Barnabé Rudge/06

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Traduction par P. Bonnomet.
Hachette (p. 54-66).
CHAPITRE VI.

Étonné à l’excès des événements qui s’étaient passés avec tant de rapidité et de violence, le serrurier contempla cette femme qui frissonnait sur sa chaise, de l’air d’un homme hébété ; il l’aurait contemplée beaucoup plus longtemps, si la compassion et l’humanité n’eussent délié sa langue.

« Vous êtes malade, dit Gabriel. Laissez-moi appeler quelque voisine.

— Non, pour tout au monde, répondit-elle en lui faisant signe de sa main tremblante, et tenant sa figure encore détournée. C’est bien assez que vous vous soyez trouvé ici pour voir cela.

— Oui, plus qu’assez ; c’est trop ou trop peu, dit Gabriel.

— Soit, répliqua-t-elle. Comme vous voudrez. Pas de questions, je vous en supplie.

— Voisine, dit le serrurier après une pause, est-ce beau, est-ce raisonnable, est-ce juste envers vous-même ? Est-ce digne de vous, qui me connaissez depuis si longtemps et m’avez demandé conseil pour toutes sortes de choses ? digne de vous, à qui j’ai connu l’esprit vigoureux et le cœur ferme quand vous n’étiez encore qu’une enfant ?

— J’en ai eu grand besoin, répondit-elle. Je vieillis à la fois par les années et par les inquiétudes. C’est peut-être là une trop rude épreuve qui m’a énervé le cœur et affaibli l’esprit. Ne me parlez pas.

— Comment puis-je voir ce que j’ai vu, et me taire ? répartit le serrurier. Quel était cet homme, et pourquoi sa venue a-t-elle produit en vous ce changement ? »

Elle demeura silencieuse, mais se cramponna à la chaise comme pour s’empêcher de choir par terre.

« Je m’autorise d’une ancienne connaissance, Marie, dit le serrurier, car j’ai toujours eu la plus vive affection pour vous, et peut-être ai-je essayé de vous le prouver quand ça m’a été possible. Quel est cet homme de mauvaise mine, et qu’a-t-il à faire avec vous ? Quel est ce fantôme qu’on ne voit que par les nuits les plus noires et par de mauvais temps ? Comment connaît-il et pourquoi vient-il hanter cette maison, chuchotant à travers les fentes et les crevasses, comme s’il y avait entre lui et vous quelque chose dont ni l’un ni l’autre n’oserait parler tout haut ? Qui est-il ?

— Vous avez bien raison de dire qu’il hante cette maison, répliqua la veuve d’une voix languissante. Son ombre a plané sur elle et sur moi dans la lumière et dans les ténèbres, à midi et à minuit. Et maintenant, enfin, le voilà revenu en chair et en os.

— Mais il ne serait pas parti en chair et en os, répliqua le serrurier avec quelque irritation, si vous aviez laissé libres mes bras et mes jambes. Quelle énigme est-ce-ci ?

— C’en est une, répondit-elle, et en même temps elle se leva, qui doit rester à jamais une énigme. Je n’ose pas vous en dire davantage.

— Vous n’osez pas ! répéta le serrurier confondu de surprise.

— Ne me pressez point. Je suis malade et faible, et toutes mes facultés vitales semblent mortes au dedans de moi. Non ! ne me touchez point non plus. »

Gabriel, qui s’était avancé de quelques pas pour la secourir, recula lorsqu’elle fit cette exclamation précipitée, et la regarda en silence avec un profond étonnement.

