Bajazet (Champollion)

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Bajazet
Plon (p. 102-164).
BAJAZET
Pièce jouée à Grenoble, le mardi-gras 1814.

PERSONNAGES
Bajazet, frère du Sultan Amurat, (prince des plus beaux, des plus parfaits et des plus amoureux).
Roxane, Sultane favorite du Sultan Amurat, (grosse mère, dont la figure rubiconde et sentimentale a un pied de largeur, et la taille trois mètres de circonférence).
Atalide, fille du sang ottoman, (jeune princesse ornée de grâces, de malice et d’entêtement).
Acomat, visir, (occupé en toute occasion à conserver sa tête sur ses épaules).
Gardes.

(La scène est à Constantinople.)

ACTE PREMIER


Scène I

Roxane (seule)

Oublions, s’il se peut, les soins de notre empire ;
Pour égayer le temps, amusons-nous à lire ;
Depuis que les combats retiennent mon époux
La lecture remplit mes moments les plus doux.
Ah ! loin de son mari l’épouse solitaire
Peut bien innocemment chercher à se distraire !
Mon terrible Sultan, le superbe Amurat,
A pris depuis un mois le chemin de Bagdad ;
Il va comme un pétard, fondre sur Babylone ;
Il veut venger l’affront qu’on fait à sa couronne.
Prophète Mahomet ! qui fais ce que tu veux !
Seconde mon époux, remplis ces nobles vœux !
Et que frais et gaillard, aux rives du Bosphore
Il vienne retrouver l’épouse qui l’adore !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Mais je ne comprends pas la plupart des maris

Malgré nos petits soins, nos séduisants soucis
Nos coups d’œil assassins, enfin malgré nos charmes
Au mépris de nos cris, de nos pleurs, de nos larmes,
De nos crispations, de nos tendres soupirs,
On les voit du ménage oubliant les plaisirs,
À l’ardeur des combats abandonnant leurs âmes
Pour aller s’échiner quitter leurs tendres femmes…
Cela ne se fait point ainsi dans les romans :
On n’y trouve partout que fidèles amants,

Que maris pleins de feu sous les glaces de l’âge,
Amoureux de leur femme après le mariage.
Auprès de leur moitié s’endormant tous les jours,
Et sans les faire taire, écoutant leurs discours.
Ah ! que c’est beau ! voilà comme tous devraient être ;
Mais à notre destin puisqu’il faut se soumettre,
Oublions un instant la triste vérité !
Que la fable succède à la réalité.
Je ne puis sans bailler étudier l’histoire ;
Sur le meurtre et le sang on y fonde la gloire :
On s’y tue, on s’écrase, on se bat… Fi ! l’horreur !…
Un roman au contraire, est plus selon mon cœur ;
Fardant la vérité l’auteur par son adresse
En me trompant, me plaît, me charme et m’intéresse
J’abhorre un grave écrit…Vive la fiction !
Jamais femme n’aima la méditation.
Trop souvent la raison nous fatigue et nous blesse,
L’ennui naquit un jour d’un excès de sagesse.
Je veux pour m’amuser achever ce récit,
C’est là que j’en étais… Voyons donc ce que fit
Conduit par le destin, guidé par Mélusine
L’amoureux et le beau prince de Cochinchine.


Elle lit

« Déjà le prince Titi ne voyait plus le balcon de son adorable princesse, il tira son mouchoir de sa poche, leva les yeux au ciel, soupira profondément et se moucha de la meilleure grâce du monde, bientôt il perdit de vue les hautes tours de la fameuse Londres ; il suivait tristement à pied le chemin qui mène directement à Trébizonde ; c’est là qu’il devait être assez heureux pour rencontrer l’effroyable géant Fierabras possesseur du serpent sans queue, des cerises sans noyaux et des pommes sans pépins, objets rares et précieux qui seuls pouvaient lui faire obtenir la main de l’infante d’Angleterre ; car l’aimable Titi n’avait pas lui-même d’autre avantage sur ses rivaux que d’être le plus noble, le plus riche, le plus puissant, le plus beau et le mieux fait de tous les princes de la terre qui se disputaient la main de la fille du Sultan de la Grande-Bretagne ; cela ne suffisait point, il fallait encore posséder les trésors inestimables que le géant Fierabras avait traîtreusement enlevés au roi Arthus…


Pour prouver son amour, qu’il est beau qu’un amant
Affronte sans péril, la gueule d’un géant !


« … Le beau prince Titi suivait donc, comme nous avons eu l’honneur de le dire, le chemin de Trébizonde, il était seul… non il n’était pas seul ; la princesse Mimi lui avait donné un chien Danois ; le plus beau chien Danois de toute l’Asie ; il s’appelait Constant emblème ingénieux, touchant et sentimental de la fidélité que le prince Titi avait promise à la princesse Mimi et que la princesse Mimi avait promise au prince Titi…


Ah ! que c’est donc touchant ! quelle délicatesse !
Comme il devait aimer son chien et sa maîtresse.


« … Le prince Titi et le chien Constant cheminaient ensemble ; l’un la tête courbée, l’autre les oreilles basses ; l’un les mains dans ses goussets, l’autre la queue entre les jambes, car quoique ce chien ne fût qu’une bête, il devinait cependant que son maître, ce maître qu’il aimait de tout son cœur, était bien loin d’être satisfait et content, car il était triste comme un bonnet de nuit quand on n’a pas envie de dormir…


Que cette pauvre bête avait donc de l’esprit !
Oh ! que j’aurais eu peur que quelqu’un ne la prit !
Trop aimable animal comme il savait connaître
La cause du chagrin qui chagrinait son maître.


« … À peine avaient-ils fait un demi-quart de lieue sur la grande route, que tout à coup un énorme et gros serpent, un dragon aussi gros qu’un gros éléphant de la plus grosse taille, sortit de dessous une pierre où il s’était caché et avala en un clin d’œil et comme un grain de sel le chien Constant, compagnon du prince Titi. Celui-ci fut au désespoir…


Ô ciel ! quel coup affreux ! quel malheur accablant !
Pauvre prince Titi ! trop malheureux amant !
Tu perds, trois fois hélas ! cet animal fidèle !…
Pour la triste Mimi quelle triste nouvelle !…
Ah ! si mon cher époux, cet époux si constant,
Si l’aimable Amurat, m’avait fait en partant
Cadeau d’un jeune chien qui fut sur ce rivage
De la fidélité la douce et tendre image,
Un petit épagneul, un carlin, un barbet,
Un joli chien canard, fut-ce même un roquet,
Me rappelant sans cesse un époux trop aimable
Comme il partagerait et ma couche et ma table !
Et si dans mon boudoir paraissait à l’instant
Un énorme dragon, gros comme un éléphant,
S’il voulait m’arracher le chien que j’idolâtre,
Contre cet éléphant j’essaierais de me battre ;

S’il était le plus fort, et que ce monstre affreux
Le croquât, il faudrait qu’il nous croquât tous deux !!


« … Ce serpent était l’enchanteur Kara Lacaramoussa, amoureux de la princesse Mimi et ennemi du prince Titi ; il avait pris cette forme pour… »


Ah ! vilain enchanteur !… Quel bruit se fait entendre !
Quel mortel sans mon ordre, en ces lieux veut se rendre.
Ah ! c’est le grand visir !… Acomat, est-ce toi ?



Scène 2

Roxane, Acomat

Roxane

Que tu viens à propos pour calmer mon effroi !
Ne suis-je pas bien pâle ?… Ah ! parle, réponds-moi.

Acomat

Hélas !

Roxane

Hélas !Le pauvre chien ! que j’aime cette histoire !
Tu ne me croiras point…

Acomat

Tu ne me croiras point…Hélas ! que faut-il croire ?

Roxane

J’avouerai que j’éprouve un plaisir sans second
À lire cet écrit instructif et profond.

Son auteur mélangeant l’art avec la nature
Vous offre de nos cœurs une vive peinture.
Dans les moindres détails, quelle précision !
Comme il sait nous tenir dans l’indécision !
Comme il sait embrouiller dans chaque circonstance,
La nature, l’amour, le plaisir, la constance,
Les désirs, la terreur, les soupirs, les appas…

Acomat

Madame, pour le coup, je ne vous comprends pas…

Roxane

Ah ! ne t’étonne point si tu ne peux m’entendre,
C’est du sublime, ami, c’est là qu’il faut l’apprendre !
Moi-même (et je le dis sous le sceau du secret),
Je n’ai pas du roman bien saisi le sujet
Car je n’en suis encor qu’au treizième volume.
Quel fécond écrivain ! Quelle fertile plume !
Je te le prêterai…

Acomat

Je te le prêterai…Sultane en vérité
C’est pour votre désir avoir trop de bonté…
Hélas ! hélas ! hélas !

Roxane

Hélas ! hélas ! hélas !Tombez-vous en faiblesse
Grand visir, qu’avez-vous ?

Acomat

Grand visir, qu’avez-vous ?Ô coup dont la rudesse
Me perce l’estomac, le cœur et le cerveau !!
Ah ! quel crêpe il faudra coudre à votre chapeau !

Roxane

Attends donc… que dis-tu ? Visir prends la parole.

Acomat

Ce que je vous dirai ne sera pas très drôle.

Roxane

Je suis prête, allons donc !

