde. Cette ambition se doublait nécessairement de l’ambition d’un second Arthur qu’aucun espionnage ne pouvait découvrir. Bixiou voulait voir le préféré dans le peintre Léon de Lora, le peintre le voyait dans Bixiou qui dépassait la quarantaine et qui devait penser à se faire un sort. Les soupçons se portaient aussi sur Victor de Vernisset, un jeune poëte de l’école de Canalis, dont la passion pour madame Schontz allait jusqu’au délire ; et le poëte accusait Stidmann, un jeune sculpteur, d’être son rival heureux. Cet artiste, un très joli garçon, travaillait pour les orfèvres, pour les marchands de bronzes, pour les bijoutiers, il espérait recommencer Benvenuto Cellini. Claude Vignon, le jeune comte de la Palférine, Gobenheim, Vermanton, philosophe cynique, autres habitués de ce salon amusant, furent tour à tour mis en suspicion et reconnus innocents. Personne n’était à la hauteur de madame Schontz, pas même Rochefide qui lui croyait un faible pour le jeune et spirituel La Palférine ; elle était vertueuse par calcul et ne pensait qu’à faire un bon mariage.

On ne voyait chez madame Schontz qu’un seul homme à réputation macairienne, Couture qui plus d’une fois avait fait hurler les Boursiers ; mais Couture était un des premiers amis de madame Schontz, elle seule lui restait fidèle. La fausse alerte de 1840 rafla les derniers capitaux de ce spéculateur qui crut à l’habileté du 1er mars ; Aurélie, le voyant en mauvaise veine, fit jouer, comme on l’a vu, Rochefide en sens contraire. Ce fut elle qui nomma le dernier malheur de cet inventeur des primes et des commandites, une découture. Heureux de trouver son couvert mis chez Aurélie, Couture à qui Finot, l’homme habile, ou si l’on veut heureux entre tous les parvenus, donnait de temps en temps quelques billets de mille francs, était seul assez calculateur pour offrir son nom à madame Schontz qui l’étudiait, pour savoir si le hardi spéculateur aurait la puissance de se frayer un chemin en politique, et assez de reconnaissance pour ne pas abandonner sa femme. Couture, homme d’environ quarante-trois ans, très usé, ne rachetait pas la mauvaise sonorité de son nom par la naissance, il parlait peu des auteurs de ses jours. Madame Schontz gémissait de la rareté des gens capables, lorsque Couture lui présenta lui-même un provincial qui se trouva garni des deux anses par lesquelles les femmes prennent ces sortes de cruches quand elles veulent les garder.

Esquisser ce personnage, ce sera peindre une certaine portion de la jeunesse actuelle. Ici la digression sera de l’histoire.

En 1838, Fabien du Ronceret, fils d’un président de chambre à la cour royale de Caen mort depuis un an, quitta la ville d’Alençon en donnant sa démission de juge, siége où son père l’avait obligé de perdre son temps, disait-il, et vint à Paris dans l’intention de faire son chemin en faisant du tapage, idée normande difficile à réaliser, car il pouvait à peine compter huit mille francs de rentes, sa mère vivant encore et occupant comme usufruitière un très important immeuble au milieu d’Alençon. Ce garçon avait déjà, dans plusieurs voyages à Paris, essayé sa corde comme un saltimbanque, et reconnu le grand vice du replâtrage social de 1830 ; aussi comptait-il l’exploiter à son profit, en suivant l’exemple des finauds de la bourgeoisie. Ceci demande un rapide coup d’œil sur un des effets du nouvel ordre de choses.

L’égalité moderne, développée de nos jours outre mesure, a nécessairement développé dans la vie privée sur une ligne parallèle à la vie politique, l’orgueil, l’amour-propre, la vanité, les trois grandes divisions du Moi social. Les sots veulent passer pour gens d’esprit, les gens d’esprit veulent être des gens de talent, les gens de talent veulent être traités de gens de génie ; quant aux gens de génie, ils sont plus raisonnables, ils consentent à n’être que des demi-dieux. Cette pente de l’esprit public actuel, qui rend à la Chambre le manufacturier jaloux de l’homme d’État et l’administrateur jaloux du poëte, pousse les sots à dénigrer les gens d’esprit, les gens d’esprit à dénigrer les gens de talent, les gens de talent à dénigrer ceux d’entre eux qui les dépassent de quelques pouces, et les demi-dieux à menacer les institutions, le trône, enfin tout ce qui ne les adore pas sans condition. Dès qu’une nation a très impolitiquement abattu les supériorités sociales reconnues, elle ouvre des écluses par où se précipite un torrent d’ambitions secondaires dont la moindre veut encore primer ; elle avait dans son aristocratie un mal, au dire des démocrates, mais un mal défini, circonscrit ; elle l’échange contre dix aristocraties contendantes et armées, la pire des situations. En proclamant l’égalité de tous, on a promulgué la déclaration des droits de l’Envie. Nous jouissons aujourd’hui des saturnales de la Révolution transportées dans le domaine, paisible en apparence, de l’esprit, de l’industrie et de la politique ; aussi, semble-t-il aujourd’hui que les réputations dues au travail, aux services rendus, au talent soient des priviléges accordés aux dépens de la masse. On étendra bientôt la loi agraire jusque dans le champ de la gloire. Donc, jamais dans aucun temps, on n’a demandé le triage de son nom sur le volet public à des motifs plus puérils. On se distingue à tout prix par le ridicule, par une affectation d’amour pour la cause polonaise, pour le système pénitentiaire, pour l’avenir des forçats libérés, pour les petits mauvais sujets au-dessus ou au-dessous de douze ans, pour toutes les misères sociales. Ces diverses manies créent des dignités postiches, des présidents, des vice-présidents et des secrétaires de sociétés dont le nombre dépasse à Paris celui des questions sociales qu’on cherche à résoudre. On a démoli la grande société pour en faire un millier de petites à l’image de la défunte. Ces organisations parasites ne révèlent-elles pas la décomposition ? n’est-ce pas le fourmillement des vers dans le cadavre ? Toutes ces sociétés sont filles de la même mère, la Vanité. Ce n’est pas ainsi que procèdent la Charité catholique ou la vraie Bienfaisance, elles étudient les maux sur les plaies en les guérissant, et ne pérorent pas en assemblée sur les principes morbifiques pour le plaisir de pérorer.

Fabien du Ronceret, sans être un homme supérieur, avait deviné, par l’exercice de ce sens avide particulier à la Normandie, tout le parti qu’il pouvait tirer de ce vice public. Chaque époque a son caractère que les gens habiles exploitent. Fabien ne pensait qu’à faire parler de lui. « — Mon cher, il faut faire parler de soi pour être quelque chose ! disait-il en parlant au roi d’Alençon, à du Bousquier, un ami de son père. Dans six mois je serai plus connu que vous ! » Fabien traduisait ainsi l’esprit de son temps, il ne le dominait pas, il y obéissait. Il avait débuté dans la Bohême, un district de la topographie morale de Paris (Voir Un Prince de la Bohême, Scènes de la Vie Parisienne), où il fut connu sous le nom de l’héritier à cause de quelques prodigalités préméditées. Du Ronceret avait profité des folies de Couture pour la jolie madame Cadine, une des actrices nouvelles à qui l’on accordait le plus de talent sur une des scènes secondaires, et à qui, durant son opulence éphémère, il avait arrangé, rue Blanche, un délicieux rez-de-chaussée à jardin. Ce fut ainsi que du Ronceret et Couture firent connaissance. Le Normand, qui voulait du luxe tout prêt et tout fait, acheta le mobilier de Couture et les embellissements qu’il était obligé de laisser dans l’appartement, un kiosque où l’on fumait, une galerie en bois rustiqué garnie de nattes indiennes et ornée de poteries pour gagner le kiosque par les temps de pluie. Quand on complimentait l’Héritier sur son appartement, il l’appelait sa tanière. Le provincial se gardait bien de dire que Grindot l’architecte y avait déployé tout son savoir-faire, comme Stidmann dans les sculptures, et Léon de Lora dans la peinture ; car il avait pour défaut capital cet amour-propre qui va jusqu’au mensonge dans le désir de se grandir. L’Héritier compléta ces magnificences par une serre qu’il établit le long d’un mur à l’exposition du midi, non qu’il aimât les fleurs, mais il voulut attaquer l’opinion publique par l’horticulture. En ce moment, il atteignait presque à son but. Devenu vice-président d’une société jardinière quelconque présidée par le duc de Vissembourg, frère du prince de Chiavari, le fils cadet du feu maréchal Vernon, il avait orné du ruban de la Légion-d’Honneur son habit de vice-président, après une exposition de produits dont le discours d’ouverture acheté cinq cents francs à Lousteau fut hardiment prononcé comme de son cru. Il fut remarqué pour une fleur que lui avait donnée le vieux Blondet d’Alençon, père d’Émile Blondet, et qu’il présenta comme obtenue dans sa serre. Ce succès n’était rien. L’Héritier, qui voulait être accepté comme un homme d’esprit, avait formé le plan de se lier avec les gens célèbres pour en refléter la gloire, plan d’une mise à exécution difficile en ne lui donnant pour base qu’un budget de huit mille francs. Aussi, Fabien du Ronceret s’était-il adressé tour à tour et sans succès à Bixiou, à Stidmann, à Léon de Lora pour être présenté chez madame Schontz et faire partie de cette ménagerie de lions en tous genres. Il paya si souvent à dîner à Couture, que Couture prouva catégoriquement à madame Schontz qu’elle devait acquérir un pareil original, ne fût-ce que pour en faire un de ces élégants valets sans gages que les maîtresses de maison emploient aux commissions pour lesquelles on ne trouve pas de domestiques.

