Bœufs roux/09

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Éditions Édouard Garand (55p. 46-52).

IX


Le dimanche suivant, à l’église paroissiale, on s’étonna fortement d’y voir arriver, quelques minutes avant la messe, ce jeune médecin de Rivière-du-Loup conduisant d’une main habile ses deux chevaux gris attelés sur son « dog-cart ». On fit peu de commentaires, croyant que le jeune homme avait été mandé pour quelque malade dans la paroisse ; l’on était loin de se douter qu’il venait expressément pour rendre visite à Dosithée.

Oui, bien que celle-ci ne l’eût pas invité à revenir, le jeune médecin, se rappelant la bonne cordialité de Phydime et sa femme et s’imaginant que par gêne la jeune fille n’avait pas osé formuler une invitation, il se hasardait de nouveau ; et il allait se hasarder, cette fois, à la demander en mariage, il y était décidé.

Ce ne fut pas sans une grande émotion que Dosithée le revit, et durant toute la messe elle se demanda avec inquiétude :

— Vient-il encore pour me voir ? Ou bien, a-t-il jeté les yeux sur une autre jeune fille de la paroisse ?

Sincèrement elle ne désirait pas le voir, et elle souhaitait de toute son âme qu’il eût jeté son dévolu sur une autre qu’elle-même. Car elle avait également vu avant la messe Léandre Langelier qui l’avait saluée très galamment et s’était informé de sa santé. Il lui avait même rappelé avec un tact parfait l’entretien que tous deux avaient eu sur la plage, il avait avoué tout l’exquis souvenir qu’il en avait gardé et il espérait bien qu’avant longtemps le hasard lui fournirait une nouvelle occasion de passer quelques instants en sa compagnie. De son côté Dosithée n’avait pu garder secret tout le plaisir qu’elle avait eu de cette rencontre qu’elle n’oubliait pas. Il s’était donc manifesté entre eux une entente tacite de se revoir, et à leur insu une trame d’amour commençait à se tisser.

Après la messe, lorsque Dosithée quitta l’église en compagnie de sa mère, elle aperçut près de la porte, mais à l’intérieur du temple, le jeune médecin. Il avait les yeux sur elle et souriait. Il l’attendait. La jeune fille rougit et faillit se trouver mal. Mais elle se domina et essaya de sourire quand le jeune homme lui offrit l’eau bénite. Oh ! comme elle aurait donné gros pour éviter cette rencontre ! D’autant plus que, mêlé aux premiers groupes des paysans rassemblés sur la place de l’église, elle vit Léandre Langelier qui, lui aussi, paraissait l’attendre.

Le jeune médecin offrit également l’eau bénite à Dame Ouellet, s’informa de sa santé et de celle de Phydime, et demanda :

— Madame, voulez-vous me permettre de vous enlever mademoiselle Dosithée ? Je vous promets de vous la ramener de suite…

Il souriait avec grâce.

Il fallait bien avouer que c’était un garçon charmant, et Dame Ouellet, pour sa part, n’aurait pu lui refuser rien.

— On sait bien, monsieur le docteur, que vous pouvez l’enlever ! se mit-elle à rire.

Dosithée souriait maintenant avec sa candeur coutumière, et son sourire aurait pu être interprété par le jeune médecin comme un assentiment à se laisser enlever.

On se trouvait sur le perron de l’église et, naturellement, tous les yeux étaient fixés sur le groupe du médecin, de Dosithée et de Dame Ouellet. Et celle-ci, qui avait deviné les desseins du jeune homme, ajoutait :

— Seulement, vous nous laisserez prendre les devants, Phydime et moi, afin que j’aie le temps de préparer le dîner pour votre arrivée. Je vous conseille donc de ménager vos chevaux.

— Madame, reprit en plaisantant le médecin, c’est mademoiselle qui commande ici, et je conduirai mes chevaux selon qu’elle le voudra, du moment qu’elle accepte, bien entendu, de monter avec moi.

Et en même temps que ces dernières paroles il posa ses yeux interrogateurs dans les yeux incertains de la jeune fille.

Elle, très à la gêne devant tous les regards braqués sur elle, et surtout devant ceux de Léandre, qu’elle ne regardait pas, mais par qui elle se savait observée, répondit d’une voix émue :

— Oui, oui, monsieur, j’accepte…

Et elle tourna ses yeux très humides vers les attelages des paysans attachés le long du mur du cimetière et à l’ombre des peupliers. Elle vit les deux chevaux gris du médecin et le dog-cart.

