Bas les cœurs !/24

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Albert Savine (p. 314-325).



XXIV


Versailles offre depuis quelques jours un spectacle étrange. Ainsi que le péristyle d’un théâtre, désert et silencieux pendant la représentation de la pièce, se remplit de spectateurs bruyants aussitôt que le rideau a caché la scène, la ville du Grand Roi, si taciturne et si triste, a vu tout à coup envahir ses rues et ses boulevards tranquilles par l’agitation apeurée d’un peuple en fièvre. Autour de l’Assemblée qui siège dans le château sont venus se masser les émigrés de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille réfugiés, appartenant à toutes les classes de la société, sont accourus s’abriter derrière les baïonnettes des soldats qu’on fait revenir d’Allemagne et qu’on se hâte d’armer et de former en régiments pour combattre l’insurrection.

Les troupes qui se sont échappées de Paris, les gendarmes, les sergents de ville qui ont entouré leurs képis d’un manchon blanc, les prisonniers sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses, sont campés sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les opérations sont commencées, déjà. Thiers n’a pas voulu perdre de temps. Et les jeunes élégants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent aller, le soir, en sortant du théâtre où des acteurs illustres jouent des vaudevilles célèbres, entendre les canons français cracher leurs obus sur la grande ville où flotte le drapeau rouge.

Les émigrés se sont casés où ils ont pu, dans les hôtels et dans les maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez nous : M. de Folbert ― un fonctionnaire, un chef de bureau au ministère des finances ― et sa mère.

M. de Folbert est tout petit ; haut comme Tom Pouce à genoux. Il a une mine de pain d’épice et des attitudes de pantin. Quand il fait un geste, on dirait qu’un imprésario, caché derrière lui, vient de tirer une ficelle. J’y ai été pris, dans les premiers temps. Mais il n’y a rien, derrière M. de Folbert, ― rien que les deux boutons d’une redingote sanglée sur sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux cagneux. ― Il doit y avoir aussi un fond de culotte lustré par l’abus des ronds de cuir, mais la redingote le voile. Je ne l’ai pas vu.

M. de Folbert est très solennel. Lorsqu’il parle, il se tient raide comme un manche à balai ; son cou s’allonge, ses yeux tournent, ses petites épaules remontent. Elles sont si étroites que j’ai toujours peur d’en voir passer un morceau par l’échancrure du faux-col. En politique, il est modéré comme une lampe carcel remontée par une main circonspecte. Il s’exprime en phrases officielles :

― La hiérarchie… les préopinants… les statuts organiques… la prépondérance administrative de l’État…

Il est très poli. Il dit :

― Voudriez-vous être assez aimable pour avoir l’extrême obligeance de me faire parvenir la salière ?

Il me fait suer.

Sa mère est une vieille personne solennelle, à figure longue, pâle, pâle ― couleur de riz au lait. ― Elle a des anglaises.

Mon père professe une admiration sans bornes pour son locataire.

― Une intelligence hors ligne. Un homme d’avenir. Il ira loin.

Sans échasses ? Peut-être bien. M. de Folbert a un oncle député, un oncle à héritage, s’il vous plaît, et très populaire dans sa circonscription ; cet oncle, fatigué de la vie politique, n’attend qu’un signe du neveu pour lui céder son siège à la Chambre.

― Quel avenir ! répète mon père émerveillé.

Depuis qu’elle a entendu parler de la succession politique et financière, Louise fait les yeux doux au chef de bureau ; elle lui lance même de temps en temps, à la dérobée, de petits coups d’œil américains. Est-ce que ma sœur aurait l’idée ?… Eh ! eh ! pourquoi pas ?… Madame de, ça fait bien. Madame de… Tout le monde ne s’appelle pas madame de. Et puis, elle serait dépu… Dit-on députée ou députète ?


Le fait est que M. de Folbert a le bras long ― au figuré. ― Il a fait obtenir à mon père la construction d’une énorme ambulance en bois, dans le grand terrain vague qu’on voit des fenêtres du père Merlin, et où les Prussiens avaient établi un dépôt de charbons. Mon père pousse le plus possible les travaux de cette ambulance ― qui doit lui rapporter gros. ― Une chose, pourtant, le désole ; c’est de ne pas pouvoir employer des piles entières de planches pourries qui moisissent dans le chantier de la rue Saint-Jacques.