En trois soirées madame Schontz pénétra Fabien et se dit : — « Si Couture ne me convient pas, je suis sûre de bâter celui-là. Maintenant mon avenir va sur deux pieds ! » Ce sot de qui tout le monde se moquait devint donc le préféré, mais dans une intention qui rendait la préférence injurieuse, et ce choix échappait à toutes les suppositions par son improbabilité même. Madame Schontz enivrait Fabien de sourires accordés à la dérobée, de petites scènes jouées au seuil de la porte en le reconduisant le dernier lorsque monsieur de Rochefide restait le soir. Elle mettait souvent Fabien en tiers avec Arthur dans sa loge aux Italiens et aux premières représentations ; elle s’en excusait en disant qu’il lui rendait tel ou tel service, et qu’elle ne savait comment le remercier. Les hommes ont entre eux une fatuité qui leur est d’ailleurs commune avec les femmes, celle d’être aimés absolument. Or, de toutes les passions flatteuses, il n’en est pas de plus prisée que celle d’une madame Schontz pour ceux qu’elles rendent l’objet d’un amour dit de cœur par opposition à l’autre amour. Une femme comme madame Schontz, qui jouait à la grande dame, et dont la valeur réelle était supérieure, devait être et fut un sujet d’orgueil pour Fabien qui s’éprit d’elle au point de ne jamais se présenter qu’en toilette, bottes vernies, gants paille, chemise brodée et à jabot, gilets de plus en plus variés, enfin avec tous les symptômes extérieurs d’un culte profond. Un mois avant la conférence de la duchesse et de son directeur, madame Schontz avait confié le secret de sa naissance et de son vrai nom à Fabien qui ne comprit pas le but de cette confidence. Quinze jours après, madame Schontz, étonnée du défaut d’intelligence du Normand, s’écria : « — Mon Dieu ! suis-je niaise ! il se croit aimé pour lui-même. » Et alors elle emmena l’Héritier dans sa calèche, au Bois, car elle avait depuis un an petite calèche et petite voiture basse à deux chevaux. Dans ce tête-à-tête public, elle traita la question de sa destinée et déclara vouloir se marier. « — J’ai sept cent mille francs, dit-elle, je vous avoue que, si je rencontrais un homme plein d’ambition et qui sût comprendre mon caractère, je changerais de position, car savez-vous quel est mon rêve ? Je voudrais être une bonne bourgeoise, entrer dans une famille honnête, et rendre mon mari, mes enfants, tous bien heureux ! » Le Normand voulait bien être distingué par madame Schontz ; mais l’épouser, cette folie parut discutable à un garçon de trente-huit ans que la révolution de juillet avait fait juge. En voyant cette hésitation, madame Schontz prit l’Héritier pour cible de ses traits d’esprit, de ses plaisanteries, de son dédain, et se tourna vers Couture. En huit jours, le spéculateur, à qui elle fit flairer sa caisse, offrit sa main, son cœur et son avenir, trois choses de la même valeur.

Les manéges de madame Schontz en étaient là lorsque madame de Grandlieu s’enquit de la vie et des mœurs de la Béatrix de la rue Saint-Georges.

D’après le conseil de l’abbé Brossette, la duchesse pria le marquis d’Ajuda de lui amener le roi des coupe-jarrets politiques, le célèbre comte Maxime de Trailles, l’archiduc de la Bohême, le plus jeune des jeunes gens, quoiqu’il eût quarante-huit ans. Monsieur d’Ajuda s’arrangea pour dîner avec Maxime au club de la rue de Beaune, et lui proposa d’aller faire un mort chez le duc de Grandlieu qui, pris par la goutte avant le dîner, se trouvait seul. Quoique le gendre du duc de Grandlieu, le cousin de la duchesse, eût bien le droit de le présenter dans un salon où jamais il n’avait mis les pieds, Maxime de Trailles ne s’abusa pas sur la portée d’une invitation ainsi faite, il pensa que le duc ou la duchesse avaient besoin de lui. Ce n’est pas un des moindres traits de ce temps-ci que cette vie de club où l’on joue avec des gens qu’on ne reçoit point chez soi.

Le duc de Grandlieu fit à Maxime l’honneur de paraître souffrant. Après quinze parties de whist, il alla se coucher, laissant sa femme en tête-à-tête avec Maxime et d’Ajuda. La duchesse, secondée par le marquis, communiqua son projet à monsieur de Trailles, et lui demanda sa collaboration en paraissant ne lui demander que des conseils. Maxime écouta jusqu’au bout sans se prononcer, et attendit pour parler que la duchesse eût réclamé directement sa coopération.

— Madame, j’ai bien tout compris, lui dit-il alors après avoir jeté sur elle et sur le marquis un de ces regards fins, profonds, astucieux, complets, par lesquels ces grands roués savent compromettre leurs interlocuteurs. D’Ajuda vous dira que, si quelqu’un à Paris peut conduire cette double négociation, c’est moi, sans vous y mêler, sans qu’on sache même que je suis venu ce soir ici. Seulement, avant tout, posons les préliminaires de Léoben. Que comptez-vous sacrifier ?…

— Tout ce qu’il faudra.

— Bien, madame la duchesse. Ainsi, pour prix de mes soins vous me feriez l’honneur de recevoir chez vous et de protéger sérieusement madame la comtesse de Trailles…

— Tu es marié ?… s’écria d’Ajuda.

— Je me marie dans quinze jours avec l’héritière d’une famille riche mais excessivement bourgeoise, un sacrifice à l’opinion ! j’entre dans le principe même de mon gouvernement ! Je veux faire peau neuve. Ainsi madame la duchesse comprend de quelle importance serait pour moi l’adoption de ma femme par elle et par sa famille. J’ai la certitude d’être député par suite de la démission que donnera mon beau-père de ses fonctions, et j’ai la promesse d’un poste diplomatique en harmonie avec ma nouvelle fortune. Je ne vois pas pourquoi ma femme ne serait pas aussi bien reçue que madame de Portenduère dans cette société de jeunes femmes où brillent mesdames de La Bastie, Georges de Maufrigneuse, de l’Estorade, du Guénic, d’Ajuda, de Restaud, de Rastignac et de Vandenesse ! Ma femme est jolie, et je me charge de la désenbonnetdecotonner !… Ceci vous va-t-il, madame la duchesse ?… Vous êtes pieuse, et, si vous dites oui, votre promesse, que je sais être sacrée, aidera beaucoup à mon changement de vie. Encore une bonne action que vous ferez là !… Hélas ! j’ai pendant longtemps été le roi des mauvais sujets ; mais je veux bien finir. Après tout, nous portons d’azur à la chimère d’or lançant du feu, armée de gueules et écaillée de sinople, au comble de contre-hermine, depuis François Ier qui jugea nécessaire d’anoblir le valet de chambre de Louis XI, et nous sommes comtes depuis Catherine de Médicis.

— Je recevrai, je patronerai votre femme, dit solennellement la duchesse, et les miens ne lui tourneront pas le dos, je vous en donne ma parole.

— Ah ! madame la duchesse, s’écria Maxime visiblement ému, si monsieur le duc daigne aussi me traiter avec quelque bonté, je vous promets, moi, de faire réussir votre plan sans qu’il vous en coûte grand’chose. Mais, reprit-il après une pause, il faut prendre sur vous d’obéir à mes instructions… Voici la dernière intrigue de ma vie de garçon, elle doit être d’autant mieux menée qu’il s’agit d’une belle action, dit-il en souriant.

— Vous obéir ?… dit la duchesse. Je paraîtrai donc dans tout ceci.

— Ah ! madame, je ne vous compromettrai point, s’écria Maxime, et je vous estime trop pour prendre des sûretés. Il s’agit uniquement de suivre mes conseils. Ainsi, par exemple, il faut que du Guénic soit emmené comme un corps saint par sa femme, qu’il soit deux ans absent, qu’elle lui fasse voir la Suisse, l’Italie, l’Allemagne, enfin le plus de pays possible…

— Ah ! vous répondez à une crainte de mon directeur, s’écria naïvement la duchesse en se souvenant de la judicieuse objection de l’abbé Brossette.

Maxime et d’Ajuda ne purent s’empêcher de sourire à l’idée de cette concordance entre le ciel et l’enfer.

— Pour que madame de Rochefide ne revoie plus Calyste, reprit-elle, nous voyagerons tous, Juste et sa femme, Calyste et Sabine, et moi. Je laisserai Clotilde avec son père…

— Ne chantons pas victoire, madame, dit Maxime, j’entrevois d’énormes difficultés, je les vaincrai sans doute. Votre estime et votre protection sont un prix qui va me faire faire de grandes saletés ; mais ce sera les…

— Des saletés ? dit la duchesse en interrompant ce moderne condottiere et montrant dans sa physionomie autant de dégoût que d’étonnement.

— Et vous y tremperez, madame, puisque je suis votre procureur. Mais ignorez-vous donc à quel degré d’aveuglement madame de Rochefide a fait arriver votre gendre ?… je le sais par Nathan et par Canalis entre lesquels elle hésitait alors que Calyste s’est jeté dans cette gueule de lionne ! Béatrix a su persuader à ce brave Breton qu’elle n’avait jamais aimé que lui, qu’elle est vertueuse, que Conti fut un amour de tête auquel le cœur et le reste ont pris très peu de part, un amour musical enfin !… Quant à Rochefide, ce fut du devoir. Ainsi, vous comprenez, elle est vierge ! Elle le prouve bien en ne se souvenant pas de son fils, elle n’a pas depuis un an fait la moindre démarche pour le voir. À la vérité, le petit comte a douze ans bientôt, et il trouve dans madame Schontz une mère d’autant plus mère que la maternité, vous le savez, est la passion de ces filles. Du Guénic se ferait hacher et hacherait sa femme pour Béatrix ! Et vous croyez qu’on retire facilement un homme quand il est au fond du gouffre de la crédulité ?… Mais, madame, le Yago de Shakspeare y perdrait tous ses mouchoirs. L’on croit qu’Othello, que son cadet Orosmane, que Saint-Preux, René, Werther et autres amoureux en possession de la renommée, représentent l’amour ! Jamais leurs pères à cœur de verglas n’ont connu ce qu’est un amour absolu, Molière seul s’en est douté. L’amour, madame la duchesse, ce n’est pas d’aimer une noble femme, une Clarisse, le bel effort, ma foi !… L’amour, c’est de se dire : « Celle que j’aime est une infâme, elle me trompe, elle me trompera, c’est une rouée, elle sent toutes les fritures de l’enfer… » Et d’y courir, et d’y trouver le bleu de l’éther, les fleurs du paradis. Voilà comme aimait Molière, voilà comme nous aimons, nous autres mauvais sujets ; car, moi, je pleure à la grande scène d’Arnolphe !… Et voilà comment votre gendre aime Béatrix !… J’aurai de la peine à séparer Rochefide de madame Schontz, mais madame Schontz s’y prêtera sans doute ; je vais étudier son intérieur. Quant à Calyste et à Béatrix, il leur faut des coups de hache, des trahisons supérieures et d’une infamie si basse que votre vertueuse imagination n’y descendrait pas, à moins que votre directeur ne vous donnât la main… Vous avez demandé l’impossible, vous serez servie… Et, malgré mon parti pris d’employer le fer et le feu, je ne vous promets pas absolument le succès. Je sais des amants qui ne reculent pas devant les plus affreux désillusionnements. Vous êtes trop vertueuse pour connaître l’empire que prennent les femmes qui ne le sont pas…

— N’entamez pas ces infamies sans que j’aie consulté l’abbé Brossette pour savoir jusqu’à quel point je suis votre complice, s’écria la duchesse avec une naïveté qui découvrit tout ce qu’il y a d’égoïsme dans la dévotion.

