Bérard - La résurrection d’Homère, 1930/1

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La Résurrection d’Homère

Volume 1

Au Temps des héros
1e édition, 1930
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PRÉFACE

Au printemps de 1888, une rencontre de hasard me mit en présence des héros homériques. Membre de l’École française d’Athènes, je fouillais en Arcadie les ruines de Mantinée et recherchais le tombeau d’Épaminondas sur le champ de bataille voisin ; le Joanne de la Grèce romaine, Pausanias, était mon guide : il me conduisit sur la colline où les Arcadiens, nous dit-il, plaçaient l’étrange aventure de Pénélope et du dieu Pan. Il en est résulté pour moi quarante et une années d’études odysséennes.

De mai 1888 à décembre 1929, — sauf les cinq années de la grande angoisse (1914-1919), — il est peu de jours où je n’aie pas consacré plusieurs heures à ces études. J’en ai publié les résultats derniers en douze volumes qui, malgré leur technologie, ont trouvé des lecteurs, même en dehors des érudits et des hellénisants.

Dans les trois volumes de l’Odyssée, Poésie homérique, j’ai tâché de donner une édition critique et une traduction en français du XXe siècle de ce texte traditionnel, dont les trouvailles de manuscrits grecs en Égypte et de monuments préhelléniques en Crète et en Grèce ont renouvelé la connaissance et doivent renouveler la compréhension.

Dans les trois volumes de l’Introduction à l’Odyssée, je me suis efforcé de légitimer, une à une, les nouveautés, plus apparentes que réelles, qui pouvaient surprendre le lecteur de mon édition et traduction : choix et orthographe des mots, suppressions et corrections de vers, répartition de la « Poésie » unitaire en poèmes ou drames séparés et en épisodes dialogués, etc.

Dans les deux volumes des Phéniciens et l’Odyssée, j’ai voulu dresser le tableau complet de l’histoire et des navigations au Levant, depuis les origines les plus lointaines jusqu’à l’apparition de ces premiers des Hellènes qui portaient le nom d’Achéens et qui devinrent les héros de l’épopée.

Les Phéniciens tenaient le grand rôle en cette Méditerranée préhellénique : vassaux ou alliés, courtiers ou correspondants de l’Égypte et de la Chaldée, ces Sémites de Tyr, de Sidon et de Byblos avaient installé leurs comptoirs et leurs colonies sur tout le pourtour des îles et des terres égéennes. Leur influence remontait au IIIe, peut-être même au IVe millénaire avant J.-C. ; elle fut souveraine durant le second, de 1600 à 1200 environ. Il est impossible de rien comprendre aux habitudes, aux techniques et théories, à la vie, à la langue de la Grèce achéenne, si l’on ne fait pas d’abord la part de ces éducateurs, de leurs enseignements en toutes matières et de leurs apports en toutes marchandises.

Dans les quatre volumes des Navigations d’Ulysse, j’ai traité de la géographie et de l’histoire des pays achéens, étudié l’apparition des héros dans les eaux levantines, leur descente et leur installation en Grèce, leurs royaumes et principautés de Thessalie, du Péloponnèse et des Iles, leur vie matérielle sur terre et sur mer, leurs manoirs, leurs flottes, leurs voyages, croisières et aventures tant sur les côtes civilisées du Levant qu’en cette mer des merveilles et des monstres, qui s’enfonçait au couchant d’Ithaque et d’où le seul Ulysse était jamais revenu : étape par étape, j’ai suivi le fils de Laerte chez les Kikones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, Circé, les Sirènes, de Charybde en Skylla et chez Calypso : je l’ai ramené de Calypso à Nausicaa et de Nausicaa à Pénélope.

On trouvera dans ces douze volumes la preuve détaillée, minutieuse de chacune de mes assertions. Je crois avoir poussé jusqu’à l’extrême et peut-être au delà le souci de ne jamais produire mes conclusions sans l’exposé le plus complet de mes considérants.

Je voudrais aujourd’hui m’adresser au grand public et lui soumettre en une sorte de résumé mes opinions et conceptions sur les poèmes homériques, tout particulièrement sur l’Odyssée. J’écarterai tout appareil d’érudition, toute démonstration et discussion. Je procéderai par affirmations aussi brèves et nettes que je pourrai les formuler : après quarante années d’analyse, mon maître Fustel de Coulanges m’aurait concédé cette journée de synthèse.

Nous assistons, depuis vingt ans, à la résurrection d’Homère. L’érudition germanique du XIXe siècle, mise au service du romantisme, avait dépecé, supprimé cet ancêtre de toute notre poésie. La science du XXe siècle est en train d’en rétablir la statue au seuil du temple commun des littératures occidentales. J’ai connu le temps où le dernier du ridicule pour un homérisant était de croire à l’existence d’un auteur dont on lisait les ouvrages. On est aujourd’hui le dernier des ignorants si l’on ose mettre en doute que l’Iliade et l’Odyssée, de leur premier vers au dernier, ont été rédigées par le Poète aveugle.

Le ridicule et l’ignorance sont, assurément, de grands maux. Il en est de pires : « Ce qui distingue à jamais l’Hellène du Barbare, disait Hérodote, c’est qu’il fut toujours raisonnant et dégagé de crédulité sotte ». Les Barbares de l’Epire, — les prédécesseurs de nos Albanais, — prenaient pour la voix de l’oracle le son de leurs marmites : « A Dodone, des marmites en grand nombre sont rangées à côté l’une de l’autre : vient-on à toucher la première, toutes se mettent à résonner à la suite », ἐν Δοδώνῃ (c’est la seule citation grecque que je ferai en ce volume) πολλῶν παρ’ ἀλλήλων κειμένων λεϐήτων, εἴ τις ἕνος ἅψεται, φασὶν ἐκ διαδοχῆς πάντας ἠχεῖν. Je suis allé jadis à Dodone. Mais voici quarante ans que j’en suis revenu.

Janvier 1930.
I
CALENDRIER HOMÉRIQUE

Depuis un siècle et demi, Homère est en proie à tous les artisans d’histoire ancienne et générale, de critique littéraire et philologique, de mythologie, d’archéologie et même de sociologie : des milliers de dissertations et d’ouvrages scientifiques ont soulevé la controverse sur chaque épisode, chaque vers, — on peut dire : chaque mot, — de l’Iliade et de l’Odyssée ; authenticité, longueur et disposition des épisodes, légitimité et teneur des vers, orthographe et lecture des mots, vocabulaire et versification, ensemble et détail, fond et forme, il n’est pas un recoin, pas un abord des deux poèmes homériques, qui ne soit devenu un champ de fouilles ou de bataille pour les deux écoles d’homérisants que les temps modernes ont mises aux prises, l’une croyant à l’existence d’Homère, à l’unité et à la vénérable antiquité de chacun de ses poèmes, l’autre niant ces deux dogmes de l’ancienne foi.

Tant de travaux ne nous ont rien appris sur l’existence du Poète et l’époque où il vécut, selon les uns, où il ne fut créé, suivant les autres, que par la fantaisie de ses soi-disant disciples et descendants. Mais nous pouvons dresser, désormais, comme en une sorte d’annuaire, la suite des changements par où ses œuvres ont passé dans les conceptions et l’estime de quelque cent générations.

X-IXe siècles (1000-800) avant J.-C. — Période homérique. Hérodote (II 53) écrivait vers l’an 450 avant notre ère : « Homère n’a vécu que quatre siècles avant moi ».

VIIIe-VIe siècles (800-550) avant J.-C. — Période ionienne. D’Arktinos de Milet, qui vivait vers 744, à Eugammon de Cyrène, qui vivait vers 560, les chanteurs (aèdes), « disciples d’Homère », qui vivaient dans les îles et sur les côtes de l’Asie-Mineure, composent les six poèmes, Kypria, Æthiopis, Petite Iliade, Sac d’Ilion, Retours et Télégonie, qui, avec l’Iliade et l’Odyssée, racontent toute la geste de Troie, depuis ses origines les plus lointaines jusqu’à la mort d’Ulysse. Soudés aux deux « Poésies homériques » (c’est le nom que les Grecs donnaient à l’Iliade et à l’Odyssée), ces six poèmes forment la chaîne continue du Cycle épique.

Les Homérides de Chios, descendants ou héritiers du Poète, conservent, développent, embellissent et, sans doute, rajeunissent les Poésies et en fournissent au monde grec le texte et les récitants (rhapsodes).

VI-IVe siècles (550-300) avant J.-C. — Période athénienne. Les lettrés et les commerçants athéniens, depuis Solon et Pisistrate jusqu’à Aristote, publient leurs éditions et copies d’Homère, qui s’installent au premier rang dans l’estime des Hellènes. Les livres d’Athènes se vendent dans toute la Méditerranée. Au concours des Panathénées, les rhapsodes doivent réciter les deux Poésies, d’un bout à l’autre, en suivant le texte et l’ordre établis dans l’exemplaire officiel de la ville. L’Iliade et l’Odyssée deviennent le manuel scolaire d’Athènes, puis de l’Hellade entière, l’encyclopédie de toute science et de toute sagesse, — la Bible des Grecs.

IIIe-IIe siècles avant J.-C. — Période alexandrine. Les trois grands Critiques d’Alexandrie, Zénodote (mort vers 260), Aristophane de Byzance (vivant vers 250) et Aristarque (né vers 215), publient, à un demi-siècle de distance environ les uns des autres, leurs trois éditions scientifiques d’Homère. Les Bibliothèques d’Alexandrie leur fournissent tous les moyens de comparaison et de choix entre les manuscrits qui circulent dans le monde hellénique et qui varient grandement les uns des autres, non seulement pour la correction, mais aussi par le contenu, surtout par le nombre des vers que les uns attribuent généreusement au Poète et que les autres lui refusent.

Les Alexandrins, les premiers, découpent chacune des deux Poésies en XXIV tranches, qu’ils appellent lettres, parce que ce découpage arbitraire n’est pour eux qu’un groupement de vers, numéroté suivant les XXIV lettres de leur alphabet, qui leur servent de chiffres. Les Latins disent ensuite livres ; les Modernes disent chants, et, depuis, ces mots impropres ont beaucoup contribué à répandre dans tout l’Occident l’idée la plus fausse sur la composition première des Poésies homériques et sur la nature même de l’épopée.

Jusqu’à nous, les éditeurs et traducteurs d’Homère ont conservé ce découpage artificiel et commercial : il n’était fait que pour la commodité du copiste et du lecteur antiques.

Cette répartition des vers entre les divers rouleaux de manuscrits facilitait la fabrication et la vente, suivant le désir du client, et permettait le renvoi aux Commentaires, dont les Alexandrins accompagnaient leurs éditions : la notation B 293, par exemple, nous permet encore un renvoi commode au vers 293 de la seconde lettre de l’Iliade.

On ne saurait trop dire et redire que les contemporains de Socrate et de Platon n’ont jamais lu un Homère ainsi disposé. C’est à l’école des Alexandrins que nous avons appris à lire Homère comme nous lirions la suite des tragédies de Corneille ou de Racine si, éditées bout à bout, elles étaient séparées, non plus en pièces, actes et scènes, mais en tomes, pour former deux douzaines de volumes.

Il faudrait que cette notion dominât désormais les études homériques : l’alphabet grec n’a compté XXIV lettres qu’à partir du ive siècle ; les Anciens se souvenaient — et nous voyons sur les inscriptions — que la « vieille écriture » des viiie-ve siècles ne comportait que 20 ou 22 lettres ; les lois d’Athènes n’ont adopté la « nouvelle orthographe » à 24 lettres que l’an 403 avant notre ère ; au temps de Périclès, ni l’Iliade ni l’Odyssée ne pouvait être disloquée en XXIV chants. Il faut donc rétablir la division organique en épisodes, qui prévalait encore dans l’Athènes des ve et ive siècles et que l’on peut restituer.

Les Alexandrins, d’autre part, s’efforçaient de « redresser », — de diorthoser, — le texte homérique pour le remettre, disaient-ils, en son état primitif. Les éditions de toute qualité, mais surtout les copies « vulgaires », avaient été envahies, par des vers « superflus » et des vers « bâtards ». Les premiers, authentiquement homériques, avaient été fastidieusement et inutilement répétés en des places où ils n’avaient que faire : on alléchait le client par l’annonce d’une édition « plus complète ». Les seconds étaient des vers apocryphes, que des faussaires avaient attribués au Poète et frauduleusement introduits dans le texte original.

Les Alexandrins expulsent de leurs Homère ceux des vers « bâtards » et « superflus », dont la sottise ou la maladresse fait scandale et ceux dont l’intrusion est cent fois prouvée par quelque irrégularité du fond ou de la forme. Mais ils conservent la plupart des autres vers surajoutés, même ceux qu’ils jugent les plus douteux, les plus indésirables : ils se contentent de les noter en marge de l’une de ces marques d’infamie qu’ils appellent « signes critiques ».

IIe siècle avant - Ier siècle après J.-C. — Période pergaméenne. Rivaux des Ptolémées, les Attales fondent la bibliothèque et l’université de Pergame, qui fournit de professeurs primaires (grammairiens) et de professeurs secondaires (rhéteurs) l’Asie-Mineure, Rome et tout l’Occident. L’école homérique de Pergame, dont Cratès est le grand nom (il vint à Rome vers 156 avant J.-C.), prend le contrepied d’Alexandrie : elle conserve ou rétablit la plupart des vers « bâtards » et « superflus », qu’il a plu aux générations antérieures d’introduire dans le texte ou qu’il plaît encore aux générations nouvelles d’y ajouter.

La « Vulgate » homérique, que les Romains reçoivent de Pergame, est donc encombrée de ces vers intrus, qui figurent encore aujourd’hui dans nos éditions scolaires et que nos grammairiens et rhéteurs admirent et défendent par les mêmes arguments esthétiques ou moraux, que faisaient valoir les disciples de Cratès.

IIe-Ve siècles après J.-C. — Période romaine. Il semble que, de Plutarque en Athénée, en Porphyre, en G. Choiroboscos, une décadence continue abaisse et réduit presque à néant les études homériques. Peut-être cette décadence nous apparaîtrait-elle moins profonde, si nous avions conservé les manuels et les éditions dont usaient alors les universités d’Athènes, d’Antioche et d’Alexandrie. Mais, dans tout l’Occident, l’exemple et la gloire de Virgile amènent une complète incompréhension d’Homère : on se figure les deux auteurs et les deux ouvrages comme des sortes de frères aîné et cadet ; les XII chants de l’épopée latine font croire à l’antiquité et à l’authenticité globales des XXIV « lettres » des Poésies homériques ; la comparaison des deux textes grec et latin semble accaparer d’abord l’attention des gens d’école ; puis, adoptée par le christianisme, l’épopée de Virgile devient le seul « livre » païen, en face des deux « livres » chrétiens, Bible et Évangile.

VIe-XIVe siècles après J.-C. — Période byzantine. Quelques auteurs et quelques ouvrages —, Photius et Suidas aux ixe et xe siècles, surtout J. Tzetzès et Eustathe au xiie, — attestent la renaissance des études homériques à Constantinople : le Poète reprend sa place souveraine dans l’éducation de la jeunesse. Les Poésies redeviennent, dans les écoles impériales, non seulement le manuel et modèle des scribes et écrivains, mais le code de recettes mondaines, où le candidat aux charges de la cour peut apprendre le beau ton et les règles du savoir-vivre, ainsi que les moyens de parvenir. Mais les commentateurs sans critique, sans grande science et sans aucune originalité, ne font que recopier ou résumer les théories et les notes des éditeurs antiques et en transmettre les plus étranges affirmations.
XVe-XVIe siècles après J.-C. — Période italienne. Dès le milieu du xive siècle, les relations religieuses de Byzance avec la papauté d’Avignon rétablissent les échanges d’idées et de textes entre les deux christianismes d’Orient et d’Occident. Puis les relations commerciales amènent en Italie nombre de manuscrits et de professeurs grecs. De Pétrarque (1360) à Poggio, le goût et la mode des études homériques se répandent : Florence en devient le centre ; le premier Homère imprimé y paraît en 1488, aux frais de B. et N. Nerili et de J. Acciajuoli, par les soins de D. Chalcocondyle. Venise donne ensuite les trois éditions des Aldes, (1504-1524), que suivent bientôt les éditions de Strasbourg, de Bâle, de Rome et des Estienne (1525-1566).

XVIIe et XVIIIe siècles après J.-C. — Période franco-anglaise. Dans le domaine homérique, comme dans la plupart des autres, les deux méthodes cartésienne et baconienne ouvrent l’ère de la science moderne.

Dès 1670, en ses Conjectures académiques ou Dissertation sur l’Iliade, Fr. Hédelin, abbé d’Aubignac, — « le fondateur de la haute critique homérique », disent aujourd’hui les philologues de langue allemande, — cherche à démontrer que l’Iliade et l’Odyssée sont, non pas des poèmes unitaires à la façon de l’Énéide, mais une double collection de chants séparés (d’Aubignac dit « cantiques »), qui étaient destinés, chacun, à une récitation particulière.

En 1713, R. Bentley fonde la critique littérale, en rétablissant dans le texte homérique la vieille lettre digamma que les Anciens avaient supprimée, puis oubliée, mais que les premiers alphabets grecs possédaient en la même place, où l’alphabet latin conserva le F, avec la même forme et la même valeur environ.

En 1778-1779, la « question homérique » est posée par une découverte qui fait grand bruit : le Français C. d’Ansse de Villoison retrouve à la Bibliothèque de Venise un manuscrit byzantin de l’Iliade, — le fameux Venetus A, — qui porte dans ses marges les signes critiques et les notes des Alexandrins : cet Homère, — écrit-il aussitôt, — est proprement le testament homérique de toute l’antiquité, l’Homerus variorum, l’Iliade munie de toutes les variantes qu’avaient pu lire dans le texte traditionnel les éditeurs d’Alexandrie et de Pergame. Villoison en conclut, — et, durant tout le xixe siècle, cette conclusion prévaudra, — que notre texte homérique est une sorte de terrain alluvial ou sédimentaire, dans lequel se sont empilées, accumulées, mêlées des couches de toutes dates et de toutes provenances.
Cette théorie de Villoison arrive juste au moment où la découverte de Tahiti et la publication d’Ossian (1760-1770) viennent de faire entrer dans l’étude des littératures les idées de J.-J. Rousseau et de Diderot : on croit à la prééminence des humanités primitives et de la vertu populaire sur les civilisations corruptrices ; il est entendu que l’humanité a traversé un « âge poétique », où elle ignorait l’écriture, mais chantait ses héros, comme l’oiseau chante le printemps ; les poètes primitifs ne sont que la « voix de leur peuple » ; les vieilles épopées surtout sont les œuvres anonymes du génie populaire ; ce n’est pas Homère, c’est le peuple ionien qui, par ses mille voix, a composé l’Iliade et l’Odyssée. XIXe siècle. — Période germanique. Les Prolegomena ad Homerum de Fr.-Aug. Wolf répandent en Allemagne ces idées françaises : l’école « historique » ou « critique » les adopte ; l’école « esthétique » les combat et, restée fidèle à la tradition gréco-romaine, continue de saluer en Homère le prince des poètes, le seul créateur des deux Poésies et de tous leurs épisodes. Jusqu’en 1890, environ, les critiques l’emportent sur les esthètes. A partir de 1890, un renouveau de la foi unitaire veut rendre au Poète ses ouvrages et sa gloire.
XXe siècle. — Période anglo-saxonne. Les universités anglaises et américaines remettent en honneur les plus orthodoxes des dogmes classiques, et les dociles universités d’Europe adoptent et exagèrent la mode d’outre-mer. En 1890, les Homeri Carmina de J. van Leeuwen et B. Mendes da Costa passaient pour le dernier produit de la science homérique : l’infaillible église des « critiques » demandait alors au catéchumène de renoncer à Homère, à son existence, à son œuvre, à la fraternité des deux Poésies et à l’unité de chacune… En 1917, l’Odyssea du même J. van Leeuwen est le code de l’« esthétique » nouvelle : Homère a existé ; il a écrit ; il a créé l’Iliade et l’Odyssée suivant des règles d’art que l’on peut retrouver, avec des recettes qu’il faut admirer dans la composition et dans le style ; tout n’est pas de Lui dans l’invention ; mais, sans Lui, rien ne serait dans la rédaction présente… Homère est ressuscité !

Le doute et même l’athéisme homérique étaient donc en 1890 les premiers devoirs de l’homérisant : la foi et l’amour sont aujourd’hui les seuls chemins, paraît-il, qui puissent nous ramener jusqu’à Lui. Deux sciences auxiliaires de l’histoire, — la philologie, par l’étude des textes, et l’archéologie, par l’étude des monuments, — ont depuis cinquante ans changé toutes les données de la « question homérique ». En aucun chapitre, je crois, des connaissances humaines, nos conceptions ne sont aujourd’hui plus contradictoires aux hypothèses qui firent loi pour les trois ou quatre générations précédentes.

Les trouvailles des archéologues ont ouvert devant nos yeux plusieurs dizaines de siècles antérieurs aux dates qui semblaient les plus lointaines, les plus fabuleuses de la tradition grecque, et elles ont renoué les relations intimes que les Anciens affirmaient avoir existé entre la Grèce des origines et la trimillénaire série des civilisations levantines : la première olympiade (776 av. J.-C.) et la fondation de Rome (753 av. J.-C.) semblaient naguère les plus fines pointes de l’aube européenne ; telle relique crétoise du Musée de Candie nous reporte aujourd’hui au xxxe siècle avant notre ère.

Pendant que les archéologues fouillaient à Troie, à Mycènes, à Tirynthe, etc. les manoirs de Priam, d’Agamemnon et des autres « fils des Achéens », pendant qu’ils retrouvaient à Cnossos, à Phaistos, à Mallia, etc.,

la Crète de Minos et de Pasiphaé,

les décombres des vieux bourgs égyptiens rendaient à nos philologues les manuscrits en fibres végétales, les papyri, sur lesquels les sujets des Ptolémées, après la conquête et l’hellénisation de l’Égypte, avaient fait lire les vers du Poète aux dix générations antérieures à l’ère chrétienne : jusqu’en 1860, nous n’avions guère que des manuscrits de Byzance sur parchemin, dont le plus vieux ne remontait pas plus haut que le xe siècle après J.-C., — donc au temps de nos premiers Capétiens ; — tels de nos papyri actuels remontent à la fin du quatrième siècle avant notre ère, et nous apportent un Homère antérieur de quelque douze ou treize cents ans à celui que Rome et Byzance nous avaient légué.
II
HOMÈRE ET L’ORIENT

Les conséquences de ces découvertes ont dépassé toute prévision : il est impossible désormais de lire, de traduire, d’éditer et d’illustrer les deux Poésies comme on le faisait il y a soixante ans encore.

Jusqu’en 1870, Anciens et Modernes avaient pris l’habitude de ne plus admirer, sous la magnificence du langage et la forme parfaite des vers, que la grandeur des sentiments, la beauté des récits, la vie et la poignante émotion des scènes. Les Modernes, surtout, regardaient comme inutile, puérile même, toute tentative de chercher un fond de vérité, une part, si minime qu’elle fût, de réalité dans ces narrations et ces descriptions que l’on tenait pour imaginaires d’un bout à l’autre.

Vers 1870, Schliemann osa proclamer que, les héros homériques ayant vécu, on en pouvait, on en devait retrouver les traces, les souvenirs, les ossements peut-être, aux lieux où le Poète avait fait régner ou combattre les fils d’Atrée et de Laerte. Schliemann, à Ithaque, ne fut pas heureux dans sa recherche du manoir d’Ulysse : faute d’avoir bien lu ou bien compris le texte odysséen, il s’en fut ouvrir ses tranchées en un lieu qui ne correspondait en rien aux données homériques ; il n’en rapporta aucun espoir de retrouver jamais le métier de Pénélope, la cabane du vieil Eumée ou le squelette du bon chien Argos.

Mais il eut un plein succès chez les héros de l’Iliade, avec le léger tort, sans doute, d’afficher une foi trop fanatique dans la valeur de ses trouvailles et d’attribuer à Agamemnon une mâchoire plus vieille de plusieurs siècles peut-être que l’époux de Clytemnestre. Cette foi néanmoins nous a valu un exemple que des disciples ou rivaux n’ont fait que suivre, quand ils nous ont rendu les reliques et les témoins de l’époque décrite par les Poésies. Nous savons désormais, nous voyons de nos yeux que cette première civilisation des Hellènes, — ou, pour l’appeler de son nom, cette civilisation des Achéens, — a réellement existé, et telle que les vers de l’Iliade et de l’Odyssée la font revivre, avec ses armes aux clous d’or, sa vaisselle en or, en argent et en vermeil, sa Mycènes « tout en or » et ses manoirs royaux où la sécurité et le confort le plus raffiné le disputaient au luxe le plus riche et à l’art le plus adroit.

Les vers du Poète en ont repris toute leur valeur de documents.

Les deux jeunes fils de Nestor et d’Ulysse, Pisistrate et Télémaque, « sur leur char aux brillantes couleurs », arrivent en ce manoir de Sparte où les accueille l’heureux Ménélas, redevenu le possesseur d’Hélène :

Leurs regards étonnés parcouraient la demeure du nourrisson de Zeus : car, sous les hauts plafonds du noble Ménélas, c’était comme un éclat de soleil et de lune. Lorsqu’ils eurent empli leurs yeux de ces merveilles, ils s’en furent au bain dans les cuves polies ; puis, baignés par la main des femmes, frottés d’huile, ayant vêtu la robe et le manteau de laine, ils revinrent auprès de Ménélas l’Atride s’asseoir en des fauteuils. Vint une chambrière qui, portant une aiguière en or, et du plus beau, leur donnait à laver sur un bassin d’argent et dressait devant eux une table polie. Vint la digne intendante : elle apportait le pain et le mit devant eux, et le blond Ménélas les invita du geste…

Pisistrate le Néléide a été élevé dans un pareil manoir : il a vu dès l’enfance de semblables merveilles chez son père Nestor, le doyen des rois achéens et le plus sage. Les archéologues ont retrouvé les tombes des ancêtres ou prédécesseurs de Nestor, dans la banlieue de l’antique Pylos, sa ville natale. Elles avaient été violées. Mais les vases brisés, qu’avaient laissés les pillards, attestent la richesse et les lointaines relations commerciales de cette ville de Nélée, qui, par la suite, fournit leurs dynasties royales aux villes achéo-ioniennes, — homériques, — de l’Asie-Mineure.

Télémaque, lui, n’est jamais encore sorti de son Ithaque ; il n’a rien vu du grand monde ; il ne peut pas cacher son étonnement ; il dit, penchant le front vers le fils de Nestor :

— Vois donc, fils de Nestor, cher ami de mon cœur ! sous ces plafonds sonores, vois les éclairs de l’or, de l’électron, du bronze, de l’argent, de l’ivoire !… Zeus a-t-il plus d’éclat au fond de son Olympe ?

Et voici qu’à ses yeux éblouis, il la voit apparaître, Elle, cette divine Hélène, dont on lui parle depuis l’enfance et dont l’immortelle beauté a survécu à vingt et trente années d’étranges aventures. La fille de Zeus et de Léda garde à cinquante ans bientôt la jeunesse et l’irrésistible charme d’une Diane de Poitiers… Elle entre dans la salle du festin, accompagnée de ses trois demoiselles de la chambre, Adrasté, Alkippé et Phylo :

Or, voici que sortant des parfums de sa chambre et de ses hauts lambris, Hélène survenait : on eût dit l’Artémis à la quenouille d’or. Adrasté avança une

chaise ouvragée qu’Alkippé recouvrit d’un doux carreau de laine, puis Phylo déposa la corbeille d’argent, un cadeau d’Alcandra, la femme de Polybe. C’était un habitant de la Thèbes d’Égypte, la ville où les maisons regorgent de richesses. Tandis qu’à Ménélas, Polybe avait donné deux baignoires d’argent et deux trépieds en or, avec dix talents d’or, Hélène avait reçu d’Alcandra, son épouse, des présents merveilleux : une quenouille d’or et, montée sur roulettes, la corbeille d’argent aux lèvres de vermeil, que venait d’apporter Phylo, la chambrière, et qu’emplissait le fil dévidé du fuseau ; dessus, était couchée la quenouille, chargée de laine purpurine.

Les trouvailles mycéniennes nous montrent la vérité ou la vraisemblance de cette description en tous ses détails : sur les ruines de Tirynthe, nous pourrions restaurer le manoir de Ménélas ou la résidence royale d’Alkinoos.

Ulysse allait entrer dans la noble demeure du roi Alkinoos ; il fit halte un instant. Que de trouble en son cœur, devant le seuil de bronze ! car, sous les hauts plafonds du fier Alkinoos, c’était comme un éclat de soleil et de lune ! Du seuil jusques au fond, deux murailles de bronze s’en allaient, déroulant leur frise d’émail bleu. Des portes d’or s’ouvraient dans l’épaisse muraille : les montants, sur le seuil de bronze, étaient d’argent ; sous le linteau d’argent, le corbeau était d’or et les deux chiens du bas, que l’art le plus adroit d’Héphaistos avait faits pour garder la maison du fier Alkinoos, étaient d’or et d’argent. Aux murs, des deux

côtés et du seuil jusqu’au fond, s’adossaient les fauteuils en ligne continue ; sur eux, étaient jetés de fins voiles tissés par la main des servantes.

C’est dans le rayonnement de ce décor, sur ce fond d’or, d’émail bleu, de tissus diaphanes, de blancs linons ou d’étoffes teintes en pourpre sombre, de broderies chatoyantes, de peintures éclatantes, de métallurgies rutilantes, que le Poète voyait vivre ses héros. Les éditeurs de notre xixe siècle, pour illustrer le texte homérique et le traduire aux yeux du lecteur, reproduisaient les sévères peintures sur vases que nous a laissées la Grèce classique et leurs tristes et plates couleurs. C’est aux mobiliers, fresques, bijoux, intailles, vases, armes et poignards, aux plus somptueux ouvrages de la Grèce mycénienne que nous pouvons aujourd’hui recourir en toute confiance.

Les Atrides et leurs vassaux ou alliés étaient bien plus loin de la pauvreté rustique et de la barbarie que ne purent l’être nos Dagobert et même nos Charlemagne : Diane de Poitiers aurait encore pu envier les bijoux, la pourpre, les robes et voiles, les parfums et fards dont, tour à tour, Pâris et Ménélas payèrent durant trente ans les sourires d’Hélène. Cette même Hélène pouvait se fournir librement à Thèbes du fameux népenthès, anesthésique et stupéfiant tout ensemble, dont elle endormait aussitôt la douleur ou les soucis de ses convives :

Soudain, elle jeta une drogue au cratère où l’on puisait à boire : cette drogue, calmant la douleur, la colère, dissolvait tous les maux ; une dose au cratère empêchait tout le jour quiconque en avait bu de verser une larme, quand bien même il aurait perdu ses père et mère, quand, de ses propres yeux, il aurait devant lui vu tomber sous le bronze un frère, un fils aimé !… Remède ingénieux dont la fille de Zeus avait eu le cadeau de la femme de Thon, Polydamna d’Égypte : la glèbe en ce pays produit avec le blé mille simples divers ; les uns sont des poisons, les autres, des remèdes ; pays de médecins les plus savants du monde…

C’est que, pour être des nouveaux-venus dans les terres et les eaux de l’Archipel, les Achéens n’en étaient pas moins les héritiers de quinze ou vingt siècles, durant lesquels les civilisations de l’Égypte, de la Chaldée et de l’Asie-Mineure avaient exercé leur influence sur les « Iles de la Très Verte », comme il est dit dans les inscriptions pharaoniques.

Les trouvailles crétoises font remonter les rapports entre l’Égypte et ces Iles à une antiquité sans fond : dès le IVe millénaire avant notre ère, les Crétois usent des mêmes coupes et urnes en pierre dure, diorite, porphyre, etc., et des mêmes sceaux que les pharaons Snofrou et Sahuré (3100-2900) ; un vase en syénite, trouvé à Cnossos, est même d’un modèle qui ne se rencontre que sur le Nil, aux temps pré-dynastiques ou sous les Ire et IIe dynasties (entre 4200 et 3000). La Crète demande ensuite à l’Égypte des VIe-XIIe dynasties (2800-2000) des vases d’argile, des perles de faïence, des cachets et des figurines ; elle exporte sur le Nil ses vases de Camarès dont les plus beaux exemplaires voisinent à Abydos avec des cylindres de Senousret III et d’Amenemhat III.

L’invasion de l’Égypte par les Bédouins, que l’on nomme Rois-Pasteurs, semble avoir interrompu quelque peu ces relations qu’atteste pourtant encore un cartouche du roi Khian (vers 1650) trouvé en Crète. Avec la XVIIIe dynastie (1580-1350), elles reprennent, plus intimes et plus fréquentes : il semble que, treize siècles avant les Ptolémées, qui feront la même besogne, vingt-deux siècles avant les Khalifes, qui la répèteront, trente-deux siècles avant Méhémet-Ali, qui l’entreprendra et la réussira un instant, les Pharaons annexent l’île de Crète à leur empire : leurs vassaux et tributaires de Phénicie y sont leurs agents politiques et leurs courtiers commerciaux.

L’histoire des pays grecs commence en ces xvie-xve siècles avant notre ère : les monuments égéens et mycéniens peuvent dès lors s’encadrer dans une chronologie, que nous rapportent les documents de l’Égypte et de la Grèce elle-même. Les sceaux d’Aménophis III et de sa reine Tii (1411-1380), trouvés à Chypre, à Rhodes, en Crète et à Mycènes, fournissent la première date certaine pour le plein essor de cette civilisation égéo-levantine, dont les Hellènes attribuaient l’apport à Minos, fils d’Europe la phénicienne, à Cadmos le tyrien et à Danaos l’égyptien, importateurs des lois écrites, de l’alphabet, du cheval, du char de guerre et du vaisseau à cinquante rameurs. La Chronique de Paros, gravée sur marbre vers 264 avant notre ère, fait arriver Cadmos et Danaos entre 1520 et 1500 ; elle date de 1430 le règne du premier Minos, de 1250 le règne du second, de 1220 la guerre de Troie et de 900 la naissance d’Homère.

Les Achéens apparaissent pour la première fois dans les inscriptions où le Pharaon Minephtah (1234-1224) célèbre ses victoires sur les barbares du Nord que les Pharaons appellent les Peuples de la Mer et qui, durant deux siècles, essaient d’envahir l’Égypte par terre et par mer : tels, les Turcs de notre xvie siècle ou tels, les Grecs d’Alexandre et les Perses de Cambyse dix-neuf et vingt-deux siècles avant les Turcs.

Des Achéens font partie de ces bandes de « Normands », que les monuments pharaoniques nous montrent pourvus de bateaux et de chars. Les plus anciens de ces bateaux ne sont encore que barques primitives, moins semblables à des navires de haute mer qu’à des pirogues de fleuve : tels, les troncs d’arbre creusés, les « bois d’un seul arbre », monoxyla, dont les Normands de la Baltique usaient encore aux viie-xe siècles après J.-C., dans leurs descentes des fleuves russes et leurs traversées de la mer Noire vers cette Byzance, qui, pour eux, était la capitale du monde.

Mais les Achéens, au voisinage et dans la clientèle des Phéniciens, puis durant leurs propres courses et expéditions vers l’Égypte, eurent bientôt acquis la propriété et le maniement des « longs-rameurs » à cinquante-deux hommes d’équipage, des « vaisseaux rapides » qui composaient les flottes de Tyr et de Sidon et dont les monuments égyptiens, dès le xve siècle avant notre ère, nous ont gardé l’image : tous les détails de la construction et du gréement correspondent aux données du « croiseur » homérique et de cette galère à cinquante rames que les Levantins, puis les Occidentaux reçurent des Phéniciens, que la Méditerranée tout entière de l’époque classique, du Moyen-Age et des temps modernes adopta durant trois mille ans et dont les derniers exemplaires figuraient encore dans les escadres de notre Louis XV.
Les chars achéens, de même, s’étaient rapidement transformés. Ils n’étaient à l’origine que le lourd et simple chariot du cultivateur ou du nomade : sur un essieu de bois et des roues de bois plein, une caisse en bois était traînée par une ou deux paires de bœufs et chargée des ustensiles, provisions, femmes et enfants de la tribu ; la Macédoine ottomane de notre xixe siècle avait encore ces arabas rustiques. Mais, dès le xiiie siècle avant J.-C., dès le xive peut-être, l’Achéen avait adopté le léger, rapide et métallique char de guerre, semblable de tous points aux chars de Pharaon, que nous décrit G. Maspero en son Histoire ancienne (II p. 215-218) :

L’armée de Pharaon s’était adjoint, depuis l’invasion des Pasteurs, une troupe nouvelle : la charrerie, qui répondait à peu près à notre cavalerie comme emploi tactique et comme efficacité. Les chars étaient, à l’origine, de provenance étrangère, asiatique. Mais les Égyptiens avaient appris à les fabriquer plus élégants, sinon plus solides que leurs modèles. La légèreté en était la qualité maîtresse : chaque homme devait pouvoir emporter le sien sur ses épaules…

Les Asiatiques s’installaient à trois sur un même char : les Égyptiens n’y montaient jamais que deux, le gendarme, sinni, qui combattait, et l’écuyer, gazana, qui maniait le bouclier pendant l’action… Le gendarme avait le pas sur l’écuyer, et tous deux se considéraient comme supérieurs au fantassin ; de fait, la charrerie

était, comme chez nous la cavalerie, l’arme aristocratique où les princes de la famille royale s’engageaient, ainsi que les nobles et leurs enfants. On ne s’aventurait pas volontiers sur le dos même du cheval, et ce n’était guère qu’au milieu d’un combat, lorsque le char était brisé, que l’on se décidait à enfourcher l’une des bêtes pour se tirer de la mêlée…

Est-ce de guerriers homériques ou de guerriers égyptiens que parle ainsi G. Maspero ? et tel vers homérique

Les chevaux de grand cœur s’envolaient vers la plaine

ne serait-il pas la traduction la plus exacte de telle représentation égyptienne d’un char en pleine course, dont les chevaux aux longs crins (selon l’épithète homérique) « s’envolent », les deux pieds de devant battant l’air ?

Venus sans doute de l’Europe continentale, ces Achéens étaient descendus dans la Grèce « pélasgique », à travers la Macédoine et la Thessalie : les siècles plus récents ont connu les descentes successives que l’Hellade ancienne et moderne vit s’abattre sur elle pour la piller, l’asservir, la dépeupler, en changer momentanément la race et en ruiner ou en abâtardir la civilisation ; tels, avant notre ère, les Doriens du xie siècle, les Perses du ve, les Macédoniens, Épirotes, Gaulois et Romains des ive-iie siècles, et tels, après J.-C., les Vandales et Goths des ive-Ve siècles, les Slaves et Valaques des viiie-IXe, les Français du XIIIe, les Turcs des xve-xvie et les Albanais des xviie-xviiie.

Parmi ces invasions et dominations successives, c’est à la principauté et à la féodalité de l’Achaïe française (1205-1463 après J.-C.) que ressemblent le plus la Grèce et la société achéennes de l’épopée.

La tradition grecque reportait la descente des Achéens à plusieurs générations avant la guerre de Troie, laquelle aurait pris place à la fin du xiiie siècle avant notre ère. Car les héros homériques, établis au pays des Pélasges (c’est le nom que les Anciens donnaient à la population de la Grèce préhellénique), ont une généalogie déjà longue ; ce sont des « fils d’Achéens », très fiers de ce titre qu’ils revendiquent et qui semble leur conférer une noblesse de sang divin et des privilèges de classe : ces seigneurs blonds, aux longs cheveux, ces « nourrissons de Zeus », « égaux aux dieux », et leurs femmes « divines » constituent en pays conquis, sur un peuple d’esclaves ou de tenanciers, une sorte de féodalité ou de chevalerie, si l’on prend le mot cheval dans le sens que lui donne l’épopée, — non pas bête de selle et de cavalerie, mais coursier de trait et de charrerie, le char étant la plus noble acquisition qu’aient faite l’Égypte des Pharaons, par l’entremise du monde syro-arabe, et la Grèce des Égéens et des Pélasges, par l’intermédiaire de l’Égypte ou de la Phénicie.

