Ballades et Chants populaires de la Roumanie/Introduction

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Ballades et Chants populaires de la Roumanie (principautés danubiennes)E. Dentu (p. ix-xlvi).


INTRODUCTION




I


« Poëte, érudit, voyageur, s’écrie un historien dont la Roumanie pleure la mort récente[1], quel étranger, en descendant le Bas-Danube, ne s’est senti émerveillé à l’aspect des riches contrées qui s’étendent des bords du fleuve aux pieds des Carpathes ! Rivières et sources abondantes, montagnes grandioses recélant des trésors, plaines fertiles, majestueuses forêts, c’est bien cette terre que les Turcs, dans leur langue imagée, nommaient le jardin de Stamboul.

« Heureux pays ! pense-t-il, heureux le peuple que la Providence a fait possesseur de ce riant jardin ! »

« Mais où est-il, ce maître fortuné ? Un fantôme, hâve et débile, surgit de dessous terre ; et l’étranger surpris recule involontairement, partagé entre le mépris et la compassion. Ce n’est qu’à la longue qu’il découvre dans ces traits amaigris la trace d’une grande et illustre origine : le sourire amer qui effleure cette physionomie, le regard douloureux, mais fier, qui s’élève vers le ciel, accusent une longue et injuste souffrance, contre laquelle ce regard et ce sourire semblent protester. »

En effet, cet esclave de la misère et de la faim est le descendant direct du peuple-roi.

Interrogez-le, il vous répondra dans son idiome natal. « Sunt Rôman, je suis Roumain. » — Et cette terre, qui s’étend à nos pieds, comment la nommes-tu ? — Tsara romanesca, la terre roumaine, la Roumanie. » Les noms de Valaque, de Valachie, n’ont point de sens pour lui ; ce sont des dénominations empruntées aux idiomes slaves qui désignent indifféremment par le mot de Vlak ou Vloky les peuples de l’ancienne Rome et les races latines modernes[2].

Les souffrances de la Roumanie sont presque aussi anciennes que son origine. Il semble, en parcourant son histoire, qu’on lise un long martyrologe. Placée sur la grande route des migrations du Nord, elle fut foulée successivement par les pieds de tous les Barbares, et lorsque le moyen âge eut clos la période des invasions, elle servit de théâtre aux luttes incessantes des peuples nouveaux groupés autour de ses frontières, Hongrois, Polonais, Turcs, Tatares et Moscovites.

« Apa trece, petrile remanù, l’eau court, les pierres demeurent, » dit un proverbe moldo-valaque. Le flot de l’invasion s’est écoulé, et le Roumain est resté debout, pareil au rocher que la vague recouvre sans l’ébranler. Seulement il a perdu peu à peu le souvenir de son origine ; il ne sait plus aujourd’hui quels étaient ces Romains dont il porte le nom. Le sens historique du mot s’est effacé de son esprit ; il n’a conservé que le sens littéral. Roumain, pour lui, est toujours synonyme de fort, de vaillant. Si vous parlez devant lui d’un héros, d’un guerrier : « Quel Roumain ! s’écrie-t-il, quel fils de Roumain ! » C’est pour cela qu’il appelle Napoléon, de même que Trajan, un Roumain.


II


Trajan est le véritable ancêtre, le Romulus de la Roumanie. L’an 106, le vainqueur de Décébale, pour combler les vides qu’avait faits la guerre, établit la plus grande partie de ses légions sur le territoire qu’elles venaient de conquérir. Plus tard, de nouveaux colons tirés, les uns du centre et du nord de l’Italie, les autres des contrées voisines annexées depuis longtemps à l’empire, telles que la Gaule et l’Espagne, s’ajoutèrent aux premiers. Ils apportaient avec eux une langue qui n’était plus le latin de Rome, mais un latin primitif ou déjà corrompu, tel qu’il s’était formé après coup hors de l’Italie par le mélange des peuples et des idiomes, ou tel qu’il s’était conservé au cœur même de la presqu’île. C’est ainsi que l’on retrouve aujourd’hui, dans la langue des Roumains, à côté de mots d’origine espagnole ou gauloise, d’autres mots appartenant à l’ancien dorique, à cet idiome populaire qu’on ne parlait déjà plus à Rome du temps de Virgile et de Cicéron, et qui paraît être au latin classique ce que le celte est au français, le teutonique à l’allemand. Encore aujourd’hui le Roumain dit frica (φρίϰη) pour terreur, drumu (de δρόμος) pour chemin, aflare pour trouver, etc.

Mais les Barbares suivirent de près les Romains de Trajan sur le sol de l’ancienne Dacie. Du troisième au dixième siècle, le pays fut comme noyé sous les invasions successives ou simultanées des Gépides, des Jazyges, des Sarmates, des Kazars, des Goths, des Huns, des Saxons, des Avares, des Slavons, des Lombards et des Turcomans. Toutefois l’inondation ne couvrit que la plaine. Tandis qu’une partie des colons se retiraient par ordre d’Aurélien de l’autre côté du Danube, le reste gagna les Carpathes, où leurs descendants vécurent pendant plusieurs siècles à l’abri de toute atteinte. Les Carpathes furent pour eux ce que furent les montagnes des Asturies pour les descendants de Pélage, l’asile de la nationalité. Entourés de tous côtés par les Barbares, ils ne se confondirent nulle part avec eux[3]. On les reconnaissait, non-seulement à la différence de la langue, mais à celle des mœurs, des usages, à leur amour de la terre pour laquelle les Barbares manifestaient une sorte d’antipathie[4], aux traits du visage et au costume qui étaient ceux des anciens Romains. Encore aujourd’hui, si vous venez à rencontrer un monteni, un Roumain des Carpathes, la mâle expression de sa physionomie, sa chevelure épaisse plantée jusqu’au milieu du front, la chemise de toile grossière serrée à la taille par une large ceinture de cuir, jusqu’aux sandales qui chaussent ses pieds, tout vous rappelle les figures sculptées sur les bas-reliefs de la colonne Trajane.

Quand les invasions devinrent moins fréquentes, et que le flot de la Barbarie se fut écoulé, les réfugiés redescendirent dans la plaine, s’y étendirent peu à peu, et finirent par fonder, en 1290, sous Radu, ou Rodolphe, la principauté de Valachie, et la principauté de Moldavie, en 1336, sous Bogdan.

Ces deux chefs illustres, Rodolphe et Bogdan, ouvrent la période nationale, période éclatante, mêlée de triomphes et de revers, pendant laquelle la Roumanie, placée avec la Hongrie, aux avant-postes de la chrétienté, tient en échec la puissance ottomane, et lutte héroïquement pour la défense de la foi et de la civilisation.

