Ballades (Baillot)

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(pp. 1-8).

MARCEL BAILLOT

BALLADES


BALLADE DU BUVEUR D’ABSINTHE


I



Oh ! c’est drôle ! Dis, madame, que tu ne refuseras pas à mes lèvres brûlées par la fièvre cette fraîcheur si douce ? Tu es bonne, vois-tu, toi, et je savais bien que tu ne me repousserais pas comme les autres. Ils ont dit que j’étais fou. J’ai soif à en mourir ; encore quelques gouttes et je te donnerai en échange des pièces d’argent très pâles, des pièces d’or qui tinteront joyeusement. Veux-tu des vers ? Je chanterai tes yeux, tes grands yeux étonnés, ta fossette mignonne qu’empliraient à peine dix baisers, tes cheveux roux qui encasquent ta tête, je chanterai ta gorge blanche, tes épaules d’albâtre, car tu es belle, madame. Je suis poète aujourd’hui et j’ai du soleil plein le cœur. En veux-tu du soleil ! C’est bon la vie. S’en aller par les boulevards ensoleillés en cueillant des femmes et en embrassant des roses, et jaloux des gros papillons saupoudrés d’or, les chasser à coups de fleurs.

C’est mal de se moquer d’un pauvre poète. Ils m’avaient dit que c’était l’hiver, et qu’aux misérables comme moi on n’offrirait pas la moindre flambée pour dégeler mes membres engourdis.

Et, au lieu de cela, du printemps, du bon printemps qui m’a grisé, des feuilles aux arbres, des feuilles vertes tendrement écloses que jamais ne souilleront les baisers de la poussière. C’est avec cela que l’on doit faire l’absinthe qui chante dans les verres.

Madame, écrasez des émeraudes dans cette coupe trop petite. Encore. Oh ! c’est drôle !


II


Tiens, voilà Jeanne ! Oh ! pas toi, dis ! Tu viens insulter à mon malheur et te moquer de l’amour trompé.

C’était, il m’en souvient, un bête de dimanche, dans les bois mousseux de Chaville, alors que les Parisiens embourgeoisés nous empêchaient de nous bécoter. Et je t’aimai.

Où avons-nous couché ?

Puis, très fier, à mon bras je te promenai dans tout Paris, toi, fillette vicieuse qui connaissais déjà les écœurements des guinguettes de l’École Militaire.

Oh ! je t’ai tout donné, mes années de jeunesse inutilement paralysées et mon cœur encore neuf ; j’ai quitté mes meilleurs amis, je me suis brouillé avec les vieux de là-bas qui pleuraient de me voir m’envaser profondément. Et toi, tu passais insouciante dans la vie, grignotant de tes blanches quenottes les quelques sous que je gagnais par mon dur labeur. Mais tu ensoleillais ma vie, j’aurais voulu à deux genoux te demander tes volontés, j’aurais volé les morts pour t’acheter des colliers, j’aurais tué un passant pour un de tes sourires.

Va-t’en maudite ! C’est infâme ce que tu as fait, retourne d’où tu viens, voleuse d’amour ! Tu as dû calculer longtemps ta traîtrise pour choisir pour amant mon plus cher ami, le seul qui m’était resté au milieu de l’indifférence de tous.

Oh ! je deviens fou ! Jeanne est morte l’an passé dans un lit d’hôpital, vomissant dans un dernier hoquet des chansons obscènes.

Madame, écrasez des émeraudes dans cette coupe trop petite. Encore. C’est couleur d’espérance l’absinthe.


III


Suis-je donc lâche aujourd’hui, et le premier venu pourra-t-il m’insulter sans que je me révolte ? Je sais très bien que ces gens qui me regardent en ricanant veulent se moquer de moi. Mes habits un peu en désordre, mes manières sans façon ne plaisent pas à ces gommeux imbéciles qui mettent leur bonheur à choisir longuement la couleur de leurs pantalons. Allons, voyons un peu s’il leur reste encore un peu de courage au ventre. Debout, jeunes inutiles, je vais vous faire voir qu’on n’ennuie pas ainsi un pauvre bougre. N’essayez pas de m’arrêter, vous autres, ou je brise tout ici. N’allez-vous pas prendre leur défense et vous mettre vingt contre moi.