― Ç’aurait été si facile de placer ça ici. Ça aurait passé comme une lettre à la poste. De belles planches toutes neuves !… Est-ce assez malheureux !

Il a une peur, aussi : c’est que la Commune ne dure pas assez pour qu’il ait le temps d’achever sa construction.

― C’est qu’on me ferait une réduction sur le prix convenu… Pourvu que les communards se défendent encore un mois !…

Mais, bientôt, une crainte encore plus terrible le saisit.

Germaine est venue nous voir, en cachette. ― Elle a appris à mon père que le père Toussaint, depuis le départ des Allemands, mène une vie de polichinelle.

― Et, depuis que les femmes de Paris sont venues ici, depuis qu’il y a des cocottes dans la ville, il ne se contente pas d’aller les voir. Il les amène au Pavillon, où il s’est installé.

― Quelle honte ! s’écrie Louise.

― Et vous verrez, continue Germaine, vous verrez que ça finira mal. Je fais ce que je peux pour le retenir, mais, bernique… Oh ! il lui arrivera malheur, pour sûr !… Un homme sanguin et fort comme lui… Car, c’est un vrai taureau, vous savez, malgré son âge. Il se met dans des états, je ne vous dis que ça ! Et c’est toujours après déjeuner ou après dîner, quand il s’est empiffré de nourriture, qu’il…

Mon père interrompt brutalement Germaine.

― Laissez-nous tranquille avec ça ! Ne nous racontez pas ces ignominies. Respectez les autres, si vous ne vous respectez pas.

― Ce que j’en disais, reprend la bonne, c’était pour vous montrer que vous devriez lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce que vous avez ensemble, mais, en qualité de parent.....

― Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous ? votre vieux grigou ! Et je vous défends de m’en parler. D’abord, je ne sais pas pourquoi vous venez ici.

― Pour votre bien, monsieur, pour sûr.

Et elle revient, pour notre bien, à peu près tous les trois jours.

La dernière fois, elle a pris mon père à part et mon père, au lieu de l’éconduire, l’a entraînée dans la salle à manger où il l’a écoutée longtemps. Quand il est sorti, il était blanc comme un linge.


Je sais, à présent, ce que lui a appris Germaine. Le père Toussaint a amené au Pavillon une femme avec laquelle il vit maritalement et à qui il a promis le mariage ; et la dame, en attendant, fait défiler ses amis et connaissances dans la maison où est morte la tante Moreau et où ont lieu, maintenant, des orgies à faire rougir un templier. Mon père a appris autre chose encore ; il a été mis au courant des bruits qui courent à Moussy sur le compte de mon grand-père.

Les premiers jours, il a réussi à se contenir. Mais, à présent, sa colère éclate à chaque instant en imprécations terribles :

― Le vieux cochon ! Le vieux traître ! Un bandit qui mérite la mort dix fois pour une ! Ah ! si l’on disait ce qu’on sait ! Si l’on disait ce qu’on sait !

Ma sœur, qui s’aperçoit de l’effet déplorable que produisent ces emportements sur les nerfs sensibles de Mme de Folbert et de son fils, essaye de calmer mon père. Elle n’y réussit pas pour longtemps.

― Ah ! si l’on disait ce qu’on sait ! Dire qu’il ne tiendrait qu’à moi de le faire fusiller !

Il répète ça, du matin au soir, au grand ennui des locataires qui commencent à se scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses idées de vengeance, rien, ni l’achèvement de l’ambulance ― qu’on va démolir, car on s’est aperçu en haut lieu qu’elle ne pouvait rendre aucun service, ― ni la prise de Paris, le 22 mai, ni l’arrivée des bandes de prisonniers que l’on traîne à Versailles.

― Vous devriez pourtant bien aller les voir, Barbier, dit M. Legros. Je vous assure que ça en vaut la peine. Si vous saviez comme on les arrange ! Ah ! les canailles ! Et ils ne répliquent pas, je vous assure ! On les écharperait sur place, sans les soldats de l’escorte !


