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Bakounine/Œuvres/TomeII51

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Œuvres, Texte établi par James GuillaumeP.-V. Stock (Bibliothèque sociologique, N° 38)Tome II (p. 271-284).


AVANT-PROPOS


En quittant Lyon le 29 septembre 1870, accompagné de Valence Lankiewicz, pour se rendre à Marseille, après l’échec du mouvement révolutionnaire de la veille, Bakounine écrivit à Palix une lettre dont voici les passages essentiels[1] :

« Mon cher ami,

« Je ne veux point partir de Lyon sans t’avoir dit un dernier mot d’adieu. La prudence m’empêche de venir te serrer la main une dernière fois. Je n’ai plus rien à faire ici. J’étais venu à Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J’y étais venu parce que je suis profondément convaincu que la cause de la France est redevenue à cette heure suprême, où il y va de son existence ou de sa non-existence, la cause de l’humanité… J’ai pris part au mouvement d’hier et j’ai signé mon nom sous les résolutions du Comité du Salut de la France[2], parce qu’il est évident pour moi qu’après la destruction réelle et de fait de toute la machine administrative et gouvernementale, il n’y a plus que l’action immédiate et révolutionnaire du peuple qui puisse sauver la France… Le mouvement d’hier, s’il s’était maintenu triomphant, — et il se serait maintenu tel si le général Cluseret n’avait point trahi la cause du peuple, — en remplaçant la municipalité lyonnaise, à moitié réactionnaire et à moitié incapable, par un comité révolutionnaire émanant directement de la volonté du peuple, ce mouvement aurait pu sauver Lyon et la France… Je quitte Lyon, cher ami, le cœur plein de tristesse et de prévisions sombres. Je commence à penser maintenant que c’en est fait de la France. Elle deviendra une vice-royauté de l’Allemagne. À la place de son socialisme vivant et réel, nous aurons le socialisme doctrinaire des Allemands, qui ne diront que ce que les baïonnettes prussiennes leur permettront de dire. L’intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse unie au knout du tsar de Saint-Pétersbourg[3] vont assurer la tranquillité et l’ordre public, au moins pour cinquante ans, sur tout le continent de l’Europe. Adieu la liberté, adieu le socialisme, la justice pour le peuple et le triomphe de l’humanité. Tout cela pouvait sortir du désastre actuel de la France. Tout cela en devait sortir, si le peuple de France, si le peuple de Lyon l’avait voulu.

« Enfin n’en parlons plus. Ma conscience me dit que j’ai rempli mon devoir jusqu’au bout. Mes amis de Lyon le savent aussi, et je dédaigne le reste. Maintenant, cher ami, je passe à une question toute personnelle…[4] Il ne me reste qu’à t’embrasser et à faire des vœux avec toi pour cette pauvre France, abandonnée par son peuple lui-même. »

À Marseille, Bakounine espérait trouver les éléments d’une autre tentative révolutionnaire ; il croyait même qu’un nouveau mouvement serait possible à Lyon. Le 8 octobre, il écrivait à un jeune ami, Emilio Bellerio : « Ce n’est que partie remise. Les amis, devenus plus prudents, plus pratiques, travaillent activement à Lyon comme à Marseille, et nous aurons bientôt notre revanche à la barbe des Prussiens… Tout ce que je vois ici ne fait que me confirmer dans l’opinion que j’avais de la bourgeoisie : ils sont bêtes et canailles à un degré qui dépasse l’imagination. Le peuple ne demande qu’à mourir en combattant les Prussiens à outrance. Eux, au contraire, ils désirent, ils appellent les Prussiens, dans le fond de leur cœur, dans l’espoir que les Prussiens vont les délivrer du patriotisme du peuple… Au sujet de tous ces événements je termine une brochure très détaillée, que je vous enverrai bientôt. Vous a-t-on envoyé de Genève, comme je l’ai bien recommandé, ma brochure sous ce titre : Lettres à un Français ? »

À quelques jours de là, il dépêchait Lankiewicz à Lyon, porteur d’une lettre à ses amis lyonnais, dans laquelle il disait :