À cette période, appartiennent les héros de la Roumanie, ceux dont les exploits ont inspiré les ballades et les légendes populaires, Mircea, Michel le Brave, bien qu’appartenant à une époque postérieure, Jean Hunyade, que la Roumanie revendique à bon droit comme un de ses fils, et Buzesco, et Farkas, et cet Étienne de Moldavie, qui, durant un règne de quarante ans et avec une armée de quarante mille soldats, remporte quarante victoires, en commémoration desquelles il bâtit quarante églises ; d’où vient que l’écho des montagnes murmure encore :


Étienne, Étienne, Voïvoda,
Sort tout armé de Suciava[5],
Bat Tatars et Polonois,
Bat Turcs, Russes et Hongrois ;


Et tous ces glorieux morts, dont le poëte, assis sur la tour en ruines de Tirgovisci[6], se plaît à évoquer les ombres.


« Mircea a rassemblé ses phalanges guerrières, sa voix a retenti, et Mourad vaincu se retire humilié ! La Roumanie est libre du Carpathe à l’Ister, et le Danube, témoin de cette lutte glorieuse, a cru voir les Romains renaître sur ses bords.

« Ici flottent les étendards libres et victorieux de Michel, le brave des braves. Sur ses pas triomphants accourent ces guerriers, vrais enfants du Capitole. Buzesco sème l’épouvante parmi les Tartars ; à ses pieds l’orgueilleux Khan mord la poussière. Kalophiresco marche sur ses traces et cueille dans les champs de l’honneur ses plus beaux lauriers.

« L’autel s’écroule sous des coups redoublés : mais s’armant de la croix, signe du triomphe, Farkas ranime le courage de l’armée, et devient le bras vengeur que Dieu même soutient. L’aigle roumaine prend son essor au-delà de ces monts qui lui restent soumis, et rien ne borne plus son vol impérieux.

« Édifices pompeux qu’avaient élevés mes ancêtres, ô Tour d’où l’œil a vu tant de fois la victoire couronner leurs exploits, quelle éloquence ont pour moi vos antiques débris ! La mousse verdoyante, ce granit écroulé, l’arbuste qui gémit au souffle du vent, me parlent de gloire et de liberté. Ces sourds murmures qui bruissent à mon oreille, héros, ce sont vos noms que le passé murmure dans ces vieux édifices. »


Mais bientôt il vint une heure, — heure fatale, — où, épuisée par ses triomphes mêmes, affaiblie par ses dissensions intestines, divisée, morcelée, la Roumanie, pour se garantir contre les attaques du dehors, se plaça d’elle-même sous la suzeraineté de la Turquie, en réservant ses droits comme nation indépendante (1393). Mais les Turcs, alors la terreur de l’Europe, observèrent mal les capitulations. À une époque où le droit, encore mal défini, était partout étouffé sous la force, aucun État n’intervenant en sa faveur, la Roumanie se vit, par une suite continuelle d’empiètements, dépouillée de toutes ses garanties, et réduite peu à peu à l’état de pachalik turc.

Cependant elle était toujours gouvernée par ses princes indigènes. Au commencement du dix huitième siècle, cette dernière garantie lui fut enlevée, et la Roumanie fut livrée en proie aux Phanariotes.

« La servitude, dit à ce sujet un Roumain, dont le nom se présente ici tout naturellement[7], est chose terrible ; mais rien de plus terrible que l’avilissement de la servitude sous les Phanariotes, race ignoble et bâtarde des Grecs, habitants du Phanar[8]. Non, l’Europe ne saurait se faire une idée d’une situation pareille à la nôtre sous le régime de ces nouveaux maîtres, esclaves eux-mêmes de la Turquie, vils, corrompus, rampants et voués à tous les mauvais instincts de la nature déchue. »

Aux maux de la servitude se joignent les calamités des guerres. Le dix-huitième siècle tout entier est rempli par la lutte entre la Turquie et la Russie, et les Principautés deviennent le champ-clos de cette lutte. De 1711 à 1812, dans l’espace d’un siècle, elles subissent treize invasions, cinq du côté de la Russie, cinq du côté de la Turquie, trois du côté de l’Autriche. En 1755, cette dernière puissance s’était fait céder la Bukovine. En 1812, la trahison d’un Grec, Morousi, livra aux Russes une autre portion du territoire moldave, la Bessarabie[9]. C’était cette même Bessarabie qui avait entendu jadis les plaintes d’Ovide, et maintenant que le Pruth coulait entre lui et son ancienne patrie, le Roumain, étranger chez les barbares dont il ne comprenait pas la langue, put s’écrier comme le poëte exilé :


Barbarus hic ego sum, quia non intelligor illis.


De ce jour, aussi, une sorte d’anathème s’attacha au fleuve fatal, et l’antipathie pour les Phanariotes s’accrut de la crainte qu’inspirait le voisinage de la Russie.

Il fait laid du côté du Pruth[10], dit un refrain populaire qui date de cette époque, et dans le même temps, le ressentiment national excité contre les Phanariotes substituait, dans la ballade de Codréan, au personnage traditionnel du Turc siégeant dans le divan princier, un Grec dont la vue arrache au héros cette imprécation :


Altesse princière,
N’écoute pas les Grecs ;
Car ils mangeront ta tête.
Le Grec est un serpent venimeux ;
Le Grec est un poison contagieux
Qui pénètre jusqu’aux os[11].


L’échauffourée d’Hypsilantis en 1821, le refus du chef de Pandours, Théodore Vladimiresco, de faire cause commune avec les Hétairistes, son alliance avec les Turcs, inaugurèrent pour les Principautés une ère et une politique nouvelles. L’ennemi n’était plus au-delà du Danube, il était au-delà du Pruth. C’est alors que la Turquie, victorieuse de l’insurrection, soit reconnaissance envers les Roumains, soit meilleure entente de ses intérêts, enleva aux Phanariotes le gouvernement des Principautés, et rappela les princes indigènes.


III


Il faut bien reconnaître aux Grecs une aptitude et un goût naturels pour les études libérales. Vers le milieu du dix-septième siècle, un mouvement littéraire assez prononcé se manifesta dans les Principautés. Mais ce mouvement, secondé habilement par les princes Phanariotes et par quelques éminents professeurs venus la plupart du dehors, tels que Néophyte, surnommé Capsocalybite, Rhigas, Lambros Photiadis, Néophyte Doukas, Chrestaris de Janina, Benjamin de Mitylène, fondateur de l’école de Cydonie, était dirigé dans le sens exclusif de la nationalité hellénique, dont il préparait sourdement le réveil. La langue et la littérature grecques étaient seules enseignées dans les écoles et dans les maisons des boyards, et tandis que les nobles et les lettrés affectaient de ressusciter le pur langage de Platon et de Démosthène, l’idiome national, considéré comme un patois, l’ancienne langue des soldats de Trajan n’était plus parlée que par le peuple des campagnes.

