Bœufs roux/12

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Éditions Édouard Garand (55p. 60-63).

XII


De même qu’il est des maladies subites, courtes et fatales chez les personnes bien constituées qui n’ont jamais été malades, chez les êtres qui n’ont jamais souffert il suffit d’une première douleur pour les tuer. Ce sont des chocs si violents que les corps les plus solides ne peuvent résister.

Heureusement pour elle et pour les siens Dosithée résista au choc de sa première douleur… la douleur de l’amour !

Et qui l’eût dit que cet amour, qu’elle ne sentait pas vivre en elle, qu’elle ignorait tout à fait, se révélerait si soudainement et si violemment ? Mais l’amour, comme la haine, souvent semble surgir d’une manière spontanée. Il est, comme la haine, une passion : il éclate, il détonne comme une poudre vive et fulminante. Le choc se produit assez souvent sans cause apparente, et souvent aussi tout éclate sans qu’il y ait eu compression. Prenons le premier accès de colère de l’enfant, c’est une rafale. Aussi bien, dans la nature humaine les passions sont des rafales apaisées qui se réveillent plus ou moins violentes. On les sent vivre. Chez les individus les passions sont latentes, aussi se manifestent-elles comme le coup de vent du ballon que l’on crève, brutalement. Chez d’autres il semble que les passions soient sans masque et sans chaîne, elles vivent en liberté, mais elles ne sont pas moins promptes à rugir ; seulement leurs coups peuvent être moins dangereux.

Chez Dosithée la passion de l’amour se trouvait à l’état latent, elle ne la sentait pas vivre, elle ne l’avait jamais sentie ; mais elle couvait sous une enveloppe si mince, qu’il n’avait fallu qu’un souffle pour briser l’enveloppe, et, alors, l’amour avait jailli comme la lave contenue d’un volcan.

Oui, Dosithée aimait !…

Or, cet amour qui, pour elle, aurait dû être une joie, lui était une peine, une torture sans nom… elle aimait sans espoir ! Perdre un bien qu’on a tenu, ou le perdre parce qu’on n’a pas su le garder, n’est-ce pas un supplice ? Dosithée n’avait eu qu’un mot à dire, ce mot elle ne l’avait pas dit ! Oh ! le terrible Mea Culpa qui ne pardonne pas !

Aussi, avec le remords, car c’était pour elle un véritable remords, la jeune fille sentait sa vie crouler entièrement, elle voyait tout son bonheur, tout son avenir s’enfoncer dans un néant qui l’épouvantait. Le souvenir de ses parents qui la chérissaient, ne lui était pas une consolation ni un refuge. L’amour de Zéphirin, de ce vigoureux paysan, ne lui était ni un espoir ni un dérivatif : elle n’y pensait plus. Non… l’autre en s’en allant avait emporté sa pensée, comme il avait emporté son cœur, il ne lui avait rien laissé qu’une douleur amère, qu’un vide sans fond ! Et lui, il avait tout emporté sans même le savoir, sans le soupçonner ! Ah ! elle souffrait, elle souffrait, cette pauvre Dosithée… mais Lui ? Oui, Lui ! Ne devinait-elle pas à présent ce qu’il était venu lui demander ou lui offrir ? Oui… et il était parti, malheureux, comme elle demeurait, elle, malheureuse ! Il était venu offrir sa main… et s’il ne l’avait pas tendue, c’est parce qu’il avait redouté de prendre à un autre un bien qui n’était plus pour lui ! Et elle, Dosithée, ne l’avait pas détrompé ! Ah ! oui, comme il devait souffrir, lui aussi !

Et dans sa détresse la jeune fille suivait Léandre !

Reviendrait-il ?

Elle ne l’espérait, point. Et c’était justement ce manque d’espoir qui pourrait la tuer.

Elle se replongea dans son néant, pleurant encore de ses yeux qui semblaient alimentés par des sources intarissables. Et les larmes, après avoir imbibé les oreillers, après avoir mouillé tout son beau visage de vierge désespérée, coulaient le long de sa gorge et pénétraient dans son corsage… Mais elle ne les sentait pas.

D’en bas la voix de Phydime l’appela pour le souper.

Elle répondit qu’elle n’avait pas faim d’une voix qu’elle essaya de rendre naturelle, mais dont l’accent n’était plus le même.

Elle s’abîma de nouveau dans sa douleur, incapable de contenir le flot incessant de ses pleurs.

Le crépuscule descendit.

Zéphirin, ce soir-là, ne vint pas chez Phydime, peut-être parce qu’il avait redouté d’y retrouver Léandre Langelier.

Puis la nuit vint, douce, sereine, parfumée. Dosithée pleurait encore. L’obscurité avait envahi sa chambre.

En bas le silence régnait, Phydime et sa femme demeuraient silencieux et sombres dans la cuisine.

