Bailly (Arago)/21

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 418-426).
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PORTRAIT DE BAILLY. — SA FEMME.


La nature ne dota point généreusement Bailly de ces avantages extérieurs qui préviennent au premier abord. Il était grand et maigre. Un visage comprimé, des yeux petits et couverts, un nez régulier, mais d’une longueur peu ordinaire, un teint très-brun, composaient un ensemble imposant, sévère, presque glacial. Heureusement, il était aisé d’apercevoir à travers cette rude écorce l’inépuisable bienveillance de l’honnête homme ; la douceur qui toujours va de compagnie avec la sérénité de l’âme, et même quelques rudiments de gaieté.

Bailly avait cherché de bonne heure à modeler sa conduite sur celle du savant célèbre, l’abbé de Lacaille, qui dirigea ses premiers pas dans la carrière de l’astronomie. Aussi arrivera-t-il qu’en transcrivant cinq à six lignes de l’Éloge plein de sensibilité que l’élève consacra à la mémoire de son maître vénéré, j’aurai fait connaître, en même temps, plusieurs des traits caractéristiques du panégyriste :

« Il était froid et réservé avec ceux qu’il connaissait peu ; mais doux, simple, égal et familier dans le commerce de l’amitié. C’est là que, dépouillant l’extérieur grave qu’il avait en public, il se livrait à une joie paisible et honnête. »

La ressemblance entre Bailly et Lacaille ne va pas plus loin. Bailly nous apprend que le grand astronome proclamait la vérité à toute occasion, et sans s’inquiéter de ceux qu’elle pouvait blesser. Il ne consentait pas à mettre le vice à son aise.

«Si les hommes de bien, disait-il, déployaient ainsi leur indignation, les méchants mieux connus, le vice démasqué, ne pourraient plus nuire, et la vertu serait plus respectée. » Cette morale spartiate ne pouvait s’accorder avec le caractère de Bailly ; il l’admirait et ne l’adopta pas.

Tacite avait pris pour devise : « Ne rien dire de faux, n’omettre rien de vrai. » Notre confrère se contenta, dans la société, de la première moitié du précepte. Jamais un trait moqueur, acerbe, sévère, ne sortit de sa bouche. Ses manières étaient une sorte de terme moyen entre celles de Lacaille et les manières d’un autre académicien qui avait réussi à ne pas se faire un seul ennemi, en adoptant les deux axiomes : « Tout est possible, et tout le monde a raison. »

Crébillon obtint de l’Académie française la permission de faire son discours de réception en vers. Au moment où le poëte, presque sexagénaire, dit, en parlant de luimême :

Aucun fiel n’a jamais empoisonné ma plume,

la salle retentit d’applaudissements.

J’allais appliquer à notre confrère le vers de l’auteur de Rhadamiste, lorsque le hasard fit tomber sous mes yeux un passage où Lalande reproche à Bailly d’être sorti de son caractère, en 1773, dans une discussion qu’ils eurent ensemble, sur un point de la théorie des satellites de Jupiter. Je me suis mis en quête de cette polémique ; j’ai découvert la pièce de Bailly dans un journal de l’époque, et j’affirme que cette réclamation ne renferme pas un seul mot qui ne soit en harmonie avec tous les écrits de notre confrère qui sont connus du public. Je reviens donc à ma première idée, et je dis de Bailly, avec une entière assurance,

Aucun fiel n’a jamais empoisonné sa plume.

La modestie est ordinairement le trait que les biographes des hommes d’étude se sont le plus attachés à mettre en relief. J’ose affirmer que dans l’acception ordinaire c’est une pure flatterie. Pour mériter le titre de modeste, faut-il se croire au-dessous de compétiteurs dont on est au moins l’égal ? Faut-il, quand vous vous examinez vous-même, manquer du tact, de l’intelligence, du jugement que la nature vous a départi et dont vous faites un si bon usage en appréciant les œuvres des autres ? Oh ! alors, peu de savants ont été modestes. Voyez Newton : sa modestie est presque aussi célébrée que son génie. Eh bien, j’extrairai de deux de ses Lettres, à peine connues, deux paragraphes qui, rapprochés l’un de l’autre, exciteront quelque étonnement ; le premier confirme l’opinion générale ; le second semble la contredire non moins fortement. Voici ces passages :

« On est modeste en présence de la nature.