— Si vous voulez attendre un moment, reprit le jeune homme, je vais aller chercher ma voiture.

— Inutile, monsieur, dit vivement Dosithée, je vous suis à votre voiture.

Elle voulait échapper à la curiosité publique.

Il lui offrit son bras. Elle l’accepta d’une main tremblante, mais sans s’y appuyer… elle ne fit que l’effleurer.

Quelques minutes après elle roulait avec le médecin vers le Petit Village par la route de l’Anse. Alors seulement elle se sentit à l’aise et se retrouva toute entière.

Il va s’en dire que les commentaires n’avaient pas moisi, et tout le reste de ce jour on ne parla plus dans la paroisse que du mariage futur du jeune médecin avec la fille de Phydime Ouellet. Mais ce mariage, comme tant d’autres, que se plaît à faire la rumeur populaire, était loin d’être accompli.

En effet, un peu après le dîner, profitant du moment où il se trouvait seul avec Dosithée dans le parterre de la maison de ferme, le jeune médecin alla droit au but.

— Mademoiselle, je veux en venir de suite au but de ma visite. Pendant les trois semaines qui se sont écoulées depuis que je suis venu pour la première fois j’ai beaucoup réfléchi ; aujourd’hui j’ai le plaisir de vous demander de devenir ma femme.

Le jeune homme avait prononcé ces paroles d’une voix sûre, posée, comme s’il eût longtemps à l’avance préparé la formule de sa demande.

La jeune fille, de son côté, était préparée à cette demande, car elle s’y était attendue depuis qu’elle avait monté dans la voiture du médecin qui l’avait ramenée chez son père. Elle répondit aussi bravement et sans réticence :

— Monsieur, vous me faites beaucoup d’honneur. Je suis bien peinée de refuser la main que vous m’offrez. Je me suis toujours promis de ne pas abandonner mes vieux parents et de demeurer sur la terre.

Le jeune médecin pâlit légèrement, perdit son sourire et demeura sans parole.

Toujours souriante, Dosithée continua :

— Voyez-vous, monsieur, mon père et ma mère sont seuls. Ils n’ont plus que moi qui, je le reconnais, ne leur suis pas d’une grande utilité ; néanmoins je me croirais une ingrate de les quitter maintenant. Ils m’aiment beaucoup, je les aime autant, et je suis certaine qu’ils mourraient de chagrin et d’ennui si je les abandonnais. Au surplus, pour être franche, je me demande si je pourrais vivre heureuse loin de tout ce que j’aime ? J’avoue que je suis bien égoïste… Oh ! je n’ignore pas qu’il se trouve toutes espèces d’amusements à la ville ; malheureusement, et c’est pour vous que je le regrette, ces plaisirs n’ont aucun attrait pour moi, je préfère les plaisirs et les joies que me donnent mes bons parents, mon jardin, mes fleurs, mes génisses, mes brebis. Il me semble encore que ce soleil qui nous éclaire ne serait pas le même ailleurs. Je regretterais la vue de ce fleuve, là-bas, les Laurentides ; je sais bien qu’à Rivière-du-Loup je les verrais encore, mais ils n’auraient pas pour moi le même aspect. Et ces champs, ces prés, ces rochers, ces bouquets d’arbres et jusqu’aux moindres choses qui me sont familières me manqueraient là-bas ; oui je m’ennuierais de mon chez-nous et je souffrirais.

— Vous êtes donc heureuse ici ? demanda le jeune homme abasourdi, tant il s’imaginait que nulle jeune fille n’eût refusé d’aller vivre à la ville.

— Heureuse ? N’en doutez pas, monsieur. Et ne doutez pas qu’il me faille si peu pour mon bonheur : voyez-vous, je suis contente de ce que je suis et je chéris tout ce qui m’entoure, et c’est beaucoup pour moi. Bref, tout mon bonheur est là !

Le jeune médecin soupira et dit :

— Ainsi donc vous avez tout ce qu’il faut, vous ne désirez rien ?

La jeune fille se mit à rire candidement.

— N’allez pas croire, répliqua-t-elle, que je n’ai jamais de désirs ; je ne suis pas faite d’une meilleure matière que les autres. Oh ! oui, j’ai souvent bien des désirs, mais je m’efforce de rejeter tous ceux qui me paraissent irréalisables, et, de la sorte, j’évite les déceptions. Aussi, comme vous le voyez, je ne m’en porte que mieux.

— J’aime à vous entendre ainsi parler, mademoiselle. Mais il est certain que toutes les jeunes filles ne sont pas comme vous.