C’est bien cela, ils s’en vont maintenant ; je les avais bien jugés et je les savais dignes de toutes les lâchetés. Je vous retrouverai un jour.

Madame, versez des émeraudes dans cette coupe trop petite. Encore. C’est bon l’absinthe.


IV


Que faire maintenant ? Le soleil baisse, plus de printemps. J’en ai assez de la vie. Toujours des déboires, toujours des désillusions. Que suis-je donc sur cette terre, sinon une inutilité encombrante ? Je dois faire place aux autres qui, comme moi, naissent avec des envies d’aimer tout ce qui est beau et qui brutalement sont rappelés à la réalité.

Et qui est-ce qui pourrait bien me regretter sur la terre ? des parents ; il y a longtemps qu’ils m’ont renié et chassé pour toujours de la maison paternelle ; des amis ; est-ce qu’il y a des amis ? Pas un peut-être ne ferait un pas pour m’éviter la dégringolade finale. J’avais une maîtresse, ils me l’ont prise ; j’avais de l’argent, ils me l’ont bu ; j’avais une bonne réputation, ils me l’ont démolie à coups de médisance. Est-ce que je les connais les gens qui me serrent la main en m’appelant cher ami, et qui derrière peut-être me traitent d’imbécile.

Seul, bien seul, pas une douce parole qui me réconforte, pas un baiser qui me donne un peu de la félicité que l’on peut goûter sur la terre. Quittons cette ménagerie où les loups s’entre-dévorent. Pourvu que mes forces ne m’abandonnent pas et que je puisse courageusement affronter la mort.

Allons, madame, donnez-moi encore des émeraudes écrasées sous cette coupe trop petite. L’absinthe du moins ne m’a jamais trahi et toujours donné l’oubli de toutes les misères. Encore, toujours, jusqu’à en mourir.



BALLADE DE LA NEIGE


Au très-exquis peintre A. WILLETTE.


I


Puisque depuis huit longs mois, ma mie Léo, fidèle ou à peu près à ton pauvre diable d’amant, songe-creux et bâtisseur de châteaux en Espagne, tu as calmé l’insomnie de mes nuits, je voudrais t’emmener à la fête des yeux à laquelle nous invite la Nature. D’autres plus fortunés te feraient voir des princesses de comédie couvertes de manteaux où resplendissent les ors sous l’étincellement des lumières, moi je veux te faire admirer de vrais diamants qui pendent le long des arbres et qui s’accrochent au moindre brin d’herbe ; tu verras que cette première vaut bien celles où le « Tout-Paris » va crever d’ennui.

Si ton nez rosit sous la morsure du froid, je te réchaufferai de mes baisers ardents. Quittons ce vieux Paris enchifrené où la neige est souillée sitôt qu’elle touche les fangeux trottoirs. Emmitouffle-toi de toutes tes fourrures et laisse seulement passer tes lèvres rouges, afin que je puisse de temps en temps les embrasser.

La neige, vois-tu, ce doit être le duvet que laissent négligemment tomber les grands oiseaux blancs qui volent dans les immensités bleues.


II


Le grand Machiniste a bien fait les choses et ses décors sont nouveaux. Sous le soleil de Mai, quand blanchissaient les aubépines, le rouge dominait, depuis les boutons des arbres qui crevaient de sève jusqu’aux coquelicots qui saignaient dans les blés ; aujourd’hui, blanc sur blanc.

Ce n’est pas le blanc pâle des lys, ce n’est pas le blanc virginal des fleurs d’oranger, c’est le blanc immaculé par excellence qui couvre d’un manteau épais la terre tout entière. Tout noircit, tout paraît terne auprès de ce blanc auquel nos pauvres yeux sont si peu habitués. Viens, nous irons dans la splendeur des campagnes faire tache, car ceux-là seuls qui sont amoureux savent comprendre la beauté de ces paysages. Dans mon égoïsme blâmable, je voudrais pouvoir m’ensevelir dans ce linceul si blanc et la bouche sur la bouche m’endormir avec toi.