« Laissez-moi aller seule, dit-elle à voix basse, et que les mains d’un honnête homme ne touchent pas les miennes ce soir. » Quand elle eut marché en chancelant vers la porte, elle se retourna, et ajouta avec un violent effort : « N’oubliez pas que ceci est un secret qu’il faut, de toute nécessité, que je confie à votre honneur. Vous êtes un homme sûr. Comme vous avez toujours été bon et affectueux pour moi, gardez-le. Si vous entendez quelque bruit là-haut, excusez mon absence ; imaginez quelque prétexte ; dites n’importe quoi, sauf ce que vous avez vu en réalité, et que jamais un mot, un regard entre nous, ne rappelle cette circonstance. Je me fie à vous. Songez-y, je me fie à vous. Et jusqu’où va ma confiance en vous, jamais vous ne pourriez le concevoir. »

Fixant ses yeux sur lui un instant, elle s’éloigna et le laissa seul dans la chambre.

Gabriel, ne sachant que penser, se tenait debout, l’œil fixé sur la porte ; son visage était plein d’étonnement et d’épouvante. Plus il méditait sur ce qui venait de se passer, moins il pouvait y donner quelque explication favorable. Trouver cette femme veuve, dont la vie avait été supposée pendant tant d’années une vie de solitude et de retraite, et qui, par sa paisible résignation à ses douleurs, avait gagné l’estime et le respect de tous ceux qui la connaissaient, la trouver liée mystérieusement avec un homme sinistre, s’alarmant de son apparition, et pourtant l’aidant à s’échapper ; c’était une découverte qui le peinait autant qu’elle l’effrayait. La pleine confiance qu’elle venait de montrer dans sa discrétion, et le consentement tacite qu’il y avait donné, augmentaient la détresse de son esprit. S’il eût parlé hardiment, s’il eût persisté à la questionner, s’il l’eût retenue quand elle s’était levée pour quitter la chambre, s’il eût fait une protestation quelconque, au lieu de se compromettre lui-même par son silence, comme il sentait bien s’être compromis, il aurait été plus à son aise.

« Pourquoi lui ai-je laissé dire que c’était un secret et qu’elle me le confiait ? dit Gabriel en mettant sa perruque sur un côté de sa tête pour se gratter d’une manière plus commode, et regardant le feu avec tristesse. Je n’ai pas plus de présence d’esprit que le vieux John lui-même. Pourquoi ne lui ai-je pas dit d’un ton ferme : « Vous n’avez pas le droit d’avoir de pareils secrets, et je vous somme de me dire ce que cela signifie ? » au lieu de rester bouche béante devant elle, comme un vieil imbécile que je suis ! Mais c’est bien là mon faible. Je sais, au besoin, résister obstinément à des hommes ; mais des femmes peuvent, quand elles le veulent, me rouler autour de leurs doigts comme le fil de leurs quenouilles. »

Il ôta tout à fait sa perruque en faisant cette réflexion, chauffa au feu son mouchoir, et commença de s’en frotter et polir sa tête chauve, jusqu’à ce qu’elle redevînt luisante.

« Et cependant, dit le serrurier que calmait cette douce opération et qui s’arrêta pour sourire, ce n’est peut-être rien. Quelque braillard d’ivrogne qui s’efforçait d’entrer dans la maison ; il n’en faudrait pas davantage pour alarmer une âme aussi tranquille que la sienne. Mais alors (et cette pensée le tourmentait), comment se fait-il que ce soit cet homme ? comment se fait-il qu’il ait cette influence-là sur elle ? comment se fait-il qu’elle l’ait aidé à m’échapper ? et plus que tout cela, comment se fait-il qu’elle ne m’ait pas dit que c’était une peur soudaine, et rien de plus ? » Triste chose que d’avoir en une minute à se défier d’une personne qu’on connaît depuis si longtemps, et d’une ancienne bonne amie, par dessus le marché ; mais le moyen de ne pas le faire, lorsque tout cela vous frappe l’esprit !… « Est-ce Barnabé qui arrive là ?

— Oui ! cria-t-il en jetant un regard dans la chambre et faisant un signe de tête. Sans doute, c’est Barnabé. Comment l’avez-vous deviné ?

— Par votre ombre, dit le serrurier.

