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Bakounine/Œuvres/TomeVI8

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Œuvres - Tome VI.
Un feuillet retrouvé... — AVANT-PROPOS


AVANT-PROPOS
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À la page 237 du tome V, j’ai dit que le manuscrit du premier chapitre (intitulé Étude sur les Juifs allemands) de la Profession de foi d’un démocrate socialiste russe, chapitre envoyé à Paris le 18 octobre 1869 et rentré en la possession de l’auteur au mois de décembre suivant, ne s’est pas retrouvé dans les papiers de Bakounine.

Mais un heureux hasard a mis entre mes mains un feuillet de ce manuscrit.

Il y a quelques années, me trouvant au Locle, j’eus l’occasion d’y causer avec un fils d’Alfred Andrié. L’ouvrier monteur de boîtes Alfred Andrié, qui, après avoir habité Sonvillier jusque vers 1873, émigra ensuite à Saint-Aubin (canton de Neuchâtel), où il mourut au bout de quelques années, était resté en relations avec Ross (Michel Sajine). Celui-ci lui avait confié en 1874 le matériel de l’imprimerie russe, ainsi qu’un certain nombre de papiers. Le matériel d’imprimerie fut, après l’arrestation de Ross à la frontière russe en 1876, envoyé à Genève : mais les papiers restèrent entre les mains d’Andrié. Je n’en avais plus entendu parler depuis. Je demandai au fils d’Andrié s’il savait ce qu’ils étaient devenus. Il me répondit que sa mère s’était servi, pendant plusieurs années, pour allumer le feu, de papiers empilés dans un galetas, et qu’il croyait qu’il n’en restait plus. Sur mes instances, il me promit de faire une recherche pour s’assurer si réellement tout avait été détruit, et, au cas où il resterait quelque chose, de me l’envoyer. Quelques jours après, je reçus un mince paquet, contenant quelques feuillets ayant appartenu à divers manuscrits, mais dont aucun ne formait un tout. Je plaçai ces feuillets dans un carton, et n’y pensai plus.

Mais au cours de l’impression de ce tome VI, comme je feuilletais un jour ce petit dossier, je fus frappé par quelques phrases lues sur un feuillet isolé, phrases que je reconnus immédiatement pour appartenir à cette Lettre adressée aux citoyens rédacteurs du RÉVEIL, à Paris, dont j’avais corrigé les épreuves l’année précédente. Ce feuillet, écrit des deux côtés, et portant, comme pagination, les chiffres 27 au recto et 28 au verso, est de l’écriture d’un copiste qui paraît avoir été peu familier avec la langue française, — peut-être une dame russe, — et il porte en trois endroits des corrections de la main de Bakounine. Un examen plus attentif me permit de constater que le contenu de ce feuillet est la reproduction littérale — sauf d’insignifiantes erreurs du copiste — d’un texte qui se retrouve aux pages 278-281 du tome V des Œuvres : ce contenu commence par les mots : « la Démocratie socialiste à Genève », de la ligne 19 de la page 278, et se termine par les mots « sous les titres suivants », de la ligne 21 de la page 281.

On lira aux pages 429-432 le contenu de ce feuillet, qui apporte une confirmation inattendue à l’hypothèse émise dans l’Avant-propos placé en tête de la Lettre adressée aux citoyens rédacteurs du RÉVEIL. J’avais dit que la minute d’après laquelle le texte de cette Lettre a été imprimé dans le tome V était la première version de ce qui s’appela, quelques jours plus tard, l’Étude sur les Juifs allemands ; et que cette première version ne différait probablement que fort peu — peut-être pas du tout — de la mise au net envoyée à Paris. Cette mise au net, dont le feuillet si miraculeusement préservé et retrouvé nous a conservé un fragment, ne diffère en effet — comme le montre ce spécimen — du texte de la première version que par quelques retouches au moyen desquelles Bakounine a voulu préciser sa pensée.

Comment le manuscrit en question, renvoyé à Bakounine par Herzen en décembre 1869, s’est-il trouvé entre les mains de Ross en 1874 ? L’explication me paraît très simple. Ross avait imprimé en 1873, en un volume, la première partie (la seule qui ait paru) de Gosoudarsvennost i Anarkhia. En juin 1874, il se rendit à Locarno, pour essayer d’obtenir de Bakounine le manuscrit de la seconde partie de l’ouvrage. Son vieil ami, tout absorbé depuis huit mois par les travaux d’aménagement de la Baronata, n’avait plus rien écrit ; mais il dut, je le suppose, lui remettre à ce moment, pour que Ross en tirât le parti qu’il pourrait, plusieurs manuscrits plus anciens, entre autres celui de cette Profession de foi d’un démocrate socialiste russe à laquelle Bakounine avait travaillé d’octobre 1869 à janvier 1870. Après les événements d’août 1874, et la rupture momentanée entre Bakounine et Ross en septembre, ce dernier fit un voyage en Russie, puis en décembre se rendit à Londres. L’année suivante il partit pour la Hertségovine. Il est naturel qu’avant de quitter la Suisse, Ross ait voulu mettre en sûreté ses papiers chez Andrié. Son arrestation en 1876, sa condamnation en 1878 l’empêchèrent d’aller les reprendre.


J. G.