Bakounine/Œuvres/TomeVI52

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Œuvres - Tome VI.
RAPPORT SUR L'ALLIANCE


RAPPORT SUR L’ALLIANCE


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|29 La première cause fut celle-ci [1] : les membres les plus influents, les meneurs ou les chefs des Sections de la Fabrique considérèrent notre propagande et notre organisation nouvelle, les uns avec indifférence, les autres même avec un certain degré de bienveillance, tant qu’ils crurent que l’Alliance ne devait être qu’une sorte d’académie où devaient se débattre théoriquement de pures questions théoriques. Mais lorsqu’ils s’aperçurent que le groupe de l’Alliance, peu soucieux de faire de la théorie en pure perte, s’était donné pour but principal l’étude des principes et de l’organisation de l’Internationale, dans laquelle se résumait pour elle toute la pratique du socialisme ; et surtout lorsqu’ils virent que l’Alliance, exerçant une attraction toute particulière sur les ouvriers en bâtiment, tendait à leur donner l’idée d’une organisation collective, qu’ils n’avaient point eue jusque-là, une organisation toute fondée sur les principes de l’Internationale, inspirée uniquement de son esprit, et qui aurait eu pour conséquence nécessaire de les rendre plus clairvoyants et plus indépendants, d’abord vis-à-vis de leurs comités qui se fourvoyaient de plus en plus dans une voie excessivement autoritaire, et en dernier lieu vis-à-vis des meneurs de la Fabrique, qui, non contents d’avoir formé au sein de cette dernière une sorte de coterie gouvernementale, s’efforçaient ostensiblement d’étendre leur domination sur les sections des ouvriers en bâtiment, au moyen des comités de celles-ci, |30 alors ils commencèrent à suspecter l’action si légitime et d’ailleurs complètement ouverte et publique du groupe de l’Alliance.

Toute cette action de l’Alliance se réduisait à ceci : elle donnait à la grande masse des ouvriers en bâtiment le moyen de définir leurs instincts, de les traduire en pensée et d’exprimer cette pensée. Au sein du Cercle [2] et dans les assemblées générales de l’Internationale, cela était devenu impossible, grâce à la prédominance organisée des ouvriers de la Fabrique. Le Cercle était devenu peu à peu une institution exclusivement genevoise, gouvernée et administrée par les Genevois seulement, et où les ouvriers en bâtiment, pour la plupart étrangers, étaient considérés et finirent par se considérer eux-mêmes comme tels. Souvent, trop souvent, les citoyens genevois de la Fabrique leur firent entendre ces mots : « Ici, nous sommes chez nous, vous n’êtes que nos hôtes ». L’esprit genevois, esprit bourgeois radical, excessivement étroit comme on sait, finit par y dominer tout à fait ; il n’y avait plus de place ni pour la pensée de l’Internationale, ni pour la fraternité internationale. Il en résulta ceci, que peu à peu les ouvriers en bâtiment, fatigués de cette position subordonnée, finirent par ne plus aller au Cercle, qui aujourd’hui est devenu en effet une institution exclusivement genevoise.

Dans les assemblées générales, une discussion approfondie et sérieuse des questions de l’Internationale était |31 impossible. D’abord, à cette époque, elles étaient assez rares, et ne se réunissaient que pour discuter des questions spéciales, principalement celle des grèves. Les deux tendances opposées qui se partageaient alors l’Internationale de Genève, celle du socialisme bourgeois et du radicalisme, représentée par la Fabrique, et celle du socialisme révolutionnaire, soutenue par le juste instinct des ouvriers en bâtiment, se représentèrent et se combattirent sans doute dans chaque assemblée générale, et le plus souvent, il faut bien le constater, ce fut cette dernière tendance qui l’emporta grâce à la majorité des ouvriers en bâtiment, soutenue par une petite minorité de la Fabrique. Aussi les meneurs de la Fabrique eurent-ils toujours fort peu de goût pour les assemblées générales, qui déjouèrent quelquefois en une ou deux heures les intrigues qu’ils avaient ourdies pendant des semaines. Ils tendirent donc toujours à remplacer les assemblées générales, populaires, publiques, par les assemblées secrètes des comités, sur lesquels ils étaient parvenus à établir leur domination complète.

Dans les assemblées générales, la masse des ouvriers se taisait. C’étaient toujours les mêmes orateurs des deux partis opposés qui montaient à la tribune et qui répétaient leurs discours plus ou moins stéréotypés. On effleurait toutes les questions, on en relevait avec plus ou moins de bonheur le côté sentimental, dramatique, laissant toujours intact leur sens profond et réel. C’étaient des feux d’artifice qui illuminaient quelquefois, mais |32 qui ne réchauffaient ni n’éclairaient personne, toujours replongeant au contraire le public dans une nuit plus profonde.

Restaient les séances de la Section centrale, section immense d’abord, dans laquelle les ouvriers en bâtiment, qui furent les premiers fondateurs de cette section, se trouvaient en égalité, sinon en majorité, et qui était une sorte d’assemblée populaire organisée en Section de propagande. Cette section aurait dû devenir en effet ce que la Section de l’Alliance se proposa d’être, et, si elle avait réellement rempli sa mission, la Section de l’Alliance n’aurait eu sans doute aucune raison d’être.

Vous savez que la Section centrale fut la première et d’abord l’unique section, la section fondatrice de l’Internationale à Genève. Elle fut constituée en majeure partie par les ouvriers en bâtiment, sans différence de métiers ; un très petit nombre d’ouvriers de la Fabrique y avaient adhéré, individuellement ; de sorte que pendant bien longtemps ce fut le franc socialisme instinctif des ouvriers en bâtiment qui y domina. C’était une section bien unie ; la fraternité n’y était pas encore devenue un vain mot, c’était une réalité. La Section, étrangère aux préoccupations et aux luttes politiques des citoyens radicaux et conservateurs de Genève, était animée d’un esprit réellement international.

Après la grande grève des ouvriers en bâtiment, au printemps de 1868, grève qui se termina par un succès éclatant grâce au généreux et énergique concours |33 des ouvriers de la Fabrique, citoyens de Genève, ces derniers entrèrent en masse dans la Section centrale et y apportèrent naturellement leur esprit bourgeois radical, politique, genevois. Dès lors la Section centrale se partagea en deux camps, en deux partis, les mêmes qui se trouvaient en présence dans les assemblées générales.

Les Genevois se trouvèrent d’abord en minorité dans la Section centrale ; mais ils étaient organisés, tandis que les ouvriers en bâtiment étaient complètement inorganisés. En outre, les ouvriers genevois avaient pour eux l’habitude de la parole en public et l’expérience des luttes politiques, habitude et expérience auxquelles les ouvriers en bâtiment ne purent opposer que la profonde vérité de leurs instincts socialistes et révolutionnaires. Ces derniers étaient, de plus, paralysés dans la lutte par la reconnaissance qu’ils devaient aux ouvriers citoyens de la Fabrique de Genève pour le concours décisif que ces derniers leur avaient apporté dans leur grève.

Somme toute, dans les séances de la Section centrale, qui n’avaient lieu d’ailleurs qu’une fois par mois, les deux partis, comme dans les assemblées générales, se contrebalancèrent pendant quelque temps. Puis, à mesure que se formèrent les sections de métier, les ouvriers en bâtiment, trop pauvres pour payer une double cotisation, celle de leur section de métier et celle de la Section centrale, se retirèrent peu à peu, et la Section centrale tendit visiblement à devenir ce qu’elle est devenue complètement |34 aujourd’hui : la Section des métiers réunis de la Fabrique, une section exclusivement composée de citoyens genevois. On ne le voit que trop bien à l’esprit qui l’anime à cette heure.

Il ne restait donc pour la propagande sérieuse des principes de l’Internationale et pour la connaissance mutuelle et le groupement si nécessaire des caractères et des sérieuses et honnêtes volontés, pour les ouvriers en bâtiment, que leurs sections de métier. Mais celles-ci ne se réunissaient également qu’une fois par mois, et elles ne se réunissaient jamais que pour liquider leurs comptes mensuels ou pour l’élection de leurs comités. Dans ces réunions il ne peut y avoir de place pour la discussion des principes ; et ce qui est pis, peu à peu les sections de métier s’habituèrent à borner leur rôle, leur action, au simple contrôle des dépenses, laissant tout le reste aux soins de leurs comités, qui devinrent en quelque sorte permanents et omnipotents ; ce qui eut pour résultat naturel d’annuler les sections au profit de ces comités.

Les comités, presque toujours composés des mêmes personnes, finirent par se considérer comme autant de dictatures collectives de l’Internationale, décidant sur toutes les questions, moins celles d’argent, sans se donner même la peine d’interroger leurs sections ; et comme ils tenaient toutes leurs séances à huis-clos, ils finirent, en se coalisant entre eux sous l’influence dominante des comités de la Fabrique, par former le gouvernement invisible, occulte, et à peu près irresponsable, de toute l’Internationale de Genève.

|35 Ce gouvernement, dirigé par la pensée genevoise, ne pouvait qu’être contraire au but même et à tous les principes de l’Internationale.

Le groupe de l’Alliance s’était proposé de combattre cet état de choses, qui devait aboutir, nous ne le voyons que trop maintenant, à faire de l’Internationale un instrument politique du radicalisme bourgeois à Genève. Pour arriver à ce but, le groupe de l’Alliance n’eut jamais recours à l’intrigue, comme les intrigants genevois ont osé l’en accuser depuis. Toute son intrigue a consisté dans la plus grande publicité et dans la discussion publique des principes de l’Internationale. Se réunissant une fois par semaine, le groupe appelait tout le monde à ces discussions, s’efforçant de faire parler précisément ceux qui dans les assemblées générales et dans les séances de la Section centrale se taisaient toujours. Il fut posé comme loi qu’on ne prononcerait pas de discours à ces séances, mais qu’on y causerait. Tous, membres ou non du groupe, pouvaient y prendre la parole. Ces habitudes égalitaires déplurent à la majorité des ouvriers de la Fabrique, de sorte qu’après y être accourus en grand nombre d’abord, ils s’en éloignèrent peu à peu ; si bien que, de fait, la Section de l’Alliance devint celle des ouvriers en bâtiment de tous les métiers. Elle leur donna le moyen, au grand déplaisir de la Fabrique sans doute, de formuler leur pensée et de dire leur mot. Elle fît plus, elle leur donna le moyen de se connaître, de sorte qu’en peu de temps la Section de l’Alliance présenta |36 un petit groupe d’ouvriers convaincus et réellement unis entre eux.

La seconde raison de la rancune d’abord, et plus tard de l’antipathie prononcée, des meneurs de la Fabrique contre la Section de l’Alliance fut celle-ci. L’Alliance, par son programme aussi bien que par tous les développements donnés plus tard à ce programme, s’était résolument prononcée contre tout mariage adultère du socialisme révolutionnaire du prolétariat avec le radicalisme bourgeois. Elle avait pris pour principe fondamental l’abolition de l’État avec toutes ses conséquences politiques et juridiques. Cela ne faisait pas du tout le compte de Messieurs les bourgeois radicaux de Genève, qui, aussitôt après le fiasco qu’ils avaient essuyé aux élections de novembre 1868, avaient commencé à songer à se faire de l’Internationale un instrument de lutte et de triomphe ; ni celui non plus de certains meneurs de la Fabrique de Genève, qui n’aspiraient à rien de moins qu’à monter au pouvoir à l’aide de l’Internationale.

Telles ont été les deux raisons principales de la haine vouée par les chefs de la Fabrique genevoise à la Section de l’Alliance [3]. Mais ces deux raisons, aussi bien que la haine qui en fut le produit, ne se manifestèrent dans toute leur intensité que plus tard, à partir du mois de juin 1869.

Pour reprendre mon récit de plus haut, je veux récapituler les services que le groupe de l’Alliance a rendus à la cause du socialisme |37 pendant l’hiver de 1868-1869, tant à Genève que dans les autres pays.

Commençons par les autres pays. Ce furent des membres de l’Alliance qui fondèrent les premières sections de l’Internationale dans deux grands pays où cette Association avait été complètement inconnue jusque-là : Gambuzzi à Naples et tout autour de Naples, Friscia en Sicile, — Fanelli à Madrid et à Barcelone. Le programme de l’Alliance a été accepté à Lyon, à Marseille, à Paris. Et remarquez-le bien, tous ces compagnons, loin de vouloir organiser des sections à part, hostiles ou seulement étrangères à l’Internationale, ont strictement obéi aux statuts de l’Internationale, et, dans l’intérêt de l’organisation des forces ouvrières, ils ont recommandé partout, plus même que ne l’exigeaient ces statuts, la plus sévère subordination des sections nouvelles à la direction centrale du Conseil général siégeant à Londres.

C’est sous l’influence directe des principes de l’Alliance qu’a été formulée la première parole franchement socialiste révolutionnaire qui se soit élevée du sein de Genève. Je veux parler de l’Adresse du Comité central de Genève aux travailleurs de l’Espagne, Adresse rédigée par Perron et signée par Brosset, président, et H. Perret, secrétaire du Comité central [4].

C’est sous l’influence des mêmes principes et des mêmes tendances que, malgré l’intrigue ostensiblement organisée par les meneurs de la Fabrique genevoise, Brosset, le tribun des ouvriers en bâtiment et la bête noire de la Fabrique, fut élu président du Comité fédéral institué par le Congrès romand tenu à Genève en janvier 1869, et que la majorité de ce Comité fut composée d’ouvriers non genevois.

Ce fut également sous la même influence que furent consacrés et institués le nom, le programme et la rédaction du journal l’Égalité, le premier organe du franc socialisme révolutionnaire dans la Suisse romande, et que plus tard se modifia aussi le programme du journal le Progrès, du Locle.

En un mot, on peut dire, sans exagération aucune, que ce fut l’action immédiate de l’Alliance qui posa pour la première fois le programme franchement socialiste révolutionnaire, et qui creusa un abîme entre le prolétariat et la bourgeoisie à Genève, abîme que tous les intrigants de l’Internationale ne parviendront plus jamais à combler.

Il faut que je dise maintenant quelques mots sur l’existence officielle du groupe de l’Alliance [5].

[6] Ce groupe, qui déjà, au mois de novembre 1868, comptait dans son sein bien plus de cent membres, ne pouvait se constituer définitivement avant d’avoir été accepté comme branche ou comme section de l’Internationale par le Conseil général |39 de cette association. Il appartenait naturellement au Bureau central de l’Alliance [7] de demander cette admission. Le citoyen J.‑Philippe Becker, membre de ce Bureau, et ami personnel et plus ou moins influent des membres du Conseil général, fut chargé unanimement par les autres membres du Bureau (Brosset, Bakounine, Perron, Guétat, Duval, et le secrétaire Zagorski) d’écrire à Londres. Il accepta cette mission, certain, disait-il, du succès de sa démarche, et ajoutant que le Conseil général, qui n’avait pas le droit de nous refuser, comprendrait nécessairement, après les explications qu’il allait lui donner, l’immense utilité de l’Alliance.

Nous nous reposâmes donc tous complètement sur la promesse et sur l’assurance de Ph. Becker, confiants dans la parole d’un homme que nous considérions tous comme l’un des vétérans du socialisme. Nous ne le connaissions alors que fort peu, moi pas du tout. L’expérience ne nous avait pas encore appris que cet homme, diplomate avant tout, unissait à une grande énergie de parole une non moins grande versatilité de caractère ; qu’il est toujours très content quand ses amis se compromettent, mais qu’il prend bien garde de se compromettre jamais, et qu’en poussant les autres en avant il se réserve toujours une retraite. Le fait est que, contrairement à toutes ses promesses, il n’avait rien écrit à Londres, ou qu’il avait écrit tout autre chose que ce qu’il nous disait à nous [8].

En même temps que ces pourparlers avaient lieu ou étaient censés avoir lieu avec Londres, — car aucun de nous n’eut jamais connaissance de la correspondance de Becker [9], — d’autres membres de ce groupe, et notamment Ch. Perron et notre grand ennemi actuel Henri Perret, s’étaient chargés de demander au Comité central de Genève notre entrée comme section dans la fédération |40 genevoise. N’ayant pas sous la main tous mes papiers, je ne puis dire au juste dans quel mois cette première demande fut présentée au Comité central, si ce fut en novembre ou en décembre. Le jour où elle fut présentée, le Comité central n’était pas en nombre, au moins les deux tiers de ses membres étaient absents. On ne décida rien, ou plutôt on décida qu’il fallait remettre cette décision jusqu’après le Congrès des Sections romandes qui devait se réunir à Genève aux premiers jours de janvier pour constituer définitivement la Fédération des Sections romandes.

Et en effet, le groupe genevois de l’Alliance avait renouvelé en janvier sa demande, et il attendait la décision du Comité central, lorsque le Bureau central de l’Alliance reçut, d’abord de ses amis d’Italie, et ensuite directement, l’acte suivant [10] contenant les résolutions du Conseil général de Londres par rapport à l’Alliance (Pièce justificative n° 5) :


« Le Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs à l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste.


« Il y a un mois environ qu’un certain nombre de citoyens s’est constitué à Genève comme Comité central initiateur d’une nouvelle Société internationale dite l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste « se donnant pour mission spéciale d’étudier les questions politiques et philosophiques sur la base même de ce grand principe de l’égalité », etc.

« Le programme et le règlement imprimés de ce Comité initiateur n’ont été communiqués au Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs que le 15 décembre 1868. D’après ces documents, ladite Alliance est « fondue entièrement dans l’Internationale » en même temps qu’elle est fondée entièrement en dehors de cette association. À côté du Conseil général de l’Internationale élu par les Congrès successifs de Genève, Lausanne et Bruxelles, il y aura, d’après le règlement initiateur, un autre Conseil général à Genève qui s’est nommé lui-même. À côté des groupes locaux de l’Internationale, il y aura les groupes locaux de l’Alliance qui, par l’intermédiaire de leurs bureaux nationaux, fonctionnant en dehors des bureaux nationaux de l’Internationale, « demanderont au Bureau central de l’Alliance leur admission dans l’Internationale », le Comité central de l’Alliance s’arrogeant ainsi le droit d’admission dans l’Internationale. En dernier lieu, le Congrès général de l’Association Internationale des Travailleurs trouvera encore sa doublure dans le Congrès général de l’Alliance, car, dit le règlement initiateur, au Congrès annuel des travailleurs la délégation de l’Alliance internationale de la Démocratie socialiste, comme branche de l’Association internationale des travailleurs, « tiendra ses séances publiques dans un local séparé ».

« Considérant :

« Que la présence d’un deuxième corps international fonctionnant en dedans et en dehors de l’Association Internationale des Travailleurs serait le moyen le plus infaillible de la désorganiser ;

« Que tout autre groupe d’individus résidant dans une localité quelconque aurait le droit d’imiter le groupe initiateur de Genève et, sous des prétextes plus ou moins ostensibles [11], d’enter sur l’Association Internationale des Travailleurs d’autres Associations internationales avec d’autres missions spéciales ;

« Que, de cette manière, l’Association Internationale des Travailleurs deviendrait bientôt le jouet des intrigants de toute nationalité et de tout parti ;

« Que d’ailleurs les statuts de l’Association Internationale des Travailleurs n’admettent dans son cadre que des branches locales et des branches nationales (voir l’article Ier et l’article VI des statuts) ;

« Que défense est faite aux sections de l’Association Internationale des Travailleurs de se donner des statuts et des règlements administratifs contraires aux statuts généraux et aux règlements administratifs de l’Association Internationale des Travailleurs (voir l’article 12 des règlements administratifs) ;

« Que les statuts et les règlements administratifs de l’Association Internationale des Travailleurs ne peuvent être revisés que par un Congrès général où deux tiers des délégués présents voteraient en faveur d’une telle revision (voir l’article 13 des règlements administratifs) ;

« Que la question a été préjugée par les résolutions contre la Ligue de la Paix, adoptées unanimement au Congrès général de Bruxelles [12] ;

« Que dans ces résolutions le Congrès déclare que la Ligue de la Paix n’avait aucune raison d’être, puisque, d’après ses récentes déclarations, son but et ses principes étaient identiques à ceux de l’Association Internationale des Travailleurs ;

« Que plusieurs membres du groupe initiateur de l’Alliance, en leur qualité de délégués au Congrès de Bruxelles, ont voté ces résolutions [13] ;

« Le Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs, dans sa séance du 22 décembre 1868, a unanimement résolu :

« 1. Tous les articles du règlement de l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste statuant sur ses relations avec l’Association Internationale des Travailleurs sont déclarés nuls et de nul effet ;

« 2. L’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste n’est pas admise comme branche de l’Association Internationale des Travailleurs.

« V. SHAW, secrétaire général.

« G. ODGER, président de la séance.

« Londres, 22 décembre 1868[14] »


Après avoir pris connaissance de cet acte, nous fûmes naturellement obligés de retirer notre demande au Comité central de Genève. Frappés d’excommunication par le Conseil général, nous devions d’abord tâcher de nous faire accepter par lui.

Lorsque lecture fut faite de cet acte au sein du Bureau de l’Alliance, personne ne s’éleva avec tant de véhémence contre lui que le fougueux vieillard J.‑Philippe Becker. Il |41 nous déclara tout d’abord que ces résolutions étaient parfaitement illégales, contraires à l’esprit et à la lettre des statuts de l’Internationale, ajoutant que nous avions le droit et le devoir de passer outre, et traitant le Conseil général de tas d’imbéciles qui, ne sachant rien faire eux-mêmes, voulaient seulement empêcher les autres de faire quelque chose.

