Bœufs roux/05

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Éditions Édouard Garand (55p. 27-33).

V


C’était une radieuse matinée de la fin mai.

Dosithée, debout et appuyée contre la rampe de la galerie, laissait ses regards lumineux errer sur le grandiose tableau qui se révélait à ses yeux éblouis. Et pourtant ce tableau n’était pas nouveau : depuis le bas âge elle l’avait contemplé des milliers de fois, mais il avait de saison en saison un art ou un don de renouveler, de sorte qu’il ne devenait jamais monotone. Au contraire, avec l’âge, tels les vins dont la couleur se cristallise et qui acquièrent des fumets plus savoureux, le tableau qu’admirait la jeune fille semblait se repeindre en des couleurs nouvelles et exhaler un charme plus puissant.

Mais ce tableau, d’un autre point de la ferme, apparaissait dans un décor qui s’amplifiait bien davantage. Ce point se trouvait à quelques arpents en arrière des dépendances de la ferme, et là s’élevait un rocher énorme, véritable géant de pierre qui semblait se dresser, solitaire et attentif, comme le gardien du domaine. Haut d’environ soixante pieds, il était d’un ovale irrégulier, et par endroits nu et montrant sa pierre blanchie par les averses, à d’autres endroits couverts d’une mince couche de mousse verte. Des genévriers croissaient par touffes plus vertes et plus sombres. Des baies sauvages, d’un rouge foncé, y mûrissaient. Çà et là quelques pousses de saules essayaient de prendre racine. Rachitiques et souffreteux des sapins réussissaient à résister à l’anémie comme aux ouragans qui, à certaines époques de l’année, déferlaient contre le rocher. Lui n’était jamais ébranlé, et il pouvait faire penser à un roc roulé là depuis longtemps par les vagues déchaînées d’un océan. Tout à l’entour poussait une végétation abondante et variée. Deux de ses flancs, Sud et Nord, étaient taillés presque perpendiculairement, mais non lisses, bossués d’aspérités, creusés d’anfractuosités que la même mousse verte garnissait comme un velours. À ses deux extrémités, Est et Ouest, il s’inclinait en pentes douces, de sorte que l’on pouvait aisément monter à son sommet et y jouir d’une vue splendide.

Dosithée grimpait souvent durant la belle saison à la cime de ce rocher, ou pour y cueillir les baies juteuses, ou pour s’y délasser en contemplant les paysages enchanteurs qui s’étalaient à perte de vue. Elle suivait, pour s’y rendre, un petit sentier battu sous les arbres du verger. De l’autre côté un champ de pommes de terre qu’elle traversait, puis d’un pied agile elle s’engageait dans une petite montée qui aboutissait à l’extrémité Ouest du roc. De la montée un autre sentier s’élevait graduellement dans la pente du rocher, après avoir traversé un massif de jeunes sapins d’un côté, et un bouquet de noisetiers et d’érables de l’autre. La jeune fille montait lentement la pente tapissée de mousse soyeuse, dans laquelle son petit pied enfonçait comme un duvet. Souvent, avant d’atteindre au sommet, elle s’attardait à faire un joli bouquet de fleurs sauvages d’une odeur discrète. Puis elle continuait son ascension en fredonnant un air gai que le vent emportait. Et ainsi qu’elle était, jolie, gaie et vive, tout de blanc vêtue et seule dans ce décor sauvage d’une verdure très sombre, elle pouvait ressembler à une fée sortie d’une grotte invisible. Enfin, elle atteignait le sommet qui dans la forme d’un rectangle à surface plane, ressemblait à une jolie terrasse décorée de ronds de mousse. Là où il n’y avait pas de mousse, la pierre, blanche, polie et luisante, avait l’apparence d’un marbre. Quelques gros cailloux épars pouvaient servir de sièges. L’endroit était très pittoresque et charmant.

De cette hauteur, la jeune fille avait sous ses regards lumineux tout le domaine de son père, toute la terre qu’elle aimait tant. Elle en apercevait les moindres recoins avec une belle netteté. Mais ses yeux embrassaient bien davantage. En effet, tournée du côté Nord, elle regardait, avec une admiration croissante chaque fois, les hautes montagnes sombres des Laurentides encadrées entre l’azur des cieux et l’émeraude du grand fleuve. Puis sa vue, sautant de paysages en paysages toujours pittoresques, parcourait une énorme étendue de pays, si énorme qu’il lui aurait fallu des mois, peut-être, pour le parcourir en entier.