Établis depuis plusieurs générations en pays civilisé, ces « fils d’Achéens » ont été pris par leur conquête ; ils en continuent les usages et les arts ; ce ne sont plus les Francs de Clovis ; ce sont les Français de Louis IX ou, du moins, de la Chanson de Roland : ils ont adapté à leurs goûts et à leurs besoins l’héritage des civilisations antérieures.

L’étude de leurs royaumes, de leurs mœurs, de leur société et de leurs manoirs nous montre en eux, non plus une horde de barbares, mais une hiérarchie de gentilshommes, vassaux et suzerains, qui, liés par des intérêts solidaires et des traditions de famille, le sont aussi quelque peu par le sentiment d’un devoir commun envers la race et la terre achéennes ; la bonne et douce Argos (c’est le nom qu’ils donnent à tout notre Péloponnèse), « nourricière des chevaux » et des chevaliers, leur est devenue une patrie : sous Ilion, ils ne vont plus seulement au pillage, à la rafle du butin et des captives ; ils sont au service de la nation, si l’on peut dire, et presque à la croisade.
Au sommet de cette féodalité, trône, nominalement du moins, un « roi des rois », un empereur ou, plutôt, un « chef de guerre », kriegsherr, à la mode germanique, dont l’ancêtre venu de l’étranger, de l’Asie-Mineure, n’était pas, semble-t-il, de pur sang achéen, ni même de culture et de race helléniques : Agamemnon, fils d’Atrée, est le petit-fils de ce Pélops le Phrygien qu’un mariage avec une princesse achéenne avait établi en Argos, dans la seigneurie d’Élide : ses chevaux ailés et son char d’or en avaient fait la gloire et la fortune ; son renom et sa suzeraineté nominale s’étaient étendus sur toute l’« île » d’Argos, qui en devint l’« île de Pélops », le Péloponnèse des Anciens et des Modernes…

Il est probable que cette élévation de Pélops avait installé dans son Ile l’influence des modes, coutumes et inventions de son pays d’origine et de cette civilisation phrygienne, dont les inscriptions hittites d’Asie-Mineure semblent indiquer les relations avec les Achéens.

Égyptiens, Phéniciens et Hittites ont donc été les éducateurs de l’Achaïe, mais Égyptiens et Phéniciens surtout. Les héros de l’épopée conservent les relations les plus étroites avec cette Thèbes d’Égypte, « la ville où les maisons regorgent de richesses » et d’où le couple royal de Sparte a rapporté un si riche mobilier et de si beaux présents.
Le pouvoir de Pharaon et son empire thébain, grandement déchus après les dernières victoires de la XIXe dynastie, ont achevé de s’effondrer avec les malheurs de la XXe (1200-100 avant J.-C.). Thèbes néanmoins reste la cité la plus célèbre et la plus riche du monde ; cette « ville de l’or » attire encore les regards et les convoitises des Achéens, comme la Byzance dorée des porphyrogénètes attirera durant trois siècles les expéditions des Normands. Mais, comme Byzance plus tard, Thèbes est alors réduite à défendre son territoire, son passé, sa langue même, contre ces étrangers qui se présentent en amis, en alliés, en serviteurs, et qui la pénètrent pacifiquement ; elle est peuplée de Sémites, de Libyens, de Nègres, mercenaires, négociants, soldats, aventuriers, gens de sac et d’épée ou de traite et de magie, qui entrent dans l’armée et dans les bureaux de Pharaon et s’élèvent aux plus hauts emplois ; combien de Joseph ont ainsi conquis la confiance du Maître !

Combien de seigneurs achéens ont dû, avant et après Ménélas, « monter » et séjourner de longs mois, de longues années, dans cette capitale de la civilisation ! combien de corsaires, pirates et négriers achéens ont renouvelé les exploits de ces Peuples de la Mer, dont Minephtah (1234-1224) s’était flatté d’avoir détruit l’engeance et qui, tout au long de l’histoire ancienne et moderne, ont reparu aux bouches du Nil (de l’Égyptos, dit le poète odysséen), chaque fois qu’un protecteur étranger ou un solide pouvoir indigène n’était plus là pour les en écarter.

Au chant XV de l’Odyssée, Ulysse invente une histoire, dont les moindres mots pourraient être commentés soit par les inscriptions de Minephtah, soit par les récits de nos gens de Marseille, de Martigues et de Gonfaron, qui faisaient la « course » dans la Méditerranée à la franca, aux temps de nos Louis XIV et Louis XV… Ulysse se présente à Eumée comme un naufragé que la tempête a jeté sur les côtes d’Ithaque, un Crétois qui a servi sous Idoménée au siège de Troie et qui en était rentré sain et sauf :

Mais l’envie m’avait pris d’équiper des navires et d’aller en croisière, avec mes compagnons divins, dans l’Égyptos. J’équipe neuf vaisseaux, et les hommes affluent. Six jours, ces braves gens font bombance chez moi ; c’est moi qui, sans compter, fournissais les victimes, tant pour offrir aux dieux que pour servir à table. Le septième, on embarque et, des plaines de Crète, un bel et plein Borée nous emmène tout droit, comme au courant d’un fleuve : à bord, pas d’avaries ; ni maladie, ni mort ; on n’avait qu’à s’asseoir et qu’à laisser mener le vent et les pilotes. En cinq jours, nous gagnons le beau fleuve Égyptos.

Une fois arrivé, j’ordonne à tous mes braves de garder les vaisseaux sans bouger de la rive, tandis que j’envoyais des vigies sur les guettes ; mais, cédant à leur fougue et suivant leur envie, les voilà qui se ruent sur les champs merveilleux de ce peuple d’Égypte, les pillant, massacrant les hommes, ramenant les enfants et les femmes.

« Les voilà qui arrivent avec leur chef, — dit Minephtah dans une des inscriptions de Karnak. — Ils passent leur temps à combattre, pour rassasier leur panse chaque jour, et c’est pourquoi ils viennent au pays d’Égypte chercher leur subsistance. Leur intention est de s’y installer. La mienne est de les prendre comme des poissons sur le ventre… Leur chef est tout le portrait d’un chien (l’Odyssée dit « face de chien »), un homme ignoble, un fou ».

Malgré ce beau mépris pour leur chef, Minephtah hésite à marcher en personne contre ces bêtes fauves qui ne craignent ni les coups ni la mort ; il envoie seulement ses archers et ses chars :

Les archers de Sa Majesté firent rage six heures durant parmi les Barbares que l’on passa au tranchant du glaive. Alors leur chef eut peur. Son cœur défaillit. Il se mit à courir de toute la vitesse de ses jambes pour sauver sa vie.

Nos corsaires crétois subissent la même défaite :

Dès la pointe de l’aube, accourus à la voix, piétons et gens de char emplissent la campagne de bronze scintillant ; Zeus, le joueur de foudre, nous jette la panique, et pas un de mes gens n’a le cœur de tenir en regardant en face : nous étions, il est vrai, dans un cercle de mort. J’en vois périr beaucoup sous la pointe du bronze ; pour le travail forcé, on emmène le reste.

La foule aurait voulu qu’on les massacrât tous. Mais le roi sauve le capitaine qui s’est jeté à ses genoux. Il le prend sur son char. Il lui donne la vie et même la liberté…

Dans les annales officielles de l’Égypte, on voit les choses se passer ainsi après chaque grande défaite des Peuples de la Mer : Pharaon épargne les survivants, les enrôle et les distribue sur ses chantiers de construction ou dans ses postes militaires. Ils deviennent les meilleurs ouvriers et les meilleurs soldats du roi : les empereurs de Byzance s’entoureront pareillement de leur garde varègue où les Nordiques viendront s’enrôler. Domiciliés ou casernés à Thèbes et dans les provinces, ces mercenaires épousent des Égyptiennes, se mêlent à la population, deviennent d’honnêtes gens et même de grands personnages, parviennent aux honneurs et à la richesse. Sous la XXe dynastie (1200-1100 avant J.-C.), à Thèbes même, une bonne part des officiers et des fonctionnaires était faite de Syriens ou de Berbères d’acclimatation récente.

La course et ses rapts de femmes et d’enfants, la traite et ses transports lointains d’esclaves apportaient chaque année en Syrie et en Égypte des centaines d’Achéens des deux sexes, mais ne rapportaient pas en Achaïe moins de Phéniciens et de Phéniciennes, d’Égyptiennes et d’Égyptiens. Cet échange de femmes surtout opérait un brassage des races et des civilisations, dont les récits d’Eumée vont nous donner un bel exemple.

En outre, il y avait à Thèbes, à Memphis, dans toutes les grandes villes, des colonies de marchands phéniciens, amorrhéens, chananéens, — et achéens sans doute, — qui vivaient à leur guise, adoraient leurs dieux, propageaient parmi les indigènes leurs langues et leurs cultes, puis, au bout d’un long séjour, rentraient chez eux avec une petite fortune et une grande renommée. A Ithaque, le héros Aigyptios, l’Égyptien, est toujours écouté quand il se lève pour parler au peuple… Notre corsaire crétois reste sept années en Égypte :

Je restai là sept ans, amassant de grands biens : tous me faisaient des dons chez ces peuples d’Égypte.

Lorsque s’ouvrit le cours de la huitième année, je vis venir à moi l’un de ces Phéniciens qui savent en conter : sa fourbe avait déjà causé bien des malheurs Il m’enjôle pour m’emmener en Phénicie où, de fait, il avait sa maison et ses biens. Là, j’habite chez lui le restant de l’année. Mais lorsque les journées et les mois ont passé, quand, au bout de l’année, le printemps nous revient, il m’emmène en Libye sur un vaisseau du large : il m’en avait conté pour m’avoir à son bord avec ma cargaison ; là-bas, il espérait me vendre le bon prix ; en m’embarquant, je m’en doutais ; mais comment faire ? Notre vaisseau filait : un bel et plein Borée l’avait poussé déjà au-dessus de la Crète, quand le fils de Cronos décide notre perte…

La Phénicie et son port de Sidon sont l’entrée de l’Égypte : on monte alors de Sidon à Thèbes, comme nos Levantins « montent » aujourd’hui de Marseille à Paris. La marine phénicienne sert encore d’intermédiaire entre l’empire de Pharaon et les « Iles de la Très Verte » ; mais elle a déplacé le champ principal de son exploitation.

Il semble, en effet, que, dans les eaux de l’Archipel, elle ait quelque peu cédé la place : les « fils d’Achéens », chevaliers du char sur terre, sont aussi devenus les dompteurs des coursiers de la mer, les chevaliers de la rame. Les gens de Tyr et de Sidon ont dû chercher d’autres marchés d’échange pour eux et de ravitaillement pour l’Égypte : ils ont découvert dans la mer du Couchant et ils exploitent, au fond de notre Méditerranée barbaresque et hispanique, cette Libye dont parle Ulysse et cette Tarsis ou Tartessos, qui jouit d’une telle renommée dans les annales de Salomon et dans les histoires d’Hérodote.

Dès la fin du xiie siècle, — deux cent cinquante ans avant Homère, — les Phéniciens avaient fondé leurs deux grandes colonies de l’Occident : Utique en Libye, aux bouches de la Medjerdah tunisienne, et Gadès en Tartessos, au voisinage du Guadalquivir espagnol. Utique, enlisée par les boues du fleuve, fut remplacée, trois siècles plus tard, par la « Ville Neuve », Carthage ; Cadix occupe toujours les flots de Gadès, et sa cathédrale de Notre-Dame des Eaux est bâtie sur les ruines du temple de Melkart ; ce dieu de Tyr y avait sa source miraculeuse.

La Méditerranée tout entière, jusqu’au fond du Couchant, était donc familière déjà aux marins de Tyr-Sidon qui, pour ce trafic lointain, avaient leurs grands « vaisseaux de Tarsis », dont parle la Bible. Mais leur domaine maritime semble avoir eu désormais deux provinces commerciales. Ils avaient le monopole absolu dans les eaux du Couchant qu’ils exploitaient en maîtres uniques, au delà de Malte, leur colonie et reposoir, et d’Ithaque la « dernière des îles achéennes vers le Nord-Ouest », dit l’Odyssée. En deçà, les marines achéennes leur faisaient une concurrence heureuse, tant pour le commerce que pour la piraterie.

L’Odyssée nous donne une vue très nette de cette Méditerranée double. A l’Est de Cythère et d’Ithaque, les « fils d’Achéens » connaissent et fréquentent toutes les eaux levantines, depuis les bouches de l’Égyptos, où s’en vont opérer, tour à tour, Ménélas et le pirate crétois, jusqu’aux bouches du Phase, dans le fond de cette mer Noire, où les Argonautes allaient voler la toison d’or : les Atrides mènent leurs alliés au sac de Troie, gardienne des Dardanelles ; Ulysse descend sur la côte de Thrace pour piller les Kikones… Mais, au détroit de Cythère, la tempête l’emporte loin des terres connues, dans l’immensité et l’obscurité du Couchant, et, durant dix années, il tombe sous la prise d’humanités divines ou sauvages, de dieux jaloux, de nymphes impérieuses et magiciennes, de monstres et d’anthropophages, pour ne reparaître que seul, toute son escadre anéantie, au détroit d’Ithaque.

Les Phéniciens ont donc perdu, dans les eaux levantines et surtout dans les eaux proprement achéennes, cette maîtrise de la mer, — thalassocratie, disaient les Hellènes, — qu’ils avaient conservée durant deux ou trois cents ans peut-être ; jusqu’au troisième quart du xiiie siècle (1225 avant J.-C.), l’Archipel et la mer Ionienne, — toutes les « Iles de la Très-Verte », — avaient été pour eux comme une chasse réservée ; ils y avaient eu un nombre infini de relâches volantes, mais habituelles, de stations temporaires pour la piraterie, de comptoirs fixes pour le commerce, de colonies même pour la pêche et l’industrie de la pourpre, car les Hellènes se souvenaient que non seulement Cadmos et sa sœur Europe avaient fait souche de dynasties royales en Crète et en Béotie, mais que des familles ou des communautés phéniciennes avaient colonisé certains ports de Rhodes, de Théra (Santorin) et de Cythère (Cérigo) ; elles y avaient fondé leurs temples, installé leurs cultes et leurs dieux : Aphrodite la Cythérée était l’une des déesses de Syrie que la mer écumante avait jadis apportées au rivage de l’île péloponnésienne.

La plupart des autres îles grecques ont conservé jusqu’à nous le souvenir indélébile de cette époque, dans les noms qu’elles portent encore aujourd’hui.

Ces noms, en effet, que les Hellènes se transmettent depuis trente siècles, Délos, Syros, Casos, Paxos, Thasos, Samos, etc., ne veulent rien dire en grec ; mais ils étaient accompagnés, durant l’antiquité, d’appellations grecques, que tout auditeur hellénique comprenait aussitôt : Ortygia, « l’Ile aux Cailles », Achné, « l’Ile de l’Écume », Plateia, « l’Ile Plate », Aéria, « l’Ile Aérienne ». Ces appellations grecques, oubliées aujourd’hui, n’étaient que la traduction des noms mystérieux, dont une étymologie sémitique peut sûrement nous rendre compte : Casos-Achné, Paxos-Plateia, Thasos-Aéria, Samos-Hypsélé, Délos-Ortygia sont autant de « doublets » comme disent les géographes.

Tous les lecteurs savent ce qu’il faut entendre par là. Il était jadis au bord de l’Adriatique un haut pays, couvert de forêts que ses occupants appelaient Tcherna Gora, le « Noir Mont » : les Vénitiens traduisirent en Monte Negro. Il était dans l’Archipel une presqu’île montagneuse que les Grecs indigènes appelaient Hieron Oros, la Sainte Montagne : Vénitiens et Génois traduisirent en Monte Santo.

Dans les vieux doublets de la Méditerranée grecque, Casos-Achné, Thasos-Aéria, Délos-Ortygia, etc., le premier terme est l’original, semble-t-il, et le second est une copie postérieure : les Sémites ont créé le premier ; les Hellènes lui ont substitué le second. Car on ne voit ni quand ni comment ni pourquoi les Hellènes, si l’appellation grecque eût été l’original primitif, auraient ensuite abandonné ce terme de leur langue et préféré un nom étranger. Les Phéniciens avaient régné sur ces eaux des Pélasges avant les Hellènes achéens ; l’histoire postérieure à l’occupation achéenne n’y mentionne plus leur souveraineté… L’Odyssée fournit sur ce point l’indice décisif.

Il est une des sept îles Ioniennes qui, perdant tout à la fois son appellation ancienne et son plus vieux nom sémitique, s’appelle aujourd’hui Corfou, à cause du rocher à la « double cime » (Koryphous), sur lequel les Vénitiens installèrent leur citadelle ; c’est donc la « thalassocratie » vénitienne qui imposa à cette terre grecque son nouveau nom. Mais Corfou n’en est pas moins un nom grec, emprunté à la langue des propriétaires de l’île, qui subsistaient sous la sujétion de Venise. Durant l’antiquité, cette île déjà grecque gardait pourtant son nom primitif de Kerkyra, Korkyra, « Corcyre », qui n’avait aucun sens intelligible pour les Hellènes : nous ne le comprendrions pas davantage, si l’Odyssée ne racontait pas comment, au bord de cette terre des Phéaciens, le dieu des mers pétrifia le « vaisseau rapide », qui avait reporté Ulysse en Ithaque ; les marins d’aujourd’hui connaissent encore ce vaisseau de pierre ; ils saluent du nom grec de Karavi, « le Bateau », cette roche insulaire, qui ressemble de tous points à un navire à la voile. Arabes, Hébreux ou Phéniciens, les Sémites ont toujours nommé kerkur ou kerkour leurs vaisseaux et leurs chameaux de course. Au temps de l’Odyssée, déjà la Phéacie était l’île du Bateau de course : Kerkoura, disaient les marins d’alors ; elle est restée durant toute l’antiquité Corcyre. Mais elle n’était pas encore hellénisée ; le domaine achéen s’arrêtait au détroit d’Ithaque, à cent cinquante kilomètres dans l’Est ; la Phéacie était la première des îles occidentales où n’avaient pas encore pénétré les « fils des Achéens » ; les Phéaciens, qui l’occupaient, étaient venus de ce Couchant mystérieux. Les colons corinthiens, qui furent les premiers des Hellènes à s’établir en cette terre barbare, n’y apparurent que cent ans plus tard, pour le moins. Il faut donc reporter à la période préhellénique et aux « thalassocrates » antérieurs le nom sémitique de Kerkyra, comme les noms sémitiques de Paxos et de Samos que les Hellènes trouvèrent pareillement en d’autres îles ioniennes : l’une d’elles fit partie du royaume d’Ulysse sous le nom de Samos (la Hauteur), que les Hellènes traduisirent plus tard en Képhallénie (la Tête) ; le Poète dit encore Samos.

Il en avait été de même sur tous les rivages continentaux ou insulaires d’Europe et d’Asie-Mineure où les Achéens installèrent soit leurs principautés primitives, soit leurs colonies subséquentes : avant la Méditerranée achéenne, il y avait eu une Méditerranée phénicienne, comme il y eut plus tard une Méditerranée arabe avant la Méditerranée vénitienne et génoise, et une Méditerranée turco-barbaresque avant la Méditerranée « franque » de nos xviie-xviiie siècles.

Mais si les Phéniciens, aux temps décrits par le Poète, avaient perdu leur ancien monopole dans les eaux achéennes, ils y conservaient néanmoins leur part du commerce et de la piraterie, leurs habitudes de relâche, de séjour et d’hivernage, quelques-unes de leurs pêcheries et stations d’autrefois, quelques-uns de leurs alliés ou congénères dans leurs anciennes colonies, où leurs cultes subsistaient. Eumée raconte, au chant XV de l’Odyssée, comment, fils du roi de Syros (l’île s’appelle encore Syra), il fut enlevé et vendu par ces larrons :

On appelle Syros, — connais-tu ce nom-là ? — une île qui se trouve par delà l’île aux Cailles, du côté du Couchant. Ce n’est pas très peuplé, mais c’est un bon pays : des vaches, des moutons, du vin en abondance, du grain en quantité… Entre elles, deux cités s’en partagent les terres ; mais toutes deux n’avaient qu’un roi : c’était mon père… On y vit arriver des gens de Phénicie, de ces marins rapaces, qui, dans leur noir vaisseau, ont mille camelotes. Or une Phénicienne était à la maison : la grande et belle fille ! artiste en beaux ouvrages !

Les rois des Iles ont alors des nurses et des brodeuses phéniciennes : ce sont les Anglaises du temps… Les gens du navire sont campés à la plage de Syros, non loin de la source : le roi et son peuple occupent la ville haute qui se dresse sur la colline voisine. La nurse d’Eumée prend l’un de ses compatriotes pour amant :

Un jour donc, au lavoir, elle s’abandonna sous le flanc du vaisseau… Ah ! le lit et l’amour, voilà qui pervertit les pauvres cœurs de femmes, même des plus honnêtes !.. Il lui demande, après, son nom et sa patrie. Elle indique aussitôt le haut toit de mon père :

La Sidonienne. — Mais je suis de Sidon, le grand marché du bronze ; du très riche Arybas, j’ai l’honneur d’être fille ; quand je rentrais des champs, des pirates m’ont prise et vendue en ces lieux.

Le Phénicien. — Tu ne reviendrais pas avec nous, au pays, revoir tes père et mère en leur haute maison ?… Car ils vivent encore ; on les dit toujours riches.

La Sidonienne. — Cela pourrait aller, si tous les gens du bord me prêtaient le serment que vous me remettrez, saine et sauve, au logis.

Équipage et capitaine, tous lui prêtent le serment demandé :

La Sidonienne. — Gardez-moi le secret ! hâtez le chargement et, quand votre vaisseau aura son plein de vivres, vite ! envoyez quelqu’un m’avertir au manoir ! J’apporterai tout l’or que j’aurai sous la main et je voudrais encor, pour payer mon passage,

vous livrer un enfant que j’élève au logis ; il trotte sur mes pas quand je sors dans la rue ; il est de bonne vente ; si je l’amène à bord, on vous en donnera et des cents et des mille, où que vous le vendiez chez les gens d’autre langue.

« Elle dit et revint au manoir de mon père », poursuit Eumée :

Mais l’année s’acheva : ils restaient toujours là, faisant leur plein de vivres. Enfin, la cale pleine, ils étaient pour partir. Un messager s’en vint avertir notre femme. C’était un fin matois qui, pour entrer chez nous, tenait un collier d’or, enfilé de gros ambres. Tandis qu’en la grand’salle, ma mère vénérée et ses femmes prenaient et palpaient le collier, et le mangeaient des yeux, et débattaient le prix, l’homme, sans dire un mot, fit un signe à la fille et, d’accord, regagna le creux de son vaisseau. Elle aussitôt me prend par la main et m’entraîne. A la porte, dans l’avant-pièce, elle aperçoit les coupes et corbeilles du repas que mon père avait offert à ses collègues ce jour-là ; ils venaient de partir au conseil discuter les affaires du peuple. En passant, elle vole et cache dans son sein trois coupes ; je la suis, pauvre fou que j’étais !

Le soleil se couchait, et c’était l’heure où l’ombre emplit toutes les rues. Nous arrivons, courants, au mouillage connu : nos gens de Phénicie et leur vaisseau rapide étaient bien à leur poste. Ils nous prennent à bord, embarquent et se lancent sur la route des ondes…

C’était là aventure quotidienne dans notre Méditerranée « franque » des xvii-xviiie siècles : Molière, qui avait connu le Languedoc du prince de Conti, en avait rapporté les belles histoires de Scapin et de sa galère. Ces enlèvements n’empêchaient pas, d’ailleurs, les bonnes relations de se maintenir, ni les commerçants étrangers de s’établir dans les ports mêmes où leurs congénères se livraient à de pareilles pirateries : Rosette, Kaïfa, Saïda, etc. avaient des quartiers « francs », alors qu’en vue de leurs tours de guette, les « Francs » venaient arrêter les navires ou débarquaient à la côte pour attaquer les villages, enlever les femmes et les troupeaux. Il en avait été de même dans les villes achéennes de la Grèce propre.

A l’intérieur de cette Achaïe, subsistaient des populations, des élites tout au moins, qui tenaient à honneur leur descendance étrangère : non seulement à Thèbes et en Béotie, ville et terre de Cadmos, mais à Athènes et à Sparte, dans les îles de l’Archipel, nombre de familles se disaient « cadméennes ». Thèbes et la Béotie avaient été leur premier habitat. Elles en avaient essaimé ou s’en étaient enfuies au cours des troubles qui avaient suivi la descente des Achéens (xve-xive siècles). Puis la descente des Doriens, qui survint au xie siècle, lia le sort de ces Cadméens à celui de la féodalité achéenne, quand, délogée du Péloponnèse, cette dernière se réfugia en Attique et s’embarqua ensuite vers les îles et rivages d’Asie-Mineure : nous allons retrouver des familles cadméennes sur les rivages où les sept villes se disputaient la naissance d’Homère ; leur influence semble avoir été prépondérante pour la formation intellectuelle de cette nouvelle Hellade et l’instruction de ses philosophes, de ses Sept Sages, — de ses poètes aussi.
III
HOMÈRE ET LA BIBLE

Deux et trois mille ans d’intimité presque continue entre les Iles de la Très Verte et les civilisations levantines ont eu l’influence directe et indirecte que l’on peut imaginer sur la vie quotidienne des Achéens : Rome n’a pas agi plus fortement et plus profondément sur notre Europe occidentale. Toutes les œuvres de l’art et de l’industrie, que nous ont rendues les fouilles crétoises et mycéniennes, portent la marque de cette intimité, soit qu’elles témoignent de la domination du Levant sur la vie des insulaires, soit qu’elles montrent le choc en retour de la production égéenne sur les marchés et les goûts levantins.

L’art de ce temps, même en ses œuvres les plus sûrement indigènes, est « orientaliste », avec les caractères que ce mot implique : l’amour de la parure et de la pompe, du brillant et de la couleur, de la richesse et du clinquant même ; la fantaisie et l’exubérance dans les combinaisons de lignes savantes et de matières précieuses ; le sentiment de la vie universelle, de la grâce animale et végétale autant que de la beauté humaine ; une ardeur sensuelle vers le mouvement et la joie, et une sorte de langueur rêveuse et de résignation dans le plaisir ; au total, on ne sait quel exotisme au regard de notre Europe… La Crète de Minos nous apparaît en ses ouvrages comme bien plus proche de la Perse et du Japon que de l’Italie et de la Grèce classiques : bien mieux que n’a jamais pu faire le meilleur peintre de vases antiques, un miniaturiste persan ou un dessinateur japonais, qui saurait le grec, illustrerait Homère dans les mots et dans l’esprit.

Est-il vraisemblable que cette influence du Levant n’ait pas eu une pareille emprise sur la pensée achéenne et sur la littérature homérique ?

Il est un premier point où le témoignage des fouilles a ruiné l’une des affirmations les plus scientifiques du xixe siècle. Jusqu’en 1923, on pouvait agiter encore la question fondamentale : les vers homériques ont-ils été composés par un écrivain et, dès l’origine, confiés à l’écriture ? et à quelle sorte d’écriture ?… Depuis J.-J. Rousseau, depuis Fr.-Aug. Wolf, surtout, il avait été de dogme que ni le poète aveugle ni ses disciples et récitants, aèdes et rhapsodes, n’avaient su lire et écrire : les Hellènes, ignorants de tout autre système graphique, n’avaient reçu ou n’avaient inventé l’alphabet qu’au temps de la Ire Olympiade ou quelques années auparavant ; la date de 800 avant notre ère était assez communément admise pour l’apparition crépusculaire en Grèce des premiers écrits ; encore avaient-ils été réservés, durant plusieurs générations, à de simples textes chronologiques ou à de courtes formules de morale et de jurisprudence ; ce n’est qu’au vie siècle avant notre ère, que le tyran d’Athènes, Pisistrate, ou ses fils, — disait-on volontiers, — avaient été les premiers compilateurs des deux Poésies, dont la seule mémoire des récitants avait, vaille que vaille, conservé le texte trois siècles durant.

L’école « historique », qui inscrivait cet article de foi en tête de son Credo, avait, après quatre-vingts ans de luttes (1790-1870), si fermement établi son règne que les homérisants ne prirent pas garde à une découverte qui aurait dû balayer tous les songes de ce wolfianisme international unifié : en 1873, Clermont-Ganneau rapportait au Louvre la première en date des inscriptions alphabétiques, dont on eût connaissance. La provenance en était certaine ; la date en était facile à établir ; la pierre dure, qui la portait, en avait conservé tous les signes en leur netteté primitive ; la lecture, la traduction et le commentaire s’en faisaient aisément, grâce aux inscriptions déjà connues de la Phénicie et de Carthage et grâce au vocabulaire et aux données historiques de la Bible.

C’était une stèle, trouvée sur le plateau semi-désertique qui fait le seuil de l’Arabie, au delà de la Palestine, à l’Est de la profonde tranchée du Jourdain et de la Mer Morte. Elle avait été dressée là par l’un des rois pasteurs qui dominaient jadis ce pays de Moab et parlaient une langue de même famille que l’hébreu et le phénicien. Ce cheikh, du nom de Mésa, était cité par la Bible au second livre des Rois : il avait été le vassal et le tributaire du roi d’Israël Achab (907-898) ; il avait survécu à ce mari de la fameuse Jézabel ; il s’était révolté contre le successeur, Jéhoram. C’était donc un personnage connu des historiens hébreux et qui avait mérité une place dans leurs annales officielles, vers l’an 900 avant notre ère.

L’histoire sainte est peu familière aux générations actuelles. Il n’est pas inutile de leur rappeler que, dans ses quatre recueils historiques, Josué, les Juges, Samuel et les Rois, la Bible raconte les débuts difficiles, puis les progrès et le succès du Peuple de Dieu en Terre Promise, son unification sous le sceptre de David et de Salomon, sa division enfin entre les deux royaumes de Juda et d’Israël.

Jusqu’au xie siècle avant notre ère, les petites cités et tribus hébraïques vivaient à l’écart les unes des autres, dans les rivalités, l’anarchie et les guerres intestines, chacune ayant un chef élu ou accepté, un « juge », suffète (c’est le nom que Carthage aussi donnait à ses magistrats), dont l’autorité s’étendait aussi loin, mais pas plus loin que pouvaient atteindre sa puissance militaire ou religieuse et sa renommée d’équité, de piété ou de bravoure : en cas de danger seulement, l’un de ces suffètes locaux arrivait à grouper tout ou partie de la race contre l’ennemi du dehors ou contre les brigands de l’intérieur.

Au xie siècle, Saül, le premier, parvient à constituer une sorte d’État fédéral, une royauté ou plutôt une « tyrannie », à laquelle l’onction sacrée donne une légitimité provisoire. David (1010-970) et son fils Salomon (970-933) consolident cette unité religieuse et cette tyrannie militaire, qui restent néanmoins précaires et fragiles, toujours fissurées d’hérésies et de schismes et qui, toutes traversées de résistances et de révoltes, ne survivent guère à Salomon : son fils Roboam ne garde autour de sa capitale de Jérusalem que le petit royaume de Juda ; la majeure partie des tribus obéit désormais au roi d’Israël, dont la nouvelle capitale, Samarie, s’élève un peu plus au Nord, dans les monts de Sichem. Plus proches des ports phéniciens, ces dynastes d’Israël ont de plus intimes relations de commerce, de culte et même de mariages et de parentés avec les dynastes de Tyr-Sidon ; car ces deux villes ne forment qu’un seul royaume : les rois des Tyriens-Sidoniens ont fait en Phénicie la même besogne unitaire que David et Salomon chez les Hébreux.

Or, entre les livres de Josué et des Juges, d’une part, et ceux des Rois de l’autre, la différence arrête le lecteur le moins attentif. Josué et les Juges ne sont que des recueils d’anecdotes ou de légendes non datées, de petites histoires plus ou moins merveilleuses, à peine recousues les unes aux autres et mises en une série dont on pourrait transposer les termes. Les Rois sont une chronique de faits réels ou plutôt des annales bien ordonnées, avec dates fixes et concordances. Entre les Juges et les Rois, les livres de Samuel nous font assister au passage : c’est dans le second livre de Samuel que commencent à être datés avec précision la biographie et le règne de David.

Les rois de Jérusalem ont désormais leurs scribes et leurs bureaux, qui échangent des correspondances avec les fonctionnaires du dedans et avec les puissances étrangères. Parmi les ministres de David et de Salomon, à côté du grand-prêtre, du maréchal, des intendants-généraux et des trésoriers, figurent les maîtres-écrivains, l’archiviste et le mémorialiste. Chaque règne est raconté désormais, au fur et à mesure, dans une chronique officielle, un « journal », qui s’appelle les Œuvres des Jours ; nos livres bibliques des Rois en ont tiré ensuite un résumé, où revient périodiquement la formule :

Le reste des œuvres de Salomon, ses actes, sa prudence, n’est-ce pas écrit au livre Œuvres de Salomon ? Les jours de ce roi furent dans Jérusalem de quarante années de règne sur tout Israël…

Le reste des œuvres de Jéroboam, ses guerres et son administration, n’est-ce pas écrit au livre Œuvres des Jours des rois d’Israël ? Les jours du règne de Jéroboam furent de vingt-deux années…

Roboam avait quarante et un ans quand il devint roi ; il régna dix-sept ans à Jérusalem… Et le reste des œuvres de Roboam et tous ses actes, n’est-ce pas écrit au livre Œuvres des Jours des rois de Juda ?…

La dix-huitième année du règne de Jéroboam en Israël, le fils de Roboam, Abiyam, devint roi en Juda ; il régna trois ans à Jérusalem… Et le reste des œuvres d’Abiyam et tous ses actes, n’est-ce pas écrit au livre Œuvres des Jours des rois de Juda ?… Il s’endormit avec ses pères.., la vingt-quatrième année du règne de Jéroboam en Israël.

La double liste des rois de Juda et d’Israël se poursuit ainsi, avec la double chronologie comparée de leurs règnes et la double mention de leurs Œuvres des Jours ;

Achab, fils d’Omri, devint roi d’Israël la trente-huitième année d’Asa, roi de Juda ; il régna à Samarie pendant vingt-deux ans et prit pour femme Jézabel, fille d’Itobaal, roi des Sidoniens ; il s’en fut adorer Baal et dressa aussi une Astarté.

Jézabel, qui avait amené son mari aux cultes de sa patrie, était une princesse savante elle écrivait des lettres au nom d’Achab et y apposait le sceau royal, puis les envoyait aux doyens et notables des villes.

Jehoram, fils d’Achab, devint roi en Israël dans la dix-huitième année du règne de Josaphat en Juda et régna douze ans. Or Mésa, roi de Moab, qui avait des troupeaux, livrait au roi d’Israël la laine de cent mille brebis et de cent mille béliers. A la mort d’Achab, Mésa refusa le tribut.

C’est la stèle de ce Mésa que nous avons au Louvre : jusqu’en 1923, on la tenait pour le plus ancien document de cette écriture alphabétique, dont l’antiquité attribuait l’invention ou la vulgarisation aux Tyriens-Sidoniens et qui, enseignée par ces Phéniciens aux autres Sémites et aux Hellènes, transmise par les Hellènes aux Latins et aux peuples du Nord et de l’Occident, est devenue l’instrument scientifique et littéraire de toute la race blanche, puis de toute l’humanité civilisée.

Les scribes et graveurs de Mésa, vassal d’Achab, se servaient donc, voici deux mille huit cents ans, de ce même système d’écriture que nos protes d’imprimerie : des lettres de la stèle aux lettres de nos journaux, on peut établir la filiation continue. Est-il improbable ou seulement douteux que la femme d’Achab, la fille du tyrien Itobaal, « roi des Sidoniens », Jézabel, ait écrit de même façon les messages qu’elle envoyait au nom de son royal mari ?… Elle était, ou peu s’en faut, la contemporaine de cet Hésiode qui, dans une ville de la Béotie, terre de Cadmos, allait composer les Œuvres et Jours, et de cet Homère d’Ionie, dont on place l’existence au milieu même du ixe siècle…

Sitôt découverte la stèle de Mésa, une question et sa réponse auraient dû s’imposer aux homérisants : si les pasteurs de Moab savaient lire et écrire ou avaient des scribes, au temps où leur suzerain prenait pour femme une Sidonienne, était-il vraisemblable qu’il n’en eût pas été de même chez les rois des Iles qui prenaient pour leurs fils des nurses sidoniennes et chez qui les Sidoniens venaient, depuis des siècles, commercer, pirater, séjourner, hiverner ? était-il possible qu’en cet art intellectuel, les Hellènes se fussent laissé devancer longtemps par un Bédouin et qu’ici, les besoins du commerce maritime n’eussent pas amené au ixe siècle les mêmes tenues de comptes que la dîme des moutons là-bas, dès le xe ?

Encore ne pouvait-on pas imaginer que, plantée aux steppes de Moab, la stèle de Mésa eût été le premier monument de l’écriture alphabétique. La seule perfection et fixité des caractères gravés sur cette pierre témoignaient d’un long usage antérieur et, puisque le royaume d’Israël avait été l’intermédiaire entre ce roitelet de l’hinterland et les premiers « lettrés » de la côte, on aurait dû tirer un nouveau témoignage du contraste entre le contenu des Rois et celui des Juges. Les traditions et légendes fragmentaires des Juges, longtemps conservées par la tradition orale, avaient été recueillies sans doute, fixées et mises bout à bout le jour où les scribes hébreux avaient commencé à se servir couramment de l’alphabet. L’histoire des Rois, rédigée au cours même des événements, impliquait au contraire la pratique quotidienne de cette écriture. Il devenait donc rationnel, nécessaire d’en reporter bien plus haut que le règne d’Achab l’introduction en pays hébreu : plus haut même que les débuts de David et l’an mille ou onze cents avant notre ère, cent ou deux cents ans pour le moins avant Saül, il fallait en dater la première invention en pays phénicien.

Comment alors s’en tenir à l’affirmation toute gratuite des Wolfiens ? L’antiquité presque unanime attribuait à Cadmos l’introduction de l’alphabet en Grèce et plaçait la venue de Cadmos au début du xve siècle : six et sept cents ans plus tard, les cités d’Ionie et leurs aèdes auraient ignoré l’écriture ! Dès le xe siècle, les Hébreux avaient en Salomon le plus grand de leurs poètes, de leurs savants et de leurs sages, le plus méthodique, le plus bureaucratique de leurs rois et traitants, — et les Hellènes un siècle plus tard n’auraient pas eu en Homère leur premier écrivain et, chez les commerçants d’Ionie, leurs premiers comptables !…

Mais aussi bien en matière de Bible qu’au sujet d’Homère, la force du préjugé « critique » était alors si grande que l’on ne tira pas de la découverte de Clermont-Ganneau les conséquences les plus directes, les plus certaines qui en auraient dû découler. L’Égypte, d’ailleurs, fournissait bientôt une autre nouveauté troublante : les fouilleurs de Tell-el-Amarna trouvaient, dans les ruines d’un palais pharaonique, les archives des deux Aménophis III et IV (1411-1360) et les correspondances et traités qu’ils avaient échangés avec leurs alliés, vassaux ou préfets de l’Asie antérieure. Ces documents du xive siècle n’étaient ni en caractères alphabétiques ni en signes hiéroglyphiques ; c’étaient des tablettes cunéiformes : pour correspondre avec ses voisins ou fonctionnaires de Palestine, de Syrie et de Phénicie, comme de Babylonie, de Haute-Mésopotamie et d’Asie-Mineure, Pharaon usait, non pas des écriture et langue égyptiennes, mais d’idiomes étrangers et de scribes à la chaldéenne.