Les deux membres qui maintinrent le plus opiniâtrement contre lui la nécessité de s’entendre avec le Conseil général furent Perron et Bakounine. Ils reconnurent tous les deux que les protestations du Conseil général contre le règlement de l’Alliance étaient parfaitement justes, puisque, d’après ce règlement, l’Alliance devait former au sein de l’Association Internationale des Travailleurs une association internationale nouvelle, indépendante de la première [15]. Remarquez que, dans ces résolutions, les seules que le Conseil général jusqu’ici ait prises et publiées contre l’Alliance, ce qui est attaqué c’est le seul règlement. Il n’y est nullement question du programme, qui du reste a été pleinement reproduit plus tard par les statuts de la Section de l’Alliance, approuvés à l’unanimité par le Conseil général.

Après un long débat, il fut unanimement décidé que Perron, au |42 nom de tous, se mettrait en correspondance avec le Conseil général de Londres.

À la suite de cette décision, le compagnon Ch. Perron écrivit soit au citoyen Eccarius, soit au citoyen Jung, une lettre dans laquelle, après lui avoir franchement exposé la situation et le véritable but de l’Alliance et après avoir raconté ce que des membres de l’Alliance avaient déjà fait pour la cause ouvrière en Italie, en France, en Espagne, aussi bien qu’à Genève, il le priait de faire, au nom du Bureau central de l’Alliance, au Conseil général de Londres la proposition suivante : L’Alliance se dissoudra comme organisation internationale, son Bureau central, représentant de cette internationalité, cessera d’exister : le Conseil général voudra-t-il reconnaître alors les sections fondées par les membres de l’Alliance en Suisse, en Espagne, en Italie et en France, avec le programme de l’Alliance, comme des sections régulières de l’Internationale, ne conservant désormais d’autre lien commun que le programme, mais renonçant à toute autre solidarité et organisation internationale que celles qu’elles trouveront dans la grande Association des travailleurs ? À ces conditions-là, le Bureau promettait de n’épargner aucun effort pour persuader les sections de l’Alliance déjà établies dans différents pays à renoncer à tout ce qui, dans leur constitution, était contraire aux statuts de l’Internationale [16].

|43 Et en effet, sans perdre de temps, le Bureau central écrivit dans ce sens à toutes les sections de l’Alliance en leur conseillant de reconnaître la justesse des résolutions du Conseil général.

Je remarquerai en passant que cette proposition du Bureau central rencontra la plus forte opposition dans le groupe genevois et principalement parmi les membres qui nous combattent et nous calomnient avec tant d’acharnement aujourd’hui : Becker, Guétat, Duval, H. Perret et bien d’autres encore, dont je me rappelle bien les figures, pas les noms, Becker fat le plus grand récalcitrant. Il déclara à maintes reprises différentes que seul le groupe de l’Alliance représentait la véritable Internationale à Genève, et que le Conseil général, en nous refusant, manquait à tous ses devoirs, transgressait ses droits et ne prouvait qu’une chose, son incurable stupidité. Après Becker, Guétat et Duval, qui ont toujours leur petit discours stéréotypé sur la révolution dans leur poche, furent les plus violents. M. H. Perret se montra plus prudent, — mais il partagea leur avis. Enfin, il fut décidé aussi par le groupe de Genève qu’on attendrait la réponse définitive du Conseil général.

Je ne puis pas dire au juste combien de temps se passa entre la lettre de Perron et la réponse de Londres. Un mois à peu près. Pendant ce temps, le Bureau central, continuant provisoirement son rôle de représentant de l’internationalité de l’Alliance, se réunit |44 régulièrement, une fois par semaine, chez Bakounine. Comme il avait été élu provisoirement, pour un an, par les membres fondateurs de l’Alliance internationale, non par le groupe genevois, il n’avait aucun compte à rendre à ce dernier, et il ne lui communiquait, de sa correspondance avec les groupes de l’Alliance des autres pays, que ce qui pouvait être livré au public sans compromettre personne. Cette prudence était nécessaire surtout par rapport à l’Italie et à la France, où l’on était loin de jouir de la liberté et de la sécurité personnelle auxquelles on était habitué à Genève.

C’est probablement ce demi-secret qui fit accroire à MM. Duval et Guétat qu’ils avaient été membres d’une société secrète [17]. Ils se trompèrent. C’étaient des réunions discrètes, mais non secrètes. La discrétion nous était commandée par égard pour des hommes qui, en faisant une propagande subversive, couraient le risque d’être emprisonnés tant en Italie qu’en France ; mais il n’y avait nulle autre organisation que celle qui avait été établie par le règlement de l’Alliance, règlement si peu secret que nous l’avions publié nous-mêmes.

Qu’il me soit permis déposer ici un dilemme. Ou bien MM. Guétat et Duval, qui nous ont calomniés si fort au Congrès de la Chaux-de-Fonds, avaient eu réellement la sottise de croire qu’ils avaient fait partie d’une société secrète, ou bien ils ne l’ont affirmé en |45 plein Congrès que pour nous nuire, sans y croire. Dans ce dernier cas, ils ont été des calomniateurs ; mais dans le premier, quoi ? des traîtres. On n’entre dans aucune société secrète sans promettre solennellement le secret. Et celui qui trahit un secret juré ou promis sur l’honneur ne s’appelle-t-il pas un traître ?

Nous étions si peu une société secrète qu’on n’a demandé à personne ni serment religieux, ni serment d’honneur. Mais il était entendu entre nous tous qu’on n’irait pas divulguer des correspondances étrangères qui pourraient compromettre des amis faisant de la propagande dans les pays étrangers [18].

C’est dans une de ces réunions du Bureau central chez Bakounine qu’on traita une fois la question de l’admission des femmes dans le Bureau. Cette proposition avait été faite par quelques amis, membres fondateurs et très dévoués de l’Alliance, mais qui, sans s’en douter, en faisant cette proposition, agissaient comme des instruments inconscients de l’intrigue outinienne [19]. Quiconque connaît la manière d’agir de ce petit Juif sait qu’un de ses moyens d’action principaux sont les femmes. Par les femmes il se faufile partout, même aujourd’hui dans le Conseil général de Londres, dit-on. Par l’intermédiaire des femmes il avait espéré pouvoir planter son petit drapeau sans programme, son petit moi intrigant, au sein de l’Alliance.

|46 Ce fut une des raisons pour lesquelles je m’étais absolument opposé à l’admission des femmes dans notre Bureau. Mais je m’y opposai aussi par principe. Je suis autant que tout autre le partisan de l’émancipation complète des femmes et de leur égalisation sociale avec les hommes ; mais il ne s’en suit pas qu’il faille fourrer cette question des femmes partout, là même où il n’en est pas question. Ce qu’il y a de plus drôle, c’est que, lorsque je fis part de cette proposition à Guétat, il se récria, tout étonné et tout révolté, disant qu’il sortirait aussitôt d’un Bureau où il y aurait des femmes ; et après cela il alla raconter au Congrès de la Chaux-de-Fonds, devant Duval qui avait été présent à cette conversation, que Becker et moi nous avions tenu au sujet de l’admission des femmes dans le Bureau des propos tellement indécents que sa pudeur en avait été offensée [20].

Mais laissons toutes ces misères et revenons à notre histoire [21].

Je suis vraiment fâché de n’avoir pas encore pu retrouver dans mes papiers la réponse de Londres à Perron ; de sorte que je ne puis en préciser la date, ni dire avec certitude si cette lettre a été écrite par le citoyen Eccarius ou par le citoyen Jung. Probablement par le premier : autant que je puis me le rappeler, c’était au citoyen Eccarius que Perron s’était adressé. Voici en termes généraux le sens de cette réponse :

« Le Conseil général, ayant pris |47 connaissance de la lettre de Perron, adressée à l’un de ses membres, au nom du Bureau central de l’Alliance, déclare qu’il ne s’était prononcé contre l’Alliance qu’à cause de son règlement qui en prétendait faire, au sein de l’Internationale, une organisation indépendante de l’Internationale, mais non à cause de son programme, sur lequel il était parfaitement d’accord, sauf un seul point, l’égalisation des classes, tandis que l’Internationale veut l’abolition des classes ; en ajoutant d’ailleurs que ce point même, à en juger d’après l’esprit de tout le programme, ne pouvait être qu’une faute d’expression, non une faute de principes ; et qu’enfin, aussitôt que l’Alliance en tant qu’organisation internationale et le Bureau international central avec elle se seront dissous, le Conseil général reconnaîtra toutes les sections de l’Alliance, avec le programme de l’Alliance, comme des sections régulières de l’Internationale [22]. »

Aussitôt que le Bureau central de l’Alliance eut reçu cette réponse, ayant reçu d’ailleurs pour cet objet des pleins-pouvoirs confirmatifs des sections des autres pays, ainsi que du groupe de Genève, ce Bureau prononça sa propre dissolution, et en fit aussitôt part à toutes les sections de l’Alliance, en les invitant à se constituer en sections régulières de l’Internationale, tout en gardant leur programme, et à se faire reconnaître comme telles par le Conseil général de Londres.

|48 Et ce fut ainsi que MM. Guétat et Duval cessèrent de faire partie de cette terrible société secrète qui avait agi d’une manière si funeste sur leur pauvre imagination. La société secrète n’avait existé que dans leur cerveau, mais le Bureau central discret avait réellement existé jusque-là, et il cessa d’exister à partir de ce jour [23].

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Le Bureau central de l’Alliance ayant cessé d’exister, nos rapports officiels, réguliers, avec les sections établies par l’Alliance dans différents pays furent interrompus, de sorte que je ne puis vous dire que d’une manière très générale ce qui advint de ces sections après cet acte de dissolution. La Section de l’Alliance de Naples, après une existence de quelques mois, fut dissoute, et la plupart de ses membres entrèrent individuellement dans l’Internationale. La Section de Madrid se transforma en section de l’Internationale, tout en conservant le programme de l’Alliance. Il en fut de même des sections de l’Alliance à Paris et à Lyon.

C’est ainsi que mourut d’une mort volontaire l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste. Voulant avant tout le triomphe de la grande cause du prolétariat, et considérant l’Association Internationale des Travailleurs comme l’unique moyen pour atteindre son but, elle s’immola, non par esprit de concession, mais par esprit de fraternité, et |49 parce qu’elle s’était convaincue de la parfaite justice des résolutions que le Conseil général de Londres, en décembre 1868, avait publiées [24] contre elle [25].

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L’Alliance dont je parlerai désormais est une tout autre Alliance : ce n’est plus une organisation internationale, c’est la Section isolée, toute locale, de l’Alliance de la Démocratie socialiste de Genève, reconnue, au mois de juillet 1869, comme section régulière de l’Internationale par le Conseil général.

Sur la proposition collective de Perron, de Bakounine, de Becker, soutenus par quelques autres membres du groupe genevois de l’Alliance, ce dernier finit par se soumettre aussi à la décision du Conseil général de Londres. Il décida à l’unanimité sa transformation en section régulière de l’Internationale. La première chose qu’il devait faire pour cela, ce fut de se donner des statuts conformes en tous points aux statuts de l’Association Internationale des Travailleurs. Le citoyen Bakounine fut chargé de les rédiger. Il fut entendu que le programme serait maintenu dans son intégrité, sauf à remplacer, dans l’article second, cette phrase maladroite : « Elle (l’Alliance) veut avant tout l’égalisation politique, économique et sociale des classes et des individus », par cette autre plus claire : « Elle veut avant tout l’abolition définitive des classes et l’égalisation politique, économique et sociale des individus ». Mais le règlement devait être complètement refondu, fait à neuf.

La Section de l’Alliance, se réunissant une fois par semaine et toujours en très grand nombre, débattit consciencieusement, longuement, pendant |50 deux mois à peu près, chaque point du nouveau règlement proposé par Bakounine [26]. Ce ne fut pas seulement une discussion entre quelques individus habitués à parler, tous y prirent part ; et ceux qui se taisaient d’abord furent invités par les autres à dire leur opinion. Cette longue et consciencieuse discussion contribua beaucoup à éclaircir les idées et à déterminer les instincts de tous les membres de la section. Enfin, après ce débat prolongé, les nouveaux statuts furent adoptés à l’unanimité dans la seconde moitié de juin 1869 [27].

Qu’il me soit permis de citer ici les premiers articles du nouveau règlement. Ce sera la meilleure réponse à nos calomniateurs, qui ont osé dire que nous voulions la dissolution de l’Association Internationale des Travailleurs :

« RÈGLEMENT
de la Section de l’Alliance de la Démocratie socialiste
à Genève.

« Article premier. — Le groupe genevois de l’Alliance de la Démocratie socialiste, voulant appartenir exclusivement à la grande Association Internationale des Travailleurs, constitue une section de l’Internationale sous le nom de l’Alliance de la Démocratie socialiste, mais sans autre organisation, bureau, comités et congrès que ceux de l’Association Internationale des Travailleurs.

« Art. 2. — Cette section se donne pour mission spéciale le développement des principes contenus dans son programme, l’étude des moyens propres à accélérer l’émancipation définitive du travail et des travailleurs, et la propagande.

|51 « Art. 3. — On ne peut en devenir membre sans en avoir sincèrement et complètement accepté tous les principes. Les membres anciens sont tenus, et les membres entrants doivent promettre, d’en faire autour d’eux, dans la mesure de leurs forces, la propagande la plus active, tant par leur exemple que par leur parole.

« Art. 4. — Chaque membre est tenu de connaître les statuts généraux de l’Association Internationale des Travailleurs et les résolutions des Congrès, qui doivent être considérés comme obligatoires pour tous.

« Art. 5. — L’exercice persévérant et réel de la solidarité pratique entre les ouvriers de tous les métiers, y compris naturellement les cultivateurs de la terre, est le gage principal de leur prochaine délivrance. L’observation de cette solidarité dans les faits privés et publics de la vie ouvrière et de la lutte des travailleurs contre le capital bourgeois doit être considérée comme le devoir suprême de chaque membre de la Section de l’Alliance de la Démocratie socialiste. Tout membre qui aura manqué à ce devoir en sera immédiatement exclu [28].

« Art. 6. — En dehors des grandes questions de l’émancipation définitive et complète des travailleurs par l’abolition du droit d’héritage, des États politiques, et par l’organisation de la production et de la propriété collectives, aussi bien que par les autres voies qui seront ultérieurement indiquées par les Congrès, la Section de l’Alliance mettra aussi à l’étude et tâchera d’appliquer tous les moyens provisoires ou palliatifs qui pourront alléger, ne fût-ce que partiellement, la situation actuelle |52 des travailleurs.

« Art. 7. — La forte organisation de l’Association Internationale des Travailleurs, une et indivisible à travers toutes les frontières des États et sans différence aucune de nationalités, comme sans considération pour le patriotisme, pour les intérêts et pour la politique des États, est le gage le plus certain et l’unique moyen pour faire triompher solidairement dans tous les pays la cause du travail et des travailleurs. Convaincus de cette vérité, tous les membres de l’Alliance s’engagent solennellement à contribuer de tous leurs efforts à l’accroissement de la puissance et de la solidarité de cette organisation. En conséquence de quoi, ils s’engagent à soutenir, dans tous les corps de métier dont ils font partie ou dans lesquels ils exercent une influence quelconque, les résolutions des Congrès et le pouvoir du Conseil général d’abord, aussi bien que celui du Conseil fédéral [de la Suisse romande] et du Comité central de Genève, en tant que ce pouvoir est établi, déterminé et légitimé par les statuts [29]. »

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Qu’on juge maintenant combien les accusations de nos ennemis étaient ridicules et odieuses [30] !

Le lendemain même de l’acceptation unanime des nouveaux statuts par la Section de l’Alliance de Genève, Perron, secrétaire de cette section, s’empressa d’envoyer ces nouveaux statuts au Conseil général de Londres [31], en lui annonçant en même temps la dissolution définitive |53-56 [32] de l’ancienne organisation internationale et du Bureau central de l’Alliance, et en le priant de bien vouloir reconnaître la nouvelle section de Genève comme section régulière de l’Internationale. Voici sa lettre :

Genève, le 22 juin 1869.

La Section de l’Alliance de la Démocratie socialiste de Genève au Conseil général de Londres.
Citoyens,

Conformément à ce qui a été convenu entre votre Conseil et le Comité central de l’Alliance de la Démocratie socialiste, nous avons soumis aux diflérents groupes de l’Alliance la question de sa disso- lution comme organisation distincte de celle de l’Association Internationale des Travailleurs, en leur communiquant la correspondance échangée entre le Conseil général de l’Internationale et le Comité central de l’Alliance.

Nous avons le plaisir de vous annoncer que la grande majorité des groupes a partagé l’avis du Comité central tendant à prononcer la dissolution de l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste.

Aujourd’hui cette dissolution est prononcée.

En notifiant cette décision aux différents groupes de l’Alliance, nous les avons invités à se constituer, à notre exemple, en sections de l’Association Internationale et à se faire reconnaître comme telles par vous ou par le Conseil fédéral de cette Association dans leurs pays respectifs.

Comme confirmation de la lettre que vous avez adressée à l’ex-Comité central de l’Alliance, nous venons aujourd’hui, en vous soumettant les statuts de notre section, vous prier de la reconnaître officiellement comme branche de l’Association Internationale des Travailleurs.

Comptant que vous voudrez bien nous faire une prompte réponse, nous vous adressons nos salutations toutes fraternelles.

Au nom de la Section de l’Alliance,
Le secrétaire provisoire,
Ch. Perron [33].

À la fin de juillet, Perron reçut de Londres la réponse suivante :

Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs.
256, High Holborn, Londres W. C, le 28 juillet 1869.
À la Section de l’Alliance de la Démocratie socialiste, à Genève.


Citoyens,

J’ai l’honneur de vous annoncer que vos lettres ou déclarations aussi bien que le Programme [34] et Règlement ont été reçus, et que le Conseil général a accepté votre adhésion comme section à l’unanimité.

Au nom du Conseil général.
Le secrétaire général,
J.-G. ECCARIUS.

Aussitôt après la réception de cette lettre, la Section de l’Alliance se constitua définitivement. Elle nomma son comité, qui envoya immédiatement la cotisation annuelle de la section à Londres [35].

Voici une autre lettre de Londres qui en accuse réception :

Au citoyen Heng, secrétaire de la Section
de l’Alliance de la Démocratie socialiste, à Genève.


Citoyen,

J’ai bien reçu votre lettre [36] avec la somme de 10 fr. 40 c, représentant la cotisation de 104 membres pour l’année 68-69. Pour éviter à l’avenir les longs retards qu’a subis cette lettre, vous ferez mieux d’adresser vos correspondances à mon adresse… Dans l’espoir que vous pratiquerez activement les principes de notre Association, recevez, cher citoyen Heng, de même que tous les amis, mes salutations fraternelles.

H. Jung,
secrétaire pour la Suisse auprès du
Conseil général.
25 août 1869.

Voilà des preuves suffisantes, j’espère, pour démontrer à nos adversaires les plus obstinés, pourvu qu’ils soient consciencieux, que la Section de l’Alliance de la Démocratie socialiste de Genève, avec son programme anti-politique, anti-juridique et athée, a été une section tout à fait régulière de l’Association Internationale des Travailleurs, et reconnue comme telle non seulement par le Conseil général, mais encore par le Congrès de Bâle, auquel, conformément à son droit, elle avait envoyé comme délégué le citoyen Gaspar Sentiñon, médecin, délégué de la Section de l’Alliance de Genève et du Centre fédéral des sociétés ouvrières de Barcelone [37].

Il fallait donc toute la cynique mauvaise foi de MM. Outine, Perret, Becker, Duval, Guétat et Cie pour contester à notre section le titre et les droits d’une section régulière de l’Internationale. En laissant de côté le petit Juif, menteur et intrigant par nature, j’ajouterai qu’aucun de ces messieurs ne peut avoir la possibilité même de simuler l’ignorance sur ce point, puisqu’il peut être constaté, par les procès-verbaux de l’Alliance et par je ne sais combien de dizaine de témoins, que Becker et Duval ont pris connaissance des lettres d’Eccarius et de Jung ; que ces lettres ont été produites, au mois d’août 1869, au Comité cantonal de Genève, et en septembre, après le Congrès de Bâle, au Comité fédéral de la Suisse romande, dont Perret et Guétat étaient membres ; que ces deux honorables citoyens étaient présents lorsque Duval et Fritz Heng, deux autres membres de ce Conseil, et en même temps membres de la Section de l’Alliance, présentèrent ces lettres au Comité fédéral.

Que dire après cela de l’honnêteté de ces gens, qui ont osé dire, dans leur avant-dernier Congrès fédéral à Genève, et reproduire dans leur Égalité cette assertion formidable : « Qu’ils n’ont jamais entendu dire que la Section de l’Alliance ait été reconnue par le Conseil général, qu’ils l’ignoraient encore jusqu’à présent, et qu’ils viennent d’écrire au Conseil général pour s’en assurer » !


Une fois qu’elle se vit acceptée et régulièrement reconnue comme section régulière de l’Internationale par le Conseil général de Londres, la Section de l’Alliance chargea son comité de demander au Comité central (cantonal) de Genève son admission dans la fédération genevoise [38], se réservant de demander, aussitôt après, son admission dans la Fédération romande au Comité fédéral.

Cette fois le Comité cantonal, déjà complètement subjugué et dominé par les meneurs de la Fabrique, répondit par un refus net, dans une séance [39] à laquelle, comme de coutume, n’avaient assisté à peine qu’une douzaine de membres, tandis que ce comité était composé, déjà alors, de plus de soixante membres [40].