Les montagnes du Nord exerçaient sur son esprit un prestige particulier. Et par les jours sans brumes et les firmaments clairs, elle pouvait, malgré la distance de six bonnes lieues qui l’en séparaient, voir aux flancs gigantesques de ces montagnes surgir et se dessiner en échelonnements des champs, des fermes, des villages, le tout fortement tacheté de massifs sombres. Par les jours nuageux ou brumeux, ces côtes du Nord apparaissaient à la jeune fille comme de formidables falaises désertiques dressées tout au bord du fleuve, muraille redoutable qui semblait barrer l’entrée de la forêt profonde et mystérieuse qui prolongeait à l’infini ses cimes vertes. Mais ce n’était qu’un effet d’optique. La jeune fille savait bien que là, sur ces bords lointains, vivaient d’autres enfants de la race. Elle connaissait leurs villages par leurs noms, surtout ceux qu’en la saison d’été visitaient les touristes. Là-bas, à l’Ouest, derrière l’Île-aux-Coudres, c’était Les Éboulements. Puis à l’Est de ce village, et presque en face d’elle, se trouvaient Pointe-à-Pic et La Malbaie. En courant toujours vers l’Est et en suivant la hauteur des sommets son regard atteignait l’embouchure du Saguenay et Tadoussac. Combien de fois elle avait souhaité d’avoir des ailes pour s’élancer dans l’espace, franchir le fleuve aux ondes sillonnées de navires, et aller se percher sur les plus lointaines cimes pour de là sonder de son œil avide le Grand Nord. Ou bien, elle se fût mêlée aux compagnies de mouettes et de goélands qui planaient gracieusement dans les airs bleus.

Puis, insensiblement, elle revenait aux rives plus familières de chez elle. Là, un peu à sa gauche, et tout enfoui dans la verdure, entouré de bocages, reposait près de la plage ensoleillée le paisible village de Kamouraska. Plus à l’Ouest Saint-Denis s’avançait doucement pour se baigner dans les ondes. Remontant vers le Sud, elle voyait s’étaler des moissons, des prés, des pâturages que fermaient des rochers ou de petites chaînes de montagnes.

À sa droite, c’était Saint-Alexandre ; plus loin, toujours à l’Est, Notre-Dame-du-Portage, puis Sainte-Hélène au Sud. Ces endroits, elle les connaissait pour les avoir visités souvent : ici vivait un frère, là une sœur.

Enfin, elle ramenait ses yeux à leur point de départ, mais non sans les avoir arrêtés un moment, avec une sorte d’amertume, sur un clocher. À deux milles environ de son point d’observation, la jeune fille voyait se dresser solitaire et abandonnée sur la route de Saint-Germain, l’église de ce nom. Ce temple avait été bâti contre la volonté de Monseigneur l’Archevêque, et nul prêtre n’y avait été attaché. Dosithée connaissait bien toute l’histoire, devenue légende, qui avait été filée à ce sujet.

Après avoir bien repu son regard et son esprit des beautés de son pays, comme à regret la fée quittait sa terrasse et s’engageait dans la pente opposée du rocher.

Dosithée, ce jour-là, s’était contentée d’admirer le superbe panorama de la galerie à laquelle grimpaient des lierres et des liserons qui, avec les fleurs du parterre, les lilas, les frênes et les saules pleureurs, décoraient admirablement la modeste ferme.

Un peu vers l’ouest, et par les échappées du feuillage, la jeune fille pouvait voir son père dans un champ au bord de la route. Phydime achevait de labourer une pièce de blé. Les deux bœufs roux tiraient la charrue d’un pas grave et solennel. Leur maître, aux manchons, les rênes dans le cou, surveillait le sillon d’un œil serein. De temps en temps il jetait dans l’air un couplet de sa chanson…

…Ils gagnent dans une semaine
Plus d’argent qu’ils m’en ont coûté…


On eût dit que les deux bêtes comprenaient ces paroles chantées de leur maître : ils secouaient leurs oreilles sur la rognure de leurs cornes, claquaient de la queue, et, mieux que s’ils eussent été aiguillonnés, ils pressaient le pas, donnaient davantage dans le collier.