« On peut sentir noblement ses forces devant les travaux des hommes. »

Suivant moi, l’opposition entre ces deux passages n’est qu’apparente ; elle s’explique à l’aide d’une distinction que j’ai déjà légèrement indiquée.

La modestie de Bailly exigeait la même distinction. Quand on le louait en face sur la diversité de ses connaissances, notre confrère ne repoussait pas d’abord le compliment ; mais bientôt après, arrêtant son panégyriste, il lui disait à l’oreille, avec un air de mystère : « Je vous confie mon secret ; n’en abusez pas, je vous prie : je suis seulement un tant soit peu moins ignorant qu’un autre. »

Jamais personne ne mit ses actions plus en harmonie avec ses principes. Bailly est amené à réprimander avec force un individu appartenant à la classe la plus humble, la plus pauvre de la société. La colère ne lui fait pas oublier qu’il parle à un citoyen, à un homme. Je vous demande pardon, dit le premier magistrat de la capitale, en s’adressant à un chiffonnier ; je vous demande pardon si je me fâche ; mais votre conduite est si répréhensible, que je ne puis pas vous parler autrement.

Les amis de Bailly avaient coutume de dire qu’il consacrait une trop grande partie de son patrimoine au plaisir. Ce mot fut calomnieusement interprété. M. Mérard Saint-Just en a donné le vrai sens : « le plaisir de Bailly, c’était la bienfaisance. »

Un esprit aussi éminent ne pouvait manquer d’être tolérant. Tel, en effet, Bailly se montra constamment en politique, et, ce qui est presque aussi rare, en matière de religion. Dans le mois de juin 1791, il réprima sévèrement la fureur dont la multitude paraissait animée, sur le bruit qu’aux Théatins quelques personnes avaient communié deux ou trois fois le même jour. « Le fait est faux, sans doute, disait le maire de Paris ; mais quand il serait vrai, le public n’aurait pas le droit de s’en enquérir. Chacun doit avoir le libre choix de sa religion et de son dogme. » Rien n’aurait manqué au tableau, si Bailly eût pris la peine de remarquer combien il était étrange que ces violents scrupules contre les communions multiples émanassent de personnes qui probablement ne communiaient jamais.

Les Rapports sur le magnétisme animal, sur les hôpitaux, sur les abattoirs, avaient porté le nom de Bailly dans des régions d’où les courtisans savaient très-habilement écarter le vrai mérite. Madame désira alors attacher l’illustre académicien à sa personne en qualité de secrétaire de cabinet. Bailly accepta. C’était un titre purement honorifique. Le secrétaire ne vit la princesse qu’une seule fois, le jour de sa présentation.

Lui réservait-on des fonctions plus sérieuses ? Il faut le croire ; car des personnes influentes offraient à Bailly de lui faire conférer un titre nobiliaire et une décoration. Cette fois, le philosophe refusa tout net : « Je vous remercie, répondit Bailly aux négociateurs empressés ; celui qui a l’honneur d’appartenir aux trois premières Académies de France est assez décoré, assez noble aux yeux des hommes raisonnables ; un cordon, un titre n’y pourraient rien ajouter. »

Le premier secrétaire de l’Académie des sciences avait, quelques années auparavant, agi comme Bailly. Seulement il expliqua son refus en termes tellement forts, que j’aurais quelque peine à les croire tracés par la plume du timide Fontenelle, si je ne les trouvais dans un écrit parfaitement authentique. « De tous les titres de ce monde, dit Fontenelle, je n’en ai jamais eu que d’une espèce, des titres d’académicien, et ils n’ont été profanés par aucun mélange d’autres, plus mondains et plus fastueux. »