Les rois ou suffètes de Tyr, de Sidon, d’Arad et de Byblos, des plus nobles métropoles phéniciennes, figuraient parmi ces correspondants qui se disaient « les serviteurs d’Aménophis, les chiens de sa maison, les escabeaux et la poussière de ses pieds » : aucun d’eux n’usait de l’alphabet ; tous en étaient restés aux signes idéographiques ou syllabaires. Or, les scarabées d’Aménophis III (1411-1380) et de sa femme Tii, trouvés dans nombre de fouilles égéennes, devenaient les premiers documents datés de l’histoire grecque, le début de toute chronologie certaine pour les études homériques, et voici qu’en ses fouilles crétoises, A. Evans découvrait d’autres archives et, sur tablettes, des « écrits minoens », où l’alphabet n’apparaissait pas davantage : les signes d’une écriture indigène , — semblait-il, — notaient les mots d’une langue que nul encore n’a pu lire et traduire.

Dès l’antiquité, Diodore de Sicile avait enregistré certaines prétentions des Crétois, qui revendiquaient pour leurs Minos l’invention de l’alphabet ou, du moins, de l’écriture. Qui pouvait donc affirmer que ces signes minoens n’avaient pas été la source de nos lettres « européennes », et ces écrits minoens, le début de la littérature grecque ?… Il était de mode alors (1890-1910) de nier l’importance et même le rôle que les Anciens attribuaient unanimement aux Phéniciens : une sorte d’antisémitisme érudit, dont M. Salomon Reinach était en France le coryphée, expulsait de la Grèce primitive ces courtiers et ces éducateurs ; on en voulait jusqu’à leur existence ; d’un trait de plume, M. Isidore Lévy les supprimait de la Méditerranée ; un véritable pogrom se déchaînait non seulement contre eux, mais contre leurs défenseurs anciens et modernes et contre les monuments qui pouvaient gêner la fureur de nos « phénicophobes ».

En 1910, on mettait en vente à Paris un buste d’Osorkhon Ier (924-895), fils et successeur de Sheshonq Ier (945-924), le fondateur de la XXIIe dynastie égyptienne : ce fragment de statue brisée portait un cartouche égyptien en hiéroglyphes et une inscription phénicienne en caractères alphabétiques ; on s’empressa donc d’y voir l’œuvre d’un faussaire et les conservateurs de nos musées refusèrent de l’acquérir. Mais quinze ans après (8 janvier 1925), ils en reconnaissaient l’authenticité et tiraient de l’ombre cette statue qu’un roi de la phénicienne Byblos, Élibaal, avait érigée dans le sanctuaire de la grande déesse de Byblos, Baalat-Gebal… C’est qu’une année auparavant (décembre 1923), M. P. Montet, le fouilleur de Byblos, avait trouvé une inscription alphabétique dans le tombeau que le roi Itobaal avait fait pour son père le roi Ahiram, vassal de Rhamsès II (1300-1234) ; cette inscription pouvait être datée, par une concordance égyptienne, à l’année précise 1245-1244 avant notre ère.

Une trouvaille toute récente semble prouver qu’il faudrait reporter l’invention et les premiers usages de cet alphabet deux ou trois siècles plus haut, jusqu’au xve, peut-être jusqu’au xvie siècle avant notre ère : c’est la date que les Anciens nous donnent pour l’arrivée en Grèce de Cadmos et de cette écriture.

Restons-en seulement à l’an 1250 avant notre ère.

Désormais, se demander si l’Ionie homérique a su lire et écrire quatre siècles après le temps où l’alphabet avait atteint sa perfection dans les villes de Phénicie, six ou sept siècles peut-être après les premiers essais de cette écriture nouvelle, c’est se demander, je crois, si, deux siècles après Gutenberg, Corneille et Racine ont imprimé leurs pièces. Du coup, s’évanouissent toutes les affirmations ou négations de la haute, moyenne et basse critique touchant la Bible aussi bien qu’Homère : il faut reprendre à pied d’œuvre l’étude complète, — littérale et littéraire, — des Poésies aussi bien que du Livre et, comme en beaucoup d’autres chapitres de la recherche et de la connaissance, tourner résolument le dos aux théories du xixe siècle.

Elles avaient pour pierre d’angle les fictions ossianiques et la tromperie de Macpherson retrouvant sur les lèvres du peuple d’Écosse et transcrivant, après des siècles et des siècles de transmission orale, la sombre épopée du vieux barde. Diderot, sitôt révélée la merveilleuse découverte, écrivait par la plume de Suard (1761) :

La grande poésie, telle que la concevaient les Anciens, appartient plus aux peuples encore barbares qu’aux peuples plus instruits et civilisés. Des hommes sauvages, dont l’âme, pour ainsi dire, tout au dehors n’est ébranlée que par des objets physiques et dont l’imagination est toujours frappée des grands tableaux de la nature ; des hommes dont les passions ne sont tempérées ni par l’éducation ni par les lois et doivent

conserver toute leur impétuosité, toute leur énergie ; des hommes dont l’esprit, n’ayant que peu d’idées abstraites et point de termes pour les rendre, est forcé de recourir aux images matérielles pour rendre leurs pensées : de tels hommes paraissent plus propres à parler le langage de l’imagination et des passions.

On sait comment Herder et ses disciples germanisèrent ces conceptions françaises. L’italien Vico et son élève, le danois Zoega, avaient parlé avant eux de « ces âges lointains où, la culture étant la même pour tous, le savoir étant égal et les forces réunies de toute la nation vivant en chacun, le même chant s’élevait ici et là et la poésie comme le langage était le travail commun de tous ; il y avait des peuples entiers d’Homères ; les œuvres particulières se fondaient ensuite pour former un ensemble ; finalement un assembleur réunissait le tout ».

Et voilà pourquoi l’histoire réelle devait être muette sur Homère, lequel n’était qu’un mythe ou, du moins, n’avait existé que pour recoudre peut-être bout à bout ces merveilleux ouvrages de la foule anonyme.

Durant un siècle, les philologues allemands ont cherché dans les Poésies homériques ces « œuvres particulières », qu’ils appelaient tantôt cantilènes primitives et tantôt épopée populaire, Volksepik.
Nous savons aujourd’hui ce que peut donner en poésie le travail de la foule anonyme : il n’en est jamais sorti que des ouvrages faciles à reconnaître et qui ont pour caractères communs une extrême brièveté, la répétition des mêmes mots et des mêmes thèmes, un langage heurté, haletant, bégayant, sans ampleur et sans clarté, sans descriptions soutenues et sans long discours, tout en dialogues, presque jamais en récits, tout en images soudaines, presque jamais en visions détaillées, tout en exclamations et en cris parfois émouvants, jamais en analyses de sentiments mélangés. Une marche régulière et patiente vers un but commun est ce qui leur manque le plus. Le xixe siècle a patiemment recueilli des milliers de cantilènes authentiques sur les lèvres de peuples encore dépourvus de poésie savante. Les Slaves de Russie et de Serbie ont encore leurs aèdes et leur Volksepik : ce n’est toujours que poussière de sables qu’il est impossible d’agglomérer, pour en faire les blocs d’une grande et solide épopée. Et nous savons ce que vaut la versification populaire, avec ses fantaisies et ses caprices, ses allongements et abréviations de mots, ses redoublements et suppressions de syllabes, ses approximations et mutilations du rhythme.

Tout dans les poésies homériques répugne à une assimilation avec une « voix du peuple » — style et ton, fond et forme, mais surtout langue et prosodie.

Leur langue est d’un auteur, d’un homme de métier, d’un écrivain qui a eu nombre de devanciers habiles et qui a profité de leur héritage et de leurs exemples. Durant des générations, ils ont préparé et perfectionné pour lui cet instrument de précision et de beauté : abondance, richesse, souplesse, ampleur, harmonie, capacité de tout décrire, tout expliquer et tout faire entendre, clarté lumineuse et sereine, aisance tour à tour pompeuse et familière, quel travail séculaire il fallut à de patients ouvriers, même dans ce peuple de génie, pour achever le chef-d’œuvre de cette langue que les autres parlers des hommes n’ont jamais pu égaler !

Et que dire de la perfection régulière, ininterrompue, constante des 15693 vers de l’Iliade et des 12110 vers de l’Odyssée ?

Le moindre connaisseur de métrique grecque en mesure la surprenante rectitude, unie à la plus complète aisance, même sous les dommages que, de-ci de-là, leur ont causés l’ignorance des scribes et les corrections ineptes des éditeurs anciens : pour apprécier ces vers mieux encore, il faut leur rendre leur orthographe première en « vieille écriture » ; il en est parmi eux qui semblent faux ou infirmes parce que, depuis l’année 404 avant notre ère, on leur a supprimé une lettre, le digamma tombé alors en oubli.

Après une longue vie consacrée aux plus minutieuses recherches de la philologie la plus érudite, Michel Bréal confiait au public les doutes, les inquiétudes que faisaient naître en lui la simple lecture et l’étude littéraire du texte homérique, en dépit des dogmes et des affirmations les plus impératives de la science allemande. Il se convertissait tardivement, mais ostensiblement, aux idées nouvelles en son petit livre Pour mieux connaître Homère (Paris, 1904) :

Pour expliquer cette merveille du genre narratif, ce n’est pas assez de supposer un rare génie poétique : on est obligé, en outre, d’admettre l’existence d’une forme depuis longtemps assouplie. Il faut, à la fois, le poète et la tradition. Au poète, sont dus la grandeur du cadre, la vérité des caractères, l’intérêt de l’action, l’harmonie de l’ensemble ; à la tradition, sont dus la mesure des vers, l’abondance du vocabulaire, la richesse des formes grammaticales, l’habitude des formules pour tous les actes de la vie, l’usage des épithètes invariables et des périphrases consacrées. Sans la tradition, une œuvre de cette envergure ne peut se concevoir…

« Homère représente la maturité et non l’enfance d’un âge poétique » :

Nous n’en pouvons pas douter, quand nous voyons l’hexamètre, du commencement à la fin, être la forme invariablement adoptée : entre les divers mètres que nous offre la poésie grecque, l’hexamètre est l’un des plus sévèrement réglés. La place des longues et des brèves y est fixée à l’avance, suivant des lois rigoureuses. Le principe qu’une longue vaut deux brèves a évidemment quelque chose d’arbitraire. Non moins conventionnel est celui qui veut que deux consonnes consécutives allongent la syllabe. Comme l’alexandrin français, l’hexamètre épique a l’air d’être l’héritier d’une longue évolution…

Mais autant que la forme extérieure, langue et prosodie, le fond des poèmes homériques suppose les préparatifs d’une longue tradition et, sous les yeux et dans la mémoire de l’auteur, l’exemple et les apports de nombreux modèles.
IV
HOMÈRE ET SES MODÈLES

On pourrait, je crois, définir les temps modernes « la période des âges où l’humanité a cherché l’aliment de sa vie religieuse dans les livres sacrés des Hébreux et les modèles de son activité intellectuelle et artistique dans les œuvres des Hellènes ». Il faudrait alors voir l’aube des temps modernes en ces xe-viiie siècles avant notre ère, où les plus anciens livres de la Bible et des Poésies homériques furent notés en cet alphabet, qui nous les a transmis à travers quatre-vingts générations.

L’erreur de nos devanciers fut seulement de croire que cette aube des temps modernes était aussi l’éveil de l’humanité pensante et créatrice et qu’Homère et la Bible étaient les premières et soudaines explosions du génie littéraire. Les récentes découvertes des archéologues en Égypte et en Chaldée nous ont pleinement révélé que, durant une longue «  antiquité » levantine, des savants, des artistes et des poètes avaient déjà créé des chefs-d’œuvre, qui servirent, eux aussi, de modèles à une centaine de générations et dont Hébreux et Hellènes, loin de les ignorer, furent les admirateurs et les imitateurs, parfois même les copistes. La Chaldée, l’Égypte et la Phénicie, Babylone, Thèbes et Sidon furent pour les Hébreux et les Hellènes la même sainte, belle, docte et vénérable antiquité que furent pour les Occidentaux Jérusalem, Athènes et Rome.

C’est là, pour les Hébreux du moins, une vérité qui s’impose à quiconque a lu seulement les lois civiles et religieuses, les « Genèses », les « Déluges » et les Psaumes qu’après trois mille ans d’oubli, nos assyriologues ont à nouveau déchiffrés sur les tablettes cunéiformes : on ne saurait plus mettre en doute qu’Hammourabi le Chaldéen, le contemporain d’Abraham, recevait déjà de son dieu, sur la montagne sainte, un code dont Moïse, onze cents ans plus tard, recevait l’analogue de son Seigneur du Sinaï.

Mais nos homérisants semblent encore n’avoir pas connaissance ou ne vouloir tenir aucun compte des poèmes et autres ouvrages dont, aux deuxième et troisième millénaires avant J.-C., les scribes de la Chaldée et de l’Égypte confiaient déjà le texte littéraire à leurs tablettes de terre cuite ou à leurs manuscrits sur papyrus.

Il est un exemple que l’on peut choisir entre tous ; je voudrais le mettre en pleine lumière : à lui seul, il pourra suffire et me dispensera d’insister sur les autres.

G. Maspero a réuni et mis à la portée du grand public les Contes populaires de l’Égypte ancienne. Ces petits romans, qui peuvent remonter au troisième millénaire av. J.-C., nous sont parvenus sur des transcriptions des xiie et xiiie siècles, du temps où les pirates et commerçants odysséens fréquentaient les marchés et les capitales de l’Égyptos. Or, s’il est un emprunt que les marins font volontiers aux contrées et aux flottes étrangères, ce sont les contes et romans d’aventures. L’Égypte fut une mine de contes pour les marines de tous les temps : nos corsaires du xviie siècle nous en ont rapporté les Mille et Une Nuits ; au début de l’histoire classique, les Hellènes déclaraient en avoir rapporté de même leurs fables ésopiques et les animaux merveilleux qui parlent, agissent et raisonnent en hommes.

Les Égyptiens, — dit G. Maspero (Hist. anc. II p. 498), — aimaient qu’on leur contât des histoires.

C’étaient de préférence des aventures merveilleuses de bêtes parlantes, de dieux déguisés, de revenants, de magie… Le héros se meut au milieu de ces incidents, sans paraître les considérer comme étranges, et de fait ils n’avaient rien qui heurtât les probabilités de la vie courante. On connaissait dans chaque ville des sorciers qui savaient se transfigurer en bêtes ou ressusciter les morts.

Apparitions de dieux et de monstres, opérations de magiciens, hommes et femmes métamorphosés, prédictions réalisées, etc. n’étaient qu’incidents quotidiens dans la vie de l’Égypte pharaonique : tout le monde n’avait pas vu les prodiges que la sorcellerie opérait en cette terre des miracles ; mais tout le monde connaissait quelqu’un qui les avait vus, qui en avait profité ou souffert. La magie était le dernier terme de la science et de la religion. Le grand prêtre était le sorcier suprême qui faisait sur les dieux ce que ses petits confrères faisaient sur les bêtes ou les hommes : il obligeait les maîtres du ciel, de la terre et des Enfers à le servir, lui et ses clients, dans ce monde ou dans l’autre ; « porteur du livre » magique, il pouvait opérer toutes les merveilles qu’on réclamait de lui, rattacher au tronc une tête fraîchement tranchée, couper et ouvrir les eaux du fleuve ou de la mer, fabriquer un crocodile qui dévorait les adversaires et les ennemis. Pharaon avait toujours à ses côtés ses magiciens en titre, dont lui-même et ses fils et ses filles devenaient les élèves.

Les contes de la fantaisie la plus extravagante que nous a laissés cette Égypte, — ajoute G. Maspero, — ne différaient de la réalité que pour accumuler en une douzaine de pages plus de miracles que l’on n’était accoutumé à en voir pendant des années. C’est la multiplicité des prodiges qui donnait à la narration son coloris d’invraisemblance romanesque, et non pas les prodiges eux-mêmes. Seule, la qualité des personnages sortait de l’ordinaire. C’étaient des fils de roi, des princes syriens, des Pharaons, quelquefois un Pharaon vague et sans individualité, le plus souvent un Pharaon des plus illustres, Khéops, Sésostris, Aménothès, etc.

La présence de Pharaon en ces histoires imposait un certain style, tout au moins certaines formules protocolaires. Pharaon étant dieu sur la terre, les mortels ne devaient parler de lui qu’à mots couverts, avec des périphrases devenues populaires. Il est le « Double Palais » : paroui-aoui ou paron, disaient les Égyptiens, — pharao, phéron, ont transcrit les Sémites et les Hellènes. Il est « Sa Majesté » ou « Sa Sainteté » le Soleil des Deux Terres, l’Horus maître du Pays. Il est encore « la Sublime-Porte », Prouiti, Prouti : c’est le nom que porte le sorcier divin, rencontré par Ménélas aux bouches du Nil ; Proteus, nous dit l’Odyssée. Car Ménélas, au chant IV, raconte comment il fut retenu trois semaines par les vents contraires sur l’île déserte de Pharaon, Pharos, non loin des bouches de l’Égyptos, et comment il fut secouru par la nymphe Idothée, fille de l’un des dieux de la mer, de l’immortel Protée, le prophète d’Égypte : « Ah ! lui, si tu pouvais le prendre en embuscade ! avait dit Idothée à Ménélas ; il te dirait la route, la longueur des trajets et comment revenir sur la mer aux poissons ; si tu le désirais, ô nourrisson de Zeus, il te dirait encore tout ce qu’en ton manoir, il a pu survenir de maux et de bonheurs. — Quelle embûche dresser à ce vieillard divin ? avait répondu Ménélas. Il fuira s’il me voit de loin ou me devine : mettre un dieu sous le joug, c’est assez malaisé pour un simple mortel ! ».

Idothée. — Quand le soleil, tournant là-haut, touche au zénith, on voit sortir du flot ce prophète des mers : au souffle du Zéphyr, qui rabat les frisons de sa noire perruque, il monte et va s’étendre au creux de ses cavernes ; en troupe, autour de lui, viennent dormir les phoques de la Belle des Mers, qui sortent de l’écume, pataugeant, exhalant l’âcre odeur des grands fonds. Je t’emmène là-bas dès la pointe de l’aube ; je vous poste et vous range ; à toi de bien choisir sur les bancs des vaisseaux trois compagnons d’élite… Mais je dois t’enseigner tous les tours du Vieillard. En

parcourant leurs rangs, il va compter ses phoques ; quand il en aura fait, cinq par cinq, la revue, près d’eux il s’étendra comme dans son troupeau d’ouailles un berger. C’est ce premier sommeil que vous devez guetter. Alors ne songez plus qu’à bien jouer des bras ; tenez-le quoi qu’il tente ; il voudra s’échapper, prendra toutes les formes, se changera en tout ce qui rampe sur terre, en eau, en feu divin ; tenez-le sans mollir ! donnez un tour de plus !… Mais, lorsqu’il en viendra à vouloir te parler, il reprendra les traits que vous lui aurez vus en son premier sommeil ; c’est le moment, seigneur : laissez la violence, déliez le Vieillard, demandez-lui quel dieu vous crée des embarras.

Le lendemain, Ménélas revient avec trois compagnons. Idothée les cache sous quatre peaux de phoques fraîchement écorchées. Comme elles exhalent « l’âcre odeur des grands fonds », la nymphe la combat en mettant sous le nez de chacun de nos gens un peu de divine ambroisie.

Tout le matin, — reprend Ménélas, — nous attendons : rien ne nous lasse : les phoques en troupeau sont sortis de la mer ; en ligne, ils sont venus se coucher sur la grève. Enfin, voici midi : le Vieillard sort du flot. Quand il a retrouvé ses phoques rebondis, il les passe en revue : cinq par cinq, il les compte, et c’est nous qu’en premier, il dénombre, sans rien soupçonner de la ruse… Il se couche à son tour. Alors, avec des cris, nous nous précipitons ; toutes nos mains

l’étreignent. Mais le Vieux n’oublie rien des ruses de son art. Il se change d’abord en lion à crinière, puis il devient dragon, panthère et porc géant ; il se fait eau courante et grand arbre à panache. Nous, sans mollir, nous le tenons ; rien ne nous lasse, et, quand il est au bout de toutes ses magies, le voici qui me parle, à moi et m’interroge…

Ménélas demande d’abord un conseil pour son retour : Protée lui ordonne de retourner dans le fleuve Égyptos et d’offrir une hécatombe, qui lui vaudra des Dieux le vent le plus favorable.

Ménélas demande ensuite quelque nouvelle des compagnons qu’il a quittés après la prise d’Ilion : Protée le renseigne sur le sort d’Ajax et d’Agamemnon, victimes, celui-ci de sa femme, celui-là de son impiété. Protée lui raconte ensuite la captivité d’Ulysse chez la nymphe Calypso et lui prédit enfin à lui-même le plus heureux avenir.

Tous les peuples ont assurément leurs contes de magiciens et de prophètes. Mais, dès qu’ils rencontrèrent le Proteus odysséen, les prêtres égyptiens de l’époque classique reconnurent le Pharaon de leurs contes, leur Prouti, et le remirent à sa vraie place, dans une dynastie imaginaire.

Ils dirent à Hérodote que Proteus était un roi de Memphis, successeur de ce Phéron le borgne, qui devait recouvrer la vue quand il rencontrerait une femme n’ayant jamais connu que son mari, et prédécesseur de ce Rhampsinit l’opulent, qui fut si prestement volé par les fils de son architecte.

On sait comment Hérodote, trompé sans doute par les guides et interprètes, qui montraient l’Égypte aux étrangers, faisait figurer dans l’histoire authentique ces personnages des contes populaires :

On pouvait se demander autrefois, — dit G. Maspero, — si les guides avaient tiré ces fables de leur propre fonds. Mais la découverte des romans égyptiens a prouvé qu’ils se sont bornés à répéter les contes qui avaient cours dans le peuple. La tâche leur était d’autant plus facile que, dans la plupart de ces romans, on avait un mélange de noms authentiques, Minis, Khéops, Khéfren, Mykérinos, de prénoms royaux, Miris, de sobriquets populaires, Sésousri, Sésostris, de mots formés d’éléments contradictoires (Rhampsinit est le nom thébain Ramsès et le titre saïte Si-nit, fils de Nit), enfin de titres, Phero, Prouti

Le Proteus d’Homère n’est pas plus une invention grecque que le Rhampsinit d’Hérodote : tous deux sont le Pharaon ou, si l’on veut, le Khalife de l’une des vieilles Mille et Une Nuits égyptiennes.

L’une de ces Mille et Une Nuits, transcrites sur les papyri du xiiie siècle avant notre ère, est l’histoire de deux princes sorciers. Fils de Prouti, futurs Proutis eux-mêmes, ils recherchent et retrouvent le livre magique de Thot, qui « met les hommes qui le connaissent immédiatement au-dessous des dieux : si tu en récites les formules, tu charmeras le ciel, la terre, le monde de la nuit, les montagnes et les eaux ; tu connaîtras les oiseaux et les reptiles, tous tant qu’ils sont ; tu verras les poissons de l’abîme, car une force divine les fera monter à la surface de l’eau »… Le Proteus odysséen « connaît les abîmes de la mer tout entière » et fait monter les phoques de l’abîme écumant.

Après toutes ses métamorphoses, notre Proteus odysséen finit par reprendre sa forme ordinaire qui est celle d’un grand vieillard, ainsi qu’il convient à un homme de science, de poids et de dignité. Mais ce Vieux de la Mer n’a pas l’auguste chevelure blanche et la barbe argentée du Père éternel, que notre populaire imaginerait aujourd’hui. Il porte une noire perruque hérissée par le Zéphyr, comme il convient à Proteus l’Égyptien. Car le Prouti réel ne sort jamais sans une perruque bleue ou noire. Il avait adopté cette sorte de couvre-chef contre le soleil et la vermine. Ses sujets portaient leur chevelure nattée, bouclée, huilée, feutrée de graisse contre les insectes et qui formait un édifice aussi compliqué chez l’homme que chez la femme. A cette lourde et encombrante crinière, Pharaon substituait volontiers, comme Louis XIV, une perruque plus légère, mais non pas de poils ou de crins : de métal ou, plus volontiers, d’émail. Ces perruques figurent dès la plus haute antiquité dans les listes d’offrandes. L’usage en est encore commun dans l’Afrique contemporaine : la perruque bleue, — mais en cheveux ou en crins, — a été retrouvée chez certaines tribus qui dépendent de l’Abyssinie. Les nobles égyptiens avaient ces perruques bleu-noir en vrai lapis-lazuli.

Notre Pharaon odysséen règne sur les phoques, comme les Pharaons des fables et caricatures égyptiennes régnaient sur les rats, les lions ou les chats. L’Égypte avait des La Fontaine pour lui conter des fables et des Granville pour les illustrer.

Où le fabuliste, — dit G. Maspero, — racontait comment le chacal et le chat avaient eu l’habileté d’imposer leurs services aux animaux qu’ils voulaient dévorer à l’aise, le caricaturiste montrait le chacal et le chat dans l’attirail du paysan, le bissac au dos et le bâton sur l’épaule, menant paître une horde de gazelles ou une bande de belles oies grasses… Le bœuf amène au tribunal de l’âne un chat qui l’a dupé… Un lion et une gazelle jouent aux échecs… Les dessinateurs avaient poussé aussi loin que possible dans la satire.

La royauté n’avait pas échappé à leurs atteintes. Les littérateurs se moquaient des soldats en vers et en prose : les caricaturistes parodiaient les combats et les scènes triomphales. Le Pharaon de tous les rats, juché sur un char traîné par des chiens, charge à fond une armée de chats ; il les crible de ses traits, dans l’attitude héroïque d’un conquérant, et, devant lui, ses légions attaquent un fort défendu par des matous, du même entrain dont les bataillons des Pharaons réels montaient à l’assaut des citadelles syriennes…

Les phoques, dont la Méditerranée actuelle n’a conservé que de rares et petits survivants, y étaient alors aussi fréquents et d’aussi forte taille que dans les eaux de nos mers polaires.

Le conte du Roi Khoufoui et les Magiciens, mettait en scène un certain Didi qui, grâce aux livres de Thot, se faisait suivre des lions à travers le pays, comme notre Proteus se fait suivre des phoques. Dans tous les autres contes pharaoniques, les arts de la magie permettent à l’homme de lier et de délier la personne ou la volonté des dieux et de retenir leur puissance captive. C’est l’opération qu’Idothée conseille à Ménélas envers le dieu Proteus, car Prouti-Pharaon est un dieu, fils de dieu, et Ménélas s’engage en cette aventure « bien qu’il soit malaisé pour un simple mortel de mettre au joug un dieu ». Toutes les ruses et métamorphoses de Protée se retrouvent dans un autre conte égyptien où l’un des personnages, Baïti, dit à son frère : « Je vais devenir grand taureau. Assieds-toi sur mon dos quand le soleil se lèvera ». Ils s’en vont ainsi chez Prouti-Pharaon, qui fait tuer le taureau. Alors Baïti devient un arbre et même deux grands arbres, que l’on admirait dans la terre entière, et l’on alla dire à Prouti : « Deux grands arbres ont poussé en grand miracle », — cf. le vers odysséen « Il se fait eau courante et grand arbre à panache ». — Prouti ordonne de couper les deux arbres. Alors Baïti, sous forme de copeau saute dans la bouche de la favorite, descend dans le ventre, y redevient petit enfant, reparaît au jour et, déclaré prince royal, prend à son tour le rang de Prouti.

Un autre conte mentionne une métamorphose en feu et, si Proteus se change en panthère, c’est peut-être que l’une des métaphores habituelles pour dépeindre la colère des Prouti-Pharaon est : « Il entra en fureur comme un guépard du midi ».

Dans tous les contes pharaoniques, la préoccupation de la mort et de la vie au-delà tient la même place importante que dans l’existence et l’histoire égyptiennes. Il n’en est presque pas un sans une allusion, souvent très longue, aux cérémonies funéraires et au grand voyage vers les mystères du Couchant. Un naufragé voit arriver, dans son île déserte, le navire qui le ramènera. Il court annoncer la nouvelle au Grand Serpent barbu qui l’a sauvé et qui lui a prédit l’avenir : « Voici, lui avait dit ce bon Serpent, voici que tu demeureras quatre mois dans cette île, puis un navire viendra de ton pays avec des matelots : tu pourras rentrer avec eux dans ta patrie et tu mourras dans ta ville. Oui, si tu es fort et patient, tu presseras tes enfants sur ta poitrine et tu embrasseras ta femme ; tu reverras ta maison, qui vaut mieux que tout ; tu atteindras ton pays et tu seras au milieu des gens de ta famille »…

Le devin Tirésias tient-il à Ulysse un autre langage ?…

Et quand le naufragé voit arriver le vaisseau, le Grand Serpent lui dit : « Bon voyage, bon voyage vers ta demeure, petit. Voici que tu arriveras dans ton pays après deux mois, tu presseras tes enfants sur ta poitrine et tu iras te rajeunir dans ton tombeau »…

C’est une prédiction analogue que Proteus fait à Ménélas :

Quant à toi, Ménélas, ô nourrisson de Zeus, sache que le destin ne te réserve pas, d’après le sort commun, de mourir en Argos, dans tes prés d’élevage ; mais aux Champs Élysées, tout au bout de la terre, les dieux t’emmèneront chez le blond Rhadamanthe, où la plus douce vie est offerte aux humains, où sans neige, sans

grand hiver, toujours sans pluie, on ne sent que zéphyrs, dont les risées sifflantes montent de l’Océan pour rafraîchir les hommes.

Assurément, voilà un beau destin, et bien des hommes peuvent souhaiter d’atteindre une telle vie de bonheur après la mort. Pourtant ce paradis de tranquillité, de fraîcheur et de vie facile est-il vraiment celui que l’on rêverait pour cette horde de guerriers et de pirates que sont les « fils d’Achéens » ? quelle monotonie dans la tranquillité ! pas la moindre croisière, pas le moindre combat, pas la moindre tuerie, pas même les luttes sportives ni les jeux de force et d’adresse !

Et quel singulier paradis de silence et de paix pour ces bavards, ces orateurs de place publique, ces grands discuteurs, ces éternels politiciens ! pas le moindre discours ! pas le moindre dialogue ! pas le moindre échange de railleries ou d’injures ! rien que le souffle des zéphyrs !

Deux vents se partagent la domination de l’Égypte : le vent du Nord-Ouest, qui vient de la fraîche Méditerranée, et le vent du Sud-Ouest, le terrible khamsin, qui vient du désert torride. Le vent du Nord-Ouest, — le zéphyr des Grecs, — ramène la vie après la pesanteur mortelle du khamsin : c’est le vent béni ; Prouti vient le respirer à l’heure la plus chaude du jour, et les morts jouissent tout le temps de sa fraîche haleine. Mais en Grèce, le vent du Nord-Ouest est aussi désagréable, pénible et énervant que notre mistral sur les côtes de Provence. Ce « zéphyr à la triste haleine », — dit le Poète lui-même, — gémit, hurle sur la mer et amène les ouragans et la pluie : « Le mistral ou maestro, — disaient nos vieux Portulans, — est ainsi nommé parce qu’il est le vent le plus violent, le plus tyrannique de la Méditerranée »…

Seul, un emprunt aux modes et littérature de l’Égypte a pu faire du mistral le suprême agrément d’un paradis hellénique.

Dire cependant que, depuis vingt-cinq siècles, le « désagréable zéphyr » (ainsi parle sagement le poète odysséen) est devenu, dans toutes les littératures occidentales, disciples de la Grèce, le vent des tendres soupirs, du bonheur tranquille et de l’amour !

Un dernier détail me semble la plus certaine de ces marques d’origine. Protée se change tour à tour en lion à crinière, en panthère, en porc géant, en eau courante, en grand arbre à panache. Que vient faire ce gros porc en cette énumération terrible ?… Il est un animal du Nil qui figure dans les contes et dans les cultes égyptiens : c’est l’hippopotame, que les sujets de Pharaon appelaient non pas le cheval, mais le cochon du fleuve et qui, assurément, mérite beaucoup mieux ce nom. Mais cette « truie », Tririt, était plus familièrement appelée « la grosse », Taourt, que les Grecs ptolémaïques transcrivirent en Thueris. Elle était la compagne de la déesse des morts : aussi figure-t-elle debout, avec une tête de femme parfois, sur une quantité innombrable de peintures murales, de papyri, d’amulettes, de grands et petits monuments égyptiens. Elle était en outre la déesse de l’accouchement. L’hippopotame n’a jamais paru dans la Grèce antique que sur nombre de monuments minoens, qui sont tous de fabrication égyptienne ; sa présence semble à tous les archéologues l’un des signes indiscutables de l’influence égyptienne en cette Crète préhellénique, dont les cultes se transmirent aux Crétois hellénisés ; la déesse de l’accouchement, Ilithyie, resta l’une des reines de ce panthéon.

Au total, peut-on nier que le poète odysséen ait emprunté son épisode de Protée aux contes et romans de l’Égypte pharaonique ? Mais cet emprunt fut-il direct, de texte égyptien à texte grec ? les écrivains de l’Ionie étaient-ils capables de lire les signes et de traduire la langue des hiéroglyphes de l’Égypte aussi bien que les caractères et la langue de l’alphabet de Phénicie ?… Une pareille science chez eux dépasse les bornes de la vraisemblance, et voici peut-être quelques indices qui doivent nous mettre en garde.

Le rhythme septénaire des Sémites régit notre conte odysséen. Ce rhythme régit aussi les mesures que nous donnent les plus vieux géographes helléniques sur la côte de l’Égyptos. Le Nil devait avoir sept bouches : Hérodote corrigera et dira « les cinq bouches du Nil ». L’Égypte devait avoir sept cents myriades d’habitants. Le Delta devait s’être avancé dans la mer de sept journées de navigation. Septante myriades de pèlerins fréquentaient les fêtes de Bubaste. Aigyptos avait eu sept fils d’une Phénicienne. Bousiris avait été amoureux de sept Hespérides, etc., etc.

Le même rhythme régit les scènes de magie égyptienne que nous ont rapportées les Hébreux. Dans la Genèse, Pharaon voit en songe sept vaches maigres et sept vaches grasses, sept épis pleins et sept épis vides ; il appelle ses devins et ses sages ; mais le seul Joseph peut prédire les sept années de fertilité et les sept années de sécheresse. Dans l’Exode, Moïse, sauvé par la fille de Pharaon, comme Ménélas est sauvé par la fille de Prouti, est l’homme à la baguette, qui change les bâtons en serpents, déchaîne et enchaîne les pestes et calamités et rivalise de miracles avec les « gens du livre » et magiciens de Pharaon : il commence son exil chez les sept filles de Iothor, où le Seigneur lui promet la terre des sept peuples ; il commence ses magies par les sept jours du fleuve changé en sang ; il commence sa marche par les quatorze jours de la Pâque et les sept jours des azymes ; il ouvre les flots de la mer Rouge qu’il passe à pied sec, comme les lecteurs de Thot ouvrent le Nil ou les pièces d’eau et marchent à sec dans le fond mis au jour.

S’il en fut ainsi chez les Hébreux, sujets ou esclaves intermittents de Pharaon, comment n’en aurait-il pas été de même chez leurs cousins de Phénicie, vassaux, clients, commissionnaires et correspondants perpétuels de l’Égypte ? Pour arriver dans l’Égyptos ou pour en revenir, Ménélas et le pirate crétois ont passé par la Phénicie. Pour arriver aux poèmes homériques, le conte égyptien a pu prendre la même route.

Il est d’abord un trait qu’on ne rencontre jamais dans les contes d’Égypte : la nourriture d’immortalité, l’ambroisie. Idothée donne à Ménélas l’ambroisie pour neutraliser la terrible odeur des monstres de la mer. Sans l’ambroisie, le conte devient invraisemblable. Un public de terriens, qui ne connaît pas d’expérience l’odeur des phoques, se laisserait prendre encore à de pareilles sornettes. Mais à un public de marins, qui connaît l’intolérable puanteur de ces monstres, venir raconter que l’on s’est mis en embuscade sous des peaux de phoques fraîchement écorchés !

L’ambroisie, dans les poèmes homériques, est la nourriture divine qui donne, comme son nom grec l’indique, l’immortalité. Le nectar et l’ambroisie sont la boisson et le manger des dieux, et c’est parce qu’ils mangent l’ambroisie que les dieux vivent éternellement : un homme qui goûterait l’ambroisie participerait aussitôt à l’immortalité. Devant Ulysse, qui ne veut pas rester chez elle éternellement, Calypso place les mets et les boissons des hommes ; mais ses servantes lui servent, à elle, nymphe immortelle, le nectar et l’ambroisie. Pendant les sept ans qu’Ulysse reste chez elle, cette amoureuse obstinée voudrait faire de lui son époux et lui conférer l’immortalité ; il accepte de porter les vêtements immortels qu’elle lui avait donnés ; mais il veut rester un simple mortel ; il veut retrouver sa mortelle Pénélope : il refuse donc obstinément l’ambroisie.

Nektar et ambroisie, de ce couple inséparable, le premier terme est indiscutablement un emprunt fait par les Hellènes aux Sémites : le nektar est le niktar, le vin « parfumé », que les Sémites offrent à leurs dieux ; les Grecs n’oublièrent jamais que le nectar est un vin de Babylonie.

L’ambroisie porte un nom grec, mais semble avoir été de même origine.

La légende chaldéenne d’Adapa (nous en avons une version sur des tablettes cunéiformes du xiiie siècle) ressemble étrangement à l’histoire d’Ulysse chez Calypso. Adapa est le fils du dieu Éa. Mais il n’est pas dieu. Il n’a pas le don d’immortalité. Il n’a pas le droit de pénétrer dans le ciel d’Anou. Il y pénètre cependant… Grand scandale ! un homme mortel chez les dieux ! Il faut le châtier sévèrement ou le rendre immortel en lui donnant la « nourriture de vie ». Anou prend ce dernier parti. Il tend à Adapa une coupe et dit : « La nourriture de vie, qu’il en mange ! » Mais Adapa la refuse. On lui offre la boisson de vie ; mais il la refuse. On lui offre un vêtement, et il s’en habille. On lui offre de l’huile, et il s’en oint. Alors Anou gémit sur lui : « Adapa, pourquoi n’as-tu pas mangé ? pourquoi n’as-tu pas bu ? tu n’auras plus maintenant la vie éternelle ? » Puis, il renvoie Adapa dans son pays, comme la nymphe renvoie Ulysse, avec les habits immortels qu’il a revêtus.
Les Sémites, avant les Grecs, connaissaient donc cette nourriture de vie et cette boisson de vie, qui confèrent l’immortalité : ce que l’Égypte ne pouvait pas fournir au poète odysséen, il le trouvait dans les contes et rites de Syrie ou de Chaldée.

Il a emprunté à ces Sémites deux des termes les plus importants de son texte : ni le nom des phoques, ni celui du zéphyr ne peut être expliqué par une étymologie grecque ; l’un et l’autre sont d’origine sémitique. Dans le texte homérique, le zéphyr, zephuros, est le vent « qui hurle sur la mer », comme notre mistral ; l’épithète de « hurleur » lui est réservée : c’est le sens de la racine sémitique z.ph.r… Les phoques, phokai, arrivent sur leurs « pieds nageurs » : la racine hébraïque p.ou.k signifie boiter, chanceler, dandiner.

Notre conte odysséen présente donc un mélange de choses égyptiennes et de choses sémitiques, ce qui proprement est le caractère des productions phéniciennes : Hérodote nous dit que les vaisseaux phéniciens apportaient en Grèce des chargements mi-partie égyptiens, mi-partie assyriens ; un pareil mélange caractérise le style des monuments que les archéologues rapportent aux Phéniciens.

Mais si la Phénicie avait emprunté à l’Égypte la mode littéraire des contes magiques, elle avait dû à plus forte raison lui emprunter un autre genre de récits beaucoup plus utiles à son peuple de navigateurs.

Durant les vingt-cinq siècles que nous connaissons de l’histoire méditerranéenne, les marines successives se sont toujours emprunté les unes aux autres, non seulement leurs routes et leurs recettes de navigation, mais aussi leurs livres de métier tant pour la construction que pour la manœuvre et le pilotage des vaisseaux.