Heureux, Phydime souriait largement. Aussi, lançait-il peu après d’une voix retentissante…


S’il me fallait les vendre,
J’aimerais mieux me pendre !…


Les bêtes donnaient un nouveau coup d’épaule. Le soc de la charrue grinçait contre les cailloux, fendait le chaume doré et retournait un beau ruban de terre brune. Bientôt la pièce serait achevée. Phydime y jetterait le blé à grande main. Après avoir de la herse enterré le grain et nivelé le champ, il reprendrait la charrue pour labourer la pièce d’avoine. Mais le meilleur de la semence serait en terre : le blé. De sorte qu’en trois semaines Phydime, avec ses bœufs, aurait labouré et ensemencé vingt-cinq arpents de blé. Certes, il avait dû faire de longues journées pour accomplir cette tâche ; néanmoins il n’avait pas trop souffert de la fatigue. Et les bœufs avaient mieux tiré qu’on n’avait pensé. Ils avaient d’ailleurs, sorti bien gras de l’étable après l’hiver, ils avaient la dent saine et « prime », comme disait Phydime, et, par surcroît, la mangeoire avait toujours été bien garnie. Donc, si les choses n’allaient pas plus mal durant les deux prochaines semaines, Phydime pourrait terminer à peu près ses quarante-cinq arpents de terre. Il ne lui restait plus qu’à labourer dix arpents d’avoine, cinq d’orge et cinq de seigle, et la saison n’était pas encore très avancée. Il arriverait donc à tout faire à temps.

Et Phydime se rengorgeait en songeant qu’il allait, tout seul avec ses bœufs, accomplir une besogne que son jeune fils Horace n’avait pas voulu entreprendre par crainte de ne pouvoir terminer à temps.

Et lui, Horace, avait tenu parole : il était parti avec sa femme, ses deux enfants et deux cents dollars que son père lui avait donnés. Il s’était établi à Rivière-du-Loup. Il avait pu trouver du travail aux ateliers du chemin de fer Intercolonial. Il gagnait $35.00 par mois. Voilà tout ce qu’il avait écrit à ses parents.

Il était donc parti pour n’avoir pas voulu labourer avec les bœufs de son père, simple entêtement de jeune homme, et Phydime qui, de son côté s’entêtait à garder ses bœufs, l’avait laissé partir.

Mais le départ d’Horace et de sa famille avait creusé un grand vide dans la maison, un vide qui, à ceux qui restaient, était apparu immense : car de sept êtres vivants qu’abritait la maison hier, aujourd’hui elle n’en abritait plus que trois. Et cela s’était produit brusquement, comme si la mort eût frappé à l’improviste, et Phydime, sa femme et sa fille s’étaient trouvés comme égarés. Du jour au lendemain la maison était devenue silencieuse et funèbre comme un tombeau : plus de refrains joyeux, d’éclats de rire. Dame Ouellet en était toute triste. Dosithée n’avait pu s’empêcher de perdre un peu de sa sérénité, et son visage était moins souriant. Phydime lui-même, bien qu’il affectât d’être très gai, s’assombrissait sans le savoir. S’il chantait, sa voix n’avait plus la même assurance, et souvent, au lieu de notes joyeuses, elle ne jetait que des accents mélancoliques. Son sourire était contraint, son rire étouffé, et il demeurait, se retranchait de plus en plus dans un mutisme qui décourageait. Aux champs, néanmoins, avec ses bœufs il avait l’air heureux ; mais dès que, après sa journée de travail, il entrait dans la maison, sa figure s’allongeait et son front se plissait durement sous les soucis. C’était l’ennui qui frappait le fermier, ou le grand-père : l’absence des deux petits d’Horace était son plus grand regret. Il sentait toujours un coup au cœur, quand, en pénétrant dans sa maison, il n’entendait ni ne voyait les deux petits.

Le troisième jour après le départ d’Horace, Phydime était entré un soir fatigué et distrait. Après s’être assis à sa place accoutumée et avoir allumé sa pipe, il avait demandé à sa femme :

— Les petits sont-ils déjà couchés ?

Dame Ouellet jeta à son mari un regard ébahi.

— Eh ben ! Phydime, fit-elle avec un accent grognon, deviens-tu fou à c’t’heure ? Tu sais ben que les p’tits sont partis !