Acomat

Je suis prête, allons donc !Madame, votre époux…

Roxane

Eh bien !

Acomat

Eh bien !Votre mari…

Roxane

Eh bien ! Votre mari… Visir ! finirez-vous ?

Acomat

Le sultan…

Roxane

Le sultan…Le sultan ! que veux-tu donc me dire ?

Acomat

Amurat…

Roxane

Amurat…Amurat !… Mahomet quel martyre !

Acomat

Le grand Turc…

Roxane

Le grand Turc…Pour le coup cela devient trop fort…
Parle ou sinon…

Acomat

Parle ou sinon…Eh bien ! le grand sultan est mort.

Roxane

Ah ! cruel ! je te vais faire couper la langue !

Acomat (se jetant à ses pieds)

Voilà donc quel sera le fruit de ma harangue…

Roxane

Barbare ! tu n’as donc ni boyaux ni pitié !
Eh quoi ! sans ménager une tendre moitié,
Ne la préparant pas à cette triste épreuve
Oses-tu sans façon lui dire qu’elle est veuve,
Est-ce ainsi qu’on se joue avec les sentiments !
Je vois bien que jamais tu n’as lu de romans !

Acomat

Vous m’avez ordonné d’être bref…

Roxane

Vous m’avez ordonné d’être bref…Quelle audace !

Acomat

Je lirai des romans…

Roxane

Je lirai des romans…Eh bien ! je te fais grâce,
Relève-toi, visir, puisque j’ai pardonné,

Conte-moi longuement le coup infortuné
Qui ravit sans retour un bon maître à l’empire,
À Roxane… un époux… parle avant que j’expire.
Et visir sur le tout tâche de m’attendrir.
Ou bien devant tes yeux, tu vas me voir mourir.
La sensibilité me gonfle et m’assassine
Il faut l’évacuer… le sentiment me mine
Je perds mon embonpoint… parle donc.

Acomat

Je perds mon embompoint… parle donc.À l’instant
Où notre magnanime et sublime sultan
Quitta les murs sacrés du palais de Bizance,
Et que vers Babylone allant en diligence
Pour la dernière fois il vous fit ses adieux ;
Des larmes et des pleurs s’échappaient de vos yeux,
Malgré le mauvais temps vous prétendiez le suivre,
Vous voulûtes mourir, il vous força de vivre,
Oh ! que vous aviez chaud dans ce fatal moment !

Roxane

Ah oui ! c’était l’effet d’un noir pressentiment !
Il me faisait suer !

Acomat

Il me faisait suer !Je le pensais, Madame.
Hélas ! ce n’était point l’erreur d’une belle âme !
Ce noir pressentiment était le précurseur
D’un crime du destin qui l’égale en noirceur.
Écoutez en détail cette triste aventure :
Le sultan Amurat était dans sa voiture,

Il marchait en avant, sa garde le suivait.
Comme l’air était chaud, Sa Majesté buvait,
Non du vin, (vous savez que notre loi divine
En a très sagement purgé notre cuisine,
Elle en a craint pour nous les dangereux fumets),
Mais de cet innocent et savoureux sorbet,
De sucre, de piment, de cannelle, d’orange,
De citron et de musc, rafraîchissant mélange.
Tant pour tromper l’ennui d’un voyage si long
Que pour se procurer un sommeil plus profond,
Il lisait un roman triste et mélancolique.

Roxane

Ah ! quelle sympathie !

Acomat

Ah ! quelle sympathie !Un gaz soporifique
S’échappe du volume à mesure qu’il lit ;
Le sultan le pompait ; son œil s’appesantit,
Il baille malgré lui, puis se palpe et s’étire ;
Il baille encore plus fort, tousse, crache, soupire,
Et se jette en ronflant dans les bras du sommeil ;
Le roman à ses pieds attendit son réveil.
Tout à coup la voix du sultan se fait entendre ;
Les grands auprès de lui s’empressent de se rendre,
Il beuglait comme un veau ; les eunuques surpris
Écoutent en tremblant ses redoutables cris…

Roxane

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce donc qu’avait le pauvre sire ?

Acomat

Un gros torticoli !

Roxane

Un gros torticoli !Visir ! vous voulez rire !

Acomat

Un gros torticoli, madame.

Roxane

Un gros torticoli, madame.Rien que çà !

Acomat

Ah ! c’était bien assez puisqu’il en trépassa !…

Roxane

Ouf !…

Acomat

Ouf !…Pour le secourir en cette conjoncture,
On tire le Sultan du fond de sa voiture.
C’est en vain ! Car sa tête avant la fin du jour
Déjà vers son épaule a fait un demi-tour…
Rien n’arrête du mal l’extrême violence,
Le menton à grands pas vers la nuque s’avance,
Et les yeux éblouis par ce tour imprévu
Apercevaient alors ce qu’ils n’ont jamais vu ;
Il a le cou tordu, c’est une affaire faite !
Voilà ce que m’apprend, la dernière estafette.
Cependant il me reste une lueur d’espoir ;
Pour en être plus sûr, moi-même je veux voir…
Je pars sans plus tarder, tâchez d’être tranquille
Madame.

Roxane

Madame.Ah ! tu prendrais une peine inutile ;

Hélas je ne puis plus douter de mon malheur…
Il est mort, c’est très sûr…

Acomat

Il est mort, c’est très sûr…Qui vous l’a dit ?

Roxane

Il est mort, c’est très sûr…Qui vous l’a dit ?Mon cœur
Et mille pronostics ; les cris d’une chouette,
Un couteau mis en croix dessus une fourchette ;
Mon Amurat s’est mis en route un vendredi ;
Au milieu du festin un laquais étourdi
Sur la nappe avant-hier a versé la salière,
Dans la rue un gros chien pendant la nuit dernière
Pour troubler mon sommeil poussait des cris affreux,
Le pain mis à l’envers !…

Acomat

Le pain mis à l’envers !…Cela n’est plus douteux,
Le grand Turc est flambé.

Roxane

Le grand Turc est flambé…Le bonheur m’abandonne !
Acomat désormais je ne veux voir personne,
Soit juif, soit musulman, idolâtre ou payen…
Mais, visir, dites-moi, le deuil m’ira-t-il bien ?

Acomat

Qui pourrait en douter ?…

Roxane

Qui pourrait en douter ?…Puisque me voilà veuve
Je veux de ma douleur te donner une preuve ;

La terre, l’univers en seront étonnés.
Oui tant que dureront mes jours infortunés
Je fais le sacrifice…

Acomat

Je fais le sacrifice…Eh ! lequel donc, Madame ?

Roxane

Le plus grand de tous ceux que peut faire une femme
C’est de ne plus parler.

Acomat

C’est de ne plus parler.Laissez donc, quel fagot !

Roxane

Oui, de par Mahomet ! je ne dis plus un mot.

Acomat

Qui croirait qu’une Turque eût le cœur aussi tendre !…
J’espère cependant que vous voudrez m’entendre !

(Roxane fait signe que non.)

À quoi vous mèneront ces projets superflus ?…

Roxane

Avez-vous oublié que je ne parle plus ?

Acomat

On ne peut que louer cet excès de tendresse,
Quel effort, juste ciel !… que de délicatesse !…
Pour l’univers entier quel spectacle touchant !…
Ah ! comme cela doit réjouir le Sultan !…
De la cime des cieux, sans doute il vous contemple,

Car vous donnez au sexe un furieux exemple !
Et qu’il sera content de voir (car c’est très beau !)
Votre langue avec lui tomber dans le tombeau…
Comme un coup de canon votre tendresse éclate.
Amurat ne peut plus bouger ni pied ni patte,
Et puisque pour toujours notre sultan est frit
Pourquoi ne plus parler ! Vous avez de l’esprit…
Sultane ! vous avez la langue bien pendue,
Le public croira-t-il que vous l’avez perdue ?…
Rompez, au nom du ciel ! ce silence accablant ;
Quiconque ne dit rien passe pour ignorant ;
Et puisque vous voulez en faire à votre tête,
Tous les gens du bel air, vous croiront une bête.
C’est très dur, mais fort dur !… Vous n’avez plus d’Époux,
Madame, en vous taisant le rattraperez vous !…
Amurat vous a-t-il ordonné de vous taire !….
Hélas le pauvre Turc ! tant s’en faut qu’au contraire !
Pour payer votre amour, vos soins, votre vertu,
Il vous donne son bien.

Roxane

Il vous donne son bien.Que ne le disais-tu !

Acomat

Voici son testament fait pardevant notaire ;
Sultane, vous verrez que la chose est très claire,
Hem ! écoutez-moi bien.

(Il lit.)