Enfin, Dosithée s’endormit dans sa douleur comme en un voile d’agonie, insensiblement, inconsciemment.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un bruit dans sa porte la réveilla en sursaut. C’était Dame Ouellet qui, très inquiète, demandait :

— Dosithée ! Dosithée ! es-tu réveillée ?

— Oui, maman. Quelle heure est-il ?

— Sept heures.

Un soleil chaud et caressant pénétrait dans la chambre par la fenêtre demeurée ouverte toute la nuit. Mille chants d’oiseaux heureux s’élevaient du bocage qui précédait le verger. Une brise joyeuse fredonnait dans les ramures. Et quels parfums exquis emplissaient l’atmosphère ! C’était toujours la splendide nature qu’adorait tant Dosithée.

Elle esquissa un sourire pâle et se mit sur son séant. Mais elle parut s’étonner de se voir toute vêtue… et elle s’étonna bien davantage de constater que son corsage était trempé. Et ses oreillers !… Et ses yeux faisaient mal, sa tête était lourde, et son cœur… Ah ! ce pauvre cœur, comme il se crispa effroyablement au souvenir de ce qui était survenu la veille ! Elle revit tout à coup, comme au travers des brumes d’un passé lointain, l’image triste de Léandre. Un sanglot la secoua en entier.

Elle se leva tout à fait d’un mouvement brusque, mais ses lèvres blêmies ne purent retenir une plainte de souffrance. Elle se sentait toute courbaturée. Elle eut envie de se regarder dans son miroir, mais elle n’osa pas par crainte d’y voir un visage qui l’aurait effrayée. Elle s’accouda à sa fenêtre, comme elle faisait par tous les matins ensoleillés, et là, pensive, triste, douloureuse, elle laissa ses yeux errer sur le paysage en fête. Mais elle ne voyait rien que les gémissements de son cœur.

— Tu descends donc pas déjeuner, Dosithée ? cria d’en bas Dame Ouellet.

Un arôme de jambon grillé montait jusqu’en la chambre de la jeune fille.

— Tout à l’heure, maman, répondit-elle d’une voix qu’elle ne reconnaissait pas elle-même.

Elle entendit un roulement de charrette, une voix rude commander des bêtes, puis elle aperçut, par-dessus les arbres du bocage son père conduisant ses bœufs roux et sa charrette vers une prairie où les foins récemment coupés avaient été mis en meulons le samedi d’avant. Phydime allait charger ces foins pour les rentrer dans ses fenils. Tous les jours de la fenaison Dosithée avait aidé son père : elle montait sur la charrette et tassait le foin qu’y jetait Phydime à grandes fourchées. Et c’était pour elle un plaisir, et ces foins étaient si soyeux et odorants. Or, ce lundi matin, Phydime, croyant que sa fille était malade, s’en allait seul au champ. La jeune fille sentit un chagrin nouveau s’ajouter à toutes ses peines. Elle aurait voulu crier gaiement :

— Papa ! Papa ! attendez-moi !…

Elle ne le pouvait pas, elle demeurait figée dans sa tristesse et son désespoir.

Et Phydime aussi était triste. Il ne chantait pas comme à l’ordinaire. Assis sur le bord de sa charrette près de la ridelle d’avant, les jambes pendantes, tête basse, il laissait aller ses bœufs de leur pas mesuré et fumait sa pipe à grosses bouffées distraites. Bientôt la charrette et les bœufs roux disparurent avec leur maître.

Dosithée se replongea avec une maladive persistance dans les débris de son rêve brisé. Mais avait-elle donc véritablement fait ce rêve d’être l’épouse de Léandre Langelier ? Non, c’est vrai ; mais il lui semblait que ce rêve elle l’avait longtemps caressé ! Elle s’imaginait vivre dans un passé reculé, et qu’elle avait vraiment vécu de cet amour qui à présent la tuait. Elle se sentait aimée, elle aimait elle-même, et l’amour réciproque qui en découlait lui paraissait durer depuis très longtemps. Sur cet amour de rêve elle avait bâti son avenir, et soudain, au moment où le rêve allait se transformer en réalité, tout s’était brisé en mille miettes, comme peut se briser un cristal ou une porcelaine en tombant sur la pierre. Son cœur était tombé sur un marbre, et il s’était cassé en morceaux ; le choc avait ébranlé toute la charpente qui le contenait. Oui Dosithée sentait son corps aussi brisé, aussi meurtri que son cœur. Car le cœur, c’est la source de la vie, et tout s’arrête dès qu’il cesse de battre ; il est au corps humain ce qu’est à l’horloge son mécanisme

Mais, nature vaillante, la jeune fille pouvait-elle se laisser entraîner tout au fond de ses désespoirs ? Ne saurait-elle pas réagir ? Et ne savait-elle pas que le temps guérit tous les maux et toutes les souffrances ? Oui, elle guérirait !… Cet espoir illumina soudain son âme, il lui apparut comme une échelle de salut dans un gouffre qui l’attirait vers des profondeurs insondables, et à cette échelle elle s’agrippa énergiquement.