— Vous voulez dire que je ne suis pas comme les autres jeunes filles ? C’est possible. Cependant, je ne craindrais pas d’affirmer qu’il se trouve beaucoup d’autres jeunes filles comme moi. Pardon ! Voulez-vous me permettre de vous poser une question ?

— Certainement.

— Savez-vous que j’ai un frère à Rivière-du-Loup ?

— Je le connais même un peu, répondit le jeune médecin avec quelque surprise.

— Et sa femme ?

— Un peu aussi, je lui ai donné mes soins.

— Si vous la revoyez, monsieur le docteur, voulez-vous lui demander si elle se trouve heureuse à la ville ? Je suis sûre qu’elle vous répondra qu’elle regrette la campagne. Et ce n’est pas elle qui a voulu aller vivre là-bas, jamais elle n’y fut allée de son plein gré ou par l’attrait que la ville aurait pu avoir sur elle. Ah ! si elle pouvait revenir !… Eh bien ! je connais encore, ici même dans notre paroisse, plusieurs jeunes filles qui, toutes, préfèrent leur terre à la cité. Et il faut que cela soit ainsi : qu’arriverait-il s’il fallait que nous toutes, femmes, nous nous acheminassions, vers les villes ? S’il faut des fermiers, il faut également des fermières ! Eh bien ! monsieur, je veux être une fermière.

Avec ces paroles simples, soulignées constamment d’un bon sourire, se formulait une volonté irréductible, et une résolution longuement pesée éclatait nettement dans les regards clairs de la jeune fille. Le médecin comprit bien qu’il ne trouverait pas là sa femme, et il partit, un peu plus tard, très désappointé.

Dosithée s’émut un peu de son départ, mais elle ne le regretta pas : elle s’émut seulement de la déception emportée par le jeune médecin. Mais de suite sa pensée retourna vers Léandre Langelier… Puis, ce fut l’image de Zéphirin Francœur qui se présenta à son souvenir. Zéphirin !… elle se mit à penser longuement au jeune homme. Oui, c’était là un fils de cultivateur, et lui pouvait garantir à Dosithée de la garder sur la terre qu’elle aimait ! Et emportée par la rêverie, chose curieuse, la jeune fille oublia tout à fait le médecin de Rivière-du-Loup, Léandre Langelier et le délicieux entretien qu’elle avait eu avec lui, et elle ne pensa plus qu’à Zéphirin !

Une demi-heure après le départ du médecin et juste au moment où Dame Ouellet apprêtait le repas du soir, Zéphirin, en personne, fit son apparition.

La jeune fille l’accueillit avec sa grâce habituelle.

Deux jours auparavant, Phydime Ouellet avait mis sa fille au courant des choses dont l’avait entretenu le père Francœur, et avait demandé :

— Qu’est-ce que t’en dis, Dosithée ?

— Mon Dieu, papa, Zéphirin ne me déplaît pas. Je pense qu’il me serait un bon mari tout en étant pour vous un bon gendre.

— Oui… mais il est pas ben instruit ?

— Bah ! s’était mise à rire Dosithée, nous pourrons nous arranger quand même !

Et ce qu’elle disait elle le pensait à la fin.

L’affaire n’avait pas été débattue plus longuement entre le père et la fille.

En voyant paraître Zéphirin, ce dimanche-là, Dosithée pensa qu’il venait lui aussi pour avoir une décision. Seulement il paraissait très intrigué par la visite du jeune médecin de Rivière-du-Loup. La jeune fille le mit à l’aise, et mieux que cela, elle lui fit grand plaisir en lui faisant part de tout ce qui s’était passé entre elle et l’autre.

— C’est donc vrai, c’était aussitôt écrié Zéphirin tout ravi, que vous aimez mieux la terre que la ville ?

Et Zéphirin, invité à souper avec la famille par Phydime, accepta, avec le secret espoir qu’après le souper Dosithée lui confierait qu’elle avait refusé la main du jeune médecin pour accepter la sienne à lui.

Aussi, dès après le repas, profitant d’une minute où il se trouva seul avec la jeune fille, s’empressa-t-il de demander à celle-ci si elle avait réfléchi à la proposition qu’il lui avait faite.

Elle fit une réponse plutôt évasive, assurant qu’elle n’avait pas eu le temps de réfléchir pleinement et que, au reste, rien ne pressait absolument.