— Vous ignorerez tout, ma chère mère, dit le marquis d’Ajuda.

Sur le perron, pendant que la voiture du marquis avançait, d’Ajuda dit à Maxime : — Vous avez effrayé cette bonne duchesse.

— Mais elle ne se doute pas de la difficulté de ce qu’elle demande !… — Allons-nous au Jockey-club ? Il faut que Rochefide m’invite à dîner pour demain chez la Schontz, car cette nuit mon plan sera fait et j’aurai choisi sur mon échiquier les pions qui marcheront dans la partie que je vais jouer. Dans le temps de sa splendeur, Béatrix n’a pas voulu me recevoir, je solderai mon compte avec elle, et je vengerai votre belle-sœur si cruellement qu’elle se trouvera peut-être trop vengée…

Le lendemain, Rochefide dit à madame Schontz qu’ils auraient à dîner Maxime de Trailles. C’était la prévenir de déployer son luxe et de préparer la chère la plus exquise pour ce connaisseur émérite que redoutaient toutes les femmes du genre de madame Schontz ; aussi songea-t-elle autant à sa toilette qu’à mettre sa maison en état de recevoir ce personnage.

À Paris, il existe presque autant de royautés qu’il s’y trouve d’arts différents, de spécialités morales, de sciences, de professions ; et le plus fort de ceux qui les pratiquent a sa majesté qui lui est propre ; il est apprécié, respecté par ses pairs qui connaissent les difficultés du métier, et dont l’admiration est acquise à qui peut s’en jouer. Maxime était aux yeux des rats et des courtisanes un homme excessivement puissant et capable, car il avait su se faire prodigieusement aimer. Il était admiré par tous les gens qui savaient combien il est difficile de vivre à Paris en bonne intelligence avec des créanciers ; enfin il n’avait pas eu d’autre rival en élégance, en tenue et en esprit, que l’illustre de Marsay qui l’avait employé dans des missions politiques. Ceci suffit à expliquer son entrevue avec la duchesse, son prestige chez madame Schontz, et l’autorité de sa parole dans une conférence qu’il comptait avoir sur le boulevard des Italiens avec un jeune homme déjà célèbre, quoique nouvellement entré dans la Bohême.

Le lendemain, à son lever, Maxime de Trailles entendit annoncer Finot qu’il avait mandé la veille, il le pria d’arranger le hasard d’un déjeuner au Café Anglais où Finot, Couture et Lousteau babilleraient près de lui. Finot, qui se trouvait vis-à-vis du comte de Trailles dans la position d’un colonel devant un maréchal de France, ne pouvait lui rien refuser ; il était d’ailleurs trop dangereux de piquer ce lion. Aussi, quand Maxime vint déjeuner, vit-il Finot et ses deux amis attablés, la conversation avait déjà mis le cap sur madame Schontz. Couture, bien manœuvré par Finot et par Lousteau qui fut à son insu le compère de Finot, apprit au comte de Trailles tout ce qu’il voulait savoir sur madame Schontz.

Vers une heure, Maxime mâchonnait son cure-dents en causant avec du Tillet sur le perron de Tortoni où se tient cette petite Bourse, préface de la grande. Il paraissait occupé d’affaires, mais il attendait le jeune comte de La Palférine qui, dans un temps donné, devait passer par là. Le boulevard des Italiens est aujourd’hui ce qu’était le Pont-Neuf en 1650, tous les gens connus le traversent au moins une fois par jour. En effet, au bout de dix minutes, Maxime quitta le bras de du Tillet en faisant un signe de tête au jeune prince de la Bohême, et lui dit en souriant : — À moi, comte, deux mots !…

Les deux rivaux, l’un astre à son déclin, l’autre un soleil à son lever, allèrent s’asseoir sur quatre chaises devant le Café de Paris. Maxime eut soin de se placer à une certaine distance de quelques vieillots qui par habitude se mettent en espalier, dès une heure après midi, pour sécher leurs affections rhumatiques. Il avait d’excellentes raisons pour se défier des vieillards. (Voir Une Esquisse d’après nature, Scènes de la Vie Parisienne.)

— Avez-vous des dettes ?… dit Maxime au jeune comte.

— Si je n’en avais pas, serais-je digne de vous succéder ?… répondit La Palférine.

— Quand je vous fais une semblable question, je ne mets pas la chose en doute, répliqua Maxime, je veux uniquement savoir si le total est respectable, et s’il va sur cinq ou sur six ?

— Six, quoi ?

— Six chiffres ! si vous devez cinquante ou cent mille ?… J’ai dû, moi, jusqu’à six cent mille.

La Palférine ôta son chapeau d’une façon aussi respectueuse que railleuse.

— Si j’avais le crédit d’emprunter cent mille francs, répondit le jeune homme, j’oublierais mes créanciers et j’irais passer ma vie à Venise, au milieu des chefs-d’œuvre de la peinture, au théâtre le soir, la nuit avec de jolies femmes, et…

— Et à mon âge, que deviendriez-vous ? demanda Maxime.

— Je n’irais pas jusque-là, répliqua le jeune comte.

Maxime rendit la politesse à son rival en soulevant légèrement son chapeau par un geste d’une gravité risible.

— C’est une autre manière de voir la vie, répondit-il d’un ton de connaisseur à connaisseur. Vous devez… ?

— Oh ! une misère indigne d’être avouée à un oncle ; si j’en avais un, il me déshériterait à cause de ce pauvre chiffre, six mille !…

— On est plus gêné par six que par cent mille francs, dit sentencieusement Maxime. La Palférine ! vous avez de la hardiesse dans l’esprit, vous avez encore plus d’esprit que de hardiesse, vous pouvez aller très loin, devenir un homme politique. Tenez… de tous ceux qui se sont lancés dans la carrière au bout de laquelle je suis et qu’on a voulu m’opposer, vous êtes le seul qui m’ayez plu.

La Palférine rougit, tant il se trouva flatté de cet aveu fait avec une gracieuse bonhomie par le chef des aventuriers parisiens. Ce mouvement de son amour-propre fut une reconnaissance d’infériorité qui le blessa ; mais Maxime devina ce retour offensif, facile à prévoir chez une nature si spirituelle, et il y porta remède aussitôt en se mettant à la discrétion du jeune homme.

— Voulez-vous faire quelque chose pour moi, qui me retire du cirque olympique par un beau mariage, je ferai beaucoup pour vous, reprit-il.

— Vous allez me rendre bien fier : c’est réaliser la fable du rat et du lion, dit La Palférine.

— Je commencerai par vous prêter vingt mille francs, répondit Maxime en continuant.

— Vingt mille francs ?… Je savais bien qu’à force de me promener sur ce boulevard… dit La Palférine en façon de parenthèse.

— Mon cher, il faut vous mettre sur un certain pied, dit Maxime en souriant, ne restez pas sur vos deux pieds, ayez-en six ; faites comme moi, je ne suis jamais descendu de mon tilbury…

— Mais alors vous allez me demander des choses par-dessus mes forces !

— Non, il s’agit de vous faire aimer d’une femme, en quinze jours.

— Est-ce une fille ?

— Pourquoi ?

— Ce serait impossible ; mais s’il s’agissait d’une femme très comme il faut, et de beaucoup d’esprit…

— C’est une très illustre marquise !

— Vous voulez avoir de ses lettres ?… dit le jeune comte.

— Ah !… tu me vas au cœur, s’écria Maxime. Non, il ne s’agit pas de cela.

— Il faut donc l’aimer ?

— Oui, dans le sens réel…

— Si je dois sortir de l’esthétique, c’est tout à fait impossible, dit La Palférine. J’ai, voyez-vous, à l’endroit des femmes, une certaine probité, nous pouvons les rouer, mais non les…

— Ah ! l’on ne m’a donc pas trompé, s’écria Maxime. Crois-tu donc que je sois homme à proposer de petites infamies de deux sous ?… Non, il faut aller, il faut éblouir, il faut vaincre. Mon compère, je te donne vingt mille francs ce soir et dix jours pour triompher. À ce soir, chez madame Schontz !

— J’y dîne.

— Bien, reprit Maxime. Plus tard, quand vous aurez besoin de moi, monsieur le comte, vous me trouverez, ajouta-t-il d’un ton de roi qui s’engage au lieu de promettre.

— Cette pauvre femme vous a donc fait bien du mal ? demanda La Palférine.

— N’essaye pas de jeter la sonde dans mes eaux, mon petit, et laisse-moi te dire qu’en cas de succès tu te trouveras de si puissantes protections que tu pourras, comme moi, te retirer dans un beau mariage, quand tu t’ennuieras de ta vie de Bohême.

— Il y a donc un moment où l’on s’ennuie de s’amuser ? dit La Palférine, de n’être rien, de vivre comme les oiseaux, de chasser dans Paris comme les Sauvages et de rire de tout !…

— Tout fatigue, même l’Enfer, dit Maxime en riant. À ce soir !

Les deux roués, le jeune et le vieux, se levèrent. En regagnant son escargot à un cheval, Maxime se dit : — Madame d’Espard ne peut pas souffrir Béatrix, elle va m’aider… À l’hôtel de Grandlieu, cria-t-il à son cocher en voyant passer Rastignac.

Trouvez un grand homme sans faiblesses ?… Maxime vit la duchesse, madame du Guénic et Clotilde en larmes.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il à la duchesse.

— Calyste n’est pas rentré, c’est la première fois, et ma pauvre Sabine est au désespoir.

— Madame la duchesse, dit Maxime en attirant la femme pieuse dans l’embrasure d’une fenêtre, au nom de Dieu qui nous jugera, gardez le plus profond secret sur mon dévouement, exigez-le de d’Ajuda, que jamais Calyste ne sache rien de nos trames, ou nous aurions ensemble un duel à mort… Quand je vous ai dit qu’il ne vous en coûterait pas grand’chose, j’entendais que vous ne dépenseriez pas des sommes folles, il me faut environ vingt mille francs ; mais tout le reste me regarde, et il faudra faire donner des places importantes, peut-être une Recette générale.

La duchesse et Maxime sortirent. Quand madame de Grandlieu revint près de ses deux filles, elle entendit un nouveau dithyrambe de Sabine émaillé de faits domestiques encore plus cruels que ceux par lesquels la jeune épouse avait vu finir son bonheur.