Hem ! écoutez-moi bien.« Au nom de Mahomet !
« L’an mil quatre cent soixante et dix-sept
« Le treize Ramazan au lever de l’aurore,

« Moi notaire juré du canton de Bosphore
« Michaël Haraiktan double meim, soussigné
« Par Sultan Amurat, nommément désigné,
« D’ailleurs connu de tous par ma grande sagesse,
« J’écris le testament de sa dite hautesse ;
« J’affirme que j’ai vu, couché sur son sopha,
« Le susdit grand Sultan, fils à feu Moustapha,
« Lequel indisposé de douleurs corporelles
« Était, ce néanmoins, très sain de sa cervelle,
« Comme de ses cinq sens, mémoire, entendement,
« Lequel m’a fait alors l’exprès commandement
« De m’asseoir sans tarder pardevant une table
« Pour écrire ; lequel d’un ton fort lamentable
« M’a de suite dicté le présent testament ;
« Dont voici la teneur noncupatoirement :
« Puisqu’il me faut mourir, je vais cesser de vivre.
« Ceux qui ne meurent point doivent donc me survivre,
« Il est donc bien certain qu’il faut avant ma mort,
« Assurer à chacun un convenable sort.
« Aussi de mon plein gré, je lègue à la sultane
« Mon écrin, mes bijoux ; et mes eaux de senteur,
« Mes joyaux, mes bonbons, mon bonnet d’empereur,
« Mon palais des soupirs avec ses dépendances,
« Je lui donne le sac qui contient mon magot,
« L’argent aussi s’entend…

Roxane

L’argent aussi s’entend…Ça y est-il ?

Acomat

L’argent aussi s’entend… Ça y est-il ?Mot pour mot !

(Il continue à lire.)

« Je donne au grand visir, à cet ami fidèle
« Ma fourchette d’argent, mon couteau, mon écuelle.

(Il tire son mouchoir et s’essuie les yeux.)

« De plus mon gobelet, à sa fille une dot
« De cent mille sequins… (À Roxane.)

Roxane

De cent mille sequins…Ça y est-il ?

Acomat

De cent mille sequins… Ça y est-il ?Mot pour mot !

(Poursuivant sa lecture.)

« Je veux aussi régler le destin de l’empire,
« Voici ce que j’ordonne et ce que je désire :
« Pour mon fils Ibrahim, ce n’est qu’un animal
« Il ne montera point au trône impérial ;
« Peu m’importe, après tout, qu’il jure, qu’il se fâche ;
« Je l’exclus à bon droit, car c’est une ganache ;
« Ses droits reviennent donc à son frère cadet ;
« J’élis pour successeur le jeune Bajazet
« Quoique prince du sang il a la tête bonne ;
« Qu’il soit élu grand Turc, je le veux et l’ordonne !
« Qu’on procède de suite à son couronnement
« Pour qu’il puisse pleurer à mon enterrement.
« Amurat.
Amurat.« Ainsi fait dans la ville de Brousse.
« Ont signé les témoins, Passivan, Barberousse,
« Chef des eunuques noirs, Mamamouchi pacha,
« Mahomet Bridoison. ― Tambourini Bacha
« En foi de quoi je mets mon nom et mon paraphe
« Doublemain. »

Roxane

Doublemain. »Cher époux ! quelle belle épitaphe
Je veux faire poser devant ton monument !
Grand visir, donnez-moi ce divin testament

(Elle lit.)

Grâce au ciel ! c’est très vrai que je suis légataire !

(Elle relit.)

Bajazet empereur !… Visir, il faut vous taire,
Je viens de concevoir un étrange projet…
Ne parlez point encore à l’heureux Bajazet.
Courez chez Atalide, il faut sans plus attendre
Qu’elle se rende ici. Comme elle a le cœur tendre
Elle partagera mon amère douleur.
Contez-lui toutefois la mort de l’empereur,
Rien de plus, allez donc.

Acomat

Rien de plus, allez donc.J’y cours.



Scène 3

Roxane (seule)

Rien de plus, allez donc. J’y cours.Eh bien ! Roxane
Vas-tu dans ce moment perdre la Tramontane ?
Pour la seconde fois il faut te couronner,
Sinon on pourrait bien t’envoyer promener…
Choisis !… ô Mahomet ! que faut-il que je fasse !
Saurais-je sans maigrir supporter ma disgrâce ?
Non, je ne me sens pas les rognons assez forts,
Mais je puis, si le Ciel seconde mes efforts,

Remplacer en ce jour l’époux que je regrette
Et voir le diadème assuré sur ma tête ;
Il ne faut pour cela qu’épouser Bajazet…
Mon enfant, réfléchis, ce serait bientôt fait !
C’est un joli garçon, puis il sera le maître.
Allons, que la douleur sorte par la fenêtre,
Vite, vite, la joie, oublions nos chagrins,
Remercions le ciel de nos heureux destins.
J’épouse Bajazet… aimais-je tant son frère ?…
Mon Dieu non !… car c’était un mauvais caractère,
Un vrai fesse-mathieu, hargneux, triste, grondeur,
Un petit libertin, et de plus un boudeur.
Bajazet au contraire, a la jambe bien faite,
Surtout je lui connais plus de cœur que de tête,
Je pourrais le mener, il aime les romans.
Oh ! comme nous allons passer d’heureux moments !
Je l’épouse, c’est sûr, très sûr, et tout de suite.
Il doit bientôt venir me faire une visite,
Crac, je le lui propose… Et s’il allait biaiser !…
Et si ce Nicodème osait s’y refuser !…
Un moment, mon bijou, je saurai t’y contraindre,
Si tu veux m’aimer, je puis me faire craindre.
Quel bonheur… en mes mains je tiens le testament,
De ma félicité ce sera l’instrument.
Au prince Bajazet il assure l’Empire ;
S’il ne fait à l’instant tout ce que je désire,
Je le brûle à sa barbe !



Scène 4

Atalide, Roxane

Atalide

Je le brûle à sa barbe !Ah ! sultane, est-ce vous…
Est-il vrai que le ciel vous ravit votre époux ?…
Ah ! racontez-moi donc cette triste aventure,
Le sultan est-il cuit ?… en êtes-vous bien sûre ?
Le visir Acomat n’aurait-il point craqué ?

Roxane

Je sens par ce malheur mon esprit détraqué…
Hélas ! il est trop vrai, ma chère, je suis veuve.

Atalide

Le Ciel vous réservait une bien rude épreuve ;
Je ne puis que mêler mes larmes à vos pleurs,
Atalide saura partager vos douleurs.
Mon cœur est délicat comme une sensitive,
Ma sensibilité, vive, prompte, expansive,
S’échappe par mes yeux en toute occasion,
Et je perds à l’instant la respiration.
L’aspect de l’infortune et m’accable et me touche ;
Je ne puis sans pleurer voir souffrir une mouche :
Même (vous me croirez ou ne me croirez point),
Mon extrême pitié se montre en si haut point,
Que si sur mon sopha lorsque je vais m’étendre,
Une puce flairant ma peau mollette et tendre
De son dard assassin me pique et me poursuit,
J’endure sans pâlir le tourment qui me cuit ;

Et quoique la douleur soit poignante et fort vive,
Je sais me dire, il faut que tout le monde vive !
Ah ! que n’éprouve point un cœur comme le mien !…
Des animaux je suis le plus ferme soutien ;
J’ai toujours eu pour eux un faible irrésistible ;
Cela prouve pourtant que j’ai l’âme sensible.
Le malheur a des droits à ma compassion,
Que ne ferais-je pas dans cette occasion ?
Hélas ! pour adoucir votre amère souffrance,
Je me mettrais en quatre, en cette circonstance,
Mon cœur saigne, Madame, en voyant vos douleurs ;
Votre teint se flétrit, vous perdez vos couleurs ;
Il faut se chagriner, mais sans perdre courage…
À quoi pensez-vous donc ?

Roxane

A quoi pensez vous donc ?Je pense au mariage…

Atalide

Quoi ! Madame, sitôt !…

Roxane

Quoi ! Madame, sitôt !…Voyez donc ! pourquoi pas !…

Atalide

L’hymen a donc pour vous de terribles appas ?
Moi, je crois que ce dieu nous attrape et nous leurre
Qu’il nous donne toujours plus de pain que de beurre…
Donc puisque votre époux vous est escamoté,
Jouissez en repos de votre liberté
Au lieu de rechercher un nouvel esclavage.

Roxane

Ah ! tu ne connais pas les rigueurs du veuvage !…

Atalide

Mais madame…

Roxane

Mais madame…Je sais tout ce qu’on en dira…
Quelque soit le bavard il s’en repentira,
Et si la calomnie ou m’attaque ou me touche
Par quelque bon firman je lui ferme la bouche.
Il me faut un mari.

Atalide

Il me faut un mari.Quel est l’heureux mortel
Que vous avez dessein de traîner à l’autel ?

Roxane

Devine.

Atalide

Devine.Est-ce Ibrahim !

Roxane

Devine Est-ce Ibrahim !Fi donc, c’est une bête !

Atalide

Le visir Acomat.

Roxane

Le visir AcomatAs-tu perdu la tête ?…
Vais-je unir mes destins avec ceux d’un sujet !

Atalide

Et qui sera-ce donc, madame ?

Roxane

Et qui sera-ce donc, madame ?Bajazet…

Atalide

Grand Dieu du ciel…

Roxane

Grand Dieu du ciel…D’où vient que ce nom t’émerveille ?

Atalide

Madame, il est bien jeune.

Roxane

Madame, il est bien jeune.Et moi suis-je si vieille ?

(Avec dépit.)

Mais voyez donc un peu…

Atalide

Mais voyez donc un peu…Sultane, pardonnez…
Ce n’est point ma pensée et vous vous méprenez…
Je dis que Bajazet est étourdi,… volage,…
Qu’il n’appréciera point le charmant avantage…
Le bonheur sans pareil de vous appartenir…
L’homme est un être enfin qu’on ne peut définir.
Madame, que sait-on !…

Roxane

Madame, que sait-on !…Il a des yeux, ma bonne,
Et Roxane n’est pas si mal de sa personne…
Bajazet l’aimera.

