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Balaoo/Épilogue

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Éditions Jules Tallandier (p. 362-367).


ÉPILOGUE

Balaoo fut sauvé le jour qu’il revit les lieux où il avait aperçu sa mère pour la dernière fois. C’était à trois jours de marche de Batavia, à quelques centaines de mètres des mangliers millénaires qui enfoncent leurs racines jusqu’au cœur même de la terre. Il reconnut les dispositions du carrefour et les voûtes épaisses qui distribuaient la même ombre et la même lumière, car il faut des certaines de siècles pour modifier ces paysages créés par les dernières perturbations du monde et l’élan de la première sève universelle.

Il dit : C’est là ; et il arrêta ses compagnons.

— C’est là ! C’est là, ma forêt de Bandang !… Voilà les bois de mon enfance !… Là, je jouais avec ma mère et mon petit frère et ma petite sœur. Moi, j’étais déjà vigoureux et fort, mais encore un baby, cinq ou six ans à peine… mon petit frère et ma petite sœur commençaient à peine à marcher ; moi, je gambadais en vérité et j’appelais mon jeune frère et ma petite sœur par mes gestes et mes cris et je les engageais à venir partager mes ébats.

« Le petit, pour me suivre, essayait quelques gambades, mais il faisait de vains efforts ! Oh ! je le vois encore trembler sur ses petites jambes qui le supportaient à peine ; il tombait, et ma petite sœur aussi tombait… et notre mère les relevait tendrement et les encourageait de la voix et du geste.

« C’est à ce moment (je verrai cela toute ma vie). Ma mère, devant la maladresse et la fatigue des petits, venait de les coucher dans ses bras et commençait de les endormir en les berçant et en chantant une douce chanson des marécages. Ah ! Patti Palang-Kaing ! Ceux de la Race sont arrivés alors… Et ils ont lancé sur moi un filet dans lequel je me débattais, pendant que ma mère s’enfuyait pour sauver mon petit frère et ma petite sœur, en me jetant un cri d’adieu.

Ceux de la Race ont eu beaucoup de chance que mon père ait été occupé ailleurs dans la forêt, ce jour-là… Oui, c’est ici, ma forêt de Bandang ! Ah ! Patti Palang-Kaing ! reverrais-je jamais, et mon père qui tonnait si fort, et ma mère qui présidait à nos jeux, et mon petit frère et ma petite sœur qui tombaient et se roulaient sur l’herbe comme de jeunes chevreaux malhabiles[1].

Balaoo ne retrouva pas ses parents. Et il put voir qu’il avait été oublié de ses amis de la forêt, depuis bien longtemps.

Le village des marécages avait disparu. Mais Balaoo reconstruisit les huttes sur les racines en triangle des mangliers géants. Et tous quatre, Gertrude, Coriolis et Zoé et lui vécurent en cet endroit avec tranquillité. Gertrude se faisait très vieille et ne bougeait plus, occupée à tricoter des chaussettes que Balaoo ne mettait plus jamais, car il se promenait maintenant avec ses doigts de pieds sans souliers.

Zoé s’était faite la servante active et de plus en plus sauvage de ses deux maîtres. Elle ne parlait à Balaoo qu’à la troisième personne singe. Elle avait oublié les modes de Paris et s’habillait de feuillages. Et elle était bien contente de ne plus apprendre la géographie. Coriolis avait perdu l’habitude de parler homme et ne transmettait plus sa pensée qu’à l’aide de quelques monosyllabes de la langue anthropoïde, et il se sentait avec une âpre jouissance retourner à ce qu’il pensait être le point de départ, la source de la vie humaine : à la race singe. Le malheureux n’avait plus la force cérébrale nécessaire à concevoir que cette rétrogradation lui était envoyée peut-être comme un châtiment du ciel pour avoir osé s’amuser au jeu défendu par la nature du mélange des espèces.