Phydime se mit à ricaner sourdement.

— Ce que je devins bête ! murmura-t-il seulement.

Si Dame Ouellet l’eût regardé à ce moment, elle aurait vu dans ses yeux deux larmes bien près de tomber. Mais si elle n’avait pas regardé son mari, c’est pour la bonne raison qu’elle ne voulait pas laisser voir des larmes qui coulaient. Sans se le dire tous deux souffraient donc cruellement de l’absence des deux petits, peut-être plus que de l’absence de leur fils et de leur bru. Là où l’absence de ceux-ci se faisait surtout ressentir c’était dans le surcroît de besogne : en effet, c’étaient quatre bons bras qu’on avait perdus en perdant Horace et sa femme.

Aussi, les deux femmes à elles seules ne pouvaient-elles plus suffire ; et le rouet ne tournait plus aussi souvent, le métier, là-haut, ne claquait qu’à de rares moments. Et quand à Phydime, s’il arrivait à faire tous ses labours, il en était redevable à sa femme et sa fille qui, toutes deux, matin et soir, lui aidaient à faire son train. Il pouvait donc le matin aller au champ plus tôt, et le soir en revenir plus tard, sans que rien souffrît à la maison ou aux étables.

Un jour, au commencement des semailles, Dame Ouellet avait suggéré :

— Je pense ben, Phydime, qu’il va falloir prendre un « engagé, » si tu veux finir tes semences à temps.

— Bah ! avait répondu Phydime, on n’a pas besoin d’« engagé » et je finirai ben à temps mes semences.

Mais lorsque, après le blé, il eut terminé l’ensemencement de l’avoine, vinrent plusieurs jours de pluie qui suspendirent le travail des champs. Il est vrai qu’il ne restait que l’orge et le seigle à semer, mais il fallait tenir compte qu’on était arrivé au mois de juin. Si la mauvaise température se prolongeait, il pourrait bien arriver qu’il fût un peu tard, quand reviendrait le beau temps, pour semer le seigle et l’orge.

Cependant, rien encore n’était désespéré : Phydime une fois avait semé l’orge et le seigle à la mi-juin, et tout avait réussi.

Dosithée et sa mère avaient donné au fermier un bon coup de main : elles avaient semé les patates « derrière la charrue ». Ensuite, la jeune fille s’était acharnée au jardin potager où sa mère venait l’aider lorsque la besogne à la maison ne pressait pas trop. Mais les jours où il fallait faire le beurre, les jours de lavage, Dame Ouellet n’arrivait pas à joindre les bouts de son ouvrage. Il fallait alors se rattraper par les soirées. Oui, mais on manquait de repos, et Dame Ouellet vieillissait. Oh ! si on n’avait pas eu à faire le train de Phydime, tout aurait pu s’arranger encore sans trop de peines.

Les caractères commençaient à s’aigrir, surtout celui de Dame Ouellet.

— Non, bougonnait-elle, il n’y a pas moyen que ça marche comme ça ben ben longtemps encore. Ça va toujours faire pour ce printemps, mais le printemps prochain…

Phydime saisissait bien la pensée de sa femme : oui, l’an prochain, si Horace ne revenait pas, il faudrait bien se procurer de l’aide de quelque façon. Sans se communiquer leurs pensées, les deux époux songeaient à marier leur fille, Dosithée. Un gendre pourrait fort bien remplacer Horace. Seulement, il fallait trouver le gendre ; Phydime et sa femme ne voulaient pas marier leur fille à l’aveuglette, et dans la paroisse on ne voyait pas de garçon qui pût convenir à Dosithée.

Un soir que la jeune fille était au jardin, les deux époux, seuls à la maison, engagèrent la conversation sur ce sujet délicat et, pour la première fois, ils s’ouvrirent clairement l’un à l’autre.

Dame Ouellet avait commencé :

— Phydime, s’il fallait qu’Horace ne revienne jamais, faudrait pourtant ben songer à marier Dosithée, pour que t’aies un gendre pour t’aider ?

— Oui, Phémie, j’pense ben à ça tous les jours, mais c’est pas facile de trouver un gendre.

— Je vais te dire franchement, moi, j’en vois pas beaucoup de mieux que le garçon du père Francœur.

— Zéphirin ? Heu !… répondit seulement Phydime en hochant la tête.

