Barzaz Breiz/1846/Le Tribut de Noménoë

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LE TRIBUT DE NOMÉNOË.


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ARGUMENT.


Noménoë, le plus grand roi que la Bretagne ait eu, poursuivit l’œuvre de la délivrance de sa patrie, mais par d’autres moyens que ses prédécesseurs. Il opposa la ruse à la force ; il feignit de se soumettre à la domination étrangère, et cette tactique lui réussit pour arrêter un ennemi dix fois supérieur en nombre. L’empereur Charles, dit le Chauve, fut pris à ses démonstrations d’obéissance. Il ne devinait pas que le chef breton, comme tous les hommes politiques d’un génie supérieur, attendait prudemment. Quand vint le moment d’agir, Noménoë jeta le masque ; il chassa les Franks au delà des rivières de l’Oust et de la Vilaine, recula jusqu’au Poitou les frontières de la Bretagne, et, enlevant à l’ennemi les villes de Nantes et de Rennes, qui, depuis, n’ont jamais cessé de faire partie du territoire breton, il délivra ses compatriotes du tribut qu’ils payaient aux Franks (841).

La tradition raconte de la manière suivante l’événement qui détermina ce grand acte d’indépendance.

Je tiens le chant de Joseph Floc’h, cultivateur, du village de Kergerez, dans les montagnes.


XIII


LE TRIBUT DE NOMÉNOÉ.


( Dialecte de Cornouaille. )


I.


L’herbe d’or est fauchée ; il a bruiné tout à coup.[1]
— Bataille! —

— Il bruine, disait le grand chef de famille du sommet des montagnes d’Arez ;

Il bruine depuis trois semaines, de plus en plus, de plus en plus, du côté du pays des Franks,

Si bien que je ne puis en aucune façon voir mon fils revenir vers moi.

Bon marchand, qui cours le pays, sais-tu des nouvelles de mon fils Karo ?

— Peut-être, vieux père d’Arez ; mais comment est-il, et que fait-il ?

— C’est un homme de sens et de cœur ; c’est lui qui est allé conduire les chariots à Rennes,

Conduire à Rennes les chariots traînés par des chevaux attelés trois par trois,

Lesquels portent sans fraude le tribut de la Bretagne, divisé entre eux.

— Si votre fils est le porteur du tribut, c’est en vain que vous l’attendrez.

Quand on est allé peser l’argent, il manquait trois livres sur cent ;

Et l’intendant a dit : — Ta tête, vassal, fera le poids. —

Et, tirant son épée, il a coupé la tête de votre fils.

Puis il l’a prise par les cheveux, et il l’a jetée dans la balance. —

Le vieux chef de famille, à ces mots, pensa s’évanouir ;

Sur le rocher il tomba rudement, en cachant son visage avec ses cheveux blancs ;

Et, la tête dans la main, il s’écria en gémissant : — Karo, mon fils, mon pauvre cher fils ! —


II.


Le grand chef de famille chemine, suivi de sa parenté ;

Le grand chef de famille approche, il approche de la maison forte de Noménoë.

— Dites-moi, chef des portiers, le maître est-il à la maison ?

— Qu’il y soit ou qu’il n’y soit pas, que Dieu le garde en bonne santé ! —

Comme il disait ces mots, le seigneur rentra au logis ;

Revenant de la chasse, précédé par ses grands chiens folâtres ;

Il tenait son arc à la main, et portait un sanglier sur l’épaule.

Et le sang frais, tout vivant, coulait sur sa main blanche, de la gueule de l’animal.

— Bonjour ! bonjour à vous, honnêtes montagnards ; à vous d’abord, grand chef de famille ;

Qu’y a-t-il de nouveau ? que voulez-vous de moi ?

— Nous venons savoir de vous s’il est une justice ; s’il est un Dieu au ciel, et un chef en Bretagne.

— Il est un Dieu au ciel, je le crois, et un chef en Bretagne, si je puis.

— Celui qui veut, celui-là peut ; celui qui peut, chasse le Frank,

Chasse le Frank, défend son pays, et le venge et le vengera !

Il vengera vivants et morts, et moi, et Karo mon enfant.

Mon pauvre fils Karo décapité par le Frank excommunié ;

Décapité dans sa fleur, et dont la tête, blonde comme du mil, a été jetée dans la balance pour faire le poids ! —

Et le vieillard de pleurer, et ses larmes coulèrent le long de sa barbe grise,

Et elles brillaient comme la rosée sur un lis, au lever du soleil.

Quand le seigneur vit cela, il fit un serment terrible et sanglant :

— Je le jure par la tête de ce sanglier, et par la flèche qui l’a percé ;

Avant que je lave le sang de ma main droite, j’aurai lavé la plaie du pays ! —


III.


