Bardit

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Traduction par Gérard de Nerval.
Garnier frères (p. 431-433).


BARDIT

Traduit du haut allemand.


Silvius Scaurus, l’un de ces Romains orgueilleux qui se sont partagé la Germanie et les Germains, manda un jour ses affranchis et leur fit déposer la vipère à tête étoilée dont ils nous meurtrissaient la chair ; il nous permit d’entrer dans la forêt des chênes, et de nous y enivrer de cervoise écumante.

Car, ce jour-là, Silvius épousait la fille blonde d’un de nos princes dégénérés, de ceux à qui les Romains ont laissé leurs richesses pour prix de leurs trahisons ; et nous, misérables serfs, savourant à la hâte notre bonheur d’un jour, nous nous gorgions de marrons cuits, nous chantions et nous dansions avec nos sayes bleues.

Or, il y avait là plus de trois mille hommes, et quelques affranchis qui nous surveillaient ; et, quand la nuit commença à tomber, et que les chênes répandaient une odeur enivrante, nous criâmes tous à Hédic le Barde que nous voulions un chant joyeux qui terminât dignement cette journée.

Hédic n’avait pas coutume de nous faire attendre longtemps ses chants, et, quand nous les entendions, les chaînes pesaient moins et le travail allait mieux ; Hédic monta sur un tronc d’arbre coupé à trois pieds du sol, et commença.

Il ne sortit de sa bouche rien de joyeux comme on s’y attendait, mais un chant tel qu’on n’en sait plus faire de nos jours ; et, pour le langage, ce n’était pas de ce germain bâtard, mêlé de mots latins, qui vous affadit le cœur en passant, comme si l’on buvait de l’huile ;

Mais de ce haut allemand, de ce pur saxon si dur et si fort, qu’à l’entendre on croirait que c’est le marteau d’une forge qui bondit et rebondit incessamment sur son enclume de fer.

Il chanta les temps passés et les exploits des hommes vaillants dont nous prétendons descendre. Il chanta la liberté des bois et le bonheur des cavernes ; et l’éclair de la joie s’éteignit dans nos yeux tout d’un coup, et nos poitrines s’affaissèrent comme des outres vidées.

Un affranchi, voyant cela, poussa Hédic à bas du tronc d’arbre et lui détacha la langue avec son poignard ; puis, le rejetant à la même place : « Continue ! » cria-t-il en riant comme une nuée de ramiers qui retourne au nid le soir.

Hédic, sans témoigner qu’il ressentît aucune douleur, se leva lentement, puis promena des yeux de feu sur la foule qui l’entourait : elle ondulait comme un champ de blé, stupéfaite et incertaine…

Hédic ouvrit la bouche, et il arriva (nos dieux le permirent) une chose prodigieuse et effrayante : il s’élança de ses lèvres une sorte de vapeur épaisse et enflammée où l’œil croyait distinguer des figures bizarres et confuses.

Cette vapeur allait s’élargissant derrière la tête du barde, et eut bientôt envahi tout l’horizon ; puis, telle qu’un tableau immense, elle nous retraça les batailles de nos pères, nos forêts incendiées, nos femmes ravies par les armées romaines.

Et, à mesure que la vapeur merveilleuse s’exhalait de la bouche d’Hédic, des images nouvelles se formaient, et nous pûmes admirer longtemps les traits divins d’Arminius et de Trusnelda, sa vaillante épouse.

Pendant tout cela, on dansait au palais de Silvius Scaurus ; un festin bruyant réunissait les seigneurs voisins, et les cymbales et les flûtes dispersaient au loin de ravissants accords.

Mais, avant la fin de la nuit, plus doux et plus mélodieux à nos oreilles, des cris et des gémissements retentirent dans le palais, la flamme joyeuse se prit à danser aussi dans les salles dorées.

Et la nouvelle épouse posséda, cette nuit-là, plus d’amants qu’aucune Romaine n’en eut jamais…, tandis que, non loin d’elle, Silvius Scaurus vomissait son repas de noces par vingt bouches sanglantes.