Bas les cœurs !/2

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Albert Savine (p. 18-27).



II


J’ai douze ans. Mon père en a quarante-cinq. Ma sœur dix-neuf. Catherine, notre bonne, n’a pas d’âge.

Elle nous sert depuis dix ans. C’est elle qui m’a promené en lisières dans les allées du parc et qui a guidé mes premiers pas le long des charmilles du Roi-Soleil. C’est elle qui me rapportait à la maison dans ses bras quand j’étais fatigué d’avoir traîné mes souliers bleus sur les tapis verts de Le Nôtre.

Je ne devais pas lui peser lourd : elle est forte comme un bœuf et dure au travail comme un cheval de limon. Je l’ai vue un jour, mise au défi par les ouvriers du chantier, porter vingt-cinq kilos à bras tendu. Elle est longue comme un jour sans pain et ça l’ennuie parce qu’elle est obligée de faire elle-même ses tabliers bleus : ceux qu’on achète tout confectionnés sont très bons et coûtent moins cher, mais on n’en trouve pas à sa taille. Elle est plate comme une limande et ça lui est à peu près égal. Quand on la taquine là-dessus, elle se borne à fournir une explication très simple : elle a monté en graine tout d’un coup ― comme les asperges ― et ce qu’elle a gagné en hauteur, elle l’a perdu en largeur. Elle ressemble à un gendarme : un gendarme qui aurait un gros nez rouge, qui mangerait de la bouillie avec son sabre et qui aurait, en guise de moustaches, un gros poireau poilu de chaque côté du menton.

Les poireaux, voilà le malheur de Catherine. Elle en a trois à la figure et trois douzaines sur les mains. Elle affirme n’en pas avoir autre part.

― Pas un seul ! s’écrie-t-elle en roulant de gros yeux. J’en fournirai les preuves à qui voudra.

Personne ne lui en a jamais demandé.

Elle a essayé de différents remèdes qui devaient faire disparaître en un clin-d’œil ses végétations importunes. Ils ont échoué. Quelqu’un, il y a six mois, lui en a indiqué un nouveau : les artichauts sauvages. Depuis ce temps-là, elle en cherche ; elle leur fait la chasse partout ; elle y passe ses heures de liberté, elle y dépense ses demi-journées du dimanche, jusqu’à l’heure de la messe ― qu’elle passe au bleu.

Si Catherine a une haine et un dégoût : les poireaux, elle a une admiration et un amour : son frère. Il existe en chair et en os, ce frère, aux cuirassiers ― au 8e de l’arme ― ; et, en effigie, tout le long des murs de la chambre de sa sœur. Il est là debout, assis, à pied, à cheval, en veste d’écurie, en grande tenue, tête nue, cuirassé et casqué. Chaque fois qu’elle touche ses gages, Catherine lui en envoie les deux tiers et lui réclame une photographie. La dernière qu’elle a reçue est superbe : elle a vingt centimètres de haut, elle est peinte et la tête du cuirassier, un point de carmin aux joues et aux lèvres, a été délicatement collée par le photographe entre le casque et la cuirasse d’un cavalier acéphale, comme on en fabrique d’avance, à la grosse.

Catherine ne tarit pas d’éloges sur son frère.

― Vous auriez dû vous engager dans son régiment, fait mon père. Vous avez la taille, je crois ?

― Ah ! monsieur, si ç’avait été possible ! Comme je l’aurais soigné !

Mon père et ma sœur rient aux éclats. Je ne sais pas pourquoi, mais je leur en veux de leur rire.

À vrai dire, je leur en veux de moins en moins. J’ai eu beaucoup d’affection pour Catherine, autrefois, mais je m’en suis détaché insensiblement. M’ayant connu au berceau, elle a continué à me traiter en enfant ; elle ne peut arriver à se figurer que je vais être bientôt un homme. Il y a dans sa tendresse pour moi quelque chose qui sent la nounou, le lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, le matin, des petits tapotements très doux, des lissages d’étoffes, de ces gestes qui ajustent les robes de bébés ― qui arrangent les bavettes. ― Et puis, au point de vue intellectuel, nous avons cessé toutes relations. Elle a un mot qui explique tout et qui a fini par me déplaire. À toutes mes questions sur les chiens écrasés, les aveugles et les boiteux, les chevaux qui se cassent une jambe et les morts qu’on mène au cimetière, elle faisait la même réponse : « C’est le bon Dieu qui l’a puni. »

― Catherine, sais-tu pourquoi le poisson rouge qui était dans l’aquarium est mort ?

― C’est le bon Dieu qui l’a puni.

Ça m’a paru insuffisant ― et douteux.

Aujourd’hui, je me demande comment j’ai pu arriver à trouver du plaisir dans la société d’un être aussi borné. Je la méprise un peu. Elle m’ennuie beaucoup. Elle s’en est aperçue, et en souffre.

Tant pis.

Ma sœur est une pimbêche. C’est une petite poupée, pas vilaine, si l’on veut, mais pas jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, égoïste, rapporteuse, pincée. Orgueilleuse comme un paon.