Nous nous étions attendus à ce refus, et nous n’avions fait cette demande que pour la forme, afin qu’il ne fût point dit que nous nous refusions à la solidarité des sections genevoises ; nous nous y étions attendus, parce que nous n’ignorions pas les intrigues et les calomnies misérables que soulevèrent déjà alors contre nous certaines gens qui depuis jetèrent complètement le masque [41].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


. . . . . . . . . |57 [42] en bâtiment, ce qui lui attira nécessairement les jalousies et les haines des chefs de la Fabrique genevoise, qui, après l’avoir expulsé du Cercle, tendaient tous leurs efforts à l’expulser de l’Internationale. Serno-Soloviévitch, dont ces messieurs parlent aujourd’hui les larmes de crocodile aux yeux, et qui fut certainement l’un des membres les plus dévoués de l’Internationale de Genève, avait été publiquement traité par eux d’espion russe. Enfin Perron, par l’exaltation désintéressée de ses principes, d’ailleurs encore assez peu déterminés à cette époque, et surtout par sa profonde amitié pour Serno-Soloviévitch, dont il prit toujours noblement la défense, s’attira également les haines de ses co-citoyens genevois.

Mais c’est surtout à la fin de 1868, après le Congrès de Bruxelles, alors qu’il devint le fondateur et le principal rédacteur du journal l’Égalité, qu’il devint le bouc émissaire de la bonne société genevoise. Il eut le malheur, sans le vouloir sans doute, de léser les intérêts et de blesser la vanité d’un typographe féroce, M. Crosset, et d’attirer sur lui sa haine formidable. M. Crosset devint le centre d’un groupe en partie avoué, mais en plus grande partie anonyme (M. Henri Perret et beaucoup d’autres chefs de la Fabrique en étaient), qui déversa ses calomnies contre Perron. Je gagnai mes premiers ennemis dans l’Internationale en |58 prenant hautement la défense de Perron, avec lequel j’étais alors lié d’amitié.

En dehors de toutes ces questions personnelles, le nom seul du journal l’Égalité nous valut de grandes batailles. [43] Qu’on se rappelle que ce fut au lendemain du Congrès de Bruxelles, qui pour la première fois avait posé carrément la question socialiste et révolutionnaire. La proclamation de la propriété collective, la condamnation du socialisme bourgeois, et la rupture évidente avec le radicalisme bourgeois, manifestée par le refus des avances faites par la Ligue de la Paix et de la Liberté, tout cela avait fortement indisposé, inquiété les meneurs de la Fabrique genevoise. Ils craignirent de voir l’Internationale de Genève prendre une direction par trop socialiste, par trop révolutionnaire, de la voir s’embarquer sur le grand océan où ils se sentaient incapables de la suivre. Attachés bourgeoisement, patriotiquement, aux bords fleuris du Léman, ils voulaient une Internationale non mondiale, mais agréablement genevoise, un socialisme anodin et philanthropique, menant droit à une conciliation de dupes avec le radicalisme bourgeois de leur cité. Tous ces rêves patriotiques, toutes ces ambitieuses espérances qui étaient d’autant plus vivaces qu’elles n’osaient s’avouer, se sentirent renversés, effarouchés par ce terrible mot d’Égalité.

Alors il y eut des explications charmantes : tous ces grands citoyens de Genève comprenaient, adoraient l’égalité, et, s’il n’eût |59 tenu qu’à eux seuls, ils auraient voté des deux mains pour un titre comme celui-là. Mais ce mot ne serait pas compris par la foule, par la canaille de l’Internationale ; il pourrait blesser les susceptibilités aristocratiques des ouvriers en bâtiment ! C’est ce que disait au moins le porte-voix de la coterie, le pauvre tailleur Wæhry, Parisien, ci-devant communiste icarien, un homme plein de dévouement, mais aussi plein de fiel et de vanité rentrée, et qui eut toujours le malheur, tout en professant théoriquement les principes les plus avancés, de voter en pratique pour les résolutions les plus réactionnaires. Aussi fut-il, tant qu’il vécut, le Benjamin et le prophète de la Fabrique genevoise.

Nous emportâmes toutefois de haute lutte le nom d’Égalité, et nous parvînmes plus tard à créer un Comité de rédaction dont la grande majorité du moins se montra franchement dévouée aux principes contenus dans ce seul nom. Ces luttes, et plus encore l’apparition successive des numéros de l’Égalité, qui devenait de semaine en semaine plus socialiste et plus révolutionnaire, contribuèrent immensément à déterminer les rapports peu amicaux des deux partis qui se partagèrent désormais l’Internationale de Genève.

D’un côté, la phalange serrée et parfaitement organisée de la Fabrique, avec son radicalisme bourgeois, avec ses rêves platoniques d’une coopération étroite et privilégiée, avec ses chefs aspirant au Conseil d’État dans le secret de leur cœur [44], avec leur patriotisme genevois mesquin, |60 vaniteux et bruyant, tendant ostensiblement à transformer l’Internationale en une association genevoise, en un piédestal pour des ambitions genevoises. De l’autre, la masse passablement désorganisée des ouvriers en bâtiment, riches d’instincts, révolutionnaires et socialistes autant par position que par tendance naturelle, et soutenant de leurs votes toujours ou presque toujours les vrais principes du socialisme révolutionnaire.

À cette époque, les citoyens Becker, Guétat, Duval votaient encore avec nous ; ils n’avaient pas encore goûté du fruit savoureux de l’intrigue réactionnaire. Mais nous avions contre nous les citoyens Grosselin, Weyermann, Waehry, Crosset, et bien d’autres représentants de la Fabrique, ou d’ouvriers des autres métiers gagnés par la Fabrique. M. Henri Perret tâchait de se maintenir toujours au milieu, votant toujours avec la majorité, — comme le bon Dieu du grand Frédéric, il est toujours du côté des gros bataillons. En général, il faut observer que la majorité des membres tant des comités des sections de métiers, même des bâtiments, que du Comité central ou cantonal, votaient avec la réaction, ce qui était naturel, puisqu’ils faisaient partie de cette oligarchie dominante et de ce gouvernement occulte qui tendait évidemment à museler le peuple de l’Internationale.

Notre tendance à nous c’était, d’ailleurs en pleine conformité avec les statuts de la Fédération romande, de briser cette autorité, ce despotisme naissant des comités, en les soumettant autant que possible à l’expression de la volonté populaire dans les assemblées générales. On conçoit que les membres les plus ambitieux de ces comités ne nous en surent aucun gré. Plusieurs fois ils osèrent |61 même soutenir que l’assemblée des comités devait primer l’assemblée populaire. Il ne nous fut pas difficile, les statuts de la Fédération romande à la main, de leur prouver leur erreur, et le peuple de l’Internationale nous donna raison contre eux.

Pendant ce temps la Section de l’Alliance, fidèle à sa mission, poursuivait ardemment l’œuvre de la propagande. Elle tenait régulièrement ses séances chaque samedi. Tous les cent quatre membres qu’elle comptait dans son sein lors de sa constitution définitive n’assistèrent sans doute pas régulièrement à chaque séance, mais il y avait toujours une vingtaine, une trentaine de membres qui s’y rendaient régulièrement, et qui formèrent le véritable noyau de l’Alliance. À mon regret, je dois dire que Perron n’en était pas. Fantasque, inégal, capricieux, il avait pris je ne sais pourquoi l’Alliance en grippe, et n’y faisait que de très courtes apparitions. Ses instincts plus ou moins genevois l’entraînaient toujours dans la Section centrale, qui, de section largement internationale qu’elle avait été d’abord, était devenue une section presque exclusivement genevoise. Brosset nous négligeait aussi. Président du Comité fédéral, il ne crut pas sans doute politique de se montrer ouvertement le partisan d’une section qui était devenue la bête noire d’une fraction puissante de l’Internationale, avec laquelle, comme un homme politique qu’il était, il se trouvait alors dans des rapports de coquetterie mutuelle. Guétat enfin, le recommandé, la faute de Perron, |62 nous avait également abandonnés. Depuis qu’il était devenu membre et vice-président du Comité fédéral, les fumées des honneurs avaient tourné sa pauvre tête. Plein de sotte importance, il était devenu d’un ridicule achevé. Il avait fini par faire rentrer en lui-même son discours stéréotypé habituel sur la révolution, et dans les assemblées générales, aussi bien qu’au sein du Comité fédéral, il ne votait plus qu’avec la réaction.

Par contre, ma faute à moi, le blagueur Duval, et notre faute commune à Perron et à moi, le versatile patriarche Becker, étaient des membres assidus de l’Alliance. Duval, qui était également membre du Comité fédéral, venait nous répéter tous les propos des frères Perret, qu’il faisait mine de détester, et de Guétat, qu’il se donnait les airs de mépriser. C’est par lui, et aussi par un autre membre de l’Alliance, Fritz Heng, que nous sûmes tout ce qui fut dit à propos de notre section dans le Comité fédéral. Becker ne jurait plus que par l’Alliance ; il répéta maintes fois, presque à chacune de nos séances, que l’Internationale véritable n’était plus au Temple-Unique, mais dans la petite Section de l’Alliance. M. Henri Perret ne se montrait plus parmi nous ; et comme il n’avait pas été présent le jour de la constitution définitive de la section [45], et comme il n’avait pas répondu à deux ou trois appels qu’on lui fit, il fut effacé de la liste.

L’Alliance était devenue une véritable section d’amis, et, ce qui n’existait pas au Temple-Unique, on |63 s’y parlait en toute franchise, avec une pleine confiance mutuelle. On y parla souvent, au grand scandale de Brosset, de la situation réelle de l’Internationale de Genève, de l’esprit réactionnaire et de l’excellente organisation de la Fabrique, de l’excellent esprit et de la détestable organisation des ouvriers en bâtiment. Brosset, comme président du Comité fédéral et comme diplomate, ne voulait pas qu’on touchât à ces questions brûlantes, à ces choses officielles et sacrées. Tout au plus, selon lui, était-il permis d’en parler entre quatre-z-yeux, et à voix basse, car il ne fallait pas manquer au décorum, à la fiction majestueuse de l’Internationale.

C’est ainsi que raisonnent, et pour cause, tous les gouvernements et tous les hommes de gouvernement. C’est ainsi que raisonnent aussi tous les partisans des institutions caduques qu’ils proclament sacrées, qu’ils adorent en fiction, sans permettre jamais qu’on les approche et qu’on les considère de trop près, parce qu’ils craignent avec beaucoup de raison qu’un regard indiscret ou qu’une parole téméraire ne découvrent et ne manifestent leur inanité.

C’est l’esprit général qui règne dans l’Internationale de Genève. Lorsqu’on en parle, on ment. Tout le monde ou presque tout le monde dit des choses qu’il sait ne pas être vraies. Il règne une sorte de cérémonie chinoise qui y domine tous les rapports tant collectifs qu’individuels. On est censé être, on n’est |64 pas ; on est censé croire, on ne croit pas ; on est censé vouloir, on ne veut pas. La fiction, l’officialité, le mensonge ont tué l’esprit de l’Internationale à Genève. Toute cette institution est devenue à la fin un mensonge. C’est pour cela que les Perret, les Dupleix, les Guétat, les Duval et les Outine ont pu s’en emparer avec tant de facilité.

L’Internationale n’est point une institution bourgeoise et caduque ne se soutenant plus que par des moyens artificiels. Elle est toute jeune et pleine d’avenir, elle doit donc pouvoir supporter la critique. Seules la vérité, la franchise, la hardiesse des paroles et des actes, et un contrôle permanent exercé par elle-même sur elle-même, peuvent la faire prospérer. Comme ce n’est pas une association qui doive être organisée de haut en bas par voie autoritaire et par le despotisme de ses comités, comme elle ne peut s’organiser que de bas en haut par la voie populaire, par le mouvement spontané et libre des masses, il faut que les masses sachent tout, qu’il n’y ait point pour elles de secret gouvernemental, qu’elles ne prennent jamais des fictions ou des apparences pour des réalités, qu’elles aient la conscience de la méthode et du but de leur marche, et qu’avant tout elles aient toujours le sentiment de leur situation réelle. Pour cela, toutes les questions de l’Internationale doivent être traitées hardiment au grand jour, et ses institutions, l’état réel de ses organisations ne doivent pas être des secrets de gouvernement, mais des objets constants d’une franche et publique discussion.

N’est-il pas vraiment singulier que nos |65 adversaires, qui ont réellement établi dans l’Internationale de Genève une sorte d’oligarchie dominante et secrète, un gouvernement occulte, si favorable à toutes les ambitions et à toutes les intrigues personnelles, aient osé nous accuser de. menées secrètes, nous dont toute la politique a toujours consisté à les forcer de venir poser toutes les questions dans les assemblées générales, dont les résolutions, selon nous et conformément aux statuts de la Fédération romande, devaient être obligatoires pour tous les comités de l’Internationale de Genève ?

Notre grand moyen contre eux a été toujours de les appeler dans cette lutte publique, dans laquelle, en dédaignant les personnalités et toutes les intrigues personnelles, nous les combattions et nous les terrassions presque toujours, par l’unique puissance des principes. Par contre, comme il convient à une coterie gouvernementale, ils nous faisaient une guerre souterraine toute remplie d’intrigues et de calomnies personnelles.

Ces discussions de la Section de l’Alliance, auxquelles venaient assister et prendre part presque toujours beaucoup d’ouvriers en bâtiment, non membres eux-mêmes, mais amenés par des amis membres de la section, exercèrent une grande influence sur l’esprit des ouvriers en bâtiment, au grand dépit des chefs de la coterie réactionnaire de l’Internationale de Genève.

L’abîme qui s’ouvrait de jour en jour plus large entre le parti de la Révolution et celui |66 de la Réaction, devint plus sensible encore à partir du milieu du mois de juin 1869, lorsque Perron, obligé pour quelque temps par ses affaires d’abandonner la direction du journal l’Égalité, la remit aux mains de Bakounine. Ce dernier en profita pour développer largement, franchement, dans toute leur vérité et avec toutes leurs conséquences logiques et leurs applications pratiques, les principes de l’Internationale. Il commença sa rédaction par une attaque ouverte contre le jésuitisme du Jésus-Christ de la Chaux-de-Fonds, Coullery, qui, différent en cela des réactionnaires internationaux de Genève, voulait convertir l’Internationale en un piédestal pour la réaction aristocratique et mômière, tandis que ses alliés, défenseurs et amis, à Genève, les Perret, les Grosselin et compagnie, se contentaient d’en faire seulement un instrument à l’usage du radicalisme bourgeois. Bakounine combattit et démasqua les uns et les autres, et il s’efforça de découvrir aux yeux du prolétariat l’abîme infranchissable qui sépare désormais sa cause de celle de la bourgeoisie de toutes les couleurs.

La question ainsi posée ne faisait pas du tout le compte des chefs ambitieux de la Fabrique de Genève. C’était précisément l’époque où le parti radical genevois fit d’incroyables efforts pour se rapprocher de l’Internationale et pour s’en emparer. Beaucoup d’anciens membres, agents reconnus du parti radical, et qui, comme tels, s’étaient séparés de l’Internationale, y rentrèrent alors. Cette intrigue se faisait pour ainsi dire au grand jour, tellement les citoyens radicaux de l’Internationale étaient sûrs du succès. |67 Nous les combattions ouvertement, tant dans le journal que dans les séances de l’Alliance, ainsi que dans les assemblées générales.

Tout cela a dû nécessairement accroître la haine des meneurs de la Fabrique contre nous. D’un autre côté, les principes franchement socialistes et révolutionnaires que l’Égalité exposait sans aucune cérémonie ne pouvaient point les servir, étaient diamétralement opposés à leur but ; l’abolition des États, des frontières patriotiques et politiques, l’abolition du droit d’héritage, l’organisation de la propriété et du travail collectifs de bas en haut, par la liberté, — tout cela ne pouvait servir de pont pour unir en un seul parti les bourgeois radicaux avec les internationaux bourgeois de Genève. Tout le parti radical de cette ville, les Fazy, les Vautier, les Garleret, les Cambessédès étaient donc acharnés contre nous, et, comme ils exerçaient dès lors une influence directe sur les meneurs de la Fabrique dans l’Internationale, sur les Grosselin, les Weyermann, les Perret, et tant d’autres, ils contribuèrent beaucoup à fomenter, à grossir et à organiser leur haine et leurs persécutions contre nous.

Les comités des sections de la Fabrique vinrent protester, au nom de leurs sections, devant le Comité fédéral, contre la rédaction de l’Égalité, le plus souvent sans que leurs sections en sussent rien. Tant que Brosset resta président du Comité fédéral, ces intrigues n’aboutirent pas. Mais, par un système de taquineries combinées, auxquelles, toujours |68 par trop susceptible, il eut le tort de ne point répondre par le mépris, on le força à abandonner la place [46]. Guétat devint président à sa place, et alors le Comité fédéral se rangea définitivement du côté de la réaction. Heureusement, le Comité de rédaction était sauvegardé par un article des statuts de la Fédération romande, qui le rendait en quelque sorte indépendant de l’arbitraire du Comité fédéral [47].

L’Internationale de Genève était donc en pleine guerre : d’un côté, il y avait la Fabrique, savamment disciplinée, aveuglée et menée par ses chefs ; de l’autre, la masse des ouvriers en bâtiment éclairés par le journal l’Égalité, et s’organisant peu à peu sous l’influence de l’Alliance. Au milieu, il y avait les sections des métiers intermédiaires : les cordonniers, les tailleurs, les typographes, etc., dont les comités appartenaient, il est vrai, en très grande partie à la réaction, mais dont le peuple avait plus de sympathie pour la Révolution.

Une bataille décisive était devenue inévitable. Elle se livra dans la seconde moitié du mois d’août, à l’occasion de l’élection des délégués pour le Congrès de Bâle [48].

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|69 LUTTE ÉLECTORALE

Ce fut une bataille mémorable et qui devrait être décrite par un historien plus éloquent que moi. Je me contenterai d’en raconter les phases principales.

Parmi les cinq questions que le Conseil général avait mises dans le programme du Congrès qui devait se réunir en septembre 1869 à Bâle, il y en avait deux surtout qui entraient dans le fond même de la question sociale : celle de l’abolition de l’héritage et celle de l’organisation de la propriété collective, deux questions qui de tout temps eurent le don de mettre en fort mauvaise humeur les coryphées, les meneurs de la Fabrique de Genève. Ils s’étaient déjà montrés excessivement mécontents qu’on eût discuté la dernière de ces deux questions au Congrès de Bruxelles : « Ce sont des utopies, disaient-ils ; nous devons nous occuper de questions pratiques ».

Ils s’étaient donc bien promis, cette fois, d’éliminer ces deux questions du programme du Congrès de Bâle. C’était pour eux non seulement une nécessité de cœur et d’esprit, mais une nécessité de position politique. Ils s’étaient définitivement entendus et alliés avec la bourgeoisie radicale de Genève. On travaillait activement toutes les sections proprement genevoises, c’est-à-dire les ouvriers-citoyens de la fabrique, pour les grouper autour du drapeau radical dans les prochaines élections, qui devaient avoir lieu en novembre. |70 et 71 [49] Mais pour que l’alliance entre la bourgeoisie et les ouvriers-citoyens fût possible, il fallait que ces derniers éliminassent de leur programme tout ce qui pouvait contredire les principes fondamentaux et choquer la délicatesse de leurs nouveaux alliés les bourgeois radicaux de Genève. Parmi ces choses réprouvées, détestées, brillaient naturellement plus que toutes les autres ces deux propositions subversives de tout ordre social : l’abolition du droit d’héritage et l’organisation de la propriété collective.

La tactique de la coterie genevoise qui inspirait et dirigeait à volonté tous les actes du Comité central (cantonal), et qui, par son intermédiaire, déterminait les programmes de chaque assemblée générale, — cette tactique fut très simple. Ils firent nommer par les assemblées générales des commissions pour préparer et proposer des rapports sur toutes les autres questions, et ils oublièrent, négligèrent d’en faire nommer pour les deux questions brûlantes. Si on les avait laissés faire, voici ce qui se serait passé : on serait arrivé à la veille du Congrès sans avoir nommé de commissions pour elles, il n’y aurait pas eu de rapports, et par conséquent ces deux questions auraient été éliminées de fait.

Nous déjouâmes ce calcul, en rappelant, dans l’une de ces assemblées populaires, qu’il y avait encore deux questions que le Comité central paraissait avoir oubliées, et qu’il était urgent de nommer immédiatement deux commissions pour les étudier et pour présenter leurs rapports à temps. Alors l’orage |72 éclata ; tous les grands orateurs de la Fabrique et leurs alliés réactionnaires : Grosselin en tête ; Weyermann ; Crosset ; Wæhry ; Patru ; des typographes du parti de Crosset ; Dupleix ; le père Reymond (l’aveugle, le saint-simonien, le Jésus-Christ de l’Internationale de Genève) ; un maçon genevois, esprit fort et grand ergoteur, Paillard, l’ennemi intime de Robin ; Guétat, et bien d’autres encore vinrent tour à tour à la tribune dire que c’était un scandale, une inutile perte de temps, une action subversive, que de venir proposer de pareilles questions à des ouvriers ; qu’il fallait s’occuper de questions pratiques et réalisables, par exemple de la coopération bourgeoise, etc., etc. Nous leur répondîmes. Ils furent battus. L’assemblée générale (le Temple-Unique était plein, et les ouvriers en bâtiment, convoqués avec soin dès la veille par nos « alliés », s’y trouvaient en masse) décida à une immense majorité qu’on nommerait sur-le-champ des commissions pour les deux questions déplaisantes : Bakounine fut élu pour la commission sur la question d’héritage, Robin pour celle de la propriété collective.