Ces mêmes boyards, tout fiers de leurs titres empruntés aux anciennes charges de la cour de Byzance (car il ne restait plus trace de la vieille gentilhommerie roumaine, si ce n’est peut-être dans le voisinage des Carpathes, où elle vivait confondue avec les paysans), avaient répudié l’ancien costume national ; ils s’habillaient et vivaient à la turque, comme les Phanariotes.

Cependant les Phanariotes, malgré leurs efforts, n’avaient pu dénationaliser la Roumanie. Au commencement du siècle, une pléïade de jeunes écrivains entreprit de ressusciter la langue et la littérature roumaines, cette littérature qui avait brillé d’un vif éclat sous les règnes de Basile-le-Loup et de Constantin Doucas. Beldiman, Teutu, et surtout Jean Vacaresco, auteur de la gracieuse idylle le Printemps de l’Amour (Primavera Amorilui), le chef-d’œuvre de la poésie roumaine, à cette époque, brillaient à la tête de cette pléïade. Cependant, Vacaresco lui-même indique le but plutôt qu’il ne l’atteint. Il n’est novateur que par la langue. Disciple des Grecs, à l’époque où les Grecs eux-mêmes copiaient notre littérature, il subit à son insu cette double influence, et mêle involontairement, dans son style, au jargon mythologique qui régnait en France à cette époque, une foule d’expressions et de tournures empruntées à la langue dominante. Il pindarise en roumain, à la façon de son compatriote Ronsard[12].

Quoi qu’il en soit, une grande vogue accueillit les débuts de la pléïade, et la génération qui précéda immédiatement la nôtre se passionna pour ces poëmes, écrits sur des feuilles volantes, que le souffle des ans a dispersées, et dont on retrouve à peine quelques fragments de loin en loin, dans la bouche des bohémiens lautari. C’était le sentiment national qui se réveillait dans les cœurs en essayant de réagir contre le long asservissement où les Phanariotes l’avaient tenu ; peuple et lettrés se rencontraient dans une commune aversion contre les oppresseurs du pays, et tandis que quelque barde inconnu introduisait cette terrible variante dans la ballade de Codréan, un des poëtes de la pléïade, Mamuleni[13], leur jetait à la face cet éloquent anathème :


Que le monde pour eux soit un désert, un vide !
Que partout sous leurs pas des piéges soient tendus !
Et toujours dispersés, sans compagnon, sans guide,
    Que tous mes maux leur soient rendus !
Qu’ils ne puissent jamais ni se voir, ni s’entendre !
    Que pour vivre ils tendent la main,
    Ou qu’ils soient réduits à se vendre
Pour une goutte d’eau, pour un morceau de pain !


La réforme de l’enseignement suivit celle de la poésie. En 1816, au moment même de la formation de l’Hétairie, un Roumain transylvain (la Transylvanie, malgré son incorporation à l’Autriche, avait conservé presque intact le dépôt de la langue et de la tradition), Georges Lazar, arriva à Bucarest, et ouvrit, dans les ruines du couvent de Saint-Sava, un cours public de mathématiques et de philosophie dans la langue nationale. Dans l’espace de six années, il parvint à former une vingtaine de disciples, qui se répandirent après sa mort[14] en Valachie et en Moldavie où ils propagèrent et développèrent son système. Le plus illustre de ces disciples fut Héliade.

Héliade (Jean Radulesco) fut le Coray de la Roumanie.

Au quatorzième siècle, lorsque les papes tentèrent d’amener les Roumains à souscrire à l’édit d’union, ceux-ci répudièrent, en haine de l’orthodoxie latine, les caractères romains dont ils s’étaient servis jusqu’alors, et adoptèrent les lettres cyrilliennes, quoique incompatibles avec le génie de leur langue. Le slavon devint à la même époque la langue du gouvernement et celle de l’Église, et cette innovation, bien qu’elle ait peu duré, servit par la suite de point de départ à cette étrange allégation, mise en avant à plusieurs reprises par le cabinet de Saint-Pétersbourg, « que les Moldo-Valaques sont des Slaves. »

Au moment de l’expulsion des Phanariotes, la langue roumaine comptait environ un tiers de mots étrangers empruntés, par portions inégales, à l’ancien dace, au slavon, au turc, au grec et aux idiomes voisins. Héliade entreprit une révision sévère de ces mots, avec l’idée bien arrêtée de ramener la langue à l’étymologie et à la syntaxe latines. La nouveauté et la hardiesse de cette tentative, qui manqua le but en l’outrepassant, suscitèrent une ardente polémique, à laquelle s’associèrent tous les partisans avoués ou secrets de la Russie. Cette lutte accrut la renommée d’Héliade, et prépara de loin le rôle politique qu’il joua plus tard en 1848.

Héliade fut un des plus ardents promoteurs de la société philharmonique, fondée en 1835 par le colonel Campineano, en vue de créer un théâtre national. Chef de l’ancienne opposition libérale, Campineano a eu le malheur de survivre à sa popularité. Il est le Lafayette de la Roumanie.

C’est encore à Héliade que l’on doit l’introduction de la presse périodique dans les Principautés. Le Courrier roumain (Curier Rumanesti), créé par lui pendant l’occupation russe de 1828, fut suivi quelques années après d’une seconde feuille, le Courrier des deux sexes, dans laquelle les caractères latins étaient, pour la première fois, substitués aux lettres cyrilliennes.

À la même époque, en Moldavie, Asaki suivait, bien qu’avec un talent et un succès moindres, la même ligne qu’Héliade en Valachie, et entreprenait la publication de plusieurs revues, scientifiques ou littéraires, les unes en français, les autres en roumain, tels que le Glaneur moldo-valaque, l’Osiris, etc.

Vers le milieu de 1841, quelque temps après l’avénement du hospodar Bibesco, que tous les patriotes saluèrent comme le commencement d’une ère nouvelle, le mouvement littéraire, inséparable désormais du mouvement politique, reçut une vive impulsion par l’apparition de deux recueils, que la réputation et les tendances bien connues des fondateurs signalaient fortement à l’attention du public.

C’étaient à Bucarest, le Magasin historique, avec Nicolas Balcesco et Lauriano à la tête ; et à Jassi, le Progrès, qui avait pour principaux rédacteurs Jon Ghica, Michel Cogalniceano et Basile Alexandri.

Travailleur infatigable autant que dévoué patriote, Nicolas Balcesco se voua avec ardeur à la nouvelle tâche qu’il s’était imposée, la recherche et la divulgation des origines et des antiquités nationales, et, dans l’espace de trois ans, de 1841 à 1844, il enrichit le Magasin d’une série d’articles qui, en propageant le goût des études sérieuses, amenèrent peu à peu la nation à compter avec elle-même[15].

