Bailly (Arago)/16

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 359-370).
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EXAMEN DE L’ADMINISTRATION DE BAILLY COMME MAIRE.


L’illustre maire de Paris n’eut le temps de pousser la rédaction de ses souvenirs que jusqu’à la date du 2 octobre 1789. L’analyse et l’appréciation des événements postérieurs à cette époque resteront dépourvues de la sanction imposante, pure comme la vertu, nette et précise comme la vérité, que je trouvais sous la plume de notre confrère. Xénocrate, disent les historiens, célèbre chez les Grecs par son honnêteté, fut appelé à témoigner devant un tribunal. Comme il s’avançait vers l’autel, suivant le mode accoutumé, les juges, d’une commune voix, l’arrêtèrent : « Ces formalités, dirent-ils, ne sont pas faites pour vous ; un serment n’ajouterait rien à l’autorité de vos paroles. » Tel, Bailly se présente au lecteur des Mémoires posthumes. Aucune de ses assertions ne laisse prise à l’indécision ou au doute. Il n’a pas besoin, pour convaincre, de grands mots et de protestations ; le serment lui-même n’ajouterait rien à l’autorité de ses paroles. Il peut se tromper ; jamais il n’est trompeur.

Je n’épargnerai aucun effort pour donner au tableau de la dernière partie de la vie de Bailly toute l’exactitude qui peut résulter d’une comparaison sincère, consciencieuse, des écrits que les partisans et les ennemis de notre grande révolution ont publiés. Tel est cependant mon désir de ne point laisser confondre deux phases, à mes yeux bien distinctes, que je ferai ici une pause pour jeter sur les actes, et sur diverses publications de notre confrère, un coup d’œil scrupuleux. J’aurai d’ailleurs ainsi une occasion naturelle de combler d’importantes lacunes.

Je lis dans un article biographique, d’ailleurs très bienveillant, que Bailly fut nommé le jour même, et après l’assassinat de M. de Flesselles ; et en faisant ce rapprochement, on avait voulu insinuer que le premier maire de Paris reçut cette haute dignité de la main sanglante d’une horde de misérables. Le savant biographe, malgré son bon vouloir, a mal repoussé la calomnie. Avec un peu plus d’attention, il aurait mieux réussi. Une simple comparaison de chiffres suffisait. La mort de M. de Flesselles est du 14 juillet ; Bailly fut nommé le sur lendemain.

J’adresserai la même remarque aux auteurs d’un Dictionnaire biographique encore plus moderne, et dans lequel on parle des efforts impuissants que fit Bailly pour empêcher la multitude de massacrer le gouverneur de la Bastille (de Launay). Bailly n’eut point d’effort à tenter ; il était à Versailles ; aucun devoir ne l’appelait à Paris, dont il ne devint maire que le sur lendemain de la prise de la forteresse. Les erreurs qu’on aurait évitées en mettant deux dates en regard sont vraiment inexcusables.

Beaucoup de personnes, très-peu au fait de l’histoire contemporaine, imaginent que pendant toute la durée de l’administration de Bailly, Paris fut un vrai coupe-gorge. Voilà le roman ; voici la vérité :

Bailly fut maire pendant deux ans et quatre mois. Dans cet intervalle, il y eut dans la capitale quatre assassinats politiques : ceux de Foulon et de Berthier de Sauvigny, son gendre, à l’Hôtel de Ville ; l’assassinat de M. Durocher, respectable officier de gendarmerie, tué à Chaillot d’un coup de fusil, en août 1789 ; celui d’un boulanger massacré dans une émeute au mois d’octobre de la même année. Je ne parle pas de l’assassinat de deux malheureux, au Champ-dc-Mars, en juillet 1791, ce fait déplorable devant être examiné séparément.

Les individus coupables de l’assassinat du boulanger furent saisis, condamnés à mort et exécutés. La famille de la malheureuse victime devint l’objet des égards empressés de toutes les autorités et obtint une pension.

La mort de M. Durocher fut imputée à des soldats suisses en révolte.

Les horribles et à jamais déplorables assassinats de Foulon et de Berthier sont de ces malheurs que, dans des circonstances données, aucune puissance humaine ne saurait empêcher.

Dans les temps de disette, il suffit d’une parole légère, vraie ou supposée, pour engendrer une terrible émeute.

On fait dire à Réveillon qu’un ouvrier peut vivre avec quinze sous, et la manufacture de ce négociant est détruite de fond en comble.