Une chose inquiétait grandement la jeune fille : son père ne paraissait pas bien enthousiaste au sujet du mariage éventuel entre Dosithée et Zéphirin. Ne lui revenait-il pas à la mémoire cette remarque de son père : « il est pas ben instruit ». Cette remarque avait pour elle un gros sens, et elle aurait bien voulu connaître toute la pensée de son père avant de prendre une résolution et de la communiquer à Zéphirin. Elle s’imaginait bien que sa mère avait dû parler de ce mariage avec Phydime, et elle se promit d’avoir, le lendemain, un entretien avec Dame Ouellet. Elle promit aussi à Zéphirin, ce soir-là, qu’elle prendrait une décision au cours de la semaine qui allait commencer.

Zéphirin s’en alla donc comme il était venu, avec un peu d’espoir, mais beaucoup d’incertitude sur le compte de Dosithée.

Le lendemain, Dame Ouellet, qui ne savait pas mentir, dut bientôt avouer à sa fille que Phydime ne tenait pas beaucoup à Zéphirin pour gendre.

Cette déclaration, au lieu de rassurer la jeune fille, l’inquiéta d’avantage. Pour la première fois peut-être en sa vie elle commença à sentir les âpretés de l’existence, et elle eut peur de devenir malheureuse. Jamais elle n’avait connu les larmes ; jamais elle n’avait été contrariée ; jamais son cœur n’avait envié quoi que ce fût ; jamais l’amour n’avait troublé la paix de son âme. Elle n’aimait pas encore, du moins elle ne sentait pas l’amour. Mais en était-elle sûre ? Que signifiait ce trouble tout intime qu’elle ressentait chaque jour et chaque nuit, un trouble qui devenait une souffrance, depuis qu’elle avait connu Léandre Langelier ? Et ce trouble, ou plutôt cette souffrance ne semblait-elle pas augmenter chaque fois que la pensée d’un mariage avec Zéphirin se présentait à son esprit ? Oui, elle se l’avouait ! N’était-ce donc pas l’amour que ce trouble ? Ou ce trouble ne venait-il pas d’un besoin d’aimer ? Elle n’osait se l’affirmer, n’étant pas sûre d’aimer ou de pouvoir aimer. Elle avait beau s’interroger avec minutie et persistance, elle demeurait hésitante. Son cœur se gonflait. ses yeux devenaient plus humides et, parfois, quelque chose — un sanglot inconnu peut-être — serrait sa gorge. Ah ! oui, elle souffrait, elle qui n’avait pas encore souffert ! Mais l’amour était donc une souffrance ? Elle était sur le point de le reconnaître, quand, soudain, tout son être se rebellait à cette pensée d’aimer. Non… elle n’aimait pas… pas encore ! Mais si elle souffrait ?… Oui elle souffrait, cette pauvre Dosithée, mais c’était de savoir Zéphirin souffrir ; c’était de ne pouvoir aller à lui et lui dire : « Tu m’aimes et me veux pour ta femme ? Soit, je suis tienne » ! Mais comment pourrait-elle épouser Zéphirin sans l’aimer ?

Aux mille questions de ce genre qui se pressaient dans son cerveau, la jeune fille essayait de répondre franchement, sans mentir. Mais à vouloir demeurer avec la vérité, elle sentait sa souffrance grandir encore.

Pourtant, si elle se décidait à épouser Zéphirin, elle entrevoyait une compensation : femme de Zéphirin, elle demeurerait sur la terre, sous le toit paternel, avec tout ce qu’elle chérissait. À son père qui devenait vieux, dont les forces physiques diminuaient rapidement, elle apporterait deux bras jeunes et vigoureux : ceux de Zéphirin. Car il ne fallait plus compter sur Horace, il ne reviendrait peut-être jamais. Mais d’un autre côté, Dosithée redoutait de prendre pour époux Zéphirin, non uniquement parce qu’elle sentait ne pas l’aimer, mais surtout parce que son père ne tenait pas à l’avoir pour gendre. Alors la compensation entrevue se brisait à demi, puisque le sacrifice qu’elle eût consenti pour l’amour de son vieux père eût été inutile.

Ah ! dans quelle impasse elle se trouvait !

