Bas les cœurs !/15

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Albert Savine (p. 215-225).



XV


Mon père est depuis quelques jours d’une humeur massacrante. La guerre s’éternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui entoure Paris et le siège de la capitale, qui semble disposée à se bien défendre, peut traîner en longueur. Ça ne fait pas marcher les affaires, tout ça, au contraire.

Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon père se plaint du matin au soir d’être obligé de rester les bras croisés et de ne pas gagner un sou. Ma sœur essaye parfois de lui remonter le moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de Paris. Il est vrai que nous n’en savons rien, que le gérant qui le dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires, que diable ! Dans une ville assiégée, on a besoin de matériaux, de planches pour construire des baraques, d’une foule de choses en bois ― toujours en bois. ― Mon père continue à se désoler.

― Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du gérant ! Est-ce bête, la guerre ! Comme ça gênerait les belligérants, hein ? de laisser passer les lettres ? les lettres de commerce ?… Et puis, tu as beau dire, si les affaires marchaient si bien à Paris, le gérant aurait trouvé moyen de me le faire savoir…

― Mais, comment, papa ?

― N’importe comment… Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles.

Mon père se monte. La colère le fait déraisonner. C’est à qui, parmi nos amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain et les époux Legros échouent complètement dans leurs tentatives et Mme Arnal n’obtient que de très minces résultats. Quant au père Merlin, il prétend qu’un peuple qui a déclaré la guerre à un autre peuple et qui n’a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices.

― Mais, nom d’une pipe ! s’écrie mon père, est-ce que c’est moi qui ai déclaré la guerre aux Allemands ? Est-ce que je suis le gouvernement, moi ?

— Sans aucun doute. Vous êtes une des unités qui constituent le peuple souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos mandataires…

― Et si ces mandataires me trompent ?

― Il faut les flanquer dehors.

― C’est commode à dire.

― Et à faire.

― Et s’ils déclarent la guerre sans mon assentiment ?

― Alors, il ne faut pas crier : « À Berlin ! » Il faut crier : « Vive la paix ! »

― Je ne suis pas socialiste, moi.

― Tant pis pour vous.

― Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon père, furieux.

Et il ne dérage pas de toute la soirée ― à moins que M. Zabulon Hoffner ne vienne nous faire une visite. ― Il prend une influence de plus en plus grande sur l’esprit de mon père, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de longues conversations ensemble, des conversations à voix basse. Quelquefois, j’en saisis des bribes :

― Il n’y a pas qu’avec les Français qu’on puisse gagner de l’argent… Après tout, les hommes sont des hommes… Il y a peut-être quelque chose à faire avec les Prussiens… L’argent, c’est toujours de l’argent, et une pièce de cent sous vaut partout cinq francs…

Parfois, mon père a l’air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser des questions embarrassantes, et l’autre semble se dérober ; il lâche des phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa franchise. J’ai remarqué que le nom du préfet prussien, M. de Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations.

Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise est organisé à la prussienne. Nous avons un préfet prussien, des fonctionnaires prussiens ; certains employés français ont conservé leurs fonctions, d’autres ont été remplacés. Il y a une administration prussienne au lieu d’une administration française, mais du moment que l’administration ne nous manque pas, c’est le principal. Des affiches nous ont annoncé « le maintien de toutes les lois françaises, en tant que l’état de guerre n’en réclamait pas la suppression. » Des instructions ont paru qui réorganisent l’administration départementale sur la base du canton ; le maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est chargé des communications avec l’autorité centrale, du service de la poste, de la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec les habitants ont été régularisées et les maires ont été invités à verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, un douzième de l’impôt foncier fixé pour l’année 1870.

On voit tout de suite que le préfet prussien connaît son affaire. Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l’ai vu plusieurs fois : il ressemble à Don Quichotte ― un Don Quichotte qui aurait une barbe en forme de cerf-volant, couleur de jus de réglisse.

J’ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de Prusse ― notre Fritz. ― On ne dirait jamais un prince royal ; il se promène dans les rues, à pied, sans escorte, habillé très simplement ; il a l’air d’un excellent homme. J’ai vu Moltke, aussi. C’est un vieillard aux yeux terribles : des yeux d’une énergie froide et sinistre, brillants et durs comme l’acier, qui éclatent dans la pâleur de son masque austère. Bismarck se promène seul, souvent, monté sur un grand cheval, dans les allées du parc ; et c’est un spectacle étrange, mais empoignant, que celui de ce colosse à la face hargneuse et tourmentée, chevauchant tranquillement sur les gazons des tapis verts, vêtu d’habits civils, mais coiffé d’une large casquette blanche à lisérés jaunes ― la casquette des cuirassiers blancs.

Le 5 octobre, j’ai assisté à l’entrée du roi de Prusse. Au moment où sa calèche allait pénétrer dans la cour de la préfecture, où il doit habiter, il s’est levé tout droit dans la voiture et a salué la foule qui l’acclamait. Les soldats allemands ont poussé des hurrahs et des Versaillais, massés en grand nombre sous les arbres de l’avenue de Paris, ont crié : « Vive le Roi ! » Parmi les manifestants, j’ai reconnu M. Zabulon Hoffner.