Dans l’assemblée générale qui suivit celle-ci on devait décider une autre question. D’après les statuts généraux, chaque section avait le droit d’envoyer un délégué au Congrès. Mais l’Internationale de Genève aurait pu en envoyer plus de trente [50]. Cela aurait été par trop dispendieux ; pour cette raison, déjà l’année précédente toutes les sections de l’Internationale de Genève s’étaient réunies pour envoyer collectivement et à frais communs à Bruxelles quatre délégués. |73 Cette fois, comme le nombre des sections s’était considérablement accru, on voulait en envoyer cinq. Les envoyer collectivement était évidemment dans les intérêts des sections des bâtiments, ces sections étant beaucoup moins riches que les sections de la Fabrique. Les ouvriers de la Fabrique, naturellement inspirés et dirigés par leurs chefs, profitèrent de cette circonstance pour faire un coup. Leurs orateurs vinrent déclarer à la tribune, au nom de tous leurs camarades, que les sections de la Fabrique ne consentiraient à l’envoi collectif des délégués que si on leur accordait l’élimination des deux questions de l’héritage et de la propriété. Ce fut le signal d’un second orage.

Nous montâmes à la tribune pour expliquer aux ouvriers en bâtiment qu’en leur faisant une telle proposition on les insultait, on attentait à la liberté de leur conscience, à leur droit ; que mieux valait pour eux n’envoyer qu’un seul délégué, ou même ne pas en envoyer du tout, que d’en envoyer cinq ou davantage à des conditions qui leur seraient imposées au nom des sections de la Fabrique et qu’ils ne sauraient accepter. Alors les orateurs de la réaction revinrent à la tribune pour chanter l’éternel refrain de l’union, si nécessaire pour constituer la force de la classe ouvrière ; ils rappelèrent aux ouvriers en bâtiment la reconnaissance éternelle qu’ils devaient aux citoyens genevois de la Fabrique pour le concours qu’ils leur avaient prêté dans la grande grève du printemps. Ils les prémunirent surtout contre certains « étrangers » qui venaient semer la division dans l’Internationale genevoise. A cela les « étrangers » — Brosset, Robin, Bakounine et d’autres — |74 répondirent qu’il ne pouvait y avoir d’étrangers dans l’Internationale ; que la reconnaissance et l’union étaient sans doute de fort belles choses, mais qu’elles ne devaient pas aboutir à l’asservissement, et que mieux valait se séparer que de devenir esclaves. Cette fois la victoire fut encore à nous. Les questions et leurs commissions furent maintenues à une immense majorité.

Deux ou trois jours plus tard, il y eut assemblée particulière de toutes les sections de la Fabrique au Temple-Unique. M. Grosselin, n’y trouvant pas d’opposants, s’y surpassa en éloquence. Il prononça un discours fulminant contre Brosset, contre Robin, contre Bakounine, désignés de façon transparente, les stigmatisant comme les perturbateurs de la paix, de l’union, de l’ordre public dans l’Internationale de Genève. « Qu’ont-ils à faire parmi nous, ces étrangers ! » disait-il, s’exaltant au point d’oublier qu’il parlait non dans une réunion de citoyens genevois, mais au milieu d’ouvriers genevois membres de l’Internationale, et que l’Internationale ne connaît point les étroitesses civiques de la patrie. Crosset et Wæhry vinrent ajouter, l’un, ses gros mots, l’autre son fiel à l’éloquence du puissant Grosselin, le futur homme d’État de Genève.

Enfin les sections de la Fabrique réunies décidèrent la séparation et nommèrent un seul délégué, M. Henri Perret, secrétaire du Comité fédéral, avec le mandat impératif de s’abstenir de voter sur les deux questions répudiées par la Fabrique [51]. Elles n’avaient point nommé comme second délégué Grosselin, d’abord par économie, et, en second lieu, |75 dans l’espoir que les ouvriers du bâtiment le nommeraient. Les alliés, les amis de la Fabrique, les Crosset, les Wæhry, les deux frères Paillard, Guétat, Rossetti, Patru, avaient travaillé de longue main les ouvriers en bâtiment dans ce but.

La séparation était donc devenue un fait accompli, La Fabrique n’envoyait qu’un seul délégué. Les ouvriers en bâtiment, réunis aux tailleurs, et aux cordonniers, décidèrent d’en envoyer trois : furent nommés Heng, Brosset, et Grosselin [52].

Sur ces entrefaites, Robin et Bakounine avaient fait leurs rapports, l’un sur l’organisation de la propriété collective, l’autre sur l’abolition du droit d’héritage, naturellement dans le sens le plus affirmatif pour l’une et pour l’autre. Leurs conclusions furent acclamées et votées à la presque unanimité.

La commission chargée de faire un rapport sur la question de l’instruction intégrale avait également fait son rapport. Ici se passa une chose fort étrange. Ce n’était pas la commission qui avait fait ce rapport, c’était M. Cambessédès, l’un des coryphées du parti radical bourgeois, un homme d’État, non membre de l’Internationale, et qui remplissait à cette époque les fonctions d’inspecteur supérieur de toutes les écoles de Genève (si je ne me trompe pas). Naturellement son rapport fut fait dans un esprit éminemment bourgeois. Il maintenait la séparation des écoles pour les deux classes, sous ce prétexte touchant et charmant que les bourgeois ne consentiraient jamais |76 à envoyer leurs enfants dans des écoles fréquentées par les enfants du peuple. Tout le reste était à l’avenant, de sorte que notre ami Fritz Heng, membre de cette commission, et qui s’était chargé de donner lecture de ce rapport, dont il n’avait pas pris connaissance auparavant, s’arrêta au milieu de sa lecture et déclara naïvement que le rapport ne valait rien et ne pouvait convenir à l’Internationale.

Comment se fit-il qu’un bourgeois radical de Genève eût fait accepter son travail par une commission de l’Internationale ? C’est un secret que la Fabrique et M. Crosset, l’allié des meneurs de la Fabrique et membre de cette commission, auraient pu seuls expliquer.

Lorsque la nomination de Grosselin comme troisième délégué nommé par les ouvriers en bâtiment [53] fut proclamée, ces derniers déclarèrent et votèrent à l’unanimité qu’il ne pourrait être chargé de la mission de les représenter au Congrès de Bâle que s’il promettait d’y voter pour l’organisation de la propriété collective et pour l’abolition du droit d’héritage.

Cela le mit dans une singulière position. Il avait été le principal promoteur de la proposition d’éliminer ces deux questions comme utopiques, intempestives et funestes, et de la séparation qui en était résultée ; et maintenant il devait s’engager à voter affirmativement sur l’une et sur l’autre au Congrès de Bâle !

Dans la dernière assemblée générale |77 qui eut lieu avant le Congrès, il essaya de sortir de cette situation ridicule par un moyen singulier : il posa une question personnelle, en faisant appel aux sentiments personnels : « Je vous aime et vous m’aimez, vous savez que j’ai été toujours votre ami ; pourquoi donc vous méfiez-vous de moi, et m’imposez-vous maintenant des conditions que ma dignité et ma conscience ne me permettent pas d’accepter ? » Il ne nous fut pas difficile de lui répondre qu’il ne s’agissait pas ici du tout de questions personnelles, ni de sympathie ni de défiance personnelles ; qu’on l’aimait et qu’on l’estimait beaucoup, mais qu’on ne pouvait lui sacrifier le droit collectif et les principes. L’assemblée générale s’étant prononcée presque à l’unanimité pour la propriété collective et pour l’abolition du droit d’héritage, il devait répondre catégoriquement à cette question : Voulait-il et pouvait-il parler et voter en conscience pour l’une et pour l’autre ?

Sur notre proposition, l’assemblée décida de nouveau que ce vote était absolument obligatoire pour ses délégués et leur était imposé par un mandat impératif.

Alors Grosselin fut forcé de donner sa démission en pleine assemblée. Mais voici ce qui arriva. La veille ou le jour même du départ des délégués pour Bâle, le Comité central (cantonal) se réunit, et, s’arrogeant un droit qu’il n’avait pas, puisque les statuts de la Fédération romande subordonnaient formellement toutes ses décisions à celles de l’assemblée générale, le Comité, |78 — qui dans cette occasion avait d’autant moins de droit qu’il s’agissait d’un délégué non de toutes les sections de l’Internationale, mais seulement des sections du bâtiment, qui le payaient de leur poche [54], — le Comité central (cantonal), dis-je, cette fois presque exclusivement composé de membres de la Fabrique qui s’étaient rendus tous à cette séance, tandis que la majorité des représentants des autres sections en étaient absents, décida que Grosselin devait passer outre et qu’il devait se rendre à Bâle comme délégué des sections du bâtiment, libéré du mandat impératif que lui avaient imposé les sections réunies des bâtiments.

Et il s’y rendit en effet, et, compagnon inséparable de M. Perret, le délégué de la Fabrique, il vota dans toutes les questions comme lui [55].

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Ici s’arrête proprement mon récit historique. On comprend maintenant la haine terrible qu’ont dû nous vouer, à Perron [56], Brosset, Robin et moi, tous les meneurs principaux de la Fabrique, et une grande partie de leur peuple que, par toute sorte de vilaines calomnies, ils étaient parvenus à passionner contre nous. Pendant que nous étions au Congrès de Bâle, ils avaient même monté un coup contre nous à Genève. Ils avaient convoqué une assemblée extraordinaire des comités, et là on nous |79 mit tous les trois en état d’accusation, Perron, Brosset et Bakounine, n’exigeant rien de moins, d’abord, que notre expulsion immédiate, puis, s’adoucissant un peu, un vote de blâme formellement prononcé contre nous, et déclarant que si on ne leur accordait pas cette satisfaction, toutes les sections de la Fabrique sortiraient de l’Internationale. La proposition fut rejetée, — et les sections de la Fabrique ne sortirent pas de l’Internationale.

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Depuis cette époque, Je ne me suis plus mêlé en aucune manière des affaires de l’Internationale. Mes affaires m’appelant à Locarno, je m’étais même démis de mes fonctions de rédacteur du journal l’Égalité. Après mon retour de Bâle, je restai bien encore trois ou quatre semaines à Genève [57], mais je n’allai presque plus, ou fort rarement, aux séances de l’Internationale, et Je n’y parlai qu’une seule fois, la veille de mon départ [58].

Quant à la Section de l’Alliance, je n’y pris part, après mon retour de Bâle à Genève, qu’à une seule délibération : celle qui avait pour objet de demander au Comité fédéral l’entrée dans la Fédération romande [59].

Cette demande fut présentée le 22 septembre 1869 par Fritz Heng, qui était en même temps secrétaire de la Section de l’Alliance et membre du Comité fédéral, aussi bien que Duval, qui alors, encore fidèle à l’Alliance, appuya la proposition. Le Comité fédéral ne nous refusa pas positivement, |80 mais il suspendit sa décision jusqu’à des jours plus favorables, c’est-à-dire il la renvoya aux calendes grecques.

Cette décision fut immédiatement rapportée en pleine assemblée de la Section de l’Alliance [60], par Duval et par Heng, qui nous donnèrent des détails assez intéressants sur la manière dont elle fut prise. Le Comité fédéral était composé de sept membres, qui étaient alors : Guétat, président ; Henri Perret, secrétaire correspondant ; son frère Napoléon Perret, secrétaire pour l’intérieur ; Martin, Chénaz, Duval et Heng. Lorsque la demande fut présentée par ce dernier, il y eut sur tous les visages l’expression d’une grande incertitude, pour ne point dire confusion. Tous commencèrent par dire qu’ils étaient eux-mêmes des membres de l’Alliance, excepté Martin. Personne ne mit en doute la régularité de l’Alliance comme section de l’Internationale, ce qui d’ailleurs eût été impossible en présence des deux lettres originales d’Eccarius et de Jung, écrites au nom du Conseil général, et que Fritz Heng leur avait présentées, et après ce fait également décisif et connu d’eux tous, que la Section de l’Alliance avait envoyé son délégué à Bâle, qui avait été admis comme tel par le Congrès. Le devoir du Comité fédéral de recevoir la Section de l’Alliance dans la Fédération romande était donc évident, crevait les yeux, comme disait alors notre ci-devant ami Philippe Becker, Mais, d’un autre côté, le Comité fédéral ne pouvait accomplir cet acte de justice sans provoquer un grand |81 déplaisir chez tous les chefs de la coterie réactionnaire ou genevoise, qui avait fini par comprendre que cette petite section avait pourtant contribué au fiasco mémorable qu’elle avait éprouvé dans la question du programme et des délégués au Congrès, Comment sortir de ce dilemme ?

Ce fut M. Henri Perret, le grand diplomate de l’Internationale de Genève, qui prit le premier la parole. Il commença par reconnaître que l’Alliance était une section régulière, et reconnue comme telle tant par le Conseil général que par le Congrès de Bâle ; qu’elle était en plus une section très bien inspirée, très utile, puisqu’il en faisait lui-même partie (il le croyait, mais il n’en faisait plus partie en réalité [61]) ; que sa demande enfin était parfaitement légitime, mais que le Comité fédéral, selon lui, devait remettre sa réception à une époque plus éloignée, alors que les passions soulevées par les luttes qui venaient d’avoir lieu se seraient calmées, etc., etc. Quant à M. Guétat, il déclara rondement qu’il aurait accepté l’Alliance pour son compte, s’il n’y avait pas eu dans cette section des personnes qui lui déplaisaient. Martin se prononça ouvertement contre. Chénaz dormait. On décida de remettre l’acceptation à un jour indéterminé.

La Section de l’Alliance, après avoir entendu ce rapport fait par Heng et accompagné des commentaires de Duval, décida qu’elle ferait appel de cette décision — ou plutôt de cette indécision — du Comité fédéral au prochain Congrès des sections de la Suisse romande.

À la fin d’octobre je quittai Genève, où je ne revins qu’à la fin de mars 1870, et je priai, en partant, mes amis Perron et Robin de s’occuper un peu de l’Alliance. Ils me le promirent.

Ils ne tinrent pas leur promesse ; ils ne pouvaient pas la tenir et j’avais eu tort de la leur demander, sachant que l’un et l’autre étaient par système opposés à l’existence de cette section. Aussi contribuèrent-ils tous les deux beaucoup à la démoraliser, à la discréditer parmi les amis des Montagnes, et à préparer sa ruine, leurs natures et leurs convictions prenant naturellement le dessus sur la promesse formelle qu’ils m’avaient faite.

Leur système (ceci ne soit dit que pour les amis intimes) était diamétralement opposé à celui de l’Alliance. L’Alliance avait toujours préféré aux assemblées générales nombreuses les petites réunions de vingt à trente, tout au plus de quarante personnes, prenant ses membres dans toutes les sections et choisissant autant que possible les membres les plus sincèrement dévoués à la cause et aux principes de l’Internationale. Elle ne se contentait pas seulement de développer les principes, elle cherchait à provoquer le développement des caractères, l’entente, l’action solidaire et la confiance mutuelle des volontés sérieuses ; elle voulait en un mot former des propagandistes, des apôtres, et en dernier lieu des organisateurs. Aux intrigues de la coterie réactionnaire de Genève, elle voulait opposer une solidarité révolutionnaire. Elle ne faisait aucunement fi des assemblées générales ; |83 elle les considérait au contraire comme fort utiles, nécessaires dans les grandes occasions, lorsqu’il fallait frapper un grand coup, emporter une position d’emblée ; mais même pour atteindre ce but, pour s’assurer ce triomphe, elle pensait qu’une préparation individuelle antérieure dans les petites réunions était absolument nécessaire, afin de faire bien pénétrer dans l’esprit de la majorité, par l’intermédiaire des individus ainsi prévenus, le vrai sens, la portée et le but qui se cachaient sous les questions proposées aux décisions des assemblées générales. L’Alliance pensait, avec beaucoup de raison, que cette préparation individuelle si urgente, que cette consolidation des pensées et des convictions dans les individus, ne pouvaient être faites dans les grandes assemblées populaires, dans lesquelles beaucoup de choses très importantes, très décisives, ne pouvaient point être dites, et qui laissent aux orateurs à peine le temps nécessaire pour effleurer les questions principales. Enfin, dans les assemblées générales, il est impossible de reconnaître les meilleurs individus, les caractères, les volontés sérieuses, ceux qui dans les ateliers exercent une influence légitime sur leurs camarades. Ce ne sont pas ordinairement ceux-là qui parlent ; retenus par une mauvaise honte et par un culte superstitieux pour l’art oratoire, ils se taisent modestement et laissent parler les autres ; de sorte qu’ordinairement, des deux côtés, ce sont les mêmes orateurs qui viennent répéter plus ou moins les mêmes discours stéréotypés. Tout cela est excellent pour un feu |84 d’artifice de paroles, mais ne vaut rien, au moins n’est pas suffisant, pour le triomphe des principes révolutionnaires et pour l’organisation sérieuse de l’Internationale.

Perron et Robin, amants du parlementarisme quand même, amants platoniques de la publicité, s’imaginaient au contraire qu’il fallait tout faire au grand jour et devant un immense public : par le journal, dans les assemblées et par les assemblées générales. Tout ce qui pouvait se faire en dehors de ce système de transparence générale et absolue leur paraissait de l’intrigue ; et ils n’étaient pas fort éloignés d’accuser la Section de l’Alliance sinon d’intrigues, comme le faisait cette chère Fabrique, au moins de mesquin esprit de coterie et d’exclusivisme étroit. Je ne sais pas même s’ils ne l’ont pas plus ou moins accusée d’intrigue, ce qui était injuste et faux au dernier point.

Ce furent les meneurs de la coterie genevoise qui, surtout après leur défaite éclatante de la fin du mois d’août, intriguèrent d’une manière dégoûtante. Ils propagèrent systématiquement, au moyen de leurs agents qu’ils envoyèrent dans les ateliers et chantiers des ouvriers en bâtiment, et au moyen des comités de section, dont l’immense majorité leur était dévouée, les calomnies les plus infâmes contre Brosset, Bakounine, Perron, Robin. Toute l’intrigue de l’Alliance, au contraire, consista dans le développement de plus en plus énergique des principes et du but révolutionnaire de l’Internationale, et dans la dénonciation des théories et des buts réactionnaires aussi bien que des sales [… [62]] |85 de la coterie genevoise.

Tant que ce travail s’était fait avec persistance, l’Alliance, malgré son petit nombre, était une puissance ; elle était puissante surtout par l’intimité réelle, par la confiance mutuelle qui régnait en son sein. On s’y sentait en famille. Perron et Robin y apportèrent un tout autre esprit. Robin a dans toute son apparence quelque chose de nerveux, de taquin, qui, contrairement à ses meilleures intentions, agit comme un dissolvant dans les associations ouvrières. Perron, avec son air froid, une certaine apparence de sécheresse genevoise, à la fois dédaigneuse et timide, et qui exprime si mal la sensibilité et la chaleur cachées de son cœur, repousse plutôt qu’il n’attire, — il repousse surtout les ouvriers en bâtiment, dont il semble, au moins, dédaigner l’ignorance et la grossièreté [63]. La première chose qu’ils apportèrent tous les deux dans l’Alliance, ce fut donc beaucoup d’incertitude et de froid. Ils y apportèrent en outre la condamnation que dans le fond de leurs cœurs et de leur pensée ils avaient déjà portée contre l’Alliance ; de sorte que sous leur souffle sceptique et glacial toute la flamme vive, toute la confiance mutuelle et la foi de l’Alliance en elle-même diminuèrent à vue d’œil et finirent par s’évanouir tout à fait. Enfin ils finirent par assommer la section en lui proposant pour secrétaire un gamin qui sait à peine penser et écrire, le petit Sutherland, après quoi ils cessèrent tous les deux d’assister à ses séances.

|86 Ils eurent grand tort, car l’Alliance était le seul point où ils eussent pu donner rendez-vous et rencontrer les ouvriers en bâtiment les plus influents et les plus dévoués, converser avec eux librement, leur expliquer à fond le sens et le but des questions qui se débattaient dans l’Internationale et s’assurer par ce moyen du concours de la masse des ouvriers en bâtiment. Dans le Cercle, cette franche explication était impossible, car la Fabrique y avait introduit un système d’espionnage qui paralysait toutes les conversations libres. Il ne restait donc, en dehors de l’Alliance, qu’un seul moyen de rencontrer les ouvriers en bâtiment : c’était d’aller les chercher dans leurs ateliers ; mais, outre que ce moyen était trop difficile et eût nécessité une immense perte de temps, il était encore dangereux à ce point de vue, qu’ils auraient pu rencontrer dans les ateliers des agents gagnés par la Fabrique et eussent été |87 accusés plus que jamais d’intrigues. Robin et Perron avaient donc préféré de s’en reposer, pour tout ce qui avait rapport à la propagande individuelle parmi les ouvriers en bâtiment, sur Brosset. Mais Perron, au moins, aurait dû connaître Brosset. C’est un homme qui, malgré ses instincts et son apparence et son éloquence de tribun populaire, est l’homme le plus vaniteusement personnel, le plus changeant et le plus défiant qu’il y ait au monde. Il peut devenir un instrument magnifique pour un moment et dans des circonstances données, mais il est impossible de se reposer sur lui pour une action continue. Encore tant que sa femme vivait, cela allait. C’était un cœur fort, une amie constante ; elle était son bon génie inspirateur. Mais après la mort de sa femme, Brosset a perdu la moitié de sa valeur sociale. (Tout cela est pour les amis intimes, et j’espère que ceux qui liront ces lignes — même M. Perron que je n’ai plus l’honneur de compter parmi mes amis, s’il les lit — n’iront pas le raconter à Brosset.)

Enfin l’action et la propagande individuelle de Robin et de Perron, infatués exclusivement de leur chère publicité et de leur propagande à grands coups de tambours et à petites médailles [64], étaient nulles, et à cause de cela même leur propagande publique, tant par le journal que dans les assemblées populaires, était condamnée d’avance à un fiasco complet [65].


|88 CAMPAGNE DÉSASTREUSE DE PERRON ET DE ROBIN
Automne et hiver 1869-1870.
(Pour les très intimes amis.)

Chaque maître d’armes un peu célèbre possède le secret de quelque botte mortelle, qu’il a bien garde de révéler à personne et à l’aide de laquelle il est à peu près sûr de coucher son adversaire.