— Eh ben, quoi ? C’est une bonne jeunesse de vingt deux ans, solide sur ses jambes, vaillant comme tout, et ça dit jamais un mot. Et puis, si t’as remarqué, depuis qu’il vient faire un tour le dimanche, Dosithée à l’air de lui faire bon accueil.

— Il est pas ben ben instruit, fit observer Phydime.

— Il sait lire et écrire, c’est ben assez ; on n’a pas besoin d’en savoir ben long pour labourer.

— Oui, Phémie, ça pourrait ben faire l’affaire d’une fille qui en saurait pas plus long que lui. Mais Dosithée a de l’instruction, et on peut pas lui donner pour mari un ignorant comme moi et Zéphirin.

— Tu ne penses toujours pas à prendre un docteur pour gendre ? C’est pas un docteur qui va venir labourer, soigner les cochons et gratter les étables !

— Non, je sais ben. Mais il y a dans la paroisse des habitants qui envoient leurs garçons au collège, et ils feront pas tous des docteurs ces gars-là. Ça se pourrait qu’un d’eux tombe dans l’œil de Dosithée. Tiens ! il y a justement le père Anselme Langelier qui a un garçon qui étudie la loi.

— Es-tu fou, Phydime ? Un avocat, à c’t’heure, pour Dosithée…

Disons ici que pour Dame Ouellet un avocat représentait quelque chose de plus élevé et de plus distingué qu’un docteur. Cela s’explique par le fait que nos gens sont plus familiers avec les médecins, attendu que chaque paroisse a son médecin ; tandis que les avocats demeurent dans les villes où se tiennent les tribunaux et où se réunissent les gens de justice. Et puis, il est reconnu que l’avocat a toujours joui auprès des masses populaires d’un prestige plus grand que le médecin. Il y aurait à ce sujet belle matière à philosopher, mais nous nous contenterons de poursuivre notre récit.

— Oui, t’es certainement fou, Phydime, avait ajouté Dame Ouellet, si tu penses de marier Dosithée à un avocat !

— Mais attends donc, Phémie, s’impatienta Phydime, laisse-moi parler un peu. Le père Anselme m’a dit, dimanche, que son garçon abandonnait la loi et s’en revenait à la maison pour travailler sur la terre.

— Ah ! ben, en v’là une nouvelle ! Et tu crois ça, toi ? demanda Dame Ouellet très incrédule.

— Le père Anselme doit savoir ce qu’il dit.

— Je dis pas le contraire. Mais le père Anselme s’est donné à son plus vieux, comment Léandre va-t-il s’arranger avec son frère ?

— Ben, voilà ! Le père Anselme m’a dit qu’il avait une terre en vue pour acheter à Léandre. Tu sais, il a de l’argent, le père Anselme, il a sept ou huit mille piastres de prêtées, et tu peux t’imaginer qu’il établira pas Léandre comme un quêteux. Et puis, comme il est instruit, ce Léandre, penses-tu pas, Phémie, qu’il ferait un bon parti pour Dosithée ?

— Ma foi, je dis pas. C’est une question de savoir si Dosithée plaira à Léandre, ou si Léandre plaira à Dosithée. Ensuite, t’as pas l’air de penser à une chose si le père Anselme achète une terre à Léandre, on pourra pas donner Dosithée comme ça, puisque tu veux un gendre pour rester avec toi !

— C’est vrai, soupira Phydime. Dans tous les cas, ajouta-t-il brusquement, ça sert ben à rien de parler de ces choses-là, il n’y a pas encore de presse. Seulement il y a une chose qui ne me tente pas, c’est de marier notre fille à Zéphirin. D’abord, il n’a rien.

— Oui, mais le père Francœur ne mariera pas son garçon sans lui donner quelque chose.

— Attends, Phémie, va pas trop vite. Moi, je dis que le père Francœur en a pas trop pour lui. Je sais qu’il est après chercher un bon parti pour son garçon. Je sais encore qu’il s’est frôlé autour de Saint-Hilaire, de Cacouna, qui a une fille à marier. Comme tu le sais, le père Saint-Hilaire est riche, et il paraît qu’il va donner à sa fille mille piastres en argent, une terre et tout un ménage. Mais il paraîtrait aussi que le père Francœur s’est faufilé trop tard, et que ça n’a pas pris. Donc, si le père Francœur cherche pour Zéphirin un bon parti, il tient pas à avoir Dosithée pour bru.