En rentrant, j’ai raconté la chose à mon père.

― Eh bien ? Et puis, après ? Tu n’es qu’une petite bête. M. Hoffner sait ce qu’il fait. Crois-tu pas qu’il eût été bien habile d’aller crier : « À bas Guillaume ! » C’est déjà très beau de la part d’un étranger comme lui, d’un Luxembourgeois, de servir nos intérêts comme il l’a fait jusqu’ici. Il nous a rendu déjà bien des services et donné bien des renseignements.

Des renseignements, oui, il nous en donne. C’est lui qui vient de nous apprendre que l’ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a été interné en Allemagne et que mon grand-père Toussaint a été nommé maire à sa place.

― Ah ! vraiment, fait Louise, voilà pourquoi nous n’avons pas vu grand-papa, depuis quelque temps.

― Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont très occupés. Rien que la collection des impôts et des réquisitions en argent leur prend beaucoup de temps. Il est vrai qu’ils sont indemnisés largement.

― Comment cela ? demande mon père.

― Mon Dieu, M. de Brauchitsh a décidé de passer aux maires, pour les dédommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme imposée au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune.

― Ah ! diable ! Ah ! diable ! fait mon père ; mais c’est un métier très lucratif, que celui de maire prussien.

M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme ça chaque fois qu’il vient de nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques jours, il nous en donne beaucoup.

Il paraît que les Allemands sont bien loin d’être tranquilles. Des événements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d’un moment à l’autre…

― Où ? Quand ? Comment ? demandent ma sœur et Mme Arnal, intriguées.

M. Hoffner se fait tirer l’oreille, mais, peu à peu, se laisse arracher des détails.

Les Prussiens redoutent un mouvement de l’armée de Metz. Ils savent bien ― et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous soyons ― que le maréchal Bazaine n’est pas resté pour rien sous cette place forte. Il attendait le moment d’agir.

― Et ce moment est venu ? implore Louise. Oh ! dites-nous tout, monsieur Zabulon.

― Chut ! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lèvres. Je ne sais encore rien, ― rien de précis, tout au moins. ― Mais, un de ces jours…


Ce jour est venu. M. Hoffner, après avoir fait fermer toutes les portes à clef, a tiré de dessous son gilet une feuille de papier de soie couverte de caractères microscopiques. C’est une dépêche apportée de Metz par un ballon.

― Un ballon ! s’écrie Mme Arnal. Il est arrivé à Versailles ? Il est ?…

M. Hoffner, très digne, l’interrompt.

― Madame, je vous en prie, ne m’interrogez pas. J’ai juré de garder le secret. La moindre indiscrétion…

― Oh ! alors, taisons-nous, fait ma sœur en roulant les yeux.

Le Luxembourgeois lit la dépêche. Elle est courte, mais expressive :

« Grande sortie de nuit a eu lieu. Maréchal Bazaine avait fait entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler paille autour des roues des pièces et caissons. Prussiens complètement surpris dans leur sommeil et mis complètement en déroute. En avons fait un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications coupées. Le maréchal, laissant seulement à Metz le nombre d’hommes nécessaires à la garde des remparts, va les poursuivre l’épée dans les reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et charpie. Vive la France ! »

― Enfin ! s’écrie ma sœur ! enfin !…

— Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l’on pouvait…

― C’est possible, madame, répond M. Hoffner. Très possible. À l’heure qu’il est, cette dépêche est parvenue dans toutes les villes non occupées par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute nature n’affluent bientôt à Metz, car les routes vont être libres, si elles ne le sont pas déjà. Mais, puisque les petits ruisseaux font des grandes rivières, si un comité de Dames se formait ici, je serais ― ou plutôt nous serions, car je ne suis pas seul ― en mesure de faire parvenir au maréchal les objets destinés à son armée.

― Mais comment ?… demande Mme Arnal.

― Madame, je vous en supplie, ne m’interrogez pas.


Le comité est formé. Ma sœur travaille du matin au soir, comme une mercenaire. Une quantité de dames l’imitent. Mme Arnal en néglige son capitaine blessé qui commençait à se lever, pourtant.

― Enfin, que voulez-vous ? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant tout… Le devoir patriotique, bien entendu… Il y a tant de devoirs…

— Qu’on s’y perd ? n’est-ce pas, demande en souriant le père Merlin qui est venu nous voir et qui a paru tout étonné de trouver le salon transformé en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie ?

Ma sœur lui fait des réponses vagues. Elle se défie de lui. C’est un mauvais patriote.

Moi, je me défie plutôt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et puis, il a prétendu l’autre jour que je pourrais bien travailler aussi, que ça m’amuserait. Depuis ce temps là, on me fait faire de la charpie et ça m’embête.

Tous les soirs on porte avec mille précautions de gros paquets chez le Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se frottant les mains, comme s’il était enchanté d’avoir joué un bon tour aux Prussiens.

― C’est parti ! dit-il.


― Où ?