Moi, j’ai été les voir, une fois. Je suis arrivé au bout de la rue Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l’avenue de Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes nationaux, en habits civils, en haillons, blessés, éclopés, portant au front la colère de la défaite et le désespoir de la cause perdue, s’avançaient farouches, la tête haute, avec la vision de la mort. La foule les huait. Des bourgeois, la face éclairée par la satisfaction immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus. Derrière, venaient des femmes, toutes têtes nues ; des femmes du peuple, portant la jupe d’indienne, le tablier bleu, d’autres habillées de riches costumes. On leur avait enlevé leurs ombrelles, à celles-là, leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu’un dragon avait accrochées à sa selle. Elles se hâtaient, les pauvres, faisant de grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs très bien leur jetaient des insultes sans nom, que des dames du monde leur lançaient des pierres.

Je me suis sauvé, écœuré, et j’ai regardé longtemps, le soir, le ciel tout rouge, sanglant, du côté de Paris, où la bataille continue.

Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut résister jusqu’à la mort, et l’on annonce que ses soldats, en se repliant devant l’armée versaillaise, pétrolent la ville et l’incendient.

Mon père est désolé. Il se souvient qu’il n’a pas renouvelé la police d’assurances du chantier de la rue Saint-Jacques ; il sait que les communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes.


Un matin, on sonne. C’est le facteur. Mon père va lui ouvrir et revient, en tenant une lettre à la main, rejoindre ma sœur et Mme de Folbert assises sur un banc du jardin. Il déchire l’enveloppe, mais, au moment d’ouvrir la lettre, il est pris d’un tel tremblement nerveux qu’il est forcé de la passer à ma sœur.

― Tiens, lis… C’est de Paris…

Louise commence :

― Monsieur ― Tout est sauvé…

― Hein ? fait mon père. Tu dis ?…

― « Tout est sauvé. Au moment de l’entrée des troupes nous avions pris nos précautions. Nous avions mis en lieu sûr les fonds et les livres de caisse…

Et elle continue pendant que mon père donne les preuves de la joie la plus exubérante. Il s’est levé et se livre, pendant la lecture, à des tentatives d’exercices chorégraphiques qu’il ne mène point toujours à bonne fin. C’est égal, j’en suis tout étonné. Il a dû danser le cancan dans sa jeunesse, mon père.

Il s’interrompt tout à coup.

― « Il était grand temps, lit ma sœur, que les Versaillais parvinssent à percer le mur de la maison voisine et à se précipiter dans le chantier. Les insurgés avaient déjà apporté du pétrole. Ils n’ont pas eu le temps de s’enfuir. On en a tué huit sous la porte cochère…

― Huit ! s’écrie mon père. Ah ! tant mieux !

Ce tant mieux m’entre dans l’oreille comme un coup de pistolet. Je n’oublierai jamais ce cri-là.


Second coup de sonnette. C’est Mme Arnal. Elle pleure à chaudes larmes.

― Ah ! mes amis, ces canailles-là m’ont tout brûlé ! Mon Dieu ! Mon Dieu !

Elle se laisse choir sur une chaise pendant que Louise s’empresse autour d’elle et veut absolument lui faire faire un choix entre un flacon de sels et un verre d’eau sucrée.

― Oui… tout brûlé, continue-t-elle… tout perdu…

Et, au bout d’une minute :

― Heureusement que nous étions assurés et que mon mari avait mis en sûreté la plus grande partie des marchandises. Comme ça…

― Vous serez indemnisés, fait mon père avec un geste égoïste.

― Oh ! pour cela, j’y compte bien, s’écrie-t-elle. Et plutôt deux fois qu’une. Il ne manquerait plus que cela !

Et elle se reprend à pleurer.

― Oui ! Tout perdu !… Nos affaires allaient si bien… Et dire qu’il ne me reste plus rien ; rien, pas même un mouchoir pour m’essuyer les yeux !…

Prenez le pan de votre chemise, alors.

Et la morale ?

Embêtant !