— Hoho ! cria Barnabé en lançant un coup d’œil par-dessus son épaule, elle est bon enfant, cette ombre, de s’attacher à moi, quoique je ne sois qu’un insensé. Quel joyeux compagnon ! Nous sautons, nous nous promenons, nous courons, nous gambadons si bien sur l’herbe ensemble ! Quelquefois il est la moitié aussi haut qu’un clocher d’église, et quelquefois pas plus grand qu’un nain. Tantôt il va devant, tantôt derrière, et tout de suite il se dérobe avec adresse ; le voilà par ici, le voilà par là ; s’arrêtant lorsque je m’arrête, et croyant que je ne peux pas le voir, quoique j’aie l’œil sur lui, bel et bien. Ah ! c’est un joyeux compagnon. Dites-moi, est-il insensé aussi ? … Je crois qu’il l’est.

— Pourquoi ? demanda Gabriel.

— Parce qu’il ne se lasse jamais de se moquer de moi. Il ne fait que cela tout le long de la journée… Pourquoi ne venez-vous pas ?

— Où ?

— Là-haut. Il vous demande. Restez… À propos ; et lui, où est son ombre ? Voyons. Vous qui êtes un homme raisonnable, dites-moi ça.

— À côté de lui, Barnabé, à côté de lui, je suppose, répondit le serrurier.

— Non, répliqua-t-il en secouant la tête. Devinez encore.

— Elle est allée se promener, peut-être bien ?

— Il a changé d’ombre avec une femme, chuchota l’idiot à son oreille, et puis il recula d’un air de triomphe. Son ombre à elle est toujours avec lui, et son ombre à lui toujours avec elle. C’est un jeu, je pense, hein ?

— Barnabé, dit le serrurier d’un air grave, venez ici, mon garçon.

— Je sais ce que vous voulez me dire. Je sais ! répliqua-t-il en s’éloignant de lui. Mais je suis un malin, je me tais. Je ne vous dis qu’une chose : Êtes-vous prêt ? »

En achevant ces mots, il saisit la lumière, et l’agita sur sa tête avec un rire égaré.

— Doucement, bellement, dit le serrurier, déployant toute son influence pour le maintenir calme et paisible. Je croyais que vous étiez allé dormir.

— Voilà comme je dormais, répondit-il les yeux démesurément ouverts. Il y avait de grandes figures allant et venant, tout près de ma figure, et ensuite, un mille plus loin, des endroits bas à travers lesquels il fallait ramper, bon gré mal gré ; de hautes églises du faîte desquelles il fallait tomber ; une foule d’étranges créatures se pressant les unes contre les autres de la tête aux pieds pour s’asseoir sur le lit. C’est dormir cela, hein ?

— Des rêves, Barnabé, des rêves, dit le serrurier.

— Des rêves ! répéta-t-il doucement en s’approchant de lui. Ce ne sont pas des rêves.

— Qu’est-ce donc, répliqua le serrurier, si ce ne sont pas des rêves ?

— Je rêvais, dit Barnabé, en passant son bras dans le bras de Varden et en regardant de fort près sa figure, tandis qu’il lui chuchotait sa réponse. Je rêvais précisément tout à l’heure que quelque chose (cela avait la forme d’un homme) me suivait, venait sans bruit derrière moi, ne voulait pas me laisser, mais était toujours à se cacher et à se tapir, comme un chat, dans des coins noirs, et à attendre mon passage ; alors cela sortait en rampant et cela venait sans bruit derrière moi. M’avez-vous jamais vu courir ?

— Plus d’une fois, vous le savez bien.

— Jamais vous ne m’avez vu courir comme je l’ai fait dans ce rêve. Cela se mit à ramper encore pour me harceler : plus près, plus près, plus près. Je courus plus vite, je sautai, je m’élançai hors du lit, et vers la fenêtre, et là dans la rue en bas. Mais il nous attend. Venez-vous ?