Depuis longtemps j’avais acquis la certitude que Perron croyait être en possession d’une botte pareille, capable de coucher bas l’intrigue réactionnaire et de le rendre maître du terrain politique dans l’Internationale de Genève. Déjà à la fin du printemps de 1869, il m’avait dit : « Veux-tu me laisser la direction exclusive, absolue, de notre propagande et de notre action dans l’Internationale de Genève ? et je te réponds que d’ici à peu de temps nous aurons triomphé de tous nos adversaires, nous serons les maîtres ». À cela je lui avais répondu que je ne demandais pas mieux que de me rendre à ses conseils, de suivre même sa direction aussitôt que je serais convaincu qu’elle était la bonne ; mais que, pour cela, il était nécessaire qu’il m’exposât d’abord son plan d’action, de défense et d’attaque, et qu’il me persuadât de la bonté de ce plan. « Non, me me répondit-il, laisse-moi faire, ne te mêle de rien ; à cette seule condition je prends la responsabilité du succès. » C’est-à-dire qu’il ne |89 demandait rien de moins qu’une dictature absolue pour lui-même, et de ma part une soumission aveugle, plus que cela, une annihilation complète. C’était trop demander, n’est-ce pas ? Trop de la part de Perron surtout, qui, bien que doué de qualités estimables, n’avait encore prouvé par aucun acte qu’il eût la capacité et la volonté, la puissance et la clarté d’esprit nécessaires pour mener dictatorialement quelque affaire sérieuse que ce fût ; trop vis-à-vis de moi, qu’il n’avait point le droit de considérer comme un premier venu pourtant.

J’avais alors beaucoup, beaucoup d’amitié pour Perron et beaucoup de confiance, confiance qui à cette époque commençait déjà à s’ébranler toutefois, tant ses incertitudes, ses caprices, ses changements d’un jour à l’autre, ses négligences, ses oublis, ses élans d’exaltation passionnée suivis presque toujours d’incroyables abattements de cœur et d’esprit et d’une indifférence évidente, me paraissaient singuliers. Ce n’était évidemment pas la nature d’un homme de pensée fixe et d’action persévérante, c’était plutôt celle d’un homme sentimental, d’un poète. Il n’avait pas la trempe d’un dictateur, et s’il se croyait, à ce moment, capable de remplir ce rôle, il était évident qu’il se faisait illusion sur lui-même.

Sans me fâcher, je lui rappelai tout doucement qu’il ne pouvait être question de dictature entre nous, que notre loi c’était l’action collective. (Et maintenant que les amis des Montagnes me connaissent un peu, je fais appel à leur jugement. |90 Ont-ils trouvé en moi l’ombre de tendances dictatoriales ? Vivement et profondément convaincu, quand je suis parmi les amis je leur expose et au besoin je défends vivement mes convictions. Mais est-ce que j’ai jamais voulu les imposer, et, lorsque la majorité avait décidé autrement, ne me suis-je pas toujours soumis à son vote ? Mes amis des Montagnes se sont convaincus, j’espère, que chez moi la foi, je dirai presque exclusive, fanatique, dans la pensée, dans la volonté et dans l’action collectives est très sérieuse.) À toutes mes remontrances Perron répondit : « Ou bien, tu me laisseras faire tout seul, ou bien je ne ferai rien du tout ». Je ne pus naturellement consentir à un tel pacte ; et réellement depuis, à l’exception de quelques très rares moments, où il vint nous donner un très utile coup d’épaule, il ne fit presque rien.

À la veille de mon départ pour Locarno, il était rayonnant ; il était visiblement satisfait. Il allait pouvoir enfin essayer, sans aucun empêchement de ma part, sa botte savante et mortelle. Il avait adopté comme compagnon, comme conseiller et comme aide, comme alter ego, Robin, avec lequel il paraissait s’entendre tout à fait.

J’avais abandonné la rédaction du journal l’Égalité l’avant-veille de mon départ pour le Congrès de Bâle. J’avais formellement déposé ma démission dans le comité de rédaction, me proposant de partir pour le Tessin immédiatement après le Congrès, sauf à rester seulement |91 quelques jours à Genève. Je restai beaucoup plus longtemps que je ne me l’étais proposé ; mais, occupé de tout autres affaires, je ne me mêlai plus du tout ni du journal, ni des séances de l’Internationale de Genève.

À mon retour de Bâle, Perron m’avait demandé : « As-tu encore quelque chose à dire dans le journal ? Si tu le veux, fais-le pour achever ton œuvre. » Je lui répondis que, pour mon compte, à présent, je n’avais rien à ajouter aux idées que j’avais développées dans le journal, et que je n’écrirais rien. « C’est bien, me répondit-il ; tu as rempli ta mission, maintenant la nôtre commence. Tu as développé les principales idées, maintenant il s’agit de les faire entrer dans la conviction de tout le monde, de les faire aimer, les faire accepter par tout le monde. Pour arriver à ce but, Robin et moi, nous avons décidé de changer de système. Il faut maintenant apaiser, calmer les passions. Pour cela il faut baisser de ton, prendre un langage plus conciliateur, et dans le journal, aussi bien que dans les assemblées de l’Internationale, faire la paix avec tout le monde. »

Je lui répondis que je ne croyais pas beaucoup à cette paix, mais que peut-être ils avaient raison, et que, dans tous les cas, sans beaucoup espérer, je leur désirais sincèrement à tous les deux le plus grand succès.

|92 Puisqu’ils voulaient faire la paix, et qu’il n’y avait eu de guerre qu’avec la Fabrique, il était évident que Perron et Robin espéraient pouvoir se réconcilier avec la Fabrique, sans pourtant lui faire aucune concession de principe, chose dont ni Perron ni Robin n’eussent été capables. La fameuse botte de Perron consistait donc en ceci : Rendre la propriété collective, l’abolition de l’État et du droit juridique, choses si amères pour la conscience des bourgeois, — les rendre si douces, si sucrées, si agréables au goût, que la Fabrique, malgré qu’elle soit bourgeoise de la tête aux pieds, pût les avaler et s’y convertir sans s’en douter.

Perron et Robin s’étaient donc imaginé que ce qui nous séparait de la Fabrique n’était qu’une différence de théories, et ils ne s’apercevaient pas de l’abîme qui nous séparait en pratique. Ils ne tenaient aucun compte de l’ambition ni des intérêts des meneurs de la coterie genevoise, ni de l’alliance étroite qui s’était déjà établie entre les bourgeois radicaux et les ouvriers-bourgeois de Genève, ni enfin de l’antique et puissante organisation des sections de la Fabrique fondues complètement dans le moule étroit du patriotisme et de la vanité genevoise.

Infatués de publicité, comme je l’ai déjà dit plus haut, dédaignant la propagande individuelle qui répugnait peut-être à leur intelligence doctrinaire et légèrement dédaigneuse, comme uniques instruments d’action ils employèrent le journal et les assemblées générales qui devaient se réunir une fois par semaine au Temple-Unique. J’allais oublier les médailles et les feuilles volantes [66].

|93 Ces armes en mains, ils ouvrirent leur nouvelle campagne, qui s’annonça d’abord sous des auspices extrêmement favorables. La Fabrique, heureuse de s’être défaite de moi, leur sourit. À un « change banal » [67], festin de réconciliation fraternelle, les deux partis opposés s’étaient rencontrés. Brosset, Robin, Perron y furent invités et fêtés. Outine, encore innocent et aimable, indécis sur le parti qu’il devait embrasser, pour s’en faire un petit piédestal, commençait à percer. Grosselin but à la santé du comité de rédaction de l’Égalité déclarant que ce journal était devenu maintenant le digne organe de l’Internationale. Le baiser Lamourette était donné. Outine attendri prononça je ne sais quel discours. Perron et Robin l’avaient accepté entiers, comme une sorte d’aide précieux, tant dans le journal que dans les assemblées générales. Nouveau Messie monté sur leurs épaules, il faisait son entrée triomphante dans la nouvelle Jérusalem de Genève.

Et pourtant, à la veille et le jour même de mon départ, j’avais supplié Perron et Robin de se bien garder de ce petit Juif intrigant. Moi qui le connaissais, je savais ce qu’il voulait. Perron me répondit que « j’étais toujours comme cela, m’occupant toujours des personnes au lieu des principes ». Je haussai les épaules et me tus. Je ne fus pas le seul à les prévenir contre Outine. Jouk m’a dit que lui aussi il avait, à beaucoup de reprises différentes, conseillé |94 à Perron de ne point se fier à ce monsieur, mais que Perron l’avait rebuté comme il m’avait rebuté. Je voudrais savoir ce que Perron en pense maintenant : qui de nous avait raison, lui ou nous ?

Les assemblées générales, sur lesquelles Perron et Robin avaient compté surtout, trompèrent leur attente. Elles réunissaient rarement plus de cinquante personnes, dont la moitié au moins ne venait que par hasard, non pour l’assemblée, mais par habitude, pour la chopine, pour le Cercle. Quant à la trentaine d’auditeurs attentifs, c’étaient toujours les mêmes. On débattait toute sorte de questions plus ou moins historiques ou lointaines, excepté celles qui touchaient réellement à la situation et à l’organisation de l’Internationale de Genève : celles-là étaient des questions brûlantes, délicates, réservées au huis-clos gouvernemental des comités et de l’oligarchie genevoise. Le reste intéressait fort peu l’auditoire, de sorte que le nombre des auditeurs diminuait d’une manière sensible. Du reste, ces assemblées avaient leur utilité : Outine, protégé par Perron et Robin, s’y formait à l’art oratoire, et préparait sa petite place dans l’Internationale.

Les médailles et les feuilles volantes eussent été un moyen très utile à côté d’autres moyens plus efficaces, plus sérieux. Mais seules, elles restèrent ce qu’elles étaient, une occupation innocente.

Restait le journal. Les premiers numéros furent |95 assez innocents. C’était commandé par la prudence. Il fallait changer de front sans que cela parût. Mais à moins de s’anéantir et de trahir sa mission, le journal ne pouvait persister longtemps dans cet état d’innocence. Et voilà que ces choses terribles : la propriété collective, l’abolition de l’État et du droit juridique, l’irréligion, l’athéisme, l’abîme social séparant la bourgeoisie du prolétariat, la guerre déclarée à toute politique bourgeoise, recommencèrent à y montrer leurs oreilles ; et à mesure qu’elles reparaissaient, se souleva aussi l’orage que ces questions doivent produire infailliblement et toujours dans les consciences bourgeoises. Wæhry et Paillard, les deux représentants de la réaction dans la rédaction du journal, soutenus par la Fabrique, recommencèrent toujours plus haut leurs protestations éloquentes ; et comme Robin est excessivement nerveux et peu endurant, la guerre recommença de plus belle, — et la fameuse botte se montra impuissante à terrasser l’ennemi.

Perron, dans toute cette campagne, se montra un fort mauvais calculateur. Il avait dédaigné la propagande et l’organisation des ouvriers en bâtiment, et il s’était proposé comme but principal de convertir la Fabrique, comme si la Fabrique de Genève était si facile à convertir. Je ne dis pas qu’elle soit absolument inconvertissable. Les ouvriers des Montagnes sont également des ouvriers horlogers. Ils gagnent autant que les ouvriers de Genève, ce qui ne les a pourtant pas empêchés d’adopter nos principes, tous nos principes, d’esprit et de cœur, avec beaucoup de passion. Il est vrai que les ouvriers des Montagnes n’ont pas été organisés de longue main dans un |96 esprit de patriotisme étroit et de civisme vaniteux comme le sont les ouvriers de Genève. Tout de même j’admets qu’à force de propagande individuelle persévérante on pouvait et on peut, assez lentement il est vrai modifier l’esprit et les sentiments de la Fabrique. Pour cela il aurait fallu commencer par chercher dans toutes les sections de la Fabrique les esprits et les cœurs les plus avancés, et, après les avoir trouvés, il aurait fallu les cultiver spécialement, se lier avec eux, les rencontrer souvent et ne point les abandonner jusqu’à ce qu’on les eût réellement amenés à partager aussi ces principes. Mais c’est un travail lent, difficile, exigeant beaucoup de persévérance et de patience, — qualités qui font malheureusement défaut à Perron aussi bien qu’à Robin ; de sorte qu’on peut dire qu’ils n’ont fait avancer d’aucun pas les convictions socialistes et révolutionnaires de la Fabrique.

Ils avaient dédaigné et délaissé les ouvriers en bâtiment, et ils n’avaient point gagné ceux de la Fabrique, de sorte qu’alors qu’ils s’imaginaient avoir pour eux presque toute l’Internationale de Genève, bâtiments et Fabrique, ils n’avaient en réalité personne, pas même Outine, leur protégé et en quelque sorte leur fils adoptif. Ils s’imaginaient avoir un terrain si solide sous leurs pieds qu’ils se crurent assez forts tous les deux pour commencer une guerre contre Londres. Vous rappelez-vous cette fameuse protestation contre la ligne de conduite et contre les préoccupations exclusivement anglaises du Conseil général, qui avait été rédigée par Robin et |97 par Perron et qu’ils avaient envoyée à l’acceptation des Montagnes, de l’Italie, de l’Espagne ? Elle me fut également envoyée. Y trouvant leur nom et le nom de Guillaume, je la signai pour ne point me séparer de mes amis, et pour ne point décliner la solidarité qui me liait à eux ; mais, tout en la signant, j’écrivis à Guillaume tout ce que j’en pensais. C’était, selon moi, une protestation injuste d’un côté, et de l’autre impolitique et absurde. Ce fut bien heureux pour nous que cette protestation, déjà signée par les Espagnols et les Italiens, ait été enterrée. Car si elle avait vu le jour, ce serait alors qu’on aurait crié contre nous et qu’on nous aurait accusés d’intrigues [68].

Une autre preuve de l’aveuglement dans lequel Perron et Robin se trouvaient par rapport à leur propre situation, à leur force réelle, ce fut la manière dont ils déclarèrent la guerre à Wæhry. Chose encore inusitée dans l’Internationale, ils posèrent une question personnelle : « Ou lui ou nous ; ou bien il sortira de la rédaction, ou nous n’y resterons plus » [69]. Ils s’étaient trompés sur deux points. D’abord ils avaient pensé qu’eux sortant de la rédaction, il ne se trouverait personne pour faire le journal ; ils avaient compté sans la vanité de Wæhry et sans l’intrigue d’Outine. Wæhry, soutenu par la sottise de la Fabrique, fut heureux d’imprimer toutes ses tartines, ordinairement repoussées par les deux premières rédactions. Et Outine, le petit serpent réchauffé dans leur sein, n’aspirait qu’au moment où, armé de sa blague formidable, de son front d’airain, et de ses quinze mille francs de rente, il pourrait recueillir leur |98 héritage. Ils s’étaient imaginé, d’un autre côté, que l’immense majorité de l’Internationale de Genève était pour eux, — et il ne se trouva personne pour les appuyer. De sorte que lorsque, réalisant leurs menaces, ils partirent, personne ne les retint et personne ne pleura.

Enfin, leur dernier fiasco fut celui de leur plan combiné avec l’ami James pour le transfert du Comité fédéral, et de la rédaction du journal surtout, dans les Montagnes. Ce projet fut si bien tenu secret, que le lendemain même il fut ébruité à Genève [70] ; et ce fut là la première et la principale cause de l’immense orage qui devait éclater plus tard à la Chaux-de-Fonds. Après quoi Robin partit pour Paris [71], et Perron, le fameux tacticien, avec sa botte secrète et son dictatoriat avorté, se retira boudeur sous sa tente.

Outine remplit tout seul le grand vide que leur retraite simultanée avait produit dans l’Internationale de Genève.

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Il est maintenant nécessaire que je dise quelques mots sur M. Outine. C’est un trop grand personnage pour que je puisse le passer sous silence.


|99 OUTINE, LE MACCHABÉE ET LE ROTHSCHILD
DE L’INTERNATIONALE DE GENÈVE


Ce soir, je veux m’amuser. Je remets donc à demain la continuation de mon second article contre Mazzini [72], et je m’en vais tâcher de peindre le portrait de M. Nicolas Outine.

Fils d’un très riche monopoleur du commerce d’eau-de-vie, — le commerce le plus sale et le plus lucratif en Russie, — Outine, est-il besoin de le dire, est Juif de naissance, et, qui pis est, Juif russe. Il en a la figure, le tempérament, le caractère, les manières, toute la nature nerveuse à la fois insolente et lâche, vaniteuse et mercantile. Outre les douze mille francs par an [73] que lui donne aujourd’hui son père, il a encore hérité de lui et de son vilain commerce — auquel dans son enfance, jusqu’à l’âge de l’adolescence, il avait pris une part active — le génie et la tradition des sales tripotages, de l’astuce, de l’intrigue. Il a un front d’airain ; pour lui, mentir ne coûte rien. Il est foncièrement faux, et, quand il croit avoir besoin de quelqu’un soit pour sa vanité, soit pour sa cupidité, il se fait aimable, cajoleur, flatteur ; les gens qui ne s’y connaissent pas diraient le meilleur enfant du monde. On ne peut pas dire qu’il soit bête ; il a, au contraire, avec la passion du mensonge, l’esprit de la ruse, toute la fourberie des exploiteurs des faiblesses et de la sottise du monde. Mais lui aussi est un sot infatué de lui-même. Voilà sa faiblesse principale, son talon d’Achille, l’écueil contre lequel il se brisera toujours. Il crève d’une vanité qui déborde |100 et qui finit toujours par trahir sa véritable nature à tout le monde. Sa capacité intellectuelle est fort petite. J’ai rencontré peu d’hommes dont l’esprit soit frappé de stérilité, d’impuissance, comme le sien. Travailleur très assidu, il lit tous les livres possibles, mais il n’en a compris réellement aucun. Il est réellement incapable de concevoir une idée. Sa mémoire, à force de travail opiniâtre, a retenu une masse de faits ; mais ces faits ne lui disent absolument rien, ils l’écrasent, et ne font que manifester davantage sa sottise : car il les cite à tort et à travers, et en tire pour la plupart du temps des conséquences saugrenues. Mais s’il n’a point la réelle conception des idées, il en a toute la phrase. Il vit, il respire, il se noie dans la phrase. Et le dernier but, le dernier mot de cette phrase, c’est lui. Il est en éternelle adoration devant lui-même. Toutes ses idées et toutes ses convictions, qu’il change à volonté selon les besoins du moment, ne sont qu’un piédestal pour rehausser sa petite personne.

On se demande comment un si insignifiant personnage a pu s’élever au rôle de dictateur qu’il joue maintenant dans l’Internationale de Genève ? Cette question se résout simplement. D’abord et avant tout, au milieu de la misère générale, il est le possesseur heureux de douze à quinze mille livres de rente ; ajoutez à cela une ambition aussi vaniteuse que passionnée ; un front d’airain, une conscience sans scrupule, l’indifférence la plus absolue pour tous les principes, et un esprit d’intrigue des plus |101 remarquables. C’est une vraie nature de démagogue, moins le courage et l’esprit.

Grâce à la puissance de son père, il a pu sauter par-dessus les examens du gymnase, et s’est trouvé dans les années 1860-1863 étudiant de l’université de Saint-Pétersbourg. C’était l’époque des grandes agitations politiques et socialistes en Russie. Les étudiants des universités de Saint-Pétersbourg, de Moscou, de Kazan s’agitaient beaucoup. Il y avait dans ces agitations juvéniles un fond sérieux, mais aussi beaucoup de vanité bruyante. C’était sérieux en tant que cela donnait la main au mouvement populaire, à celui des paysans surtout, qui se trouvaient dans une telle effervescence sur toute l’étendue de l’empire que tout le monde, en Russie, même le monde officiel, croyait à une révolution prochaine.

Le mouvement de la jeunesse de l’université de Kazan se trouvait en rapport positif avec le mouvement des paysans. Quant aux étudiants de l’université de Moscou, et de celle de Saint-Pétersbourg surtout, ils firent de l’agitation et du bruit en artistes, pour s’amuser et pour satisfaire leur vanité à bon marché. C’était la mode des conspirations, et on conspirait alors sans danger. Le gouvernement, frappé de stupeur, laissait faire ; et les jeunes gens conspiraient en pleine rue, criant tout haut leurs plans révolutionnaires.

On peut s’imaginer si M. Outine a dû s’en donner. C’était son règne, le règne de la phrase et de l’héroïsme à bon marché. Il se dit le disciple, l’ami de Tchernychevsky. |102 Sous ce rapport je ne puis rien dire de positif, car, excepté Outine lui-même, personne ne m’a jamais rien pu dire sur la nature des rapports qui avaient pu exister entre Tchernychevsky et lui. Mais je suis sûr qu’il ment. Tchernychevsky était un homme trop intelligent, trop sérieux, trop sincère, pour avoir pu supporter un gamin faussement exalté, phraseur sans vergogne, et infatué de lui-même, comme Outine. Il en sera, sans doute, de ses rapports avec Tchernychevsky comme de ses prétendus rapports amicaux avec Serno-Soloviévitch. Vous avez lu ou vous avez entendu parler du discours qu’il a prononcé à l’inauguration du monument élevé sur la tombe de Serno [74] : dans ce discours, Outine parla de leur amitié, de leur sympathie mutuelle, disant que Serno avait encouragé sa propagande russe. Le fait est que Serno avait un dégoût profond pour Outine ; il ne parlait jamais de lui qu’avec mépris. « Si quelqu’un m’a fait prendre le mot de révolution en horreur, me disait-il une fois, c’est Outine. » Il est fort probable qu’il en fut de même avec Tchernychevsky.

Outine émigra en 1863, en été. Les persécutions avaient commencé, et ce n’était pas un homme à affronter les dangers. Il ne les aime qu’en idée et de loin. Je le rencontrai à Londres, dans la société d’Ogaref, à mon retour de Stockholm. Il ne me plut pas du tout. Il me parut très vaniteux, très phraseur, voilà tout.