Le mouvement libéral de 1848 trouva Balcesco au premier rang des défenseurs de la liberté. Lorsque tant et de si belles espérances vinrent à être déçues, Balcesco, attristé, mais non découragé, revint à ses livres et reprit avec une ardeur fiévreuse son Histoire des Roumains sous Michel le Brave, dont il avait été distrait par la politique. Mais la mort qu’il sentait venir ne lui laissa pas le temps de terminer son œuvre, et le 28 novembre 1852 (il y avait quatre mois à peine que je l’avais laissé mourant à Constantinople), il s’éteignit lentement à Palerme[16].

J’ai nommé les principaux collaborateurs du Progrès, Jon Ghica, Cogalniceano et Basile Alexandri. Dans cette association de jeunes et hardis écrivains, le premier[17] représentait la politique, Cogalniceano l’histoire, Alexandri, le plus jeune des trois, la poésie.

Basile Alexandri appartient à la nouvelle école littéraire de la Roumanie, à celle qui s’est intitulée elle-même romantique, parce qu’elle répudie les modèles grecs et l’attirail mythologique en vogue chez ses devanciers pour s’inspirer exclusivement des grands poëtes modernes de l’Occident, Byron, Lamartine, Victor Hugo. En général, elle traduit ou elle imite plutôt qu’elle n’invente ; mais là où elle se laisse aller à ses propres inspirations, elle ne manque ni d’originalité, ni de verve, témoin Bolintineano, Alexandresco, Constantin Rosetti et Basile Alexandri, notre auteur.

Les premiers essais d’Alexandri remontent à l’année 1841. Néanmoins, il aime à faire dater son début d’une époque plus récente, de cette année 1844, dont le commencement vit s’accomplir un grand acte de justice et de régénération sociale ; nous voulons parler du vote de l’Assemblée nationale qui décrétait l’affranchissement des Cigains ou Bohémiens (31 janvier). Alexandri, alors âgé de vingt-cinq ans, prit la plume et célébra par les vers suivants ce jour dans lequel il se plaisait à voir l’aurore de la régénération de sa patrie tout entière :


LE 31 JANVIER 1844


« Je te salue, ô jour heureux ! jour sacré de liberté, dont les rayons vivifiants pénètrent l’âme roumaine. Je te salue, ô jour de gloire pour ma patrie bien-aimée, toi qui montres à nos yeux l’humanité affranchie.

« Bien des siècles de douleur ont passé comme une longue tempête en pliant le front d’un peuple condamné au malheur ; mais le Roumain brise aujourd’hui, de sa main puissante, la chaîne de l’esclavage, et le Cigain, libre enfin, se réveille au sein du bonheur.

« Le soleil de ce jour-là est plus resplendissant, le monde est plus joyeux en ce jour ; en ce jour mon cœur grandit dans ma poitrine ; ma vie est plus belle que jamais aujourd’hui, car je vois la Moldavie se réveiller à la voix de la liberté, et je la sens s’attendrir à la voix de l’humanité.

« Gloire et grandeur à toi pour l’éternité, ô ma noble patrie ! toi qui viens de sanctifier le droit et la justice ! Ton bras, en brisant le joug des Cigains, a jeté dans l’avenir les bases de ta propre liberté ! »


Mais le vote de l’Assemblée n’émancipait que les Cigains de l’État, ceux des boyards et des monastères continuèrent à demeurer dans l’esclavage. L’âme généreuse d’Alexandri regrettait que la mesure n’eût pas été générale, et que le gouvernement n’eût pas fait une loi de son exemple. Aussi, tout dernièrement, lorsqu’une perte cruelle, en le frappant dans ses plus chères affections de famille, lui laissa la libre disposition de sa fortune, il quitta Paris sur-le-champ et retourna en Moldavie pour affranchir, comme avaient fait Campineano et les Golesco, en Valachie, les Cigains de ses domaines.

La renommée littéraire d’Alexandri grandit rapidement : cependant, quoique la Moldavie le comptât depuis longtemps au nombre de ses meilleurs écrivains, aucune de ses poésies n’avait encore été imprimée ailleurs que dans le Progrès et les autres recueils de ce genre. Ce n’est qu’en 1853, à Paris, que, cédant à l’insistance de ses amis, il rassembla ces fragments épars dans un volume qui parut sous le nom de Doïne, si lacrimiore, si souvenire (Doïnas, Élégies et Souvenirs). Un de ses compatriotes, littérateur distingué, M. Voïnesco, traduisit en français la première partie du recueil d’Alexandri, les Doïnas (1852)[18].

Peut-être, en rendant compte nous-même de l’œuvre d’un poëte, notre ami, encourrons-nous le soupçon de partialité. C’est pour cela que nous préférons y renvoyer le lecteur, après en avoir détaché un court fragment, qui pourra donner une idée de sa manière. C’est une allégorie où la Roumanie est personnifiée sous les traits d’un petit oiseau qui n’ose quitter le bord de son nid parce qu’il voit monter à l’horizon l’ombre d’un vautour (la Russie) dont la serre cruelle le menace :


LE PETIT OISEAU


« Petit oiseau blanc, pourquoi restes-tu solitaire auprès de ton nid ? Le ciel n’est-il pas pur ? L’eau de la source ne coule-t-elle pas limpide ?

« Pourquoi pleurer amèrement ? Vois comme tes frères sont gais, comme ils voltigent et chantent joyeusement à l’ombre des bois !

« Quelle douleur, dis-moi, quel regret tourmente ton pauvre cœur, pour que tu restes ainsi solitaire et que tu ne puisses plus chanter, cher petit oiseau ?

« — L’eau est limpide, ô mon frère, la feuille frémit doucement dans le bois fleuri ; mais, hélas ! mon nid s’écroule, car depuis longtemps il est rongé par un serpent affreux.

« Frère, un immense vautour monte à l’horizon ; il fixe ses yeux, il allonge sa serre vers mon petit nid. »


« Les poésies de M. Alexandri, dit un critique dont nous aimons à reproduire ici le témoignage, gardent profondément marquée l’empreinte du caractère local ; elles exhalent ce parfum des montagnes et des vallées natales, qui ne se peut ni contrefaire ni emprunter. Le poëte a puisé aux sources saintes et intarissables, la nature et la patrie : il aime ardemment son pays, il en sait toutes les traditions, il a la fierté des ancêtres, et semble avoir vécu avec eux de la vie libre et sauvage. Il a fréquenté aussi les fées des vieux châteaux, les sorcières des ruines, les sylphes des forêts ; il parle le langage des fleurs, du vent et des ruisseaux ; il s’arrête à la porte des chaumières, cause et rit aux belles filles, raconte des histoires d’amour, histoires presque toujours trempées de larmes. Ces doïnas, ces morceaux si courts et si pleins, ont toute la fraîcheur et toute l’énergie de la poésie d’un peuple qui renaît[19]. »

C’est que M. Alexandri n’a pas seulement été poëte pour son propre compte : la Roumanie lui doit encore le recueil à peu près complet de ses ballades et de ses poésies nationales. Lorsqu’il se voua à la pieuse tâche de rassembler ces lambeaux dispersés de la poésie et de la langue des aïeux, M. Alexandri fut doublement bien inspiré : car, en même temps qu’il restituait à la Roumanie ses titres littéraires sur le point d’être perdus, la fréquentation assidue de ces sources pures et fécondes retrempa à la fois sa pensée et son style, et la patrie lui rendit ainsi ce qu’elle avait reçu de lui.