— Quoi ! dans la rue en bas, cher Barnabé ? » dit Varden, s’imaginant découvrir quelque rapport entre cette vision et ce qui s’était passé tout à l’heure.

Barnabé le regarda fixement, marmotta des paroles incohérentes, agita de nouveau la lumière sur sa tête, rit, et serrant le bras du serrurier contre le sien d’une manière plus étroite, le conduisit à l’étage supérieur en silence.

Ils entrèrent dans une chambre à coucher des plus simples, garnie de quelques chaises dont les pieds en fuseau donnaient la date de leur naissance. Le reste de l’ameublement n’avait pas grande valeur ; mais il était tenu avec beaucoup de propreté.

Dans une bergère devant le feu, pâle et affaibli par une perte de sang considérable, était penché Édouard Chester, le jeune gentleman qui avait le premier quitté le Maypole, durant la soirée précédente. Il tendit la main au serrurier, et lui souhaita la bienvenue comme à son sauveur et à son ami.

« Ne me remerciez pas davantage, monsieur, ne me remerciez pas davantage, dit Gabriel. J’en aurais fait au moins autant, j’espère, pour n’importe qui dans une position si critique, et à plus forte raison pour vous, monsieur. Il y a de par le monde certaine demoiselle, ajouta-t-il avec quelque hésitation, qui a été plus d’une fois pleine de bonté pour nous, et naturellement nous en avons de la reconnaissance. J’espère, monsieur, que ce que je dis là ne vous offense pas. »

Le jeune homme sourit et secoua la tête ; il fit en même temps un mouvement sur sa chaise comme s’il eût souffert.

« Ce n’est presque rien, dit-il en réponse au regard d’intérêt du serrurier : un pur malaise qui provient au moins autant de l’ennui d’être claquemuré ici que de ma légère blessure ou du sang que j’ai perdu. Veuillez vous asseoir, monsieur Varden.

— Si ce n’est pas trop hardi de ma part, monsieur Édouard, de m’appuyer sur votre fauteuil, répliqua le serrurier, faisant comme il disait et se penchant par-dessus lui, je resterai debout ; ce sera plus commode pour parler bas. Barnabé n’est pas dans son humeur la plus calme ce soir, et en pareil cas la conversation ne lui fait jamais de bien. »

Tous deux jetèrent un coup d’œil sur l’objet de cette observation. Il avait pris un siége de l’autre côté du feu, et avec son sourire insignifiant s’occupait à emmêler sur ses doigts un écheveau de fil.

« Je vous prie, monsieur, de me raconter exactement, dit Varden en parlant plus bas encore, ce qui vous est arrivé hier soir. J’ai des motifs pour m’en informer. Quand vous quittâtes le Maypole, vous étiez seul ?

— Et je poursuivis seul ma route vers la maison, jusqu’à ce que je fusse parvenu à l’endroit où vous m’avez trouvé. Là j’entendis le galop d’un cheval.

— Derrière vous ? dit le serrurier.

— Oui, en effet, derrière moi. C’était un cavalier seul, qui bientôt m’atteignit, et, arrêtant son cheval, me demanda la route de Londres.

— Vous étiez sur vos gardes, monsieur, sachant qu’une foule de voleurs de grands chemins bat le pays dans toutes les directions ? dit Varden.

— J’étais sur mes gardes, mais je n’avais qu’une cravache, ayant eu l’imprudence de laisser mes pistolets dans leurs fontes au fils de l’aubergiste. J’indiquai à ce cavalier son chemin. Avant que mes paroles fussent sorties de mes lèvres, il se précipita sur moi d’un élan furieux, comme s’il eût voulu me fouler à terre sous les sabots de son cheval. En me jetant de côté, je glissai et je tombai. Vous m’avez ramassé là avec ce coup de poignard et une ou deux vilaines contusions, et sans ma bourse, dans laquelle il aura trouvé peu de chose pour ses peines. Et maintenant, monsieur Varden, ajouta-t-il en donnant au serrurier une poignée de main, sauf toute l’étendue de ma gratitude envers vous, vous en savez autant que moi.