Depuis je ne le vis plus pendant quatre |103 ans que je passai en Italie. Je le rencontrai de nouveau en 1867, à Genève, où je m’étais rendu pour prendre part au Congrès de la Paix. Je l’avais si peu remarqué à Londres que, lorsqu’il se présenta à moi, je ne le reconnus pas. Mais depuis lors il s’attacha aux pans de mon habit. Dans ce Congrès j’avais acquis une certaine popularité : cela suffit à Outine pour qu’il voulût à toute force devenir mon ami. Il me déplut alors encore plus qu’à Londres. Il détestait Herzen, qui, malgré ce qu’en pense Marx, n’a jamais été mon ami [75], et Outine me répéta à plusieurs reprises : « Je dis à tous ceux qui me demandent mon opinion : Je suis le partisan de Bakounine, non de Herzen ». Et, en effet, beaucoup de mes amis français, Rey, Élie Reclus, Naquet et d’autres me demandèrent : « Qu’est-ce que c’est donc que ce petit monsieur qui nous répète toujours qu’il est votre partisan et non celui de Herzen ? »

Après cela je le perdis de vue de nouveau. Mais depuis janvier jusqu’en octobre 1868 j’eus l’avantage de le voir chaque jour, et j’ai pu l’étudier. Nous formions ensemble, près de Vevey, une sorte de petite commune russe : il y avait Joukovsky et sa femme ; Mme Levachof, sœur de Mme Joukovsky ; la princesse Obolensky, Mrouk [76], Zagòrski. Outine et sa femme vinrent compléter la société.

Huit à neuf mois passés ensemble, il n’en fallait pas tant pour connaître à fond ce monsieur. Le résultat de cette mutuelle connaissance fut de ma part un dégoût profond, et de la sienne une haine inextinguible.

|104 Jouk m’avait alors proposé de fonder un journal russe. Le mari de Mme Levachof avait donné pour cet objet mille roubles à Jouk. Mais Mme Levachof, qui s’était prise d’une passion furieuse pour Outine, voulut absolument que celui-ci prît part à cette rédaction. Il y avait incompatibilité absolue, non d’idées, car à proprement parler Outine n’en avait aucune, et il disait que nous devions accepter les principes que la jeunesse russe trouverait bon de nous infuser, — il y avait incompatibilité absolue d’humeur, de tempérament, de but. Nous voulions la chose, Outine ne cherchait que lui-même. Je m’opposai donc longtemps à toute alliance avec Outine. De guerre lasse, je cédai ; et, après une courte épreuve, comme l’argent était proprement à Mme Levachof, j’abandonnai à Outine le journal avec son titre [77]. — Je ne finirais jamais si je devais raconter toutes les misérables et sales intrigues d’Outine.

Avant d’être entré dans l’Association Internationale, j’étais international. Outine, au contraire, se posait comme un patriote exclusivement national, disant que l’internationalité était une trahison envers la patrie. Par cette raison il ne voulait pas aller au Congrès de Berne. Il y alla pourtant, et il y joua le rôle le plus ridicule.

Lorsque mes amis et moi, décidés à sortir de la Ligue de la Paix et de la Liberté, nous nous réunîmes pour tenir conseil sur la ligne que nous devions suivre, Outine, sans être invité, se présenta parmi nous. Je le priai de se retirer en lui disant que nous voulions |105 rester seuls. Vous pouvez vous imaginer sa fureur. Ce soir même nous fondâmes l’Alliance, et vous concevez qu’il devait devenir l’ennemi acharné de l’Alliance.

Après le Congrès de Berne, je me transportai à Genève, et depuis octobre 1868 jusqu’en septembre 1869 je ne le rencontrai fortuitement que trois ou quatre fois. En été 1869, dans deux proclamations russes, l’une signée de mon nom, traduite et publiée dans la Liberté [78], l’autre anonyme, j’attaquai les idées ou plutôt les phrases ridicules de son journal russe, ce qui naturellement n’augmenta pas son amitié pour moi. Je suis certain qu’il n’a jamais détesté un homme plus qu’il ne m’a détesté.

Cela ne l’empêcha pas, pourtant, lorsque nous nous rencontrâmes au Congrès de Bâle, où, entouré de ses femmes, il était venu jouer le rôle de public, de se dire publiquement encore une fois mon ami. Il me voyait assez influent, et cela lui imposait sans doute. Il prit part au banquet qui eut lieu après le Congrès, et là il prononça son discours habituel sur les femmes en général et sur les femmes russes en particulier. Et il faut le dire, il doit un fameux cierge aux dames russes. Ce petit Juif semble avoir un attrait particulier pour ces dames, elles se collent à lui comme des mouches à un morceau de sucre, et il se démène et s’égosille glorieusement au milieu d’elles comme un coq dans son poulailler. Elles sont à genoux devant lui, admirent son dévouement passionné, son héroïsme juif et ses phrases. Et il faut lui rendre cette justice, il sait tirer parti de ces dames. |106 Il les a transformées en autant de propagandistes et d’intrigantes pour son compte. Elles chantent partout ses vertus, et, sans vergogne comme lui, elles calomnient tous ceux qui osent lui déplaire. Je suis devenu naturellement leur bête noire. Au Congrès de Bâle, ces dames, dirigées par le grand tacticien, s’étaient partagé les rôles. Les délégués anglais surtout, qui leur parurent probablement les plus sots, et qui avaient aux yeux d’Outine le mérite d’être plus ou moins les amis de Marx, et en même temps des membres du Conseil général, devinrent spécialement les objets des prévenances et des coquetteries de ces dames.

Donc, dans ce discours prononcé en faveur de « nos sœurs », Outine, en parlant de moi, se servit de cette expression : « M. Bakounine, mon compapatriote et ami » ; après quoi il accourut vers moi et me dit : « Vous ne m’en voulez pas, n’est-ce pas, de ce que je vous ai nommé mon ami ? » — « Pas le moins du monde », lui répondis-je. Après quoi nous nous séparâmes, et nous ne nous vîmes plus qu’à Genève, deux ou trois fois. À la veille de mon départ, étant venu prendre congé de l’Internationale, j’eus l’occasion de relever seulement quelques sottises qu’il avait dites du haut de la tribune [79]. Nous ne nous sommes plus jamais rencontrés depuis.

|107 Outine était arrivé à Genève avec deux pensées fixes, l’une inspirée par la haine féroce qu’il m’avait vouée, l’autre par son ambition vaniteuse : c’était de me détruire, et de devenir le grand homme de l’Internationale de Genève. Grâce à l’habileté, à la tactique savante et à l’activité énergique de nos amis, il a pu réaliser l’une et l’autre.

Tandis que nos deux amis Perron et Robin, infatués de l’efficacité infaillible de leurs plans stratégiques, spirituellement certains de leur triomphe qui leur paraissait inévitable, suivaient, en vrais théoriciens abstraits qu’ils étaient tous les deux, la voie qu’ils s’étaient tracée, ne voyant rien et ne se donnant pas même la peine d’observer ce qui se faisait autour d’eux, Outine, en homme pratique, commença sa double intrigue.

La première chose qu’il fit, naturellement, fut de répandre contre moi dans l’Internationale de Genève les calomnies les plus infâmes. À mon retour à Genève, vingt personnes au moins, parmi lesquelles je citerai Brosset, Lindegger, Dégrange, Deshusses, Pinier, Sutherland, Jouk, Perron lui-même, un cordonnier et bien d’autres encore dont j’ai oublié le nom, vinrent me répéter les choses horribles qu’il avait débitées contre moi : j’étais un voleur, un intrigant, un homme sale et malhonnête dans mes rapports individuels, etc., etc. Cette haine et cette persistance furieuse de calomnie contre moi avait été le premier point de réunion entre lui et les meneurs |108 de la Fabrique. Leurs efforts unis furent couronnés d’un plein succès. Lorsque j’avais quitté Genève en octobre 1869, tous les ouvriers du bâtiment, à très peu d’exceptions près, — à l’exception de quelques individus des comités, surtout, gagnés par la coterie genevoise, et votant avec elle, — étaient mes amis, à un tel point qu’ils vinrent me dire, en me disant adieu : « Ces messieurs de la Fabrique croient nous insulter en nous appelant des bakouninistes ; mais nous leur avons répondu que nous aimons mieux être appelés des bakouninistes que des réactionnaires ». Mais lorsque je revins à Genève à la fin de mars 1870, je les retrouvai sinon tous hostiles, du moins tous prévenus et défiants, sans que j’aie pu en aucune manière avoir contribué à ce changement, puisque pendant ces cinq mois d’absence je n’exerçai pas la moindre action, et n’eus même aucuns rapports ni directs, ni même indirects, avec l’Internationale de Genève. Ce changement fut donc évidemment l’œuvre de mes ennemis.

Et que firent mes amis pour me défendre ? Rien. Ignoraient-ils les infâmes calomnies qu’on répandait contre moi ? Ils ne pouvaient pas les ignorer, puisqu’elles furent répétées devant eux. Mais ils craignirent de se compromettre, sans doute, et de compromettre leur fameux plan stratégique en prenant ma défense contre des attaques injustes, ridicules, et infâmes. Je ne réponds même pas que Perron n’ait ressenti un certain plaisir en me voyant dénigré. Je lui donnais sur les nerfs, et, sans vouloir se l’avouer |109 à lui-même, il me détestait déjà, comme un reproche pour la plupart du temps muet, mais néanmoins sensible pour lui, de ses imaginations et de ses faiblesses. Sans doute il n’en avait pas trop conscience lui-même, — on n’aime pas à s’avouer de pareils sentiments, — mais il excusait sa non-intervention et sa neutralité dans ce cas par un principe que je lui ai entendu énoncer fort souvent, et que j’ai toujours considéré comme foncièrement faux : « Qu’il ne faut pas s’occuper des personnes, mais seulement des principes ». Quant à moi, qui n’ai jamais pu concevoir que les principes puissent marcher sans l’intervention de personnes qui leur sont dévouées et qui sont solidairement unies en leur nom, j’ai toujours attaché un grand prix aux personnes tant qu’elles restaient fidèles aux principes, et, par instinct aussi bien que par conviction réfléchie, j’ai toujours pratiqué ce précepte si naturel et si simple, d’être l’ami des amis et l’ennemi des ennemis de mes alliés et amis, auxquels je reste fidèle jusqu’à la mort, ou jusqu’à ce qu’ils aient trahi eux-mêmes le pacte de solidarité. Il est vrai que Perron fait une exception à sa règle d’indifférence absolue pour les questions de personnes. Il reste calme quand on attaque ses amis, mais il devient furieux lorsqu’on l’attaque lui-même. Par exemple, Jouk c’est autre chose : il pardonne les injures même personnelles. Ne l’ai-je pas vu rester l’admirateur passionné de Mme Levachof, la nymphe Égérie de Numa-Outine ? — pourtant |110 elle ne lui a épargné ni les injures, ni les mépris.

En un mot, ni Robin ni Perron ne firent rien pour me défendre contre les calomnies d’Outine. Mieux que cela : sachant qu’il me calomniait, moi qui étais encore censé être leur allié, leur ami, ils le prirent en tiers dans leur journal et dans leur pro- pagande ; Robin, en quittant Genève, lui avait remis tous les papiers concernant cette dernière.

Outine leur resta fidèle pendant quelque temps. Ils représentaient tous les deux la révolution contre la réaction, et lui, qui s’était toujours donné, crié, comme un révolutionnaire à outrance, ne pouvait décemment embrasser d’un seul coup le parti de la réaction. Au commencement de la lutte de Perron et Robin contre Wæhry, il s’enthousiasma même au point d’appeler espion ce pauvre Wæhry, en pleine assemblée de la Section centrale. Mais lorsque nos deux amis firent ce fameux coup qui, selon leurs calculs, devait être mortel pour leurs adversaires ; lorsque le journal, abandonné par eux, resta sans rédaction ; lorsque, à la suite d’une intrigue préparée de longue main par Becker et Outine, la Fabrique vint proposer elle-même à ce dernier la rédaction du journal, alors Outine crut le moment favorable pour se déclarer ouvertement l’allié de la Fabrique. Et le pauvre Perron, avec toute sa stratégie si habile et sa fameuse botte secrète, resta capot.

C’est ainsi que fut inauguré le règne d’Outine.


LE TRIUMVIRAT
D’OUTINE, DE BECKER ET DE HENRI PERRET


Nous connaissons maintenant Outine. Il faut à présent se rendre compte du caractère des deux autres membres de ce triumvirat.


Henri Perret.


Ce portrait n’est pas difficile à faire. C’est le Talleyrand en miniature de la coterie réactionnaire dans l’Internationale de Genève. Très sale dans sa vie privée, méprisable et méprisé par ses concitoyens mêmes, il se maintient dans leur milieu par une élasticité remarquable et par des complaisances sans bornes. Comme Outine, il n’a aucune idée, aucune conviction qui lui soient sacrées et propres ; il les conforme toujours à l’esprit des gens au milieu desquels il se trouve, vote toujours avec la majorité, et ne poursuit qu’un but, celui de maintenir sa petite barque sur les flots. Avec nous il était collectiviste, anarchiste et athée. Lorsque la Fabrique se fut soulevée contre nous, voyant qu’il n’y avait plus moyen de se partager, il se tourna contre nous. Son ambition éternelle, c’est de rester toujours secrétaire général avec dix-huit cents francs ou au moins douze cents francs, et de se trouver à la tête de la direction et de l’administration financière du journal. Malheureusement pour lui, il a su gagner et conserver les titres, mais non l’argent. Au moins jusqu’à présent [80].

|112 [81] D’ailleurs vaniteux, vantard et bavard comme une pie, et faux comme un jeton ; souriant à tout le monde et trahissant tout le monde. C’était un allié naturel d’Outine, dont la faconde, l’esprit d’intrigue, le front d’airain, le mensonge sans vergogne, et surtout les quinze mille livres de rente, doivent beaucoup le toucher.


Philippe Becker.


Ce portrait est beaucoup plus difficile à dessiner ; car, à côté de traits vilains, mesquins, misérables, il présente des traits incontestablement respectables. Commençons par ces derniers.

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(Le reste du feuillet est blanc.)



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  1. Il s’agit, comme la suite le fera voir, des causes qui provoquèrent l’hostilité de la Fabrique et des meneurs des comités à l’égard de la Section de l’Alliance. Le contenu des feuillets 29-36 a été publié, par extraits et sous une forme un peu condensée, au tome Ier de L’Internationale, Documents et Souvenirs, pages 183-186. Il y a donc quelques légères différences entre le texte donné ici, qui est de Bakounine sans retouches, et celui qui a été imprimé dans L’Internationale.
  2. Le Cercle international, siège commun des Sections de l’Internationale à Genève. Son local se trouvait, en 1868, à la brasserie des Quatre-Saisons, aux Grottes (rive droite) ; il fut transféré en mars 1869 au Temple-Unique, l’ancien Temple maçonnique (rive gauche).
  3. Ici s’arrête le passage dont le contenu a été publié par extraits au tome Ier de L’Internationale.
  4. Cet alinéa a été cité au tome Ier de L’Internationale, Documents et Souvenirs, p. 92. L’Adresse en question, datée du 21 octobre 1868, rédigée par Perron, avait été retouchée par Bakounine.
  5. C’est-à-dire sur la reconnaissance officielle de ce groupe, comme section de l’Internationale, par le Conseil général de Londres.
  6. Le passage qui commence ici (cinq dernières lignes du feuillet 38) et qui va jusqu’au bas du feuillet 56, a été imprimé dans les Pièces justificatives (n° VIII, pages 45-58) du Mémoire de la Fédération jurassienne.
  7. Le « Bureau central » provisoire de l’Alliance de la Démocratie socialiste devait servir de lien entre les groupes de cette organisation internationale, et correspondre avec les Bureaux nationaux à constituer dans les divers pays. Les membres fondateurs de l’Alliance avaient décidé que ce Bureau central serait placé à Genève et composé de sept membres, qui furent désignés par eux et dont on va trouver les noms dans le texte. Ces sept membres étaient tous, en même temps, membres de l’Internationale, et se répartissaient ainsi quant à la nationalité : trois Français, un Genevois, un Allemand, un Polonais, et un Russe.
  8. Bakounine se trompe probablement dans sa supposition que Becker n’avait rien écrit à Londres, ou avait écrit tout autre chose que ce qu’il disait au Bureau central de l’Alliance. Il semble que Becker, pendant un moment, se soit véritablement « emballé » pour l’Alliance ; Marx, dans la Confidentielle Mittheilung qu’il adressa en mars 1870 à ses amis d’Allemagne (et que Bakounine n’a jamais connue), lui en fait un reproche, et le montre comme ayant été, au début, la dupe de Bakounine ; il dit, en parlant des premiers pas de l’Alliance à Genève : « J.-Ph. Becker, à qui le zèle propagandiste fait quelquefois perdre la tête, fut mis en avant ». D’ailleurs, si Becker n’eût pas été de bonne foi à ce moment, on ne comprendrait pas que le refus du Conseil général d’accueillir l’Alliance l’ait fait entrer dans une si violente colère, ainsi qu’il sera raconté plus loin.
  9. Bakounine lui-même était intervenu aussi dans les pourparlers avec Londres. Marx, après avoir pris connaissance du programme de l’Alliance, avait écrit à ce sujet, dans la seconde moitié de décembre, au jeune socialiste russe Alexandre Serno-Soloviévitch, à Genève, en relevant l’expression incorrecte d’égalisation des classes, qui figurait dans ce programme. Serno communiqua la lettre de Marx à Bakounine, et celui-ci, aussitôt, adressa à Marx la lettre suivante (en français), qui a été publiée par la Neue Zeit du 6 octobre 1900 :
    « Genève, 22 décembre 1868.

    « Mon vieil ami, Serno m’a fait part de cette partie de ta lettre qui me regardait. Tu lui demandes si je continue à être ton ami. Oui, plus que jamais, cher Marx, parce que mieux que jamais je suis arrivé à comprendre combien tu avais raison en suivant et en nous invitant tous à marcher sur la grande route de la révolution économique, et en dénigrant ceux d’entre nous qui allaient se perdre dans les sentiers des entreprises soit nationales, soit exclusivement politiques. Je fais maintenant ce que tu as commencé à faire, toi, il y a plus de vingt ans. Depuis les adieux solennels et publics que j’ai adressés aux bourgeois du Congrès de Berne, je ne connais plus d’autre société, d’autre milieu que le monde des travailleurs. Ma patrie, maintenant, c’est l’Internationale, dont tu es l’un des principaux fondateurs. Tu vois donc, cher ami, que je suis ton disciple, et je suis fier de l’être. Voilà tout ce qui était nécessaire pour l’expliquer mes rapports et mes sentiments personnels. »
    [Bakounine s’explique ensuite au sujet de l’expression égalisation des classes et des individus ; il annonce l’envoi des discours qu’il a prononcés à Berne, et parle de sa séparation d’avec Herzen, qui date de 1863. Puis il continue ainsi : ]
    « Je t’envoie aussi le programme de l’Alliance que nous avons fondée avec Becker et beaucoup d’amis italiens, polonais et français. Sur ce sujet nous aurons beaucoup à nous dire. Je t’enverrai bientôt la copie d’une grande lettre que j’écris là-dessus à l’ami César De Paepe…
    « Salue de ma part Engels, s’il n’est pas mort une seconde fois — tu sais qu’on l’avait une fois enterré. Je te prie de lui donner un exemplaire de mes discours, aussi bien qu’à MM. Eccarius et Jung.
    « Ton dévoué,
    M. Bakounine.