« Chers amis, Marseille ne se soulèvera que lorsque Lyon se sera soulevé, ou bien lorsque les Prussiens seront à deux jours de distance de Marseille. Donc encore une fois le salut de la France dépend de Lyon. Il vous reste trois ou quatre jours pour faire une révolution qui peut tout sauver… Si vous croyez que ma présence peut être utile, télégraphiez à Louis Combe ces mots : Nous attendons Étienne. Je partirai aussitôt. »

Mais Lankiewicz fut arrêté[5], et les papiers saisis sur lui firent également arrêter plusieurs révolutionnaires lyonnais. À la suite de ce fâcheux événement, et comme ses amis de Marseille se trouvaient, eux aussi, sous le coup d’une menace d’arrestation. Bakounine écrivit, le 16 octobre, à Ogaref, pour lui demander de l’argent, afin de pouvoir, au besoin, se soustraire lui-même aux recherches de la police en se rendant à Barcelone ou à Gênes. En attendant, il occupait ses loisirs forcés, dans sa cachette (un petit logement du quartier du Pharo), à écrire la brochure dont il avait parlé à Bellerio : ce devait être une suite aux Lettres à un Français ; il supprima les pages 81 bis-125 du manuscrit primitif, ne les trouvant plus d’actualité ; et, comme début de cette seconde brochure, dont il écrivit 114 pages, il utilisa le texte même du commencement de la lettre réelle qu’il avait écrite à Palix le 29 septembre :

« Mon cher ami,

« Je ne veux point partir de Lyon sans t’avoir dit un dernier mot d’adieu…. », etc.

Le 23 octobre, il écrivait à son ami Sentiñon, qui s’était rendu de Barcelone à Lyon afin d’y prendre part au nouveau mouvement révolutionnaire qu’on avait cru pouvoir y déterminer, une lettre pour lui annoncer son départ de Marseille. Il lui disait :

« Je dois quitter cette place, parce que je n’y trouve absolument rien à faire, et je doute que tu trouves quelque chose de bon à faire à Lyon. Mon cher, je n’ai plus aucune foi dans la révolution en France. Le peuple lui-même y est devenu doctrinaire, raisonneur et bourgeois comme les bourgeois… Je quitte ce pays avec un profond désespoir dans le cœur. J’ai beau m’efforcer de me persuader du contraire, je crois bien que la France est perdue, livrée aux Prussiens par l’incapacité, la lâcheté et la cupidité des bourgeois[6]. »

Le lendemain 24, Bakounine s’embarquait pour Gênes, caché sous un déguisement : « Il fit tomber sa barbe et ses long cheveux, écrit un ami qui l’accompagna jusqu’au navire[7], et affubla ses yeux d’une paire de lunettes bleues. Après s’être regardé dans une glace ainsi transformé : Ces jésuites-là me font prendre leur type, dit-il en parlant de ses persécuteurs. » Trois ou quatre jours plus tard, il arrivait à Locarno.

Dans sa retraite, Bakounine entreprit aussitôt un autre ouvrage, laissant inachevé le manuscrit de 114 pages commencé à Marseille. Ce nouvel écrit devait être, lui aussi, une suite des Lettres à un Français, et débutait également par la reproduction de la lettre à Palix du 29 septembre. Il s’entendit avec ses amis de Genève pour que le livre auquel il travaillait pût être imprimé dans cette ville à l’Imprimerie coopérative ; on voit, par une lettre (en russe) qu’il écrivait à Ogaref le 19 novembre, qu’à ce moment il lui avait déjà fait un premier envoi de manuscrit, et qu’il avait encore une quarantaine d’autres feuillets terminés ; il disait : « Si je ne te les envoie pas tout de suite, c’est que je dois les avoir sous la main jusqu’à ce que j’aie achevé l’exposé d’une question très délicate[8] ; et je suis encore bien loin de voir la fin de mon ouvrage… Ce ne sera pas une brochure, mais un volume. Sait-on cela à l’Imprimerie coopérative ?… Ozerof m’écrit que tu te charges de la correction des épreuves. Je t’en prie, mon ami, demande à Joukovsky de t’aider… et remets-lui immédiatement la lettre ci-jointe. » À Joukovsky[9] il écrivait : « J’écris et je publie maintenant, non une brochure, mais tout un livre, et Ogaref s’occupe de le faire imprimer et d’en corriger les épreuves. Mais tout seul il n’a pas la force nécessaire ; aide-le, je te le demande au nom de notre vieille amitié. »