— Sois tranquille, ma petite, dit la duchesse à sa fille, Béatrix payera bien cher tes larmes et tes souffrances, la main de Satan s’appesantit sur elle, elle recevra dix humiliations pour chacune des tiennes !…

Madame Schontz fit prévenir Claude Vignon qui plusieurs fois avait manifesté le désir de connaître personnellement Maxime de Trailles ; elle invita Couture, Fabien, Bixiou, Léon de Lora, La Palférine et Nathan. Ce dernier fut demandé par Rochefide pour le compte de Maxime. Aurélie eut ainsi neuf convives tous de première force, à l’exception de du Ronceret ; mais la vanité normande et l’ambition brutale de l’Héritier se trouvaient à la hauteur de la puissance littéraire de Claude Vignon, de la poésie de Nathan, de la finesse de La Palférine, du coup d’œil financier de Couture, de l’esprit de Bixiou, du calcul de Finot, de la profondeur de Maxime et du génie de Léon de Lora.

Madame Schontz, qui tenait à paraître jeune et belle, s’arma d’une toilette comme savent en faire ces sortes de femmes. Ce fut une pèlerine en guipure d’une finesse aranéide, une robe de velours bleu dont le fin corsage était boutonné d’opales, et une coiffure à bandeaux luisants comme de l’ébène. Madame Schontz devait sa célébrité de jolie femme à l’éclat et à la fraîcheur d’un teint blanc et chaud comme celui des créoles, à cette figure pleine de détails spirituels, de traits nettement dessinés et fermes dont le type le plus célèbre fut offert si longtemps jeune par la comtesse Merlin, et qui peut-être est particulier aux figures méridionales. Malheureusement la petite madame Schontz tendait à l’embonpoint depuis que sa vie était devenue heureuse et calme. Le cou, d’une rondeur séduisante, commençait à s’empâter ainsi que les épaules. On se repaît en France si principalement de la tête des femmes, que les belles têtes font longtemps vivre les corps déformés.

— Ma chère enfant, dit Maxime en entrant et en embrassant madame Schontz au front, Rochefide a voulu me faire voir votre nouvel établissement où je n’étais pas encore venu ; mais c’est presque en harmonie avec ses quatre cent mille francs de rente… Eh bien, il s’en fallait de cinquante qu’il ne les eût, quand il vous a connue, et en moins de cinq ans vous lui avez fait gagner ce qu’une autre, une Antonia, une Malaga, Cadine ou Florentine lui auraient mangé.

— Je ne suis pas une fille, je suis une artiste ! dit madame Schontz avec une espèce de dignité. J’espère bien finir, comme dit la comédie, par faire souche d’honnêtes gens…

— C’est désespérant, nous nous marions tous, reprit Maxime en se jetant dans un fauteuil au coin du feu. Me voilà bientôt à la veille de faire une comtesse Maxime.

— Oh ! comme je voudrais la voir ?… s’écria madame Schontz. Mais permettez-moi, dit-elle, de vous présenter monsieur Claude Vignon. — Monsieur Claude Vignon, monsieur de Trailles !…

— Ah ! c’est vous qui avez laissé Camille Maupin, l’aubergiste de la littérature, aller dans un couvent ?… s’écria Maxime. Après vous, Dieu !… Je n’ai jamais reçu pareil honneur. Mademoiselle des Touches vous a traité, monsieur, en Louis XIV

— Et voilà comme on écrit l’histoire !… répondit Claude Vignon, ne savez-vous pas que sa fortune a été employée à dégager les terres de monsieur du Guénic ?… Si elle savait que Calyste est à son ex-amie… (Maxime poussa le pied au critique en lui montrant monsieur de Rochefide)… elle sortirait de son couvent, je crois, pour le lui arracher.

— Ma foi, Rochefide, mon ami, dit Maxime en voyant que son avertissement n’avait pas arrêté Claude Vignon, à ta place, je rendrais à ma femme sa fortune, afin qu’on ne crût pas dans le monde qu’elle s’attaque à Calyste par nécessité.

— Maxime a raison, dit madame Schontz en regardant Arthur qui rougit excessivement. Si je vous ai gagné quelques mille francs de rentes, vous ne sauriez mieux les employer. J’aurai fait le bonheur de la femme et du mari, en voilà un chevron !…

— Je n’y avais jamais pensé, répondit le marquis ; mais on doit être gentilhomme avant d’être mari.

— Laisse-moi te dire quand il sera temps d’être généreux, dit Maxime.

— Arthur ! dit Aurélie, Maxime a raison. Vois-tu, mon bon homme, nos actions généreuses sont comme les actions de Couture, dit-elle en regardant à la glace pour voir quelle personne arrivait, il faut les placer à temps.

Couture était suivi de Finot. Quelques instants après, tous les convives furent réunis dans le beau salon bleu et or de l’hôtel Schontz ; tel était le nom que les artistes donnaient à leur auberge depuis que Rochefide l’avait achetée à sa Ninon II. En voyant entrer La Palférine qui vint le dernier, Maxime alla vers lui, l’attira dans l’embrasure d’une croisée et lui remit les vingt billets de banque.

— Surtout, mon petit, ne les ménage pas, dit-il avec la grâce particulière aux mauvais sujets.

— Il n’y a que vous pour savoir ainsi les doubler !… répondit La Palférine.

— Es-tu décidé ?

— Puisque je prends, répondit le jeune comte avec hauteur et raillerie.

— Eh bien, Nathan, que voici, te présentera dans deux jours chez madame la marquise de Rochefide, lui dit-il à l’oreille.

La Palférine fit un bond en entendant le nom.

— Ne manque pas de te dire amoureux-fou d’elle ; et, pour ne pas éveiller de soupçons, bois du vin, des liqueurs à mort ! Je vais dire à Aurélie de te mettre à côté de Nathan. Seulement, mon petit, il faudra maintenant nous rencontrer tous les soirs, sur le boulevard de la Madeleine, à une heure du matin, toi pour me rendre compte de tes progrès, moi pour te donner des instructions.

— On y sera, mon maître… dit le jeune comte en s’inclinant.

— Comment nous fais-tu dîner avec un drôle habillé comme un premier garçon de restaurant ? demanda Maxime à l’oreille de madame Schontz en lui désignant du Ronceret.

— Tu n’as donc jamais vu l’Héritier ? Du Ronceret d’Alençon.

— Monsieur, dit Maxime à Fabien, vous devez connaître mon ami d’Esgrignon ?

— Il y a longtemps que Victurnien ne me connaît plus, répondit Fabien ; mais nous avons été très liés dans notre première jeunesse.

Le dîner fut un de ceux qui ne se donnent qu’à Paris, et chez ces grandes dissipatrices, car elles surprennent les gens les plus difficiles. Ce fut à un souper semblable, chez une courtisane belle et riche comme madame Schontz, que Paganini déclara n’avoir jamais fait pareille chère chez aucun souverain, ni bu de tels vins chez aucun prince, ni entendu de conversation si spirituelle, ni vu reluire de luxe si coquet.

Maxime et madame Schontz rentrèrent dans le salon les premiers, vers dix heures, en laissant les convives qui ne gazaient plus les anecdotes et qui se vantaient leurs qualités en collant leurs lèvres visqueuses au bord des petits verres sans pouvoir les vider.

— Eh bien, ma petite, dit Maxime, tu ne t’es pas trompée, oui, je viens pour tes beaux yeux, il s’agit d’une grande affaire, il faut quitter Arthur ; mais je me charge de te faire offrir deux cent mille francs par lui.

— Et pourquoi le quitterais-je, ce pauvre homme ?

— Pour te marier avec cet imbécile venu d’Alençon exprès pour cela. Il a été déjà juge, je le ferai nommer président à la place du père de Blondet qui va sur quatre-vingt-deux ans ; et, si tu sais mener ta barque, ton mari deviendra député. Vous serez des personnages et tu pourras enfoncer madame la comtesse du Bruel…

— Jamais ! dit madame Schontz, elle est comtesse.

— Est-il d’étoffe à devenir comte ?…

— Tiens, il a des armes, dit Aurélie en cherchant une lettre dans un magnifique cabas pendu au coin de sa cheminée et la présentant à Maxime, qu’est-ce que cela veut dire ? voilà des peignes.

— Il porte coupé au un d’argent à trois peignes de gueules ; deux et un, entrecroisés à trois grappes de raisin de pourpre tigées et feuillées de sinople, un et deux ; au deux, d’azur à quatre plumes d’or posées en fret, avec servir pour devise et le casque d’écuyer. C’est pas grand’chose, ils ont été anoblis sous Louis XV, ils ont eu quelque grand-père mercier, la ligne maternelle a fait fortune dans le commerce des vins, et le du Ronceret anobli devait être greffier… Mais, si tu réussis à te défaire d’Arthur, les du Ronceret seront au moins barons, je te le promets, ma petite biche. Vois-tu, mon enfant, il faut te faire mariner pendant cinq ou six ans en province si tu veux enterrer la Schontz dans la présidente… Ce drôle t’a jeté des regards dont les intentions étaient claires, tu le tiens…

— Non, répondit Aurélie, à l’offre de ma main, il est resté, comme les eaux-de-vie dans le bulletin de Bourse, très-calme.

— Je me charge de le décider, s’il est gris… Va voir où ils en sont tous…

— Ce n’est pas la peine d’y aller, je n’entends plus que Bixiou qui fait une de ses charges sans qu’on l’écoute ; mais je connais mon Arthur, il se croit obligé d’être poli avec Bixiou ; et, les yeux fermés, il doit le regarder encore.

— Rentrons, alors !…

— Ah ! çà ! dans l’intérêt de qui travaillerai-je, Maxime ? demanda tout à coup madame Schontz.

— De madame de Rochefide, répondit nettement Maxime, il est impossible de la rapatrier avec Arthur tant que tu le tiendras ; il s’agit pour elle d’être à la tête de sa maison et de jouir de quatre cent mille francs de rentes !

— Elle ne me propose que deux cent mille francs ?… J’en veux trois cent, puisqu’il s’agit d’elle. Comment, j’ai eu soin de son moutard et de son mari, je tiens sa place en tout, et elle lésinerait avec moi ! Tiens, mon cher, j’aurais alors un million. Avec ça, si tu me promets la présidence du tribunal d’Alençon, je pourrai faire ma tête en madame du Ronceret…

— Ça va, dit Maxime.

— M’embêtera-t-on dans cette petite ville-là !… s’écria philosophiquement Aurélie. J’ai tant entendu parler de cette province-là par d’Esgrignon et par la Val-Noble, que c’est comme si j’y avais déjà vécu.

— Et si je t’assurais l’appui de la noblesse ?…

— Ah ! Maxime, tu m’en diras tant !… Oui, mais le pigeon refuse l’aile…

— Et il est bien laid avec sa peau de prune, il a des soies au lieu de favoris, il a l’air d’un marcassin, quoiqu’il ait des yeux d’oiseau de proie. Ça fera le plus beau président du monde. Sois tranquille, dans dix minutes il te chantera l’air d’Isabelle au quatrième acte de Robert le Diable : « Je suis à tes genoux !… » mais tu te charges de renvoyer Arthur à ceux de Béatrix…

— C’est difficile, mais à plusieurs on y parviendra…

Vers dix heures et demie, les convives rentrèrent au salon pour prendre le café. Dans les circonstances où se trouvaient madame Schontz, Couture et du Ronceret, il est facile d’imaginer quel effet dut alors produire sur l’ambitieux Normand la conversation suivante que Maxime eut avec Couture dans un coin et à mi-voix pour n’être entendu de personne, mais que Fabien écouta.