    « Rappelle-moi, je te prie, au souvenir de Mme Marx. »
  10. La pièce dont il s’agit n’est pas intercalée dans le manuscrit de Bakounine : le renvoi entre parenthèses, Pièce justificative n° 5, en tient la place. (Les mots « n° 5 » nous indiquent que dans les premiers feuillets du manuscrit, perdus, il y avait déjà des renvois à quatre autres pièces justificatives.) Le document a été imprimé dans le Mémoire, et il a été aussi inséré par Marx dans la brochure Les prétendues scissions dans l’Internationale, circulaire privée du Conseil général (3 mars 1872). Nous le reproduisons dans le texte. — Ces résolutions furent « communiquées confidentiellement aux Conseils centraux [de l’Internationale] des différents pays » (lettre de Marx à Hermann Jung, du 28 décembre 1868). C’est ainsi qu’il arriva qu’une copie des résolutions fut envoyée à Naples, à Carlo Gambuzzi, à la date du 20 janvier 1869, par Eugène Dupont, membre du Conseil général de Londres, qui avait représenté au Congrès de Bruxelles de 1868 les Associations ouvrières de Naples. C’est cette copie qui fut communiquée de Naples à Bakounine, et qui lui parvint avant que la décision du Conseil général eût été officiellement notifiée au Bureau central de l’Alliance ; elle a été retrouvée par Max Nettlau, qui l’a insérée dans sa Biographie de Bakounine.
  11. « Ostensibles » signifie sans doute ici « spécieux ».
  12. Ces résolutions — d’ailleurs parfaitement logiques — n’avaient pas été adoptées unanimement : trois délégués, César De Paepe, Charles Perron et Adolphe Catalan, avaient voté contre ; et d’autres délégués, absents au moment du vote, étaient loin de penser, à ce moment, que l’existence de la Ligue de la Paix fût inutile, entre autres Charles Longuet qui, l’année suivante, en 1869, continuait à faire partie de la Ligue et se rendit au Congrès tenu par elle à Lausanne cette année-là. En outre, les membres de la seconde Commission parisienne de l’Internationale, détenus à Sainte-Pélagie à la suite de leur condamnation à trois mois de prison, avaient cru devoir protester contre « l’invitation de se dissoudre adressée à la Ligue de la Paix par les membres du Congrès de Bruxelles », et avaient envoyé aux membres du Congrès de Berne une adresse contenant leur protestation ; cette adresse porte les signatures de Combault, Mollin, Granjon, Malon, Varlin, Humbert et Landrin.
  13. À ma connaissance, un seul de ceux qui figurèrent ensuite parmi les membres de ce « groupe initiateur » avait voté les résolutions de Bruxelles : c’était J.‑Ph. Becker. Mais après que la minorité des délégués du Congrès de Berne fut sortie de la Ligue pour fonder l’Alliance, Becker avait trouvé que cette nouvelle organisation, adhérente à l’Internationale, avait sa raison d’être.
  14. D’après une indication contenue dans la lettre de Perron qu’on trouvera plus loin, la lettre d’envoi par laquelle ces résolutions furent transmises de Londres au Bureau central de l’Alliance aurait porté la date du 28 décembre ; mais pour une raison que nous ignorons, cette lettre ne fut expédiée à Genève qu’au moins un mois plus tard. — Dans sa célèbre Confidentielle Mittheilung (Communication confidentielle), du 28 mars 1870, adressée à ses amis d’Allemagne par l’intermédiaire de son affilié le Dr Kugelmann, Marx s’exprime ainsi au sujet des résolutions du 22 décembre 1868 : « Il s’en suivit [de l’envoi au Conseil général des statuts et du programme de l’Alliance] une décision motivée et développée, — tout à fait judiciaire et objective dans sa teneur, mais dont les considérants étaient pleins d’ironie, — qui concluait ainsi : 1° Le Conseil général n’admet pas l’Alliance comme branche de l’Internationale ; 2° tous les articles du règlement de l’Alliance statuant sur ses relations avec l’Internationale sont déclarés nuls et de nul effet. Les considérants démontraient de manière claire et frappante que l’Alliance n’était rien qu’une machine destinée à désorganiser l’Internationale. »
  15. Déjà, lorsque les membres de la minorité du Congrès de Berne se séparèrent de la Ligue de la Paix, Bakounine avait émis cette même opinion : « Les Français et les Italiens… voulaient que l’Alliance s’organisât tout à fait indépendamment de l’Association Internationale des Travailleurs, se contentant que ses membres fussent individuellement membres de cette Association. Bakounine s’y opposa, pour cette raison que cette nouvelle organisation internationale se trouverait en quelque sorte en une rivalité nullement désirable vis-à-vis de l’organisation des travailleurs. Ces discussions eurent pour résultat qu’il fut décidé de fonder une association publique sous le nom d’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste et de la déclarer partie intégrante de l’Internationale, dont le programme fut reconnu obligatoire pour tout membre de l’Alliance. » (Istoritcheskoé razvitié Internatsionala, chapitre « L’Alliance internationale des révolutionnaires socialistes ».) Le Conseil général de l’Internationale ayant trouvé, néanmoins, que, telle qu’elle s’était constituée, avec un bureau central spécial et une organisation internationale particulière, l’Alliance ne pourrait pas faire partie de l’Association Internationale des Travailleurs, il n’y a rien d’étonnant à voir Bakounine, conformément à son désir d’éviter tout ce qui pourrait donner à l’Alliance l’apparence « d’une rivalité nullement désirable vis-à-vis de l’organisation des travailleurs », déclarer qu’il fallait modifier le règlement de l’Alliance conformément aux observations du Conseil général.
  16. Le brouillon de la lettre de Perron a été retrouvé à Genève par Max Nettlau, qui l’a inséré dans sa Biographie de Bakounine. Le voici :
    « Genève, le 26 février 1869.

    « Le Bureau central de l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste au Conseil général de l’Association internationale des Travailleurs,
    « Citoyens,
    « Nous avons reçu en son temps la lettre que vous nous avez adressée le 28 décembre 1868.
    « Nous n’examinerons pas l’interprétation que vous avez cru devoir donner à notre règlement, interprétation qui — involontairement, nous aimons à le croire — est erronée sur bien des points. Nous irons droit au fait.
    « Si nous n’avons pas répondu plus tôt, c’est que nous avons dû consulter nos comités nationaux. Voici maintenant notre réponse :
    « Nous ne proposerons à toutes nos sections la dissolution de notre organisation que lorsque vous nous aurez fait connaître :
    « 1° Si les principes énoncés dans le programme ci-joint sont, oui ou non, contraires aux principes que peut admettre l’Association Internationale des Travailleurs ?
    « 2° Si les différents groupes qui propagent ces principes peuvent, oui ou non, être affiliés à l’Association Internationale des Travailleurs, étant entendu que ces groupes déclarent séparément accepter les règlements et statuts de ladite Association ?
    « 3° Si, en conséquence, les groupes formés parles soins de l’Alliance seraient, oui ou non, reconnus comme sections de l’Association Internationale des Travailleurs dans le cas où, après avoir pris l’avis de nos comités nationaux et de toutes les sections de notre Alliance Internationale de la Démocratie socialiste, nous prononcerions sa dissolution ?
    « Sur la première question, si votre réponse est NON,
    « Sur la deuxième et la troisième, si votre réponse est OUI,
    « Nous vous déclarons :
    « Que, pour éviter une division des forces ouvrières, nous ferons tous nos efforts pour obtenir des intéressés qu’ils consentent à la dissolution de notre Alliance, qui, cependant, a déjà porté d’excellents fruits en Suisse et particulièrement en France, en Espagne et en Italie, où l’Association Internationale des Travailleurs n’a pas encore pu prendre pied d’une manière sérieuse, et où un programme radical comme le nôtre nous paraît de nature à rallier la grande masse des travailleurs. Et nous ajoutons que nous avons l’espoir de voir les démarches que nous ferions dans ce sens aboutir au résultat désiré.
    « Mais nous devons vous déclarer également que si, contre notre attente, vous deviez répondre affirmativement à notre première question et négativement aux deux autres, nous déclinons la responsabilité de la division que votre résolution du 22 décembre dernier tend infailliblement à produire et nous maintiendrons notre Alliance Internationale de la Démocratie socialiste. Ne pouvant faire le sacrifice de notre programme, c’est-à-dire de nos convictions, nous aurons la satisfaction d’avoir rempli notre devoir en proposant le sacrifice de notre organisation pour sceller de nouveau l’union des travailleurs, à quelque opinion qu’ils puissent appartenir.
    « C’est donc à vous, citoyens, que nous laisserons le soin de décider de notre existence, en déclarant si à votre avis l’Association Internationale des Travailleurs peut admettre dans son sein des groupes qui professent et propagent les idées contenues dans notre programme. Vu la gravité de cette affaire, nous espérons, citoyens, que vous ne tarderez pas à nous répondre, et que cette réponse sera conforme à l’esprit de raison qui a dicté cette lettre.
    « Recevez, citoyens, notre salut fraternel.
    « Au nom du Bureau central de l’Alliance de la Démocratie socialiste, « Le secrétaire général :

    « Ch. Perron. »
  17. Au Congrès romand de la Chaux-de-Fonds, le 4 avril 1870, Guétat s’exprima ainsi : « Guétat déclare qu’il s’est retiré de l’Alliance, parce qu’il existait dans son sein des comités occultes dont les membres ne tendent à rien de moins qu’à la dictature. Il a fait partie lui-même de ces comités occultes, ainsi que Henri Perret, Duval et d’autres membres du Comité fédéral : mais ensuite il en est sorti, et ses collègues avec lui… Il dit que les dames admises dans l’Alliance n’ont jamais fait partie des comités occultes, parce que le comité supérieur ne l’a pas voulu, et que lorsque cette question a été traitée, Bakounine et consorts se sont servis d’épithètes grossières qu’il ne veut pas reproduire. Il prend Duval à témoin de ses paroles. » Henri Perret et Duval parlèrent aussi de comité occulte : « Henri Perret raconte divers détails sur l’ancien comité occulte de l’Alliance… Duval dit qu’il fait toujours partie de l’Alliance ; il reconnaît que les femmes n’ont pas été admises à faire partie des comités ; mais il contredit les autres affirmations de Guétat, de Perret, etc. » (Solidarité, n° 1, 11 avril 1870.)
  18. Cet alinéa a été omis dans le Mémoire.
  19. Sur Outine, voir pages 265 et suivantes.
  20. Voir la note de la p. 196.
  21. Dans le Mémoire de la fédération jurassienne, les deux alinéas du manuscrit de Bakounine qui suivent immédiatement celui-ci ont été supprimés, et remplacés par ces lignes :
    « Je n’ai pu retrouver dans mes papiers la copie de la réponse faite par Londres à la demande de Genève. Heureusement que cette réponse, datée du 20 mars 1869, se trouve imprimée tout au long dans la Circulaire privée [du 5 mars 1872] de Messieurs les marxistes ; c’est là que j’en prends le texte, dont l’authenticité, de cette façon, ne pourra pas être contestée. » [Suit le texte de la décision du Conseil général du 9 mars 1869, texte qui fut transmis à Genève par une lettre d’envoi datée du 20 mars.]
    Après les lignes reproduites ci-dessus, le texte imprimé dans le Mémoire continue par l’alinéa : « Aussitôt que le Bureau central de l’Alliance… »
  22. Le texte de la décision prise par le Conseil général, dans sa séance du 9 mars 1869, en réponse à la lettre de Perron, a été inséré dans la brochure (œuvre de Marx) Les prétendues scissions dans l’Internationale, circulaire privée du Conseil général (du 5 mars 1872). Voici ce texte :
    « Le Conseil général au Comité central de l’Alliance Internationale de la Démocratie socialiste.
    « D’après l’article premier de nos statuts, l’Association admet toutes les sociétés ouvrières aspirant au même but, savoir : le concours mutuel, le progrès et l’émancipation complète de la classe ouvrière.
    « Les sections de la classe ouvrière dans les divers pays se trouvant placées dans des conditions diverses de développement, il s’ensuit nécessairement que leurs opinions théoriques, qui reflètent le mouvement réel, sont aussi divergentes.
    « Cependant, la communauté d’action établie par l’Association Internationale des Travailleurs, l’échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin les discussions directes aux Congrès généraux, ne manqueront pas d’engendrer graduellement un programme théorique commun.
    « Ainsi, il est en dehors des fonctions du Conseil général de faire l’examen critique du programme de l’Alliance. Nous n’avons pas à rechercher, si, oui ou non, c’est une expression adéquate du mouvement prolétaire. Pour nous, il s’agit seulement de savoir s’il ne contient rien de contraire à la tendance générale de notre Association, c’est-à-dire l’émancipation complète de la classe ouvrière. Il y a une phrase dans votre programme qui de ce point de vue fait défaut. Dans l’article 2 on lit :
    « Elle (l’Alliance) veut avant tout l’égalisation politique, économique et sociale des classes. »
    L’égalisation des classes, interprétée littéralement, aboutit à l’harmonie du capital et du travail, si importunément prêchée par les socialistes bourgeois. Ce n’est pas l’égalisation des classes, — contre-sens logique, impossible à réaliser, — mais au contraire l’abolition des classes, ce véritable secret du mouvement prolétaire, qui forme le grand but de l’Association Internationale des Travailleurs. Cependant, considérant le contexte dans lequel cette phrase égalisation des classes se trouve, elle semble s’y être glissée comme une simple erreur de plume. Le Conseil général ne doute pas que vous voudrez bien éliminer de votre programme une phrase prêtant à des malentendus si dangereux. À la réserve des cas où la tendance générale de notre Association serait contredite, il correspond à ses principes de laisser chaque section formuler librement son programme théorique.
    « Il n’existe donc pas d’obstacle pour la conversion des sections de l’Alliance en sections de l’Association Internationale des Travailleurs.
    « Si la dissolution de l’Alliance et l’entrée des sections dans l’Internationale étaient définitivement décidées, il deviendrait nécessaire, d’après nos règlements, d’informer le Conseil du lieu et de la force numérique de chaque nouvelle section. « Séance du Conseil général du 9 mars 1869.) »

    Le fac-similé du brouillon de cette décision du Conseil général, rédigé en français, de la main de Marx, a été publié dans l’ouvrage de Gustav Jaeckh, Die Internationale, en appendice (Leipzig, 1904). Il y a quelques légères différences entre le le texte du brouillon et le texte définitif : c’est sans doute parce que Jung, le secrétaire pour la Suisse, aura cherché à franciser — sans y réussir d’ailleurs — le style du Maître. Ainsi, le texte revu par Jung contient encore cette tournure ultra-germanique : « Il y a une phrase dans votre programme qui de ce point de vue fait défaut », qu’il faut traduire probablement par les mots : qui, à ce point de vue, est fautive.
  23. Cette dernière phrase, depuis les mots « La société secrète n’avait existé… », a été omise dans le Mémoire de la Fédération jurassienne.
  24. Le mot publiées est inexact, car il ne fut pas donné de publicité aux résolutions du 22 décembre 1868.
  25. Cet alinéa et le précédent, séparés, dans le manuscrit, par des filets de ce qui précède et de ce qui suit, ont été omis dans le Mémoire. Mais le contenu du premier de ces deux alinéas a été placé dans le texte même du Mémoire, p. 55 ; et la phrase : « La Section de Madrid se transforma en section de l’Internationale, tout en conservant le programme de l’Alliance », a donné lieu, à la p. 244, à une rectification ainsi conçue : « Lorsque nous écrivions ces mots, nous ne savions pas exactement de quelle manière certains internationaux espagnols avaient appartenu à l’Alliance, si c’était à titre de membres de sections existant en Espagne ou de membres de la section de Genève. Nous sommes aujourd’hui fixés sur ce point : tous les internationaux espagnols qui appartinrent à l’Alliance de la Démocratie socialiste, société publique affiliée à l’Internationale, furent simples membres de la section de Genève. Il n’y a jamais eu, à Madrid, une section de l’Alliance ; la section de l’Internationale y fut créée directement, lors du voyage de Fanelli. »
  26. Les extraits des procès-verbaux de la Section de l’Alliance de Genève donnés par Max Nettlau dans la Biographie de Bakounine montrent qu’il ne faut pas prendre à la lettre les expressions employées ici par Bakounine. En effet, la discussion sur le nouveau règlement de la Section de l’Alliance commença le 17 avril et fut terminée le 24 avril. Toutefois, en mai et juin, il y eut encore à diverses reprises des débats sur tel ou tel point particulier du programme ; et ce fut seulement le 26 juin que la Section se constitua définitivement.
  27. Le contenu de la suite du feuillet 50, du feuillet 51 et des 23 premières lignes du feuillet 52 a été remplacé, dans le Mémoire, par ces simples mots : « Je n’insisterai pas sur les détails de ce règlement ; je veux seulement citer le texte de l’article 7 » [suit la reproduction de l’article 7]. Après quoi le Mémoire reprend à l’alinéa qui commence par les mots « Qu’on juge… » (ci-après p. 208).
  28. L’article 24 n’admet que trois motifs d’exclusion : 1° Pour un acte lâche ou indigne ; 2° Pour violation flagrante du programme et des articles fondamentaux du règlement ; 3° Pour trahison de la solidarité ouvrière. (Note de Bakounine.)
  29. On voit se manifester dans ces mots l’esprit qui allait engager Bakounine et une partie des délégués « collectivistes » au Congrès de Bâle, à réclamer l’accroissement des pouvoirs du Conseil général.
  30. Cet alinéa, dans le Mémoire, a reçu cette forme : « Qu’on juge d’après cela combien les accusations de nos ennemis, qui prétendaient que l’Alliance cherchait à entraver et à détruire l’action du Conseil général, étaient odieuses et injustes ! »
  31. Il ne faut pas chercher dans les indications de Bakounine une chronologie rigoureusement exacte. Il écrivait deux ans après les événements, n’ayant pas à sa disposition les procès-verbaux de la Section de l’Alliance. La lettre de Perron est du 22 juin ; l’assemblée dans laquelle la Section de l’Alliance de Genève se constitua définitivement est du 26 juin ; et déjà, dans une séance de la section du 12 juin, Bakounine avait annoncé que le règlement serait envoyé à Londres pour le 19 juin, afin de demander l’admission de la Section dans l’Internationale (extraits de procès-verbaux publiés par Max Nettlau).
  32. Les feuillets 53, 54, 55 et 56 du manuscrit ont disparu, probablement pour avoir été confiés en original aux compositeurs de l’imprimerie du Mémoire de la Fédération jurassienne. Mais le contenu de ces quatre feuillets existe — peut-être un peu resserré dans la forme, avec celui des trois documents qui y étaient soit intercalés, soit annexés — imprimé aux pages 55-58 des Pièces justificatives (n° VIII) du Mémoire. C’est là que nous le prenons pour le reproduire ici.
  33. Pourquoi cette lettre fut-elle écrite par Perron ? Évidemment parce que celui-ci avait fonctionné précédemment comme secrétaire du Bureau central de l’Alliance. Il n’était pas secrétaire de la Section de l’Alliance de Genève, car il avait refusé de se laisser élire membre du Comité de cette Section, et c’était Fritz Heng qui, le 1er mai, avait été nommé secrétaire. Mais, comme tout était encore « provisoire », sans doute les membres de l’Alliance trouvèrent-ils qu’il valait mieux que ce fût Perron qui continuât, à titre provisoire, à correspondre avec le Conseil général. Dans cette lettre, d’ailleurs, il y a des phrases où Perron parle en qualité d’ancien secrétaire du Bureau central,— celles où il dit : « Nous avons soumis aux différents groupes de l’Alliance la question de sa dissolution… » — « en notifiant cette décision aux différents groupes de l’Alliance, nous les avons invités… », etc.
  34. Remarquez qu’au seul changement près indiqué plus haut (concernant les mots égalisation des classes), c’est le Programme entier de l’ancienne Alliance, et que l’article 1er de ce Programme commence par ces mots : L’Alliance se déclare athée. (Note de Bakounine.)
  35. Il y a là, de nouveau, plusieurs erreurs de chronologie. La Section de l’Alliance était définitivement constituée depuis le 26 juin. Elle avait nommé son comité dès le 1er mai. Ce fut dans la séance du comité du 17 juillet que le comité décida d’envoyer la cotisation à Londres (10 fr. 40 pour 104 membres). Et c’est seulement dans la séance de la section du 31 juillet que fut lue la lettre d’Eccarius.
  36. Cette fois, comme on le voit, ce n’est plus Perron, l’organisation internationale de l’Alliance ayant été définitivement dissoute, mais bien le secrétaire de la Section de l’Alliance de Genève, Fritz Heng, qui a correspondu avec le Conseil général.
  37. En passant par Genève pour se rendre à Bâle, Sentiñon se fit admettre comme membre de la Section de l’Alliance de Genève. Le procès-verbal de la séance du Comité du 28 août 1869 dit : « Le citoyen Sentiñon est présenté par Bakounine et Robin. Ce citoyen est accepté à l’unanimité des membres présents. On décide ensuite de convoquer une assemblée générale extraordinaire pour le dimanche 29 août, à dix heures du matin, pour l’élection d’un délégué au Congrès de Bâle. » Le lendemain, l’assemblée générale extraordinaire confirme l’admission de Sentiñon comme membre de la Section ; elle rédige un mandat pour le délégué au Congrès de Bâle, lui prescrivant de voter pour « la collectivité, l’abolition du droit d’héritage, les caisses de résistance par corps de métiers et fédéralisées » ; ensuite elle nomme à l’unanimité Sentiñon délégué au Congrès.
  38. Cette décision est antérieure à l’arrivée de la lettre d’Eccarius. Dès le 17 juillet il est question, dans le procès-verbal du comité de la Section de l’Alliance, de faire une demande au Comité cantonal des sections genevoises pour l’entrée de la Section de l’Alliance dans la fédération cantonale ; et, le 3o juillet, Bakounine lit au comité de la Section de l’Alliance un projet de lettre au Comité cantonal, qui est adopté.
  39. Le 16 août 1869.
  40. Ce chiffre de soixante membres, qui correspondrait à l’existence de trente sections, est exagéré. Au moment du Congrès général de Bruxelles, en septembre 1868, il y avait dans le canton de Genève vingt-quatre sections (rapport du délégué Graglia) ; au moment de la fondation de la Fédération romande, en janvier 1869, le nombre des sections genevoises était de vingt-trois (rapport du Comité fédéral romand au Congrès de la Chaux-de-Fonds, avril 1870, dans l’Égalité du 30 avril 1870) ; il était de vingt-six en octobre 1869 (L’Internationale, Documents et Souvenirs, t. Ier, p. 230). Enfin, d’après un passage de l’Égalité du 28 avril 1870, les sections de Genève, à l’époque du Congrès de la Chaux-de-Fonds, auraient été au nombre de vingt-huit.
  41. Ici s’arrêtent les extraits, formant le n° VIII des Pièces justificatives du Mémoire de la Fédération jurassienne, empruntés aux feuillets 53-56 du manuscrit de Bakounine.
  42. Il y a une lacune entre la fin du n° VIII des Pièces justificatives du Mémoire et la première ligne du feuillet 57 du manuscrit. Bakounine, ayant achevé ce qu’il avait à dire sur l’admission de la Section de l’Alliance par le Conseil général, a fait un retour en arrière, et il revient maintenant au conflit de tendances et de principes qui s’était produit, dès 1868, entre les ouvriers du bâtiment et les meneurs des sections de la Fabrique. C’est de ce conflit qu’il est question dans le présent alinéa, dont le commencement se trouvait sur le feuillet 56. Le personnage dont parle la phrase tronquée qui s’achève aux quatre premières lignes du feuillet 57 est Brosset.
  43. À partir d’ici, le contenu des feuillets 58-78 du manuscrit a été utilisé dans le Mémoire de la Fédération jurassienne, pages 68-77, mais avec beaucoup de suppressions et d’atténuations.
  44. À Genève, les membres du Conseil d’État, c’est-à-dire du gouvernement cantonal, sont élus directement par le peuple.
  45. Le 26 juin 1869.
  46. Ce fut en août 1869 que Brosset, écœuré, donna sa démission de président du Comité fédéral romand.
  47. Cet article (art. 52) disait : « Le Congrès [romand] arrêtera chaque année le programme et le prix du journal ». Mais un autre article (art. 42), relatif aux attributions du Comité fédéral, portait : « Il aura la surveillance morale du journal de l’Association ».
  48. Au bas du feuillet 68, Bakounine a écrit ces lignes, adressées à ceux qui devaient lire son manuscrit : « Fin immédiatement. — Je ne sais pas l’usage que vous trouverez bon de faire de ce manuscrit. Ce qui est certain, c’est que je ne ferai pas d’autre rapport que celui-ci, qui ne peut pas être imprimé dans sa forme présente, mais qui contient des détails suffisants pour éclaircir tous les points et pour vous fournir tous les matériaux nécessaires pour un mémoire plus serré et plus court. — Je vous prie instamment, chers amis, de ne point égarer ce manuscrit, et de me le renvoyer tout entier, après en avoir tiré le parti que vous voudrez. »
  49. Bakounine a donné à ce feuillet ce double numéro « 70 et 71 » : il n’y a pas de lacune dans le manuscrit.
  50. Comme il a été dit plus haut, Bakounine exagère le nombre des sections qui existaient alors à Genève : voir la note 2 de la page 215. Voir aussi, plus haut, la note 2 de la page 22.
  51. Les sections de la Fabrique, qui choisirent Henri Perret pour leur délégué, étaient au nombre de sept : monteurs de boîtes, bijoutiers, gaîniers, guillocheurs, graveurs, faiseurs de ressorts, faiseurs de pièces à musique (Rapport de Henri Perret, dans le Compte-rendu du 4e Congrès international, tenu à Bâle, p. 49).
  52. Bakounine se trompe en disant que ces trois élus étaient les délégués des ouvriers du bâtiment réunis aux tailleurs et aux cordonniers : ils furent les délégués de toute la fédération genevoise. Après que les sections de la Fabrique eurent décidé de se faire représenter par un délégué spécial, qui fut Henri Perret, l’assemblée générale, réunie le 17 août, décida qu’il y aurait une délégation collective composée de trois membres élus par toutes les sections. L’Égalité du 21 août contient à ce sujet l’article suivant :
    « Il y a eu mardi 17 août une assemblée générale de toutes les sections de Genève. Il y a été décidé que trois délégués seraient envoyés à Bâle au nom de toutes les sections genevoises de langue française. Tout membre ou tout groupe peut proposer des candidats qui seront immédiatement inscrits sur un tableau. Le vote aura lieu au scrutin secret, chaque membre mettant sur sa liste trois noms. Pour être admis au vote, il faut prouver par la présentation de son livret que l’on est en règle avec sa section. Le scrutin sera ouvert :
    « Samedi 21 août, de 8 heures du soir à 10 heures du soir ;
    « Dimanche 22 août, de 8 heures du matin à 4 heures du soir ;
    « Lundi 23 août, de 8 heures du soir à 10 heures du soir. »
    Au Congrès de Bâle, Heng, Brosset et Grosselin furent admis comme « délégués des Sections internationales de Genève », Henri Perret comme « délégué des sections de la Fabrique d’horlogerie, bijouterie et pièces à musique de Genève ».
  53. La contradiction qui existe entre l’assertion de Bakounine, que Grosselin et ses deux collègues étaient des délégués des ouvriers du bâtiment, et le fait attesté par l’Égalité, que les trois délégués furent élus pour représenter « toutes les sections de Genève de langue française » (car il y avait aussi à Genève des sections allemandes, qui furent représentées au Congrès de Bâle par Becker), peut être résolue ainsi : l’assemblée générale avait bien décidé que toutes les sections de langue française seraient invitées à participer à l’élection des trois délégués collectifs ; mais les sept sections de la Fabrique, ayant déjà nommé un délégué particulier, s’abstinrent ; seules participèrent au vote des 21, 22 et 23 août les sections du bâtiment et quelques sections intermédiaires (tailleurs, cordonniers, typographes), en sorte que, de fait, — si cette explication est exacte, comme je le crois, — Grosselin se trouva, lui monteur de boîtes, avoir été élu par les ouvriers du bâtiment.
  54. Ceci confirme ce qui a été dit dans la note de la page 236. Les sections de la Fabrique, ayant en Henri Perret leur délégué particulier, ne versèrent pas d’argent pour la délégation collective des sections de Genève.
  55. Au Congrès de Bâle, ce fut Grosselin qui présenta le rapport administratif des sections de Genève. Après en avoir achevé la lecture, il ajouta une observation personnelle relative à son mandat : « Il termine — dit le Compte-rendu du Congrès — en disant que le Comité central lui a donné toute latitude pour traiter les questions de propriété et d’héritage, contrairement à ce qui a été fait pour ses collègues ». Mais Brosset protesta aussitôt : il dit que Grosselin avait reçu, tout comme Heng et comme lui-même, mandat impératif de voter en faveur de la propriété collective et de l’abolition de l’héritage, et que dix-sept sections les avaient investis de ce mandat (Compte-rendu, p. 60). Évidemment, les dix-sept sections sont celles qui avaient participé au scrutin des 21, 22, et 23 août. Si à ces dix-sept sections on ajoute les sept sections de la Fabrique, qui avaient délégué Henri Perret, on obtient un total de vingt-quatre : il faut observer, toutefois, que la société des faiseurs de pièces à musique ne faisait pas partie « du groupe des sections de Genève et de la Fédération romande » (Rapport de Henri Perret, Compte-rendu, p. 50).
  56. J’ai oublié de dire que Perron, cette fois, ne fit pas acte d’absence, qu’il nous soutint énergiquement dans les assemblées générales ; qu’il fut éloquent, logique, entraînant, et qu’il contribua beaucoup à nous faire triompher. (Note de Bakounine.)
  57. Bakounine y resta du 13 ou 14 septembre au 30 octobre.
  58. Dans l’assemblée générale du 27 octobre.
  59. Dès le 6 août (procès-verbal du comité de la Section de l’Alliance), il avait été décidé, « après une longue discussion sur notre entrée dans la fédération cantonale, que, si nous ne sommes pas acceptés, nous ferons notre demande au Comité fédéral [romand] ». Le Comité central (ou cantonal) ayant rpoussé, le 16 août, la demande d’admission dans la fédération cantonale, il ne restait qu’à mettre à exécution la décision du 6 août, ce qui fut fait dans la séance du comité de l’Alliance du 28 août : « On discute, dit le procès-verbal, la question de notre acceptation dans la Fédération romande ; tous les membres présents sont d’accord que le Comité fédéral n’a pas le droit de nous refuser, attendu que notre programme et règlement est parfaitement conforme aux statuts généraux ». Une lettre, rédigée par Bakounine dans les derniers jours d’août, fut envoyée au Comité fédéral, mais seulement après le Congrès de Bâle ; le Comité fédéral devait se prononcer sur cette lettre dans sa séance du mercredi 22 septembre. Dans la séance du comité de l’Alliance du vendredi 17 septembre, on se demande ce qui va se passer. L’attitude de Guétat étant devenue nettement hostile, Bakounine dit qu’il faudrait le rayer de la liste des membres de l’Alliance ; mais Duval propose qu’on attende la séance du Comité fédéral du mercredi 22 pour voir quelle sera sa conduite. Duval demande en outre « ce que nous devrons faire si le Comité fédéral nous refuse ; après une discussion sur ce sujet, on décide que dans ce cas nous ferons appel à toutes les Sections romandes par une circulaire ».
    Max Nettlau a retrouvé, et publié dans la Biographie de Bakounine (p. 378), un projet de lettre du comité de la Section de l’Alliance au Comité fédéral romand, rédigé par Bakounine. Ce projet-là est-il identique à la lettre qui fut réellement envoyée ? on ne peut l’affirmer avec certitude, mais cela me paraît probable. Le voici ;