Elles se sont volé ou copié de l’une à l’autre ces « routiers » de la mer que les Français appellent aujourd’hui Instructions nautiques et les Anglais, Pilots, que d’autres ont appelés Portulans ou Miroirs de la Mer : les Anciens disaient le plus habituellement Périples. Les marines nouvelles ou secondaires ont toujours recouru aux livres et cartes de leurs prédécesseurs ou de leurs maîtres. En notre temps de « thalassocratie » britannique, tous les ouvrages d’hydrographie marine invoquent l’autorité des Pilots anglais :

Cet ouvrage, — disent nos hydrographes dans un Avertissement de leurs Instructions nautiques, — contient la description des côtes occidentales de l’Italie. On s’est servi du Mediterranean Pilot de l’amirauté anglaise, livre en usage à bord des bâtiments de la flotte italienne. Pour les îles de Malte et de Gozo, on

a traduit textuellement les instructions du Mediterranean Pilot, en les complétant à l’aide des renseignements publiés depuis cette date par le Bureau hydrographique de Londres.

La thalassocratie anglaise répandait ainsi ses Pilots non seulement en Europe, mais dans l’univers, aux temps où Allemands, Japonais et Américains n’avaient pas encore entrepris d’enlever à Britannia le monopole ou, tout au moins, une bonne part du commerce et de la police des mers. Que serait-il advenu si les victoires escomptées par Guillaume II et son peuple avaient rendu aux Rotterdam, Brême, Hamboug et Stettin d’aujourd’hui le rôle qu’avait tenu jadis la Ligue hanséatique ?…

Il est probable que la Seekunde méticuleuse et chaque jour complétée ou revisée de ces nouveaux-venus aurait réduit des trois quarts la clientèle des Pilots : la scientifique et patiente Allemagne aurait annexé cette branche du savoir et de la technique à ses grandes entreprises de librairie, comme elle avait annexé déjà la physique, la chimie, l’optique, la fabrication des colorants et tant d’autres savoirs ou trafics, dans lesquels l’Angleterre de 1850 avait encore la primauté… Les Phéniciens furent les Anglais des mers levantines, dont les Hellènes devinrent ensuite, mais avec un plein succès, les Allemands.
Nous pouvons voir comment, durant les derniers siècles, la thalassocratie « franque » avait vulgarisé les Portulans de Marseille : de 1792 à 1830, toutes les marines méditerranéennes copiaient le Portulan de Henry Michelot, ancien pilote hauturier sur les galères du Roi. Mais avant Michelot, les Français copiaient, dit Michelot lui-même dans sa Préface, les cartes et documents hollandais, sans même en corriger les fautes les plus choquantes : « Les cartes hollandaises sont remplies de fautes qui paraissent surtout dans les différents Miroirs de Mer. On y donne des démonstrations de côtes et plusieurs plans de ports, havres et baies, qui font connaître que leurs auteurs n’ont jamais été sur les lieux ».

C’est que les Miroirs des Hollandais avaient copié déjà les portulans espagnols, portugais ou italiens, qui n’étaient eux-mêmes que la copie ou la mise au point des Routiers et Voyages du Moyen-Age et des périples de la Grèce et de Rome. Les marines classiques à leur tour avaient traduit les Périples antérieurs de Carthage, de Tyr ou d’ailleurs : un périple carthaginois d’Himilcon, traduit d’abord en grec à une époque inconnue, fut mis en vers latins par un poète de l’extrême décadence, R. Aviénus, au ve siècle après J.-C. ; un autre périple carthaginois, celui d’Hannon, nous est parvenu sous une traduction grecque d’époque pareillement inconnue ; il s’est transmis des marines classiques aux marines de la Renaissance, grâce à J.-B. Ramusio, qui, en 1558, ouvrait son recueil delle Navigazione et Viaggi par la navigation de Hanone capitano Cartaginesi

Le périple d’Hannon, dit la traduction grecque, était exposé à Carthage dans le temple de Kronos : les Phéniciens avaient emprunté à l’Égypte cette mode d’exposer dans un temple leurs périples écrits ou dessinés. Six et sept siècles avant Carthage, les Égyptiens avaient leurs récits détaillés de navigations réelles, leurs périples, avec vues de côtes à l’appui ; la reine Hatshopsitou, au début du xve siècle, avait fait graver, sur les parois du sanctuaire de Deïr-el-Bahari, le récit et les vues d’une expédition vers les Terres lointaines de l’Encens, que baigne la mer Rouge.

On y voit, — dit G. Maspero, — la petite escadre voguant à pleines voiles, l’heureuse arrivée, la rencontre des indigènes, le troc consenti ; nous pouvons assister, comme sur place, aux opérations diverses dont se composait la vie maritime, non pas des Égyptiens seuls, mais des autres nations orientales. Les Phéniciens, lorsqu’ils s’aventuraient dans les eaux lointaines de la Méditerranée, c’est ainsi, à coup sûr, qu’ils armaient et maniaient leurs navires. Des points de la côte asiatique ou grecque sur lesquels ils débarquaient,

le décor n’est pas le même ; mais ils se munissaient des mêmes objets d’échange et, dans la pratique des négociations, n’agissaient pas avec les tribus de l’Europe autrement que les Égyptiens avec les Barbares de la mer Rouge.

Nous avons dans Hérodote une description des côtes de l’Afrique entre le Nil et Carthage, qui provient d’un vieux périple phénicien. Or, il est possible de prouver, — et je crois avoir donné la démonstration complète, — que les aventures d’Ulysse sont sorties d’une pareille source : depuis longtemps, les navigations égyptiennes dans la Méditerranée ou la mer Rouge et leurs périples avaient donné naissance à des contes ou romans maritimes dont les papyri ne nous ont encore livré que deux.

L’un est de ton presque hébraïque et de date plutôt récente. Ce sont les mésaventures d’un officier, Ounamonou (ou Wen-Amon), que le grand prêtre Hrihorou envoie sur la côte syrienne, au xiie siècle avant notre ère ; il va faire l’un de ces achats et chargements de bois de construction, que, de tous temps, nécessitèrent les temples et palais de l’Égyptos : Salomon négociait les mêmes avec son fournisseur de Tyr-Sidon, le roi Hirom… Ounamonou rencontre tous les contretemps « qui pouvaient survenir alors dans la vie réelle des marchands ; ce sont les mêmes incidents, — dit G. Maspero — que dans les relations de voyages au Levant durant nos xvie-xviiie siècles : vols à bord, mauvaise volonté des capitaines de port, menaces des petits tyrans locaux, discussions interminables pour la liberté de partir et même pour la vie ».

Le second récit beaucoup plus romanesque, est ce conte du naufragé auquel j’ai fait allusion plus haut : c’est le premier en date des Robinson Crusoé.

Il reporte le lecteur aux temps lointains où les Pépi et les Mentouhetep des vie-xie dynasties (2400-2100 avant notre ère) envoyaient déjà leurs flottes au Pouanit, dans le Sud de la mer Rouge, acheter les parfums, les drogues et les animaux rares : Salomon et Hirom s’associeront pour envoyer leurs grands vaisseaux « de Tarsis » faire là-bas les mêmes opérations de commerce. Le Robinson égyptien est victime d’un naufrage dans les eaux lointaines, qui bordent To-Noutri, « le Pays des Dieux » (Ulysse va nous citer des mots empruntés à la « langue des dieux »). Une tempête coule le navire et tout l’équipage et, seul, notre héros est jeté sur une île qu’habite un serpent gigantesque, « doué de voix humaine » (comme Circé et Calypso) : ce Serpent, bon père de famille, accueille le Naufragé, l’entretient, le nourrit, lui prédit un heureux retour et le comble de cadeaux en le mettant à bord du navire qui le remporte (Calypso en use de même).

Il est probable que l’Égypte fournira à nos successeurs beaucoup d’autres romans pharaoniques, où des aventures de terre et de mer présenteront de pareilles ressemblances avec les « Errements » d’Ulysse. Des documents phéniciens viendront s’y ajouter peut-être, le jour où s’ouvriront enfin à la pioche des fouilleurs les ruines d’Arad, de Tyr et de Sidon. Pour l’heure il faut nous contenter d’autres preuves.

Le point de départ de mes études odysséennes fut l’un de ces doublets insulaires dont je parlais plus haut : de même que les îles de l’Archipel ancien avaient deux noms, l’un sémitique et l’autre grec, de même l’Odyssée a une île qui s’appelle tout à la fois Nésos Kirkès et Aiaié. Ces deux noms signifient, l’un en grec et l’autre en hébreu, « l’île de l’Épervière. » C’est en cette île que le Poète a logé la déesse Circé et l’une des aventures de son héros. En prenant cet exemple et en le mettant en pleine lumière, on peut encore arriver, je crois, à des conclusions qui vaudront pour l’ensemble du poème.
Elles ne sont encore pleinement valables que pour cette geste d’Ulysse. Je dirai par la suite pourquoi nous ne sommes pas encore au même point d’avancée en ce qui touche la geste d’Achille. Les origines de l’Odyssée nous apparaissent et, sur nombre de détails, les affirmations précises ne sauraient plus être contestées. L’Iliade aura son jour quand les fouilles en Syrie, en Mésopotamie et en Chaldée nous auront fourni autant de ces nouveaux secours dont l’Égypte nous a gratifiés depuis un siècle.
V
LES PHÉNICIENS ET L’ODYSSÉE

Ulysse est parti de Troie après la prise et le pillage de la ville. Il a fait une descente malheureuse sur la côte de Thrace, chez les Kikones. Puis, la tempête l’a chassé à travers l’Archipel et lui a fait manquer le détroit de Cythère par où, contournant le Péloponnèse, il comptait regagner son Ithaque.

Son escadre de six navires est emportée, par les vents du malheur, dans cette immensité de mer inconnue, qui s’étend au Sud et à l’Ouest de Cythère : il y erre ou reste prisonnier durant plus de huit ans, sans pouvoir rentrer dans les eaux achéennes.

Toutes ses aventures se déroulent au long des côtes redoutables du Couchant, loin des mers « farinières », où les hommes civilisés mangent le pain « qui donne du nerf à l’équipage » : il n’y rencontre qu’humanités merveilleuses ou sauvages, mangeurs de fruits (Lotophages) et mangeurs d’hommes (Cyclopes et Lestrygons), monstres (Charybde et Skylla), dieux capricieux (Éole), déesses magiciennes (Circé), nymphes perfides (Sirènes) ou jalouses (Calypso) ; quand il en reviendra après dix-sept jours de navigation, c’est à une nuit d’Ithaque seulement qu’il retrouvera des humains, un peuple hospitalier, les Phéaciens de la charmante Nausicaa et du bon roi Alkinoos.

Juste au milieu de ses plus terribles aventures, il arrive chez Circé, après s’être enfui du port des Lestrygons, qui lui ont fracassé sous leurs blocs de pierres cinq navires de son escadre et qui en ont dévoré les « compagnons ». Il n’a plus que son propre vaisseau et quarante-cinq hommes de son équipage :

Nous reprenons la mer, l’âme navrée, contents d’échapper à la mort, mais pleurant les amis. Nous gagnons Aiaié, une île qu’a choisie pour demeure Circé, la terrible déesse douée de voix humaine… Nous arrivons au cap et, sans bruit, nous poussons jusqu’au fond du mouillage : un dieu nous pilotait ; sans tarder, on débarque et, deux jours et deux nuits, nous restons étendus, accablés de fatigue et rongés de chagrin.

Au-dessus du port, une guette élevée permet de découvrir la mer infinie et une grande plaine. Entre le port et la haute guette, une forêt et un fleuve servent de remise et d’abreuvoir au gibier :

Quand du troisième jour l’Aurore aux belles boucles annonce la venue, je prends à bord ma pique et mon estoc à pointe et, quittant le vaisseau, je grimpe à la vigie : je pensais voir de là quelque œuvre des humains, entendre quelque voix. Me voici sur le roc de la guette, au sommet : il monte une fumée du sol aux larges routes. Mon esprit et mon cœur ne savent que résoudre : irai-je m’informer, maintenant que j’ai vu ce feu, cette fumée ?… Tout compté, le parti le meilleur me sembla de regagner d’abord le navire et la plage, de donner le repas, puis d’envoyer mes gens reconnaître les lieux.

Je rentrais au croiseur, et j’allais arriver sous le double gaillard, lorsque, prenant pitié de mon isolement, un dieu met sur ma route un énorme dix-cors, qui, du pâtis des bois, descendait boire au fleuve… Je le frappe en plein dos du bronze de ma pique.

Ulysse rapporte au vaisseau cette lourde proie. Il réveille les compagnons. On dépouille et l’on rôtit la bête. On passe la journée au festin. Mais le lendemain, dès l’aube, Ulysse partage ses gens en deux bandes. L’une reste avec lui au bord de la mer, près du vaisseau ; l’autre, sous le commandement d’Euryloque, monte à l’intérieur, à travers la plaine forestière, jusqu’au pied des monts :
Ils trouvent dans un val, en un lieu découvert, la maison de Circé aux murs de pierres lisses et, tout autour, changés en lions et en loups de montagne, les hommes qu’en leur donnant sa drogue, la perfide déesse avait ensorcelés. A la vue de mes gens, loin de les assaillir, ces animaux se lèvent et, de leurs longues queues en orbes, les caressent… Mes gens sont là, debout, sous le porche de la déesse aux belles boucles. Ils entendent Circé chanter à belle voix…

Le chef du détachement, Euryloque, conseille de ne pas entrer. Mais les autres, à grands cris, appellent cette déesse aux Fauves :

Elle accourt, elle sort, ouvre sa porte reluisante et les invite ; et voilà tous mes fous ensemble qui la suivent ! Flairant le piège, seul, Euryloque est resté… Elle les fait entrer ; elle les fait asseoir aux sièges et fauteuils ; puis, leur ayant battu dans son vin de Pramnos du fromage, de la farine et du miel vert, elle ajoute au mélange une drogue funeste, pour leur ôter tout souvenir de la patrie. Elle apporte la coupe : ils boivent d’un seul trait. De sa baguette, alors, la déesse les frappe et va les enfermer sous les tects de ses porcs. Ils en avaient la tête et la voix et les soies ; ils en avaient l’allure ; mais, en eux, persistait leur esprit d’autrefois…

Euryloque revient au vaisseau et fait son rapport. Ulysse décide d’aller rechercher ses gens ; il quitte le navire et la mer pour monter vers la « belle demeure ». Il venait de passer le « vallon sacré », quand Hermès se présente à lui et lui donne la plante salutaire, le molu, qui le préservera des maléfices de Circé. Grâce au molu, Ulysse résiste à la drogue et à la baguette magique ; il dompte la déesse, en la menaçant de son glaive ; tout immortelle qu’elle est, elle redoute les coups ; elle lui offre la moitié de sa couche et, devenu son amant, il obtient d’elle la délivrance de ses compagnons.

Circé, baguette en main, traverse la grand’salle et va ouvrir les tects. Elle en tire mes gens ; sous leur graisse, on eût dit des porcs de neuf printemps… Ils se dressent debout, lui présentent la face ; elle passe en leurs rangs et les frotte, chacun, d’une drogue nouvelle : je vois se détacher, de leurs membres, les soies qui les avaient couverts… La déesse me dit : « Retourne maintenant au croiseur, à la plage ; commencez par tirer à sec votre vaisseau ; cachez tous vos agrès et vos biens dans les grottes ; puis tu m’amèneras tout ton brave équipage ».

Ulysse ramène tous ses gens au manoir de Circé, et l’on demeure le reste de l’année chez cette bonne hôtesse.

Au devant de la côte italienne, entre Rome et Naples, le Monte Circeo dresse toujours sur la mer sa double cime dégagée : « Située à l’extrémité Sud des Marais Pontins, cette montagne a l’apparence d’une île quand on la voit à distance », disent les Instructions nautiques. La mer libre en baigne les faces du Sud et de l’Ouest ; les faces de l’Est et du Nord trempent dans les lagunes de la côte et dans les forêts et maquis des Marais Pontins : « Cette montagne de Circé est vraiment insulaire entre la mer et les marais », disait déjà Strabon.

Les marins d’autrefois allaient échouer leurs navires sur la façade Ouest de l’île : une cale s’y offre d’elle-même aux bateaux, qui arrivent de la haute mer ; sous la tour Paola, s’ouvre un étroit chenal vers une lagune intérieure. Les Romains fondèrent leur port de Circéi en cette lagune, qui s’appelle aujourd’hui Cala dei Pescatori, le Port des Pêcheurs. Enclos de tous côtés par la dune et la forêt, ce port offre un excellent refuge aux barques qui savent y pénétrer. Mais il faut bien manœuvrer ; la passe est étroite : c’est un dieu qui pilote le vaisseau d’Ulysse jusqu’aux grèves du fond, où tout se tait, où le flot vient mourir en silence.

Autour de la lagune, subsiste encore une antique forêt de grands chênes, de pins, d’oléastres, d’ormes, d’arbousiers, de cornouillers et de pommiers sauvages, qu’au milieu du siècle dernier, Mercey décrivait ainsi :

Cette belle forêt n’est que la continuation de celle de Fossa Nuova, où croissent des chênes, des chênes verts ou lièges et des ormes de toute beauté. Par endroits, de grandes lianes courent d’un arbre à un autre : on pourrait se croire dans quelque forêt de l’Amérique… De temps à autre, nous rencontrions un buffle égaré, que notre guide chassait à grands coups de gaule vers l’apparence de sentier que nous suivions. Dans les endroits les moins fourrés, nous entendions des grognements et nous avons vu passer, à plusieurs reprises, des bandes de sangliers qui vivent dans ces marécages comme dans une terre promise. Des aigles et des pyrargues volaient dans les clairières et donnaient la chasse aux palombes et aux canards qui s’envolaient par bandes nombreuses au milieu des roseaux.

Circé porte un nom grec, kirké, qui signifie « épervière » : l’Ile de Kirké, Nèsos Kirkès, est l’Ile de l’Épervière. Sur un promontoire voisin, les Anciens eurent leur ville de l’« autour », Astura, qui subsiste aujourd’hui ; ils croyaient que l’aigle marin avait donné son nom à une autre ville voisine, Gaète ; un autre promontoire voisin garde le nom de Vulturno : c’est le cap du « vautour ». Cette côte a toujours été peuplée d’oiseaux de proie : la forêt giboyeuse, les lagunes et la mer poissonneuses et les Marais, peuplés de toutes les bêtes et bestioles de terre et d’eau, offrent aux rapaces une abondante nourriture.
Le mouillage de la lagune avait une bonne aiguade : la Fonte della Bagnaja sourd parmi les premiers arbres de la forêt. Autre commodité pour les marins d’autrefois : le pied de la montagne, qui regarde la mer, est troué de grottes nombreuses, les unes au ras même du flot qui y pénètre, les autres derrière de petites grèves ou des éboulis de rochers, Grotta delle Capre, Grotta del Precipizio, Grotta della Maga. C’est en cette grotte de la Magicienne que la tradition populaire cherche à tort la demeure de Circé. La Grotte aux Chèvres, par contre, convient de tous points à certains détails du texte odysséen.

Cette immense grotte, — 36 mètres de long, 25 mètres de large, 10 ou 12 mètres de haut, — surplombe les roches aiguës de la côte méridionale : « Redescends à la plage, et tire à sec ton navire ; cachez tous vos agrès et vos biens dans les grottes… », dit à Ulysse Circé qui parle en connaissance de cause. La Grotte aux Chèvres serait assez vaste pour servir de remise à plusieurs vaisseaux du temps ; mais comment haler ici un navire, sans l’éventrer sur les écueils du bord ou les roches coupantes et les énormes éboulis de la rive ? Ce n’est pas à cette côte sauvage, c’est aux grèves du port tranquille, au fond de la lagune, à l’autre bout de l’île, qu’Ulysse doit tirer et remiser son vaisseau sur les sables. Mais la caverne est une cache sans rivale pour les marchandises, trésors et provisions de terre et de mer.

Du côté de la terre, le Monte Circeo est longé par le Rio Torto, le petit fleuve sur les bords duquel Ulysse tua le cerf : non loin de là, nos marins signalent la Torre Cervia. Ce Rio n’est qu’un fossé marécageux, encombré de nénuphars, peuplé de moustiques et de libellules, sans largeur, sans profondeur, sans courant ; mais il suit tout le pied du Mont : c’est le dernier reste du détroit qui jadis séparait de l’île le continent fangeux. Le Mont se dresse au-dessus, chargé de taillis et de brousse, couronné d’une margelle de roches et sommé de sa Guette altière à cinq cent quarante mètres d’altitude. La Guette est inaccessible par les autres côtés de l’île ; elle ne peut être atteinte que sur cette façade terrestre, par le même sentier de bûcherons que prenait Ulysse.

L’horizon de la Guette est presque illimité de toutes parts.

A l’Ouest et au Sud, se déploie jusqu’à la Sicile invisible et jusqu’à la Sardaigne, dont les montagnes bleues apparaissent le soir, la mer du grand large, la « mer infinie », le pontos apeiritos du Poète, sur lequel flottent encore aujourd’hui les petites « îles du Large », Pontiae, disaient les Anciens ; Ponza, disent les Modernes.
Vers l’Est et vers le Nord, s’étend la plaine Pontine, basse, incertaine, brumeuse, couverte par les eaux, les sombres verdures et les buées des Marais, entre le double rivage de la mer d’Ostie et du golfe de Terracine.

Tout le long de ce rivage, depuis Ostie jusqu’à Terracine et au delà, pendant près de cent kilomètres, une chaîne de dunes borde le flot, une bande de lagunes et de marais borde la dune et une succession de forêts et de fourrés impénétrables s’étend derrière les lagunes, jusqu’au pied des monts : Selva de Terracina, Bosco de San Felice, Macchia di Bassiano, Macchia di Caserta, Macchia del Quarto, Macchia del Piano, les façades Nord et Est du Circeo sont entourées de cette selva et de ces macchie ; le Poète emploie les deux mots druma pukna (fourrés) et hulé (forêt).

La lisière maritime de la forêt est encore gardée, sur la dune, par les tours de pierre, où, jusqu’en 1850, des invalides guettaient les incursions des pirates : en 1843, les Barbaresques enlevaient encore des femmes sur cette côte pontificale. Le pourtour continental des Marais a toujours été bordé de maisons de pierre, fermes et étables, telle cette ferme de Campo-Morto, que Mengin-Fondragon décrivait en 1830, avec ses centaines de buffles et de chevaux, qui vivaient à l’état sauvage, lâchés dans le maquis, et ses deux mille porcs, qui erraient par la forêt, en compagnie des sangliers, ou que des pâtres, sonnaille au cou et chiens hargneux dans les jambes, conduisaient à la glandée et défendaient contre les pirates et les fauves.

A l’intérieur de la forêt et du maquis, c’est vainement que l’on chercherait encore aujourd’hui une bâtisse en pierre. Les bûcherons, les pâtres et les troupeaux, descendus de l’Apennin, qui campent en cette plaine Pontine durant l’hiver et le printemps, l’abandonnent en été aux moustiques, à la fièvre, à toutes les mauvaises bêtes, insectes, fauves, rapaces et reptiles :

Au mois d’octobre, — écrivait en 1881 l’historien de Terracine, R. Moulin de la Blanchère, — on sent dans l’Apennin que la neige approche ; dans la plaine pontine, les pluies de novembre vont réveiller la nature desséchée et abattre les fièvres ; à cette époque, la macchia se remplit. De l’Apennin, des Abruzzes, de toutes les montagnes, une foule de gens viennent s’y établir. Déserte en septembre, la macchia en décembre a la population d’une ville : 20.000 âmes environ y habitent ; dans l’immense forêt pontine, chacun va retrouver sa lestra, un essart fait par lui ou par un devancier, souvent par un ancêtre ; une staccionata, lice grossière garnie de broussailles, enferme les bêtes ; des cabanes de branchages, en forme de ruche, enferment les gens. Le montagnard vit six ou sept mois dans ce gourbi. Juin arrive. Les marais sèchent. Les

mares ont tari. Les enfants tremblent la fièvre. Les nouvelles du « pays » sont bonnes. En quatre jours, les chemins se couvrent de gens qui regagnent les montagnes.

Ulysse et ses compagnons, quand ils « montent » chez Circé, ne rencontrent personne. Le récit odysséen se passe en été, au milieu ou vers la fin de la saison navigante, qui commence en avril et finit en octobre : Ulysse et ses compagnons, depuis le départ de Troie, ont déjà dépensé plusieurs mois chez les Lotophages, les Cyclopes, Éole et les Lestrygons. La saison est avancée ; ils vont hiverner chez Circé. Nous sommes donc en été : la forêt est déserte. On n’entend que le chant des oiseaux dans les arbres, le cri des aigles et des éperviers dans les airs et les fuites des sangliers ou des cochons dans le maquis… Mais la brousse s’éclaircit. On approche des monts. Voici une belle maison « bâtie », une maison de pierre.

A 15 ou 20 kilomètres environ du Monte Circeo, les montagnes continentales des anciens Volsques dressent leur muraille abrupte qui s’allonge parallèlement à la côte sur près de 100 kilomètres. Cette muraille est appelée monts Lepini par les Italiens d’aujourd’hui : couronnée de faîtes qui dépassent 1.500 mètres et présentent à la plaine Pontine une falaise continue, elle darde dans la direction du Circeo la Punta di Leano, vers laquelle s’en vient toute droite la route des Pêcheurs, Strada dei Pescatori ; nos cartes marines portent encore ce vieux chemin qui aboutit au vallon de San Benedetto, où la déesse latine des Fauves, Feronia, avait jadis un sanctuaire.

Féronia, — écrit R. Moulin de la Blanchère, — avait son sanctuaire à l’entrée de la Valle, au pied de la Punta di Leano. Là, étaient son bois sacré, sa fontaine, son temple, dont le soubassement en gros blocs a subsisté jusqu’à nos jours. C’est l’une des plus vieilles religions rustiques de l’Italie. On lui rendait un culte barbare dans des bois généralement redoutés. Elle présidait aux affranchissements : on faisait asseoir l’esclave sur une pierre, dans le temple ; on lui couvrait la tête d’un bonnet, pileus, et l’on prononçait la formule : « Assis, esclaves aux bons services !… Debout, hommes libres ! Bene meriti servi sedeant, surgant liberi. »

C’est chez cette déesse, vers ce « vallon sacré » de San Benedetto, que sont montés les compagnons d’Ulysse, puis le héros lui-même.

De Circé à Féronia, de notre texte odysséen aux rites de ce sanctuaire italiote, les ressemblances sont nombreuses. Féronia, déesse des forêts, est, comme Circé, une déesse aux Fauves : comme la guerre, bellum, a pour déesse Bell-ona, comme la pomme a pour déesse Pom-ona. les fauves, feri, appartiennent à Fér-onia… Circé, après avoir mis en un bestial esclavage les compagnons d’Ulysse changés en pourceaux domestiques, les libère avec les mêmes cérémonies et les mêmes formules dont use Féronia, libératrice des humains qui vivaient dans la domesticité d’un maître : pour être délivrés de leur servitude animale, les compagnons d’Ulysse « se dressent » debout, eux aussi, devant la déesse.

Chez Féronia, la résurrection de l’esclavage vers la liberté est précédée de la perte des cheveux : le futur affranchi doit se présenter à la déesse, la tête tondue, chauve, ut ego hodie raso capite calvus capiam pileum, dit Plaute. Les compagnons d’Ulysse, quand ils se dressent devant Circé, perdent, eux aussi, leurs soies.

Au-dessus de Féronia, pointe aujourd’hui le Mont des Magiciennes, la Montagne des Fées, Monte delle Fate. Durant l’antiquité, un peuple du voisinage, les Marses, étaient des charmeurs de serpents, des devins, des magiciens : descendants d’un fils de Circé, ils se transmettaient l’art de la déesse ; les auteurs et poètes romains parlent des secrets merveilleux de ce peuple charmeur ; le nom de marsus devint même synonyme de devin et de sorcier ; au début du siècle dernier, leurs arrière-neveux gardaient la même réputation ; ils ne l’ont pas entièrement perdue aujourd’hui.
La Punta di Leano, du haut de ses 676 mètres, surveille tout le Marais : à quinze kilomètres au devant, la longue et haute échine du Circeo détache en plein ciel, au-dessus du maquis et de la forêt, ses deux pitons de la Guette (541 mètres) et du Sémaphore (448 mètres), au bout de la Strada dei Pescatori qui, toute droite, coupe les terres et les eaux. Une comparaison s’impose à première vue entre ce Circeo et Gibraltar. L’Ile de Circé, au flanc de la côte italienne, est aussi abrupte, mais un peu moins allongée que le Rock au devant de la côte espagnole. Elle est emmanchée tout différemment à la terre. Mais deux photographies de ces promontoires pourraient presque se superposer. Si l’on veut mesurer la renommée que l’Épervière put avoir dans la bouche des marins aux ixe et xe siècles avant notre ère, il suffit de songer à la popularité du « vieux Gib » dans les discours et les écrits de la gent britannique. Gibraltar est le refuge et la relâche de ces étrangers, leur entrepôt et leur forteresse, leur guette surtout et leur observatoire, Signal Rock ; les deux mots « guette », skopié, et « observatoire », periopé, dominent la description odysséenne, comme, de la Punta di Leano et du temple de Féronia, on voit les deux pitons du Circeo dominer l’horizon sur l’autre rivage des Marais Pontins.
Car, entre le Mont et la terre ferme, les Marais forment vraiment un golfe de terres coulantes et d’eaux croupies qui, pour le commerce et les relations d’autrefois, tenait le même rôle qu’aujourd’hui le golfe d’Algésiras entre le Rock des étrangers et la côte des indigènes.

Ces étrangers, aux temps homériques, n’étaient pas des Hellènes : les marines grecques ne fréquenteront ces eaux italiotes qu’un ou deux siècles plus tard. Les Achéens d’alors ne dépassaient pas le détroit d’Ithaque vers le Couchant.

Deux des mots les plus importants du texte odysséen renvoient, ici encore, aux parlers sémitiques.

La plante salutaire, dont Hermès munit Ulysse contre les maléfices de Circé, est appelée molu par les dieux, nous dit le Poète. Ce mot n’est pas grec : il ne se rencontre en aucun autre texte de la littérature antique ; il n’est même pas de la langue des hommes ; il appartient à celle des dieux. L’Écriture donne le nom de m.l.ou.h à une plante des sables, dont les pauvres gens font parfois un mets, — une salade, dirions-nous : la racine sémitique m.l.h, en effet, signifie sel. En grec, l’équivalent exact est halimos, et la plante ainsi désignée est notre atriplex halimus, appelé communément pourpier de mer et qui se mange en salade ou confit dans du vinaigre. C’est une plante arbustive, dont les feuilles seulement et les jeunes pousses sont comestibles. La fleur est d’un jaune laiteux, — « blanc de lait », dit le Poète.

D’autre part, l’Ile de l’Épervière, — Nèsos Kirkès en grec, — est aussi dénommée par lui Ai-aié : en hébreu ai ou i signifie île et aia signifie épervière. Il faut noter l’étroite correspondance de ces deux termes : le mot sémitique a été traduit en grec avec une fidélité scrupuleuse, littérale et jusqu’aux moindres nuances. En grec, le féminin « épervière », kirké, est à peu près inusité : les auteurs emploient le masculin kirkos pour les deux genres ; le seul article, masculin ou féminin suivant les cas, sert à distinguer le mâle et la femelle. En hébreu, au contraire, le seul féminin aia est usité pour les deux sexes ; les Hébreux, qui employaient ce féminin aia comme nom propre, l’appliquaient même à des hommes.

De cette traduction littérale, ne doit-on pas conclure que le Poète a tiré d’un modèle sémitique les noms de lieu et la description exacte de cette côte où ni lui-même ni ses compatriotes n’avaient encore pénétré, où des Hellènes ne devaient venir que cent ou deux cents ans plus tard ?

Or toutes les aventures d’Ulysse ont pour pareils théâtres ces côtes de la mer du Couchant, que n’avaient ni vues de leurs yeux ni connues par leurs navigateurs le Poète et ses auditoires : le texte odysséen nous décrit néanmoins ces rivages avec une précision et une exactitude si grandes que non seulement on peut toujours mettre en regard les renseignements de nos Instructions nautiques, mais que, parfois, il faut recourir à la photographie des sites pour comprendre et traduire tous les mots du Poète.

Veut-on retrouver le pays de Calypso et celui des Cyclopes ? Il suffit de chercher quel peut être l’équivalent hébraïque de leurs noms grecs. L’Ile de Calypso, Nésos Kalupsous, est l’« Ile de la Cachette » ; l’hébreu dirait I-spania : la grotte, les quatre sources et les arbres de Calypso se trouvent, en effet, dans les parages de l’Espagne ; ses prairies de persil y donnent encore le nom espagnol de Perejil à une île qui borde le détroit de Gibraltar. Les Cyclopes sont en grec les Yeux Ronds (kuklos, cercle, et ops, œil) ; l’hébreu dirait Oin-otra : sur les côtes italiennes, il est un vieux nom de lieu, Oinotria, que Grecs et Latins connaissaient encore, mais ne savaient plus où localiser au juste.

Les Cyclopes habitaient cette Oinotrie, à la côte Nord du golfe de Naples. Ils y avaient leur Petite Ile, Nisida, dans laquelle Ulysse fit une si belle chasse. Leur pays, que les Anciens nommaient Champs Phlégréens, est troué de grands yeux, les uns éborgnés, aveugles ou vidés, les autres pleins d’eaux luisantes ou de verdures, tous, anciens cratères ou effondrements volcaniques, dont les feux, les fumées, les jets de pierre, les rots et les vomissements (on sait comment Polyphème les reproduit impudemment) ont effrayé ou effraient encore le voisinage. Sous le Pausilippe voisin, s’enfonce la profonde et haute caverne où Polyphème enfermait ses troupeaux ; c’est là qu’il dévora les compagnons d’Ulysse. Dans le détroit entre la Petite Ile et la terre ferme, se dressent encore les deux pierres dont il essaya d’écraser le navire achéen. Non loin de là, Cume de Campanie, — la plus vieille ville de l’Italie, disaient les Anciens, — est cette Ville Haute, persécutée par les Cyclopes, que le Poète appelle « Hypérie aux vastes campagnes » : les deux noms Hypérie-Cume forment encore le plus précis des doublets gréco-sémitiques.

Nous savons que les Phéniciens exploitaient alors ces eaux du Couchant, qu’ils en avaient le monopole et le contrôle : leurs colonies d’Utique et de Gadès, depuis le début du xie siècle, s’élevaient sur les rivages de notre Tunisie et de l’Espagne. C’étaient leurs traitants qui venaient à l’Ile de Circé. La déesse elle-même nous fait connaître les routes de mer qui les conduisaient chez elle ou les en ramenaient.

Ulysse reçoit les derniers conseils de son amie pour regagner Ithaque : « Il te faudra d’abord passer près des Sirènes. Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou qui relâche pour entendre leurs chants !… Passe sans t’arrêter ! ». Les trois petites îles des Sirènes sont dans le Sud du Monte Circeo, au delà du golfe de Naples et du détroit de Capri, dont elles surveillent les bouches : elles s’appelaient durant l’antiquité les Sirénuses ; elles s’appellent aujourd’hui les Coqs, Galli. Ulysse passe devant ; les Sirènes l’appellent en vain.

Du Monte Circeo aux Sirènes, il n’est qu’une route de mer par les détroits d’Ischia et de Capri. Mais au delà, Circé connaît et décrit deux routes :

On trouve, d’un côté, les Pierres du Pinacle, où rugit le grand flot azuré d’Amphitrite ; chez les dieux fortunés, on les appelle Planktes. La première ne s’est jamais laissé frôler des oiseaux, même pas des timides colombes, qui vont à Zeus le père apporter l’ambroisie ;

mais le chauve rocher, chaque fois, en prend une que Zeus doit remplacer pour rétablir le nombre. La seconde ne s’est jamais laissé doubler par un vaisseau des hommes ; mais, planches du navire et corps des matelots, tout est pris par la vague et par des tourbillons de feu dévastateur.

L’autre route, — dit Circé, — mène entre les Deux Ecueils de Charybde et de Skylla. C’est celle que prend Ulysse : tous les mots de la description et de l’aventure odysséenne conviennent à la géographie et à la nomenclature de ce détroit de Messine, qui, depuis trois mille ans, conserve, sur sa rive gauche, le rocher de Skylla et, sur sa rive droite, le gouffre de Charybde…

Mais où sont les Deux Pierres que les dieux, non pas les hommes, appellent Planktes et que Circé déclare grandes et « pointues » ou « voûtées », car tel est le double sens possible de l’épithète homérique épèréphées ? J’ai traduit par « pinacle », en souvenir d’un rocher marin de Jersey, qui porte ce nom et le mérite. L’une doit être proche d’un torrent de feu. L’autre est évitée par les oiseaux. Je les avais cherchées, pendant près de vingt ans, dans les eaux italiennes et siciliennes, dans tous les auteurs anciens et modernes, dans nombre de livres et de cartes des géographes et hydrographes, dans les récits et journaux de bord d’une cinquantaine de voyageurs, sans parler des Guides Joanne et Bædeker. Personne ne semblait les avoir jamais vues. Mon seul tort était de n’avoir pas lu avec attention nos Instructions nautiques.

En décrivant le détroit qui sépare les deux îles siciliennes de Lipari et de Vulcano, l’une, volcan en activité, l’autre, volcan éteint, les Instructions nous disent (et combien de générations ont dû, de Périples en Portulans et en Pilots, se transmettre ce renseignement !) qu’entre le cap Perciato de Lipari et la Pointe de Feu de Vulcano, la passe n’est large que de trois encablures :

Dans le Sud de la pointe del Perciato, — disent les Instructions nautiques, — sont deux rochers remarquables : le plus Nord et plus Ouest, la Pietra Lunga, haut de 47 mètres, paraît à petite distance comme un navire sous voiles ; c’est un amas volcanique de couches très nitrifiées, présentant à sa base une ouverture qui permet aux embarcations de passer à travers ; l’autre rocher, la Pietra Menalta, de beaucoup plus bas, est généralement couvert de mouettes d’une grande espèce estimée par les habitants.

Voilà les deux Pierres du Feu et des Oiseaux, que les dieux appellent Planktes, parce que tous les Sémites ont la racine p.l.k, avec le sens de être ovale, ou plutôt conique, pointu à la façon du bouton des mamelles : Hébreux et Arabes en ont tiré les noms pour le bout du fuseau et pour les tells de la plaine.

Les Phéniciens connurent, au Sud des Sirènes, les Deux Pierres coniques, les « Fuseaux », semblables aux Faraglioni que les touristes vont aujourd’hui visiter sur la côte de Capri : « Devant la pointe de Tragaga, — disent les Instructions nautiques de Capri,— gisent trois rochers élevés dont l’un est percé de part en part ; celui du Nord-Est s’appelle Monacone ; les deux autres sont les Faraglioni ». Les mêmes Instructions ajoutent au sujet de Lipari : « La pointe Perciata, extrémité Nord-Ouest de l’île, est une remarquable pointe perforée ; on voit auprès un rocher rouge, élevé en forme de pyramide, appelé le Faraglione ». Le même nom se retrouve sur les rivages de plusieurs îles italiennes. Il est possible que, dans la Méditerranée phénicienne, on eût de même plusieurs couples de Planktes.

Si les Grecs et les Romains ne nous parlent plus de celles que le Poète a connues en ce détroit de Lipari, c’est qu’ils ne fréquentaient plus qu’une des deux routes de Circé : durant l’antiquité classique, comme de nos jours, les seules Bouches de Messine, la passe entre Charybde et Skylla, étaient familières à tous les navigateurs. Il fallait aux temps odysséens d’autres habitudes de navigation pour donner la même importance et le même renom au détroit de Lipari-Vulcano, à la passe des Deux Pierres.

La première vue de carte montre que, parties de la côte italienne, les deux routes de Circé convergent au delà du triangle sicilien, non pas vers Ithaque et les eaux grecques, que veut atteindre Ulysse, mais vers cette pointe de l’Afrique du Nord où s’éleva, au ixe siècle avant notre ère, la Ville Neuve des Sémites de Phénicie, Carthage, où les mêmes Sémites avaient fondé dès le xiie siècle leur vieille ville d’Utique.

Circé était donc comme la correspondante et l’élève des pilotes d’Utique : c’est d’eux qu’elle a reçu le savoir, dont nous constatons, après trois mille ans, l’exacte précision dans cette partie de notre Odyssée qui a pour titre les Récits d’Ulysse chez Alkinoos : le texte du Poète, qui a rédigé ces Récits, est grec ; la source en est phénicienne.