Atalide

Bajazet l’aimera.Madame, je le crois…
Et ne puis, après tout, qu’approuver votre choix.

Roxane

Écoute, je te veux faire une confidence.
Ma tendresse pour toi date de ton enfance,
Tu passes au sérail pour un joli sujet,
Et ma vive amitié m’inspire un bon projet.
Tu connais mes desseins, si le ciel les couronne
Je veux te marier… Ah ! vous riez friponne !…
La petite rusée !… en honneur c’est charmant !
Un bon petit mari…

Atalide

Un bon petit mari…Madame en ce moment,
Un mari quel qu’il soit n’offre rien qui me touche.

Roxane

Quoi ! vous voulez trancher de la petite bouche !…
Mais vous faites l’enfant !…

Atalide

Mais vous faites l’enfant !…Je ne veux point d’époux.

(Elle se jette aux pieds de Roxane.)

Roxane

Eh bien ! n’en parlons plus, mon fifi, levez-vous !
À coup sûr, mon projet n’est pas de vous contraindre,
Je veux me faire aimer et non me faire craindre.

(Elle la met sur ses genoux.)

Asseyez-vous ici… là, bien, mon petit chou,

Ah ! je ne croyais pas vous faire de boubou,
Pauvre rat, j’ai pour vous une tendresse extrême ;
Il faut faire plaisir à celle qui vous aime,
N’est-il pas vrai, mon cœur ? Aussi dès ce moment,
Vous ferez mon éloge à mon futur amant,
Dites-lui que je suis une bonne personne ;
Que je vaux un royaume, un sceptre, une couronne ;
Que j’ai l’âme fort tendre, il faut lui dire encor
Que par mes qualités je vaux mon pesant d’or ;
Enfin à tous propos entonner ma louange :
Vous le ferez… pas vrai ? C’est bien… adieu, mon ange.
De mes jardins, je vais parcourir les détours
Et penser un moment à mes tendres amours…
Seule je veux rêver à ma nouvelle flamme,
Adieu donc, mon bijou, je m’en vais.



Scène 5

Atalide (seule)

Adieu donc, mon bijou, je m’en vais.La bonne âme !
Elle veut m’enjôler avec son ton mielleux ;
Mais je hais à la mort les discours doucereux,
Je sais ce qu’en vaut l’aune ; elle est bonne la gouaille,
Quoi !… devant Bajazet tu prétends donc que j’aille,
Pour te faire adorer, cherchant mille raisons,
Étaler tout l’éclat de tes perfections !!
De tes mâles beautés, lui coiffer la cervelle !…
Sultane de mon cœur, ma douce tourterelle,
Attends-toi-zy. D’abord, il faut penser à soi,
Et le beau Bajazet ne sera pas pour toi.

As-tu connu Giraud ?… Torche ! ma toute belle,
Il n’est pas pour ton nez… Je ne suis pas cruelle,
J’ai le cœur assez tendre, et dès le premier jour,
Où mon cher Bajazet m’avoua son amour,
Je sus l’apostropher par une douce œillade,
Ça le ravigota, car il était malade.
Je lui donnai mon cœur… Il est constant, discret,
Et malgré les jaloux, il m’adore en secret.
Pour adoucir un peu son douloureux martyre,
Mon amour complaisant lui permet de m’écrire.
En venant dans ce lieu, j’ai reçu ce poulet.
Voyons ce que m’écrit mon petit Bajazet.

(Elle lit.)

Bajazet à Atalide.

Lumière de mes yeux ! charme de mes prunelles !
 Ô vous que j’aimerai toujours !
 Ô vous mes uniques amours !
Il faut donc obéir à vos rigueurs cruelles ?
Si vous ne révoquez vos ordres absolus,
Je me sens de calibre à faire une incartade.
Je ne puis vous parler qu’à votre promenade,
Et le reste du jour je ne vous parle plus !…
 Je voudrais vous voir à toute heure,
Si vous vous refusez à mon tendre désir,
 De douleur il faut que je meure :
Si vous le remplissez, je mourrai de plaisir !

Comme c’est délicat, que d’esprit, que de grâce !
Un amour aussi vif fondrait un cœur de glace…
Comme je l’aime donc ce petit Bajazet !

Et comme il m’aime aussi, si j’en crois son billet :
Lumière de mes yeux : accrochez ma Roxane,
Mes uniques amours ! rien que ça ma sultane.
Ah ! ah ! vous avez beau me guincher de travers,
C’est cependant pour moi qu’on fait ces jolis vers !…
Oui, madame, pour moi !! pour moi, ne vous déplaise ;
Maintenant, vous pouvez l’aimer tout à votre aise,
Je m’en bats l’œil ! on vient et j’entends quelque bruit,
C’est Roxane, grands dieux ! et Bajazet la suit.



Scène 6

Roxane, Bajazet

Roxane

Le fait est très certain !

Bajazet

Le fait est très certain !Que dites-vous Madame ?

Roxane

Oui, le sultan est mort.

Bajazet

Oui, le sultan est mort.Dieu veuille avoir son âme !
Quel est son successeur ?

Roxane

Quel est son successeur ?Vous, si vous le voulez,
Mais il faut avant tout…

Bajazet

Mais il faut avant tout…Quoi, sultane, parlez…
Je ferai tout cela, j’en donne ma parole !

Roxane

Ah ! sans doute, à vos yeux, je vais passer pour folle ;
Mais prince, je ne puis dompter mes sentiments,
S’il est avec le ciel des accommodements,
L’amour n’en connaît point quand ses ardentes flammes
Comme un torrent de feux, ont calciné nos âmes…
L’amour règne en tyran sur nos sens étonnés ;
Il sait, quand il le veut, nous mener par le nez ;
Rien ne peut résister à sa toute puissance,
Il dispose de nous…

Bajazet

Il dispose de nous…Madame, en conscience,
Je ne vous entends pas : torrent, sens étonnés,
Puissance, amour, tyran, âme, nez calcinés…
Qu’ont-ils donc de commun, ces mots, avec l’empire ?

Roxane

Prince, un petit moment, je m’en vais vous le dire.
Un objet s’est ouvert la porte de mon cœur,
Mais il ne connaît point les feux de mon ardeur ;
Je lui tais mon penchant, et le trait qui me larde.
Mais, hélas ! malgré moi, lorsque je le regarde,
Mon œil, languissamment, décèle mon amour…
Je tremble, je pâlis, et rougis tour à tour…
Cependant le cruel, droit comme une statue,
Écoute le récit du tourment qui me tue…

Comme un manche à balais planté pour reverdir,
Mon discours le surprend et semble l’étourdir…
Il m’entend de ses yeux, me voit de ses oreilles,
Mais au lieu de parler, le sot baille aux corneilles ;
Il voit mon embarras croissant à son aspect,
J’attends une réponse… il n’ouvre pas le bec !…
Cependant, je l’adore, et le lui dis en face,
Un autre danserait… et lui reste à sa place…
De mon attachement peut-être est-il touché ?
Prince m’entendez-vous ?

(Bajazet fait signe que non.)

(Avec impatience, Roxane continue.)

Prince m’entendez-vous ?Que vous êtes bouché !

Bajazet

Parlez d’une façon moins inintelligible.

Roxane

Je parlais comme parle un cœur neuf et sensible ;
Mais, prince, puisqu’il faut vous parler clairement,
J’use d’un style bref, simple et sans ornement ;
Garde à vous ! Écoutez ; Bajazet, je vous aime,
Il faudra m’épouser de suite, à l’instant même,
Si vous voulez régner… Vous paraissez surpris !…
Cependant, pensez-y, l’empire est à ce prix.

Bajazet

(Toise Roxane et dit avec un geste de dégoût.)

Il est trop cher !

Roxane

Il est trop cher !Ingrat !!!

Bajazet

Il est trop cher ! Ingrat !!!Mais vous parlez pour rire ?

Roxane

Cruel ! c’est pour de bon.

Bajazet

(Après l’avoir toisée de nouveau.)

Cruel ! c’est pour de bon.Je renonce à l’empire.

Roxane

Ah ! barbare, ah ! perfide !

Bajazet

Ah ! barbare, ah ! perfide !Eh ! voyez donc un peu.
Elle prend le haut ton, elle se pique au jeu.
Quoi ! parce qu’elle m’aime il faut que j’épouse !…
Oh ! je ne donne pas comme ça dans la blouse,
Et nous avons un peu de caboche après tout.
Mais, de par le prophète ! elle est d’assez bon goût,
J’ai bien une encolure à faire une conquête ;
Je suis assez joli quand j’ai la barbe faite…
Le mollet bien formé, du feu dans le regard…
À tout prendre, je suis un jeune et beau gaillard…
Pas mal… c’est bien choisi… mais on vous en ratisse !
Si je vous épousais, je serais un Jocrisse ;
Car enfin de quel droit venez-vous à l’instant
De m’offrir et le titre et le rang de sultan ?
Seul, mon frère Ibrahim a droit à cette place.
Vous vouliez m’attraper, pas vrai ? Je vous en casse !