Cependant Bakounine, faute d’avoir fait au préalable un plan pour son livre, s’était lancé dans une de ces digressions dont il était coutumier et qui lui faisaient parfois oublier son point de départ : à partir du feuillet 105, le manuscrit a reçu ce titre (placé là plus tard par l’auteur lorsqu’il eut résolu de donner à ces pages une autre destination) : Appendice, considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l’homme. Il poussa la rédaction de ce manuscrit jusqu’au feuillet 256 ; puis, s’étant aperçu sans doute qu’il s’était engagé dans une impasse, il modifia son plan, renonçant à poursuivre la dissertation philosophique commencée (c’était, pour une grande partie, un examen du système d’Auguste Comte).

De ce qu’il venait d’écrire, il conserva les 80 premières pages, et, mettant de côté les feuillets 81-256, il souda à la page 80 un nouveau feuillet 81, qui devint le point de départ d’un autre développement d’idées ; puis il continua son travail dans cette direction nouvelle[10]. Ce fut seulement en février 1871 qu’il opéra ce changement de front.

Lorsque, après quatre mois environ d’interruption dans nos rapports épistolaires, je fus rentré en correspondance avec Bakounine, vers le milieu de janvier 1871, je lui offris mes services pour surveiller l’impression de son ouvrage. Comme le livre s’imprimait à Genève, il me demanda, non de lire les épreuves, mais de revoir son manuscrit avant la composition typographique. Il m’envoya donc, à partir du 9 février 1871, au fur et à mesure qu’il les écrivait, les nouveaux feuillets au delà de la page 80 ; je les lus, et y fis quelques corrections grammaticales ; ces envois continuèrent jusqu’au 18 mars, jour où il m’expédia les feuillets 273-285. Les deux cent dix premiers feuillets seulement du manuscrit furent composés alors. L’ouvrage devait s’appeler : La Révolution sociale ou la dictature militaire.

Le 18 mars, Bakounine était parti pour Florence, où l’appelaient des affaires privées ; il rentra à Locarno le 3 avril. Le 5 avril, il écrivait à Ogaref (en russe, lettre imprimée dans la Correspondance), à propos de la Commune de Paris : « Que penses-tu de ce mouvement désespéré des Parisiens ? Quelle qu’en soit l’issue, il faut reconnaître que ce sont des braves. À Paris s’est trouvé ce que nous avons vainement cherché à Lyon et à Marseille : une organisation, et des hommes qui sont résolus à aller jusqu’au bout. » Puis il parlait de son livre, dont il avait reçu, par Ozerof, quelques feuilles imprimées : « Pourquoi imprime-t-on mon livre sur du papier si gris et si sale ? Je voudrais lui donner un autre titre : L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale. Si le tirage n’est pas encore fait, changez. » Le 9 avril, il écrivait encore : « La première livraison doit se composer de huit feuilles… Continue-t-on à imprimer, et y a-t-il assez d’argent pour payer ces huit feuilles ? Si non, quelles démarches ont été faites pour s’en procurer ? Toi, vieil ami, veille à ce que l’impression soit bien faite, sans fautes. »

Le 16 avril, il écrivait de nouveau à Ogaref une lettre des plus intéressantes, et dont il faut reproduire en entier la partie qui concerne l’ouvrage alors en cours d’impression, parce qu’on y trouve l’opinion de l’auteur lui-même sur la nature et la portée de cet ouvrage, et que la manière dont il se juge est très caractéristique (cette lettre, chose assez singulière, a été omise dans la traduction française de la Correspondance) :

« Tu m’écris qu’on a décidé de faire une première livraison de cinq feuilles ; mais tu l’as écrit avant d’avoir reçu ma dernière lettre[11], dans laquelle j’implorais, je conseillais, je demandais, j’exigeais enfin, que la première livraison renfermât aussi toute l’histoire d’Allemagne, jusques et y compris la révolte des paysans, et que cette livraison se terminât avant le chapitre que j’ai baptisé Sophismes historiques des communistes allemands. Je faisais remarquer aussi qu’il était possible que ce titre eût été modifié ou biffé par Guillaume, mais non pas, sans doute, de façon que vous ne puissiez le lire. En un mot, la livraison doit se terminer là où commencent, ou plutôt avant que ne commencent, les dissertations philosophiques sur la liberté, le développement humain, l’idéalisme et le matérialisme, etc. Je t’en prie, Ogaref, et vous tous qui prenez part à la publication du volume, faites comme je vous le demande : cela m’est absolument nécessaire.