Cet espoir lui vint en songeant qu’elle se devait à ses vieux parents, et par ricochet elle songea à l’amour qu’avait pour elle Zéphirin ! Oui, c’est là qu’était le salut, le bonheur ! Elle le pensa sincèrement. Aussi put-elle réagir rapidement. Ce fut un coup de sa vaillance : elle se redressa, fit quelques pas rapides dans sa chambre pour remettre tout son sang en circulation, arrangea promptement sa toilette et descendit près de sa mère qui l’attendait.

Si Dosithée était encore pâle, du moins toutes traces de larmes avaient disparu. Ses yeux n’étaient plus même rougis, par contre ils étaient secs, ils ne flottaient plus dans cette rosée qui les faisait ressembler à des perles humides ; la pauvre enfant avait en une seule nuit tari, peut-être, la source de ses larmes.

Sa mère la considéra avec une tendre anxiété.

— Es-tu mieux, ma chérie ? questionna-t-elle.

— Oui, maman, répondit-elle avec un sourire pâle.

Et elle s’empressa d’ajouter en guise d’explications :

— J’ai peut-être mangé trop de cerises hier…

Elle voulait par là éloigner toutes questions embarrassantes et ne pas laisser deviner la nature de ses chagrins.

Dame Ouellet soupira, hocha la tête comme si elle n’avait pas été convaincue, et dit :

— Ça n’a pas l’habitude de te rendre malade, pourtant.

Dosithée ne répliqua pas.

Elle mangea peu et du bout des dents. Puis elle dit :

— Maman, si vous pouvez vous passer de moi, je vais aller aider papa à rentrer ses foins.

— Va, ma fille, si t’aime mieux ça ; et puis ça te fera peut-être plus de bien que de rester à la maison.

Dosithée remonta à sa chambre pour mettre une robe d’indienne bleue, elle se coiffa d’un large chapeau de paille orné d’un ruban rose, noua autour de son cou blanc un mouchoir rouge, et, non moins ravissante ainsi accoutrée, elle partit pour la prairie.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un peu après les foins vinrent les jours de moissons.

Leur abondance et leur richesse ne semblèrent pas créer de joie chez Phydime, il devenait toujours plus sombre et plus songeur. Il semblait aussi perdre rapidement de ses forces physiques. Il n’allait plus au travail avec le même entrain, et cette transformation s’était plus manifestée depuis le jour où Dosithée avait été trouvée évanouie près d’une fenêtre de la salle. Décidément, quelque chose d’anormal paraissait miner l’état physique et moral du fermier. Il ne souriait plus du tout, peut-être aussi parce que Dosithée avait perdu elle-même son sourire ? À la vérité, la jeune fille n’ébauchait que rarement un maigre sourire tout plein d’amertume.

Si on lui demandait de quoi elle souffrait, elle répondait qu’elle était très bien.

Dame Ouellet branlait la tête d’un air morne.

Phydime jetait à sa fille un regard singulier, on eût dit qu’il devinait le mal.

Et elle, Dosithée, amaigrissait, elle achevait de perdre l’admirable incarnat de son teint.

Zéphirin venait de plus en plus souvent à la maison pour faire sa visite à celle qu’il espérait toujours épouser. Que son sourire fût mélancolique, il n’influait pas sur le caractère de la jeune fille ; elle était aimable avec Zéphirin, pleine d’attentions pour lui dont l’amour devenait impatient.

Phydime, voyant sa fille s’anémier de jour en jour ne voulut pas compter sur elle pour l’aider à la moisson. Il fit écrire Dame Ouellet à Horace de venir travailler à la récolte. Horace ne répondit pas. Zéphirin offrit ses services, déclarant que son père pouvait se passer de lui. Durant un mois entier il travailla avec Phydime. Il se trouva donc en commerce intime avec Dosithée, et tous les soirs, après la journée faite, tous les deux avaient de longues conversations. Et tacitement la jeune fille consentait à devenir la femme de Zéphirin.

Tout joyeux, il lui demandait :

— Comme ça, on va pouvoir se marier à l’automne ?

Elle souriait seulement.

Zéphirin prenait ce sourire pour une réponse affirmative.

Vint le mois d’octobre et les premiers gels.

Lorsque Zéphirin eut terminé son travail chez Phydime, il avait demandé à Dosithée, avant de retourner chez son père :

— Ainsi, ce sera pour avant le temps des Avents ?

Elle avait encore souri pour toute réponse…