On prête à Foulon ce propos barbare : « Je forcerai le peuple à manger du foin ; » et, sans aucun ordre des autorités constituées, des paysans voisins de l’ancien ministre l’arrêtent, le conduisent à Paris, son gendre éprouve le même sort, et la populace affamée les immole tous deux.

Autant la multitude me paraît insensée et coupable quand elle s’en prend à certains hommes en évidence, d’une rareté de denrées qui est la conséquence manifeste de l’intempérie des saisons ; autant je serais disposé à excuser sa colère contre les auteurs de disettes factices. Eh bien, Messieurs, à l’époque de l’assassinat de Foulon, le peuple, trompé par des orateurs passionnés de l’Assemblée constituante, pouvait, disons mieux, devait croire qu’on l’affamait à plaisir. Foulon périt le 22 juillet 1789 ; le 15, c’est-à-dire sept jours auparavant, Mirabeau jetait aux habitants de la capitale, du haut de la tribune nationale, ces paroles incendiaires :

« Henri IV faisait entrer des vivres dans Paris assiégé et rebelle ; et des ministres pervers interceptent maintenant les convois destinés pour Paris affamé et soumis. »

Et l’on a eu la naïveté de s’étonner des assassinats de Foulon, de Berthier ! En me reportant par la pensée au mois de juillet 1789, j’aperçois dans l’imprudente apostrophe de l’éloquent tribun plus de sanglants désordres que l’histoire contemporaine n’a dû en enregistrer.

Un des membres les plus honorables, les plus respectables et les plus respectés de l’Institut, ayant été amené, dans un ouvrage récent, à raconter l’assassinat de Foulon, a porté sur la conduite de Bailly, dans cette cruelle circonstance, un jugement que j’ai lu avec surprise et douleur. Foulon était détenu à l’Hôtel de Ville. Bailly descendit sur la place et parvint un moment à calmer la multitude. « Je n’imaginais pas, dit le maire dans ses Mémoires, qu’on pût forcer l’Hôtel de Ville, poste bien gardé et objet de respect pour tous les citoyens. Je jugeai donc le prisonnier parfaitement en sûreté ; je ne doutais pas que les flots de cette tempête ne finissent par se calmer, et je partis. »

L’honorable auteur de l’histoire du rogne de Louis XVI oppose à ce passage les paroles suivantes tirées des procès-verbaux de l’Hôtel de Ville : « Les électeurs (ceux qui avaient accompagné Bailly sur la place) ont rapporté dans la salle la certitude que le calme serait de peu de durée. » Le nouvel historien ajoute : « Comment le maire se fit-il seul illusion ? Il est trop évident que, dans une telle journée, on ne pouvait être assez certain de la tranquillité publique pour que le premier magistrat de la ville s’absentât sans mériter le reproche de faiblesse. » Le reste du passage montre avec trop d’évidence que, dans l’esprit de l’auteur, faiblesse était ici synonyme de lâcheté.

C’est contre cela, Messieurs, que je proteste de toute la puissance de mon âme. Bailly s’absenta parce qu’il ne croyait pas que l’Hôtel de Ville pût être forcé. Les électeurs, dans le passage cité, n’émettent point une opinion différente. Où est donc la contradiction ?

Bailly se trompa dans ses prévisions, car la multitude fit irruption dans l’Hôtel de Ville. Il y eut là, si on le veut, une erreur de jugement ; mais le courage du maire, rien au monde n’autorisait à le révoquer en doute.

Pour décider après coup, avec si peu d’hésitation et de ménagement, que Bailly ne devait pas s’absenter de la maison commune, il fallait oublier combien, en pareilles circonstances, étaient impérieuses et multipliées les obligations du premier magistrat de la cité ; il fallait surtout ne pas se souvenir que chaque jour l’approvisionnement en farine nécessaire à la nourriture de sept à huit cent mille habitants dépendait des mesures adoptées la veille. M. de Crosne, qui, en cessant d’être lieutenant de police, n’avait pas cessé d’être citoyen, fut quelques jours, pour Bailly, un conseiller très-éclairé et plein de zèle ; mais le jour de l’arrestation de Foulon, ce magistrat démissionnaire se crut perdu. Lui et sa famille firent un appel à la reconnaissance et à l’humanité de notre confrère. C’est à leur procurer un refuge que furent employées les heures d’absence tant reprochées à Bailly ; ces heures pendant lesquelles arriva une catastrophe que le maire n’eût pas empêchée, puisque les efforts surhumains du général Lafayette, commandant la force armée, restèrent inutiles. J’ajouterai que, pour épargner à M. de Crosne une arrestation arbitraire, et dont la mort de Berthier démontrait trop bien, hélas ! l’immense danger, Bailly s’absenta encore de l’Hôtel de Ville dans la nuit du 22 au 23 juillet, et qu’il accompagna l’ancien lieutenant de police jusqu’à une grande distance de Paris.