IV


L’idiome roumain, même au temps des Phanariotes, ne s’était jamais perdu dans les campagnes. Tandis que les boyards et les lettrés vivaient sous l’influence des idées et de la littérature grecques, le peuple, ignorant, mais fier, continuait à parler le latin rustique des soldats de Trajan. Tout au plus quelques mots slaves s’y étaient-ils glissés à la dérobée. C’est dans cette langue qu’il chantait ses souffrances et les hauts faits de ses ancêtres. Les Cigains, les rhapsodes de la Roumanie, allaient d’un endroit à l’autre récitant ou chantant ces poëmes, dont les auteurs sont restés inconnus, qu’aucune main ne s’est jamais occupée de transcrire et qui se sont transmis de bouche en bouche, d’une génération à l’autre, à travers les siècles.

Mais tout s’efface ou s’altère, même ce qui tient de plus près à l’âme et à la vie d’une nation. Alexandri était trop poëte pour n’avoir pas été frappé de la beauté de cette poésie primitive dont les accents l’avaient, pour ainsi dire, bercé ; il avait trop l’amour de son pays pour ne pas désirer que ces chants, qui retraçaient sa gloire et sa souffrance passées, fussent recueillis avant que le temps les eût complètement dispersés ou défigurés. Cette recherche l’occupa durant plusieurs années. Tandis que Nicolas Balcesco visitait les monastères des Carpathes, cherchant, pour me servir de ses propres paroles, « sous leurs ruines les traces de la grandeur des ancêtres, » Alexandri parcourait à pied les montagnes et les plaines de la Roumanie, recueillant çà et là les traditions et les légendes. Époque charmante dont le souvenir lui plaît encore ! Que de fois il m’a raconté les épisodes de ses poétiques excursions, ses haltes dans les ruines qui avaient abrité autrefois quelque brigand fameux, ses conversations avec les anciens des villages, les chansons recueillies en passant de la bouche des jeunes filles, la mamaliga[20] goûtée dans la cabane des paysans, et le soir (car de tels contrastes ne sont point rares dans ces contrées où l’on trouve tous les raffinements de la civilisation à côté des aspérités de la vie sauvage), l’arrivée dans quelque château où règnent le confort, l’élégance, les usages, et jusqu’à la langue de Paris[21]. Il avait rapporté de ces courses à travers champs un plus grand amour pour sa terre natale si belle, si poétique, et un plus grand respect pour ce peuple si opprimé et si bon.

Les poésies populaires, recueillies par Alexandri, se classent d’elles-mêmes en trois genres :

1o Les ballades (cantice batrinesti).

2o Les doïnas (doïne).

3o Les horas (hore).

Les ballades sont de petits poëmes qui célèbrent les hauts faits des princes et des héros populaires de la Roumanie. Les paysans des Carpathes, qui sont les vrais bardes roumains, chantent ces ballades sur un air lent et plaintif, avec un mouvement musical tout à fait irrégulier, en traînant les notes du chant et en pressant les notes d’agrément. L’expression de mélancolie vague dont ces airs sont empreints est tel qu’on ne les oublie pas une fois qu’on les a entendus.

Châteaubriand remarque que partout le chant naturel de l’homme est triste, alors même qu’il exprime la joie. Ce caractère s’observe surtout dans les pays de plaines. Le chant de la montagne est plus vif, plus varié ; l’homme se sent moins isolé, parce que son horizon est plus borné, et que l’espace dans lequel il se meut est plus circonscrit. Le chant de la plaine est plus grave et plus solennel dans sa monotonie ; ces horizons indéfinis, sans limites, portent à l’âme une impression de tristesse vague comme celle que produit la contemplation de la mer. N’est-ce point en effet la mer, moins ses agitations et ses tempêtes ?

Nous avons déjà parlé des doïnas à propos des poésies originales publiées par Alexandri. Ce sont de petites pièces de vers qui tiennent de la chanson des trouvères quand elle est tendre, et du lieder des Allemands. Le poëte lui-même nous y montre des chants d’amour, d’indépendance et de nationalité. La doïna est inspirée par le doru, ce sentiment indéfinissable qui tient en même temps du regret, de l’espoir, de la douleur et de l’amour, et qui, dit-on, fait mourir celui qui en est atteint. Souvent le voyageur, à l’entrée des Carpathes, entend de loin une flûte, qui joue lentement un de ces airs de complainte dont une seule voix de femme rend la mélodie ; dominé par un charme inconnu, il s’arrête, et prête machinalement l’oreille pour mieux écouter ces soupirs de la montagne.

Le Roumain est naturellement poëte, — poëte par le sentiment et par l’expression. Soit que le doru l’agite, soit que l’enthousiasme s’éveille en lui au souvenir de la gloire de ses aïeux, il chante, et l’inspiration déborde de ses lèvres, comme d’une source intarissable. La langue même dans laquelle il s’exprime est marquée au coin de cette poésie naturelle. Elle abonde en comparaisons pittoresques, en images gracieuses et terribles. C’est ainsi qu’il appelle l’argent l’œil du diable, la mort la fiancée du monde[22] ; il donne à la terre, comme les anciens Romains, le nom de mère, mater ; il compare la bonté à la maternité, bon comme le sein d’une mère (bun ca sinul mameii) ; un homme en colère, au Danube, il devient Danube (se face Dunere) ; il dit d’un homme supérieur qu’il porte une étoile au front (cu stea in frunte) ; d’une belle femme qu’elle est un fragment de soleil (rupta din sore).

Les horas (prononcez choras, en aspirant fortement l’h) sont des poésies légères qui ont emprunté leur nom de la danse qui les accompagne.

Il y a deux danses nationales en Roumanie, la hora et la danse des calusari. La première rappelle exactement le chorus romain tel qu’on le voit figuré sur les bas-reliefs antiques. Les danseurs, hommes et femmes, se prennent par la main et forment un cercle au centre duquel se tiennent les musiciens, lautari ; puis ils tournent en rond, en se balançant les bras, et pliant un pied, tandis que l’autre pied fait un pas, soit en avant, soit en arrière, et se rapprochent tour à tour et s’éloignent du centre de manière à rétrécir ou à élargir le cercle. Pendant ces évolutions, dont la lenteur et l’uniformité donnent à la hora un caractère d’indolence et de laisser-aller tout à fait en harmonie avec le génie mélancolique du peuple roumain, un des lautari chante en s’accompagnant ; ce sont ces chants qui portent également le nom de horas.