— Si ce n’est, dit Gabriel en se penchant encore davantage, et regardant avec précaution leur silencieux voisin, si ce n’est en ce qui concerne le voleur lui-même. À quoi ressemblait-il, monsieur ? Parlez bas, s’il vous plaît. Barnabé n’y entend pas malice ; mais je l’ai observé plus souvent que vous, et je sais, quoique vous ne le supposiez guère, qu’il nous écoute en ce moment. »

Il fallait une extrême confiance dans la véracité du serrurier, pour faire croire à n’importe qui ce qu’il avançait là : car tous les sens et toutes les facultés de Barnabé paraissaient absorbés par son écheveau de fil, à l’exclusion de tout autre objet. Le jeune homme en laissa percer quelque chose sur sa figure, car Gabriel lui répéta ce qu’il venait de dire, et avec plus d’insistance que la première fois ; puis, lançant un nouveau coup d’œil vers Barnabé, il demanda de nouveau au blessé à quoi ressemblait l’homme.

« La nuit était si sombre, dit Édouard, l’attaque fut si soudaine, il était tellement enveloppé, emmitouflé, que je pus à peine établir une ressemblance. Je trouve que….

— Ne le nommez pas, monsieur, interrompit le serrurier en suivant son regard vers Barnabé ; je sais qu’il l’a vu. J’ai besoin de savoir ce que vous avez vu, vous.

— Tout ce que je me rappelle, dit Édouard, c’est que, quand il arrêta son cheval, son chapeau fut enlevé par un coup de vent. Il le rattrapa et le remit sur sa tête ; je remarquai qu’elle était ceinte d’un foulard noir. Il y a un étranger qui est entré au Maypole pendant que j’y étais ; je ne l’ai pas vu, parce que je me tenais à l’écart pour des raisons personnelles ; et, lorsque je me levai afin de quitter la salle, et que je jetai un regard autour de moi, il était dans l’ombre de la cheminée, et caché à mes yeux. Mais, si cet étranger et le voleur étaient deux personnes différentes, leurs voix avaient une ressemblance extraordinaire : car, sitôt que l’homme m’adressa la parole sur la route, je reconnus son accent et son langage.

— C’est bien ce que je craignais. L’homme même qui était là ce soir, pensa le serrurier, en changeant de couleur. Quelle ténébreuse affaire que tout ceci ?

— Halloa ! lui cria aux oreilles une voix rauque. Halloa, halloa, halloa ! Coa, coa, coa. Qu’est-ce que c’est que ça ! Halloa ! »

L’interlocuteur qui fit tressaillir le serrurier, comme si c’eût été quelque être surnaturel, était un grand corbeau qui s’était perché au sommet de la bergère, sans être vu de Varden ou d’Édouard, et qui écoutait, avec une attention polie et la plus singulière prétention de comprendre chaque mot, tout ce qui avait été dit jusqu’à ce moment, tournant sa tête de l’un à l’autre, comme s’il était appelé là pour juger leur cas, et qu’il fût de la dernière importance qu’il ne perdît pas un mot de l’affaire.

« Regardez-le, dit Varden, partagé entre son admiration pour l’oiseau et une sorte de crainte qu’il semblait en avoir. Avez-vous jamais vu un lutin plus rusé ? Oh ! c’est un terrible compère ! »

Le corbeau, dont la tête était toute penchée d’un côté, et dont l’œil étincelait comme un diamant, garda un silence pensif pendant quelques secondes ; puis il répliqua, d’une voix si rauque et si lointaine qu’elle paraissait plutôt venir à travers son épais plumage que de son bec et de son gosier :

« Halloa, halloa, halloa ! Qu’est-ce que c’est ? Allons, courage. N’aie pas peur. Coa, coa, coa. Je suis un démon, je suis un démon, je suis un démon. Hourra ! »

Et alors, comme si son rôle infernal le transportait de bonheur, il se mit à siffler.