— Mais il doit savoir que Dosithée ne partira pas d’ici les mains vides.

Cet entretien fut interrompu par l’entrée de la jeune fille. Dosithée avait l’air très gaie, et elle était tout à fait ravissante dans sa robe de toile blanche.

— Papa, maman, s’écria-t-elle joyeusement. nous allons avoir cette année une grosse récolte de cerises !

— C’est ben à souhaiter, ma fille, dit Phydime avec un bon sourire.

— Et les pommiers ? demanda Dame Ouellet. Les as-tu regardés ?

— Oh ! les pommiers ont bien fleuri, mais ils n’ont pas l’air de vouloir rapporter autant que l’an passé.

Le silence se fit.

La nuit était venue presque, et il faisait si sombre dans la maison qu’on ne pouvait distinguer les physionomies.

Mais déjà Dosithée allumait la lampe posée sur la table et qu’on tenait toujours prête.

Dans la lumière pâle qui n’éclairait qu’à demi l’immense cuisine, la jolie silhouette de Dosithée se profila avec une grâce séduisante.

Dame Ouellet, assise près de la table avec un tricot interrompu à sa portée, sourit tendrement à sa fille.

Phydime, à sa place accoutumée près du poêle éteint, contempla un moment la délicieuse silhouette avec admiration et pensa :

— Je serais bien étonné si elle ne plaisait pas au jeune Léandre Langelier…

Très souriante et sans se douter, bien entendu, que ses parents songeaient à fixer son avenir, la jeune fille consulta la pendule et dit :

— Quoi ! il est déjà neuf heures ?

Elle parut surprise.

— Je pense qu’elle a un quart d’heure d’avant, dit Dame Ouellet en regardant la pendule à son tour. As-tu remarqué, Phydime, quand l’angélus a sonné ?

— Non, j’étais allé soigner mes cochons. Mais je pense ben que t’as raison, Phémie, l’horloge est en avant, il me semble qu’à matin elle n’était pas juste avec l’angélus.

— Il n’y a pas bien longtemps que le soleil est couché, dit la jeune fille.

Et ce disant, elle quitta la cuisine et pénétra dans une grande salle voisine donnant sur la façade de la maison et sur la galerie. La porte était ouverte et la jeune fille alla s’arrêter sur le seuil pour regarder la nuit. Le firmament était nuageux, mais à l’ouest et au delà des Laurentides une large lisière de ciel rouge se reflétait dans le Saint-Laurent et tempérait l’obscurité. Mais on ne distinguait plus les champs ni les maisons de fermes. Une brise tiède de l’Est soufflait dans les frênes et les peupliers dont les feuillages touffus bruissaient agréablement. Le chant des grillons résonnait de toutes parts, et, quelquefois, des gazouillis d’oiseaux s’y mêlaient, et chants, gazouillis, bruissement des feuillages avaient une harmonie parfaite. Parfois la brise s’arrêtait, les grillons se taisaient un moment, et alors un silence religieux pesait sur toute la nature.

Dosithée demeura quelque minutes contemplative. Elle aimait ces nuits tièdes et silencieuses qui la portaient aux langoureuses rêveries. Elle passait souvent de longues soirées seule, assise sur la galerie, car le plus souvent Dame Ouellet et Phydime se couchaient de bonne heure. Et la jeune fille ne s’ennuyait pas dans sa solitude, elle se plaisait à suivre les vols de son imagination. Et, obéissant à sa nature, elle rêvait de l’avenir, d’un foyer à elle, d’un mari qu’elle aimerait bien, de beaux enfants qu’elle adorerait ! Mais ce n’étaient que des rêves auxquels Dosithée n’avait garde de se laisser prendre par crainte d’essuyer trop cruellement les amertumes des déceptions. Elle rêvait seulement pour s’amuser, de sorte qu’elle passait sans heurt ni choc du rêve à la réalité.

Après quelques minutes de cette muette contemplation, Dosithée revint dans la cuisine où Dame Ouellet avait repris son tricot. Mais de temps à autre les paupières de la brave femme se fermaient, sa tête encensait doucement puis les doigts s’arrêtaient et le tricot tombait sur les genoux. Dame Ouellet sursautait aussitôt, relevait la tête et les paupières en même temps que le tricot, et elle reprenait sa besogne. Mais à nouveau le sommeil l’engourdissait.