Roxane

Eh bien ! s’il faut parler avec sincérité
Votre frère Ibrahim sera déshérité ;
Le sultan Amurat vous lègue sa couronne
Et sans condition, mon prince, il vous la donne.
Pour que vous ne puissiez en douter nullement,
Je pourrai vous montrer, son propre testament.

(Elle le tire de sa poche.)

(Elle le tire de sa poche.)Le voici…

(Le cachant précipitamment.)

(Elle le tire de sa poche.) Le voici…Disparais !!!

Bajazet

Le voici… Disparais !!!Que dites-vous, Madame !
Je suis donc grand sultan ?…

Roxane

Je suis donc grand sultan ?Oui, si je suis ta femme.
Écoute, en m’épousant tu deviens empereur,
Ton hymen avec moi te mène à la grandeur
Mais si tu ne veux point consentir à me prendre,
Tu vois ce testament !… je le réduis en cendre
Et ton frère Ibrahim devient ton souverain.
Si tu veux m’épouser n’attends pas à demain…

Bajazet

(Bas à part.)--------------------(Haut.)

Dissimulons mon fils !… Eh bien ! ma main est prête
Donnez-moi ce papier… donnez donc.

Roxane

Donnez-moi ce papier… donnez donc.Pas si bête
Non ce n’est pas ainsi que l’on peut m’abuser…

Bajazet

Voulez-vous le donner ?

Roxane

(Bajazet tend la main pour le prendre.)

Voulez-vous le donner ?Non, non !!!

Bajazet

Voulez-vous le donner ? Non, non !!!Eh bien ! Madame !
J’en jure par le ciel ! j’en jure par mon âme !
J’en atteste le grand et sage Mahomet !
Son tombeau de Médine et son divin Baudet !
Je ne veux point de vous !… C’est une affaire faite !…

Roxane

Prince, gardez-vous bien de faire un coup de tête
Vous y réfléchirez avant la fin du jour
Adieu, mon étourdi !…

Bajazet

Adieu, mon étourdi !Salut grosse m’amour !

(Il s’en va en mettant le pouce horizontalement contre son nez et en remuant en même temps tous les doigts de la main, il fait plusieurs grimaces comiques.)



Scène 7

Roxane (seule)

Ah ! c’est un peu trop fort !… refuser un empire
Cela se concevrait… mais moi c’est bien plus pire !…

Aurais-je par hasard, négligé ce matin
Avec l’eau de Ninon de m’éclaircir le teint ?…

(Elle prend un miroir et se contemple.)

Mais non… ma peau toujours est fraîche et délicate
Elle brille partout d’albâtre et d’écarlate ;
Le fard est bien placé… le blanc l’est encore mieux…
Aurais-je ce matin moins d’éclat dans les yeux ?…
Ils sont très vifs… les cils sont teints d’un noir qui tranche
… Eh mais ! mon ratelier branlerait-il au manche ?…
Il tient très bien d’abord… en honneur je m’y perds…
Ah !… mes deux coussinets sont-ils mis de travers ?…
Mon Dieu non ! que serait-ce ? en vain je m’évertue
Le prince Bajazet avait donc la berlue !…
Pour ne pas voir le prix d’un minois si charmant…
Il n’en est pas touché… non… bien joli pourtant…
Mais quel est ce papier ?…

(Elle se baisse et ramasse un billet.)

Mais quel est ce papier ?…Quelle est cette écriture ?
Je ne la connais point…

(Elle lit.)

… Ô fatale lecture !
Le voilà découvert le secret plein d’horreur ;
Ce secret si caché qui me bouchait son cœur…
Ô traître Bajazet ! très traîtresse Atalide !
Amoureux enragés ! couple ingrat et perfide !!!



Scène 8

Acomat, Roxane

Roxane

Accourez grand visir ! partagez ma fureur ;
Apprenez un secret qui me glace d’horreur…

Non, tout ce que l’enfer produit de plus féroce
N’est que petite bière auprès du crime atroce
Que je vais vous conter, j’apprends par ce billet
Qu’Atalide accrochant le cœur de Bajazet
Partage avec ardeur sa tendresse coupable.

Acomat

Je n’en suis point surpris, Atalide est aimable
Elle a de jolis yeux, des charmes, du caquet,
Se fait aimer de tous comme de Bajazet ;
Elle met à parler une grâce touchante,
En tout ce qu’elle fait, Madame, elle est charmante,
Enfin elle me plaît, mais beaucoup quant à moi !…

Roxane

(Avec colère et jalousie.)

Tais-toi, toi, toi, toi, toi, toi, toi nommément toi !!!
Apprends que Bajazet a su toucher mon âme
Que je l’adore enfin !…

Acomat

Que je l’adore enfin !…C’est différent, Madame !
Que ne le disiez vous !…

Roxane

Que ne le disiez vous !…Sais-tu qu’en le charmant,
Ma rivale me souffle un époux un amant ?…
Que je veux Bajazet… qu’elle se croit plus belle
Que Roxane.

Acomat

Que Roxane.Vraiment ? Voyez la péronnelle
Comme ça lui va bien !

Roxane

Comme ça lui va bien !Ah ! n’ai-je pas raison !…
Ne vaux-je pas mieux qu’elle ?

Acomat

Ne vaux-je pas mieux qu’elle ?Eh ! sans comparaison !

Roxane

C’est un morceau friand avec sa face blême !…

Acomat

Il lui sied de montrer sa mine de carême !…

Roxane

Voyez comme mon teint relève mes appas !

Acomat

Madame, vous avez un teint de mardi-gras.

Roxane

Comme il a de l’esprit !… mais, visir, ma tournure ?…

Acomat

Charmante !… c’est un vrai chef-d’œuvre de nature…
Atalide d’abord marche comme un fagot…

Roxane

J’ai bien quelque embonpoint.

Acomat

J’ai bien quelque embonpoint.Madame, rien de trop !
Voulez-vous ressembler à la maigre Atalide…

Roxane

Eh ! point du tout, mon cher, mais regarde, décide.

Acomat

Le joli petit pied !… Sultane, Cendrillon
Ou je me trompe fort devait l’avoir plus long.

Roxane

Et ma taille, visir !

Acomat

Et ma taille, visir !Comme elle est élancée !
Finette !…

Roxane

Finette !…Dis-tu vrai ?

Acomat

Finette !… Dis-tu vrai ?Je vous dis ma pensée,
Ma petite parole…

Roxane

Ma petite parole…Ah ! c’est bien je te crois ;
Tu vois de Bajazet quel doit être le choix
Laquelle de nous deux penses-tu qu’il préfère ?…

Acomat

Ce sera vous, Madame !

Roxane

Ce sera vous, Madame !Eh ! mais, oui, je l’espère…
À propos, ces romans que tu m’avais promis
Où sont-ils ?

Acomat

Où sont-ils ?Ce matin, on me les a remis,
Je viens de recevoir, Madame, à votre adresse
De ces contes légers une très lourde caisse !

Roxane

Cher visir, de ce pas je veux les aller voir
Ils pourront me calmer et nourrir mon espoir.

(Acomat lui donne la main pour sortir.)



ACTE II


Scène 1

Bajazet (seul)

C’est ici, mon garçon, qu’il te faut réfléchir !
Et de ton embarras t’efforcer de sortir…
Ce n’en serait pas un pour un homme ordinaire ;
Qui sait bientôt trouver la fin de son affaire ;
Mais je ne puis sitôt brusquer le dénouement,
Les combats dans le cœur, prouvent le sentiment,
Commençons. À l’amour sachons tenir la bride
Au grand galop sans quoi j’irai voir Atalide ;
Et contre mes transports, contre ma passion
Laissons un peu parler la noble ambition…
Voilà donc, d’un côté, les traits de la maîtresse,
De l’autre la bouteille et son heureuse ivresse,
Si je suis le grand Turc Dieu sait le joli train
Où du beau Bajazet va rouler le destin ;

Les plaisirs à sa voix vont en foule se rendre,
Il n’a qu’à se baisser chaque jour pour en prendre,
Mais mon gosier surtout avec ardeur promet
De faire un fier accroc aux lois de Mahomet.
À tire Larigot, comme un nouveau Grégoire.
Du matin jusqu’au soir je fais serment de boire,
Et du meilleur j’entends… sans peine on le conçoit.
Voilà ce que mes yeux trouvent du côté droit…
Mais à gauche, j’entends chanter à ma maîtresse :
Il n’est point de plaisir, de bonheur sans caresse
La meilleure liqueur et le vin le plus fin
Sans le sucre d’amour ne font que chicotin…
Ah ! quels cruels combats ! Déplorable misère !…
Mon cœur et mon gosier en moi se font la guerre,
Et maîtresse et bouteille, et tendresse et bon vin,
Ensemble, tour à tour, se battent dans mon sein :
Dans ce bel embarras, lorsque je m’envisage,
L’âne entre deux boisseaux est ma parfaite image ;
Comment donc m’en sortir !… mettons la main au cœur
Comme il bat !… ah ! bouteille à ton air enchanteur…

(Il se tourne à gauche.)

… Mais tes coups redoublés vont crever ma poitrine !…
Tu l’emportes enfin, ô charmante cousine
C’en est fait.


Scène 2

Bajazet, Atalide

Bajazet

C’en est fait.Accourez, aimable et doux objet !
Savez-vous aujourd’hui ce que fait Bajazet ?