Le soleil trop rouge, qui irise de ses derniers rayons les pendeloques diamantées, va faire place à la lune au disque d’argent, dont la pâleur s’harmonise mieux avec la neige, qui doit être le duvet que laissent négligemment tomber les grands oiseaux blancs qui volent dans les immensités bleues.


III


Tombez, tombez encore, jolis flocons, poudrez les cheveux de ma maîtresse, et dans un décor mignard m’apparaîtront les marquises d’autrefois dansant la pavane. J’en voudrais encore, jusqu’à couvrir les toits des maisons, jusqu’à faire disparaître les pas de l’homme, et nous irions à travers un monde inconnu, à travers des forêts orgueilleusement vierges.

Que ta voix, mignonne, éclate en roulades perlées et remplace pour un moment les oiseaux engourdis qui ne chantent plus leurs amours. Je sais un petit coin, une fossette que je remplirai de baisers, et ce sera une façon de te remercier. Tu n’as que moi pour t’écouter, mais les applaudissements ne te feront pas défaut ; va, fauvette du faubourg, troubler le silence de la forêt, et l’écho caché sous bois reprendra le finale.

Tombez, tombez encore, jonchez la terre de diamants, flocons de neige, papillons blancs, car vous êtes sans doute le duvet que laissent négligemment tomber les grands oiseaux blancs qui volent dans les immensités bleues.


IV


Tes petits pieds roses que ce soir je veux réchauffer dans mes mains se glacent trop tôt, hélas ! il va falloir détacher nos yeux de cette éclatante féerie. Jette un dernier regard sur ces boucles d’oreilles d’améthyste, sur ces topazes éphémères, que balayera le souffle de l’Aquilon. Voilà ce que fait le grand organisateur quand il veut donner une fête. Il a dû dévaliser les joailliers de là-haut et jeter à profusion les trésors dont il dispose.

Tu souris, méchante, mon enthousiasme n’a pas su te gagner et tu as sans doute la nostalgie de la boue de Paris. Allons voir fumer les cheminées, et quand viendra le soir, les bourgeois attardés qui ont pleuré dans les théâtres du boulevard, s’entourant de cache-nez, se drapant dans leurs manteaux, envahiront les omnibus pour ne pas recevoir sur leurs chapeaux ridicules la blanche neige.

Toi, du moins, fais-moi ce plaisir, dans les plis de ta robe, dans ce fouillis d’étoffes qui se retrousse gaiement, emporte un peu de cette neige que je voudrais voir se cristalliser pour toujours, ce fin givre artistement taillé, ce duvet que laissent négligemment tomber les grands eiders blancs qui volent dans les immensités bleues.


V


Et quand nous ne serons plus rien l’un pour l’autre, quand dans la tranquillité continue des sens, nous verrons les jeunes s’embrasser à pleine bouche, envoyons les amoureux dans les plaines blanches, dans les forêts étincellent les stalactites de glace.

Dans les steppes désolées de la Russie, sous le brûlant ciel de l’Afrique, partout et toujours les amoureux trouvent le moment de se dire qu’ils s’aiment.

Puis viendra l’hiver de la vie, sur tes cheveux bleus, que j’aimais à dénouer ; il neigera, Léo, alors peut-être songeras-tu à cette promenade sans but que nous fîmes ensemble, alors que sous le ciel ennuagé, la neige tombait comme si les grands oiseaux, qui volent dans les immensités bleues, avaient secoué leurs ailes blanches.


BALLADE DES TROTTINS


À l’ami E. Deschamps.


I



Les trottins effrontés dans les brumes légères du soir sautillent sur les trottoirs.