« En faisant entrer ainsi dans la première livraison toute l’histoire d’Allemagne, avec la révolte des paysans, cette livraison aura six, sept, et peut-être huit feuilles. Je ne puis le calculer ici, mais vous pouvez le faire. Si elle est plus longue que vous n’aviez pensé d’abord, il n’importe, puisque tu dis toi-même qu’il y a de l’argent pour dix feuilles. Mais ce qui peut arriver, c’est que la copie destinée par moi à la première livraison ne suffise pas à remplir complètement la dernière feuille (6o, 7o, ou 8o). Alors voici ce qu’il faudra faire :

« 1o Renvoyez-moi tout le reste du manuscrit, c’est-à-dire tout ce qui n’entrera pas dans la première livraison, jusqu’au feuillet 285 inclusivement ;

« 2o Envoyez-moi en même temps le dernier feuillet de la partie qui doit constituer la première livraison (l’original ou une copie avec indication du folio, si quelqu’un est assez aimable pour recopier ce feuillet). En même temps, demandez à l’imprimerie qu’elle fasse le calcul du nombre de feuillets de moi qu’il faut pour terminer la feuille. J’ajouterai aussitôt tout ce qu’il faudra[12], et deux jours après, sans plus, je vous enverrai ce que j’aurai écrit. Mais n’oublie pas de m’envoyer ce dernier feuillet, sans lequel il me serait impossible d’écrire la suite.

« Je t’en prie, Ogaref, fais-moi la grâce de satisfaire à ma prière, à ma légitime exigence, et arrange rapidement et exactement ce que je te demande et comme je te le demande. Encore une fois, cela m’est nécessaire, je t’expliquerai pourquoi à notre prochaine entrevue, qui, j’espère, aura lieu bientôt.

« Tu me réclames toujours la fin. Cher ami, je t’enverrai sans tarder de la copie pour faire une seconde livraison de huit feuilles[13], et ce ne sera pas encore la fin. Comprends donc que j’ai commencé en croyant faire une brochure, et que je finis en faisant un livre. C’est une monstruosité, mais qu’y faire, si je suis un monstre moi-même ? Mais bien que monstrueux, le livre sera vivant et utile à lire. Il est presque entièrement écrit. Il ne reste qu’à le mettre au point. C’est mon premier et dernier livre, mon testament. Ainsi, mon cher ami, ne me contrarie pas : tu sais, il est impossible de renoncer à un projet cher, à une dernière idée, ou même de les modifier. Chassez le naturel, il revient au galop. Il ne reste que la question d’argent. On en a recueilli en tout pour dix feuilles ; or, il n’y en aura pas moins de vingt-quatre. Mais ne t’en inquiète pas : j’ai pris des mesures pour réunir la somme nécessaire. L’essentiel, c’est qu’il y a maintenant assez d’argent pour publier la première livraison de huit feuilles ; donc, imprimez et publiez sans crainte cette première livraison, telle que je vous le demande (et non telle que vous l’avez projeté). Dieu donne le jour, Dieu donnera aussi le pain[14].

« Il me semble que c’est clair ; faites donc comme je vous le demande, vite et exactement, et tout ira bien.

«… Et s’il est possible de changer encore, intitulez mon livre ainsi : L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale[15]. »

Il ne fut pas nécessaire que l’auteur fît de nouvelle copie, en étendant la matière du dernier feuillet de la partie qui devait constituer la première livraison. Il se trouva que ce feuillet, portant le folio 138, correspondait à la page 119 de l’imprimé, au milieu de la huitième feuille, en sorte qu’on pouvait faire la coupure à l’endroit indiqué. On acheva donc, dans les derniers jours d’avril, le tirage de la brochure, à mille exemplaires, en lui donnant une étendue de sept feuilles et demie.