— Mon cher, si vous voulez être sage, vous accepterez dans un département éloigné la Recette-générale que madame de Rochefide vous fera donner ; le million d’Aurélie vous permettra de déposer votre cautionnement, et vous vous séparerez de biens en l’épousant. Vous deviendrez député si vous savez bien mener votre barque, et la prime que je veux pour vous avoir sauvé, ce sera votre vote à la chambre.

— Je serai toujours fier d’être un de vos soldats.

— Ah ! mon cher, vous l’avez échappé belle ! Figurez-vous qu’Aurélie s’était amourachée de ce Normand d’Alençon, elle demandait qu’on le fît baron, président du tribunal de sa ville et officier de la Légion-d’Honneur. Mon imbécile n’a pas su deviner la valeur de madame Schontz, et vous devez votre fortune à un dépit ; aussi ne lui donnez pas le temps de réfléchir. Quant à moi, je vais mettre les fers au feu.

Et Maxime quitta Couture au comble du bonheur, en disant à La Palférine : — Veux-tu que je t’emmène, mon fils ?…

À onze heures Aurélie se trouvait entre Couture, Fabien et Rochefide. Arthur dormait dans une bergère, Couture et Fabien essayaient de se renvoyer sans y parvenir. Madame Schontz termina cette lutte en disant à Couture un : — À demain, mon cher ?… qu’il prit en bonne part.

— Mademoiselle, dit Fabien tout bas, quand vous m’avez vu songeur à l’offre que vous me faisiez indirectement, ne croyez pas qu’il y eût chez moi la moindre hésitation ; mais vous ne connaissez pas ma mère, et jamais elle ne consentirait à mon bonheur…

— Vous avez l’âge des sommations respectueuses, mon cher, répondit insolemment Aurélie. Mais, si vous avez peur de maman, vous n’êtes pas mon fait.

— Joséphine ! dit tendrement l’Héritier en passant avec audace la main droite autour de la taille de madame Schontz, j’ai cru que vous m’aimiez ?

— Après ?

— Peut-être pourrait-on apaiser ma mère et obtenir plus que son consentement.

— Et comment ?

— Si vous voulez employer votre crédit…

— À te faire créer baron, officier de la Légion-d’Honneur, président du tribunal, mon fils ? n’est-ce pas… Écoute, j’ai tant fait de choses dans ma vie que je suis capable de la vertu ! Je puis être une brave femme, une femme loyale, et remorquer très haut mon mari ; mais je veux être aimée par lui sans que jamais un regard, une pensée, soit détourné de mon cœur, pas même en intention… Ça te va-t-il ?… Ne te lie pas impudemment, il s’agit de ta vie, mon petit.

— Avec une femme comme vous, je tope sans voir, dit Fabien enivré par un regard autant qu’il l’était de liqueurs des îles.

— Tu ne te repentiras jamais de cette parole, mon bichon, tu seras pair de France… Quant à ce pauvre vieux, reprit-elle en regardant Rochefide qui dormait, d’aujourd’hui, n, i, ni, c’est fini !

Ce fut si joli, si bien dit, que Fabien saisit madame Schontz et l’embrassa, par un mouvement de rage et de joie où la double ivresse de l’amour et du vin cédait à celle du bonheur et de l’ambition.

— Songe, mon cher enfant, dit-elle, à te bien conduire dès à présent avec ta femme, ne fais pas l’amoureux, et laisse-moi me retirer convenablement de mon bourbier. Et Couture, qui se croit riche et receveur général !

— J’ai cet homme en horreur, dit Fabien, je voudrais ne plus le voir.

— Je ne le recevrai plus, répondit la courtisane d’un petit air prude. Maintenant que nous sommes d’accord, mon Fabien, va-t’en, il est une heure.

Cette petite scène donna naissance, dans le ménage d’Aurélie et d’Arthur, jusqu’alors si complétement heureux, à la phase de la guerre domestique déterminée au sein de tous les foyers par un intérêt secret chez un des conjoints. Le lendemain même Arthur s’éveilla seul, et trouva madame Schontz froide comme ces sortes de femmes savent se faire froides.

— Que s’est-il donc passé cette nuit ? demanda-t-il en déjeunant et regardant Aurélie.

— C’est comme ça, dit-elle, à Paris. On s’est endormi par un temps humide, le lendemain les pavés sont secs et tout est si bien gelé qu’il y a de la poussière ; voulez-vous une brosse ?…

— Mais qu’as-tu, ma chère petite ?

— Allez trouver votre grande bringue de femme…

— Ma femme ?… s’écria le pauvre marquis.

— N’ai-je pas deviné pourquoi vous m’avez amené Maxime ?… Vous voulez vous réconcilier avec madame de Rochefide qui peut-être a besoin de vous pour un moutard indiscret… Et moi, que vous dites si fine, je vous conseillais de lui rendre sa fortune !… Oh ! je conçois votre plan ! au bout de cinq ans, monsieur est las de moi. Je suis bien en chair, Béatrix est bien en os, ça vous changera. Vous n’êtes pas le premier à qui je connais le goût des squelettes. Votre Béatrix se met bien d’ailleurs et vous êtes de ces hommes qui aiment des porte-manteaux. Puis, vous voulez faire renvoyer monsieur du Guénic. C’est un triomphe !… Ça vous posera bien. Parlera-t-on de cela, vous allez être un héros !

Madame Schontz n’avait pas arrêté le cours de ses railleries à deux heures après midi, malgré les protestations d’Arthur. Elle se dit invitée à dîner. Elle engagea son infidèle à se passer d’elle aux Italiens, elle allait voir une première représentation à l’Ambigu-Comique et y faire connaissance avec une femme charmante, madame de La Baudraye, une maîtresse à Lousteau. Arthur proposa, pour preuve de son attachement éternel à sa petite Aurélie et de son aversion pour sa femme, de partir le lendemain même pour l’Italie et d’y aller vivre maritalement à Rome, à Naples, à Florence, au choix d’Aurélie, en lui offrant une donation de soixante mille francs de rentes.

— C’est des giries tout cela, dit-elle. Cela ne vous empêchera pas de vous raccommoder avec votre femme, et vous ferez bien.

Arthur et Aurélie se quittèrent sur ce dialogue formidable, lui pour aller jouer et dîner au club, elle pour s’habiller et passer la soirée en tête-à-tête avec Fabien.

Monsieur de Rochefide trouva Maxime au club, et se plaignit, en homme qui sentait arracher de son cœur une félicité dont les racines y tenaient à toutes les fibres. Maxime écouta les doléances du marquis comme les gens polis savent écouter, en pensant à autre chose.

— Je suis homme de bon conseil en ces sortes de matières, mon cher, lui répondit-il. Eh bien, tu fais fausse route en laissant voir à Aurélie combien elle t’est chère. Laisse-moi te présenter à madame Antonia. C’est un cœur à louer. Tu verras la Schontz devenir bien petit garçon… elle a trente-sept ans, ta Schontz, et madame Antonia n’a pas plus de vingt-six ans ! et quelle femme ! elle n’a pas l’esprit que dans la tête, elle !… C’est d’ailleurs mon élève. Si madame Schontz reste sur les ergots de sa fierté, sais-tu ce que cela voudra dire ?…

— Ma foi, non.

— Qu’elle veut peut-être se marier, et alors rien ne pourra l’empêcher de te quitter. Après six ans de bail, elle en a bien le droit, cette femme… Mais, si tu voulais m’écouter, il y a mieux à faire. Ta femme aujourd’hui vaut mille fois mieux que toutes les Schontz et toutes les Antonia du quartier Saint-Georges. C’est une conquête difficile ; mais elle n’est pas impossible, et maintenant elle te rendrait heureux comme un Orgon ! Dans tous les cas, il faut, si tu ne veux pas avoir l’air d’un niais, venir ce soir souper chez Antonia.

— Non, j’aime trop Aurélie, je ne veux pas qu’elle ait la moindre chose à me reprocher.

— Ah ! mon cher, quelle existence tu te prépares !… s’écria Maxime.

— Il est onze heures, elle doit être revenue de l’Ambigu, dit Rochefide en sortant.

Et il cria rageusement à son cocher d’aller à fond de train rue de La Bruyère.

Madame Schontz avait donné des instructions précises, et monsieur put entrer absolument comme s’il était en bonne intelligence avec madame ; mais, avertie de l’entrée au logis de monsieur, madame s’arrangea pour faire entendre à monsieur le bruit de la porte du cabinet de toilette qui se ferma comme se ferment les portes quand les femmes sont surprises. Puis, dans l’angle du piano, le chapeau de Félicien oublié à dessein fut très maladroitement repris par la femme de chambre, dans le premier moment de conversation entre monsieur et madame.

— Tu n’es pas allée à l’Ambigu, mon petit ?

— Non, mon cher, j’ai changé d’avis, j’ai fait de la musique.

— Qui donc est venu te voir ?… dit le marquis avec bonhomie en voyant emporter le chapeau par la femme de chambre.

— Mais personne.

Sur cet audacieux mensonge, Arthur baissa la tête, il passait sous les fourches caudines de la Complaisance. L’amour véritable a de ces sublimes lâchetés. Arthur se conduisait avec madame Schontz comme Sabine avec Calyste, comme Calyste avec Béatrix.

En huit jours, il se fit une métamorphose de larve en papillon chez le jeune, spirituel et beau Charles-Édouard, comte Rusticoli de La Palférine, le héros de la Scène intitulée Un Prince de la Bohême (voir les Scènes de la vie Parisienne), ce qui dispense de faire ici son portrait et de peindre son caractère. Jusqu’alors il avait misérablement vécu, comblant ses déficits par une audace à la Danton ; mais il paya ses dettes, puis il eut, selon le conseil de Maxime, une petite voiture basse, il fut admis au Jockey-club, au club de la rue de Grammont, il devint d’une élégance supérieure ; enfin il publia dans le Journal des Débats une nouvelle qui lui valut en quelques jours une réputation comme les auteurs de profession ne l’obtiennent pas après plusieurs années de travaux et de succès, car il n’y a rien de violent à Paris comme ce qui doit être éphémère. Nathan, bien certain que le comte ne publierait jamais autre chose, fit un tel éloge de ce gracieux et impertinent jeune homme chez madame de Rochefide, que Béatrix aiguillonnée par la lecture de cette nouvelle manifesta le désir de voir ce jeune roi des truands de bon ton.