Et alors, son cœur aux abois s’envolait dans le songe. Pour échapper à sa souffrance, elle demandait la griserie du rêve. Elle retournait incontinent à Léandre Langelier ! Ah ! celui-là aurait pu être du goût de Phydime ! Certes, Dosithée ne l’aimait pas plus qu’elle aimait Zéphirin ; mais ne sentait-elle pas un peu plus d’attraits pour Léandre que pour Zéphirin ? Oui, c’était la vérité… elle le connaissait ! Et alors le trouble de son cœur semblait moins gênant, moins lourd, sa souffrance s’adoucissait. Dans l’assombrissement de son esprit l’image de Léandre se glissait comme un rayon de lumière. Alors sans le savoir, elle l’appelait à elle ! Sa présence lui serait un baume si réconfortant ! Et le désir de revoir Léandre devenait une telle acuité, qu’il lui était une autre souffrance. Ce désir la brûlait… Et durant les trois jours qui suivirent elle fut tellement obsédée par l’image de Léandre Langelier, que sa souffrance devint une torture. Elle appelait Léandre de toute son âme, et lui ne l’entendait pas, pour la bonne raison que dans la paroisse la rumeur courait toujours que Dosithée Ouellet allait devenir la femme du jeune médecin de Rivière-du-Loup !

Le supplice de Dosithée devint si intolérable qu’elle s’imagina que la présence de Zéphirin pourrait lui être tout au moins un palliatif ; et elle se mit à désirer la venue de Zéphirin.

Et lui, Zéphirin, comme s’il avait eu l’intuition qu’il était désiré, vint… Il vint tous les soirs passer quelques minutes avec la jeune fille, soit sur la galerie à regarder la nuit descendre lentement, à respirer le parfum des roses et des géraniums qui ornaient le parterre, ou dans le verger à manger les premières cerises qui mûrissaient. Ce fut dès lors une véritable camaraderie qui se créa entre elle et lui. On ne parlait plus d’amour, plus de mariage ; mais on se taquinait gentiment, on riait, on folâtrait. Il est vrai que cette camaraderie n’était qu’un masque : Dosithée dérobait à Zéphirin les meurtrissures de son cœur ; lui, feignait de ne plus songer au mariage qu’il avait projeté. Pour elle le masque était dérivatif ; pour lui un piège, naïf si l’on veut, en lequel il croyait ou espérait la prendre. Et pour réussir son jeu Zéphirin s’efforçait de polir ses manières : il devenait moins gauche, moins timide, il trouvait le mot pour rire, soignait sa personne et son langage. Il essayait de rendre son physique aussi attrayant que possible et de jour en jour il se transformait. À l’église, comme tous les paroissiens, il avait remarqué la mise soignée et l’air distingué de Léandre Langelier, et il voulut l’imiter.

— Il faut qu’elle m’aime ! se disait-il. Et il ajoutait avec une certaine appréhension : — Si elle aime, et n’ose me l’avouer, ce médecin de Rivière-du-Loup, je veux le supplanter !

Mais survint tout à coup la nouvelle que le jeune médecin avait épousé une jeune fille de Cacouna.

Zéphirin se sentit transporté au septième ciel.

— Elle va m’aimer !… fit-il avec transport.

Et croyant que l’habit fait le moine, il voulu des toilettes pour éblouir Dosithée. Dans sa naïveté il s’essaya au jeu de la jeune fille coquette qui veut conquérir par des charmes artificiels. Ce n’était pas connaître Dosithée qui estimait avant tout les qualités du cœur et de l’esprit, et c’était en même temps lui faire injure, et par là manquer de tact et d’intelligence. Mais Zéphirin, comme beaucoup de paysans sans instruction, croyait à la fin qu’il valait autant que le médecin de Rivière-du-Loup ou que Léandre Langelier, et que pour les valoir il n’avait qu’à donner à sa personne l’ornementation matérielle. Il se fit donc acheter par son père de beaux habits, de jolies bottines, des gants comme ceux de Léandre, sauf quant à la couleur, car Zéphirin n’était pas stupide au point de singer pouce pour pouce l’élégant Léandre. Bref, comme beaucoup de jeunes hommes qui se sentent inférieur à la belle de leur choix, Zéphirin cherchait à se mettre au niveau dans l’espoir d’emporter la conquête.