Hélas ! quand Bakounine reçut cette première livraison, il recula d’horreur. Des fautes d’impression énormes s’étalaient presque à chaque page : c’est ainsi que Quinet avait été transformé en Guizot, lord Bloomfield en lord Bloompichi, Wartbourg en Werthory, les trois mots allemands in’s Blaue hinein en ce logogriphe : isis Blanchinein ; l’impératrice Catherine II, de lascive mémoire, était, par le compositeur, dite de bonne mémoire ; l’animalité bourgeoise rugissante était devenue : animalik bourgeoise vigilante, etc. Bakounine me demanda d’imprimer sur-le-champ un Errata que, dans sa colère, il ne voulut pas faire exécuter à l’Imprimerie coopérative ; je fis composer et tirer l’Errata qu’il m’envoyait ; et ensuite, le manuscrit de la livraison m’ayant été expédié de Genève, sur ma demande, pour que je pusse collationner l’imprimé avec l’original, j’ajoutai encore un supplément à l’Errata, indiquant seulement les corrections les plus indispensables. Je tirai en outre, à la demande de l’auteur, une couverture rouge, portant le titre : « L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale, par Michel Bakounine. Première livraison. Genève, chez tous les libraires, 1871 » ; et cette couverture (reproduite plus loin, p. 285) fut substituée à celle — une simple feuille de garde en couleur — qui avait été mise à la brochure à Genève.

Bakounine, qui avait séjourné dans le Jura suisse (à Sonvillier et au Locle) du 23 avril au 29 mai, rentra à Locarno le 1er juin 1871 ; il m’avait repris les feuillets 139-285 de son manuscrit pour les retravailler[16], et peu de jours après son retour il se mit à rédiger — son calendrier-journal nous l’apprend — un Préambule pour la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique ; il en écrivit quatorze feuillets seulement. L’argent nécessaire pour la publication de cette seconde livraison ne put malheureusement pas être réuni à ce moment ; et bientôt, entraîné par d’autres préoccupations, sa polémique avec Mazzini, puis sa lutte contre Karl Marx, Bakounine renonça à poursuivre la publication de cet ouvrage qui, un moment, lui avait tenu si fort à cœur et dont il avait dit à Ogaref que c’était « son testament ».

Onze ans plus tard, en 1882, six ans après la mort de Bakounine, les feuillets 149-247 du manuscrit (moins les feuillets 211-213, perdus) furent publiés à Genève par les soins de Carlo Cafiero et d’Élisée Reclus, sous ce titre, qui est de leur invention : Dieu et l’État ; les deux éditeurs ne se sont pas doutés que les feuillets qu’ils intitulaient de cette façon étaient un fragment de ce qui avait dû former la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique. Les feuillets 248-285 sont encore inédits. Bakounine écrivit encore, je ne sais à quel moment, cinquante-cinq feuillets nouveaux, paginés 286-340, qui forment une longue note se rattachant à la dernière phrase du feuillet 285 ; le contenu de ces cinquante-cinq feuillets a été publié en 1895 par Max Nettlau, — sous ce même titre Dieu et l’État qu’avaient choisi les éditeurs des feuillets 149-247, — aux pages 263-326 du volume intitulé Michel Bakounine : Œuvres (Paris, Stock). Quant aux quatorze feuillets écrits en juin-juillet 1871 pour former le Préambule pour la seconde livraison, le commencement en a paru sous le titre : La Commune de Paris et la notion de l’État, par les soins d’Élisée Reclus, dans le Travailleur, de Genève, en 1878 ; le contenu complet des quatorze feuillets a été publié ensuite à Paris, en 1892, sous le même titre, par Bernard Lazare, dans les Entretiens politiques et littéraires. Un autre petit écrit inachevé (48 pages manuscrites), intitulé Avertissement, et qui avait aussi été destiné à servir de préface, soit à la seconde livraison de L’Empire knouto-germanique, soit plutôt à l’ouvrage entier, si on en donnait une édition complète en réimprimant la première livraison, a également été rédigé dans la seconde moitié de 1871, après la Commune : il est resté inédit.

J. G.


P.-S. — Le texte de la présente réimpression de la première livraison de L’Empire knouto-germanique a été collationné sur le manuscrit, en sorte qu’il a été rendu complètement correct.