Seul, Balaoo, qui continuait tous les six mois à retourner à la ville de Batavia pour chercher une lettre de Madeleine, poste restante, et qui n’avait cessé de lire Paul et Virginie, avait conservé presque toute sa civilisation acquise.

Le souvenir de Madeleine l’aidait beaucoup en cela. Il vivait toujours avec la pensée de sa jeune maîtresse… Elle était maintenant notairesse à Clermont, et deux petits enfants jouaient dans l’étude de la rue de l’Écu, avec l’abominable général Captain.

« Si jamais, se disait Balaoo, ces deux gamins-là ont besoin de quelque chose dans la vie, ils n’ont qu’à faire un signe, je suis là !… Touroo !… Woop !… Touroo !  »

J’ai dit que Balaoo avait conservé, dans sa forêt de Bandang, presque toute sa civilisation acquise.

Mais il n’en montrait aucune fierté.

Et quand les hôtes de la forêt, les vrais frères fauves de Bandang, se furent rapprochés peu à peu de la nouvelle famille du village des mangliers, et que, les soirs de printemps, ils faisaient le cercle autour de Balaoo pour qu’il leur racontât des histoires d’hommes, Balaoo leur disait dans leur langage, après une courte prière à Patti Palang-Kaing :

Les animaux sont les animaux, et les dieux sont les dieux ; mais les hommes, ça n’est rien du tout !… Bref (concluait Balaoo en se mettant les doigts dans le nez à la mode injurieuse anthropopithèque) : les hommes, c’est des dieux manqués !


fin


Complainte a Patti Palang-Kaing, dieu de tous les animaux de la forêt de Bandang.


Dédiée à Mlle Madeleine Coriolis Boussac Saint-Aubin par Balaoo.


Voopwoooppwoooppwoopp ! (Cette exclamation, mise ici en exergue, correspond à peu prés, dans la langue singe, à la longue plainte exprimée dans ce vers de je ne sais plus quel tragique grec : ototototoi ! qui signifie : hélas ! )


Patti Palang-Kaing ! Patti Palang-Kaing !
Pourquoi le dieu des Chrétiens
N’a-t-il pas mes doigts lié,
Mes doigts de mains de souliers ?

Pourquoi avoir changé ma langue,
Ma langue de ma forêt de Bandang,
M’avoir appris à pleurer,
Si on n’a pu mes doigts lier,
Mes doigts des mains de souliers ?

Je me suis promené dans le jardin d’homme
Comme un de la race qui pleure ;
Mais personne n’a vu mes larmes,
Pas même celle pour qui je meurs.
Mais elle a entendu mon cœur
(Qui soupirait dans son malheur)
Et elle a dit à l’Autre qui levait le nez en l’air :
« Ce n’est rien, c’est le tonnerre ! »

Si j’avais mes doigts liés,
Mes doigts de mains de souliers,
Je dirais à Patti-Palang-Kaing :
« Patti Palang-Kaing ! Patti Palang-Kaing !
Garde tes palétuviers,
Tes bananiers, tes mangliers,
Puisque j’ai mes doigts liés,
Mes doigts de mains de souliers…
Patti Palang-Kaing !
Balaoo ne regrette rien !… »
Et je dirais à Madeleine,
Avec ma plus douce haleine,
« Madeleine, je veux,
Veux embrasser tes cheveux !
Si j’avais mes doigts liés,
Mes doigts de mains de souliers ! »

Hélas ! l’Autre a dit : « Je veux,
Veux embrasser tes cheveux »,
Et moi je ne dis rien
Et je lui lèche la main !

Patti Palang-Kaing ! Patti Palang-Kaing !
Redemande au dieu des Chrétiens,
Redemande ma langue,
Ma langue de ma forêt de Bandang,
Et rends-moi mes palétuviers
Et mes doigts de mains sans souliers !


Paris, juillet 1911.
  1. Lire encore le livre de Louis Jacolliot où il décrit une scène de famille grand singe, absolument semblable à celle-là.