— Il sera d’autant plus enchanté de venir ici, répondit Nathan, que je le sais épris de vous à faire des folies.

— Mais il les a toutes faites, m’a-t-on dit.

— Toutes, non, répondit Nathan, il n’a pas encore fait celle d’aimer une honnête femme.

Six jours après le complot ourdi sur le boulevard des Italiens entre Maxime et le séduisant comte Charles-Édouard, ce jeune homme à qui la nature avait donné sans doute par raillerie une figure délicieusement mélancolique, fit sa première invasion au nid de la colombe de la rue de Chartres, qui, pour cette réception, prit une soirée où Calyste était obligé d’aller dans le monde avec sa femme. Lorsque vous rencontrerez La Palférine ou quand vous arriverez au Prince de la Bohême, dans le troisième Livre de cette longue histoire de nos mœurs, vous concevrez parfaitement le succès obtenu dans une seule soirée par cet esprit étincelant, par cette verve inouïe, surtout si vous vous figurez le bien-jouer du cornac qui consentit à le servir dans ce début. Nathan fut bon camarade, il fit briller le jeune comte, comme un bijoutier montrant une parure à vendre en fait scintiller les diamants. La Palférine se retira discrètement le premier, il laissa Nathan et la comtesse ensemble, en comptant sur la collaboration de l’auteur célèbre, qui fut admirable. En voyant la marquise abasourdie, il lui mit le feu dans le cœur par des réticences qui remuèrent en elle des fibres de curiosité qu’elle ne se connaissait pas. Nathan fit entendre ainsi que l’esprit de La Palférine n’était pas tant la cause de ses succès auprès des femmes que sa supériorité dans l’art d’aimer, et il le grandit démesurément.

C’est ici le lieu de constater un nouvel effet de cette grande loi des Contraires qui détermine beaucoup de crises du cœur humain et qui rend raison de tant de bizarreries, qu’on est forcé de la rappeler quelquefois, tout aussi bien que la loi des Similaires. Les courtisanes, pour embrasser tout le sexe féminin qu’on baptise, qu’on débaptise et rebaptise à chaque quart de siècle, conservent toutes au fond de leur cœur un florissant désir de recouvrer leur liberté, d’aimer purement, saintement et noblement un être auquel elles sacrifient tout (Voir Splendeurs et Misères des Courtisanes). Elles éprouvent ce besoin antithétique avec tant de violence, qu’il est rare de rencontrer une de ces femmes qui n’ait pas aspiré plusieurs fois à la vertu par l’amour. Elles ne se découragent pas malgré d’affreuses tromperies. Au contraire, les femmes contenues par leur éducation, par le rang qu’elles occupent, enchaînées par la noblesse de leur famille, vivant au sein de l’opulence, portant une auréole de vertus, sont entraînées, secrètement bien entendu, vers les régions tropicales de l’amour. Ces deux natures de femmes si opposées ont donc au fond du cœur, l’une un petit désir de vertu, l’autre ce petit désir de libertinage que J.-J. Rousseau le premier a eu le courage de signaler. Chez l’une, c’est le dernier reflet du rayon divin qui n’est pas encore éteint ; chez l’autre, c’est le reste de notre boue primitive. Cette dernière griffe de la bête fut agacée, ce cheveu du diable fut tiré par Nathan avec une excessive habileté. La marquise se demanda sérieusement si jusqu’à présent elle n’avait pas été la dupe de sa tête, si son éducation était complète. Le vice ?… c’est peut-être le désir de tout savoir.

Le lendemain, Calyste parut à Béatrix ce qu’il était, un loyal et parfait gentilhomme, mais sans verve ni esprit. À Paris, un homme spirituel est un homme qui a de l’esprit comme les fontaines ont de l’eau, car les gens du monde et les Parisiens en général sont spirituels ; mais Calyste aimait trop, il était trop absorbé pour apercevoir le changement de Béatrix et la satisfaire en déployant de nouvelles ressources ; il parut très pâle au reflet de la soirée précédente, et ne donna pas la moindre émotion à l’affamée Béatrix. Un grand amour est un crédit ouvert à une puissance si vorace, que le moment de la faillite arrive toujours. Malgré la fatigue de cette journée, la journée où une femme s’ennuie auprès d’un amant, Béatrix frissonna de peur en pensant à une rencontre entre La Palférine, le successeur de Maxime de Trailles, et Calyste, homme de courage sans forfanterie. Elle hésita donc à revoir le jeune comte ; mais ce nœud fut tranché par un fait décisif. Béatrix avait pris un tiers de loge aux Italiens, dans une loge obscure du rez-de-chaussée, afin de ne pas être vue. Depuis quelques jours Calyste enhardi conduisait la marquise et se tenait dans cette loge derrière elle, en combinant leur arrivée assez tard pour qu’ils ne fussent aperçus par personne. Béatrix sortait une des premières de la salle avant la fin du dernier acte, et Calyste l’accompagnait de loin en veillant sur elle, quoique le vieil Antoine vînt chercher sa maîtresse. Maxime et La Palférine étudièrent cette stratégie inspirée par le respect des convenances, par ce besoin de cachoterie qui distingue les idolâtres de l’éternel Enfant, et aussi par une peur qui oppresse toutes les femmes autrefois les constellations du monde et que l’amour a fait choir de leur rang zodiacal. L’humiliation est alors redoutée comme une agonie plus cruelle que la mort ; mais cette agonie de la fierté, cette avanie, que les femmes restées à leur rang dans l’Olympe jettent à celles qui en sont tombées, eut lieu dans les plus affreuses conditions par les soins de Maxime. À une représentation de la Lucia qui finit, comme on sait, par un des plus beaux triomphes de Rubini, madame de Rochefide qu’Antoine n’était pas venu prévenir arriva par son couloir au péristyle du théâtre dont les escaliers étaient encombrés de jolies femmes étagées sur les marches ou groupées en bas en attendant que leur domestique annonçât leur voiture. Béatrix fut reconnue par tous les yeux à la fois, elle excita dans tous les groupes des chuchotements qui firent rumeur. En un clin d’œil la foule se dissipa, la marquise resta seule comme une pestiférée. Calyste n’osa pas, en voyant sa femme sur un des deux escaliers, aller tenir compagnie à la réprouvée, et Béatrix lui jeta, mais en vain, par un regard trempé de larmes, à deux fois, une prière de venir près d’elle. En ce moment La Palférine, élégant, superbe, charmant, quitta deux femmes, vint saluer la marquise et causer avec elle.

— Prenez mon bras et sortez fièrement, je saurai trouver votre voiture, lui dit-il.

— Voulez-vous finir la soirée avec moi ? lui répondit-elle en montant dans sa voiture et lui faisant place près d’elle.

La Palférine dit à son groom : « Suis la voiture de madame ! » et monta près de madame de Rochefide à la stupéfaction de Calyste, qui resta planté sur ses deux jambes comme si elles fussent devenues de plomb, car ce fut pour l’avoir aperçu pâle et blême que Béatrix fit signe au jeune comte de monter près d’elle. Toutes les colombes sont des Robespierre à plumes blanches. Trois voitures arrivèrent rue de Chartres avec une foudroyante rapidité, celle de Calyste, celle de La Palférine, celle de la marquise.

— Ah ! vous voilà ?… dit Béatrix en entrant dans son salon appuyée sur le bras du jeune comte et y trouvant Calyste dont le cheval avait dépassé les deux autres équipages.

— Vous connaissez donc monsieur ? demanda rageusement Calyste à Béatrix.

— Monsieur le comte de La Palférine me fut présenté par Nathan il y a dix jours, répondit Béatrix, et vous monsieur, vous me connaissez depuis quatre ans…

— Et je suis prêt, madame, dit Charles-Édouard, à faire repentir jusque dans ses petits-enfants madame la marquise d’Espard, qui la première s’est éloignée de vous…

— Ah ! c’est elle !… cria Béatrix : je lui revaudrai cela.

— Pour vous venger, il faudrait reconquérir votre mari, mais je suis capable de vous le ramener, dit le jeune homme à l’oreille de la marquise.

La conversation ainsi commencée alla jusqu’à deux heures du matin sans que Calyste, dont la rage fut sans cesse refoulée par des regards de Béatrix, eût pu lui dire deux mots à part. La Palférine, qui n’aimait pas Béatrix, fut d’une supériorité de bon goût, d’esprit et de grâce égale à l’infériorité de Calyste qui se tortillait sur les meubles comme un ver coupé en deux, et qui par trois fois se leva pour souffleter La Palférine. La troisième fois que Calyste fit un bond vers son rival, le jeune comte lui dit un : — « Souffrez-vous, monsieur le baron ?… » qui fit asseoir Calyste sur une chaise, et il y resta comme un terme. La marquise conversait avec une aisance de Célimène, en feignant d’ignorer que Calyste fût là. La Palférine eut la suprême habileté de sortir sur un mot plein d’esprit en laissant les deux amants brouillés.

Ainsi, par l’adresse de Maxime, le feu de la discorde flambait dans le double ménage de monsieur et de madame de Rochefide. Le lendemain, en apprenant le succès de cette scène par La Palférine au Jockey-club où le jeune comte jouait au wisk avec succès, il alla rue de La Bruyère, à l’hôtel Schontz, savoir comment Aurélie menait sa barque.

— Mon cher, dit madame Schontz en riant à l’aspect de Maxime, je suis au bout de tous mes expédients, Rochefide est incurable. Je finis ma carrière de galanterie en m’apercevant que l’esprit y est un malheur.

— Explique-moi cette parole ?…

— D’abord, mon cher ami, j’ai tenu mon Arthur pendant huit jours au régime des coups de pied dans les os des jambes, des scies les plus patriotiques et de tout ce que nous connaissons de plus désagréable dans notre métier. — « Tu es malade, me disait-il avec une douceur paternelle, car je ne t’ai fait que du bien, et je t’aime à l’adoration. — Vous avez un tort, mon cher, lui ai-je dit, vous m’ennuyez. — Eh ! bien, n’as-tu pas pour t’amuser les gens les plus spirituels et les plus jolis jeunes gens de Paris ? » m’a répondu ce pauvre homme. J’ai été collée. Là, j’ai senti que je l’aimais.

— Ah ! dit Maxime.