Noménoë a fait ce qu’aucun chef ne fit jamais :

Il est allé au bord de la mer avec des sacs pour y ramasser des cailloux,

Des cailloux à offrir en tribut à l’intendant du roi chauve [2].

Noménoë a fait ce qu’aucun chef ne fit jamais :

Il a ferré d’argent poli son cheval, et il l’a ferré à rebours.

Noménoë a fait ce que ne fera jamais plus aucun chef :

Il est allé payer le tribut, en personne, tout prince qu’il est.

— Ouvrez à deux battants les portes de Rennes, que je fasse mon entrée dans la ville.

C’est Noménoë qui est ici avec des chariots pleins d’argent.

— Descendez, seigneur ; entrez au château ; et laissez vos chariots dans la remise ;

Laissez votre cheval blanc entre les mains des écuyers, et venez souper là-haut.

Venez souper, et, tout d’abord, laver ; voilà que l’on corne l’eau ; entendez-vous ?

— Je laverai dans un moment, seigneur, quand le tribut sera pesé. —

Le premier sac que l’on porta ( et il était bien ficelé ),

Le premier sac qu’on apporta, on y trouva le poids.

Le second sac qu’on apporta, on y trouva le poids de même.

Le troisième sac que l’on pesa : — Ohé ! ohé ! le poids n’y est pas ! —

Lorsque l’intendant vit cela, il étendit la main sur le sac ;

Il saisit vivement les liens, s’efforçant de les dénouer.

— Attends, attends, seigneur intendant, je vais les couper avec mon épée. —

A peine il achevait ces mots, que son épée sortait du fourreau.

Qu’elle frappait au ras des épaules la tête du Frank courbé en deux,

Et qu’elle coupait chair et nerfs et une des chaînes de là balance de plus.

La tête tomba dans le bassin, et le poids y fut bien ainsi.

Mais voilà la ville en rumeur : — Arrête, arrête l’assassin !

Il fuit ! il fuit ! portez des torches ; courons vite après lui !

— Portez des torches, vous ferez bien ; la nuit est noire et le chemin glacé ;

Mais je crains fort que vous n’usiez vos chaussures à me poursuivre,

Vos chaussures de cuir bleu doré ; quant à vos balances, vous ne les userez plus ;

Vous n’userez plus vos balances d’or en pesant les pierres des Bretons.

— Bataille ! —


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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Ce portrait traditionnel du chef dont le génie politique sauva l’indépendance bretonne est aussi fidèle, à son point de vue, que ceux de l’histoire elle-même. Celle-ci justifie par son esprit général, sinon par aucun trait précis et connu, l’exactitude de l’anecdote. Avant Noménoë, depuis dix ans au moins, les Bretons payaient le tribut aux Franks ; il les en délivre : voilà le fait historique. La couleur n’est pas moins vraie ; elle est bien de l’époque, ainsi que la langue de la pièce, en général[3]. Lorsque la tête du Frank chargé de recevoir le tribut tombe dans le bassin de la balance, où le poids manque, et que le poète s’écrie avec une joie féroce : « Sa tête tomba dans le bassin, et le poids y fut de la sorte ! » on se rappelle qu’il y a peu d’années, Morvan-le-soutien- des-Bretons disait, en frémissant de rage : « Il aura de moi ce qu’il me demande, cet empereur des Franks, je lui paierai le tribut en fer[4] ! »



Mélodie originale


Barzaz Breiz 4e edition 1846 vol 2.djvu

  1. L’herbe d’or, ou le sélage, ne peut être, dit-on, atteint par le fer sans que le ciel se voile et qu’il arrive un grand malheur.
  2. L’empereur Charles surnommé le Chauve.
  3. Si fortuna daret possim quo ceruere regem...
    Proque tributali hæc ferrea dona dedissem.

    (Ermold. Nigell., ap. Scriptores rerum gall. et franc, t. VI, p. 46.)

  4. J’ai déjà signalé les titres de tiern, et de penderik ; j’indiquerai encore les mots, da, bon ; maour (aujourd’hui meur) grand ; bis, jamais ( qui se retrouve dans bis-koaz); la forme kleret-hui, entendez-vous ? de même que sellet-hu (maintenant contractée en setu, comme voyez ici, son équivalent français, l’est en voici) ; la préposition nemet ma, mais ; l’addition de l’article au nom propre {Ann Neumenoiou); enfin les verbes gwatc’hi, laver, et korna ann dour, corner l’eau, qui rappellent l’usage antique des ablutions, faites au son du cor, avant les repas, sont pareillement à noter.


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