Il n’est pas de plus douloureux spectacle que celui d’un honnête homme attaquant à tort un honnête homme. Messieurs, n’en laissons jamais volontairement la satisfaction et le bénéfice aux méchants.

Pour apprécier avec impartialité et justice les actes de nos devanciers, il serait indispensable d’avoir constamment sous les yeux le tableau des difficultés inouïes que la révolution eut à surmonter, et celui des moyens de répression très-restreints dont les autorités pouvaient disposer à l’origine.

La rareté des subsistances fit naître bien des embarras, bien des crises ; mais des causes d’une tout autre nature n’eurent pas moins d’influence sur la marche des événements.

Bailly parle, dans ses Mémoires, des manœuvres d’une faction redoutable travaillant pour… sous le nom du… Les noms sont en blanc. Certain éditeur de l’ouvrage a rempli la lacune. Je n’aurai pas la même hardiesse. Je voulais seulement remarquer que Bailly avait à combattre à la fois l’effervescence spontanée de la multitude et les intrigues d’une foule d’agents secrets répandant l’argent à pleines mains.

Quelque jour, disait notre confrère, on connaîtra le génie infernal qui dirigeait ces abominables intrigues, et le bailleur de fonds. Quoique les noms propres manquent, il n’est pas douteux que des ennemis de la Révolution la poussaient à de déplorables excès.

Ces ennemis avaient concentré dans la capitale trente à quarante mille étrangers et gens sans aveu. Que pouvaiton leur opposer ? Les tribunaux ? Ils étaient sans force morale et ennemis déclarés de la Révolution. La garde nationale ? Elle venait de naître ; les chefs se connaissaient à peine entre eux, et, à leur tour, ils ne connaissaient pas ceux qui devaient leur obéir. Était-il du moins permis de compter sur la force armée régulière ? Elle se composait de six bataillons de gardes françaises sans officiers ; de six mille soldats qui, de tous les points de la France, étaient accourus isolément à Paris, après avoir lu dans les gazettes ces paroles du général Lafayette : « On parle de déserteurs ! Les vrais déserteurs sont ceux qui n’ont pas abandonné leurs drapeaux. » Il y avait enfin dans Paris six cents gardes suisses, déserteurs de leurs régiments ; car, disons-le avec franchise, le célèbre monument de Lucerne n’empêchera pas, aux yeux de l’histoire impartiale et éclairée, de reconnaître que les Suisses euxmêmes avaient éprouvé la fièvre révolutionnaire.

Ceux qui, avec d’aussi misérables moyens de répression, se seraient flattés d’empêcher absolument tout désordre, dans une ville de sept à huit cent mille âmes en fermentation, auraient été bien aveugles. Ceux, d’autre part, qui prétendraient faire planer la responsabilité des désordres sur Bailly, déclareraient par cela même que les honnêtes gens doivent se tenir à jamais éloignés des affaires en temps de révolution.

L’administrateur, cet être de création toute moderne, déclare aujourd’hui, avec la plus risible suffisance, que Bailly n’était pas à la hauteur des fonctions de maire de Paris. C’est, dit-il, par une faveur imméritée que sa statue a été placée sur la façade de l’Hôtel de Ville. Railly, pendant sa magistrature, n’a créé, dans la capitale, aucune vaste place, il n’a pas percé de grandes rues, il n’a point élevé de monument splendide ; Bailly aurait donc mieux fait de rester astronome, érudit ou littérateur.

L’énumération de toutes les constructions que Bailly ne fit point est exacte. On aurait pu même ajouter que, loin de consacrer les fonds municipaux à bâtir, il fit démolir, jusque dans ses fondations, l’immense et menaçant château de la Bastille ; mais cela n’enlèverait pas à Bailly l’honneur d’avoir été un des magistrats les plus éclairés dont la ville de Paris puisse se glorifier.