Les chiffres supérieurs qu’on trouvera dans le texte, placés à côté d’une barre verticale, indiquent les pages de la brochure imprimée ; les chiffres inférieurs placés de la même manière indiquent les pages du manuscrit de Bakounine,

Au tome III de cette collection d’Œuvres de Bakounine, je compte publier le texte complet des feuillets 139-285 du manuscrit de L’Empire knouto- germanique, y compris la partie éditée (d’une façon très incorrecte et avec des changements regrettables) par Reclus et Cafiero sous ce titre inexact Dieu et l’État. J’y joindrai le contenu des feuillets 82-256 de la première rédaction (voir ci-dessus, p. 277), ainsi que le Préambule pour la seconde livraison (inachevé) et l’Avertissement (inachevé, inédit).

  1. Cette lettre fut saisie chez Palix en octobre 1870, et Oscar Testut l’a publiée (sauf la fin, relative à une question personnelle) en 1872 au tome II de son livre L’Internationale et le Jacobinisme au ban de l’Europe, p. 280. Bakounine en avait gardé le brouillon, qui s’est retrouvé dans ses papiers, ce qui a permis à Nettlau d’en donner la fin (que Testut avait omise), à la p. 512 de sa biographie de Bakounine.
  2. Il veut parler de l’affiche rouge du 26 septembre.
  3. On voit déjà exprimée, dans cette phrase, l’idée que résumera, quelques mois plus tard, le titre L’Empire knouto-germanique.
  4. Ici, dans un passage que Testut n’a pas donné, Bakounine parle de son arrestation momentanée, la veille, et de sa bourse que les amis de l’ordre lui ont volée.
  5. Il fut remis en liberté quatre mois plus tard, en février 1871.
  6. D’autres extraits de cette même lettre ont été donnés dans la Notice biographique placée en tête de ce volume.
  7. Charles Alerini, précédemment professeur au collège de Barcelonnette, et plus tard, en 1871, réfugié en Espagne. C’est du fond d’une prison espagnole qu’en septembre 1876 Alerini m’envoya une relation écrite du départ de Bakounine de Marseille, comme contribution à une biographie future du grand agitateur révolutionnaire.
  8. Il s’agissait, comme on le verra tout à l’heure, d’une discussion métaphysique sur l’idée de Dieu.
  9. Nicolas Joukovsky, jeune gentilhomme russe, émigré et fixé à Genève, fut pendant plusieurs années très intimement lié avec Bakounine.
  10. Les feuillets 82-256 de la première rédaction (le feuillet 81 n’a pas été conservé) sont jusqu’à présent restés inédits.
  11. Il s’agit, comme la suite va le faire voir, d’une lettre qui n’est pas celle du 9 avril, et qui est perdue ; à moins qu’on n’admette cette autre hypothèse, qu’un passage de la lettre du 9 avril, passage qui aurait contenu la demande dont Bakounine va parler, a été supprimé par l’éditeur de la Correspondance.
  12. C’est-à-dire que Bakounine, reprenant le thème traité dans le dernier feuillet, y ajoutera de nouveaux développements, de façon à fournir à l’imprimerie de quoi achever de remplir la dernière feuille de la livraison, sans qu’on soit obligé, pour la compléter, d’y faire entrer le commencement du chapitre Sophismes historiques des communistes allemands, réservé pour la seconde livraison.
  13. C’est-à-dire qu’après être rentré en possession de la partie de son manuscrit qui n’était pas destinée à la première livraison, il enverra à Ogaref, pour faire la seconde livraison, un nombre suffisant de feuillets de ce manuscrit, déjà revu par moi et qu’il désirait revoir, lui aussi, avant l’impression.
  14. Proverbe russe.
  15. Cette demande arriva trop tard.
  16. Le contenu des feuillets 139-210 de ce manuscrit avait été composé à Genève à l’Imprimerie coopérative, mais n’avait pas dû entrer dans la première livraison ; cette composition (qui resta inutilisée, et dont il existe une épreuve parmi les papiers laissés par Bakounine) contenait le chapitre intitulé : Sophismes historiques de l’École doctrinaire des communistes allemands.