Atalide

Quand vous me l’aurez dit, je le saurai peut-être
Faut-il rire ou pleurer, faites-le-moi connaître.

Bajazet

Madame, écoutez-moi, je vous laisse le choix
Et mon destin encor dépend de votre voix ;
À Roxane, Amurat prêt à fuir la lumière
A fait signifier sa volonté dernière.
En place d’Ibrahim je dois être sultan ;
Mais Roxane en ses mains garde le testament,
Et pour moi se prenant d’un amour ridicule,
Si je ne brûle pas pour elle, elle le brûle…
Fidèle à vos appas j’ai voulu refuser,
Elle me donne encor du temps pour y penser…
Mais comme l’on n’a plus ce qu’on s’est laissé prendre
Mon cœur est tout à vous il ne peut plus se rendre.

Atalide

Ô tendre souvenir de mes tendres secrets !
Étoile de mes vœux ! de mes soupirs discrets !
Doux soleil de ma vie ! Arc-en-ciel de mon âme
Miroir étincelant qui réfléchit ma flamme !

Qu’à ce trait généreux je connais en ce jour
Dans un parfait amant, le plus parfait amour !
Mais, c’est assez, Seigneur, pour une infortunée
Suivre sa passion contre sa destinée…
Il en coûterait trop pour vouloir m’épargner :
Il faut me planter là, mon cousin, pour régner.

Bajazet

Vous planter là, Madame, ah c’est me faire injure !…

Atalide

Eh ! seigneur, croyez-vous ma tendresse assez dure
Pour ne me vouloir pas aussi sacrifier.
Un amour sans tourment, ce serait trop grossier…
Ce n’est pas que le sort d’une triste fortune
Quand vous le partagez ait rien qui m’importune
Ah ! cousin, croyez-moi, si nous étions encor
À ces temps trop heureux de l’ancien âge d’or
Où le lait en ruisseau coulait dans les prairies,
Où les grives tombaient au bec toutes rôties,
Où les champs présentaient des biscuits pour moissons
Où les ondes, tout frits nous donnaient les poissons,
Que j’eusse aimé vous voir près de moi sous un hêtre
Quitter la royauté, pour un repas champêtre,
Soupirant nuit et jour, filer l’amour parfait,
Et vous accompagnant du tendre flageolet
Vous même roucouler quelque douce romance ;
Ou danser avec moi l’aimable contredanse ;
Je te dirais alors : que sert d’être empereur ?
Ah ! n’avons nous pas tout, quand nous avons un cœur ?…
Si j’avais seulement la lampe merveilleuse,

Tu verrais de t’aimer ton amante orgueilleuse
Te cachant loin des yeux des profanes humains
Chaque jour te verser l’amour à pleines mains,
Pour un trône quitté, te régalant sans cesse ;
Des vins et de l’amour réunissant l’ivresse,
Mes soins sauraient remplir ta bouche de douceur ;
Sorbets, glaces, café, sucre, bonbons, liqueurs…

Bajazet

Ah ! que dis-tu, mon rat, femme aimable et sensible !…

Atalide

Oui mon chat !… mais du sort la rigueur inflexible
Si votre frère vient à tortiller de l’œil
Sans qu’à Roxane, hélas ! vous fassiez plus d’accueil
Votre legs est flambé !… la chose est évidente !…
Mais croyez-vous qu’encor Roxane mécontente,
Par vous mystifiée en veuille rester là ?…
Il lui reste Ibrahim… elle l’épousera,
Et Dieu sait contre nous ce qu’elle saura faire !
Moi-même sans le sou, peut-être à la misère,
D’une vieille il faudra tourniller le chignon
Devenir de princesse, une simple fanchon…
Les romans bien plutôt nous offrent le contraire ;
Le mien ne peut avoir une fin si vulgaire.

Bajazet

Que vous m’attendrissez !… mais si je vous suis cher
Tirez-moi s’il vous plaît votre discours au clair
Vous êtes je le sais passablement jalouse
Que deviendriez vous si Roxane m’épouse ?

Atalide

Je ne demande point ce que je deviendrai…
Je passerai le temps du mieux que je pourrai ;
Je deviendrai dans peu morte ou peut-être folle,
Mais si quelque pensée en ceci me console,
C’est de voir qu’adorant mes ordres absolus,
Vous aurez fait, seigneur, ce que j’aurai voulu.

Bajazet

Qui ?… moi… j’épouserais cette grosse figure,
Vrai type de poupard ou de caricature ?…

Atalide

Pourquoi médire d’elle, ô mon petit cousin !
Il ne se faut jamais moquer de son prochain ;
Je sais qu’elle a les yeux, la voix d’une harangère,
Et qu’elle est gracieuse ainsi qu’une mégère ;
Qu’elle a l’air dégagé, leste, comme une tour,
Et la taille avec ça faite comme un tambour ;
Je sais bien qu’elle prend du tabac comme un suisse,
Que son teint est toujours rouge comme écrevisse…
Au lieu qu’on voit en moi cette aimable pâleur
Qui marque des amours la charmante langueur…
Mais votre cœur par là me rendra mieux les armes…
Quand vous comparerez ses appas et ses charmes…
D’ailleurs le sacrifice en sera bien plus beau,
Faut-il que seule enfin, je souffre dans ma peau !…

Bajazet

Non, vous ne verrez point cette union cruelle…
Plus vous me commandez de vous être infidèle,

Madame, et plus je vois combien vous méritez
De ne point obtenir ce que vous souhaitez…
Ainsi donc mes serments s’en iraient en fumée !

Atalide

Non pas ! Je prétends bien toujours seule être aimée,
Et je ne vous dis pas, Seigneur, de me trahir ;
Point du tout… il ne faut seulement que mentir.
Amusez-la, cousin, d’un bon petit mensonge,
Tant qu’enfin vous meniez l’ânesse dans la longe.
Dès qu’une bonne fois vous serez empereur
Vous lui direz alors : Madame, serviteur !
Je vous casse et je mets mon Atalide en place…
Quand on ment pour l’amour on trouve toujours grâce,
Faites-la moi tomber vite dans le panneau.

Bajazet

Je vous entends enfin… non, non, ce n’est pas beau !
Je ne pourrai jamais faire cette bassesse…
J’ai plus de sentiment, plus de délicatesse…
À Roxane je vais le dire de ce pas,
Et je vous quitte…

Atalide

Et je vous quitte…Et moi je ne vous quitte pas.
Jusque dans son boudoir je m’en vais te conduire
Me tuer à ses yeux.

Bajazet (à part)

Me tuer à ses yeux.Ô Ciel ! qu’elle me scie !

Atalide

Que je suis malheureuse !… Ô destin trop affreux !

Un amant ne veut pas faire ce que je veux…
Aveugle à mes discours, il est sourd à mes larmes,
Tandis que pour attraits n’ayant que peu de charmes,
Une femme jadis obligea son amant
De rester douze mois sans parler un instant !
Et moi…

Bajazet

Et moi…Qu’on me rencontre une seule maîtresse
Qui voulut à ce prix s’acquérir ma tendresse ;
Oui, pour avoir menti, le pauvre Bajazet,
Madame, en son enfance eut trop souvent le fouet.
J’en ai pris trop d’horreur pour toute menterie ;
C’est comme je vous dis une affaire finie.
Adieu !



Scène 3

Atalide (seule)

Adieu !Que faites-vous ?… conte-moi ton dessein…
Faut-il rire ou pleurer ?… c’est toujours mon refrain…

(Voyant qu’elle est seule.)

Il est parti !… cruel !… quel aimable jeune homme !
Il n’est pas son pareil de Paris jusqu’à Rome !
Qu’il séduit ma raison ! j’ai voulu l’éprouver,
Que d’un noble transport il vient de se sauver !
Que l’innocence en lui paraît sans artifice !
Quelle fidélité !… quelle horreur pour le vice !
De quel enthousiasme il charme mon esprit !
Relisons son billet, cet adorable écrit…

Je ne le trouve pas ! oh ! que me voilà sotte…
Quoi donc ? l’aurais-je pris pour une papillote ?
Mais non, je n’ai pas fait ma toilette aujourd’hui…
Oh ! comment de mon sein se serait-il enfui !
Aussi je suis toujours dans un trouble terrible ;
A-t-on la tête à soi quand on est si sensible.

(Roxane entre.)



Scène 4

Atalide, Roxane

Roxane

Retirez-vous !

Atalide

Retirez-vous !Madame, excusez l’embarras…

Roxane

Retirez-vous… non, non, ne vous retirez pas,
Madame, j’ai reçu des lettres de l’armée ;
De tout ce qui s’y passe êtes-vous informée ?

Atalide

On m’a dit que du camp un courrier est venu !
Le reste est un secret qui ne m’est pas connu.

Roxane

Mais vous devez savoir que le sultan expire,
Que son frère Ibrahim lui succède à l’Empire.

Atalide

Je croyais que c’était, Madame, Bajazet…

Roxane

De quoi vous mêlez-vous. Madame, s’il vous plaît ?…

Atalide

Enfin, c’est mon cousin, on nous nourrit ensemble,
Je peux bien de son sort m’informer, ce me semble.

Roxane

Eh ! bien j’en aurai soin.