« Je crois, ma parole d’honneur, qu’il sait ce qu’il dit. Je vous jure que je le crois, reprit Varden. Voyez-vous de quelle façon il me regarde, comme s’il savait aussi ce que je viens de dire ? »

À cela l’oiseau, se balançant en quelque sorte sur la pointe du pied, et remuant son corps en haut et en bas comme pour une espèce de danse grave, repartit : « Je suis un démon, je suis un démon, je suis un démon, » et fit battre ses ailes contre ses flancs, comme s’il crevait de rire. Barnabé claqua des mains et se roula tout bonnement sur le plancher dans un accès d’enthousiasme et de joie.

« D’étranges camarades, monsieur ! dit le serrurier en secouant la tête, tandis que son regard allait de l’un à l’autre. C’est l’oiseau qui a tout l’esprit.

— Étranges vraiment ! dit Édouard, présentant son doigt au corbeau, qui, en reconnaissance de ce geste amical, plongea aussitôt pour le saisir de son bec de fer. Est-il âgé ?

— C’est un enfant, répliqua le serrurier : cent vingt ans, ou environ. Barnabé, mon ami, appelez-le pour qu’il descende.

— L’appeler ! répéta Barnabé se dressant sur son séant au milieu du plancher et regardant Gabriel d’un air hébété, en même temps qu’il rejeta en arrière ses cheveux épars sur son visage. Mais qui donc le ferait venir à volonté ? C’est lui qui m’appelle et me fait venir où il veut. Il marche devant, et moi à sa suite. Il est le maître, et je suis le domestique. Est-ce la vérité, Grip ? »

Le corbeau fit entendre une sorte de croassement court, confortable, confidentiel ; un croassement très expressif, qui semblait dire : « Vous n’avez pas besoin d’initier ces gens-là à nos secrets. Nous nous comprenons bien tous deux. Ça suffit. »

« Moi le faire venir ! cria Barnabé en montrant l’oiseau, Lui qui ne dort jamais ; c’est tout au plus s’il cligne des yeux ! Mais, n’importe à quel instant de la nuit, vous pourriez voir ses yeux dans l’obscurité de ma chambre, comme deux étincelles. Chaque nuit, et tant que la nuit dure, il est bien éveillé, allez, et il se parle à lui-même, en pensant à ce qu’il fera le lendemain, et où nous irons, et à ce qu’il volera, cachera, enfouira. Moi le faire venir ! Ha ! ha ! ha ! »

Changeant d’idée, le corbeau parut disposé à descendre de lui-même. Après un rapide examen du plancher, et quelques regards obliques jetés au plafond et sur chacun des assistants à tour de rôle, il voltigea en bas et alla vers Barnabé, non point en sautant, ni en marchant, ni en courant, mais du pas d’un élégant prétentieux qui, avec des bottes excessivement étroites, essaye de passer bien vite sur de petites pierres qui roulent sous ses pieds. Puis, montant sur la main que lui avait tendue Barnabé, et consentant à se tenir au bout de son bras, il fit entendre une série de sons assez comparables au glouglou de longs bouchons tirés de quelques douzaines de bouteilles, après quoi il confirma de nouveau d’une voix fort distincte que sa naissance et son parentage infernal sentaient le roussi.

Le serrurier secoua la tête (peut-être parce qu’il ne savait pas trop si cette créature n’était pas réellement autre chose qu’un oiseau), peut-être parce qu’il s’apitoyait sur Barnabé, qui tenait pendant ce temps-là le corbeau entre ses bras, et se roulait avec lui sur le plancher. Lorsqu’il leva ses yeux de dessus le pauvre garçon, il rencontra ceux de sa mère ; elle était entrée dans la chambre, et regardait en silence.