Bailly n’a élargi aucune rue, n’a élevé aucun palais pendant les vingt-huit moi ? de son administration ! non, sans doute ! car, d’abord, il fallait donner du pain aux habitants de Paris ; or les revenus de la ville, ajoutés aux sommes quotidiennement fournies par Necker, suffisaient à peine à ces premiers besoins. Quelques années auparavant, les Parisiens avaient vu établir avec un déplaisir extrême des droits d’entrée sur les substances alimentaires. Les écrivains de l’époque ont conservé cet alexandrin burlesque qui, au moment de la construction du mur d’octroi, fut placardé dans tous les carrefours :

Le mur murant Paris rend Paris murmurant

La multitude, dès que l’occasion lui parut favorable, ne se contenta pas de murmurer ; elle se porta aux barrières et les brisa. L’administration les rétablit à grand’peine, et souvent les contrebandiers les enlevaient de vive force. Les revenus de l’octroi, qui, auparavant, montaient à 70,000 francs par mois, tombèrent au-dessous de 30,000 francs. Ceux qui auront rapproché ces chiffres des revenus actuels, renonceront certainement à comparer des époques qui se ressemblent si peu.

Mais, dit-on, les améliorations dans le monde moral peuvent souvent se réaliser sans dépenses. Quelles sont celles dont on a été redevable à l’action directe de Bailly ? La question est nette, mais on se repentira de l’avoir posée. Voici ma réponse :

Une des plus honorables conquêtes des mathématiques sur les préjugés cupides des administrations de certaines villes a été, de nos jours, la suppression radicale des maisons de jeu. Je me hâte de prouver que cette suppression occupait déjà la pensée de Bailly, qu’il l’avait en partie opérée, et que personne ne parla jamais de ces odieux tripots avec plus de fermeté et d’éloquence.

« Je déclare, écrivait le maire de Paris le 5 mai 1790, que les maisons de jeu sont à mes yeux un fléau public. Je pense que ces assemblées, non-seulement ne doivent pas être tolérées, mais qu’elles doivent être recherchées et poursuivies, autant que la liberté des citoyens et le respect dû à leur asile peuvent le permettre.

« Je regarde comme un tribut honteux la taxe qui a été souvent imposée sur ces maisons. Je ne crois pas qu’il soit permis d’employer, même à faire le bien, le produit du vice et des désordres. En conséquence de ces principes, je n’ai jamais donné aucune permission pour les maisons de jeu ; je les ai constamment refusées. J’ai constamment annoncé que non-seulement il n’y aurait point de tolérance, mais qu’il y aurait recherches et poursuites. »

Si j’ajoute que les spectacles de combats d’animaux, dans lesquels la multitude ne peut manquer de prendre des habitudes féroces et sanguinaires, furent supprimés par Bailly, j’aurai le droit de demander à maint écrivain superficiel comment il justifierait l’épithète de stérile, appliquée avec tant d’assurance à l’administration de notre vertueux confrère.

Jaloux de porter dans le monde des faits ce que les déclarations des droits avaient largement reconnu en théorie, la séparation complète de la religion et de la loi civile, Bailly se présenta, le 14 mai 1791, devant l’Assemblée nationale, et demanda, au nom de la ville de Paris, l’abolition d’un ordre de choses qui, dans la disposition des esprits, donnait lieu à de graves abus. Si aujourd’hui les déclarations de naissance, de mariage et de mort sont reçues, par les officiers civils, dans une forme conciliable avec toutes les opinions religieuses, le pays en est principalement redevable à l’intelligente fermeté de Bailly.

Les malheureux sur lesquels tout homme public doit, de préférence, porter sa sollicitude, sont les prévenus qui attendent sous les verrous les arrêts de la justice. Bailly n’eut garde d’oublier un pareil devoir. À la fin de 1790, les anciens tribunaux n’avaient aucune force morale ; ils ne pouvaient plus fonctionner ; les nouveaux n’étaient pas encore créés. Cet état de choses déchirait l’âme de notre confrère. Le 18 novembre, il exhalait sa douleur devant l’Assemblée nationale, en termes pleins de sensibilité et i d’onction. Je serais coupable de les laisser dans l’oubli :

« Messieurs, les prisons sont remplies. L’innocent y attend sa justification ; le criminel la fin de ses remords. Tous y respirent un air malsain, et la maladie est près d’y prononcer des arrêts terribles. Le désespoir y habite, le désespoir y dit : Ou donnez-moi la mort, ou jugez-moi. Quand nous visitons ces prisons, voilà ce qu’entendent les pères des pauvres et des malheureux ; voilà ce que leur devoir est de répéter aux pères de la patrie. Nous devons leur dire que, dans ces asiles du crime, de la misère et de toutes les douleurs, le temps est infini dans sa durée : un mois est un siècle, un mois est un abîme dont la vue est épouvantée… Nous demandons des tribunaux qui vident les prisons par la justification de l’innocence, ou par des exemples de justice. »

Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que les temps de calme pourront aller quelquefois puiser d’excellentes leçons, et, ce qui ne gâte rien, des leçons exprimées en de très-bons termes, dans nos temps révolutionnaires ?