― Pourquoi ?

J’ai entendu un ouvrier du chantier dire d’elle, une fois :

― On dirait qu’elle a pondu la colonne Vendôme.

Ma foi, oui.

Elle m’embête.

Mon père est entrepreneur de charpente et de menuiserie ; il est propriétaire, à Versailles, de l’établissement du Vieux Clagny. C’est, lui qui a fait poser ces longues planches qui portent son nom : Barbier, le long de la ligne du chemin de fer, avant d’arriver à la gare. Il possède aussi un chantier à Paris, rue Saint-Jacques. Ce chantier est tout voisin d’un autre : le chantier des Grands-Hommes, qui lui fait une concurrence désastreuse. Mon père a essayé de reprendre le dessus, plusieurs fois, sans aucun résultat appréciable. À chaque échec, une envie folle lui venait de se débarrasser de son établissement parisien.

― J’y mange de l’argent ! criait-il. J’y mange tout ce que je gagne à Versailles !

Pourtant, il ne pouvait se résoudre à vendre. À la fin, une idée, une idée fixe, l’a possédé : acheter les Grands Hommes.

Il y a sept ans qu’il rêve à cette acquisition ― qu’il sait impossible ― et ç’a été le sujet de discussions terribles que je me rappelle vaguement, avec ma mère. Mon père lui reprochait, de plus en plus âprement, avec brutalité dans les derniers temps, de ne pas avoir payé sa dot. Il l’accusait de l’avoir volé, de s’être entendue avec son père à elle, le grand-père Toussaint, pour le filouter.

― Oui, tu savais qu’il me mettait dedans, le vieux brigand !… Tu n’as même pas pensé à tes enfants !… Tu t’en moques, de tes enfants !… Comme de ton mari, n’est-ce pas ?… Tout pour ta famille ! Une famille de fripons, de canailles !… De canailles !…

J’ai encore de ces cris-là dans les oreilles, de ces cris haineux, mal étouffés par les murs, et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier dans mon petit lit. Je savais que mes parents se disputaient et s’insultaient, que mon père bousculait ma mère pour de l’argent. Et depuis ce temps-là j’ai le dégoût et la peur de l’argent. J’ai presque deviné, à douze ans, tout ce que peut faire commettre d’horrible et d’infâme une ignoble pièce de cent sous.

J’ai grandi au milieu de discussions d’intérêt coupées de scènes de plus en plus violentes jusqu’à la mort de ma mère. Ces scènes ont effacé en moi, à la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir quand j’évoque son souvenir, que pâle et craintive, baissant la tête, pauvre bête maltraitée sans pitié par son maître, et fuyant sous les coups. J’ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande frayeur de mon père.

Non pas qu’il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque chose de méchant qu’il ne peut arriver à adoucir.

― Monsieur n’est pas commode, dit Catherine.

C’est à peu près ça : pas commode, raboteux, à angles droits. Il me gêne. Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m’a rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux ― en truquant de toutes les façons. ― Je lui désobéis rarement. Je n’ai pas peur qu’il me mette à mort, comme Brutus. Je crains qu’il ne me fasse remarquer, de son ton froid, qu’il a la bonté de ne pas me priver de dessert.

À part les deux heures de leçons que me donne M. Beaudrain, le soir je suis à peu près libre. Je ne m’amuse guère. Sans Léon qui vient souvent jouer avec moi, et le père Merlin, notre voisin, que je vais voir presque tous les jours, je crèverais d’ennui. J’aimerais bien aller m’amuser au chantier ; mais mon père me défend de parler aux ouvriers. Un jour, Louise m’a vu causer à l’un d’eux. Elle a mouchardé. J’ai reçu un savon et l’ouvrier aussi.

― Ça t’apprendra à parler à ces gens-là, m’a dit Louise. Avec ça que tu es déjà si bien élevé !

Je voudrais demeurer à Paris. J’ai envie de Paris. Chaque fois que j’y vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner à Versailles. C’est ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que c’est mort.

― Une ville charmante, dit M. Beaudrain.

Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur ses lèvres, qui pèlent comme de l’écorce de bouleau.

M. Beaudrain a l’air d’un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens qui habitent Versailles : drôles comme des enterrements. M. Legros, seul de toutes les personnes qui viennent chez nous, rit toujours ; seulement il est bête comme une oie. Il a des yeux en boules de loto, des narines poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton rasé de près, tout piqué de trous, qui ressemble à une pomme d’arrosoir.

Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent à Paris où son mari tient un magasin, et ça se voit. J’aimerais bien me marier avec une femme comme elle. À condition qu’elle sautât un peu moins, par exemple. Elle est toujours en l’air. On dirait qu’elle a du vif-argent quelque part. Mais je n’en suis pas encore là. J’ai le temps d’attendre.

Pour le moment, mon père me gêne. Catherine m’ennuie. Louise m’embête. Versailles m’assomme.

Voilà.