Mozilla.svg

Bakounine/Œuvres/TomeII31

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Œuvres, Texte établi par James GuillaumeP.-V. Stock (Bibliothèque sociologique, N° 38)Tome II (p. 3-9).

AVANT-PROPOS


Au commencement de 1870, le jeune révolutionnaire russe Netchaïef, réfugié en Suisse, était recherché par la police helvétique : le gouvernement du tsar, qui le poursuivait comme assassin et faussaire, réclamait son extradition. Bakounine m’envoya de Locarno, à ce sujet, un article qui parut dans le Progrès (du Locle) du 19 février 1870, et que je reproduis ici :

« Il paraît que toutes les polices de l’Europe se sont mises maintenant au service du gouvernement russe. Des recherches très actives se poursuivent, dit-on, en Allemagne, en Suisse, en France, et même en Angleterre. Qui cherche-t-on ? Sont-ce des conspirateurs politiques ? Non, sans doute ; ce serait par trop maladroit, car, excepté les gouvernements de l’Allemagne, qui n’ont jamais cessé de rendre ostensiblement des services de gendarmes au tsar de Russie, tous les autres gouvernements de l’Europe se garderaient bien de se compromettre à ce point devant leur public. Aussi le gouvernement russe, assuré de leur bonne volonté, mais comprenant les difficultés de leur position, leur a suggéré un moyen tout simple de lui rendre honorablement le service qu’il réclame d’eux.

« Il ne s’agit pas, — déclare-t-on — de la poursuite et de l’extradition de Polonais ou de Russes coupables de crimes politiques, oh que non ! Il ne s’agit que de simples assassins et faussaires. — Mais qui sont ces assassins, ces faussaires ? Naturellement, tous ceux qui, plus que les autres, ont eu le malheur de déplaire au gouvernement russe, et qui ont eu, en même temps, le bonheur d’échapper à ses recherches paternelles. Ils ne sont ni assassins, ni faussaires, le gouvernement russe le sait mieux que personne et les gouvernements des autres pays le savent aussi bien que lui. Mais l’apparence est sauvée et le service est rendu.

« C’est ainsi qu’il y a six ou sept mois, à peu près, le gouvernement wurtembergeois a livré aux autorités russes un jeune homme qui étudiait à l’université de Tubingue, sur la simple demande du cabinet de Saint-Pétersbourg. C’est ainsi qu’on vient d’arrêter à Vienne un autre jeune Russe, étudiant à l’université de cette ville, et, s’il n’est pas déjà livré aux autorités moscovites, il ne manquera pas de l’être bientôt.

« Et remarquez que c’est un ministère libéral, patriotique et ultra-allemand[1] qui rend au gouvernement russe ce service. Le gouvernement de Prusse, lui, on le sait, a toujours été le fournisseur de son voisin et ami, l’ours de Saint-Pétersbourg. Il ne lui a jamais refusé les victimes, et, pour peu que le féroce quadrupède eût montré quelque goût pour la chair des libres Allemands, il lui en aurait sans doute livré quelques douzaines avec beaucoup de plaisir.

« Il ne faut pas s’en étonner. L’Allemagne a été de tous temps la vraie patrie du culte de l’autorité quand même, le pays classique de la bureaucratie, de la police et des trahisons gouvernementales ; celui de la servitude à demi volontaire et embellie par des chansons, des discours et des rêves. L’idéal de tous les gouvernements allemands trône à Saint-Pétersbourg.

« Ce dont il faut s’étonner davantage, c’est que la République suisse elle-même se prête aujourd’hui aux exigences de la police russe. Nous avons vu, il y a quelques mois, la scandaleuse affaire de la princesse Obolensky[2]. Il a suffi au gouvernement de Saint-Pétersbourg d’exprimer son désir, pour que les autorités fédérales s’empressassent d’ordonner, et les autorités cantonales d’exécuter, la violation la plus révoltante, la plus cruelle du droit sacré d’une mère, et cela sans aucun jugement, et sans se donner même la peine d’observer aucune de ces formes juridiques qui, dans les pays libres, sont considérées comme les garanties nécessaires de la justice et de la liberté des citoyens, et avec un luxe de brutalité qui pourrait faire envie à la police russe elle-même.

« À cette heure, continuant le même service de complaisance envers le gouvernement de Saint-Pétersbourg, les autorités libérales et démocratiques de la Suisse pourchassent, dit-on, avec le même zèle qui leur a fait brutaliser la princesse Obolensky et expulser l’illustre Mazzini, les « brigands » polonais et russes qui leur sont signalés comme tels par leur puissant ami de Saint-Pétersbourg. La police de Genève a fait dernièrement une visite domiciliaire chez M. Louis Bulewski, émigré, l’un des chefs de la démocratie polonaise, ami de Mazzini, et sans conteste l’un des hommes les plus honorables et les plus honorés de l’émigration, sous le prétexte de chercher chez lui des billets russes falsifiés. Mais ce qu’elle cherche surtout avec un acharnement persistant, et toujours pour complaire au grand maître de Saint-Pétersbourg, c’est un certain Netchaïef, à ce qu’il paraît le chef de tous ces « brigands » en Pologne et en Russie.