Sa figure était toute pâle, même ses lèvres ; mais elle avait dominé son émotion, et rendu à son regard son calme habituel. Varden s’imagina que, lorsqu’il lui lança un coup d’œil, elle s’était cachée de sa vue, et que, pour mieux l’éviter, elle s’occupait du jeune blessé.

Il était temps qu’il se couchât, disait-elle. Il devait être transporté chez lui le lendemain, et il avait déjà dépassé d’une grande heure le temps où il pouvait être levé. Sur cette insinuation, le serrurier se prépara à prendre congé.

« À propos, dit Édouard en lui donnant une poignée de main et en promenant ses regards de Varden à la veuve et de la veuve à Varden, quel bruit y avait-il donc en bas ? J’ai entendu votre voix au milieu de ce tapage, et je vous eusse fait cette question auparavant, si notre autre conversation ne m’avait pas fait passer cela de la mémoire. Qu’était-ce donc ? »

Le serrurier la regarda et se mordit la lèvre. Elle s’appuya contre la bergère et fixa ses yeux vers le plancher. Barnabé aussi écoutait.

« Quelque fou, monsieur, ou quelque ivrogne, dit enfin Varden, regardant fixement la veuve pendant qu’il parlait. Il s’était trompé de maison, et il voulait entrer ici comme chez lui. »

Elle respira plus librement, mais resta debout dans une complète immobilité. Lorsque le serrurier souhaita le bonsoir, et que Barnabé leva la chandelle pour l’éclairer jusqu’au bas de l’escalier, elle la lui prit, et lui ordonna, peut-être avec plus de hâte et de vivacité que n’en comportait une si légère circonstance, de ne pas bouger. Le corbeau les suivit, pour avoir la satisfaction de constater si tout était en bas comme il fallait, et, quand ils eurent atteint la porte de la rue, il resta sur la dernière marche, faisant entendre d’innombrables glouglous de bouteilles qu’on débouche.

D’une tremblante main elle détacha la chaîne, poussa en dehors le verrou et tourna la clef. Comme elle avait sa main sur le loquet, le serrurier lui dit à voix basse :

« J’ai fait ce soir un mensonge en votre faveur, Marie, et en faveur des temps passés et de nos anciennes relations ; j’aurais dédaigné d’en faire autant pour mon propre compte. J’espère n’avoir pas fait de mal, ni causé de mal à personne. Je ne peux écarter les soupçons que vous m’avez donnés malgré moi, et c’est avec répugnance, je vous le dis franchement, que je laisse M. Édouard ici. Prenez garde qu’il ne lui arrive aucun mal. La sûreté de ce toit m’est suspecte, et je me réjouis de savoir qu’il s’en éloignera bientôt. Maintenant, laissez-moi sortir. »

Un moment elle cacha sa figure dans ses mains et pleura ; mais, résistant à l’impétueux besoin qu’elle avait évidemment de lui répondre, elle ouvrit la porte, tout juste la place de passer, et lui fit signe de s’en aller. Le serrurier était encore sur le pas de la porte, qu’on l’avait déjà fermée derrière lui à clef et tendu la chaîne ; le corbeau, s’associant à ces précautions, aboyait de son côté comme un vigoureux chien de garde.

« Cette ligue avec un personnage de mauvaise mine, un échappé de gibet… pendant qu’Édouard l’entend ici de sa retraite ! La présence de Barnabé, venu le premier sur le lieu de l’événement, la nuit dernière ! Se pourrait-il que cette femme, qui a toujours eu la meilleure réputation, fût devenue secrètement complice de tels crimes ! dit le serrurier se livrant à ses rêveries. Que le ciel me pardonne si j’ai tort, et qu’il ne m’envoie que des pensées de justice ; mais elle est pauvre, la tentation peut bien être grande, et nous entendons parler tous les jours de choses qui ne sont pas plus extraordinaires. Oui, oui, aboie, mon ami. Il y a quelque chose là-dessous ; le diable ou le corbeau s’en mêle, j’en mettrais bien ma main au feu.