Atalide

Eh ! bien j’en aurai soinJe l’avais bien pensé.
Je sais que vous avez le cœur si bien placé !

(À part.)

La mauvaise guenon !

Roxane (à part)

La mauvaise guenon !Voyez la bonne pièce !…
On dirait que ces mots cachent quelque finesse,
Je te vais attraper !…

(Haut.)

Un nouveau testament
Contredit le premier, mais moi décidément
Je trompe d’Amurat la volonté bizarre.

Atalide

Sultane, vous montrez un courage bien rare !

Roxane

Oui, je le brûlerai pour que votre cousin…

Atalide (vivement)

Soit empereur ! Madame, ah ! le noble dessein,
Qu’il est digne en effet d’une âme généreuse !

Roxane

Je vous trouve, ma mie, aujourd’hui bien parleuse !

Atalide

Madame, qui pourrait malgré tous ses efforts,
Voyant ce que je vois, retenir ses transports !…
Qu’en effet Bajazet est bien fait pour un trône !
Qu’il aura bonne grâce avec une couronne !

Roxane (impatientée)

Ô langue de serpent !… Quand vous aurez fini !…

Atalide

Madame je me tais.

Roxane

Madame je me tais.Mahomet sois béni !

Atalide

(À part.)

Qu’elle a mauvaise grâce.

Roxane

Qu’elle a mauvaise grâce.Eh bien !

Atalide

Qu’elle a mauvaise grâce. Eh bien !Je vous écoute.

(À part.)

Quelle voix de Rogome ! elle a pompé la goutte.
C’est sûr.

Roxane

C’est sûr.Vous sentez bien, après ce que j’ai fait
Que je ne puis avoir laissé là mon projet ;
J’aime votre cousin, il m’aime à la folie…

Atalide

Vous déploriez pourtant sa froideur inouïe…

Roxane

Oui, mais en cet instant, par les plus doux aveux,
Il vient de rendre enfin son cœur à mes beaux yeux.

(À part.)

Tu la gobes ; c’est bon.

Atalide

Tu la gobes ; c’est bon.Est-il bien vrai Madame ?

Roxane

Croyez si vous le voulez.

Atalide

Croyez si vous le voulez.Là… foi d’honnête femme ?

Roxane

En pouvez-vous douter ?

Atalide (avec dépit)

En pouvez-vous douter ?Que les hommes sont faux !
Le parjure !… Osez-vous écouter ses propos ?
C’est un enfant, Madame, un fade petit maître
Qui fait le joli cœur, ou voudrait le paraître,
Et qui ne peut sentir le moindre sentiment.
C’est un pauvre cousin, mais un plus pauvre amant !

Dans un temps il voulut me conter des fleurettes,
Mais mon cœur délicat l’envoyait aux soubrettes ;
Même s’il faut ici vous parler clair et net,
Je crois qu’il a souvent offensé Mahomet,
Car j’ai souvent senti de sa bouche amoureuse,
S’exhaler en hoquets son haleine vineuse !

Roxane

Tais-toi, langue d’aspic ! quand tu l’as cru constant,
Dis… tenais-tu sur lui ce langage insultant ?…
Vous vous aimez tous deux, j’en ai le témoignage…
Vois ce billet… j’étouffe et suffoque de rage…

(Elle s’évanouit.)

Atalide

Ciel ! nous sommes trahis ! ô billet malheureux !
En te perdant, hélas ! tu nous perds tous les deux !
Pleure, pleure à présent, malheureuse Atalide !…

(Elle s’évanouit.)

Roxane (regardant du coin de l’œil)

(À part.)

Sauvons ce bon billet des mains de la perfide,
Il pourra me servir contre mon vil ingrat.

(Elle retombe.)

Atalide

Je n’en puis plus…

Roxane

Je n’en puis plus…Je meurs…

Atalide

Je n’en puis plus… Je meurs…Ah ! Comme mon cœur bat !

Roxane (reprenant connaissance)

Quand on se trouve mal, quelle excellente chose
De porter avec soi toujours du sel de rose !

Atalide

Par pitié, laissez-moi renifler ce flacon,
Car ce matin du mien j’ai cassé le bouchon.

Roxane

Tiens… prends… il n’est pas temps qu’ici ta vie expire…

Atalide

Parlez si vous voulez, je n’ai rien à vous dire.

Roxane

Ah ! tu restes muette après la trahison !…
Regardez-moi ce teint couleur de sang d’oignon,
Pour m’oser disputer un cœur tendre et novice !…
Te crois-tu le nez fait pour être impératrice ?…

Atalide

Vous avez beau crier, puisque de mon amant
Le cœur me reste encor, brûlez le testament.
Épousez Ibrahim ! bien loin que ça me pique,
Avec mon Bajazet je vous ferai la nique…
Demandez-moi, grands Dieux, où se niche l’amour !
Oui, oui, c’était pour vous que se chauffait le four !
Allez, quoiqu’on ne soit qu’une pauvre princesse.
On redoute fort peu reine de votre espèce…
Oui, oui, je l’aime, il m’aime et nous nous adorons,
Et nous nous chérirons tant que nous le pourrons…

Roxane

Comment ! sur mon sopha me dire des injures,
C’est trop fort !… Eh ! bien, oui, vous êtes deux parjures.
Je sais que ton cousin, ton ingrat de cousin ;
Malgré tous mes appas veut refuser ma main,
Mais il n’est pas au bout : puisque l’offre d’un trône
Ne peut le faire enfin pencher vers ma personne,
De Roxane au sérail tous adorent la loi,
Je prétends l’épouser malgré lui, malgré toi.

Atalide

Oui comptez là-dessus ! attendez-le sous l’orme !
Avant qu’il ait commis cette sottise énorme,
Il pourra s’écouler bien de l’eau sous le pont !
C’est moi qui vous le dis et qui vous en réponds !
Adieu.

Roxane

Adieu.C’est bon, c’est bon, fais-moi bien la grimace
Tu me paieras bientôt un tel excès d’audace !

(Aux gardes.)

Qu’on me fasse à l’instant arriver Bajazet…

(À part.)

Sur la gorge il lui faut mettre le pistolet.



Scène 5

Roxane, Bajazet

Roxane

Je ne vous ferai point de reproches frivoles.
Quoique je ne sois point avare de paroles.
Depuis que le grand Turc est absent, vous savez
Comme je vous nourris et comme vous vivez ;
Vous savez les mets fins qui chargent votre table,
Vous savez que pour vous Roxane favorable
Osa même braver le décret souverain,
Qui pour un gosier Turc a supprimé le vin.
Avec de si doux soins je n’ai pas su vous plaire !
Je n’en murmure point, quoique à ne vous rien taire
Je n’eusse pas besoin de tous ces grands bienfaits :
À des yeux connaisseurs suffisaient mes attraits.
Mais je m’étonne enfin que pour reconnaissance,
Pour prix de tant de soins qui pansaient votre panse,
D’un assez mince objet ici comme un vrai sot
Vous soyez amoureux, et sans m’en dire un mot !

Bajazet

Qui, moi Madame !

Roxane

Qui, moi Madame !Oui, toi… Voudrais-tu point encore
Me nier un mépris que tu crois que j’ignore ?
Me pousser quelque bourde en faisant l’innocent ?
Abuser la candeur de mon tendre penchant ?

En me dissimulant d’un silence perfide
Le sot amour qu’a su t’inspirer Atalide ?…

Bajazet

Atalide… Madame, ô ciel qui vous a dit…

Roxane

Tiens, sais-tu lire au moins ce que ta main écrit ?…

Bajazet

Mais oui, je ne suis pas un âne de nature
Et je sais, s’il vous plaît, lire mon écriture…
En ce billet, Madame, est ma confession,
Atalide toujours m’aime et de passion,
Et moi je la payais d’une amour mutuelle.
Ce n’est pas que pourtant je la trouve aussi belle
Que vous…

Roxane

Que vous…Me dis-tu vrai ?… Si tu savais, mon choux !
Que tu serais heureux en étant mon époux !…
Atalide, crois-moi, n’est qu’une minaudière.
Qui n’aime que sa peau dont on la voit si fière ;
Mais elle est maigre et pâle… Ah ! le friand morceau
Pour porter la couronne et le royal manteau !
Toujours sentant la fièvre, et, par-dessus, maussade !
Tu ne serais jamais que son garde malade.
Regarde-moi mon cœur : que ce visage rond
Près de toi sur un trône aura bonne façon !…
Par mille petits soins tu verras que je t’aime ;
Chaque soir à souper je te coiffe moi-même ;

En batiste, je veux te broder un jabot,
Je te tricoterai des gilets de tricot ;
Cela te touchera bientôt, je le parie,
Tu m’aimeras, mon choux, jusques à la folie…
Allons, oublions tout, je te vais pardonner,
Avec moi, n’est-ce pas tu consens à régner ?…

Bajazet

Mais, Madame, Atalide ?…

Roxane

Mais, Madame, Atalide ?…Encor cette Atalide !…
Parle… Veux-tu régner mon aimable perfide ?
Une fois ?…

Bajazet

Une fois ?…Non !…

Roxane

Une fois ?… Non !…Deux fois ?

Bajazet

Une fois ?… Non !… Deux fois ?Eh non !

Roxane

Une fois ?… Non !… Deux fois ? Eh non !Eh bien : trois fois ?