Entre le Poète et les gens d’Utique ou leurs métropolitains de Tyr et de Sidon, cette exactitude et cette précision mêmes impliquent nécessairement un texte écrit et une traduction du phénicien au grec. Telle était, durant l’antiquité, l’opinion des « Plus Homériques », de ceux qui se flattaient d’étudier les œuvres du Poète en leurs moindres détails : « Les Phéniciens, — disait Strabon, — ont fourni ses renseignements au Poète ; car, avant les temps homériques, ils occupaient déjà la meilleure part de l’Ibérie et de la Libye… Le Poète connut leurs multiples expéditions jusqu’aux extrémités de l’Espagne : les Phéniciens l’en avaient instruit ». On peut affirmer, je crois, que ces renseignements parvinrent aux Grecs homériques en des livres écrits, non pas seulement en des conversations orales.

Un mot du Poète me paraît être là-dessus d’une valeur primordiale.

Ulysse, ayant franchi Skylla et Charybde, entre au Port Creux, qui est notre rade de Messine, sur le bord de l’Ile du Soleil, qui est notre Sicile. A travers l’antiquité, tous les poètes, historiens et géographes de la Grèce et de Rome donnèrent à cette île, dont leurs marins fréquentaient les eaux et dont leurs colons occupaient les rivages, le nom fort juste de Trinakrie, « l’Ile aux Trois Pointes » ou, pour mieux dire, « l’Ile aux Trois Angles », l’Ile du Triangle.

Depuis l’antiquité jusqu’à nous, tous les géographes dans leurs livres, tous les navigateurs dans leurs Instructions et jusqu’à nos plus petits élèves des écoles primaires dans leurs jeux se sont transmis cette comparaison, qui correspond le plus exactement qu’il soit à la forme de cette terre triangulaire et à ses trois côtés presque égaux.

Or, la Sicile, pour le Poète odysséen, est, non pas l’Ile du Triangle, Trinakrie, mais Thrinakie, « l’Ile du Trident ». Ce nom ne saurait être appliqué à la Sicile par quiconque en aurait une connaissance directe. Il implique une vision toute différente de la réalité, la vision de l’une de ces îles ou presqu’îles grecques, Péloponnèse ou Chalcidique, dont les côtes déchiquetées allongent en pleine mer trois bras de roches acérées et tendent aux navigateurs la triple fourche de leurs trois chaînes parallèles, que terminent trois caps assez proches.

Il faut en conclure qu’aux temps homériques, ni les aèdes ni leurs auditoires n’avaient vu les rivages siciliens. Le Poète ou ses devanciers n’ont pas plus imaginé ce nom propre que tous les autres auxquels ils ont lié les aventures d’Ulysse : dans les écrits des étrangers, ils avaient trouvé un nom qui, sans doute, correspondait à Trinakrie : entre la réalité, qui justifiait ce nom, et la vision qu’ils s’en firent, les souvenirs personnels ou les connaissances de leur peuple interposèrent une vue de côtes familière aux Achéens déjà : au lieu du triangle sicilien, ils virent le trident du Péloponnèse ou de la Chalcidique… Ils ont fait un contresens : ils faisaient donc une version.

Cette méprise d’un traducteur nous permet d’écarter, je crois, une hypothèse qui, chez les Anciens et les Modernes, a rencontré quelques partisans : ils ont imaginé un Homère-Ulysse, seule et même personne, poète et héros des aventures odysséennes, visiteur et peintre des terres occidentales.

A prendre cette conception au pied de la lettre, il faudrait admettre que le poème grec fût l’œuvre d’un écrivain-explorateur qui, d’abord, serait allé sur place se munir des notions et visions indispensables à l’établissement de son texte.

Mais quelles notions et quelles visions cet Hellène en aurait-il rapportées ? celles d’une Méditerranée hellénique ou d’une Méditerranée phénicienne ?

Il est des sites odysséens que jamais les Hellènes n’ont connus, des parages que jamais ils n’ont fréquentés. Les Lestrygons homériques Lais trugones, tenaient le détroit entre la Corse et la Sardaigne ; leur rade s’enfonçait derrière le Rocher Columbo, que signalent encore nos Instructions nautiques et qui donna son nom, traduit en grec par le Poète, Laïs Trugonié (La Pierre Colombière), au mouillage, puis au rivage et au peuple voisins : c’est ainsi que nous donnons le nom d’Algérie et d’Algériens à un immense territoire et à tout son peuple, parce qu’Alger en est le port ; mais « Alger » est le nom que ce port reçut jadis des Arabes, à cause des tout petits îlots, Al-Djezaïr, qui se dressaient au devant et que nos môles ont aujourd’hui soudés à la rive.

Quand, au viie siècle de notre ère, les Hellènes fréquentent les eaux de la Corse et de la Sardaigne, ce n’est pas cette côte sauvage du détroit qui attire leurs comptoirs et que décrivent leurs auteurs de périples. Au iiie siècle, ils savent, d’après le périple de Skylax, que la Sardaigne, voisine de la Corse, en est séparée par 1/3 de jour de navigation et que, dans l’intervalle, il est une île inhabitée. Mais ils ignorent la Pierre Colombière, son Port Profond et la route, par où les chars, au temps d’Ulysse, amenaient à la côte les bois du haut des monts. Ils ne savent plus rien de cette Lestrygonie ; jamais ils n’ont connu même ni soupçonné le site de la Télépylos homérique, la haute ville de Lamos, où régnait Antiphatès le Lestrygon. C’est ailleurs qu’ils viennent trafiquer avec ces montagnards du Nord : au fond de la rade actuelle de Terranova, sur la côte sarde du Levant, ils ont fondé leur colonie d’Olbia, « l’Heureuse » ; leurs caravanes et leurs mulets, non plus leurs chars, prennent au revers des monts la passe que suit aujourd’hui le chemin de fer.

La plupart des régions odysséennes offrent la même opposition entre le site décrit par le Poète et quelque endroit du voisinage où les marines classiques ont eu plus tard leur embarcadère. Ce n’est pas sur l’île de Circé, c’est à Terracine que les Hellènes viennent trafiquer. Ils ne font pas de la Petite Ile des Cyclopes (Nisida) « une ville bien bâtie » et ne montent pas à la Caverne de Polyphème ; mais, installés à Cume d’abord, puis à Naples, ils exploitent tout à la fois le plateau des Yeux Ronds par le commerce et les champs de Campanie par le labour. A quoi bon les Iles des Sirènes pour surveiller le détroit de Capri, quand on a terres, ville et port sur le rivage de Pæstum ? Éole perd son sceptre, et son Ile Haute de Stromboli perd son rôle, du jour où les Hellènes font de Lipari le bazar des Sept-Iles. Depuis les Phéaciens, jamais la ville d’Alkinoos, sur la côte occidentale de Corfou, n’a retrouvé son renom et sa prospérité : la population et le trafic se sont toujours portés sur la côte orientale, où les Corinthiens viennent fonder leur colonie de Corcyre.

Presque partout, on peut noter un pareil contraste entre les sites grecs et odysséens. Ils répondent, en vérité, à des besoins contraires : le site grec convient à des colons ou des marchands fixés à demeure, en pays allié ou conquis ; le site odysséen n’est jamais qu’une relâche, une aiguade, un reposoir en pays sauvage ou inconnu… Ulysse a passé dans le second : Homère se serait établi dans le premier.

On peut néanmoins formuler autrement l’hypothèse d’Homère-Ulysse : « Les descriptions odysséennes ne peuvent-elles pas correspondre à la vision qui s’offrit aux Hellènes quand, pour la première fois, leurs explorateurs, avant leurs colons, pénétrèrent en ces parages occidentaux et y fréquentèrent les relâches des thalassocrates antérieurs ? le périple grec, dressé par ces premiers explorateurs, aurait permis au Poète de décrire une Méditerranée, non pas hellénique, mais plus ancienne et très différente, avec ses routes, ses relâches et son onomastique, non pas grecques, mais phéniciennes ».

L’hypothèse, même sous cette forme, ne semble pas correspondre à la vraisemblance : loin de fournir au Poète la matière de ses descriptions, les premiers explorateurs grecs lui empruntèrent, je crois, la nomenclature de leurs découvertes.

Les Récits d’Ulysse chez Alkinoos existaient en leur forme présente avant le départ des descobridores helléniques vers la Sicile et vers l’Italie : en partant à la découverte de cette mer Occidentale, les Hellènes emportèrent avec eux des noms et des idées géographiques, que les seuls Récits avaient pu leur mettre en tête, et ils s’efforcèrent de les localiser sur les rivages de leurs explorations. Ils cherchèrent la terre des Cyclopes, l’île de Calypso, la côte des Lestrygons, le manoir d’Éole, la prairie des Sirènes, le temple de Circé. Ils voulurent retrouver chaque pays odysséen.

Tantôt ils réussirent. Tantôt ils échouèrent. Toujours et partout, ils essayèrent. Cette préoccupation n’abandonna jamais leur esprit. Le Poète présida à toutes leurs aventures, et les aventures d’Ulysse à tous leurs récits. Ils pensèrent à chaque pas remettre en place la nomenclature et les réalités homériques.

Ils crurent avec raison que les Lotophages, mangeurs de fruits, étaient d’honnêtes Berbères, qui vivaient heureux et tranquilles dans l’un de ces jardins fruitiers que nous appelons oasis et qui parsèment, au Sud de notre Tunisie, le Djerid de nos Arabes, « le Pays des Dattes ». Ils virent de leurs yeux, en regardant le volcan de Stromboli, annonciateur des tempêtes, qu’Éole, le roi des vents, était le maître des îles autour de Lipari. Ils imaginèrent avec non moins de raison que Charybde et Skylla symbolisaient les dangers du détroit sicilien. Ils affirmèrent, en fin de compte, que tous les lieux décrits par Homère devaient correspondre à des théâtres de l’histoire véridique et du monde tel qu’ils le connaissaient.

Les Cimmériens durent habiter au fond de la mer Noire, au delà du Bosphore Cimmérien, vers le Nord, dans la nuit polaire, et la Circé odysséenne devint la sœur de leur Médée, puisque toutes deux devaient être les filles ou les sœurs d’Aiétès, roi de leur Colchide.

Les moindres analogies leur suffirent. Ulysse leur enseignait que le Cyclope est un lanceur de rochers, « moins semblable à un homme qu’à un pic forestier » : dès qu’ils connurent l’Etna, ils découvrirent à ses pieds les rochers de Polyphème et, les Lestrygons leur semblant proches parents des Cyclopes, ce fut en ces mêmes régions de l’Etna, dans la campagne de Léontini, que certains découvrirent sans autre raison la Lestrygonie. L’île de Calypso leur apparut, on ne sait pourquoi, sur la côte italienne, en face de Crotone : le périple de Skylax la signale en ce point.

Ces localisations erronées, cette géographie tout imaginaire, auraient-elles été possibles ou, du moins, admises sans conteste, si quelque périple grec eût enseigné aux navigateurs grecs, comme au Poète, le gîte véritable de ces pays fabuleux ? Ne se comprennent-elles pas au contraire, si le Poète servit de guide aux navigateurs, si ses Récits préexistaient à leurs périples ?

On sait la place que tenaient les Poésies homériques dans l’éducation populaire des Hellènes. Les aventures d’Ulysse étaient présentes à la mémoire de tous les compagnons-matelots. En arrivant dans les mers du Couchant, les premiers explorateurs grecs rencontrèrent dans les noms de quelques « témoins » la Méditerranée décrite par le poète : en bonne place, les noms de Charybde, de Skylla, d’Éole, des Sirènes et d’Aiaié leur donnaient l’habitat de ces monstres et demi-dieux. Mais quand leurs navigations ne les conduisaient pas aux gîtes véritables, ils n’en localisaient pas moins l’onomastique odysséenne et l’appliquaient à des sites qu’elle n’avait jamais désignés. Ils avaient donc emporté de leurs ports d’attache cette nomenclature. Le Poète était leur moniteur : il ne fut pas leur disciple.

L’étude des deux onomastiques odysséenne et grecque conduit aux mêmes conclusions que celle des sites au couchant : elles diffèrent de nature et d’origine.

Les premiers navigateurs grecs retrouvèrent et reproduisirent certains noms primitifs, que le Poète avait connus, mais qu’il avait transcrits d’une autre façon. En certains points, leur nomenclature et la sienne s’offrent comme la double traduction ou transcription d’un seul et même original ; mais, de l’une à l’autre, il est une différence essentielle : transcriptions et traductions odysséennes sont œuvres savantes, « écrites » ; transcriptions et traductions des Hellènes sont œuvres populaires, « parlées ».

Les Sémites avaient donné au Pays des Yeux Ronds un nom que les Anciens nous ont transmis sous la forme Oin-Otria. Ce terme, formé de deux vocables, fut exactement, complètement, littéralement traduit par le poète odysséen en Kukl-Opia. Les Hellènes, au contraire, dans le nom simple de Opikia, « l’œillère », ne nous en ont rendu que le sens global, résumé : Kuklopia et Opikia sont deux traductions grecques d’un seul et même original sémitique ; mais est-il inexact de dire que la première sent son « auteur », son savant, et que la seconde, au contraire, en trahit l’origine populaire ?

Le peuple, en transmettant ou traduisant, simplifie toujours un peu. Il prend l’essentiel et néglige le reste. Il dit le pays des Yeux, Opikia, l’île du Croiseur, Kerkyra, la pointe Blanche, Iapygia, et non pas le pays des Yeux Ronds, Kukl-Opia, l’île du Croiseur Noir, Kerkyra Scheria, la pointe de la Guette Blanche, Messapia Iapygia, etc., ou, quand il transcrit les deux vocables d’un seul terme géographique, il est enclin à les séparer pour faire de la Messapie et de la Iapygie deux caps, deux côtes, deux régions.

Comparez encore la traduction « Ile Petite » Nèsos Lacheia, que nous donne l’Odyssée, et la traduction « Ilot », Nèsis (Nisida), que, depuis l’arrivée des Hellènes dans les eaux napolitaines, nous a conservée l’usage populaire, pour le nom de cette île des Cyclopes dont nous ignorons l’original sémitique. Comparez le Port Creux du Poète, Limen Glaphyros, et la Faucille des périples grecs, Zanklon, — deux noms de même valeur donnés à cette rade de Messine que protège une presqu’île coudée, le Bras de San Renieri. Les Hellènes appelèrent Sirenousai, Sirénuses, des îles que le Poète nommait la Prairie des Sirènes : dans tout le monde grec, nous n’avons aucune de ces Prairies, qui se trouvent fréquemment au pays de la Bible. « Prairie de la Danse, Prairie des Vignes » ; Calypso avait, elle aussi, une Prairie de cette sorte, « la Prairie des Violettes ».

Je ne crois donc pas au rôle d’un Homère-Ulysse. Je crois au travail d’un poète lettré, sachant aussi bien lire qu’écrire et empruntant à une source écrite la matière de ses descriptions et de ses légendes. Cette source lui venait, directement ou indirectement, des Phéniciens : ce n’était ni un produit de l’imagination individuelle, ni un assemblage de récits populaires, de contes de matelots ou de bonnes femmes. Les indications que le Poète en tira prouvent, je crois, que l’origine première de ce modèle fut quelque livre de navigation, quelque périple rédigé par un homme de métier.

Mais entre ce périple sémitique et le poème grec, ne peut-on pas supposer, entrevoir quelque intermédiaire ?
VI
PÉRIPLES

Périples, Kataploi et Stadiasmes de l’antiquité, Portulans, Routiers, Miroirs et Flambeaux modernes, Pilots et Instructions d’aujourd’hui : tous ces guides de la mer se ressemblent par leur souci d’utilité pratique et leur conformité aux besoins de la navigation. Notre Service hydrographique publie quatre sortes de documents nautiques, — des cartes, un annuaire des marées, un livre des phares, enfin des Instructions proprement dites qu’il définit ainsi :

Ces ouvrages sont destinés à donner tous les renseignements utiles à la navigation que l’on ne peut trouver sur les cartes. Ils donnent la description des côtes, indiquent les points remarquables, dont la reconnaissance peut faciliter la navigation, et fournissent des indications sur le régime des vents, des marées et des courants, sur l’éclairage, le balisage, le pilotage, les routes de navigation, ainsi que sur le

commerce, les productions, les ressources en vivres, eau, charbon, moyens de réparations, etc., des pays et des ports.

La découverte de l’imprimerie a, comme il est naturel, permis de donner à ces guides de la mer les développements que ne pouvaient pas comporter les manuscrits de l’antiquité et du Moyen-Age.

Les Périples et Stadiasmes antiques devaient se contenter des renseignements indispensables ou plutôt des énumérations les plus sommaires : surtout dans les parages familiers des terres grecques et romaines, ils pouvaient se réduire à des listes de noms propres, de distances et de formules courantes, à de brèves indications sur les aiguades et les marchés où l’on pouvait faire des vivres et de l’eau ; ils ressemblaient de fort près à ces Indicateurs de chemins de fer où nous ne cherchons que les stations, les heures, les kilomètres et les buffets du voyage. Le Stadiasme de la Grande Mer, qui semble le résumé d’une compilation alexandrine, décrit les côtes crétoises :

De l’île de Casos au promontoire Salmonion de Crète, 300 stades : ce cap crétois est tourné vers le plein Nord ou presque ; il y a un temple d’Athéna avec une plage de refuge et une aiguade ; pour le reste, des ruines.

Du Salmonion à Hiérapytna, 480 stades ; c’est une ville avec une cale ; elle possède aussi une île, qui s’appelle Chryséa et qui a port et aiguade.

D’Hiérapytna à Biennos, 170 stades ; toute petite ville à quelque distance de la mer…

Le Périple de Skylax décrit les rivages de l’Attique :

Attique. — Après Mégare, les villes des Athéniens. Premier point de l’Attique, Éleusis, avec le temple de Déméter et une forteresse. En face, Salamine, île, ville et port. Ensuite, le Pirée, les Longs Murs et Athènes. Le Pirée a trois ports. Puis Anaphlystos, forteresse et port. Sounion, cap et forteresse, temple de Posidon. Thorikos, forteresse et deux ports. Rhamnonte, forteresse… Le périple du pays athénien est de 1.140 stades.

Les Périples des mers lointaines ou peu fréquentées, surtout les Périples des mers récemment découvertes ressemblaient, au contraire, aux journaux de bord, que tiennent nos marins, ou aux relations de voyages, qu’ils en tirent : tel, le Rapport qu’Arrien envoya à l’empereur Trajan sur la navigation du Pont-Euxin ; tel encore, le Périple de la Mer Rouge qu’un Grec d’Égypte rédigea au ier ou au iie siècle de notre ère ; et tel, le Périple carthaginois d’Hannon dont nous n’avons qu’une traduction grecque de date inconnue :

Périple d’Hannon, roi de Carthage, dans les parties libyques de la Terre au delà des Colonnes d’Hercule (Relation exposée dans l’enceinte du sanctuaire de Kronos).

Les Carthaginois avaient décidé qu’Hannon naviguerait au delà des Colonnes et y fonderait des villes de Libyphéniciens. Il partit avec soixante navires à cinquante rames, emmenant une foule de colons, hommes et femmes, qui montaient au chiffre de trente mille, avec les vivres et le reste des préparatifs.

Une fois en mer, les Colonnes franchies et après deux jours de navigation au delà, nous avons fondé une première ville que nous avons appelée L’Encensoir, au bord et au-dessus d’une grande plaine.

Voguant ensuite à l’Ouest, la flotte entière s’est réunie sous le Soloeis, promontoire de Libye tout couvert d’arbres.

Nous y fondons un temple de Posidon, puis reprenons notre route au levant, durant une demi-journée qui nous mène à l’intérieur d’une lagune bordant la mer et pleine de roseaux denses et hauts, où gîtaient des éléphants et nombre d’autres fauves…

Ce véridique périple d’Hannon est rempli de monstres : éléphants, crocodiles et hippopotames ; sauvages qui lancent des pierres ; nègres fuyards au parler incompréhensible ; êtres muets et poilus qui semblent des femmes et que « les interprètes appelaient gorilles » ; nous usons encore de ce terme pour ces grands singes dont Hannon captura trois, mais ne put rapporter que les peaux.

C’est d’un périple de cette espèce que sortirent, je crois, les aventures d’Ulysse dans la Mer du Couchant : si nos explorateurs de la Mer du Sud (c’est le nom que l’on donnait autrefois à notre océan Pacifique) et leurs journaux de bord n’avaient pas rendu populaires, au cours des xvie et xviie siècles, l’abandon et la vie solitaire de matelots sur une terre déserte ; si, au début du xviiie, l’Écossais Alexandre Selkirk n’avait pas été laissé sur l’île aux chèvres de Juan Fernandez et n’y avait pas vécu, quatre années et demie, sans voir figure humaine ; si Wood Roggers et Cook, qui l’en ramenèrent, n’avaient pas conté son histoire dans une relation de 1712, nous ne lirions pas aujourd’hui Robinson Crusoé, qui parut en 1719.

Nous ne lirions pas non plus dans l’Odyssée les « Récits d’Ulysse chez Alkinoos », si le Poète n’avait pas usé d’un périple ou de fragments de périple phénicien. L’existence de ces documents antérieurs est prouvée tant par le fond même et la matière des Récits que par leur texte, formules et expressions.

Je n’insisterai pas sur la langue : même dans une traduction, il apparaît aussitôt que le Poète parle à des marins un langage de marins et qu’il sait les termes du métier. Si l’on en voulait donner une idée adéquate, il faudrait prendre, mot par mot, la construction du radeau dans l’île de Calypso et la comparer à la description analogue qui se lit dans le périple d’Himilcon : seule, cette comparaison peut fournir le sens véritable et complet de certains termes dans l’un et l’autre textes.

Il est plus facile d’en juger par la lecture de Virgile et des étranges équivalents que ce bon élève des Alexandrins substitua aux mots et formules homériques. Le Poète grec emploie pour désigner le navire de ses héros les deux formules que les gens de mer employaient de son temps : c’est le « navire rapide », que les cinquante rameurs font voler sur le dos des vagues, et c’est le « vaisseau creux », qui peut affronter les houles et les coups de vent de la haute mer. Chacune de ces deux formules ne forme qu’une locution : au lieu de « vaisseau rapide », les Français des xvie et xviie siècles disaient « galère subtile » ; au lieu de « vaisseau creux », nous disons « vaisseau de haut bord ». Virgile, pour les besoins du vers, a traduit « vaisseau creux » par cava trabes, la « poutre creuse » : il fait ainsi naviguer en pirogue ceux qui avaient reçu des Phéniciens le « croiseur » de guerre, la galère que nos rois du xviie siècle continuaient de faire construire pour leur flotte du Levant.

C’est de la mer aussi et de ses gens que le Poète grec a reçu nombre de mots étrangers, soit comme noms de lieux et noms propres, soit comme noms communs. On en pourrait dresser un assez ample vocabulaire et montrer comment il faut, en outre, recourir aux notions et théories des Phéniciens ou de leurs maîtres d’Égypte pour expliquer nombre de formules et de métaphores homériques.

Il est vrai que, pour mesurer cette influence des marins étrangers sur la langue du Poète, il nous manque peut-être quelques textes de comparaison. Il se peut que tous les Hellènes ses contemporains aient alors usé d’une langue pareille : dans la bouche des seigneurs achéens ou des colons d’Ionie, les mots et expressions sémitiques tenaient peut-être la place que tiennent les expressions et mots français dans le langage des Grecs d’aujourd’hui.

Pour le fond, on ne saurait être trop affirmatif : les aventures d’Ulysse ne contiennent pas de descriptions imaginaires, ni même, dans chacun de leurs paysages, de détail purement fantaisiste. Strabon et les Plus Homériques avaient raison d’« ajouter foi à toutes ces histoires, de croire à l’érudition du Poète ». En attachant un sens à tous les mots du texte, en bannissant les explications dites poétiques, on peut, sur les cartes marines, avec l’aide des Instructions nautiques et des voyageurs, constater la véracité de toutes ces descriptions. Les Récits chez Alkinoos nous rendent, en fin de compte, une galerie de tableaux géographiques, et non pas, — le mot est encore de Strabon, — un musée de « tératologies ».

Mais ces tableaux ne sont pas dessinés à la mode des géographes « terriens ». Ils trahissent la main des navigateurs, par la vision même qu’ils supposent des réalités.

Ithaque, dit le Poète, est une « île basse ». Les montagnes d’Ithaque dépassent 600 et 800 mètres d’altitude et l’île n’a de plainettes qu’au haut de ses plateaux aériens. Mais, vue sur l’horizon marin ou sur l’écran de Céphalonie, — l’île Élevée, Samos, disaient les premiers navigateurs ; l’île de la Cime ou de la Tête, Képhallénia, traduisirent les Hellènes, — Ithaque n’est en effet qu’une butte sans grandeur : les 1.600 mètres de son altière voisine la couvrent de leur ombre… Les seuls navigateurs voient une « île de Circé » dans le « Monte Circeo » des terriens… L’ancienne ville de Campanie, Cume-Hypérie, n’est une « Hauteur » que pour les étrangers débarqués à la plage : les terriens des Yeux Ronds, qui la dominent, n’y voient qu’une colline basse.
Tous les épisodes des Récits impliquent cette vision particulière des gens de mer, avec les précisions, mais aussi les erreurs qui leur sont propres. Ce ne sont jamais que des vues de côtes, telles que les Instructions nautiques et les cartes marines nous les donnent, et non pas des vues de pays, telles que les terriens les ont toujours reproduites en leurs géographies et nomenclatures. Tout périple énonce avec un soin méticuleux les particularités d’un rivage, caps, îlots, baies, anses, villes et mouillages. Mais la seule ligne des côtes, la seule frange maritime est ainsi traitée.

Que l’on prenne dans le périple de Skylax la description des rivages de Sicile, en particulier de la côte orientale entre Messine et Syracuse.

Les géographes de l’antiquité, comme ceux d’aujourd’hui, notaient d’abord sur cette côte la masse, le profil, les neiges et les fumées de l’Etna : « L’Etna, — dit Strabon, — domine la rive du détroit et le pays de Catane, mais aussi la mer Tyrrhénienne et les îles des Liparéens. La nuit, une lueur brillante monte du sommet ; le jour, c’est une fumée et une nuée qui le couronnent ». Le vieux périple ne mentionne même pas l’Etna… Le Poète nous décrit ces mêmes parages à la façon de Skylax, et non pas de Strabon. De la Pointe du Monstre, — le Peloros, où Charybde et Skylla se partagent les cadavres et les dépouilles des naufragés, — jusqu’au Port Creux et jusqu’à la Plage du Soleil, où paissent les grands bœufs à robe de flamme, il nous donne les plus grands détails sur les dangers et les abris, les ressources, les cultes, la pêche, la chasse, la vie côtière et maritime de cette rive sicilienne. Mais l’Etna, qui la domine de ses neiges ou de ses feux étincelants, n’apparaît pas au fond de l’horizon.

Le Poète a traité de même la rive des Cyclopes. Leur Ile Petite et son port clos, leurs « yeux ronds » et leurs sourcils de forêts, leurs explosions et leurs colères, leurs jets de pierres et leurs gémissements nous sont amplement, minutieusement, presque scientifiquement décrits. Si, derrière cette côte volcanique de Pouzzoles et de la Solfatare, le Mont du Borgne, Gauros, se laisse deviner à l’aventure de Polyphème, c’est que son piton, visible de toutes parts, peut servir de guide aux caboteurs du golfe et de la grande mer. Mais on chercherait en vain la haute silhouette du Vésuve, dominateur de cette terre : le Vésuve n’entra en fureur que neuf ou dix siècles plus tard ; aux temps homériques, il n’était pas encore en période d’activité ; c’était déjà néanmoins la montagne imposante, de forme originale, de nature remarquable, de profil exceptionnel que nous décrit Strabon.

Au pays de Circé, l’horizon terrien a la même étroitesse : l’île côtière, son port secret, sa grotte, sa haute guette, sa rivière du Cerf, ses forêts et son maquis apparaissent au premier plan et, derrière, avec un relief très net encore, le sanctuaire et les rites de la Déesse des Fauves ; en ces temps reculés, la mer ou, du moins, les navigateurs montaient jusqu’aux abords de la maison sacrée, où ils rencontraient les caravanes indigènes… Mais derrière le temple, rien ne fait soupçonner une vaste contrée, l’échine des Monts Lepini chargée de ces vieilles et fortes villes italiotes, Setia, Norba et Velitræ, qui ont subsisté jusqu’à nous, et le cône gigantesque du Monte Cavo, et les murs d’Albe-la-Longue qui devaient exister déjà, et le Tibre et son gué fréquenté des marchands, où plus tard, Romulus installera sa bande de voleurs. A nos yeux, comme dans l’esprit et les vers mêmes du Poète, ce pays de Circé ne tient qu’à la mer : « cette île, que le flot couronne à l’infini », semble ne toucher nulle part au reste du monde.

Bornées à la frange maritime, les vues odysséennes sont d’une incontestable vérité : on peut, à côté de chacune, mettre les photographies qui, aujourd’hui encore, nous rendent les particularités caractéristiques de la région ou du site ; on peut surtout découper, dans les cartes les plus détaillées de nos marins, les contours des terres, qui semblent tout aussitôt avoir été dessinés pour le besoin de cette démonstration.

Ces vues contiennent néanmoins quelques inexactitudes et de petites erreurs, qui sont toutes, d’ailleurs, de même nature et de même origine : le Poète n’a pas mis en leur vraie place certains traits ou détails du tableau ; il les a transportés à quelques centaines ou milliers de pas de leur gîte réel. La Cyclopie a la source aux Trembles et la Prairie aux terres profondes dont il nous parle ; mais l’une et l’autre sont à la côte de la terre ferme ; il les met, lui, dans la Petite Ile en face. De même, les quatre sources et la prairie et les arbres morts de Calypso ne sont pas dans l’Ile du Persil où il les décrit : il faut aller chercher les uns et les autres au-dessus ou au delà du promontoire voisin.

C’est lui qui, sans le vouloir, a déchaîné la tempête archéologique, qui souffle aujourd’hui sur la malheureuse Ithaque. On connaît ces récentes théories : les médecins de Molière, plaçant le cœur à droite et le foie à gauche, se font une gloire de « changer tout cela » ; Ithaque, dans le monde des archéologues, n’est plus Ithaque ; c’est notre île de Leucade qui est l’Ithaque d’Ulysse et notre Ithaque est l’ancienne Samos, — soutiennent les novateurs, — parce que le Poète a dit que, « dans la passe entre Ithaque et la Samé des Roches », il est un îlot Astéris, avec les deux beaux Ports Jumeaux. Or, si l’Ithaque homérique était l’Ithaque d’aujourd’hui, cet îlot Astéris serait l’écueil Dascalio, un simple dos de roche, qui n’a pas le moindre refuge… Les Ports Jumeaux s’ouvrent sur l’autre rive du détroit, non pas sur cet îlot lui-même, mais à la côte de Samos, qui fait face à Astéris.

Toutes ces inexactitudes et erreurs, on le voit, se ressemblent : c’est qu’elles sont inhérentes à la lecture et à l’usage des périples, si l’on adopte ce mot antique pour désigner les Instructions nautiques, Pilots, Miroirs et Portulans de toutes les époques. En lisant nos Instructions, aujourd’hui encore, nous en commettons de pareilles : les livres des gens de mer arrivent, par la monotonie de leurs énumérations et l’entassement de leurs noms propres, à ne plus donner le sentiment des distances ni la juste mesure des intervalles, qui séparent dans la réalité les différentes parties et particularités d’une côte ou d’un mouillage.

Le périple est un chapelet de noms propres dont le lecteur, au gré de son imagination, rapproche ou sépare les grains indépendants et mobiles. Chacun de ces grains représente une réalité matériellement exacte ; mais l’inexactitude ou l’imprécision naît presque forcément de l’union trop intime ou de la séparation trop grande, que le lecteur, — et je dis : le plus attentif, — reste libre d’établir entre deux ou trois grains qui voisinent. Le périple de Skylax décrit les côtés de Laconie :

Lacédémone. — Lacédémone est un peuple et elle a les villes d’Asiné, Mothoné, Port d’Achille, Port Psamathous ; entre ces deux ports, la pointe de Taygète et le sanctuaire de Posidon ; puis Las, ville et port, Gytheion, arsenal et forteresse ; puis le fleuve Eurotas, la ville de Boia et le cap Malée. En face, l’île de Cythère, île, ville et port ; en face de Cythère, la Crète. Après le susdit cap Malée, Sidé, ville et port, Épidaure, ville et port, Prasia, ville et port, Méthana, ville et port. Il y a en outre beaucoup d’autres villes des Lacédémoniens. A l’intérieur, il y a Sparte et beaucoup d’autres villes.

Comment ne jamais se tromper entre ces îles, ces caps et ces villes, quand on n’a pas la réalité ou la carte sous les yeux ? Comment établir entre eux les distances réelles que rien ne nous fixe ? La description du golfe de Corinthe dans nos Instructions nautiques elles-mêmes, serait l’exemple le plus utile à considérer.

« La côte Nord du golfe, — disent-elles, — est coupée par des baies profondes, tandis que le rivage Sud n’offre point d’abri aux navires » ; c’est donc cette seule côte Nord qui mérite l’attention de l’hydrographe ; il nous en décrit, l’un après l’autre, tous les promontoires et tous les refuges : de Lépante à Corinthe, sur cette côte Nord découpée en six grandes baies, frangée de vingt ou trente mouillages, dentelée de soixante ou quatre-vingts caps, il ne nous fait grâce ni d’un caillou en mer ni d’une roche en terre… C’est pour le moins trois cents noms propres qui défilent devant nos yeux.

Je doute que, sans une carte marine et des plus détaillées, ce texte puisse donner au lecteur autre chose qu’une vision kaléidoscopique où se heurtent, se chevauchent et se mêlent nomenclatures et renseignements, avec des intervalles et des mesures dont l’esprit ne peut retenir ni la dimension ni même la place.

Pour achever de dérouter le lecteur, qui n’est pas à bord d’un navire, il arrive que la description passe d’un rivage du golfe à l’autre, d’une île au continent en face ou inversement, comme voiliers et rameurs doivent le faire pour voguer rapidement et sûrement.

Nombre d’auteurs anciens et modernes nous fourniraient la preuve que, des plus secs de ces périples ou portulans, peuvent sortir les histoires les plus merveilleuses. On sait par Pline ce que les Hellènes et les Romains avaient tiré du périple d’Hannon :

TEXTE D’HANNON

Le dernier jour, nous avons abordé à de grandes montagnes boisées. Il y avait là des arbres à bois de senteur et d’essences variées.

TEXTE DE PLINE

Du milieu des sables, l’Atlas surgit, âpre, dénudé vers l’Océan, ombreux, boisé, irrigué de sources vers l’Afrique : les fruits de toute espèce y naissent à l’état sauvage avec tant d’abondance que les désirs rencontrent toujours pleine satiété. Pendant le jour, pas trace d’humains : le silence, comme en l’horreur des déserts ; une muette terreur religieuse s’empare du voyageur, qui contemple ce sommet dans les nues, tout voisin du cercle lunaire.

Contournant durant deux jours ces montagnes, nous arrivons à une gigantesque baie, dont une plaine formait l’autre bord. De là, nous apercevons des feux qui se mouvaient de place en

La nuit, il reluit de feux, s’emplit des folles danses des Ægipans et des Satyres, du chant des flûtes et des chalumeaux, et du retentissement des tambourins et des cymbales. Voilà ce que

place durant la nuit et dont l’éclat variait d’instant en instant.

De là, ayant fait de l’eau…, nous trouvons une île boisée où rien n’était visible, sauf, la nuit, des feux en grand nombre, et nous entendions la voix des flûtes, le roulement des tambourins et des cymbales, et mille hurlements.

racontent des auteurs renommés, sans parler des exploits d’Hercule et de Persée. Pour aller en ce point, l’intervalle est immense et mal défini.

Il existe des commentaires d’Hannon, chef des Carthaginois, qui avait reçu l’ordre d’explorer cette côte africaine. La plupart des auteurs grecs et latins l’ont copié et, entre autres fables, racontent qu’il y fonda des villes nombreuses dont il ne reste ni traces ni souvenirs.

C’est ainsi que le poète odysséen semble avoir usé de son modèle : il n’invente rien ; il anime, combine et dispose. Du périple, chapelet de noms propres, les Récits chez Alkinoos ont tiré une galerie de personnages. Les noms du périple sont devenus les dieux et monstres du poème.

Comme le Pirée se fit un homme dans la bouche du singe de la fable, le mont volcanique à l’Œil Rond se fit, — révérence gardée, — dans les Récits d’Ulysse, un géant, et la Cachette, une nymphe, Calypso, et l’Épervière, une déesse, Circé, qui usurpa le sanctuaire et les fauves de Féronia, sa voisine.

Ces noms personnifiés prennent les mœurs, la parole et la vie d’hommes véritables ou de héros divins : ils s’irritent et s’apaisent, s’amourachent et se jalousent, mangent et boivent, discutent et injurient. Ils ont nos besoins, nos affections et nos sentiments ; ils se groupent en familles : la Cachette est devenue la fille du Pilier, de la montagne voisine, que nos Instructions nautiques nous décrivent comme chargée presque constamment d’un chapiteau de nuages ; les Anciens en faisaient l’un des soutiens de la voûte céleste ; Atlas (c’est le nom commun que les contemporains du Poète donnaient à leurs piliers) est devenu le père de Calypso.

Chaque aventure a même pour ressort la mise en action de la toponymie. Ulysse disparaît sept ans dans l’île de la Cachette, prisonnier de Calypso. La pêche sanglante du thon sur les côtes de Sardaigne nous a valu le massacre des Achéens, que leurs sauvages agresseurs harponnent et « emportent comme des poissons à l’horrible festin » ; ainsi font encore les Sardes pour les thons de leurs madragues, le jour de la matanza (tuerie). La pêche armée de l’espadon et la présence du chien de mer sur les côtes de Sicile nous ont valu de même la pêche horrible de Skylla la chienne et l’armement d’Ulysse, le seul armement dont il soit fait mention dans le poème. Circé, en donnant au héros ses instructions sur la route à suivre entre Charybde et Skylla, avait prévu et déconseillé ce geste inutile, « car, du fond du vaisseau, le plus habile archer ne saurait envoyer sa flèche dans la grotte où Skylla, la terrible aboyeuse, a son gîte ».

Ses pieds, — elle en a douze, — ne sont que des moignons ; mais sur six cous géants, six têtes effroyables ont, chacune en sa gueule, trois rangs de dents serrées, imbriquées, toutes pleines des ombres de la mort. Enfoncée à mi-corps dans le creux de la roche, elle darde ses cous hors de l’antre terrible et pêche de là-haut, tout autour de l’écueil que fouille son regard, les dauphins et les chiens de mer et, quelquefois, l’un de ces plus grands monstres que nourrit par milliers la hurlante Amphitrite. Jamais homme de mer ne s’est encor vanté d’avoir fait passer là sans dommage un navire : jusqu’au fond des bateaux à la proue azurée, chaque gueule du monstre vient enlever un homme.

Ulysse. — Tout de même ! dis-moi franchement, ô déesse ! si j’allais, évitant la perte sur Charybde, m’attaquer à Skylla…

Circé. — Pauvre ami ! tu ne vois toujours que guerre et lutte ! Tu ne veux même pas céder aux immortels ?… Skylla ne peut mourir ! c’est un mal éternel, un monstre inattaquable ! il n’est de sûr moyen contre elle que la fuite. Au long de son rocher, si tu perdais ton temps à prendre ton armure, un élan, de nouveau,

la jetterait sur vous et chacun de ses cous te reprendrait un homme !…

En arrivant devant Skylla, Ulysse n’en fait qu’à sa tête : « Car j’avais oublié qu’en ses tristes avis, Circé m’avait enjoint de ne pas endosser mes armes glorieuses ; je les revêts ; je prends en main deux longues piques et je vais me poster au gaillard de l’avant… ».

