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Balaoo/Livre III/Chapitre 6

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Éditions Jules Tallandier (p. 341-343).

CHAPITRE VI

On retrouve les jeunes filles


Non, ce grand singe, habillé en homme et portant monocle comme Balaoo, ce n’était pas Balaoo. Quelques heures plus tard, on savait que c’était Gabriel, le grand chimpanzé oriental de Java, du Jardin des Plantes.

Comme il avait déjà fait maintes farces et, qu’à plusieurs reprises, il s’était montré d’une certaine humeur farouche, on eût tôt expliqué sa formidable incartade. Il avait profité, le premier, de la négligence soulographique du gardien, habitué du père Lunette, et avait pris ainsi la clef des toits.

Fallait-il s’étonner qu’avec son instinct irrésistible d’imitation et d’assimilation, il eût chipé un complet pour s’en vêtir ? Non ! à ce point de vue, il ne faut s’étonner de rien chez les singes.

La cage de Gabriel, au Jardin des Plantes, était double comme beaucoup d’autres cages, avec une chambre grillée en plein air et une autre chambre grillée à l’intérieur de la ménagerie. On avait accoutumé de laisser la porte de communication de Gabriel ouverte, de telle sorte que le prisonnier pût, selon l’heure ou la température, aller chercher l’ombre ou le soleil. Comme le gardien ou le visiteur ne peut voir qu’une seule chambre à la fois, chacun avait dû croire Gabriel dans la seconde quand il regardait la première, et vice-versa. Ainsi s’expliquait encore que Gabriel eût pu, pendant des jours et des nuits, courir les toits de la capitale et épouvanter la ville de ses sinistres exploits sans que son absence fût signalée à la ménagerie du Muséum…

Mais alors, que devenait en tout ceci le fameux anthropopithèque, le monstre, mi-homme, mi-bête, qui parlait le langage des hommes ?

Que devenait l’invention de Coriolis ?

On était trop heureux à la Préfecture d’être débarrassé d’un monstre pour s’embarrasser d’un autre ! On déclara, sans plus tarder, que l’invention de Coriolis était une imagination de ce cerveau malade… on traita le professeur comme un monomane… et on le pria de retourner enfermer sa monomanie dans son hôtel de la rue de Jussieu, tout en restant à la disposition de la justice.

La journée qui vit la délivrance de Paris, vit aussi celle des jeunes filles collectionnées.

Toutes celles qui avaient été volées par le chimpanzé furent retrouvées par le plus grand des hasards, et au moment où on désespérait de savoir jamais ce que Gabriel avait pu en faire.

Elles furent toutes retrouvées saines et sauves dans une salle du Musée de la marine, où leur étrange ravisseur les avait enfermées après les y avoir amenées par les toits. C’est à la curiosité scientifique et navale d’un M. Benezecque, percepteur dans une petite commune des environs de Montauban, que ces jeunes filles doivent la vie, car, au fond de ce grenier lointain, elles seraient toutes mortes de faim et de soif, si, poussé par le désir de voir des bateaux, M. Benezecque n’était monté dans les combles de notre vieux illustre palais où des coups sourds l’avaient averti qu’on appelait à l’aide, coups frappés contre une porte que l’on peut voir encore aujourd’hui (avant quatre heures, le lundi, le mercredi, et le dimanche) à côté de la galère du xiiie siècle…

Le professeur Coriolis rentrait en son hôtel de la rue de Jussieu quand une édition du soir de la Patrie en danger vint lui apprendre l’heureuse délivrance des victimes de la fantaisie diabolique de Gabriel, et il ne fut pas étonné de ne point découvrir parmi les noms de ces jeunes filles celui de Madeleine…

Il savait bien, lui, que Madeleine n’avait pas été volée par Gabriel… Comme il franchissait le seuil de sa porte, sombre et si désespéré qu’il songeait à se donner la mort, il trouva un pli sur les dalles du vestibule.

Ce pli venait de Saint-Martin-des-Bois et était ainsi libellé :

Vous attend au Grand Hêtre de Pierrefeu : Balaoo.

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