Battling Malone, pugiliste/01

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Bernard Grasset (p. 1-18).


I


La grande salle du National Sporting Club, celle où se donnent les combats, qui est une ancienne salle de théâtre transformée, achevait de se vider. Les derniers spectateurs s’en allaient à la file et, pour regagner le vestibule et la porte de la rue, traversaient un côté de la salle à manger du Club. Dans cette dernière, autour de petites tables espacées ça et là sur les épais tapis, nombre de gentlemen et de noblemen s’étaient réunis, qui pour boire, qui pour souper plus copieusement, entre amis et membres, maintenant que les intrus amenés là par le seul spectacle des combats étaient partis.

Des garçons, silencieux, attentifs, impeccables de tenue et de manière comme savent seuls l’être les domestiques anglais de haut style — les aristocrates de la domesticité — glissaient d’un bout à l’autre de la pièce sans plus de mouvements apparents que les silhouettes qui défilent au fond d’un tir. Ils se penchaient au-dessus des tables, obséquieux avec parfois quelques mots à voix basse :

« Un Scotch and Soda, my lord ? Un Black and White ; très bien !

« Le claret ordinaire et une côtelette peu cuite ? Certainement ».

Les buveurs et soupeurs, tous gens de bonne compagnie, ne parlaient entre eux qu’à voix assourdie, de sorte que cette vaste salle, pourtant pleine de monde, laissait une impression de calme recueilli, presque de tristesse. Et cette impression n’eût pas été absolument fausse, car c’était de la mélancolie et un peu d’irritation, sinon une vraie tristesse, qui régnaient dans les cœurs de tous ces gentlemen assemblés.

Cette soirée pugilistique, la plus importante de l’année dans ce club qui restait le temple consacré du noble art britannique de la défense de soi-même, avait vu une triple victoire française. Réellement, ces Français exagéraient !

Même les plus jeunes des membres du National Sporting Club, en repassant leurs souvenirs, eussent fort bien pu se rappeler les débuts de ces mêmes Français dans la science du pugilat. Par Jupiter, qu’ils étaient donc comiques ! Ils s’étaient un beau jour lassés de se donner des coups de pied dans la figure et avaient résolu d’apprendre à se servir de leurs poings comme des hommes, de boxer, en un mot. L’Angleterre toute entière en avait ri. Un Français boxant ! C’était un paradoxe du dernier ridicule ; une plaisanterie en action ; un défi lancé à la raison et au bon sens ! Pourtant lorsque les premiers d’entre eux, amateurs ou professionnels, étaient venus représenter leur pays en des rencontres internationales, les membres du National Sporting Club avaient dissimulé leur gaieté, en vrais gentlemen courtois, et hospitaliers qu’ils étaient.

Le plus petit effort méritoire d’un boxeur français, la moindre preuve de science donnée par lui, le seul fait qu’il observait les règles essentielles du noble art et ne commettait pas d’énormité suffisait à lui attirer des applaudissements pleins de bienveillance.

Mais les indulgents spectateurs, après avoir courtoisement battu des mains, ne cherchaient plus, une fois entre eux, à cacher leur amusement. Ces Français ne doutaient de rien ! Ils jouaient leur rôle de façon fort plaisante, ma foi ! Ils avaient vite appris le cérémonial et l’étiquette du ring, même les attitudes et les gestes convenables. Mais de là à affronter des pugilistes anglais, même de troisième classe, avec la moindre chance de succès il y avait un abîme qui ne serait jamais franchi. Non, Monsieur ! La seule idée en était grotesque : ils n’avaient pas cela dans le sang, voyez-vous ; c’était là le glorieux privilège des Anglo-Saxons !

Tous les gentlemen qui soupaient ou buvaient autour des tables semées dans la salle à manger du club se rappelaient peut-être avec un rien de dépit qu’ils avaient tenu des propos semblables autrefois. Ils avaient tapé sur la table et déclaré que — Dieu me damne, Monsieur ! — ces Français ne feraient jamais entre les cordes du ring que des mines de pitres et de saltimbanques. Et quelques années à peine s’étaient écoulées depuis lors !

Le souvenir des trois défaites de la soirée, de deux de leurs champions couchés sur les planches aux pieds de cogneurs français, pesait sur eux comme une déchéance amère et à vrai dire incompréhensible.

À une table étaient assis quatre hommes aux corrects habits noirs, aux plastrons mieux qu’éblouissants : blancs ! Blancs de ce blanc sans égal, unique, que seuls certains blanchisseurs de Londres savent obtenir.

L’un de ces hommes, encore très jeune, grand et bien découplé, brun, avec un visage sain et tanné d’homme de plein air, était l’héritier d’une de ces fortunes qui, pour être moins prétentieuses et moins connues du public que les « piles » gigantesques des rois de l’industrie, n’en sont pas moins les plus larges et les plus solides. Son nom ? Les garçons du National Sporting Club l’appelaient à voix basse, avec déférence : « My Lord ! » et ils s’entendaient à donner à cette appellation toute la nuance de respect profond qu’elle doit comporter, car le National Sporting Club, comme chacun sait, compte un nombre respectable de lords parmi ses membres. Ses compagnons l’appelaient plus familièrement : « Westmount ! » ; d’où l’on peut conclure qu’il était connu du vulgaire sous son nom et titre de Lord Westmount.