— Que veux-tu ? c’est plus fort que nous, on ne résiste pas à ces façons-là. J’ai changé la pédale. J’ai fait des agaceries à ce sanglier judiciaire, à mon futur tourné comme Arthur en mouton, je l’ai fait rester là sur la bergère de Rochefide, et je l’ai trouvé bien sot. Me suis-je ennuyée ?… il fallait bien avoir là Fabien pour me faire surprendre avec lui…

— Eh bien ! s’écria Maxime, arrive donc ?… Voyons, quand Rochefide t’a eu surprise ?…

— Tu n’y es pas, mon bonhomme. Selon tes instructions, les bans sont publiés, notre contrat se griffonne, ainsi Notre-Dame-de-Lorette n’a rien à redire. Quand il y a promesse de mariage, on peut bien donner des arrhes… En nous surprenant, Fabien et moi, le pauvre Arthur s’est retiré sur la pointe des pieds jusque dans la salle à manger, et il s’est mis à faire — « broum ! broum ! » en toussaillant et heurtant beaucoup de chaises. Ce grand niais de Fabien, à qui je ne peux pas tout dire, a eu peur…

Voilà, mon cher Maxime, à quel point nous en sommes…

Arthur me verrait deux, un matin en entrant dans ma chambre, il est capable de me dire : — Avez-vous bien passé la nuit, mes enfants ?

Maxime hocha la tête et joua pendant quelques instants avec sa canne.

— Je connais ces natures-là, dit-il. Voici comment il faut t’y prendre, il n’y a plus qu’à jeter Arthur par la fenêtre et à bien fermer la porte. Tu recommenceras ta dernière scène avec Fabien ?…

— En voilà une corvée, car enfin le sacrement ne m’a pas encore donné sa vertu…

— Tu t’arrangeras pour échanger un regard avec Arthur quand il te surprendra, dit Maxime en continuant ; s’il se fâche, tout est dit. S’il fait encore broum ! broum ! c’est encore bien mieux fini…

— Comment ?…

— Hé bien ! tu te fâcheras, tu lui diras : — « Je me croyais aimée, estimée ; mais vous n’éprouvez plus rien pour moi ; vous n’avez pas de jalousie. » Tu connais la tirade. « Dans ce cas-là, Maxime (fais-moi intervenir) tuerait son homme sur le coup. (Et pleure !) Et Fabien, lui (fais-lui honte en le comparant à Fabien), Fabien que j’aime, Fabien tirerait un poignard pour vous le plonger dans le cœur. Ah ! voilà aimer ! Aussi, tenez, adieu, bonsoir, reprenez votre hôtel, j’épouse Fabien, il me donne son nom, lui ! il foule aux pieds sa vieille mère. » Enfin, tu…

— Connu ! connu ! je serai superbe ! s’écria madame Schontz. Ah ! Maxime, il n’y aura jamais qu’un Maxime, comme il n’y a eu qu’un de Marsay.

— La Palférine est plus fort que moi, répondit modestement le comte de Trailles, il va bien.

— Il a de la langue, mais tu as du poignet et des reins ! En as-tu supporté ? en as-tu peloté ? dit la Schontz.

— La Palférine a tout, il est profond et instruit ; tandis que je suis ignorant, répondit Maxime. J’ai vu Rastignac qui s’est entendu sur-le-champ avec le Garde-des-Sceaux, Fabien sera nommé président, et officier de la Légion d’honneur après un an d’exercice.

— Je me ferai dévote ! répondit madame Schontz en accentuant cette phrase de manière à obtenir un signe d’approbation de Maxime.

— Les prêtres valent mieux que nous, repartit Maxime.

— Ah ! vraiment ? demanda madame Schontz. Je pourrai donc rencontrer des gens à qui parler en province. J’ai commencé mon rôle. Fabien a déjà dit à sa mère que la grâce m’avait éclairée, et il a fasciné la bonne femme de mon million et de la présidence ; elle consent à ce que nous demeurions chez elle, elle a demandé mon portrait et m’a envoyé le sien : si l’Amour le regardait il en tomberait… à la renverse ! Va-t’en, Maxime, ce soir je vais exécuter mon pauvre homme, ça me fend le cœur.

Deux jours après, en s’abordant sur le seuil de la maison du Jockey-club, Charles-Édouard dit à Maxime : — C’est fait ! Ce mot, qui contenait tout un drame horrible, épouvantable, accompli souvent par vengeance, fit sourire le comte de Trailles.

— Nous allons entendre les doléances de Rochefide, dit Maxime, car vous avez touché but ensemble, Aurélie et toi ! Aurélie a mis Arthur à la porte, et il faut maintenant le chambrer, il doit donner trois cent mille francs à madame du Ronceret et revenir à sa femme ; nous allons lui prouver que Béatrix est supérieure à Aurélie.

— Nous avons bien dix jours devant nous, dit finement Charles-Édouard, et en conscience ce n’est pas trop ; car maintenant que je connais la marquise, le pauvre homme sera joliment volé.

— Comment feras-tu, lorsque la bombe éclatera ?

— On a toujours de l’esprit quand on a le temps d’en chercher, je suis surtout superbe en me préparant.

Les deux joueurs entrèrent ensemble dans le salon et trouvèrent le marquis de Rochefide vieilli de deux ans, il n’avait pas mis son corset, il était sans son élégance, la barbe longue.

— Eh bien ! mon cher marquis ?… dit Maxime.

— Ah ! mon cher, ma vie est brisée…

Arthur parla pendant dix minutes et Maxime l’écouta gravement : il pensait à son mariage qui se célébrait dans huit jours.

— Mon cher Arthur, je t’avais donné le seul moyen que je connusse de garder Aurélie, et tu n’as pas voulu…

— Lequel ?

— Ne t’avais-je pas conseillé d’aller souper chez Antonia ?

— C’est vrai… Que veux-tu ? j’aime… et toi, tu fais l’amour comme Grisier fait des armes.

— Écoute, Arthur, donne-lui trois cent mille francs de son petit hôtel, et je te promets de te trouver mieux qu’elle… Je te parlerai de cette belle inconnue plus tard, je vois d’Ajuda qui veut me dire deux mots.

Et Maxime laissa l’homme inconsolable pour aller au représentant d’une famille à consoler.

— Mon cher, dit l’autre marquis à l’oreille de Maxime, la duchesse est au désespoir, Calyste a fait faire secrètement ses malles, il a pris un passe-port. Sabine veut suivre les fugitifs, surprendre Béatrix et la griffer. Elle est grosse, et ça prend la tournure d’une envie assez meurtrière, car elle est allée acheter publiquement des pistolets.

— Dis à la duchesse que madame de Rochefide ne partira pas, et que dans quinze jours tout sera fini. Maintenant, d’Ajuda, ta main ? Ni toi, ni moi, nous n’avons jamais rien dit, rien su ! nous admirerons les hasards de la vie !…

— La duchesse m’a déjà fait jurer sur les saints évangiles et sur la croix de me taire.

— Tu recevras ma femme dans un mois d’ici…

— Avec plaisir.

— Tout le monde sera content, répondit Maxime. Seulement, préviens la duchesse d’une circonstance qui va retarder de six semaines son voyage en Italie, je te dirai quoi plus tard.

— Qu’est-ce !… dit d’Ajuda qui regardait La Palférine.

— Le mot de Socrate avant de partir : nous devons un coq à Esculape, répondit La Palférine sans sourciller.

Pendant dix jours, Calyste fut sous le poids d’une colère d’autant plus invincible qu’elle était doublée d’une véritable passion. Béatrix éprouvait cet amour si brutalement, mais si fidèlement dépeint à la duchesse de Grandlieu par Maxime de Trailles. Peut-être n’existe-t-il pas d’êtres bien organisés qui ne ressentent cette terrible passion une fois dans le cours de leur vie. La marquise se sentait domptée par une force supérieure, par un jeune homme à qui sa qualité n’imposait pas, qui, tout aussi noble qu’elle, la regardait d’un œil puissant et calme, et à qui ses plus grands efforts de femme arrachaient à peine un sourire d’éloge. Enfin, elle était opprimée par un tyran qui ne la quittait jamais sans la laisser pleurant, blessée et se croyant des torts. Charles-Édouard jouait à madame de Rochefide la comédie que madame de Rochefide jouait depuis six mois à Calyste. Béatrix, depuis l’humiliation publique reçue aux Italiens, n’était pas sortie avec monsieur du Guénic de cette proposition :

— Vous m’avez préféré le monde et votre femme, vous ne m’aimez donc pas. Si vous voulez me prouver que vous m’aimez, sacrifiez-moi votre femme et le monde. Abandonnez Sabine, et allons vivre en Suisse, en Italie, en Allemagne !

S’autorisant de ce dur ultimatum, elle avait établi ce blocus que les femmes dénoncent par de froids regards, par des gestes dédaigneux et par leur contenance de place forte. Elle se croyait délivrée de Calyste, elle pensait que jamais il n’oserait rompre avec les Grandlieu. Laisser Sabine à qui mademoiselle des Touches avait laissé sa fortune, n’était-ce pas se vouer à la misère ? Mais Calyste, devenu fou de désespoir, avait secrètement pris un passe-port, et prié sa mère de lui faire passer une somme considérable. En attendant cet envoi de fonds, il surveillait Béatrix, en proie à toute la fureur d’une jalousie bretonne. Enfin, neuf jours après la fatale communication faite au club par La Palférine à Maxime, le baron, à qui sa mère avait envoyé trente mille francs, accourut chez Béatrix avec l’intention de forcer le blocus, de chasser La Palférine et de quitter Paris avec son idole apaisée. Ce fut une de ces alternatives terribles où les femmes qui ont conservé quelque peu de respect d’elles-mêmes s’enfoncent à jamais dans les profondeurs du vice, mais d’où elles peuvent revenir à la vertu. Jusque-là madame de Rochefide se regardait comme une femme vertueuse au cœur de laquelle il était tombé deux passions ; mais adorer Charles-Édouard et se laisser aimer par Calyste, elle allait perdre sa propre estime ; car, là où commence le mensonge, commence l’infamie. Elle avait donné des droits à Calyste, et nul pouvoir humain ne pouvait empêcher le Breton de se mettre à ses pieds et de les arroser des larmes d’un repentir absolu. Beaucoup de gens s’étonnent de l’insensibilité glaciale sous laquelle les femmes éteignent leurs amours ; mais si elles n’effaçaient point ainsi le passé, la vie serait sans dignité pour elles, elles ne pourraient jamais résister à la privauté fatale à laquelle elles se sont une fois soumises. Dans la situation entièrement neuve où elle se trouvait, Béatrix eût été sauvée si La Palférine fût venu ; mais l’intelligence du vieil Antoine la perdit.

En entendant une voiture qui arrêtait à la porte, elle dit à Calyste : — Voilà du monde ! et elle courut afin de prévenir un éclat.

Antoine, en homme prudent, dit à Charles-Édouard qui ne venait pas pour autre chose que pour entendre cette parole : — Madame la marquise est sortie !