Les ateliers s’ouvrent les uns après les autres, et dans l’atmosphère surchauffée, lourde des odeurs qui s’exhalent des dessous peu soignés de ces fillettes à peine pubères, les trottins s’étirent, baillent et secouent la peluche et les bouts de fil qui s’attachent à leurs jupes noires. Comme une classe de bambins, obéissant pendant des heures de silence, comme une nichée d’oiseaux que la mère apeurée faisait taire pour échapper au danger, les petites ouvrières babillent éperdument et s’égosillent en demandes qui n’attendent pas de réponses et en petits cris à peine étouffés. La journée est finie, une journée harassante suivie de tant d’autres où les maigres salaires vont s’amassant pour se payer des colifichets et des rubans criards qui se graissent à leurs cheveux.

La surveillante, la chienne de l’atelier, qui épie les conversations pour les rapporter à la patronne, ôte ses lunettes qui s’embuent et, secouant la chaufferette où s’éteint un charbon maigre, se lâche bruyamment. Son sale métier prend fin et entre ses dents jaunes elle a un mauvais sourire en songeant aux amendes distribuées, aux réprimandes lancées à tort et à travers par dessus la tête des trottins qui lui font des pieds de nez. Et la vieille fille, qui partage ses affections entre un perroquet mal éduqué et un chat miteux qui ronronne près du feu, se délecte par avance aux douceurs d’un café mélangé de chicorée et rehaussé d’un peu d’alcool acheté chez l’épicier. Une rincette et peut-être une sur-rincette, car c’est demain dimanche.

La grande salle se vide, et, dans un désordre sans fin, les chaises bouleversées, les bouts d’étoffe plaqués par terre, s’augmente la tristesse. Une ruche abandonnée. Un jour blafard passe à travers les rideaux pisseux et l’allumeur de réverbères sème des milliers d’étoiles dans Paris brumeux où les trottins effrontés sautillent sur les trottoirs.


II


Les voici dans la rue bruyante et les gamines goguenardes blaguent le bourgeois qui rentre dîner, et dans leurs yeux luit l’espoir des luxures futures alors que de vieux sales ou de jeunes vicieux suivent leurs maigres derrières.

Et ce sont de naïfs étonnements devant les boutiques qui flamboient, et des désirs inavouables de convoitise montent à leur tête pour ces bijoux qui lancent leurs feux comme pour les raccrocher au passage. Les robes se gonflent sur les mannequins avec la dignité de princesses décapitées, les étoffes chatoient et les chapeaux, où dansent des plumes de prix et des oiseaux-mouches, attendent les chevelures blondes ou les torsades brunes.

C’est plus loin une boutique de pharmacien dont les bocaux remplis de solutions de sels de cuivre se profilent sur la chaussée en longues traînées de sang ou bien étrangement macabres éclairent le visage des passants qui rient vert. Les trottins se poussent du coude, se pincent pour terminer par une bordée de rires gras. Dans un coin des instruments bizarres dont elles ignorent peut-être l’usage. Une grande délurée raconte avoir trouvé dans un tiroir, chez son frère, un objet de ce genre, et son explication se termine par un geste canaille. Les rires redoublent au grand scandale d’un prêtre qui file en serrant contre ses fesses sa soutane fripée.

Les cafés des boulevards s’emplissent de gens qui pourraient avoir soif, les chiennes amoureuses sortent pour trouver un os à ronger et les cochers qui vont au remisage rallument leurs pipes qui brasillent dans cette soirée brumeuse où les trottins par bandes sautillent sur les trottoirs.


III


Mais ce sont là plaisirs d’enfants qui s’attardent à baguenauder à la devanture des magasins. Les grandes tourmentées de névrose, rongées d’anémie, courent aux rendez-vous des gamins de leur âge, sous les passages, près des squares, et là se donnent avec toute la soif de leurs lèvres. Ce sont des chuchotements discrets, des pressions de mains qui s’égarent, des baisers longs et brutaux, et dans leurs yeux qui luisent brille l’envie de s’accoler sans plus de gêne.

Mais il faut prendre les bouchées doubles, les trottins n’ont que quelques heures à accorder à leurs amants précoces. Parfois, dans une allée puante le couple disparaît et dans une chambre, dont les murs lépreux suintent le vice et la débauche, les fillettes perdent le précieux joyau de leur innocence. Ô Paris, gouffre sans fond, où sombrent tant de vertus ! On dit que les moulins à vent de Montmartre ne marchent plus depuis que tant de bonnets sont accrochés à leurs ailes.