A l’entrée du détroit de Messine, les Instructions nautiques décrivent la ville et la forteresse de Scylla, perchées sur une pointe aiguë de la côte italienne : « Cette ville est bâtie en amphithéâtre sur les falaises escarpées d’une pointe saillante au Nord. De juillet à septembre, on fait sur cette côte la pêche à l’espadon ». Le savant et consciencieux Spallanzani décrivait, il y a cent trente ans, les deux sortes de monstres que l’on rencontrait, que l’on rencontre encore dans les eaux de Scylla, — le chien de mer et l’espadon :

Les chiens de mer appartiennent au genre des squales : ce n’est qu’accidentellement qu’on en prend dans le détroit de Messine, soit parce qu’ils n’ont pas de passages réguliers et périodiques, soit parce que leur chair coriace n’est pas bonne à manger et qu’il y a toujours du danger à les attaquer. Leur hardiesse est si grande qu’ils vont assaillir les hommes jusqu’à l’intérieur du port. Un pêcheur, s’y baignant un jour, fut

surpris par un de ces poissons qui lui trancha net la cuisse.

Pendant mon séjour à Messine, n’ayant pas eu l’occasion d’assister à la capture d’aucun chien de mer, je ne puis rien dire de la façon dont on s’y prend pour les attaquer. Je me bornerai à décrire un de ces poissons… Je m’arrêterai principalement à ses divers ordres de dents. Les dents de la mâchoire inférieure sont au nombre de soixante-quatre, laissant au milieu un espace vide. Elles forment des groupes séparés. Chaque groupe résulte de quatre rangées de dents, à la réserve de ceux qui avoisinent l’espace vide, lesquels sont composés de cinq rangées.

Quant à l’espadon, on le pêche tantôt avec la lance, tantôt avec le palimadara, espèce de filet à mailles très serrées…

La pêche à la lance tirait à sa fin. Voici comment elle se pratique. Les pêcheurs sont pourvus d’une barque qu’ils appellent luntre. Sa longueur est de dix-huit pieds sur huit de largeur et quatre de hauteur. Sa proue est plus spacieuse que sa poupe pour donner plus d’aisance à celui qui tient la lance… La lance est faite de bois de charme qui se plie difficilement. Sa longueur est de douze pieds. Le fer qui la termine a sept pouces de long ; il est armé latéralement de deux autres fers, appelés oreilles.

Sur les luntres qu’à plusieurs reprises, de 1902 à 1912, j’ai moi-même vues et photographiées dans les eaux de Scylla, l’homme de l’avant ne tient, en effet, qu’une longue lance ; mais derrière lui, une autre lance est couchée, sur un haut chevalet, pour lui permettre de faire coup double contre un couple de montres ou de réparer une première maladresse.

La Skylla du Poète est une « terrible aboyeuse ». Le même Spallanzani navigue au large de Scylla :

Quoiqu’il ne fît point de vent et que je fusse encore à la distance de deux milles, je commençais à entendre un frémissement, un murmure et je dirai presque des hurlements de chien, dont je ne tardai pas à découvrir la véritable cause. Le rocher, coupé à pic sur le bord de la mer, renferme à sa base plusieurs cavernes, dont la plus spacieuse est appelée Dragara par les habitants de l’endroit. Les ondes, entrant avec impétuosité dans ces cavités profondes, se replient sur elles-mêmes, se brisent, se confondent, écument de toutes parts et produisent les bruits divers que l’on entend au loin.

Dans un autre détroit, Ulysse, pour quitter l’île de Calypso, construit, non pas un navire creux, mais un radeau plat ceinturé d’osier. Calypso habitait en face de Gibraltar ; les indigènes du détroit, — racontait le périple carthaginois d’Himilcon, — usaient de pareils radeaux, pareillement ceinturés.

Si Ulysse aborde deux fois à l’île d’Éole (Stromboli), c’est pour éprouver, tour à tour, la douceur accueillante et la fureur inhospitalière de ce roi, dont le volcan témoigne encore aujourd’hui, si l’on en croit les dires des navigateurs : selon que soufflent les vents de Nord ou les vents de Sud, tous les navigateurs anciens et modernes constatent cette saute d’humeur et l’attribuent à la même cause.

A la fin de chaque aventure d’Ulysse, on pourrait retrouver le texte probable d’un périple et le mettre en regard des accommodations du poème ; on verrait que l’invention se résume toujours en un seul procédé : de la statique du périple, le Poète tira la dynamique des Récits ; il mit en actions humaines ce que son modèle lui donnait en descriptions ou en renseignements nautiques.

On retrouve partout en œuvre la même force agissante, vivifiante, qui donne le mouvement aux choses et le sentiment aux pierres elles-mêmes. Nous voyons surgir des flots la Roche du Croiseur. De tout temps, existait au Nord de Corfou ce Vaisseau de pierre qui valut à la grande île son nom primitif de Croiseur Noir, Kerkyra Schéria ; le Poète nous cite le nom de Scheria avant la pétrification du vaisseau phéacien. Mais de cette Roche immobile, enracinée, il fait d’abord, par son procédé habituel, un être vivant, marchant, — car les vaisseaux pour lui sont presque des êtres, — puis il l’enracine et le pétrifie sous la main toute-puissante du dieu de la mer.
Nous voyons surgir de même la Longue Montagne, qui de tout temps couvrait la rade des Phéaciens. Cette montagne seule avait permis l’établissement d’une ville étrangère au fond de cette baie secrète ; elle seule mettait les Phéaciens à couvert des terriens et des attaques indigènes. Mais le Poète la soulève ou la nivelle pour le besoin de son histoire, comme il fait décrire dans le ciel de la Cyclopie une merveilleuse trajectoire aux deux Pierres qui, de tout temps, ont été plantées dans le détroit de Nisida. Fixées dans le périple, toutes ces Roches se meuvent dans le poème.

En un cas, nous pouvons suivre, étape par étape, la mise en train et la marche de cette « animation » : Polyphème le Cyclope n’est pas entièrement dégagé de sa gangue montagneuse ; cet homme, qui pourtant se meut, parle, mange et souffre, reste semblable aux pics volcaniques de son pays des Yeux Ronds : « Ah ! le monstre étonnant ! dit Ulysse. Il n’avait rien d’un bon mangeur de pain, d’un homme : on aurait dit plutôt quelque pic forestier qu’on voit se détacher sur le sommet des monts ». C’est la vision que Strabon nous donne du Vésuve avant la première éruption de l’an 79, et c’est la vision que nous avons aujourd’hui de ce Monte Nuovo napolitain, qui, brusquement surgi en 1538, puis tombé en sommeil, est aujourd’hui vêtu de forêts et couronné de grands pins-parasols.

A première rencontre, tout familier des Hellènes reconnaîtra en cet anthropomorphisme la marque propre du génie grec. Notre monde est encore peuplé des innombrables personnages, divins ou humains, que l’Hellène tira de ses roches, de ses sources, de ses fleuves et de ses monts : Aréthuse vit toujours sur les monnaies siciliennes ; l’hydre habite toujours les sources de Lerne ; les oiseaux de Stymphale hantent toujours le ciel du lac putride. Il peut donc sembler que, dans les Récits d’Ulysse, cet anthropomorphisme a été l’apport du Poète grec : le Sémite ayant fourni la matière, l’Hellène en tira la statue.

Mais en quel état cette matière fut-elle apportée ? est-ce un périple continu ou des fragments de périple, un seul bloc ou plusieurs blocs, que l’artiste grec reçut de la carrière sémitique ?

La réponse me paraît certaine. Ce n’est pas un périple continu que le Poète semble avoir taillé et mis en œuvre : ce sont des fragments de périple qui furent ajustés bout à bout ou juxtaposés sans autre tenon que le vers monotone : « De là nous naviguons plus avant… ». Dans le périple d’Hannon, nous retrouverions une pareille suture entre les étapes : « Sortis de là, nous naviguons vers… ». Mais de ce texte carthaginois au texte homérique, il faut noter trois ou quatre différences essentielles.

Première différence. Le périple d’Hannon nous donne presque toujours l’orientation de la marche : « De là, nous avons navigué vers le Midi… De là nous allions devant (devant est ici la transcription grecque du mot sémitique qui signifie vers l’Est) »… Dans les Récits, il semble que le Poète n’ait pas connu les positions respectives des contrées qu’il décrivait. Pour la Terre des Morts cependant, il sait que l’on y va depuis Circé par vent de Nord ; il sait aussi que les mêmes vents de Nord conduisent de Circé vers les Sirènes. Mais, nulle part, il ne nous donne l’orientation précise des marches et contremarches de son héros : la seule terre de Calypso lui apparaît nettement dans le Far West, au fond du Couchant : il faut dix-sept jours pour en revenir, « en tenant toujours le Nord sur sa main gauche », donc en naviguant d’Ouest en Est.

La seconde différence est que le périple d’Hannon enregistre le plus souvent la longueur de l’étape : « Durant douze jours, nous côtoyons la terre… Nous longeons le désert vers le Sud durant deux jours… Nous contournons ces monts durant deux jours… Nous allons devant durant cinq jours…, etc. ». Les seules mesures de route qu’on trouve dans les Récits sont chiffrées en nombres qui paraissent rituels : semaine des Sémites ou dizaine des Grecs. Exception faite du Pays des Morts, qui est à une journée de Circé, c’est toujours dix journées ou sept journées qui séparent Éole des Lestrygons, Éole d’Ithaque, les Lotophages du Malée, Skylla de Calypso, etc. ; combinant ces deux nombres, Calypso est à dix-sept journées d’Ithaque.

Le Poète ignorait-il les distances réelles entre les étapes de son héros ?

Troisième différence. Le périple d’Hannon est continu : il décrit une côte en partant d’un bout, en finissant à l’autre, et tous les périples et journaux de bord marchent du même pas que les navigateurs, sans interruption, sans échappée, sans autres rebroussements que les erreurs ou les accidents du voyage. Le premier caractère des Récits est au contraire une interruption constante des routes adoptées.

De Cythère, aller aux Lotophages tunisiens d’abord, aux Cyclopes napolitains ensuite, pour rebrousser vers Éole des Lipari, puis voguer une première fois vers Ithaque et la toucher déjà, mais revenir une seconde fois chez Éole, pour sauter aux Lestrygons de Sardaigne, rebrousser vers Circé l’italienne et la Terre des Morts toute voisine des Cyclopes, redescendre vers Charybde et le détroit de Sicile, en frôlant une troisième fois l’île d’Éole, et dériver enfin jusque chez Calypso l’espagnole, pour rentrer d’une traite à Corfou et en Ithaque, ce n’est pas suivre une ligne de périple : c’est se perdre en un écheveau de routes, qui n’ont au premier abord aucune direction d’ensemble, aucune liaison rationnelle.

Il est enfin une quatrième différence, sur laquelle il faut insister. Le périple d’Hannon signale sans doute les risques et les dangers, les monstres et les ennemis, que l’on doit affronter au cours du voyage : il parle « des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, qui cherchent à écraser les navires sous leurs jets de pierres », « des feux nocturnes qui remplissent la plaine », « des hurlements accompagnés de flûtes et de tambourins et des coulées de feu qui rendent la côte inabordable », etc. Mais il décrit aussi des parages heureux, des rives hospitalières, des aventures sans douleur et des débarquements sans aventure.

Les Récits, d’un bout à l’autre, sont comme une anthologie d’abominations. Otez les Lotophages : partout ailleurs, ce n’est que meurtres, noyades, assommades, scènes d’anthropophagie ou de magie noire, gueules de monstres et trous de la mort. Toutes les descentes finissent mal. Chaque débarquement, ou peu s’en faut, coûte des vies à l’équipage. Nulle part un bonheur sans mélange ! nulle part un triomphe ni même un plein succès ! partout des fuites, des défaites ou des emprisonnements ! On est parti de Troie toute une escadre, et le seul Ulysse revoit les monts de la patrie :

En partant du golfe d’Otrante,
    Nous étions trente ;
En arrivant à Cadix,
    Nous étions dix.

D’Otrante à Cadix, nos corsaires n’ont perdu que vingt hommes, dont la plupart ont déserté :

A Gaète, Ascagne fut aise
De rencontrer Michellema.
L’amour ouvrit la parenthèse :
Le mariage la ferma.

Puis trois de nous que rien ne gêne
Ni loi, ni dieu, ni souverain,
Allèrent, pour le prince Eugène,
Aussi bien que pour Mazarin,
Aider Fuentès à prendre Gêne
Ou d’Harcourt à prendre Turin.

A Palma, pour suivre Pescaire,
Huit nous quittèrent tour à tour.
Mais cela ne nous troubla guère…

Dans l’Odyssée, chaque nouvelle perte les trouble très fort ; ils ont un refrain lugubre qui, d’un bout à l’autre, scande leurs aventures : « Nous reprenons la mer, l’âme navrée, contents d’échapper à la mort, mais pleurant les amis ». Textuellement ou avec des variantes, ce refrain ouvre chacun des épisodes et donne à tout le poème un ton de lamentation et d’épouvante : Virgile, imitateur fidèle, n’a pas manqué de faire gémir son pieux Énée à chaque rencontre. Les périples ne contiennent rien de tel et les marins n’ont pas l’habitude de prendre ainsi les choses ; dans les relations de leurs chefs ou dans leurs chansons de bord, éclatent d’ordinaire la confiance en soi, l’espérance du succès, la certitude que le courage et l’habileté triomphent de tous les ennemis et de toutes les difficultés :

Le trente et un du mois d’août,
Nous aperçûmes, sous le vent à nous,
Une frégate d’Angleterre,
Qui fendait la mer et les flots :
C’était pour aller à Bordeaux.

Le capitaine, au même instant,
Fit appeler son lieutenant :
« Lieutenant, te sens-tu capable,
Dis-moi, te sens-tu-z-assez fort
Pour aller attaquer son bord ? »

Le lieutenant, fier et hardi,
Lui répondit : « Capitaine, oui ! »…

Au chant XIV de l’Odyssée, le pirate crétois nous donne le vrai ton des chansons et des histoires à la « matelote » :

Arès et Athéna m’avaient pourvu d’audace, et de muscles aussi ! Quand, avec ma poignée de braves bien choisis, je m’en allais planter des maux aux adversaires, ah ! ce n’est pas la mort que voulait regarder mon cœur toujours allant ! Je courais bon premier, je bondissais en tête, et ma lance abattait tout ce qui, devant moi, ne savait pas courir… Mais, si brave au combat, je n’avais aucun goût pour le travail des champs : ce que j’aimais, c’étaient les rames, les vaisseaux, les flèches, les combats, les javelots polis ; tous les outils de mort, qui font trembler les autres, faisaient ma joie ; les dieux m’en emplissaient le cœur !

Est-ce le Poète grec qui a extrait une litanie d’horreurs des documents qu’un ou plusieurs textes sémitiques lui mettaient sous les yeux ? aurait-il à dessein choisi les parages dangereux et les peuplades féroces, pour ne montrer à son auditoire que les épouvantes de la Mer du Couchant ?… Faut-il supposer au contraire qu’il n’eut pas l’embarras du choix, les Sémites lui ayant fourni, non pas un périple ou des périples complets, mais une anthologie tendancieuse et comme une série de blocs déjà triés et dégrossis, d’où la statue ne pouvait sortir qu’en une certaine pose, avec un geste d’épouvante ?

Jusqu’aux temps les plus récents, les « maîtres de la mer », les thalassocrates successifs ont propagé des contes effrayants plus volontiers que des routiers exacts ; toujours, ils ont tâché de garder secrets leurs livres et renseignements de navigation. Avec un soin jaloux, les thalassocrates du xvie siècle, Vénitiens d’abord, Portugais et Espagnols ensuite, Hollandais enfin, ont essayé de cacher les itinéraires et les relâches de leurs flottes vers l’Extrême-Orient ; ils s’espionnaient les uns les autres, s’efforçaient de se dérober réciproquement leurs secrets, se débauchaient leurs capitaines, leurs cartographes et leurs pilotes, puis pensaient maintenir leur monopole en faisant planer le mystère et la terreur sur leurs propres connaissances et découvertes :

Les Portugais, — écrivait Pigafetta en 1525 (p. 163), — ont débité que les îles Moluques sont placées au milieu d’une mer impraticable à cause des bas-fonds qu’on rencontre partout et de l’atmosphère nébuleuse et couverte de brouillards. Cependant nous avons trouvé tout le contraire et jamais nous n’eûmes moins de cent brasses d’eau jusqu’aux Moluques mêmes.

Tous les moyens semblent bons contre la concurrence de nouveaux-venus : on n’a pas toujours la force, à si longue distance ; on recourt à toutes les sortes de ruses, de tromperies et de mensonges. A peine entrés dans les mers de l’Inde et de la Chine, les Espagnols et les Portugais se plaignent de l’Arabe qui, détenteur du commerce et correspondant ou salarié de Venise, leur suscite en chaque port des ennemis et des embarras. Puis ils se liguent contre les Hollandais qui ont la prétention d’avoir leur part dans le trafic des épices. Ils interdisent, sous peine de mort, à tout navire étranger de prendre la route du Cap de Bonne-Espérance et à tous leurs capitaines et pilotes de renseigner un étranger. Un Hollandais, Corneille Houtman, obtient néanmoins à Lisbonne des renseignements précis sur la route à suivre : aussitôt arrêté et condamné à une lourde amende, il reste en prison jusqu’au jour où des marchands d’Amsterdam lui fournissent le moyen de se libérer. A leur service (1595), il conduit alors une flotte hollandaise par le chemin qu’il avait appris des Portugais. Il la ramène au bout de vingt-huit mois, avec le plus riche chargement. D’autres expéditions hollandaises l’ayant imité avec le même succès, les Espagnols envoient en 1601 une flotte de guerre pour expulser ou supprimer ces concurrents ; elle est vaincue, et les Hollandais installent définitivement leur trafic.
Mais, en cette même année 1601, se fonde à Londres la première Compagnie des Indes orientales ; elle s’attire la haine des Hollandais, qui « commencent à mettre en usage les moyens les plus vils, — dit Lediard, l’historien de la marine anglaise, — pour exclure nos gens du commerce des Indes orientales, en quoi ils réussirent en plusieurs endroits ». Les expéditions suivantes des Anglais sont contrecarrées par les « supercheries, trahisons, ingratitudes et pratiques sourdes » des Hollandais, des Espagnols et des Portugais…

La guerre déclarée en résulte : durant vingt années (1603-1623), elle met aux prises Anglais et Portugais et conduit ces derniers au désastre d’Ormuz. Tout au long des xviie et xviiie siècles, le secret et les exagérations des quatre concurrents n’en alternent pas moins pour détourner ou dégoûter du voyage les autres marines :

Les postes des Hollandais dans les Moluques, — écrit Bougainville, — ont pour objet d’empêcher les autres nations de s’y établir, en faisant des recherches continuelles pour découvrir et brûler les arbres d’épiceries et en ne fournissant à la subsistance que des îles où on les cultive… Tous les ingénieurs et marins employés dans cette partie sont obligés, en sortant d’emploi, de remettre leurs cartes et plans et de prêter serment qu’ils n’en conservent aucun. Il n’y a pas

longtemps qu’un habitant de Batavia a été fouetté, marqué et relégué sur une île presque déserte, pour avoir montré à un Anglais un plan des Moluques. Ils prennent les plus grandes précautions pour tenir secrètes les cartes des mers sur lesquelles ils naviguent. Il est vraisemblable qu’ils en grossissent les dangers ; du moins, j’en vois peu dans les détroits de Button, de Saleyer et dans le dernier passage dont nous sortions, trois objets dont à Boero ils nous avaient fait des monstres.

« A l’origine, — dit Strabon, — les seuls Phéniciens faisaient le commerce des Cassitérides, en partant de Gadès et en cachant à tous leur navigation. Des Romains s’étant mis dans le sillage d’un pilote phénicien afin de connaître ces comptoirs, le pilote échoua de plein gré son vaisseau et fit du coup échouer les Romains qui le suivaient. Il échappa au naufrage et reçut, par la suite, du trésor public de Carthage, le prix des marchandises qu’il avait perdues ».

Avant d’arriver aux mers océanes de l’Extrême-Occident, les Phéniciens avaient appliqué les mêmes méthodes dans la Mer intérieure : « Les Carthaginois, — dit encore Strabon, — coulaient tous les navires étrangers qu’ils rencontraient autour de la Sardaigne ou des Colonnes : d’où le manque de certitude des renseignements que l’on peut avoir sur ces eaux du Couchant. »
Jusqu’à nous, telle de leurs inventions terrifiantes plane encore sur une région méditerranéenne qu’ils avaient découverte et longtemps monopolisée.

A la côte de notre Tripolitaine, ils avaient installé leurs « Comptoirs », leurs fameux Emporia sur les deux golfes des Syrtes : le trafic de l’hinterland jusqu’au fond du Soudan leur était assuré par ces embarcadères où venaient aboutir les caravanes du désert. Il semble qu’ils aient raconté mille fables sur les dangers de ces Golfes, sur leurs tempêtes terribles, et leurs sables mouvants, qui engloutissaient les bateaux et la vase vorace qui les absorbait, et les mirages du lac Triton. Ces inventions phéniciennes, par les racontars des Grecs et des Romains, ont passé jusqu’à nous. Nos enfants, par leurs professeurs de belles-lettres, les apprennent encore de Salluste.

Serait-ce une anthologie d’aventures véridiques, mais terrifiantes, que le Poète aurait reçues d’une ou de plusieurs mains phéniciennes et qu’il aurait assemblées au gré de sa fantaisie ?…

Sous le désordre apparent des navigations de son héros, peut-être existe-t-il quelque unité profonde.
VII
POÈMES

Ulysse a passé les Sirènes ; il arrive à l’entrée du détroit de Messine, devant les deux dangers contre lesquels Circé l’a mis en garde, Skylla et Charybde :

Nous entrons dans la passe et voguons angoissés. Or, tandis que nos yeux regardaient vers Charybde, Skylla nous enlevait dans le creux du vaisseau six compagnons, les meilleurs bras et les plus forts : je ne les aperçois qu’emportés en plein ciel, pieds et mains battant l’air ; ils criaient, m’appelaient, et Skylla sur le seuil de l’antre les mangeait. Ils m’appelaient encore ; ils me tendaient les mains en cette lutte atroce !… Non, jamais de mes yeux, je ne vis telle horreur, à travers tous les maux que m’a valus sur mer la recherche des passes.

Ulysse navigue pour rechercher les passes dans la Mer du Couchant, comme nos grands marins du xviiie siècle, les Cook, les Bougainville et les Lapérouse dans la Mer du Sud. La Méditerranée de son temps est divisée en deux domaines. Dans les eaux du Levant, les Achéens font la guerre, la course et le commerce : ils vont prendre du service, s’éjouir et s’enrichir à Thèbes d’Égypte, — le Paris d’alors, — trafiquer à Sidon, guerroyer sous Troie, pirater et enlever la toison d’or jusqu’au fond de la Mer Noire ; ils y sont conquistadores, corsaires et traitants ; Ulysse y a gagné le surnom de « pilleur de ville », ptoliporthos. Il change soudain de vie dans les eaux du Couchant ; il devient un descobridor pacifique, qui cherche les passes, à seule fin de trouver le chemin du retour, et qui visite les villes, à seule fin d’en « connaître les hommes et leur esprit ». S’il va chez le Cyclope, c’est « pour tâter ces gens et savoir ce qu’ils sont, des bandits sans justice, un peuple de sauvages ou des gens accueillants qui respectent les dieux ».

Cette Mer du Couchant, emplie de merveilles, est vide de navigateurs, semble-t-il : on n’y rencontre pas le moindre pirate, pas la moindre voile. Jamais, du moins, ne retentit sur les vaisseaux d’Ulysse le cri du guetteur signalant à l’horizon une prise à faire ou un ennemi à fuir. Jamais une rixe ne met aux mains les équipages de marines rivales. Jamais on n’y renouvelle quelque descente en armes. On vole des moutons au Cyclope ; mais, nulle part, on ne tente une razzia de captives, ni même une surprise de sanctuaire. On « monte » en hôtes ou en suppliants chez la déesse des fauves, Circé, et chez le roi des vents, Éole. Mais on fuit devant la colère de Polyphème et les fureurs des Lestrygons. Jamais on n’attaque ni même on ne riposte. Il semble que l’on ait connu d’avance le conseil de l’oracle que rapporte Hérodote : « Prends la fuite sans tenir pied ! n’aie pas honte d’être lâche ! ».

On ne sort les arcs du bord que pour une partie de chasse dans la Petite Ile des Cyclopes ou contre les oiseaux de l’Ile du Soleil. Ulysse ne darde sa lance que sur le cerf du pays de Circé ; une fois seulement, il revêt ses armes et brandit ses deux piques, contre l’inaccessible. Skylla ; il ne menace de son épée que son compagnon Euryloque : « Ni sur terre, ni sur mer, ce ne sont de grands amateurs de batailles ; ils préfèrent le commerce et la boutique », diront plus tard, des gens de la Mer Rouge, les périples que résume Strabon.

Sans aucun doute, le contraste n’est pas fortuit entre cette paix de la mer du Couchant et les entreprises guerrières dans les eaux levantines. Il se peut qu’après les interminables batailles de l’Iliade, le goût des aèdes et du public, un peu fatigués des tueries, soit allé à des récits moins sanguinaires ou que, transportés dans l’Ionie et devenus commerçants, les « fils d’Achéens », embourgeoisés, aient préféré aux exploits des héros les aventures, ruses et fuites des capitaines-marins, — à l’Ulysse « pilleur de ville », ptoliporthos, l’Ulysse « aux mille tours », polytropos.

C’est ainsi que l’Angleterre du xviie siècle n’avait eu d’admiration que pour les grands et petits corsaires des deux mers américaines du Nord et du Sud, les Drake, les Dampier et autres brûleurs de flottes et de villes espagnoles : l’Angleterre du xviiie siècle fit de Robinson Crusoé son héros de cœur et l’un de ses types nationaux. Durant les xvie et xviie siècles, les véridiques histoires de corsaires, les abordages, pillages et incendies de flottes, les prises, sacs et rançons de villes avaient fait la célébrité populaire de la Mer du Sud : au début du xviiie siècle les véridiques aventures d’Alexandre Selkirk, devenu Robinson, en faisaient la mer des abandons, des longues disparitions et des retours miraculeux.

Il se peut aussi que les aèdes n’aient fait que traduire la réalité ou la croyance contemporaines touchant leurs deux mers si différentes du Levant et du Couchant : pour le public de notre xixe siècle, un contraste de même sorte existait encore entre les deux parties de cette double Méditerranée ; les rivages du Couchant apparaissaient comme un domaine de notre légalité européenne et de notre civilisation chrétienne, en face de l’islam mécréant, fanatique, barbare, toujours campé sur les rives ottomanes d’Europe, d’Asie et d’Afrique…

Il est beaucoup plus probable qu’à l’Ouest comme à l’Est d’Ithaque, « les pirateries des marins s’ajoutaient à la férocité des indigènes » (ainsi parle Strabon) pour écarter ou troubler les entreprises de commerce, de science et de paix. Les Phéniciens du xiie siècle avant notre ère avaient dû retrouver en Occident ces peuples de la Mer, Tourses, Sagalasses et Shardanes, qu’aux xiiie et xive siècles, ils avaient vus descendre de l’Asie-Mineure vers l’Égypte, en compagnie des Achéens : ces pillards et pirates, chassés du Delta, avaient repris la mer, en compagnie de leurs autres alliés, les Libyens, et, cabotant sans doute au long de la côte Libyque, ils étaient venus s’installer dans ces îles et terres du Couchant, Sicile, Sardaigne et Tyrrhénie de l’âge classique, auxquelles ils semblent avoir imposé leurs noms.

Les documents nous manquent sur les premières navigations des Phéniciens en cette mer ; mais une comparaison s’impose avec l’histoire des marines modernes qui, durant les quatre derniers siècles, envoyèrent leurs descobridores d’abord, puis leurs conquistadores, puis leurs gens de course et de main, puis leurs explorateurs et savants, enfin leurs colons et commerçants dans cette Mer du Sud, où subsistent encore aujourd’hui les anthropophages de l’Australie et les nymphes tahitiennes, — les Lestrygons de Cook et les Circés de Bougainville.

Durant cent ou cent cinquante ans (1500-1650), les Espagnols en firent la découverte, puis la conquête première. Durant cent cinquante ans encore, les corsaires et flibustiers des autres nations s’y ruèrent. Ce ne fut pas avant la seconde moitié du xviiie siècle que ces eaux connurent le règne de la loi et que, sauf le cas de guerre déclarée, les marines européennes n’y firent plus assaut que de ténacité pour l’exploration scientifique.

De Magellan (1520) à Cook et Bougainville (1764), durant deux siècles et demi, l’opinion commune avait été qu’au Sud de l’Asie une immense Terre australe devait tenir la place symétrique de l’Afrique, au Sud de l’Europe, et de l’Amérique méridionale, au Sud de l’autre Amérique. Les premiers Espagnols avaient baptisé ce continent Terre du Saint-Esprit. Les Hollandais croyaient en avoir suivi les deux façades opposées sur la rive orientale de leur Nouvelle-Zélande et sur la rive occidentale de leur Nouvelle-Hollande, qui devint ensuite notre Australie. Le président de Brosses écrivait encore en 1756 :

La Nouvelle-Hollande est une vaste région qui s’étend depuis le 6° jusqu’au 34° degré de latitude, entre le 124° et le 187° degré de longitude. Mais, dans cette prodigieuse étendue, on ne connaît que quelques côtes, sans que l’on puisse dire si elles appartiennent au même continent ou si, comme il est plus vraisemblable, ce sont de grandes terres séparées entre elles par des canaux de mer, dont les plus étroits ont été pris par les navigateurs pour des embouchures de rivières.

En 1764, commence l’exploration des Anglais et des Français : leur « recherche des passes », morcelant, d’année en année, cette Terre « prodigieuse », met en sa place une collection innombrable d’îles ou d’archipels et, pour finir, un tout petit continent, — notre Australie, — moins grand que la petite Europe.

Les héros de cette recherche vivent aujourd’hui par les noms de notre cartographie, dans nos détroits de Magellan, de Le Maire, de Cook, de Bass, de Torrès, de Banks, de Dampier, de Foveaux, de La Pérouse et d’Entrecasteaux. La découverte d’un nouveau détroit faisait alors la gloire du navigateur. En 1769, Cook, rentrant de son premier voyage, se félicitait d’avoir creusé de multiples passages et de larges étendues de mer dans la masse imaginaire de la Terre australe. En 1800, Bonaparte rêvait pour sa marine un coup d’éclat qui, dépassant la gloire récente d’Entrecasteaux, rendît jaloux les compatriotes de Cook eux-mêmes : il envoyait Péron avec ordre de traverser de part en part l’Australie, du Sud au Nord, en suivant le détroit inconnu, mais qui ne pouvait pas manquer d’exister, entre les bouches du fleuve Murray et le golfe de Carpentarie.

Les Phéniciens, dans la Méditerranée anté-homérique, s’étaient lancés pareillement à la quête d’une Terre occidentale, qu’en leur langue, ils devaient nommer la « Terre du Couchant », Éréba. Ils tenaient de leurs maîtres égyptiens la notion de cette « belle Amentit », de ce Couchant mystérieux où l’Égypte plaçait le séjour éternel et bienheureux de ses morts. De cette quête de l’Éréba, les Hellènes firent leur légende de la belle Europé, « l’Occidentale », poursuivie par son frère Cadmos, « l’Oriental », que leur père Agénor, roi de Tyr, avait envoyé à la recherche : de Phénicie en Crète, en Béotie, en Illyrie, Cadmos avait marché vers cette terre du soir, — Hespéria, dirent les Grecs.

Amentit-Europe-Hespérie, trois noms équivalents pour cette Terre du Couchant, que les gens de Tyr-Sidon se figuraient sans doute à l’origine comme une masse compacte, un continent « prodigieux », semblable à l’un de ceux qu’ils pouvaient connaître en leur voisinage, Asie et Libye…

Combien fallut-il d’années aux découvreurs de passes pour découper cette masse en îles, presqu’îles et territoires médiocres et finir, après avoir cru la trouver en Crète, puis en Grèce, puis en Italie, par la restreindre à la péninsule espagnole ?

Encore certains des Anciens ne purent-ils jamais se résoudre à cette déconvenue : ils voulurent pousser plus loin la recherche de Cadmos et reculer toujours le gîte de cet autre monde : quand, au delà de Calypso et des Colonnes d’Hercule, s’ouvrit devant eux l’Océan sans bornes, ils soutinrent qu’Hespéris, fille d’Atlas, — l’Atlantide, — s’était effondrée dans ces eaux, où quelques-uns de nos navigateurs modernes ont pensé la retrouver, où certains de nos géographes et géologues s’entêtent encore à l’entrevoir.

Anglais et Français, tous les explorateurs de la Mer du Sud rapportent dans leurs journaux de bord les mêmes aventures qu’Ulysse rencontra dans la Mer du Couchant : les nymphes amoureuses et hospitalières d’Anamocka et les anthropophages de Nouvelle-Zélande n’ont rien à envier aux Calypso et aux Lestrygons du Poète, et la terre fleurie des Lotophages a-t-elle jamais valu cette Tahiti, cette Nouvelle-Cythère, dont un siècle et demi de descriptions enthousiastes ou sensibles n’a pas encore épuisé le charme sur le cœur ou les rêves de nos écrivains ?

Quiros, dès 1606, avait vanté cet archipel de la Belle Nation et ses femmes « d’une rare beauté, au teint de lys et de rose sous un climat brûlant ». Wallis, en 1767, retrouvait cette île fortunée où, dès l’atterrissage, les beautés les plus provocantes venaient offrir leurs faveurs à tout venant. Quelques jours plus tard, le canonnier ramenait à bord une des reines de l’île, « grande et belle femme, qui paraissait âgée de quarante-cinq ans, d’un maintien agréable et d’un port majestueux ». Cette bonne reine invite le commandant et ses officiers et les reçoit aussi magnifiquement que Circé et ses quatre nymphes ont reçu jadis le fils de Laerte. Le canonnier devient l’intermédiaire entre le vaisseau et la terre. Il porte à la reine les présents du capitaine, six haches, six faucilles et d’autres instruments en fer qui font l’admiration de tout le peuple ; en cette île, le fer est encore inconnu ; on ne se sert d’instruments que de pierre, d’os ou de bois. « Le pays, très agréable et très peuplé, abonde en cochons, en volailles, en fruits et végétaux de nombreuses sortes », dont la reine envoie de grands cadeaux à nos gens.

L’heureux canonnier passe chez elle ses jours et ses nuits. Elle le comble de cochons et de fruits. « Elle exprime sa douleur par un torrent de larmes et demeure quelque temps sans proférer une parole, quand elle apprend que le vaisseau va reprendre la mer ». Elle vient à bord supplier que l’on reste dix jours encore et que l’on revienne dans trente :

Elle resta à bord jusqu’à la nuit, et ce fut avec beaucoup de peine qu’on parvint à la déterminer à retourner à terre. Lorsqu’on lui dit que son bateau était prêt, elle se jeta sur un fauteuil et pleura pendant longtemps avec tant de sensibilité que rien ne pouvait la calmer : à la fin cependant, elle entra dans son bateau avec beaucoup de répugnance, accompagnée des gens de sa suite.

Cette inconsolable Calypso ne peut pas encore se résigner. Le lendemain, elle revient à bord : « l’agitation où elle était l’empêchait de parler et sa douleur se répandait en larmes ». L’ancre est levée ; la brise emplit les voiles :

Dès qu’elle s’aperçut qu’elle devait absolument retourner dans sa pirogue, elle nous embrassa de la

manière la plus tendre, en versant beaucoup de pleurs : toute sa suite témoigna également un grand chagrin de nous voir partir. Bientôt après, nous eûmes calme tout plat, et j’envoyai les canots en avant pour nous touer. Toutes les pirogues revinrent alors près de notre bâtiment, et celle de la reine s’approcha de la sainte-barbe, où ses gens l’attachèrent. Elle vint dans l’avant de sa pirogue et s’y assit en pleurant sans qu’on pût la consoler. Je lui donnai plusieurs choses que je crus pouvoir lui être utiles et quelques autres pour sa parure : elle les reçut en silence et sans y faire beaucoup d’attention. A dix heures, nous avions dépassé le récif. Il s’éleva un vent frais : nos amis les insulaires Taïtiens et, surtout, la reine nous dirent adieu pour la dernière fois avec tant de regrets et d’une façon si touchante que mes yeux se remplirent de larmes.

L’année d’après, Bougainville abordait à cette « terre de Vénus », où ses gens et lui-même, comme Ulysse chez Circé, adoptaient pour un temps les mœurs du pays :

Chaque jour, nos gens se promenaient sans armes, seuls ou par petites bandes. On les invitait à entrer dans les cases ; on leur y donnait à manger ; mais ce n’est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres de maison ; ils leur offraient des jeunes filles ; la case se remplissait à l’instant d’une foule curieuse d’hommes et de femmes qui faisaient un cercle autour de l’hôte et de la jeune victime du devoir hospitalier ; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs, et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un
hymne de jouissance. Vénus est ici la déesse de l’hospitalité ; son culte n’y admet point de mystères, chaque jouissance est une fête pour la nation.

Ulysse, repoussé par Éole, est poussé par le vent chez les féroces Lestrygons, qui gardent le détroit entre la Corse et la Sardaigne :

Nous entrons dans le port bien connu des marins ; une double falaise, à pic et sans coupure, se dresse tout autour, et deux caps allongés, qui se font vis-à-vis au devant de l’entrée, en étranglent la bouche. Ma flotte s’y engage et s’en va jusqu’au fond, gaillards contre gaillards, s’amarrer côte à côte : pas de houle en ce creux, pas de flot, pas de ride ; partout un calme blanc. Seul, je reste au dehors, avec mon noir vaisseau ; sous le cap de l’entrée, je mets l’amarre en roche : de troupeaux ou d’humains, on ne voyait pas trace ; il ne montait du sol, au loin, qu’une fumée.

J’envoie pour reconnaître à quels mangeurs de pain appartient cette terre ; les deux hommes choisis, auxquels j’avais adjoint en troisième un héraut, s’en vont prendre à la grève une piste battue, sur laquelle les chars descendent à la ville le bois du haut des monts. En approchant du bourg, ils voient une géante qui s’en venait puiser à la Source de l’Ours, à la claire fontaine où la ville s’abreuve : d’Antiphatès le Lestrygon, c’était la fille.

« On s’aborde ; on se parle ; elle, tout aussitôt, leur montre les hauts toits du logis paternel. »

Mais à peine entrent-ils au manoir désigné, qu’ils y trouvent la femme, aussi haute qu’un mont, dont la vue les atterre. Elle, de l’agora, s’empresse d’appeler son glorieux époux, le roi Antiphatès, qui n’a qu’une pensée : les tuer sans merci. Il broie l’un de mes gens, dont il fait son dîner. Les deux autres s’enfuient et rentrent aux navires. Mais, à travers la ville, il fait donner l’alarme. A l’appel, de partout, accourent par milliers ses Lestrygons robustes, moins hommes que géants, qui, du haut des falaises, nous accablent de blocs de roche à charge d’homme : équipages mourants et vaisseaux fracassés, un tumulte de mort monte de notre flotte. Puis, ayant harponné mes gens comme des thons, la troupe les emporte à l’horrible festin.

Mais pendant qu’on se tue dans le fond de la rade, j’ai pris le glaive à pointe, qui me battait la cuisse, et j’ai tranché tout net le câble du navire à la proue azurée. J’active alors mes gens. J’ordonne à mes rameurs de forcer d’avirons, si l’on veut s’en tirer. Ils voient sur eux la mort ; ils poussent, tous ensemble et font voler l’écume… O joie ! voici le large ! nous avons échappé aux deux caps en surplomb ; mais là-bas, a péri le reste de l’escadre.