Quand Béatrix apprit de son vieux domestique la visite du jeune comte et la réponse faite, elle dit : « — C’est bien ! » et rentra dans son salon en se disant : — « Je me ferai religieuse ! »

Calyste, qui s’était permis d’ouvrir la fenêtre, aperçut son rival.

— Qui donc est venu ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas, Antoine est encore en bas.

— C’est La Palférine…

— Cela pourrait être…

— Tu l’aimes, et voilà pourquoi tu me trouves des torts, je l’ai vu !…

— Tu l’as vu !…

— J’ai ouvert la fenêtre…

Béatrix tomba comme morte sur son divan. Alors elle transigea pour avoir un lendemain ; elle remit le départ à huit jours sous prétexte d’affaires, et se jura de défendre sa porte à Calyste si elle pouvait apaiser La Palférine, car tels sont les épouvantables calculs et les brûlantes angoisses que cachent ces existences sorties des rails sur lesquels roule le grand convoi social.

Lorsque Béatrix fut seule, elle se trouva si malheureuse, si profondément humiliée, qu’elle se mit au lit : elle était malade ; le combat violent qui lui déchirait le cœur lui parut avoir une réaction horrible, elle envoya chercher le médecin ; mais, en même temps, elle fit remettre chez La Palférine la lettre suivante, où elle se vengea de Calyste avec une sorte de rage.

« Mon ami, venez me voir, je suis au désespoir. Antoine vous a renvoyé quand votre arrivée eût mis fin à l’un des plus horribles cauchemars de ma vie en me délivrant d’un homme que je hais, et que je ne reverrai plus jamais, je l’espère. Je n’aime que vous au monde, et je n’aimerai plus que vous, quoique j’aie le malheur de ne pas vous plaire autant que je le voudrais… »

Elle écrivit quatre pages qui, commençant ainsi, finissaient par une exaltation beaucoup trop poétique pour être typographiée, mais où Béatrix se compromettait tant qu’elle la termina par : « Suis-je assez à ta merci ? Ah ! rien ne me coûtera pour te prouver combien tu es aimé. » Et elle signa, ce qu’elle n’avait jamais fait ni pour Calyste ni pour Conti.

Le lendemain, à l’heure où le jeune comte vint chez la marquise, elle était au bain ; Antoine le pria d’attendre. À son tour, il fit renvoyer Calyste, qui, tout affamé d’amour, vint de bonne heure, et qu’il regarda par la fenêtre au moment où il remontait en voiture désespéré.

— Ah ! Charles, dit la marquise en entrant dans son salon, vous m’avez perdue !…

— Je le sais bien, madame, répondit tranquillement La Palférine. Vous m’avez juré que vous n’aimiez que moi, vous m’avez offert de me donner une lettre dans laquelle vous écririez les motifs que vous auriez de vous tuer, afin qu’en cas d’infidélité je pusse vous empoisonner sans avoir rien à craindre de la justice humaine, comme si des gens supérieurs avaient besoin de recourir au poison pour se venger. Vous m’avez écrit : Rien ne me coûtera pour te prouver combien tu es aimé !… Eh ! bien, je trouve une contradiction dans ce mot ! Vous m’avez perdue ! avec cette fin de lettre… Je saurai maintenant si vous avez eu le courage de rompre avec du Guénic…

— Eh bien ! tu t’es vengé de lui par avance, dit-elle en lui sautant au cou. Et, de cette affaire-là, toi et moi nous sommes liés à jamais…

— Madame, répondit froidement le prince de la Bohême, si vous me voulez pour ami, j’y consens ; mais à des conditions…

— Des conditions ?

— Oui, des conditions que voici. Vous vous réconcilierez avec monsieur de Rochefide, vous recouvrerez les honneurs de votre position, vous reviendrez dans votre bel hôtel de la rue d’Anjou, vous y serez une des reines de Paris : vous le pourrez en faisant jouer à Rochefide un rôle politique et en mettant dans votre conduite l’habileté, la persistance que madame d’Espard a déployée. Voilà la situation dans laquelle doit être une femme à qui je fais l’honneur de me donner…

— Mais vous oubliez que le consentement de monsieur de Rochefide est nécessaire.

— Oh ! chère enfant ! répondit La Palférine, nous vous l’avons préparé, je lui ai engagé ma foi de gentilhomme que vous valiez toutes les Schontz du quartier Saint-Georges, et vous me devez compte de mon honneur…

Pendant huit jours tous les jours, Calyste alla chez Béatrix dont la porte lui fut refusée par Antoine, qui prenait une figure de circonstance pour dire : « Madame la marquise est dangereusement malade. » De là, Calyste courait chez La Palférine dont le valet de chambre répondait : « Monsieur le comte est à la chasse ! » Chaque fois le Breton laissait une lettre pour La Palférine.

Le neuvième jour Calyste, assigné par un mot de La Palférine pour une explication, le trouva, mais en compagnie de Maxime de Trailles, à qui le jeune roué voulait donner sans doute une preuve de son savoir-faire en le rendant témoin de cette scène.

— Monsieur le baron, dit tranquillement Charles-Édouard, voici les six lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, elles sont saines et entières, elles n’ont pas été décachetées, je savais d’avance ce qu’elles pouvaient contenir en apprenant que vous me cherchiez partout, depuis le jour que je vous ai regardé par la fenêtre quand vous étiez à la porte d’une maison où la veille j’étais à la porte quand vous étiez à la fenêtre. J’ai pensé que je devais ignorer des provocations malséantes. Entre nous, vous avez trop de bon goût pour en vouloir à une femme de ce qu’elle ne vous aime plus. C’est un mauvais moyen de la reconquérir que de chercher querelle au préféré. Mais, dans la circonstance actuelle, vos lettres étaient entachées d’un vice radical, d’une nullité, comme disent les avoués. Vous avez trop de bon sens pour en vouloir à un mari de reprendre sa femme. Monsieur de Rochefide a senti que la situation de la marquise était sans dignité. Vous ne trouverez plus madame de Rochefide rue de Chartres, mais bien à l’hôtel de Rochefide, dans six mois, l’hiver prochain. Vous vous êtes jeté fort étourdiment au milieu d’un raccommodement entre époux que vous avez provoqué vous-même en ne sauvant pas à madame de Rochefide l’humiliation qu’elle a subie aux Italiens. En sortant de là, Béatrix, à qui j’avais porté déjà quelques propositions amicales de la part de son mari, me prit dans sa voiture et son premier mot fut alors : — Allez chercher Arthur !…

— Oh ! mon Dieu !… s’écria Calyste, elle avait raison, j’avais manqué de dévouement.

— Malheureusement, monsieur, ce pauvre Arthur vivait avec une de ces femmes atroces, la Schontz, qui, depuis longtemps, se voyait d’heure en heure sur le point d’être quittée. Madame Schontz, qui, sur la foi du teint de Béatrix, nourrissait le désir de se voir un jour marquise de Rochefide, est devenue enragée en trouvant ses châteaux en Espagne à terre, elle a voulu se venger d’un seul coup de la femme et du mari ! Ces femmes-là, monsieur, se crèvent un œil pour en crever deux à leur ennemi ; la Schontz, qui vient de quitter Paris, en a crevé six !… Et si j’avais eu l’imprudence d’aimer Béatrix, cette Schontz en aurait crevé huit. Vous devez vous être aperçu que vous avez besoin d’un oculiste…

Maxime ne put s’empêcher de sourire au changement de figure de Calyste qui devint pâle en ouvrant alors les yeux sur sa situation.

— Croiriez-vous, monsieur le baron, que cette ignoble femme a donné sa main à l’homme qui lui a fourni les moyens de se venger ?… Oh ! les femmes !… Vous comprenez maintenant pourquoi Béatrix s’est renfermée avec Arthur pour quelques mois à Nogent-sur-Marne où ils ont une délicieuse petite maison, ils y recouvreront la vue. Pendant ce séjour, on va remettre à neuf leur hôtel où la marquise veut déployer une splendeur princière. Quand on aime sincèrement une femme si noble, si grande, si gracieuse, victime de l’amour conjugal au moment où elle a le courage de revenir à ses devoirs, le rôle de ceux qui l’adorent comme vous l’adorez, qui l’admirent comme je l’admire, est de rester ses amis quand on ne peut plus être que cela… Vous voudrez bien m’excuser si j’ai cru devoir prendre monsieur le comte de Trailles pour témoin de cette explication ; mais je tenais beaucoup à être net en tout ceci. Quant à moi, je veux surtout vous dire que si j’admire madame de Rochefide comme intelligence, elle me déplaît souverainement comme femme.

— Voilà donc comment finissent nos plus beaux rêves, nos amours célestes ! dit Calyste abasourdi par tant de révélations et de désillusionnements.

— En queue de poisson, s’écria Maxime. Je ne connais pas de premier amour qui ne se termine bêtement. Ah ! monsieur le baron, tout ce que l’homme a de céleste ne trouve d’aliment que dans le ciel !… Voilà ce qui nous donne raison à nous autres roués. Moi, j’ai beaucoup creusé cette question-là, monsieur ; et, vous le voyez, je suis marié d’hier, je serai fidèle à ma femme, et je vous engage à revenir à madame du Guénic… dans trois mois. Ne regrettez pas Béatrix, c’est le modèle de ces natures vaniteuses, sans énergie, coquettes par gloriole, c’est madame d’Espard sans sa politique profonde, la femme sans cœur et sans tête, étourdie dans le mal. Madame de Rochefide n’aime qu’elle ; elle vous aurait brouillé sans retour avec madame du Guénic, et vous eût planté là sans remords ; enfin, c’est incomplet pour le vice comme pour la vertu.

— Je ne suis pas de ton avis, Maxime, dit La Palférine, elle sera la plus délicieuse maîtresse de maison de Paris.

Calyste ne sortit pas sans avoir échangé des poignées de main avec Charles-Édouard et Maxime de Trailles, en les remerciant de ce qu’ils l’avaient opéré de ses illusions.

Trois jours après la duchesse de Grandlieu, qui n’avait pas vu sa fille Sabine depuis la matinée où cette conférence avait eu lieu, survint un matin et trouva Calyste au bain, Sabine auprès de lui travaillait à des ornements nouveaux pour la nouvelle layette.

— Eh bien ! que vous arrive-t-il donc, mes enfants ? demanda la bonne duchesse.

— Rien que de bon, ma chère maman, répondit Sabine qui leva sur sa mère des yeux rayonnant de bonheur, nous avons joué la fable des deux pigeons ! voilà tout.

Calyste tendit la main à sa femme et la lui serrant si tendrement en lui jetant un regard si éloquent, qu’elle dit à l’oreille de la duchesse : — Je suis aimée, ma mère, et pour toujours !

1838-1844.