Phydime, songeur, fumait sa pipe. De temps en temps il soupirait fortement, regardait sa femme comme s’il allait lui communiquer ses pensées, puis, voyant celle-ci somnoler sur son tricot, il abaissait ses regards sur le plancher et reprenait le cours de ses méditations.

La rentrée de la jeune fille dans la cuisine réveilla Dame Ouellet qui demanda :

— Vas-tu te coucher bientôt, Dosithée ?

— Me coucher, maman ? sourit la jeune fille en s’asseyant à une extrémité de la table où un livre était posé. Je ne sais pas, parce que je ne m’endors pas encore. Et vous, maman, et vous, papa… ?

— Moi, je suis pas mal fatigué, répondit Phydime.

— Et moi, fit Dame Ouellet en bâillant, les yeux commencent à me faire mal.

Elle se mit à frotter ses paupières.

— S’il en est ainsi, reprit Dosithée, vous ne tenez pas que je vous fasse un bout de lecture ce soir ?

— Non, j’crois ben que ça vaut pas la peine, répondit Phydime. Pourtant, j’vas fumer encore une pipe avant de me coucher.

La jeune fille ouvrit le livre et se mit à le feuilleter plutôt distraitement pendant quelques minutes. Dame Ouellet s’assoupissait à nouveau sur son tricot.

— Non, Dosithée, ça vaut pas la peine de lire, ta mère n’entendra rien. Tiens ! entends-la qui ronfle à s’étouffer.

La jeune fille regarda sa mère et sourit.

— Phémie ! Phémie ! cria Phydime.

La brave femme cessa de ronfler, mais elle n’en continua pas moins à dormir. Le fermier se remit à fumer silencieusement, tandis que Dosithée lisait des yeux une page de son livre.

Souvent, à la veillée, la jeune fille faisait une lecture à haute voix, mais surtout quand venaient les longues soirées d’hiver. Elle lisait de préférence des romans, attendu que c’était le genre de récits qu’aimait mieux Phydime. Il se passionnait pour les romans d’aventures, les intrigues mystérieuses, la bataille et l’action. Le dimanche, quand on n’avait pas de visiteurs, Dosithée lisait le journal ; les nouvelles et faits divers intéressaient grandement Phydime et sa femme. Aussi la jeune fille était-elle écoutée toujours avec attention. Quelquefois, quand la voix musicale de Dosithée résonnait en échos mélancoliques dans la grande maison solitaire, Phydime et sa femme soupiraient avec amertume. Ils pensaient à leurs enfants, surtout à Horace et à sa petite famille. Non, ils ne s’étaient pas accoutumés à leur absence. D’autant moins qu’Horace n’écrivait pas, et son silence prolongé chagrinait lourdement Phydime. La jeune femme d’Horace avait écrit une fois seulement depuis qu’elle avait suivi son mari à Rivière-du-Loup, et dans sa lettre, plutôt courte, elle laissait entendre qu’elle et les siens s’arrangeaient bien. Elle ajoutait qu’Horace travaillait fort, mais qu’il ne se plaignait pas trop. Tout de même, au ton de la lettre, Phydime et sa femme avaient bien deviné que tout n’était pas rose pour leur fils cadet, qu’il était loin de se plaire à la ville, qu’il regrettait déjà la bonne terre.

— Ah ! s’il pouvait la regretter assez, pensait Phydime, pour qu’il s’en revienne bientôt !

Mais ni Horace ni sa femme ne parlaient de revenir. Néanmoins, le fermier ne se décourageait pas ; avec l’expérience de l’âge il savait que le temps ferait plus et mieux qu’il ne pourrait lui-même, et un jour ou l’autre Horace reviendrait avec sa femme et ses enfants. Mais en attendant, Phydime ne perdait pas de vue l’établissement de Dosithée.

Et ce soir-là, en la contemplant, gracieuse comme elle était et avec l’air heureux qu’elle avait sous la clarté de la lampe, Phydime pensait encore :

— Moi, ça me dit qu’elle va plaire à Léandre… Oui mais pourvu aussi que Léandre lui plaise !

Sans l’avoir avoué à quiconque, Phydime en tenait, décidément, pour ce Léandre Langelier.