La Mer du Sud a sa Corse et sa Sardaigne dans les deux îles de la Nouvelle-Zélande que sépare le détroit de Cook. Tous les chercheurs de passes, durant des siècles, y rencontrèrent les mêmes malheurs :

Les Zélandais, — raconte Cook en son Troisième Voyage, — ont été des ennemis très dangereux pour tous les vaisseaux qui ont abordé sur leurs côtes. Tasman, qui découvrit cette contrée en 1642, perdit quatre hommes dans la Baie des Assassins ; les naturels emportèrent un des morts sur leurs pirogues ; ils ont tué dix hommes à l’Aventure, en 1773 ; l’année auparavant, ils avaient assassiné M. du Fresne-Marion et vingt-huit personnes de son équipage. La nécessité avait contraint M. Marion de mouiller dans la Baie des Iles. Comme son vaisseau était démâté, il fut obligé de chercher de grands arbres et de pratiquer un chemin de deux ou trois milles à travers les forêts les plus épaisses. Pendant ce travail, un détachement remplissait les futailles, et un second allait couper du bois. Les Français vivaient, depuis trente-sept jours, en bonne intelligence avec les naturels, qui offraient librement leurs femmes aux matelots, lorsque M. Marion descendit pour visiter les différents travailleurs. Après avoir passé quelque temps au milieu d’eux, il se rendit à l’hippa ou fortification des naturels ; il y fut massacré, ainsi que les gens de sa suite.

Détroit, aiguade, grands bois, route forestière, que manque-t-il à ce paysage de Lestrygons ? Dans le fond, la ville forte, juchée sur une sorte de promontoire, est cachée par les arbres ; ses habitants vivent surtout de pêche.

Les Français eurent la preuve que Marion et ses gens avaient été mangés. Cook concluait alors : « Les Zélandais sont un peuple bien abominable, si les Français se comportèrent honnêtement à leur égard. Malgré tous ces meurtres, ils ne se vengent que lorsqu’ils sont outragés. Il est donc probable qu’on leur fit quelque insulte ou quelque outrage… ». Les gens d’Europe ne voulaient pas croire alors à tant de méchanceté dans la nature humaine : leurs philosophes à la Jean-Jacques leur enseignaient que les sauvages ont le privilège de toutes les vertus ; on traitait de fables les histoires de cannibales.

Il fallut, pour convaincre Cook lui-même, le massacre et le festin que ces mêmes Zélandais firent de son équipage de l’Aventure.

Nombre de nos contemporains pensent encore que jamais les côtes de Naples et de la Sardaigne n’ont pu porter des Cyclopes et des Lestrygons qui mangeaient les navigateurs. Or, l’antiquité classique a connu des anthropophages non seulement en Asie et en Afrique, mais en Europe ; au temps d’Hérodote, l’hinterland des Scythes est le pays des « Anthropophages nomades qui ont les mœurs les plus cruelles de l’humanité » ; au temps de Strabon, les Irlandais se nourrissent encore de chair humaine.

Qu’aux temps homériques, certaines tribus des îles du Couchant aient conservé leurs anciens usages, quelqu’atroces et sauvages qu’ils pussent être, c’est une hypothèse que rend vraisemblable et presque certaine la survivance des sacrifices humains jusqu’aux temps classiques. La tradition grecque se souvenait des repas royaux où des rivaux, — non pas même des ennemis, — se servaient les membres de leurs fils, et les Arcadiens, les Latins d’Albe et les Celtes des premiers siècles avant notre ère offraient encore à leurs dieux des victimes humaines. Or, tout sacrifice est, à l’origine et durant de longs âges, un banquet où les hommes se réjouissent des mêmes rôtis qui plaisent à leurs dieux…

Comme son malheur chez les Lestrygons, la plupart des aventures d’Ulysse lui adviennent en un détroit, en une « bouche » de la Mer du Couchant. Comme les Bouches de Bonifacio par les Lestrygons, les Bouches de Gibraltar sont tenues par Calypso, les Bouches de Nisida par le Cyclope, les Bouches de Capri par les Sirènes, les Bouches de Messine par Charybde et Skylla, les Bouches de Djerba par les Lotophages et les Bouches de l’Adriatique par les Phéaciens.

Au total, sept des aventures odysséennes ont pour théâtres sept portes de cette mer Occidentale, dans laquelle Ulysse est entré faute d’avoir passé les Bouches de Cythère et de laquelle il reviendra par les Bouches d’Ithaque. A ces Sept Bouches de la Mer du Couchant, on peut rattacher les autres aventures chez Éole, chez Circé et à la Porte des Morts.

Car Éole est le guetteur à l’entrée des Bouches de Messine, et l’île de Circé est la guette, où les navigateurs viennent reconnaître les monts de Sardaigne avant de quitter le cabotage de la terre italienne et de se lancer en haute mer vers les Bouches des Lestrygons. Quant à la Porte des Morts, outre qu’elle n’est qu’une dépendance de la terre de Circé, l’épouvantail de cette terre (le héros part de l’île de Circé pour se rendre chez Tirésias, et revient chez Circé, avant de poursuivre son voyage), n’est-ce pas aussi la Bouche de l’autre monde par laquelle les ombres évoquées reparaissent dans le nôtre et viennent retrouver dans le sang des victimes le sentiment et la parole ?

Tout compte fait, il semblerait qu’en ces mers occidentales, le héros ayant eu dix grandes aventures (Phéaciens, Lotophages, Cyclope, Aiolos, Lestrygons, Circé, Pays des Morts, Sirènes, Ile du Soleil, Calypso), sept prennent place en des Bouches, et toutes les dix peuvent se grouper autour de ces sept Bouches. Ce chiffre sept correspond-il à la réalité ?

La Mer du Couchant n’a pas sept Bouches seulement. Au long de la côte italienne, les îles bordières, Ischia, Procida, Elbe, etc., forment des Bouches aussi. En pleine mer, les Baléares ont leurs doubles et triples Bouches. Dans l’Adriatique et les mers siciliennes, sardes, ligures, espagnoles, etc., des centaines d’autres passages s’ouvrent entre la grande terre et les multiples îlots côtiers… Ce chiffre sept est-il grec ou sémitique ?

Serait-ce donc, non pas un périple prosaïque et précis, ni même une simple anthologie d’aventures séparées, mais une seule histoire merveilleuse et, pour lâcher le mot, quelque poème ou roman des Sept Bouches, que les lettrés de Phénicie auraient fourni à notre poète grec ?

Si les Égyptiens, qui avaient des périples, en tiraient déjà, cinq et six siècles avant Homère, des contes et romans de navigation, les Chaldéens, qui furent les autres éducateurs de la Phénicie, avaient depuis plus longtemps encore de grandes épopées, les unes militaires, comme l’Iliade, les autres géographiques, comme l’Odyssée, toutes religieuses et pleines de l’intervention des dieux et déesses dans l’existence des rois et des héros. Deux de ces épopées, au moins, toutes deux plus sombres encore et plus lugubres que les aventures d’Ulysse, s’étaient, durant des siècles et des siècles, transmises de peuples à peuples et de langues en langues, à travers tous les changements des empires et des races qui occupèrent les plaines et les plateaux de l’Asie antérieure.

L’épopée de Gilgamesh nous est parvenue dans la traduction qu’en firent les Assyriens, sur les douze tablettes de la bibliothèque d’Assourbanipal (669-626). Mais des tablettes sumériennes nous en ont sauvé des fragments qui sont antérieurs de quelque mille années, et les fouilles de Boghaz-Keui nous ont apporté les fragments d’une recension hittite qu’avaient fait faire pour leur bibliothèque royale les empereurs de ce peuple anatolien : vers les xiie-xie siècles avant notre ère, tout le « Proche Orient », de la mer Noire aux frontières de l’Égypte, du Bosphore au golfe Persique, connaissait, lisait les aventures du héros d’Érech, auquel la faveur, puis la colère des dieux avaient imposé de terribles voyages dans le monde des vivants et des morts.

Nous ne les connaissons aujourd’hui que très imparfaitement encore. Le joug ottoman s’est maintenu sur le Pays des Fleuves jusqu’en 1918, entravant ou ralentissant les assyriologues dans leurs reconquêtes de l’histoire et des littératures mésopotamiennes : le moindre fonctionnaire turc était un Lestrygon pour ces chercheurs de passes historiques ; les égyptologues sont en avance d’un grand siècle, grâce à la tutelle européenne qui délivra l’Égypte du même joug et en permit une exploration tranquille et complète. Dans l’Irak pareillement délivré, l’exploration systématique commence. Elle portera rapidement ses fruits. Il ne semble pas douteux que les ressemblances s’accuseront et se multiplieront alors entre Gilgamesh et Ulysse : voyages sur terre et sur mer, luttes contre les monstres, expéditions et séjours chez des divinités amoureuses ou terribles, consultation de nymphes expertes, évocation des morts, la parenté de forme et de fond entre cette épopée chaldéenne et la Poésie homérique semble évidente déjà à quelques-uns[1].

Certaines tablettes chaldéennes nous donnent les fragments d’une autre épopée non moins fameuse et non moins terrible : les Voyages de la déesse Istar à travers les Sept Portes de l’Occident, vers le Pays des Morts.
Les Achéens d’Europe et les Ioniens d’Asie, leurs héritiers, ont pu connaître ces créations littéraires de la Chaldée par deux intermédiaires. Les dernières découvertes de Boghaz-Keui viennent à l’appui de la légende de Pélops, l’ancêtre phrygien des rois Atrides : d’étroites relations unissaient, dès le xive siècle, semble-t-il, les Achéens des îles et de la côte avec ces empereurs hittites de l’hinterland anatolien, qui possédaient une recension des grands ouvrages de la littérature chaldéenne. Achéens et Ioniens, d’autre part, fréquentaient les Phéniciens qui paraissent avoir imité ou copié, eux aussi, ces mêmes ouvrages.

Nous n’avons encore rien retrouvé des anciennes bibliothèques phéniciennes : la libération de la Syrie est, aussi, d’origine trop récente. Mais telles et telles trouvailles de Byblos et d’ailleurs font espérer que la tutelle européenne aura bientôt la même influence sur l’histoire des siècles passés que sur le sort des générations présentes. Nous savons seulement par les commentateurs et compilateurs de l’antiquité classique et chrétienne que la Phénicie avait sa geste du dieu Melkart et sa geste de la déesse Astarté : toutes deux racontaient un voyage aux incidents multiples vers le bout de l’univers et le fond du Couchant. Sanchoniathon de Bérite, « écrivain antérieur à la guerre de Troie », — nous dit Eusèbe, — avait réuni les Mémoires des différentes villes phéniciennes et rétabli la suite de leurs dynasties ; Philon de Byblos, qui traduisit cet ouvrage en grec, disait en sa Préface que Sanchoniathon, voulant connaître l’origine des choses, avait compulsé les « livres de Thot » ; il en avait tiré une cosmogonie et une zoogonie (disons d’un mot : une Genèse), puis une théogonie, dans laquelle figurait le grand voyage d’Astarté et son retour à travers la terre habitée.

Le périple merveilleux d’Héraklès dans la mer occidentale nous est connu par les mythes et légendes helléniques ; mais les Anciens savaient que cet Héraklès voyageur, cet explorateur des côtes et ce dompteur des monstres dans la Mer du Couchant, était l’Héraklès de Tyr : avant Ulysse, cet Héraklès-Melkart avait fréquenté les mêmes parages et usé parfois des mêmes instruments de navigation : la tradition voulait qu’il eût, comme Ulysse, fabriqué des radeaux.

C’est monté sur un radeau que cet Héraklès était arrivé à Érythrées d’Ionie, où il avait un temple célèbre par son antiquité. Pausanias y a vu la statue du dieu : « elle n’avait rien de commun avec les œuvres éginétiques, nous dit-il, ni avec les vieilles statues athéniennes ; elle était de style purement égyptien ». Sur les monnaies d’Érythrées, figure, en effet, une statue que les archéologues disent « phénicienne de style égyptisant ». Le dieu est très différent de l’Héraklès grec : nu, sans la peau de lion, son hellénique emblème, il est debout, les jambes collées ; sa main droite brandit une arme au-dessus de sa tête, comme les Pharaons d’Égypte brandissent les leurs ; dans la main gauche, il tient un sceptre ou une lame, comme les divinités égyptiennes. Érythrées, dans le détroit de Chios, fut sûrement une station des Phéniciens.

C’est le même dieu que représentent de nombreuses intailles retrouvées au pourtour italiote et sicilien de la Mer du Couchant : à demi couché sur le plancher d’un radeau, auquel des cruches sont pendues, cet Héraklès marin a dans la main droite sa massue pour gouvernail ; sa main gauche tendue tient l’écoute de la voile… Calypso charge des outres sur le radeau d’Ulysse, pour contenir et maintenir au sec les provisions du voyage : « une outre de vin noir, une plus grosse d’eau et, dans un sac de cuir, les vivres pour la route, sans compter les douceurs ».

En ces intailles, les archéologues s’accordent à reconnaître un travail de mains grecques et d’époque archaïque. Mais les attributs qui en peuplent le ciel, — l’étoile auprès du disque solaire et du croissant géminés, — proclament l’origine phénicienne de cette représentation, que les plus vieux Hellènes de Sicile et de Grande Grèce n’ont fait que copier. Si l’on en juge par le nombre des intailles qui nous sont parvenues, le sujet devait grandement plaire à la clientèle : les communautés helléniques du Couchant avaient adopté cette légende hérakléenne, que les Hellènes du Levant semblent avoir peu connue… Or, le poète odysséen a mis dans le ciel d’Ulysse la même astronomie phénicienne : « Les Sidoniens, — dit Strabon, — furent les premiers à se servir de l’Ourse pour la navigation ; c’est d’eux que les Hellènes apprirent cette méthode ».

Ulysse a quitté l’île de Calypso. Son radeau vogue vers Ithaque, poussé par un vent d’Ouest favorable :

Assis près de la barre, en maître, il gouvernait : sans que jamais un somme tombât sur ses paupières, son œil fixait les Pléiades et le Bouvier, qui se couche si tard, et l’Ourse qu’on appelle aussi le Chariot…

En face de l’île de Calypso, se dressait le rocher où les Arabes plantèrent plus tard la forteresse de Gibraltar : il s’appelait dans l’antiquité la Cruche, kalpé ; la Ville d’Héraklès, Hérakleia Karteia, s’élevait non loin de là. Les Hellènes apprirent ou inventèrent que, dans ces parages, Héraklès avait navigué sur un vase, coupe, tasse ou cruche, pour franchir le fleuve Okéanos ou pour atteindre Gadès la phénicienne. Cette navigation dans la tasse était racontée déjà par les vieux aèdes de la Grèce asiatique et des Iles, Pisandre de Camiros, Phérécyde de Syros, Panyasis d’Halicarnasse. Elle est figurée sur plusieurs vases archaïques : Héraklès, debout, émerge à mi-corps d’une grande amphore portée par les vagues ; il est coiffé de la peau de lion et tient l’arc et la massue.

Dans les mêmes parages de Calypso, l’Héraklès tyrien avait enlevé les troupeaux de Géryon et les avait ramenés, en faisant le tour de la Mer du Couchant ; il suivait, il est vrai, les routes de terre ; mais telles et telles de ses étapes figurent aussi parmi nos étapes odysséennes : au pays des Cyclopes, il avait construit la digue du Lucrin, pour le passage de ses bœufs, et chassé les Géants du pays cuméen.

Il est donc possible que, du périple sémitique au poème grec, le passage se soit fait, non pas directement, mais par intermédiaire, peut-être même par plusieurs intermédiaires, les uns sémitiques, les autres grecs. Or, les traducteurs d’Homère ont trop souvent négligé de respecter une habitude du Poète, qui pourrait fournir un indice d’origine : ils ne nous rendent pas les assonances, allitérations et répétitions de syllabes ou de mots qui se rencontrent fréquemment dans ses vers.

Il en est de très apparentes et dont il est facile de donner un similaire, tout au moins un équivalent. Athéna, au premier chant de l’Odyssée, termine son discours à Zeus dans l’assemblée des Dieux, par un appel qui est un véritable calembour : « Ton cœur, roi de l’Olympe, est-il donc insensible ? ne fut-il pas un temps qu’Ulysse et ses offrandes trouvaient grâce à tes yeux ? aujourd’hui, pourquoi donc ce même Ulysse, ô dieu, t’est-il tant odieux ? » Dans le texte, que je tâche de rendre, Athéna dit : « Pourquoi persécuter, — odussao, — Odysseus ? »

Au IXe chant, Ulysse se moque du Cyclope en se donnant pour un certain Personne (outis, qui a pour synonyme métis, qui veut dire aussi pensée) et il se félicite que ce « nom de Personne et son perçant esprit » (métis amumon) aient dupé cette brute.

Il est des cas bien moins nets, où un auditoire d’Hellènes, rompus à toutes les arguties de la parole et à toutes les finesses de la langue, pouvait ne pas hésiter, mais où les plus attiques de nos hellénisants n’osent pas saluer d’un sourire l’allusion ou le jeu de mots qu’ils soupçonnent.

Il est d’autres cas, enfin, bien plus difficiles à relever, parce qu’ils touchent au fond du récit, à la trame de l’aventure, et non pas aux mots seulement : on sent ou l’on devine qu’il circule, sous un texte apparemment simple et clair, un courant secret d’intentions ou d’inventions trop ingénieuses qu’il est difficile de mettre au jour sans paraître verser dans la subtilité ou la fantaisie. Il faut pourtant avoir le courage de ne pas les négliger et voici, pour payer d’audace, le plus subtil peut-être.

Les Lestrygons habitent le Nord de la Sardaigne. Les plus vieux noms de peuples que les Hellènes aient connus dans ce district de la Gallura, sont Balares et Korses. Korses et Balares, au dire de tous les géographes, mythographes et historiens de l’antiquité, étaient des peuples indigènes, toutes les autres populations de l’île, Sardes, Ioléens, Iliens, Libyens, Ibères, etc., étant venues de la mer. Mais les Hellènes savaient aussi que Balares n’est pas un nom propre : ce n’est, dans la langue des Korses, qu’une épithète signifiant fugitif, exilé, échappé, ou, comme diraient les insulaires actuels, bandit, banditto. A travers tous les siècles la Gallura sarde et les îles voisines se sont peuplées d’exilés et de bandits corses : le dialecte actuel de la Gallura est bien plus voisin du corse que du sarde.

Nos cartes connaissent encore, dans l’archipel de la Maddalena, le Cap des Réfugiés, Punta Banditti ; les Grecs et Romains auraient dit « le Cap des Balares ». Balares n’étant donc qu’une épithète, les Korses semblent avoir été le seul peuple établi primitivement sur les deux rives des Bouches de Bonifacio.

Si l’on voulait chercher quelle put être pour les premiers navigateurs sémitiques l’exacte traduction de balaros, il faudrait recourir à la racine s.r.d, qui signifie tout à la fois s’enfuir et s’échapper, quitter sa maison et éviter le danger. Les Hébreux et les Arabes ont l’adjectif sarid pour désigner le fugitif, l’errant, ce qui reste d’une tribu après une razzia ou d’une armée après une défaite. Les Hellènes savaient que le héros Sardos était un descendant d’Héraklès qui s’était réfugié dans l’île de Sardaigne, en fuyant de cette Libye où les gens de Tyr-Sidon avaient leurs comptoirs et leur colonie d’Utique. Je crois donc que le nom des Sardes fut la traduction phénicienne de Balares.

C’est un cap des Banditti, des Balares-Sardes, qui donna son nom à tout ce pan septentrional des côtes sardes, puis à l’île entière, et qui suggéra ensuite au Poète — ou à son modèle — l’aventure de son héros.

De même que les colères et apaisements du Stromboli sont devenus l’humeur d’Éole changeant suivant les sautes de vent et nous ont valu le double voyage d’Ulysse en Éolie et la double réception d’Éole, bienveillante par le vent du Nord, irritée par le vent du Sud, de même, dans notre île des Sardes, près de la Pointe des Fuyards, le Poète n’imagine que fuites, — fuite des hommes envoyés pour explorer le pays, fuite d’Ulysse, qui ne tire sa vaillante épée que pour couper ses amarres et s’enfuir en abandonnant le gros de sa flotte.

De même que l’épisode chez Calypso est la captivité d’Ulysse, sa disparition mystérieuse dans l’Ile de la Cachette, de même l’épisode des Lestrygons en est la fuite, la libération miraculeuse.

Dans l’ensemble et dans les détails, tout cet épisode a été combiné pour cette fuite : le gros de la flotte, qui ne devait pas en réchapper, est allé mouiller dans le fond du port ; le seul bateau d’Ulysse, qui devait s’enfuir, est resté à l’entrée. Ni chez le Cyclope, ni chez Circé, ni chez Skylla, Ulysse n’abandonne ainsi ses compagnons : d’ordinaire, quand un chef tire son épée, c’est pour défendre ses équipages et non pour les trahir. Mais ici nous sommes dans l’Ile de la Fuite, en Sardaigne.

Le Poète ou son modèle dut connaître aussi le nom des Korses. Pausanias, après nous avoir renseigné sur le vrai sens du mot balaros et sur l’origine libyenne du héros sarde, ajoute que l’île voisine s’appelait Kurnos, mais avait reçu des mêmes Libyens le nom de Korsika. Si Korsos est de même origine que Sardos, il faut le rapporter à la racine sémitique k.r.s qui signifie mordre, déchirer, tant au propre, c’est-à-dire couper et broyer avec les dents, qu’au figuré, c’est-à-dire mordre par des insultes, des railleries ou des critiques ; les traducteurs grecs de la Bible traduisent par manger terriblement, médire terriblement, décrier ; en grec, l’équivalent le plus exact serait parler contre : antiphèmi. Le roi des Lestrygons est un terrible mangeur, qui saisit l’un des envoyés d’Ulysse et s’en fait un repas, et c’est en même temps l’accusateur, le médisant, le contradicteur, — « Antiphatès », dit le Poète.

Les calembours et jeux de mots sont fréquents dans toutes les toponymies empruntées[2], qu’elles aient été transmises par des textes ou qu’elles soient passées de bouche en bouche. Mais dans la création de l’Odyssée, si l’anthropomorphisme, procédé favori des Hellènes, peut avoir eu le rôle prépondérant, on est aussi tenté de se souvenir que l’allitération et l’assonance tiennent une place prépondérante dans la poésie de tous les Sémites : ces recherches de sonorités, poussées jusqu’au jeu de mots et même, si l’on peut dire, à la calembredaine, sont la marque essentielle de leurs vers, comme la rime est la marque des nôtres[3].

Dans les livres prosaïques de la Bible, qui nous racontent les voyages du peuple de Dieu, ces sonorités expliquées tiennent le même rôle que dans le texte odysséen. L’itinéraire de Moïse et les errements des patriarches sont jalonnés des mêmes jeux de mots que les « Errements » d’Ulysse.

Iothor, beau-père de Moïse, en avait recueilli la femme et les deux fils ; l’un s’appelait Gersam parce que Moise avait dit : « J’ai été l’hôte, Ger, d’une terre étrangère, et l’autre s’appelait Éliezer parce que « Dieu, El, avait été l’assistant, azar, de son père »…

Le peuple dans le camp murmurait contre le Seigneur. Le Seigneur irrité déchaîna le feu sur le camp, puis l’arrêta à la prière de Moïse et ce lieu s’appela Tabora, « incendie », parce que Dieu s’était « enflammé », bora, contre eux de colère.

Isaac[4] creusa un nouveau puits, autour duquel il n’y eut pas de rixe avec les Philistins. Il le nomma le Puits de la Grandeur, parce que le Seigneur, — dit-il, — nous a grandis et nous a élevés sur la terre. Puis il monta à Beer Shebaa où le Seigneur lui apparut et lui dit : « Ne crains rien ; je suis le Dieu de ton père Abraham ; je suis avec toi ; je te bénirai et je

multiplierai ta descendance en souvenir du serment que j’ai fait à ton père ». Isaac y fit donc un autel et fixa sa tente. Ses serviteurs creusèrent un puits… Le roi des Philistins, Abimélech, accompagné d’Hochozath et de Pichol, vint lui dire : « Nous voyons que le Seigneur est avec toi : échangeons nos serments de paix »… On fit un grand repas. On échangea les serments. Ils se retirèrent en paix et Isaac donna au puits le nom de « Puits du Serment », Beer Shebaa, et ce nom est resté à la ville jusqu’à aujourd’hui.

Mais le même roi des Philistins, Abimélech, accompagné des mêmes Ochozath et Pichol, était déjà venu au même endroit faire la paix avec Abraham et, mettant de côté sept brebis pour témoins des serments échangés, Abraham avait dit au roi : « Tu recevras ces sept brebis comme preuve que ce puits a été creusé par moi ». C’est pourquoi il nomma ce lieu Beer-Shebaa, parce qu’ils avaient échangé leurs serments, shebaa. Mais le même mot shebaa veut aussi dire sept.

Une double légende explique deux autres de ces noms de lieux : « Camps », Mahanaïm, et « Face de Dieu », Phanouel.

Tout au long de l’Exode et des Nombres, on peut se demander si certaines des aventures de Moïse ne sont pas sorties pareillement du nom des lieux qu’il traversait : il semble du moins, qu’à plusieurs reprises, le texte n’ait été fait que pour en fournir l’explication dans quelque incident de ce long voyage.

De même, dans le livre de Josué, les douze pierres de Galgala donnent naissance à la circoncision du peuple sur la Colline des Prépuces[5], et la vallée de la Défaite, Emek-Akor, donne naissance au supplice d’Akor et de sa famille, et les Villes des Puits et Forêts, à l’histoire des porteurs d’eau et coupeurs de bois au service du Seigneur.

Le meilleur exemple est fourni, je crois, par un des exploits de Samson.

Les Philistins sont montés au pays de Juda et campent à Lekhi, « la Mâchoire ». Ils exigent et obtiennent qu’on leur remette Samson. Samson chargé de cordes est amené à Lekhi et livré. Mais il brise ses liens, saisit une mâchoire d’âne et tue mille Philistins, puis, jetant la mâchoire, il donne à ce lieu le nom de Ramat- Lekhi, « Butte de la Mâchoire ». La soif le torture ; il invoque le Seigneur qui fait jaillir de cette butte la source « que l’on y voit encore aujourd’hui » et que Samson dénomme « Source de l’Invocation », Aïn-Koreh ; ce nom signifiait en vérité la « Source de la Perdrix ».

L’Ile du Soleil dans le poème odysséen est, à n’en pas douter, la Sicile ; mais le nom n’est pas prononcé. Sur ce rivage divin, les impiétés de l’équipage, qui mange les bœufs du dieu, est punie par le naufrage, qui les fait tous périr, corps et biens. Le seul Ulysse est épargné, étant le seul innocent de la bande, car il n’a débarqué à cette terre des Sikèles que malgré lui : son équipage l’a violenté et a suivi le conseil du rebelle Euryloque ; les bœufs ont été massacrés pendant qu’Ulysse dormait à l’écart, loin de ses compagnons. Il survit donc seul, Tirésias lui avait prédit que tous ses gens périraient par leur faute et que, seul, il pourrait échapper à la perte commune.

Le nom de Sicile et de Sikèles n’a aucune explication valable en grec ; par contre, les langues sémitiques ont deux racines s.k.l qui s’écrivent de même, sauf la première sifflante (on sait que leurs alphabets disposent de quatre ou cinq). L’une de ces racines signifie la folle conduite, l’impiété, l’abandon, l’isolement, et l’autre, la perte des parents ou des amis… La « Sicile » devint donc, soit pour le Poète, soit déjà pour son modèle, la terre du sacrilège, du deuil et de la séparation. Sur la côte en face, les Romains, — en un aussi beau calembour, — découvrirent plus tard que Rhegium (notre Reggio) était la « Ville des Rois », regum.

Le Poète en use de même avec le nom d’un fruit, lotos, que mange un peuple du couchant, les Loto-phages. Ulysse est jeté par la tempête à la côte de ces Lotophages, « quand le courant de mer, le Borée et la houle lui ont fermé le détroit, puis le port de Cythère » :

Alors, neuf jours durant, les vents de mort m’emportent sur la mer aux poissons. Le dixième nous met aux bords des Lotophages, chez ce peuple qui n’a, pour tout mets, qu’une fleur. On arrive ; on débarque ; on va puiser de l’eau, et, sans tarder, mes gens préparent le repas sous le flanc des croiseurs. Quand on a satisfait la soif et l’appétit, j’envoie trois de nos gens reconnaître les lieux, — deux hommes de mon choix, auxquels j’avais adjoint en troisième un héraut. Mais, à peine en chemin, mes envoyés se lient avec des Lotophages qui, loin de méditer le meurtre de nos gens, leur servent du lotos.

Or, sitôt que l’un d’eux goûte à ces fruits de miel, il ne veut plus rentrer ni donner de nouvelles. Je dus les ramener de force, tout en pleurs, et les mettre à la chaîne, allongés sous les bancs, au fond de leurs vaisseaux. Puis je fis rembarquer mes gens restés

fidèles : pas de retard ! à bord et voguent les navires ! J’avais peur qu’à manger de ces dattes, les autres n’oubliassent aussi la date du retour.

Le lotos, qui n’est sûrement pas la datte ressemblerait à notre figue de Barbarie que sa forme, ses couleurs chatoyantes, et son implantation sur la feuille charnue font ressembler à un bouton de fleur. Mais j’avais à rendre un calembour du Poète… Le mot lotos en ce sens n’est pas grec ; le lotos parmi les Hellènes désigne une herbe de prairie, une sorte de trèfle, dont se régalent les chevaux : « Tu peux avoir des chevaux, dit Télémaque à Ménélas, car tu règnes sur une vaste plaine où le lotos abonde ».

On a voulu reconnaître dans ce nom de fruit homérique un mot sémitique l.ou.t, dont « lotos » serait l’exacte transcription ; le lotos des Sémites est devenu pour le Poète le fruit de l’oubli (léthé en grec), comme le Léthé était le fleuve de l’oubli. Le lotos fait tout oublier à ceux qui en mangent ; de ce calembour lotos-léthé, est sortie l’aventure des marins déserteurs, qui oublient vaisseaux, devoirs et patrie et restent à manger ce fruit délicieux…

Autre exemple. Circé donne ses conseils de navigation à Ulysse :

Il vous faudra d’abord passer près des Sirènes. Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou qui relâche pour entendre leurs chants ! Jamais en son logis, sa femme et ses enfants ne fêtent son retour ; car, de leurs fraîches voix, les Sirènes le charment, et le pré, leur séjour, est bordé d’un rivage tout blanchi d’ossements et de débris humains, dont les chairs se corrompent… Passe sans t’arrêter ! mais pétris de la cire à la douceur de miel et, de tes compagnons, bouche les deux oreilles : que pas un d’eux n’entende ; toi seul, dans le croiseur, écoute, si tu veux ! mais, pieds et mains liés, debout sur l’emplanture, fais-toi fixer au mât pour goûter le plaisir d’entendre la chanson, et, si tu les priais, si tu leur commandais de desserrer les nœuds, que tes gens aussitôt donnent un tour de plus !

Aucune étymologie grecque ne peut expliquer le nom des Sirènes. Par contre, une étymologie sémitique se présente pour ces chanteuses, pour ces « filles du chant », comme dirait l’Écriture, benot-ha-sir. Le mot hébraïque sir, « chant, cantique », serait exactement transcrit par le début du mot grec. Les Sirènes sont des chanteuses, mais aussi des magiciennes, des fascinatrices, en prenant le mot dans son sens primitif et complet, c’est-à-dire des femmes qui lient par leurs enchantements ; tel est le sens du latin fascinare, fasciare, ou du grec thelgo, qu’emploie le Poète. Les Sirènes charment les hommes : elles les lient, les enchaînent par leurs chants magiques.

Suivant donc les conseils de Circé, Ulysse se fait attacher au mât, pieds et poings liés. Puis vainement, pour accepter l’invitation des Sirènes, il demande qu’on le détache. Ses compagnons le lient plus étroitement et ne le délivrent que lorsque la voix des Sirènes s’est éteinte dans le lointain.

L’aventure du héros et la formule du Poète, « les Sirènes fascinent par le chant » entraînent, je crois, une étymologie de Sir-ènes ; c’est sir-en, « chant de fascination ». Le mot en est tiré d’une racine qui existe dans toutes les langues sémitiques. Les Arabes en font un usage fréquent pour signifier attacher, retenir (surtout tenir et gouverner un cheval par les rênes), mais aussi nouer par des maléfices (en particulier nouer l’aiguillette, comme disaient nos pères) : ils en ont tiré les mots cordes, rênes, et les mots ensorcellement, impuissance sexuelle ; ils en ont aussi tiré le mot nuage (les Latins emploient pareillement fascia). Les Hébreux, qui usent moins fréquemment de cette racine, en ont pourtant tiré, eux aussi, le mot nuage et un verbe, de sens plus obscur, qui paraît signifier se livrer à des opérations magiques, soit de divination (suivant les uns), soit de fascination (suivant les autres). Les Sirènes, tout ensemble, fascinent et connaissent toutes les histoires du passé et toutes les nouvelles du présent. Ulysse attaché entend leur cantique :

Viens ici ! viens à nous ! Ulysse tant vanté ! l’honneur de l’Achaïe !… Arrête ton croiseur : viens écouter nos voix ! Jamais un noir vaisseau n’a doublé notre cap, sans ouïr les doux airs qui sortent de nos lèvres ; puis on s’en va content et plus riche en savoir, car nous savons les maux, tous les maux que les dieux, dans les champs de Troade, ont infligés aux gens et d’Argos et de Troie, et nous savons aussi tout ce que voit passer la terre nourricière.

Chaque épisode odysséen nous fournirait d’autres exemples : l’explication des noms propres par l’aventure ou plutôt la création de l’aventure pour l’explication du nom propre est l’un des phénomènes constants de cette Poésie. Ne doit-on pas y voir un indice presque certain d’origine ?

N’imagine-t-on pas un auteur sémitique jonglant ainsi avec les mots de sa langue, plus facilement qu’un poète grec jouant avec les termes d’une langue étrangère ? Pareils jeux de mots supposent l’usage du parler maternel, — à moins que le poète grec, comme saint Jérôme traduisant la Bible, n’ait eu près de lui son drogman, — « mon Hébreu », dit saint Jérôme, qui nous explique clairement, en tête de son opuscule Sur les Noms hébraïques, toutes les difficultés de l’entreprise. A combien de calembours ou contresens, — dit-il, — peut prêter la transcription et la traduction des noms sémitiques dans les langues qui n’ont pas toutes les consonnes de l’hébreu, lequel n’écrivait pas, comme le grec et le latin, ses voyelles ! « Il en résulte trop souvent que plusieurs mots, écrits par l’hébreu de façons différentes, nous semblent les mêmes avec des significations différentes ».

Et saint Jérôme donne quelques beaux exemples de « cette variété dans l’interprétation » des noms propres :

Assur : directeur ou heureux ou marchant.
Bochor : premier-né ou bâté ou l’agneau entre.
Edom : roux ou terrestre.
Elisa : mon dieu ou son salut ou vers l’île.
Cades : sainte ou changée.

Etc., etc., etc.

Il est, du moins, une conclusion, je crois : c’est que, des renseignements du périple sémitique aux créations du poème grec, des noms et sites du premier aux personnages et scènes du second, le passage ne s’est pas fait aussi directement qu’il pouvait sembler d’abord : il put, il dut exister plusieurs intermédiaires, soit sémitiques, soit grecs, soit sémito-grecs.

Le Poète lui-même va nous dire par la suite qu’avant lui, d’autres aèdes achéens avaient chanté la geste de « l’Homme aux mille tours », et voici longtemps que l’étude du texte homérique a conduit nos lettrés et nos philologues à mettre les Poésies, non pas aux lointains débuts, mais au plus proche milieu, peut-être même au terme le plus récent de la période épique : combien de générations de poètes avons-nous eues en France avant nos Corneille et nos Racine !… et combien de siècles de littératures antiques avant la nôtre !

Dans l’état de nos connaissances sur les littératures phénicienne et chaldéenne, il est difficile de préciser encore quels furent ou purent être le nombre et la qualité des intermédiaires sémitiques. Quand les fouilleurs auront fait en Syrie et dans l’Irak l’admirable besogne que, depuis un siècle, ils ont poursuivie en Égypte, nos successeurs auront une vision plus nette du passage et des étapes entre cette plus vieille antiquité levantine et notre antiquité gréco-romaine. Si, dès aujourd’hui, je puis dire sans ambages toute ma pensée, je crois que l’exploration phénicienne de la Mer du Couchant donna naissance à un périple, suivant le modèle égyptien, qui devint, suivant le modèle chaldéen, le cadre et la matière d’une « geste » phénicienne de Melkart-Héraklés, — d’une « Hérakléide », auraient dit les Hellènes. Je crois que le poète odysséen des Récits chez Alkinoos usa de cette épopée tyrienne-sidonienne comme le poète de l’Énéide usa plus tard des Poésies homériques, mais avec un savoir bien plus sûr, un talent bien plus viril et, pour tout dire, un génie sans rival. Ces Récits sont l’une des trois grandes pièces primitivement indépendantes, qui furent ensuite réunies et soudées dans la « Poésie » unitaire de l’Odyssée, telle que nous la lisons aujourd’hui. La composition date du ixe siècle ; la réunion ne remonte probablement qu’au vie siècle avant notre ère. Le même travail fut alors opéré sur les différentes pièces de la geste troyenne, dont on fabriqua l’autre Poésie homérique, l’Iliade.
VIII
LA PATRIE D’HOMÈRE

Je réserve provisoirement le nom d’Homère à l’écrivain, au lettré, au savant, au prince des poètes, qui introduisit dans la « geste » d’Ulysse les Récits chez Alkinoos.

Sur la « geste » d’Achille, que nous présente l’Iliade et qui, pourtant, m’est familière, j’ai dit et je répète que je voudrais me garder encore de toute affirmation : je ne crois pas que l’on puisse parler de cette autre « Poésie homérique » en même connaissance de cause ; il faut attendre, pour en découvrir les origines, les composantes et les auteurs, qu’assyriologues et sémitisants nous aient rendu les mêmes termes de comparaison que les égyptologues nous ont fournis pour l’Odyssée. Mais ce que les périples et les contes pharaoniques nous ont enseigné sur cette dernière, je ne doute pas que nous ne l’apprenions un jour prochain sur l’Iliade, par les épopées militaires, les « Livres de Batailles », — comme dit l’Écriture, — que nous rendront les fouilles de Syrie ou de l’Irak.

Nous avons, à vrai dire, dans l’Iliade les « Livres des Batailles » d’Athéna, d’Héra, de Posidon, d’Aphrodite, analogues au Sepher Milhamot Iahveh, — comme disent les Nombres (XXI 14), — au Livre des Batailles de Jehovah, et les titres mêmes que nous ont conservés les éditeurs antiques permettent d’affirmer qu’à la Colère d’Achille, ont été joints et amalgamés des Exploits de Diomède, une Dolonie, un Catalogue des Vaisseaux, etc., qui sont assurément les ouvrages d’autres auteurs.

Ces poèmes originaux étaient destinés — non pas à la lecture solitaire, — mais à la récitation publique, aux chants et jeux scéniques d’un acteur. Ils avaient dû se conformer, lors de leur création, à certaines nécessités et à certains usages de toute représentation dramatique[6] : « En bref, on peut dire que les poèmes d’Homère ne sont rien autre chose que drames », disaient encore les homérisants gréco-romains du second siècle après notre ère. Les forces d’un récitant ont des limites, qui ne dépassent guère trois à quatre cents vers homériques ou français (ils sont tous deux de même taille) ; la présence et l’attention d’un auditoire ont d’autres limites plus étendues, mais non pas infinies ; on ne voit ni un aède réciter à la queue leu-leu ni un auditoire écouter d’affilée les 12.000 vers de notre Odyssée ou les 16.000 vers de notre Iliade ; toute représentation nécessite des pauses pour les acteurs et des interruptions pour le public, — donc des épisodes ou scènes et des actes ou pièces.