Bajazet

Non !… encore un coup non !!!

Roxane

Non !… encore un coup non !!!Ah ! tu hausses la voix ?
Eh ! bien pour cette fois ce sera la dernière.

Il faut tous de ce pas venir chez le notaire
Signer notre contrat au gré de mon désir,
Puis unir, d’un second, Atalide au visir ;
Sinon dès aujourd’hui n’écoutant que ma rage
À l’hôpital des fous je te fais mettre en cage,
Et cela sur le champ, sans forme de procès.

Bajazet

Je serais bien plus fou si je vous épousais !…
Si vous voulez ce prix de mon obéissance,
C’est trop cher, et je vous tire ma révérence.

Roxane (furieuse)

Ah ! ce n’est pas ainsi que tu pourras sortir…
Holà gardes, à moi ! qu’on vienne le saisir
Et que sans plus tarder on l’entraîne, on le lie
Par ordre du sultan et pour toute sa vie !
À l’hôpital des fous qu’on l’enferme soudain !
Et surtout je défends qu’on lui donne du vin !

(On entraîne Bajazet.)



Scène 6

Roxane, Atalide

Roxane

(À part.)

Mais qui vient me troubler ?… C’est vous belle mignonne,
Eh bien ! Vous me traitiez tantôt à la dragonne,
On mène votre amant à l’hôpital des fous…

Atalide

(À part.)

Ah ! ma pauvre Atalide, il te faut filer doux !…

(Haut.)

Madame, c’est le fait d’une âme trop commune
De vouloir dans le cœur nourrir de la rancune,
Surtout lorsqu’abjurant un discours assez vain
Votre esclave, à vos yeux, met de l’eau dans son vin.
Ah ! par ces yeux si beaux, qui regardent mes larmes,
Ah ! par tous vos appas, vos attraits et vos charmes,
Madame, écoutez-moi, pardonnez à l’amour
L’artifice innocent de mon cœur sans détour !
Ne l’excusez-vous pas ? Vous êtes si sensible !…
La reine de Doline était-elle inflexible
Quand, malgré son amour pour le prince Titi,
Elle voulut le rendre à la belle Mimi ?…

Roxane

Ah ! sans doute à présent je suis délicieuse,
On a besoin de moi !… belle capricieuse,
Larmoyez, pleurnichez et désespérez-vous,
Comme si vous chantiez ! Entendez-vous, mon choux !

Atalide

Ô vrai cœur de rocher ! barbare Impératrice !
De mon amour, pour toi, je fais le sacrifice :
Épouse mon amant, je le cède à tes vœux !
Que je sois malheureuse et Bajazet heureux !

Roxane (durement)

Madame il est trop tard.

(Acomat paraît.)



Scène 7

Roxane, Atalide, Acomat

Roxane

Madame il est trop tard.C’est vous visir ?

Acomat

Madame il est trop tard. C’est vous visir ?Madame,
Vous voyez Acomat l’étonnement dans l’âme…
Hélas ! vos beaux projets ont fait naufrage au port,
Mahomet vous en veut : le sultan n’est pas mort !
Il arrive ce soir.

Roxane

Il arrive ce soir.Adieu mon mariage…

Atalide

Son mari n’est pas mort, voyez comme elle enrage !

Roxane (éperdue)

Atalide… visir… je ne sais où j’en suis…
Quel coup de foudre, ô ciel !

Acomat

Quel coup de foudre, ô ciel !Ah ! vos amours sont cuits ;
Mais il vous en cuira.

Atalide

Mais il vous en cuira.Bonne petite femme !…
Quand son mari revient qu’elle a de joie en l’âme !

Roxane

Ô ma chère Atalide ! ô mon cher Acomat,
Donnez-moi vos conseils dans ce funeste état…

Atalide

Madame, il est trop tard.

Roxane

Madame, il est trop tard.Tous deux veulent se taire.
Visir, aidez-moi donc.

Acomat

Visir, aidez-moi donc.Ma foi que faut-il faire ?
Le sultan va savoir que j’ai suivi vos plans.
Je suis dans de beaux draps !

Atalide

Je suis dans de beaux draps !Battez-vous bien les flancs
Pour trouver un moyen de vous tirer d’affaire…
Faut-il que je vous donne un conseil salutaire ?

Roxane

Ah ! parle, c’est…

Atalide

Ah ! parle, c’est…De faire ainsi que vous voudrez.

Roxane

Ô vrai cœur de rocher.

Atalide

O vrai cœur de rocher.Chacun son tour ; tenez ;

Je suis bonne pourtant ; écoutez-moi, Roxane ;
Si vous voulez rester dans la pourpre ottomane,
Courez, et sans retard, délivrez Bajazet,
Il est bon et d’ailleurs je suis son tendre objet,
Aisément j’obtiendrai que pour vous il s’apaise,
Et qu’à votre sultan sur le tout il se taise.

Roxane

Ah ! vous êtes ici mon ange protecteur,
Oui, je vais accomplir l’ordre de votre cœur.

Atalide

Ah ! sans doute à présent je suis délicieuse.
On a besoin de moi !… mais courez donc, causeuse !
Vite, dépêchez-vous… le temps presse, allez donc !…

(La sultane sort avec Acomat.)



Scène 8

Atalide (seule)

Comme je fais marcher cette grosse don-don !
Livrons-nous aux transports de mon âme ravie !
Le beau temps vient, dit-on, toujours après la pluie !
Après avoir si bien essuyé dans ce jour
Les coups de la fortune et les tourments d’amour,
Je touche presque au port ! quelle belle aventure !
Mon roman vient de prendre une fière tournure !
Abaissez votre orgueil, princesse Rosina,
Vous Mathilda, Laura, vous, belle Celina !
Que les amants futurs en lisant mon histoire,

Au-dessus de vos noms vont mettre ma mémoire !
Ce soir vient Amurat, j’aurai mon Bajazet.



Scène 9

Atalide, Acomat

Acomat

Ô de pleurs et de cris déplorable sujet !
Ah ! vous voilà, c’est vous que je cherchais, princesse…

Atalide

Quel est donc le chagrin qui cause ta tristesse,
Visir ?

Acomat

Visir ?Puis-je espérer que sans vous trouver mal
Vous prêterez l’oreille à ce récit fatal ?…
Car quand je parle enfin j’aime assez qu’on m’écoute.

Atalide

Parle.

Acomat

Parle.En sortant d’ici nous avons pris la route
De l’hôpital des fous ; enfin nous arrivons.
Nous frappons à la porte, on ouvre, nous entrons.
Après mille propos que je ne puis vous dire,
On dit que Bajazet était dans le délire,
Et qu’enfin votre amant soupirant comme un veau,

Sur le ventre couché rampait sur le carreau…
Nous le voyons bientôt… Ciel ! il était mort ivre !…

Atalide

Ah !

Acomat

Ah !Si vous n’écoutez je ne puis pas poursuivre.

Atalide

Je t’entends.

Acomat

Je t’entends.La sultane avait bien ordonné
Qu’aucun verre de vin ne lui serait donné.
Pour charmer sa douleur, par un trait de génie
Alors il demanda…

Atalide

Alors il demanda…Quoi donc ?

Acomat

Alors il demanda… Quoi donc ?De l’eau-de-vie !

Atalide

Ah ! quel excès d’amour ; quel tendre dévouement !

Acomat

Là-dessus l’on n’avait aucun commandement.
On servit Bajazet… Il lampe, lampe, lampe,
Tant qu’enfin de ses jours il éteignit la lampe !
Madame, je l’ai vu : sa mâchoire craquait.
Et son âme s’enfuit dans un dernier hoquet !…

Atalide

Ah !

Acomat

Ah !Ce n’est pas fini…

Atalide

Ah ! Ce n’est pas fini…Que peux-tu dire encore,
Après que j’ai perdu cet objet que j’adore ?

Acomat

Après ce coup…

Atalide

Après ce coup…Hélas !

Acomat

Après ce coup… Hélas !Mais écoutez-moi donc !…
J’aurais bien fait mon vers sans exclamation !
Après ce coup fatal, de la reine enragée,
La tête au même instant s’est aussi dérangée…
Elle court, je la suis, elle échappe à ma main
Et se jette à la mer du haut du pont Euxin !
Vous pouvez à présent faire vos doléances,
Mais moi je sais trop bien plier aux circonstances ;
Voyant que tour à tour chacun se tue ici,
Pour vouloir refuser de me tuer aussi ;
La mort de votre amant pour moi seul a des charmes,
Et je vais dans le vin submerger mes alarmes…

(Il sort.)


Scène 10 et dernière

Atalide (seule)

Me voilà bien lotie !… inexplicable sort !…
Je n’avais qu’un cousin, qu’un amant, il est mort !…

(Sanglotant)

Ah ! oui… que je suis fraîche ! ô pauvre infortunée !…
L’innocence, grands dieux ! est ainsi condamnée !
Où trouver des mouchoirs pour essuyer mes pleurs ?…
Montagnes, fendez-vous aux cris de mes douleurs !…
L’amour est dans la vie, hélas ! une autre vie :
Quand je n’ai plus d’amant la mienne est donc finie !
N-i ni, c’est fini… vous pouvez m’enterrer,
Je suis morte et le jour cesse de m’éclairer…