« Ce M. Netchaïef — être réel ou non — nous apparaît comme une sorte de mythe monstrueux. Voilà un mois à peu près que tous les journaux de l’Europe en sont pleins. À en croire les feuilles de Saint-Pétersbourg et de Moscou, il était le chef de la conspiration formidable que l’on vient de découvrir en Russie, et qui, paraît-il, ne laisse pas d’intéresser et d’inquiéter beaucoup le gouvernement du tsar. On l’avait dit mort, — pas le tsar, mais ce M. Netchaïef, — maintenant le voilà ressuscité. Il doit l’être puisqu’on le cherche, à moins que le gouvernement russe ne poursuive une autre personne sous le nom fantastique de Netchaïef. Mais supposons Netchaïef vivant en chair et en os, c’est un conspirateur, donc ce n’est ni un brigand ni un voleur ; son crime — s’il est criminel — est celui d’un homme politique. Pourquoi donc le faire rechercher à titre d’assassin et de voleur ? — Mais il a assassiné, dit-on. — Qui le dit ? — Le gouvernement russe. — Mais ne faut-il pas être bien naïf vraiment pour ajouter foi à ce que dit le gouvernement russe, ou bien pervers pour se donner l’air d’y ajouter foi ?

« Mais, de cette manière, le gouvernement russe n’aurait qu’à désigner aux gouvernements libéraux de l’Europe tel émigré polonais ou russe comme un assassin, un faussaire ou un voleur, pour se le faire livrer ! Ce serait trop commode, vraiment, et trop dangereux surtout, parce que ce serait le meilleur moyen d’appliquer à toute l’Europe libérale et civilisée le système barbare du gouvernement moscovite, qui ne s’est jamais arrêté ni devant les calomnies ni devant le mensonge. »


En mars, Bakounine vint de Locarno à Genève, pour s’y occuper, avec son vieil ami Ogaref, d’une organisation nouvelle de la propagande révolutionnaire russe, et de la réapparition du journal le Kolokol (Alexandre Herzen venait de mourir). Ce fut pendant ce court séjour à Genève qu’il écrivit, pour essayer de soulever l’opinion publique en Suisse contre les manœuvres policières et gouvernementales, une brochure dans laquelle il reproduisait, avec plus de développement, les idées exprimées dans l’article qu’on vient de lire. Dans cet article, il avait parlé de « l’ours de Saint-Pétersbourg » : il intitula sa brochure Les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Pétersbourg, et ce fut dans la bouche d’un citoyen suisse qu’il imagina de placer ses doléances et ses revendications, au moyen de ce sous-titre : Complainte patriotique d’un Suisse humilié et désespéré.

Lorsqu’il reprit le chemin de Locarno, le 18 avril, il s’arrêta chez moi à Neuchâtel, et me remit son manuscrit, en me demandant de le faire imprimer à mille exemplaires, si je me souviens bien[3] ; en même temps, il me donna toute liberté de le retoucher et de l’abréger : Bakounine, qui n’avait aucun amour-propre d’auteur, disait de lui-même que « le talent d’architecte en littérature lui faisait complètement défaut », et que, lorsqu’il avait « bâti la maison », il fallait qu’un ami lui rendît le service « d’y disposer les fenêtres et les portes » (lettre à Herzen, 28 octobre 1869).

La brochure parut en mai. Une lettre de Bakounine « aux amis de Genève », imprimée dans la Correspondance qu’a publiée Michel Dragomanof, sans autre date que celle-ci : « Jeudi, 1870, Berne » (elle est, comme son contenu le montre, du 26 mai 1870), et une lettre à Ogaref, écrite de Locarno le 30 mai, racontent les efforts faits par l’auteur pour exercer une pression sur le Conseil fédéral suisse, par l’intermédiaire de ses amis Adolf Reichel, Emil Vogt, Gustav Vogt, et surtout Adolf Vogt, auquel il recommande d’envoyer « une vingtaine d’exemplaires de ses Ours », et qui « se charge de les distribuer aux personnalités influentes ». Bakounine indique en même temps les mesures à prendre pour la propagation rapide de la brochure en Suisse[4], et donne une liste de libraires à Berne, Zurich, Bâle, Aarau, Soleure, Lucerne, Fribourg, Neuchâtel, Lausanne, Genève, Lugano et Bellinzona. Netchaïef, qui se tenait caché, échappa aux recherches ; on arrêta à sa place un jeune émigré russe, Semen Serebrenikof, qu’on avait pris pour lui, mais que la police genevoise dut relâcher quand l’erreur eut été constatée.

On sait comment les procédés « ultra-révolutionnaires » de Netchaïef amenèrent Bakounine et Ogaref à rompre avec ce jeune fanatique (juillet 1870), lorsqu’ils se furent aperçus que Netchaïef entendait se servir d’eux comme de simples instruments. On sait aussi que deux ans plus tard, Netchaïef, trahi par un mouchard polonais nommé Stempkowski, fut arrêté à Zurich (14 août 1872), et livré à la Russie (27 octobre 1872) : condamné aux travaux forcés à perpétuité, il est mort vers 1883 dans la forteresse de Pierre-et-Paul, à Saint-Pétersbourg.

Le manuscrit de la brochure Les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Pétersbourg n’a pas été conservé.

J. G.
  1. Le ministère dirigé par M. de Beust. — J. G
  2. L’histoire de l’enlèvement des enfants de la princesse Obolensky est racontée au cours de la brochure Les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Pétersbourg, pages 5-8 de l’édition originale (pages 16-20 de la présente réimpression). On trouvera aussi des détails à ce sujet au tome Ier de L’Internationale, Documents et Souvenirs, par James Guillaume, pages 174-175 et 179.
  3. Ayant dû abandonner, en août 1869, mes fonctions dans l’enseignement public, j’étais alors, momentanément, gérant de la petite imprimerie G. Guillaume fils, à Neuchâtel.
  4. « Tous nos amis (à Berne) sont unanimes à demander que ma brochure, qu’ils trouvent très heureusement rédigée, soit annoncée et répandue le plus rapidement possible. »