La danse des calusari est, selon toute apparence, l’ancienne danse des prêtres Saliens. À certaines époques de l’année, et particulièrement pendant la semaine de la Pentecôte, les paysans se rassemblent aux sons du violon, de la flûte et de la cornemuse, et, les mains armées de massues, de lances, de boucliers qu’ils choquent avec un grand fracas, forment une mêlée qui paraît empruntée aux rites d’un culte oublié. D’autres voient dans ces simulacres guerriers un souvenir de l’enlèvement des Sabines.

Il existe une autre espèce d’airs et de chansons populaires, mais d’un caractère tout à fait religieux : on les appelle kolinde. La veille de Noël et du nouvel an, des troupes d’enfants parcourent les villes et les villages, et s’arrêtent devant les fenêtres des maisons pour chanter divers cantiques, consacrés par un usage immémorial, tels que les Fleurs merveilleuses (Florile dalbe), la Charrue (Plugul), etc. Ce sont les noëls de notre moyen âge.

Des trois séries de chants populaires que le zèle pieux de M. Alexandri a sauvés de l’oubli, la première seule, les Ballades, a pu être mise en ordre et publiée jusqu’à présent. Ce sont ces mêmes ballades qu’il entreprend aujourd’hui de faire connaître à notre pays, après les avoir transcrites lui-même de leur idiome natal dans cette belle langue française que les enfants de la Roumanie apprennent à parler dès le berceau.


V


Je ne m’étendrai pas sur le mérite littéraire de ce recueil. C’est au lecteur à en juger. Pour moi, quoique j’aie rencontré rarement quelque chose d’aussi dramatique que la ballade de Brancovane et celle de Manoli, de plus touchant que Miorita, de plus gracieux que le Coucou et la Tourterelle, j’avouerai que je suis moins sensible encore au charme naturel de cette poésie, si naïve et si pathétique, qu’au plaisir de retrouver dans ces chants, qui ne portent point de noms d’auteurs, parce qu’ils sont l’œuvre de tous, l’expression la plus directe et la plus sincère du génie du peuple roumain. Ce point de vue frappa sans doute aussi M. Alexandri, et l’encouragea dans ses recherches. Ce n’était pas assez de rappeler la gloire passée de son pays ; on avait tant répété que les Roumains étaient des Slaves, qu’il était bien aise de prouver à son tour, par la similitude des mœurs, des coutumes, des superstitions locales, qui, plus que tout le reste, gardent l’empreinte primitive, les origines et la descendance légitime de ses compatriotes. Justifier ainsi le passé de la Roumanie en réfutant un mensonge intéressé, c’était en éclairer, peut-être en préparer l’avenir.

Les Roumains, des Slaves ! quand tout chez eux, tout ce qui sert à caractériser un peuple, les mœurs comme le costume, les usages comme la langue, la physionomie, la religion même, malgré les changements apportés par le christianisme, fait souvenir de l’ancienne Rome ! Est-ce des Slaves qu’ils ont emprunté ce goût des exercices corporels et ces simulacres de combats qui rappellent les luttes des gladiateurs[23], cet usage des sobriquets qui s’ajoutent et se substituent même aux noms de famille[24], l’obole qu’ils placent dans la main du mort, au moment où ils le déposent dans la bière[25], les pleureuses qui l’accompagnent jusqu’à sa dernière demeure en mêlant à leurs sanglots l’éloge de ses vertus ou de ses belles actions, l’habitude qui s’est conservée dans les campagnes lorsqu’on puise de l’eau à une fontaine de répandre à terre une petite portion du liquide, en soufflant à la surface, comme une libation en l’honneur de la nymphe de la source[26] ? Sans doute le sens de ces traditions mythologiques s’est entièrement perdu parmi le peuple ; ce qu’il fait, il ignore pourquoi il le fait et depuis quand il le fait ; il sait seulement que ces usages étaient ceux de ses pères.

Quand vous parcourez ces ballades, vous vous trouvez en pleine mythologie. Le soleil vous apparaît encore, comme au temps d’Ovide, sous les traits d’un jeune homme, avec des tresses d’or, porté sur un char que traînent neuf coursiers ardents[27]. Pan n’a pas cessé de courir dans les forêts à la poursuite des jeunes filles[28]. Vous reconnaissez de même la plupart des dieux de la fable, canonisés, ou féminisés par le christianisme ; sainte Joé (Jupiter), sainte Mercuri (Mercure), sainte Vénus, etc. Si les Naïades ont fui du sol de la Roumanie, la poésie populaire se plaît encore à personnifier, selon le mode antique, les sources renommées soit par la beauté, soit par la vertu de leurs eaux. Ainsi la source minérale de Méhadia, dans le banat de Témesvar, est représentée sous la figure d’une jeune fille, blanche, douce, attrayante cachée dans l’ombre d’un rocher[29].

Une foule d’êtres fantastiques, qui rappellent les dragons et les monstres familiers de la Fable, peuplent les légendes et les ballades. Tels sont les Balauri, doués par l’imagination populaire de proportions telles, que lorsqu’ils ouvrent leur gueule pour avaler leur proie, une de leurs mâchoires touche au ciel, pendant que l’autre s’appuie sur la terre. Les Balauri sont en lutte perpétuelle avec de poétiques aventuriers, les personnages favoris de la muse populaire qui leur prête toutes les qualités des héros, et les caresse avec amour du nom de Fœt-Frumosi (les Beaux-Enfants). Naturellement la lutte finit toujours au désavantage des premiers qui, vaincus et coupés en mille morceaux par leurs adversaires, sont doués d’une telle force vitale que « leurs tronçons remuent sans cesse et cherchent à se rejoindre tant que le soleil n’a pas disparu[30]. »

Les Zméi sont une autre espèce de monstres, d’une force et d’une grandeur surnaturelles, et munis d’ailes immenses. Ils habitent au centre de la terre, ou bien au sein des forêts vierges et impénétrables, où ils cachent leurs trésors, ainsi que les filles de sang royal, qu’ils ont enlevées[31].

Mais à côté de ces dragons, de ces monstres ailés qui donnent lieu à d’effrayants récits, il y a le serpent familier, serpi de casa[32], l’hôte du foyer, que le paysan roumain, par l’effet d’une tradition dont il ne se rend pas compte, entoure d’un respect quasi-idolâtre. Il voit à la fois en lui un hôte sacré et comme la divinité protectrice de son toit, il l’admet l’hiver près de la cendre de son foyer, et l’abreuve de lait, matin et soir.