Bailly s’était marié, en novembre 1787, à une intime amie de sa mère, déjà veuve, et de deux ans seulement plus jeune que lui. Madame Bailly, parente éloignée de l’auteur de la Marseillaise, avait pour son mari un attachement qui touchait à l’admiration. Elle lui prodigua constamment les soins les plus tendres, les plus affectueux. Les succès que madame Bailly aurait pu avoir dans le monde par sa beauté, par sa grâce, par sa bonté infinie, ne la tentèrent pas. Elle vécut dans une retraite presque absolue, même aux époques où le savant académicien était le plus en évidence. La femme du maire de la capitale ne parut qu’à une seule cérémonie publique : le jour de la bénédiction des drapeaux des soixante bataillons de la garde nationale par l’archevêque de Paris, elle accompagna madame de Lafayette à la cathédrale. « Le devoir de mon mari, disait-elle, est de se montrer au public partout où il y a du bien à faire et de bons conseils à donner ; le mien est de rester dans ma maison. » Cette réserve si rare, si respectable, ne désarma point quelques hideux folliculaires. Leurs impudents sarcasmes allaient sans relâche saisir l’épouse modeste au foyer domestique, et troubler sa vie. Dans leur logique de carrefour, ils imaginaient qu’une femme élégante et belle, qui fuyait la société, ne pouvait manquer d’être ignorante et dépourvue d’esprit. De là, mille propos imaginaires, ridicules à la fois dans le fond et dans la forme, jetés journellement au public, plus encore, il est vrai, pour offenser, pour dégoûter l’intègre magistrat, que pour humilier sa compagne.

La hache qui trancha la vie de notre confrère brisa du même coup, et presque complétement, tout ce que tant d’agitations poignantes, de malheurs sans exemples, avaient laissé chez madame Bailly de force d’âme et de puissance intellectuelle. Un incident étrange aggrava encore beaucoup la triste situation de madame Bailly. Dans un jour de trouble, du vivant de son mari, elle avait substitué à la ouate d’un de ses vêtements le produit, en assignats, de la vente de leur maison de Chaillot. C’était une trentaine de mille francs. La mémoire affaiblie de la veuve infortunée ne lui rappela pas l’existence de ce trésor, même dans les moments de la plus grande détresse. Lorsque la vétusté de l’étoffe qui les cachait eut ramené les assignats au jour, ils n’avaient plus aucune valeur.

La veuve de l’auteur d’un des plus beaux ouvrages de l’époque, du savant membre de nos trois grandes Académies, du premier président de l’Assemblée nationale, du premier maire de Paris, se trouva ainsi réduite, par un revirement de fortune inouï, à implorer les secours de la pitié publique. Ce fut le géomètre Cousin, membre de cette Académie, qui, par ses sollicitations incessantes, fit inscrire madame Bailly au bureau de charité de son arrondissement. Les secours se distribuaient en nature. Cousin les recevait à l’Hôtel de Ville, où il était conseiller municipal, et allait les remettre lui-même rue de la Sourdière. C’était, en effet, rue de la Sourdière que madame Bailly avait trouvé gratuitement deux petites chambres dans la maison d’une personne compatissante, dont je regrette vivement de ne pas savoir le nom. Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que l’académicien Cousin, traversant tout Paris, ayant sous le bras le pain, la viande et la chandelle destinés à la malheureuse veuve d’un illustre confrère, ne s’honorait pas moins que s’il était venu à une de nos séances, ayant en portefeuille les résultats de quelque belle recherche scientifique ? De si nobles actions valent certainement de bons Mémoires.

Les choses marchèrent ainsi jusqu’à la révolution du 18 brumaire. Le 21, les crieurs publics annonçaient partout, même dans la rue de la Sourdière, que le général Bonaparte était consul, et M. de Laplace ministre de l’intérieur. Ce nom, si connu de la respectable veuve, s’éleva jusqu’à la chambre qu’elle habitait et y produisit quelque émotion. Le soir même, le nouveau ministre (c’était débuter noblement, Messieurs) demandait une pension de deux mille francs pour madame Bailly. Le consul accordait la demande, en y ajoutant cette condition expresse, qu’un premier semestre serait payé d’avance et sur-le-champ. Le 22, de bonne heure, une voiture s’arrête dans la rue de la Sourdière ; madame de Laplace en descend, portant à la main une bourse remplie d’or. Elle s’élance dans l’escalier, pénètre en courant dans l’humble demeure, depuis plusieurs années témoin d’une douleur sans remède et d’une cruelle misère ; madame Bailly était à la fenêtre : « Ma chère amie, que faites-vous là de si grand matin ? s’écrie la femme du ministre. — Madame, repartit la veuve, j’entendis hier les crieurs publics, et je vous attendais ! »

Si, après s’être appesanti par devoir sur des actes anarchiques, odieux, sanguinaires, l’historien de nos discordes civiles a le bonheur de rencontrer dans sa marche une scène qui satisfasse l’esprit, qui élève l’âme et remplisse le cœur de douces émotions, il s’y arrête, Messieurs, comme le voyageur africain dans une oasis !