    « Association internationale.
    « Au Comité fédéral de la Suisse romande,
    « Le Comité de la Section de l’Alliance de la Démocratie socialiste.


    « Citoyens,


    « Vous n’ignorez pas tous les malentendus auxquels a donné lieu la création de la Section de l’Alliance de la Démocratie socialiste.
    « Nous sommes entrés à ce sujet en correspondance avec le Conseil général de Londres, qui, après avoir examiné notre programme et notre règlement particuliers, les a déclarés conformes aux statuts généraux, en conséquence de quoi il nous a reconnus, à l’unanimité de ses voix, pour une section régulière de l’Association Internationale des Travailleurs.
    « À ce titre, nous avons demandé au Comité cantonal notre acceptation dans la fédération des sections de Genève. Par une décision prise le 16 de ce mois, se fondant sur des prétextes spécieux et qui sont tous contraires aux principes si libéraux et si larges de l’Association Internationale, le Comité cantonal nous a refusés.
    « Nous protestons devant vous contre cette décision, et nous sommes convaincus, citoyens, que plus pénétrés que ne le paraît être le Comité cantonal de ces grands principes qui doivent émanciper le monde, vous voudrez bien reconnaître notre droit incontestable de faire partie de la Fédération des sections de la Suisse romande.
    « Nous avons l’honneur de vous présenter nos statuts, et nous avons cette conviction qu’après les avoir examinés, vous reconnaîtrez que, tout à fait conformes aussi bien aux statuts généraux qu’à ceux de la Suisse romande, ils prouvent la volonté sérieuse de notre section de coopérer de tous ses efforts au grand but de l’internationale, à l’émancipation définitive et complète de la classe ouvrière.
    « Au nom de la Section de l’Alliance de la Démocratie socialiste. « Le président, Bakounine.

    « Le secrétaire, Heng. »

  60. Le mot « immédiatement » est de trop. La première assemblée de la Section de l’Alliance qui suivit la réunion du Comité fédéral eut lieu le lundi 27 septembre ; Bakounine présidait ; il fut rendu compte de l’ajournement prononcé par le Comité fédéral ; la Section de l’Alliance, dont le Comité avait, le 17 septembre, décidé qu’en cas de refus du Comité fédéral on en appellerait à toutes les Sections romandes par une circulaire, prit la résolution de ne rien faire pour le moment, et d’attendre jusqu’à la réunion du Congrès romand, qui devait avoir lieu en avril 1870.
  61. Il avait été rayé de la liste des membres : voir plus haut p. 222.
  62. Ici un mot a été omis par Bakounine au bas du feuillet : probablement « manœuvres » ou « calomnies ».
  63. C’est en grande partie leur faute si Duval nous a lâchés ; |86 ils avaient trouvé tous les deux que Duval était un sot, un blagueur, et ils le traitèrent comme tel. Ils eurent tort. Je connaissais, moi aussi, toutes les faiblesses de Duval, mais tant que je restai là il nous fut complètement dévoué, et souvent fort utile. Si j’étais resté à Genève, il ne nous eût jamais abandonnés, car j’avais pour habitude de ne dédaigner et de ne jamais délaisser aucun de nos alliés. Je ne me contentais pas de nos jours de séance ; je tâchais de les rencontrer chaque soir au Cercle, tâchant d’entretenir en eux toujours les bonnes dispositions. C’est un travail quelquefois assez ennuyeux, mais nécessaire ; faute de ce travail, Robin et Perron se sont trouvés au jour de la crise sans appui, sans amis ; et la désertion de Duval, très influent dans la section des menuisiers, nous a causé un grand mal. — (Note de Bakounine.)
  64. Voir la note 1 de la page 256.
  65. Au bas de ce feuillet, Bakounine a écrit : « Fin demain ».
  66. Robin avait imaginé de faire fabriquer des médailles de propagande dites « de l’Internationale », qui, frappées en aluminium, pourraient être vendues à un prix infime ; il avait fait aussi imprimer des petites proclamations, gommées au verso, « papillons » de propagande destinés à être collés partout.
  67. On appelait « change banal », à Genève, une agape dans laquelle on buvait et mangeait en commun. Le change banal dont parle Bakounine eut lieu au Temple-Unique le 27 novembre 1869.
  68. On me permettra, pour faciliter l’intelligence de cet alinéa, de reproduire un passage de L’Internationale, Documents et Souvenirs, (tome 1er, p. 269), où j’ai parlé de l’incident que rappelle ici Bakounine :
    « Au moment où le Conseil général adressait aux divers comités, le 16 janvier 1870, sa Communication privée du 1er janvier, Robin et Perron, de leur côté, dans leur zèle intempestif, prenaient l’initiative d’une démarche encore plus maladroite que ne l’avaient été les articles de l’Égalité [articles où Robin avait taquiné le Conseil général]. Ils rédigèrent — ou plutôt Robin rédigea, car je crois qu’il fut seul à tenir la plume — une sorte de pétition au Conseil général, qu’ils eurent l’idée de faire signer à un certain nombre de membres de l’Internationale, délégués au Congrès de Bâle, pour l’envoyer ensuite à Londres. Je ne me rappelle pas dans quels termes cette pièce était conçue. Tout ce que je puis dire, c’est qu’ils me la communiquèrent en me demandant ma signature, que j’eus la faiblesse de leur donner. Ils la communiquèrent également, entre autres, à Sentiñon à Barcelone et à Bakounine à Locarno. Bakounine et Sentiñon signèrent, et ce dernier envoya ensuite le document à Varlin, à Paris. On lit à ce sujet ce qui suit, dans l’acte d’accusation contre les trente-huit membres de l’Internationale parisienne inculpés d’avoir fait partie d’une société secrète (audience du 22 juin 1870 de la 6e Chambre du tribunal correctionnel de Paris) : « Sentiñon, de Barcelone (Espagne), l’un des délégués au Congrès de Bâle, transmet à Varlin, le 1er février, une pièce qu’il a reçue de Genève, et qu’il prie ce dernier de renvoyer, après qu’elle aura été signée par les membres de l’Internationale à Paris, à Richard, qui la fera lui-même parvenir à Genève. C’est une pétition au Conseil général pour obtenir qu’il reste serre ses liens avec l’Association par des communications fréquentes et régulières. » (Troisième procès de l’Internationale à Paris, p. 42). Dans la lettre qu’il écrivait à Varlin, en lui envoyant ce document, Sentiñon disait : « À vous, qui suivez sans nul doute le mouvement actuel de la France, ferons-nous encore remarquer que les événements les plus graves peuvent surgir d’un jour à l’autre, et qu’il est extrêmement funeste que le Conseil général ne soit pas depuis longtemps en correspondance active avec ceux qui se trouveront à la tête du mouvement révolutionnaire ? » (Ibid., p. 43). Je crois me souvenir que Varlin adressa — comme Bakounine m’en avait adressé à moi-même — des observations à Robin sur l’inopportunité de la démarche proposée, observations à la suite desquelles les auteurs de la pétition renoncèrent à la faire parvenir à Londres. »
    On voit, par la façon dont Bakounine s’exprime (« Ce fut bien heureux pour nous que cette protestation ait été enterrée, car, si elle avait vu le jour, c’est alors qu’on aurait crié contre nous »), qu’il ignorait, à ce moment, que la « pétition » avait été envoyée à Paris par Sentiñon, que la lettre de Sentiñon à Varlin avait été lue au procès de juin 1870) puis publiée dans le volume édité par Le Chevalier, et que par conséquent Marx avait pu avoir connaissance de la démarche tentée par Robin et Perron.
  69. Voici comment Robin a raconté lui-même (dans un Mémoire justificatif rédigé en 1872) cet incident Waehry, qui eut pour résultat de faire tomber l’Égalité entre les mains d’Outine : « La guerre éclata à propos d’une note sur la bibliothèque tenue fermée depuis trois mois et demi sous prétexte de réparations qu’on n’y faisait pas. Un pauvre homme (Wæhry), aigri par une maladie cruelle, qui faisait à la fois partie de la commission de la bibliothèque et du Conseil de rédaction, vint à ce dernier nous insulter de façon que nous dûmes le mettre en demeure de donner sa démission sous menace de donner la nôtre en masse. Il refusa, nous nous retirâmes. » Sept membres du Comité de rédaction de l’Égalité, sur neuf, donnèrent leur démission par une lettre du 3 janvier 1870. Le Comité fédéral romand, enchanté, accepta la démission et annonça aux Sections romandes (circulaire du 5 janvier 1870) qu’il avait « pris les mesures nécessaires pour aider dans leur tâche les membres restants de la rédaction, afin que notre journal ne subisse aucune interruption jusqu’au Congrès romand du mois d’avril ». Les membres restants étaient Wæhry et F. Paillard ; le Comité fédéral leur adjoignit Outine et J.-Ph. Becker ; ce dernier, la veille encore chaud ami de Robin et de Perron, se transforma du jour au lendemain en leur adversaire acharné : il avait reçu des instructions de Londres. On trouve tous les détails de cette histoire à la fois lamentable et risible dans L’Internationale, Documents et Souvenirs, t. 1er, pages 248-252, 269-271.
  70. Il semblerait, à lire ce passage de Bakounine, qu’entre Robin, Perron et moi, et d’autres amis encore, un plan eût été formé, qui eût dû rester un secret, mais qui aurait été maladroitement ébruité par une indiscrétion. En réalité, il n’y eut absolument aucun mystère dans notre projet de soustraire l’Égalité aux mains d’Outine, qui s’était emparé de la rédaction par un escamotage ; nous annonçâmes publiquement que nous demanderions au Congrès des Sections romandes de décider que le journal ne resterait pas à Genève. Voici ce qu’on lit à ce sujet dans le Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 98 : « Dès ce moment [janvier 1870], l’idée tut mise en discussion, dans les sections des Montagnes, de proposer au Congrès romand, qui devait avoir lieu en avril, de transférer le journal dans une autre ville que Genève, afin de le soustraire à la pernicieuse influence d’un milieu réactionnaire. Le Congrès devait aussi élire le nouveau Comité fédéral romand ; nul parmi nous, dès avant ces événements, n’avait songé à le laisser deux ans de suite à Genève, étant décidés par principe à le transporter chaque année dans une localité différente : toute la question était de savoir quelle ville, après Genève, se trouverait la mieux placée pour devenir, pendant l’année 1870-1871, le siège du Comité fédéral ; et l’on hésitait entre le Locle et la Chaux-de-Fonds. Ces pourparlers au sujet de propositions à faire au Congrès romand, parfaitement légitimes et dont personne n’avait songea faire un mystère, furent représentés plus tard parles dissidents genevois comme une conspiration ; ils nous reprochèrent comme un crime d’avoir osé nourrir la pensée de transférer, ainsi que le voulait l’esprit des statuts, le journal et le Comité fédéral dans une autre ville. » — Bakounine, qui se trouvait à Locarno depuis novembre 1869, ne fut que très imparfaitement renseigné sur ce qui se passa à Genève et aux Montagnes après son départ ; et, sans s’en douter, il se fait ici l’écho du langage tenu par nos adversaires, la coterie du Temple-Unique.
  71. Au commencement de février 1870.
  72. Le 24 août, Bakounine m’avait expédié les feuillets 79-98 du Rapport sur l’Alliance. Le lendemain 25, son calendrier-journal nous le montre commençant à écrire un « second article contre Mazzini », puis interrompant le soir ce nouveau travail pour se remettre à la rédaction du Rapport. L’idée d’avoir à tracer le portrait d’Outine le mettait en verve ; c’est pourquoi il débute par cette phrase : « Ce soir, je veux m’amuser ».
  73. Bakounine a dit plus haut « quinze mille » ; plus loin il dira « douze à quinze mille ».
  74. L’inauguration de ce monument, au cimetière de Plain palais (Genève), eut lieu le 26 décembre 1869. L’Égalité en a rendu compte dans son numéro du 1er janvier 1870.
  75. Bakounine veut dire que Herzen n’a jamais été son ami « politique », conspirant avec lui.
  76. Le major polonais Valérien Mroczkowski, connu plus tard sous le nom d’Ostroga.
  77. Ce journal s’appelait Narodnoé Diélo (La Cause du Peuple). Bakounine n’a collaboré qu’au premier numéro, paru le 1er septembre 1868.
  78. Il s’agit de l’écrit Quelques paroles à mes jeunes frères en Russie, publié en traduction française à Genève (en une brochure, mai 1869), et ensuite dans la Liberté, de Bruxelles, du 5 septembre 1869.
  79. Dans l’assemblée générale du 27 octobre 1869, dont le compte-rendu se trouve dans l’Égalité du 30 octobre, Outine avait fait un long éloge des Trade Unions, qu’il avait proposées comme « des modèles de solidarité et de bonne organisation de la résistance ». Bakounine fît observer que « les Trade Unions avaient un but beaucoup moins radical que l’Internationale, les premières ne cherchant qu’à améliorer la situation de l’ouvrier dans le milieu existant, la seconde poursuivant la transformation sociale complète, la suppression du patronat et du salariat ».
  80. Les feuillets 99-101 me furent envoyés le 27 août ; au verso du feuillet 111, Bakounine a écrit : « Presque fin de mon rapport sur l’Alliance, pages 99-111. — J’ai vraiment très peu de choses à y ajouter : Portrait de Philippe Becker ; leurs exploits triumviriques pendant l’hiver 1869-1870, jusqu’au congrès de la Chaux-de-Fonds. Tout le reste vous est aussi bien connu qu’à moi-même. »
  81. Bakounine avait gardé entre ses mains le feuillet 112, sur lequel il avait achevé le portrait de Henri Perret et écrit les trois premières lignes de celui de Becker. Mais il ne poussa pas plus loin sa rédaction. — Max Nettlau, ayant retrouvé ce feuillet dans les manuscrits de Bakounine, en a publié le contenu dans la note 1758 de la Biographie.