Ajoutons, comme une preuve de cette hospitalité, dont l’usage lui a été transmis par ses ancêtres, que tout ce qui s’est abrité sous son toit, devient par là même inviolable, l’homme comme le serpent, la cigogne comme l’hirondelle.

Il a hérité de même de leurs superstitions, relativement à l’influence des jours, à celle des astres, aux bons et aux mauvais présages. Il croit que la destinée de chaque homme est liée par une chaîne mystérieuse et invisible à celle d’une étoile qui reflète et indique du sein du firmament les phases et les accidents de sa vie terrestre. Ainsi, lorsqu’un Roumain est menacé de quelque malheur, son étoile se voile, se intuneca, et elle tombe dans l’espace au moment où il expire. D’autres astres, couleur de feu, lorsqu’une grande catastrophe est sur le point de fondre sur un peuple, apparaissent dans le ciel comme un signe précurseur et fatal.

Il croit de même à cette fatalité du crime qui a inspiré les anciennes légendes d’Oreste et d’Œdipe. « Le crime, dit un vieux dicton populaire, cherche toujours le criminel. »

Suivant lui, les nations ont leurs destinées, comme les individus : c’est ainsi qu’il a subi sans se plaindre les rudes épreuves qui l’ont assailli. Une autre pensée plus consolante le soutient ; il a foi dans la durée de sa race. « Le Romain, dit-il, ne saurait périr (Romanu nu pere). »

Il est un autre préjugé, également puissant, également indestructible, que vous verrez régner d’un bout à l’autre des Principautés et dont les ballades portent un constant témoignage. Le Roumain croit que toutes les calamités, tous les fléaux dont il est la proie, le choléra, la famine, les épidémies, les sauterelles, lui viennent d’au-delà du Pruth ; et dans son effroi superstitieux il attribue à l’apparition des Russes sur ses bords, les mêmes présages sinistres que témoignait à Rome la venue d’une comète[33]. Aussi le Pruth est-il pour lui la rivière maudite, le Cocyte aux eaux noires, qui sépare le rivage infernal du paradis de la Roumanie, comme il appelle sa terre natale. Prêtez l’oreille à ce Chant du Pruth, que répètent tous les échos de la Roumanie et dites si jamais plus éloquent anathème a exprimé l’antipathie d’une race pour une autre race :


LE CHANT DU PRUTH[34]


Pruth ! rivière maudite !
Puisses-tu devenir large
Comme le déluge aux eaux troubles !
Que le rivage ne puisse voir le rivage,
Ni la voix entendre la voix,
Ni les yeux rencontrer les yeux,
À travers ta vaste étendue !
Quand les sauterelles passeront,
Qu’elles se noient dès l’autre bord ;
Quand les choléras passeront,
Qu’ils se noient au milieu de ton cours ;
Quand les ennemis du pays passeront,
Qu’ils se noient près de notre rive !
Et toi, Pruth, fier de tes eaux,
Puisses-tu les porter, les porter encore,
Jusqu’au Danube, jusqu’à la mer,
Et jusqu’à l’entrée des enfers !


Il ne se doute pas, l’ignorant Roumain, et la savante Europe ne le sait guère plus que lui, qu’au-delà du rivage maudit, il a des frères par le sang ; que la Roumanie ne finit pas aux montagnes qui bornent sa vue ; qu’au-delà de ces montagnes et jusqu’au cœur de la Hongrie, au-delà du faible ruisseau[35] qui le sépare de la Bucovine, comme au-delà du Danube et jusqu’aux limites de la Macédoine, au-delà du Pruth et jusqu’au Dniester, les monts et les vallées, les plaines et les rivages, nourrissent des hommes dont la race est la sienne, dont la langue, la religion, les mœurs sont les siennes, et qui, comme lui, quel que soit le maître du sol qu’ils foulent, répondent au passant qui les interroge : Sunt Rôman, je suis Roumain.

Il est ainsi huit millions et plus de Roumains, jetés d’un seul bloc dans la Moldo-Valachie, la Hongrie, la Bessarabie et les contrées adjacentes, sans parler des colonies disséminées par groupes par delà le Danube et le Dniester, — huit millions de Roumains dont les ancêtres, placés en sentinelles, à l’entrée du monde barbare, soutinrent pendant un siècle et demi, sans en être ébranlés, le choc de l’invasion, et servirent de rempart à l’empire romain.

Qui empêcherait de renouveler de nos jours cette politique, en préparant les Principautés Danubiennes pour le rôle que remplit la Dacie après Trajan ? Les circonstances sont demeurées les mêmes ; il n’y a de changé que les noms et les temps. Quelle résistance n’opposerait pas aux envahissements du slavisme une masse compacte composée de huit millions d’individus, d’origine latine, si les autres nations de l’Occident reconnaissaient hautement la communauté de race et d’intérêts qui lient leur destinée à la sienne ? Quel gage de stabilité pour le maintien de l’équilibre en Europe, que cette Roumanie, si généreusement douée par la Providence, si, pour emprunter l’image poétique de son peuple, « les divers rameaux du chêne, éparpillés autour de son vieux tronc, reprenaient leur place primitive, pour reconstituer l’arbre majestueux, le noble roi des forêts ! »

  1. M. Nicolas Balcesco, dont nous retrouverons le nom tout à l’heure.
  2. Vloky a d’ailleurs la même signification que romain en latin, « fort, robuste ». Par le même procédé d’assimilation, les Slaves transformèrent théologie en bogoslovia (discours sur Dieu) et géographie en Zembleopissania (description de la terre), Théodore en Bogdan (présent de Dieu), etc.
  3. The Wallachians are surrounded by, but not mixed with, the Barbarians. Gibbon’s Decline of the roman empire, c. xi.
  4. Nemo apud eos arat, nec stivam aliquando contingit. Amm. Marcell., xxxi, 2.
  5. Ancienne capitale de la Moldavie, alors que cette province comprenait, en dehors de ses limites actuelles, la Bukovine et la Bessarabie.
  6. Ancienne capitale de la Valachie, et résidence de Michel le Brave.
  7. M. J. Voïnesco, à qui nous devons une traduction des Doïnas d’Alexandri.
  8. Le Phanar est un quartier de Stamboul, habité par les principales familles grecques, postérieurement à la conquête. (Voyez Lettres sur la Turquie, tom. ii, pag. 59.)
  9. Traité de Bucarest, 1812.
  10. E slut
    La Prut,

  11. Domnule, maria ta
    Tu pe Greci nuĭ asculta
    Că cĭ capul ți-or manca
    Grecu’ĭ fiară veninoasă
    Grecuĭ boală lipicioasă
    Ce patrunde pan la oase.

    (Voir la ballade de Codréan, pag. 79.)