Très fatiguées elles courent rejoindre le logis paternel, et, après un maigre dîner qui refroidit depuis des heures, vite se coulent dans leurs lits de fer, à côté des frères et des sœurs qu’elles salissent de leur contact. La promiscuité dans toute sa hideur, la pudeur disparaît et les filles, sans rougir, passent leurs chemises sous les yeux vicieux de leurs petits frères. Souvent même un seul lit pour tous, tant est grande la misère dans ces galetas d’ouvriers.

Mais voici le printemps, les violettes par hottées sont jetées au coin des trottoirs et dans les bois de Meudon les oiseaux font des nids pleins de duvet. Les petites ouvrières qui s’étiolent au fond des magasins ne désirent rien tant que d’aller, le dimanche, courir dans les environs de Paris, et, pour une promenade au Point du Jour, pour une friture à Auteuil, elles se vendraient ingénument. Les lovelaces des magasins, les calicots pommadés connaissent bien le pouvoir charmeur des pommes de terre frites et des chansons beuglées dans les concerts des bords de la Seine. C’est un piment pour leurs amours dominicales. Aussi, les trottins s’abandonnent au premier qui les emmène, et leurs lits d’amour sont les mousses des bois, tandis que le merle dans les buissons siffle moqueusement.

Parfois l’une d’elles ne rentre plus et s’enrôle dans l’armée des malheureuses folles de leurs corps ; parfois, sentant leurs flancs s’élargir pour fuir la colère paternelle, elles vont pleurer leurs amours dans les maternités secourables.

Mais pour une qui faute, pour une qui quitte les ateliers, on n’en voit pas moins les trottins effrontés dans les brumes légères du soir sautiller sur les trottoirs.


IV


Le trottin a mué, la rampante chenille est devenue papillon, un papillon qui se saoûle du parfum des fleurs, mais qui se brûlera un jour les ailes à la flamme des becs de gaz.

C’est pour elle maintenant que se ruinent les fils de famille, ses sourires valent des billets de mille et des étoffes de prix recouvrent ses blanches épaules, ces étoffes qu’autrefois elle osait à peine toucher de ses doigts de trottin maladroit. La revanche. Son seul désir c’est d’éclipser d’un luxe tapageur et de toilettes excentriques les belles clientes de la maison, les entretenues d’hier.

Et quand par les soirs de printemps les landaus et les coupés dévalent lentement vers la cascade, immense cavalcade de toutes les luxures à travers les allées ombreuses du Bois, la parvenue jette un regard de dédain sur les fiacres numérotés que traînent de maigres haridelles. Le papillon brille de tout son éclat.

Mais un soir que la fête a duré jusqu’au matin et qu’un cortège nombreux de jeunes ennuyés accompagne jusqu’à sa voiture la belle Thaïs qui se rit de ces caniches amoureux, passe un trottin qui grelotte sous la morsure du froid matinal. Pourquoi donc en son âme blasée un sentiment de pitié s’éveille-t-il au souvenir de son enfance malheureuse ? Les folles parties de plaisir à travers les restaurants de nuit, les banalités débitées à deux genoux par tous les gommeux inoccupés n’ont donc pas desséché son cœur ?

Elle revoit, en un instant, le taudis où gitent encore ses petites sœurs, et les querelles incessantes entre son père et sa mère, les jours de paye surtout, puis sa première équipée à la foire de St-Cloud lui revint à la mémoire. La douce chanson d’amour que chantèrent alors ses vingt ans !

La fillette passe, se rendant à l’atelier, ses petits yeux battus et l’ébouriffement de ses cheveux disent le sommeil brusquement interrompu. La belle maîtresse des princes exotiques l’arrête par le bras, et, vidant dans ses mains bleuies sa bourse pleine de pièces d’or, se détourne pour ne pas pleurer.

C’est qu’elle songe à l’époque déjà lointaine où, parmi les trottins effrontés, elle sautillait sur les trottoirs.

Marcel Baillot.