Bailly (Arago)/11

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 327-329).
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RAPPORT SUR LES ABATTOIRS.


Un coup d’œil attentif sur le passé a été de tout temps et dans tous les pays, le moyen infaillible de faire bien apprécier le présent. Lorsqu’on portera ce coup d’œil sur l’état sanitaire de Paris, le nom de Bailly se présentera de nouveau en première ligne parmi ceux des promoteurs d’une amélioration capitale que je signalerai en peu de mots.

Malgré de nombreux arrêts du parlement, malgré des règlements de police très-formels qui remontaient à Charles IX, à Henri III, à Henri IV, des tueries existaient encore, en 1788, dans l’intérieur de la capitale : par exemple, à l’Apport-Paris, à la Croix-Rouge, dans les rues des Boucheries, Montmartre, Saint-Martin, Traversée, etc., etc. Les bœufs en troupe parcouraient donc des quartiers fréquentés ; effarouchés par le bruit des voitures, par les excitations des enfants, par les attaques ou les aboiements des chiens errants, ils prenaient souvent la fuite, entraient dans les maisons, dans les allées, y portaient l’épouvante, y blessaient les personnes, y commettaient de grands dégâts. Des gaz fétides s’exhalaient d’établissements mal aérés et trop petits ; le fumier qu’on en retirait avait une odeur insupportable ; le sang coulait dans les ruisseaux du voisinage, avec d’autres détritus des animaux, et s’y putréfiait. La fonte des suifs, annexe inévitable de tout abattoir, répandait à la ronde des émanations dégoûtantes et était un danger permanent d’incendie.

Un état de choses si incommode, si repoussant, éveilla la sollicitude des particuliers et de l’administration publique ; le problème fut soumis à nos prédécesseurs, et Bailly, comme d’ordinaire, devint l’organe de la commission académique. Les autres membres étaient MM. Tillet, Darcet, Daubenton, Coulomb, Lavoisier et Laplace.

Lorsque Napoléon, voulant débarrasser Paris des dangereuses, des insalubres servitudes qui provenaient des tueries intérieures, décréta la construction des cinq grands abattoirs que tout le monde connaît, il trouva la question approfondie, éclairée sous toutes ses faces, dans l’excellent travail de Bailly. « Nous demandons, disait, en 1788, le rapporteur de la commission académique, nous demandons que les tueries soient éloignées de l’intérieur de Paris ; » et les tueries intérieures ont disparu. S’étonne-t-on qu’il ait fallu plus de quinze ans pour faire droit à la plus juste demande, je ferai remarquer que, malheureusement, il n’y eut là rien d’exceptionnel ; celui qui sème une pensée dans le champ des préjugés, des intérêts privés, de la routine, ne doit jamais compter sur une moisson prochaine.