  12. Pierre Ronsard était originaire de la Roumanie, ainsi qu’il l’indique lui-même dans ces vers :

    « Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa trace
    « D’où le glacé Danube est voisin de la Thrace.
    « Plus bas que la Hongrie, en une froide part,
    « Est un seigneur nommé le marquis de Ronsard,
    « Riche d’or et de gens, de villes et de terres.
    « Un de ses fils puinés avait amour la guerre ;
    « Un camp d’autres puinés assembla, hasardeux,
    « Et quittant son pays, fait capitaine d’eux,
    « Traverse la Hongrie et la Basse-Allemagne,
    « Traverse la Bourgogne et la grasse Champagne,
    « Et hardi vint servir Philippe de Valois
    « Qui pour lors avait guerre avecque les Anglois. »

    Cet aïeul de notre poëte qui vint du Bas-Danube offrir ses services à Philippe de Valois, s’appelait Marucini comme son père, lequel joignait à son nom la qualité de bano (ban). — Lorsqu’il se fut fixé en France, il traduisit littéralement le nom et le titre paternels, et changea bano en marquis, et Marucini (ronces ou roncière) en Ronsard.

  13. Mamuleni, Les plaintes de la Roumanie (traduit par M. Vaillant).
  14. Georges Lazar mourut en 1822.
  15. La force armée des Principautés Roumaines (traduit dans la Revue de l’Orient de 1846, t. x, pag. 81.) Biographie des deux Cantacuzène, les Roumains et les Phanariotes, Biographie de Michel le Brave, Récit de la bataille de Kossova, etc.
  16. Nous avons sous les yeux une courte et intéressante notice sur Nicolas Balcesco, pieux monument élevé à sa mémoire par la main d’un ami (M. Voïnesco). Le lecteur nous saura gré de transcrire ici l’adieu touchant qui termine cette esquisse :

    « Aujourd’hui, l’Italie l’a reçu dans les entrailles de son sol sacré. Que ses cendres y reposent en paix ! Que sa famille se console, car assurément son âme est à la droite du Seigneur et jouit de la béatitude que le Maître des Cieux réserve au juste, à l’homme de bien, au martyr de la liberté. De notre part, ô notre frère, reçois pour adieu, en même temps que les paroles de la religion De profondis, les vers touchants que nous empruntons au poëte roumain comme la vive expression de nos éternels regrets : »

    « Ô quitte ce monde, quitte-le sans plainte, âme douce et sereine, car nous dirons à ta patrie combien tu l’as pleurée sur la plage étrangère ; et tant que nous serons portés en ce monde sur les flots de la vie et les vents du destin, nous ne cesserons de murmurer avec tristesse son nom chéri comme un adieu à ta tombe. »

  17. M. Michel Cogalniceano est auteur d’une Histoire de la Valachie (en français) publiée à Berlin, en 1837, et qui fait autorité. Ses savantes recherches sur les Bohémiens, son recueil des chroniques moldaves, les nombreux fragments insérés dans la Dacie littéraire, qui précéda le Progrès de quelques années, et qui fut suspendue sur la plainte du consulat russe, placent M. Cogalniceano au premier rang des historiens de la Roumanie. Citons encore, au nombre des collaborateurs du Progrès, MM. Donici, le Lafontaine moldave ; Negri, qui rehausse un beau talent par un beau caractère ; Négruzzi, à la fois poëte et prosateur, auteur de nouvelles historiques et humoristiques très-goûtées en Moldavie, tels que Alexandre Lapucheneano, le Postelmik Qambolici, la Course des chevaux en Bessarabie.
  18. Depuis, une nouvelle édition est devenue nécessaire et a paru tout récemment, avec des additions considérables, à la librairie de Cherbuliez, 10 rue de la Monnaie.
  19. A. Grün, Revue de l’Orient, avril 1854.
  20. Bouillie faite de farine de maïs et d’eau, qui compose le fond de la nourriture du paysan roumain.
  21. Ce contraste a été indiqué fort ingénieusement par M. Alexandri lui-même dans une petite nouvelle (le Lac Blanc), qu’il a publiée l’année dernière dans l’Illustration.
  22. La mort règne en souveraine sur l’univers, et tout homme en entrant dans la vie lui est fiancé.
  23. Il y a encore aujourd’hui, la lutte des braves, celle des bergers, etc. Voyez, entre autres, la ballade de Mihou, pag. 169.
  24. Ainsi la tradition a conservé les noms des brigands Boujor (Pivoine), Tunsul (le Tondu), Groza (la Terreur), de même que l’histoire nous a transmis ceux de Locusta voda (le prince Sauterelle), Tzepek voda (le prince Empaleur), etc.
  25. Quelquefois la pièce de monnaie (c’est ordinairement un para, ou environ deux deniers de notre monnaie) est collée au cierge que l’on place sur la poitrine du mort pour être enterré avec lui.
  26. Voyez la ballade de Neluca, pag. 41.
  27. Ballade du Soleil et de la Lune, pag. 51.
  28. Ballade du Paon des Forêts, pag. 73.
  29. Voyez la ballade d’Hercule, pag. 9. — Les bains de Méhadia, ou Bains d’Hercule, jouissaient d’une grande réputation parmi les colons de Trajan. M. de Saint-Marc Girardin en parle dans ses Souvenirs de Voyages.
  30. Voyez ballade IIIe, page 15.
  31. Voyez ballade Ve, page 24.
  32. Suivant une autre croyance répandue dans toutes les Provinces Danubiennes, et qui remonterait jusqu’au temps d’Hésiode, les pierres précieuses seraient formées de la bave des serpents, en sorte que les nids de ces reptiles contiendraient des richesses incalculables.
  33. Je m’étonnais devant un Roumain de la rigueur de la saison (1849) : « Ne vois-tu pas, me dit-il, que les Russes nous ont apporté leur hiver ? » Par une coïncidence singulière, on remarque, en effet, que chacune des invasions moscovites dans les Principautés a été suivie, non-seulement de la peste, de la famine, ce qui serait une conséquence naturelle, mais de catastrophes purement accidentelles, comme l’épizootie, l’inondation, etc.
  34. CANTICUL PRUTULUI.


    Prutule ! riŭ blastemat,
    Fecete-aĭ adinc și lat
    Ca potopul tulburat.
    Mal cu mal nu se zarească,
    Glas cu glas nu se lovească,
    Ochi cu ochi nu se ajungă
    Pe intinderea ta lungă.


    Cand lacustele vor trece
    La ist mal se se înece !
    Holerile cand or trece
    Pe la mijloc se se’ nece !
    Dușmaniĭ țeriĭ de-or trece
    La cel mal se se înece,
    Ear tu’n valurile tale
    Se’ ĭ tot ducĭ, se’ ĭ ducĭ la vale
    Pan’ in Dunere și’ n mare
    Pan’ la Jaduluĭ hotare.

  35. La Molnitza.