L’Odyssée, telle que nous la lisons aujourd’hui, est une construction artificielle et récente qui fut faite et refaite à plusieurs époques, pour recueillir, juxtaposer et, tant bien que mal, relier trois drames originaux, de date antérieure et de mains, comme de valeurs très différentes :

Le Voyage de Télémaque,
Les Récits chez Alkinoos,
La Vengeance d’Ulysse
.
On trouvera dans mon « Introduction à l’Odyssée », — en particulier dans le tome III, — toutes les raisons, qui obligent à séparer de nouveau ces trois drames indépendants, et quelques moyens de reconnaître la part, la qualité et la date de chacun.
Dans notre Odyssée actuelle, le Voyage de Télémaque occupe les chants II, III, IV et le début du chant XV ;les Récits chez Alkinoos occupent les chants V-XII et le début du chant XIII ;la Vengeance d’Ulysse remplit enfin la seconde moitié de ce chant XIII, les chants XIV-XXII et le début du chant XXIII. Les Anciens savaient qu’à n’en pas douter, le vers 296 du chant XXIII était « la fin de l’Odyssée », — disaient-ils, — et qu’au delà, les vers 297-372 du chant XXIII et tout le chant XXIV étaient un ouvrage adventice, qui fut ajouté comme Épilogue à la « Poésie » et gonflé, par la suite, d’interpolations grossières. Les Modernes ont démontré que le chant premier fut ajouté de pareille façon, pour servir de Prologue et comme de fronton ou de vestibule à la bâtisse unitaire.

J’attribue une valeur toute différente à chacun de ces poèmes : les Récits me semblent le chef-d’œuvre dramatique le plus complet dont les Hellènes aient doté les âges ; le Voyage est l’ouvrage d’un poète de second ordre, œuvre alerte, élégante, spirituelle, où sont employées avec adresse toutes les recettes du métier ; la Vengeance n’est le travail que d’un versificateur, élève habile des maîtres, mais sans grande originalité. Ces trois drames, débarrassés des interpolations qui les surchargent, semblent de même langue, de même patrie et, sinon de même date, du moins de même époque, si l’on veut admettre qu’un siècle d’intervalle n’empêche pas Voltaire d’être de la même époque littéraire que Corneille et Racine.

Ces trois œuvres littéraires ont été composées par des hommes du métier, de véritables gens de lettres ; elles furent écrites, dès l’origine, dans ce même alphabet que nous avons hérité des Hellènes et dont les peuples du Levant se servaient dès les xiiie et xive siècles avant notre ère, pour le moins : les dernières fouilles de Byblos nous en ont donné des monuments antérieurs au xve siècle peut-être. Ces trois écrivains tiendraient dans l’histoire de l’épopée grecque, si nous connaissions cette histoire, la même place qu’à un siècle d’intervalle, peuvent tenir Racine, Regnard et Voltaire, dans l’histoire de notre théâtre français.

Les uns et les autres arrivaient après une longue période de devanciers, qui leur avaient créé la langue, les types, les formules et les règles d’un genre littéraire : « Des prédécesseurs d’Homère, — dit Aristote en sa Poétique, — nous ne connaissons aucun poème ; mais il est vraisemblable qu’il en dut exister, et beaucoup ». Dans son Invocation à la Muse, le Poète fait allusion aux gestes d’Ulysse antérieures à la sienne :

C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, Celui qui visita les cités de tant d’hommes et connut leur esprit, Celui qui, sur les mers, passa par tant d’angoisses, en luttant pour survivre et ramener ses gens. Hélas ! même à ce prix, tout son désir ne put sauver son équipage : ils ne durent la mort qu’à leur propre sottise, ces fous qui, du Soleil, avaient mangé les bœufs ; c’est lui, le fils d’En Haut, qui raya de leur vie la journée du retour.

Viens, ô fille de Zeus, nous dire, à nous aussi, quelqu’un de ces exploits.

En ces premiers vers d’un long drame, l’auteur semble ne pas éprouver le besoin de nommer dès l’abord son héros : « l’Homme aux mille tours » suffit ; il est inutile de prononcer le nom d’Ulysse, qui n’apparaîtra qu’au vingt et unième vers. L’auditoire connaît « l’Avisé », comme les gens du Moyen-Age connaissent la Vierge, le Malin ou le Précurseur, comme les spectateurs de la comédie italienne connaissent le Jaloux ou le Balafré. Notre poète ne fait qu’entreprendre, lui aussi, le récit de quelques aventures, dont la Muse avait parlé à d’autres avant lui : un mot qui se trouve ici et ne se rencontre nulle part ailleurs dans les Poésies homériques, signifie, disent les Anciens, « en commençant par où tu voudras » ; dans le cycle de la « geste » que la tradition attribue au héros, le Poète choisira ou embellira les épisodes qu’il préfère.

A la réflexion, d’ailleurs, comment nier l’existence chez les Hellènes, de poèmes antérieurs à nos drames odysséens ? Les Récits chez Alkinoos, étant un chef-d’œuvre, n’ont pas été un coup d’essai : avant le Cid, les Français avaient durant un siècle acclimaté chez eux la tragédie ; avant les Récits, les Hellènes avaient acclimaté les poèmes du « Retour », les Nostoi. Le nostos, avant le poète odysséen, était déjà un genre littéraire. Il avait sa langue, son vers, ses lois, ses personnages et ses épisodes principaux. On a pu rétablir la longue série des Colères et des Disputes qui, avant ou après la Colère d’Achille et la Dispute entre Achille et Agamemnon, ont servi de thème aux aèdes :

I. Querelle de Philoctète et des chefs achéens à Ténédos, à propos de la blessure faite à Philoctète par un serpent ; sujet traité dans les Chants cypriens.

II. Inimitié d’Ulysse et de Palamède ; sujet traité dans les Chants cypriens.

III. Querelle d’Achille et d’Agamemnon au sujet de Briséis ; point de départ de l’Iliade.

IV. Querelle d’Ulysse et de Thersite ; sujet traité dans le deuxième chant de l’Iliade.

V. Querelle d’Ulysse et d’Achille après la mort d’Hector, relativement aux moyens de prendre Troie ;

matière de l’un des poèmes chantés par Démodocos à la cour d’Alkinoos.

VI. Querelle d’Achille et de Thersite, suivie de la mort de ce personnage ; sujet traité dans l’Aithiopis

VII. Querelle d’Ulysse et d’Ajax, fils de Télamon, pour les armes d’Achille ; allusion dans l’Odyssée, chant XI, vers 543 et suiv. ; sujet traité dans l’Aithiopis et dans la Petite Iliade.

VIII. Querelle d’Ulysse et de Diomède à propos du Palladion ; sujet traité, à ce qu’il semble, dans la Petite Iliade.

IX. Inimitié d’Ulysse et d’Ajax, fils d’Oïleus, après l’attentat contre Cassandre ; un des épisodes de l’Iliou Persis.

X. Querelle d’Agamemnon et de Ménélas après la prise de Troie ; allusion dans l’Odyssée, chant III, vers 130 et suiv. ; sujet traité par Hagias de Trézène dans ses Retours.

XI. Querelle de Nestor et d’Ulysse à Ténédos au sujet du retour de l’armée ; allusion dans l’Odyssée, chant III, vers 160 et suiv.

On pourrait dresser une pareille liste des Retours : nostos d’Agamemnon, nostos de Ménélas, nostos d’Idoménée, nostos de Nestor, l’Odyssée unitaire nous en résume trois et quatre ; en chacun d’eux, les épisodes ou péripéties et les personnages principaux devaient être les mêmes. Parmi les épisodes, en effet, quelques-uns sont essentiels ; telle, la « Reconnaissance » du héros par ses gens ou ses proches ; tel encore, le « Récit » de ses aventures par lui-même. Parmi les personnages, quelques-uns sont aussi des types presque indispensables : la Femme fidèle (Pénélope), coupable (Clytemnestre) ou repentie (Hélène), le Fils secourable (Télémaque) ou vengeur (Oreste), le Prétendant vainqueur (Égisthe) ou évincé (Antinoos), le bon et le mauvais Serviteur (Eumée et Mélanthios), l’Aède, qui, par ses chants vertueux ou pervers, soutient ou ruine la patience de l’épouse sans nouvelles, etc. Le nostos, comme la tragédie, comme tous les genres littéraires, avait ses « chefs d’emploi », qui, pendant plusieurs générations, durant des siècles peut-être, parurent en d’autres nostoi, avant de figurer dans nos Récits odysséens.

Je crois à l’œuvre d’un grand poète, travaillant sur des modèles et construisant artistement, savamment, le chef-d’œuvre des « Retours », non pas de toutes pièces, — il n’est pas de création humaine qui soit de toutes pièces, — mais en prenant son bien partout où il le rencontra. Avant lui, un long travail presque inconscient de la foule, puis un travail très conscient des précurseurs avaient préparé les moyens d’expression (langue, vers, rhythme, péripéties et scènes), les thèmes, les types et les conventions du genre : on ne voit pas qu’un chef-d’œuvre ait jamais paru sans ce travail et ces tâtonnements des précurseurs.

Avant les Récits chez Alkinoos, il existait peut-être d’autres Récits d’Ulysse, comme avant Michel-Ange il existait dans l’art italien d’autres Jugements, d’autres Prophètes et d’autres Sibylles. Mais après le Poète homérique comme après Michel-Ange, un modèle définitif était créé, fixé : personne n’essaya plus de recommencer l’Odysseia : personne n’essaie plus de recommencer le Moïse.

L’œuvre propre du Poète fut donc ce portrait définitif du héros : le genre littéraire existait avant lui ; mais, grâce à lui, ayant porté son chef-d’œuvre, il n’eut plus ensuite qu’à disparaître.

Ce chef-d’œuvre apparut au « recoupement », si je puis dire, de la tradition achéenne et de l’influence sémitique : c’est ainsi, dans presque tous les pays et presque tous les temps, les grandes œuvres d’art sont le double produit d’une tradition indigène et d’une influence étrangère. L’influence triomphante de la Grèce sur la tradition italiote qui, depuis trois siècles, s’essayait à la poésie et aux autres arts littéraires, a donné aux Romains le siècle d’Auguste. A la rencontre de notre tradition moyen-âgeuse et de la même influence grecque, la France classique eut ses deux siècles de la Renaissance et de Louis XIV. La France romantique reçut ensuite cet héritage, que fécondèrent en une nouvelle rencontre l’exemple et les prestiges des « Nordiques », Celtes et Germains.

Les Hellènes préhomériques avaient leurs nostoi ; les Levantins avaient leurs périples et leurs contes, leurs romans et leurs poèmes de navigation : les Récits furent le résultat d’un habile croisement. Je les définirais volontiers « l’intégration dans un nostos grec d’un périple ou, plutôt, d’un poème sémitiques ».

Sur l’âge de nos drames odysséens, nous avons, je crois, deux dates certaines, l’une minima et l’autre maxima.

Date maxima. Nous savons que les premières colonies des Hellènes dans la mer du Couchant furent leurs villes siciliennes, dont la fondation remonte au viiie siècle av. J.-C. Pour l’une de ces colonies, nous avons une date presque certaine : Syracuse dut être fondée en l’an 733 ou 734. Les historiens anciens sont formels là-dessus et nous pouvons les croire : une ville comme Syracuse devait connaître son histoire, en conserver des souvenirs, des archives, et tels de ces monuments écrits, liste de magistrats ou de prêtres, pouvait transmettre la date précise de la fondation.
Nous savons, d’ailleurs, que ces villes de Sicile avaient eu de très bonne heure leurs historiens : Hippys de Rhégium, contemporain des guerres médiques, avait composé un ouvrage sur la colonisation de l’Italie et cinq livres de Sikelika. Thucydide, qui put en faire usage, nous apprend qu’avant Syracuse, d’autres points de la côte sicilienne avaient été occupés par les Hellènes : Naxos, le premier de ces établissements, avait été fondée un an auparavant. C’est donc vers les années 735 ou 736 av. J.-C. que les Hellènes s’établirent au détroit de Sicile.

Les Récits, qui nous parlent de l’« Ile du Trident », et non pas de l’Ile du Triangle, sont sûrement antérieurs à cette date, et contemporains des siècles où « les Phéniciens, — nous dit Thucydide, — occupaient les promontoires et les îlots parasitaires sur tout le pourtour de la Sicile ».

Du jour où les Hellènes eurent connu, puis occupé ces rivages siciliens, le nom d’Ile du Trident ne pouvait plus venir à l’esprit de personne. Du jour où ils eurent vu, de leurs yeux vu, Charybde et Skylla, il fut impossible qu’un poète pût leur raconter les effroyables périls des Deux Écueils : les navigateurs grecs étaient en situation et en disposition de ne plus accepter ces inventions terrifiantes. Ils auraient tenu au conteur le langage que Thucydide tiendra plus tard aux rabâcheurs de ces légendes : « Cyclopes et Lestrygons, vieux habitants, dit-on, d’un canton de cette terre ! Je n’en puis dire ni la race ni le pays d’où ils vinrent, ni celui où ils disparurent ».

Les Récits ne peuvent pas être postérieurs à l’année 736.

Mais ce n’est pas d’un bond que les Hellènes sautèrent, de leurs villes et mères-patries du Levant, à ces colonies occidentales. Avant de se fixer aux rives du détroit sicilien, ils durent employer de nombreuses années, un siècle peut-être, à explorer, étape par étape, les routes de l’Occident. Les Récits sont encore antérieurs à ces explorations : ils impliquent une mer hellénique s’arrêtant au canal d’Ithaque. Je doute, en conséquence, que notre poème ait pu être composé après 850 ou 800 av. J.-C.

Date maxima. Notre poème nous apprend que l’Hypérie des Cyclopes, la Cume « des Opiques », a déjà été fondée, puis ruinée une première fois : l’histoire de cette malheureuse ville au pays des Yeux Ronds ne fut durant les siècles historiques qu’une suite de ruines et de fondations nouvelles. La toute première de ces fondations remontait, nous disent les Anciens, à l’an 1049 avant notre ère.

Ce ne sont pas les Hellènes qui ont pu fonder au xie siècle une pareille Ville Haute sur cette terre de l’Opikia : ils fréquentèrent la Sicile et s’y établirent avant d’arriver à ce pays de Naples et de s’y fixer. La première Cume hellénique fut une fondation seconde, qui succéda à l’Hypérie du poème : avant les Hellènes, d’autres peuples de la mer avaient occupé cette haute guette ; ici, comme à Naxos et Syracuse, les Hellènes ne firent que prendre la succession des Sémites : en 1049, il y avait cinquante ans pour le moins que les Phéniciens avaient achevé leur temple d’Utique et fondé leur « Enclos » de Gadès : la première Hypérie fut aussi leur ouvrage.

C’est donc entre la fondation sémitique d’Hypérie et la fondation grecque de Naxos, entre la fin du xie et la fin du viiie siècle avant notre ère, — entre les années 1049 et 736, pour donner des chiffres, — que l’on peut enfermer la création des Récits.

J’ai dit les raisons qui me faisaient remonter un peu plus haut que le viiie siècle. Il en est d’autres qui nous forcent à descendre un peu plus bas que le xie : le poème odysséen est postérieur d’assez nombreuses années à la première fondation d’Hypérie ; car, juchée sur sa butte, cette Cume de Campanie a dû subsister quelque temps, avant de succomber sous les coups des Opiques : ses premiers habitants, nos Phéaciens homériques, sont venus, de cap en cap, se fixer à Schérie-Corfou ; le fondateur de la ville corfiote, Nausithoos, est mort : c’est déjà son fils, Alkinoos, qui règne sur les Phéaciens…

Si donc il me fallait fixer une date précise, je reviendrais encore à l’opinion d’Hérodote : « Homère est mon aîné de quatre siècles, pas plus ». Le poète des Récits fleurissait donc vers le milieu du ixe siècle, en 850 environ.

Reprenons la Chronique de Paros. L’histoire grecque y commence avec Cécrops, au début du xvie siècle av. J.-C., vers 1580.

Cadmos et Danaos surviennent à la fin du xvie siècle, vers 1520 et 1500. Avec Danaos et ses cinquante filles, apparaît le vaisseau à cinquante rameurs, le « croiseur » homérique. Vers la même époque, apparaît aussi le char attelé de deux coursiers.

Le premier Minos règne sur la Crète dans le dernier tiers du xve siècle, vers 1430. Le second Minos et Thésée règnent vers 1250.

La guerre de Troie survient en 1220. La colonisation achéo-ionienne en Asie-Mineure prend place cent trente ou cent quarante ans plus tard : Nélée le jeune fonde Milet et les villes ioniennes vers 1080. Hésiode apparaît vers 940, Homère vers 900.

Ces dates de la Chronique de Paros sont en avance de trente ou quarante ans sur celles que fournissent les fragments d’Ératosthène. Pour Ératosthène, la prise de Troie est de 1180, et la colonisation ionienne de 1044.

Ces dates très précises pouvaient sembler fantaisistes quand on s’en tenait aux vieux préjugés sur l’âge récent de l’écriture. Mais nous savons aujourd’hui que les Crétois et les Mycéniens écrivaient et que, pour tenir la liste chronologique de leurs rois, prêtres ou magistrats, les villes ioniennes purent, dès leur fondation, user de notre alphabet, que les Phéniciens avaient inventé depuis quatre ou cinq siècles.

Au temps d’Homère, la Grèce d’Europe n’était plus achéenne depuis une dizaine de générations pour le moins.

La « descente » des milices doriennes avait expulsé les nobles fils d’Achéens de leurs royaumes et de leurs fiefs. Les gens du commun avaient été réduits à la servitude, au servage ou aux basses conditions de la ville et de la campagne. Les chefs des grandes familles avaient préféré l’exil. Ils s’étaient d’abord réfugiés dans les parties de leur ancien empire, où les Doriens n’avaient pas pénétré, en Attique surtout : ils y avaient vécu en sujets-citoyens, puis en rois d’Athènes. Ils avaient ensuite reçu le commandement de l’émigration bigarrée qui avait pris le chemin des rivages d’Asie-Mineure et qui avait occupé le pan de côtes et les îles entre Smyrne et Milet : ce mélange d’émigrés, tous Hellènes, mais non pas tous Achéens, portait désormais le nom et formait la confédération des Ioniens ; dans leur nouvelle patrie, ils vivaient encore sous le régime des royautés aristocratiques.

C’est dans l’une de ces villes ioniennes que fut composé notre poème : on est conduit à cette affirmation tant par la tradition unanime des Anciens que par l’étude du texte. Je n’insisterai pas sur la tradition ; elle est présente à toutes les mémoires : sept villes ioniennes se disputaient la naissance du Poète.

La langue d’Homère, — dit Michel Bréal, — est faite pour provoquer l’étonnement. Depuis que des trouvailles faites un peu partout ont multiplié les spécimens des divers dialectes grecs, on n’a encore découvert nulle part le dialecte homérique. Participant tantôt de l’ionien, tantôt de l’éolien ou du cypriote et même de l’attique, il déroute le linguiste par l’inconstance de sa phonétique et par la bigarrure de ses formes grammaticales… C’était un langage mixte, qui était la langue de l’épopée. C’est ainsi que, pendant deux siècles, nos troubadours ont composé leurs poésies en un limousin, où se rencontrent des formes catalanes, provençales et italiennes.

Ce « dialecte mêlé », cette « langue mixte de l’épopée » n’a pu naître et gagner l’oreille du public que dans une région où les différents dialectes de l’Hellade, ionien, éolien, etc., voisinaient et cousinaient. Avant de s’amalgamer en cette langue des poètes, il a fallu que, longtemps, quotidiennement, ces dialectes se mêlassent dans le parler même du peuple ou dans les conversations du port et de l’agora. Sur les côtes d’Asie-Mineure, avec la proximité des villes et des tribus différentes, avec le mélange d’idiomes produit par le commerce maritime, cet amalgame de dialectes se comprend aisément. Mais nulle part ailleurs, il n’est une région grecque où cette langue mixte serait parvenue à se faire entendre et accepter, en triomphant des habitudes locales et des résistances particularistes.

Entre ces villes asiatiques, le drame odysséen du Voyage de Télémaque conduirait à faire un choix.

Chacune de ces villes avait encore son roi, sa dynastie et sa cour, avec les fonctionnaires habituels de la royauté homérique, hérauts, musiciens, chanteurs et poètes.

Elles avaient pris leurs familles royales, — dit Hérodote, — les unes parmi les Lyciens, descendants de Glaukos, fils d’Hippolochos, d’autres, parmi les Kaukones-Pyliens, descendants de Codros, fils de Mélanthos, d’autres enfin parmi les uns et les autres.
Ces Kaukones-Pyliens nous ramènent aux Néléides de Pylos, qui accueillent Télémaque à son débarquement sur la côte péloponnésienne et qui lui donnent des chevaux et un char pour gagner, par la route de terre, le manoir de Ménélas et de la belle Hélène. On disait qu’un mariage avait uni ensuite le fils d’Ulysse à la plus jolie des Néléides, à Polycaste, la plus jeune des filles de Nestor, — laquelle figure en notre texte odysséen.

Le vieil Hellanicos traçait ainsi la généalogie de ces Kaukones-Pyliens : à l’origine, Salmoneus engendra Tyro, qui, de Posidon, enfanta Nélée, qui engendra Nestor et Périclyménos, lequel eut pour descendants successifs Boros, Penthélos, Andropompos, Mélanthos et Codros. Mélanthos est le véritable chef des dynasties ioniennes : jusqu’à lui, les Néléides règnent à Pylos ; chassé de Pylos par les Doriens, il transporte la famille en Attique. Il s’établit à Athènes avec ses parents Alcmaion, Paion et Pisistrate. Nous retrouvons ce nom de Pisistrate parmi les Néléides du Voyage : Pisistrate est le cocher de Télémaque ; c’est en souvenir de ce héros odysséen que, plus tard, le tyran d’Athènes portera le nom de Pisistrate, pour affirmer sa descendance néléide.

Mélanthos le Néléide reçoit des Athéniens la royauté, après la mort du dernier Théséide, Thymoitas. Quand les Ioniens émigrent en Asie-Mineure, ils en emmènent les rejetons. Mélanthos était fils d’Andropompos, le Transporteur d’Hommes, et de Hénioché, la Femme aux Rênes. Cette Hénioché, — Hellanicos nous en a tracé la généalogie, comme il convient pour l’aïeule de tant de maisons royales, — descendait d’Admétos par Eumélos, Zeuxippos et Harménios… Ne voilà-t-il pas une famille qui peut revendiquer tous les héros du Voyage de Télémaque ?

La Femme aux Rênes est la fille de l’Homme au Char, Harménios, la petite-fille du Lieur de Chevaux, Zeuxippos, et la femme du Transporteur d’Hommes, Andropompos. Elle est bien la parente de ces Néléides odysséens, qui, sur leur char, transportent Télémaque de Pylos à Sparte. Le métier de guide et de transporteur, pompos, leur est habituel. Nestor dit à Télémaque : « Va donc chez Ménélas : prends ton vaisseau, tes gens… Préfères-tu la route ? j’ai mon char, mes chevaux, et j’ai des fils aussi qui sauront te conduire à Sparte la divine. » Ces Néléides sont des lieurs de chevaux, des teneurs de rênes, des meneurs de chars :

« Allons mes fils ! amenez-nous, pour Télémaque nos chevaux aux longs crins ; liez-les sous le char et qu’il se mette en route »… A peine avait-il dit : dociles à
sa voix, ses fils au joug du char liaient les deux trotteurs… Télémaque monta dans le char magnifique. A ses côtés, le Nestoride Pisistrate monta et prit en mains les rênes et le fouet…

Le Voyage de Télémaque, — la « conduite », pompé, de Télémaque par les Néléides vers la divine Lacédémone, — m’apparaît comme une ingénieuse illustration des généalogies plus ou moins légendaires que les dynasties néléides d’Ionie aimaient à s’attribuer. Il est probable que, parmi ces familles royales, quelques-unes, authentiquement anciennes et nobles, avaient un ancêtre néléide ; mais toutes ne remontaient pas aux Croisades, — je veux dire : à la guerre de Troie. Les colons, venus d’Europe, avaient eu à soutenir contre les indigènes asiatiques une période de luttes et d’hostilités, durant laquelle, avant l’installation définitive de leurs villes, plus d’un aventurier au bras vaillant, à l’esprit retors, — Achille et Ulysse tout ensemble, — s’était poussé vers le commandement et la royauté ; telles familles, qui, plus tard, se dirent Néléides, ne remontaient sans doute qu’à Néleus le jeune fondateur de Milet.

Ce Néleus est un personnage historique. Il semble avoir réellement existé, avoir vraiment fondé Milet. Mais qu’il fût un fils du roi d’Athènes Codros, un descendant du Pylien Mélanthos et, par là, Pylien d’origine, qu’il se rattachât ainsi à la vieille famille de Nestor et de Nélée, aux héros achéens, aux « fils de dieux », aux « nourrissons de Zeus », dont l’Iliade et les épopées guerrières chantaient la gloire : c’est ici que la vanité locale et la flatterie entrèrent, je crois, en jeu.

Les drames odysséens n’ont rien d’une poésie populaire. Ils sont l’œuvre réfléchie et savante d’écrivains de métier. Ils supposent l’écriture et même trahissent, par certains mots, la recherche de « l’écriture », comme nous disons, — de l’artifice littéraire. Ils sont éclos, non parmi la grossièreté de la populace, mais dans le raffinement poli de quelque cour. Le Voyage de Télémaque m’apparaît comme l’œuvre d’un aède courtisan, — je dirais presque : d’un poète-lauréat, — des royautés néléides.

Ce n’est pas que, dans la tradition, il n’y eût aucune part de vérité ni, parmi les colons, aucun Pylien ou descendant de Pyliens authentiques. J’admettrais, au contraire, que les Pyliens avaient la majorité ou, du moins, l’influence et que, parmi les Athéniens et autres émigrés, adorateurs d’Athéna, ce sont eux qui ont fait prédominer le culte de Posidon : Néleus de Milet avait dressé l’autel de ce dieu sur le cap des Milésiens. Aux bouches du Méandre, ce Posidion était dans la même situation que le Posidion pylien dont parle le Voyage aux bouches de l’Alphée.

Posidon devint le dieu fédéral de tous les Ioniens, comme il avait été le dieu fédéral de tous les Pyliens ; sous leur Pylos des Sables, les rois homériques avaient jadis fédéré neuf cités ; c’est neuf cités aussi qui formèrent la fédération ionienne autour du culte de Posidon. Aussi les aèdes, poursuivant la flatterie, avaient-ils fait de Posidon le père des Néléides.

La gloire de Pylos vivait et vécut longtemps dans les souvenirs de l’émigration, peut-être en des écrits apportés d’outre-mer en Ionie. Bien des aèdes, avant les poètes odysséens, avaient sans doute rebattu les oreilles royales de la gloire néléide. Pylos, « la Porte des Sables », son site, sa ville, son mouillage, ses alentours et ses légendes étaient devenus une matière poétique, aussi familière aux auteurs de drames épiques que le seront plus tard la Thèbes d’Œdipe ou la Mycènes d’Agamemnon aux auteurs de tragédies.

Entre Nestor et nos poèmes odysséens, des siècles s’étaient écoulés : Pylos, la métropole commerciale du Péloponnèse vers le Couchant, avait disparu dans le bouleversement de la Grèce achéenne, dans le changement des marines et des trafics. D’autres ports, Kyparissia et Kylléné, s’en étaient partagé la clientèle occidentale. Les « rois voituriers » de la côte régnaient ailleurs : c’est à Phigalie que Pompos l’Arcadien accueillait désormais les gens de la mer.

Les sables envahissaient le mouillage de Télémaque, et le Posidion de Nestor s’endormait au bord de la lagune. Sur son acropole, la ville ruinée et méconnue perdait jusqu’à son nom. Et cependant cette « Porte des Sables » survivait toujours dans le souvenir des hommes et les titres des rois : la dynastie royale d’Angleterre conserve encore, parmi ses titres héréditaires, le duché de Clarence. Que reste-t-il aujourd’hui de cette Clarenza qui, durant deux siècles (1200-1400 après J.-C.), fut la Pylos des chevaliers français et de leur principauté d’Achaïe ?

Clarenza a péri sous l’invasion des Turcs, comme Pylos sous l’invasion des Doriens. Clarenza, dont la renommée avait atteint, bien au delà des rives méditerranéennes, les cours royales de Paris et de Londres, n’est plus qu’un sol jonché de tuiles et de briques, à la naissance d’un petit môle que les Grecs modernes ont construit pour abriter leurs cargos, quand, reprenant la route maritime de Télémaque, ils viennent de Zante, d’Ithaque, de Céphalonie, du royaume d’Ulysse, à ces marchés occidentaux du Péloponnèse.
La Pylos de Nestor est toujours à retrouver. Nous en savons l’emplacement approximatif. On a découvert dans les collines voisines des tombes antérieures de plusieurs siècles aux Néléides. Les archéologues datent ces tombeaux du xvie siècle avant notre ère pour le moins : le caractère minoen et l’origine étrangère de ces reliques leur paraissent tellement certains qu’ils attribuent ces constructions à des princes crétois, qui seraient venus sur la côte péloponnésienne installer une escale de leurs navigations vers l’Adriatique et l’Extrême-Couchant.

Un de ces tombeaux, en effet, a livré un lot d’ambre, qui dépasse de beaucoup en importance la trouvaille la plus riche qui ait été faite jusqu’ici dans le IVe tombeau de Mycènes ; il a été reconnu que cet ambre provenait de la Baltique. Quatre ou cinq siècles avant les temps homériques, le commerce de l’ambre, si l’on en croit les archéologues, aurait donc amené les Crétois sur cette route des Iles, qui, poursuivie au delà d’Ithaque vers la terre des Phéaciens, puis vers le plus lointain N.-O., les aurait conduits enfin, eux ou leurs correspondants maritimes, jusqu’à ce fond de l’Adriatique où les caravanes continentales apportaient l’ambre du Nord.

Est-il permis de fonder une si belle hypothèse sur une trouvaille qui peut être de pur hasard ? Faut-il croire plus simplement que cet ambre provenait de quelque collier d’or apporté par l’un de ces courtiers levantins, dont nous parle Eumée (XV 459-460), « l’un de ces fins matois qui, pour entrer chez nous, tenait un collier d’or, enfilé de gros ambres » ?

Cet ambre de la Baltique, pour atteindre les manoirs de Pylos, aurait fait le détour par Cnossos ou Sidon ; il n’aurait pas forcément emprunté la route adriatique : les flottages et portages des fleuves russes l’auraient apporté au Levant, comme, aux viiie-xiiie siècles de notre ère, ils amenaient à Byzance les convois des Varègues et comme, aux xiiie-xve siècles avant J.-C., ils avaient amené peut-être les ancêtres de nos Achéens.

Si pourtant on veut croire à cette Pylos crétoise qu’A. Evans imagine, c’est aux Minoens qu’il faut reporter l’ouverture et la première fréquentation de notre route odysséenne à travers le Péloponnèse : comme les chevaliers français et comme Télémaque, mais en sens inverse, les caravanes crétoises suivaient les vallées de l’Eurotas et de l’Alphée, pour passer des rivages orientaux de l’« Ile de Pélops », à cette rive du couchant.

Du même coup, il faudrait admettre que, dès cette époque, le détroit et les reposoirs d’Ithaque avaient l’importance et la renommée que leur attribue l’épopée et que le Poète leur a pour jamais assurées dans la mémoire des hommes blancs… Ce détroit d’Ithaque voit aujourd’hui passer, en sens inverse, le petit vapeur anglais qui, de Brindisi à Port-Saïd, porte le courrier des Indes et montre à nouveau la route de l’Égypte, la route de Ménélas, aux « fils d’Achéens » d’aujourd’hui.

C’est à l’une des cours néléides d’Ionie que je reporterais aussi la naissance des Récits d’Ulysse : Circé faisait son mélange magique dans du vin de Pramnos ; c’était un cru d’Éphèse, suivant les uns, de Smyrne, suivant les autres, ou de cette île Icaria, qui, voisine de Samos, regarde Milet : c’est à Milet que se serait produit notre merveilleux mélange de nostos grec et de poème phénicien.

Hérodote nous dit que Thalès de Milet, le premier philosophe ionien, descendait d’une famille originairement phénicienne, ce qui signifie que Thalès appartenait, non pas à une famille émigrée directement de Phénicie en Asie-Mineure, mais à l’une de ces familles cadméennes qui étaient célèbres parmi les Grecs d’Asie. Le même Hérodote, en effet, nous apprend que des Cadméens, — c’est-à- dire des Phéniciens hellénisés déjà par un long séjour en Béotie, — avaient pris part à l’émigration des Ioniens. Ces Cadméens se répartirent dans les villes néléides, où leurs descendants semblent avoir tenu une place assez haute.

A Priène, que la présence de ces Cadméens fit appeler aussi Cadmée, un autre des Sept Sages, Bias, était pareillement issu d’une famille cadméenne. A Milet, ce fut un Cadmos qui, le premier, écrivit des livres d’histoire : sa Fondation de Milet passait pour le premier livre en prose des Grecs.

Thalès, appartenait au genos des Thélides, « qui sont les Phéniciens les plus nobles parmi les descendants de Cadmos et d’Agénor ». Quelques auteurs racontaient pourtant que, né hors de Milet, Thalès y était venu avec un exilé de Phénicie, Neileus, après avoir vécu en Égypte parmi les prêtres.

Grand emporium de l’Anatolie, où venaient converger toutes les routes de terre et de mer, Milet vit certainement les vaisseaux levantins accourir dans son port et les marchands ciliciens, phéniciens, égyptiens, etc., installer chez elle des comptoirs ou même un quartier — on disait alors : un « camp » — étranger. Comme la Memphis d’Hérodote, Milet eut alors son Camp des Sidoniens ou des Tyriens. Ces Phéniciens[7], qui ne régnaient plus en maîtres absolus sur les mers et le commerce du Levant, contrôlaient pourtant une grande part des échanges. Ils habitaient à demeure dans leur Camp de Milet, autour de quelque sanctuaire national. Ils y conservaient leurs mœurs et leurs cultes, usaient entre eux de la langue maternelle, lisaient ou chantaient les écrits et poèmes nationaux.

Les Cadméens étaient tout désignés pour servir d’intermédiaires entre ces étrangers et les Hellènes de la ville : ils se vantaient de leur descendance phénicienne ; ils durent mettre à la mode les produits, les usages, les sciences et les arts de la race supérieure, « divine », dont ils se proclamaient les fils ; peut-être usaient-ils eux-mêmes de la « langue des dieux », comme dit le Poète ; peut-être dressaient-ils leurs enfants et se délectaient-ils eux-mêmes à la lecture des écrits phéniciens qui, d’ailleurs, pouvaient leur être d’un très grand profit.

Si l’on prend pour la fondation de Milet la date d’Ératosthène, — 1044 av. J.-C., — et si l’on en retranche un demi-siècle pour le développement, et un autre demi-siècle pour le plein épanouissement de cette cité étrangère au flanc de la terre carienne, on arrive aux dates que l’Écriture donne pour les règnes de David (1010-970) et de Salomon (970-933). Ces deux rois de Jérusalem étaient les correspondants et amis d’Hirom, roi de Tyr et de Sidon.

Salomon avait les mêmes chars et les mêmes attelages de chevaux rapides que nos rois achéens, les mêmes flottes aussi de vaisseaux de haute mer. Il avait appris des Sidoniens l’art de construire ces « vaisseaux de Tarsis », qui devaient leur nom aux lointaines croisières sidoniennes dans les eaux que les Hellènes appelleront Tartessos, — dans les parages de Calypso l’espagnole.

L’alphabet vulgarisé permettait au roi de Jérusalem d’avoir une bureaucratie et une administration financières, qui faisaient de lui le grand traitant de son royaume. Salomon lui-même écrivait, composait : la tradition populaire voit encore en lui le premier des Sages (à la mode d’Ionie) et des aèdes sacrés d’Israël.

Soixante ans après Salomon, le roi de Samarie, Achab, prenait pour femme Jézabel, la fille d’Itobaal, roi des Sidoniens ; il avait pour vassal ce cheikh de Moab, Mésa, dont nous avons au Louvre la longue inscription alphabétique. Mésa vivait à la date exacte où Hérodote faisait vivre le Poète : comment douter que les Hellènes d’Ionie fissent alors de l’alphabet les mêmes usages que les paysans de Judée et les nomades de Moab ? et qu’à la cour de Milet, dans l’entourage des rois néléides et des aristocraties cadméennes, la Grèce des Ioniens ait eu les premiers de ses lettrés, de ses sages et de ses poètes ?

Janvier 1930.
  1. Cette parenté a trouvé un puissant avocat dans P. Jensen, et les indices les plus frappants ont été réunis par lui dans sa brochure Gilgamesch Epos de la collection Ex Oriente Lux… Leipzig, 1924. Cf. Ch. F. Jean, La Littérature des Babyloniens… Paris, 1924.
  2. Cf. A. Thevet (Cosmographie I, p. 121) : « La mer Rouge n’a pas des eaux rouges, comme on le croit généralement, mais la terre qui l’environne et les sablons qui sont en elle sont vermillonnez et rougissants, et ce seulement de la part de l’Arabie heureuse... (contre) l’opinion déjà par trop envieillie de cette mer ainsi colourée de sang pour ce que là-dedans fut abysmé Pharaon avec toute son armée » ; p. 322 : « Le capitaine Alphonso, premier pilote du roi François premier, m’a voulu quelquefois persuader, mesme a osé faire imprimer dans un petit livret que l’eau du Sein de Perse estoit coulourée, tirant sur le pers ou azurée ». J. Thenaud, Le Voyage... (édit. Schefer , p. 13) : « L’île de Ponce, moult petite, mais moult renommée pour ce fameux Pylate, seigneur d’icelle isle, qui iniquement sentencia N.-S. à mort ».
  3. Cf. E. Reuss, La Poésie hébraïque, p. 18 : « Il est probable que les anciens Israélites n’ont jamais connu l’art métrique, tel qu’il était pratiqué chez les Grecs… Pour la rime, de même, la poésie hébraïque n’en a pas senti le besoin. Si la rime se rencontre par ci par là dans quelques vers, cela ne tire pas à conséquence… Mais les poètes n’ont pas toujours dédaigné une autre forme musicale, l’assonance, c’est-à-dire la reproduction fréquente d’une même syllabe dans la composition d’une pièce. Ceux qui peuvent comparer l’original voudront bien relire ici le Psaume 124 et surtout le chapitre V des Lamentations où la syllabe rimante se rencontre quarante fois dans les vingt-deux distiques ».
  4. Cf. F. Vigouroux, Dict. de la Bible s. v. Bersabée « Puits du Serment ou des Sept », cf. Hérodote III 8.
  5. Cf. F. Vigouroux, Dict. de la Bible s. v. Galgala : « Sur un ordre de Dieu, ils furent circoncis avec des couteaux de pierre ; c’est alors que, par un jeu de mots conforme à l’esprit des Orientaux, le nom de Gilgal fut appliqué au lieu lui-même : « Alors, le Seigneur dit à Josué : Aujourd’hui, j’ai levé (galloti : mot à mot roulé, et galgal : rouler, roue, arche) de dessus vous l’opprobre d’Égypte ». Il appert, je crois, du texte que le nom est antérieur à l’explication : les Hébreux trouvèrent sans doute, en cet endroit, un cercle de pierres dressées, objet du culte des indigènes, et des couteaux de silex.
  6. Je voudrais exposer quelque jour au grand public l’histoire et les conditions premières de ce « drame épique » : au moment où nos jeunes contemporains cherchent à mettre au service de la littérature le film et le haut-parleur, c’est à ce modèle grec qu’ils devraient, je crois, recourir.
  7. Cf. les fondachi des villes levantines au Moyen-Age. « Les concessions, accordées dans les villes aux colonies des républiques commerçantes de l’Occident, se composaient soit d’un terrain à bâtir, soit d’un certain nombre de maisons, d’une rue entière ou d’une partie considérable de la ville. L’ensemble des propriétés d’une nation commerçante était désignée sous le nom de ruga ou vicus de telle ou telle nation. On y avait un vaste entrepôt, fundicum, fundicium. Les besoins religieux n’étaient jamais négligés : on dédiait les églises au saint patron de la mère patrie. Nous trouvons pour les Vénitiens des églises de Saint-Marc à Tyr, à Acre et à Béryte ». W. Heyd, Commerce au Levant (trad. Raynaud) I, p. 152-153.