Dosithée n’était pas dupe de ce jeu, et elle pardonna à Zéphirin de vouloir dissimuler ses airs de paysans sous de beaux habits. Elle savait que l’amour chavire des cerveaux plus solides que celui de Zéphirin, et elle ne pouvait en vouloir à ce dernier de faire même des folies pour lui plaire. Même qu’elle lui était redevable jusqu’à un certain point de venir la distraire et de jeter un accord émollient dans le désaccord et la perturbation de ses pensées. Aussi, pensait-elle moins à Léandre qu’elle n’entrevoyait qu’à la dérobée à la messe, le dimanche. Lui, la saluait toujours de loin sans manifester le moindre désir de l’approcher et lui parler. Et Dosithée finit par se figurer qu’il y avait une froide réserve dans les gestes de Léandre. Alors une pensée terrible assaillit son cœur : si Léandre avait tourné les yeux vers une autre jeune fille ?…

Un supplice nouveau s’empara de Dosithée : la jalousie ! Est-ce qu’elle ne s’irritait pas maintenant de ne pas se voir à la place de cette jeune fille inconnue qu’aimait Léandre ?…

Oh ! comme elle subissait tout à coup le choc violent de la décision ! Elle avait en secret espéré que Léandre viendrait à elle, et il était allé à une autre ! Était-ce possible ? Ah ! comme le beau rêve effacé la blessait affreusement ! Elle se sentait entrer dans un abîme qui allait l’engloutir à tout jamais. Autour d’elle le vide se faisait. Tout ce qu’elle aimait, la terre, son jardin, ses fleurs, ses champs, et même ses vieux parents, semblait s’envelopper peu à peu de brume et disparaître vers un néant. La triste et amère solitude l’entourait de son voile funèbre, et, alors, saisie d’une grise d’épouvante, elle regrettait d’avoir refusé la main du jeune médecin de Rivière-du-Loup. À ce souvenir son cœur se crispait fortement, il se crispait encore plus au souvenir de Léandre rencontré sur la plage quelques semaines auparavant, et comme elle était bien près de pleurer ! Mais elle ne pleurait pas ; n’ayant jamais pleuré, elle ne savait pas pleurer. Pourtant elle sentait des larmes brûlantes descendre sous ses paupières… Elle fermait vivement les yeux, et pour échapper à tous ces tourments nouveaux, elle tournait rudement sa pensée vers Zéphirin. Oui, Zéphirin… Oh ! là ce n’était pas le rêve, mais la réalité, peut-être moins plaisante, moins attractive, mais à coup sûr moins décevante. Oui, elle le croyait que Zéphirin lui ferait un bon mari, mais pas plus ! Mais n’était-ce pas suffisant pour son bonheur futur ? Non, pas tout à fait… sans pouvoir spécifier quoi que ce fût, elle sentait qu’il lui manquerait quelque chose ! Qu’importe ! ce mariage la guérirait au moins à demi du mal qui la terrassait. Oh ! non, Dosithée ne pleurait pas sur les débris de ses rêves à peine ébauchés, mais elle en avait bien envie. Ses grands yeux noirs devenaient plus humides de jour en jour, ils semblaient tout près de déborder. C’était comme deux coupes de cristal emplies au ras bord qui renversent dès qu’on les penche ou les agite le moindrement. Mais Dosithée ne penchait pas ses yeux, et, par un prodige de volonté qu’on n’aurait pu soupçonner chez cette enfant, elle empêchait une source vive, ardente, impétueuse de couler.

Or, il arriva que l’assiduité et les attentions de Zéphirin pour Dosithée furent remarquées, et bientôt on parla dans toute la paroisse du prochain mariage de ces deux enfants.

Cette nouvelle arriva jusqu’aux oreilles de Phydime Ouellet et elle lui fit mal au cœur. Il devint plus taciturne et plus sombre. Il ne voulut pas interroger sa fille, croyant qu’elle avait donné sa parole à Zéphirin. Il voulut souffrir en silence. Seules, peut-être, Dame Ouellet et sa fille n’eurent pas vent de la nouvelle ; aussi ne surent-elles à quoi attribuer la morosité de Phydime.

Mais ce sombre firmament allait s’éclaircir tout à coup : en effet, un dimanche, après la messe, Léandre Langelier, devançant Zéphirin, vint offrir à Dosithée de la conduire chez elle.

La jeune fille n’eut garde de refuser, et son beau visage un peu pâli sous l’action de ses secrètes souffrances s’éclaira vivement et s’égaya. Une joie intense l’inonda, et le paradis de ses rêves, qu’elle avait cru à tout jamais détruit, se réédifia dans toute sa splendeur.

La physionomie de Phydime, qui depuis un mois apparaissait longue comme un carême, se transforma aussi subitement que celle de sa fille. Il fut assailli par une joie insensée, lorsqu’il vit Dosithée monter dans la charrette anglaise de Léandre, et pour un peu il eût embrassé Dame Ouellet devant la foule des paroissiens massée sur la place de l’église.

— Sacré mille tonneaux ! jura-t-il en lui-même ; ce bon gueux de sort va-t-il changer une fois ?…

Peut-être !…