Il avait l’air assuré, sans morgue, mais sûr de soi et content de la vie, d’un jeune aristocrate dont la digestion est parfaite, que la goutte n’a pas encore troublé, membre des clubs les plus cotés de Londres et du continent, possesseur d’un château en écosse, d’un autre dans le Buckinghamshire, d’une petite villa pittoresque dans la New Forest et, très exactement, de trois cent quatre-vingt-sept acres de terrains bâtis dans les quartiers les plus centraux de Londres, lui rapportant un revenu annuel de soixante-dix-sept mille six cent vingt-huit livres sterling, seize shillings et neuf pence.

À un curieux qui fut un jour assez sot pour lui demander le chiffre exact de sa fortune, il avait répondu de sa voix dédaigneuse, un peu traînante :

« Je ne suis pas sûr du nombre de livres ; mais je me rappelle fort distinctement les neuf pence. Je suis sûr des neuf pence, voyez-vous… po-si-ti-ve-ment… »

Il avait encore ce ton aristocratique qui faisait si forte impression sur les roturiers au moment où vous le trouvez en train de souper avec trois amis dans la salle à manger du National Sporting Club ; mais il s’y glissait cette fois un peu d’impatience et d’ennui.

« Par Jupiter ! disait-il en taquinant sa côtelette. — Cela ne peut pas durer ! Trois damnés Français viennent ici et balayent le plancher avec trois de nos meilleurs hommes ! Cela ne peut pas durer ! »

Il répétait cela d’un ton égal d’homme bien élevé ; mais on sentait pourtant percer dans ce ton l’irritation d’un potentat qui est habitué à ne pas dire souvent en vain qu’une chose « ne peut pas durer ».

Un de ses compagnons de table lui répondit : un gros homme au visage apoplectique, aux moustaches à pointes cirées comme on n’en voit plus guère qu’en Angleterre, mais que nombre d’Anglais s’imaginent en toute bonne foi être un trait essentiel et immanquable de tout visage français.

« Cela devait arriver, — dit-il d’une voix enrouée dont la tristesse était un peu comique. — C’était immanquable. Le vieux pays s’en va aux chiens, Monsieur ! Avec toutes leurs fariboles nouvelles, et leur socialisme, ils ont tout démoli ; et maintenant nos hommes se font battre par des Français… Par des Français ! C’est un comble… »

« Allons ! Allons ! Major — fit un de ses compagnons qui n’avait encore rien dit — il ne faut rien exagérer. Je ne suis pas plus socialiste que vous, mais je ne vois pas bien le rapport entre le pugilisme et la politique. Et d’autre part nous avons peut-être eu tort de faire si peu de cas de nos amis de l’autre côté du détroit. Nous voilà tout surpris de découvrir maintenant que ce sont des hommes comme nous, qui ont de bon sang rouge dans les veines, des muscles et une dose décente de courage ! Il ne nous reste qu’à modifier nos opinions et recommencer. Ne vous désolez pas, Major : nous les battrons la prochaine fois. »

Le Major se contenta de secouer la tête avec des grognements confus. Vingt ans de service dans l’armée des Indes lui avaient façonné une digestion capricieuse, un caractère singulièrement irascible, et un ensemble de vues sur les générations nouvelles et l’ultime destinée du Royaume-Uni qui procurait à ses amis bien des moments de gaieté.

Son attention fut d’ailleurs attirée à ce moment par une catastrophe plus grave.

« Hé ! Hé ! Hé ! — fit-il tout à coup avec des gestes violents. — Ma sauce ! Ce n’est pas ma sauce… »

Devant cette mimique furieuse et les mugissements étouffés qui l’accompagnaient, le garçon qui le servait reconnut soudain avec horreur qu’il avait mis auprès de l’assiette du Major une bouteille de Worcester sauce ordinaire au lieu du « ketchup » spécial dont il avait rapporté la recette du Bengale, et qu’il promenait partout avec lui. En quelques secondes cette tragique erreur fut réparée, non sans que la figure du Major eût acquis une teinte violacée, des plus terrifiantes à contempler. Sa colère tombée, le souffle lui revenant peu à peu, il reprit la discussion.

« Je vous dis que ce sont les socialistes moi, Monsieur ! La ruine de notre vieille aristocratie, de nos traditions, de tout, c’est leur ouvrage, n’est-ce pas ? Eh bien, la tradition, Monsieur, c’est tout. Dès que nous cessons de maintenir les traditions, les capitaux vont à l’étranger et nos boxeurs sont battus, cela va de soi ! Si nous nous mettons à admettre que ces polissons de Français peuvent nous battre, naturellement qu’ils nous battront ! C’est clair ! »

Il vida son verre et noya le steak placé sur son assiette dans une petite mer de « ketchup ». Entre chacune des bouchées de viande presque crue qu’il avalait vinrent quelques lamentations enrouées :

«…s’en va aux chiens, Monsieur !… Les socialistes… Et les végétariens ! »

Aux tables voisines la conversation semblait se borner à des questions plus étroites de technique. Sir Wilfrid Harum, K. C., une des gloires du barreau anglais et un fervent du pugilat, expliquait au banquier Rubinstein, avec des gestes secs et nets comme des arguments :

«… Ils ont le punch ; voyez-vous. C’est pour cela qu’ils gagnent. Ils ont le punch : l’utilisation correcte des muscles frappeurs, et la détente. Le punch : tout est là. »

Le banquier Rubinstein hochait la tête sans rien dire en promenant les yeux autour de lui. Membre du National Sporting Club, parce que cela le mettait en contact avec des gens distingués et lui donnait une réputation de sportman, il ne s’intéressait guère à la boxe et n’y comprenait rien. Mais il savait écouter à merveille, en agitant dans son crâne aux curieux reliefs les combinaisons financières du lendemain, et gardant constamment l’œil ouvert pour ne pas manquer quelque introduction avantageuse, la présentation au gendre désiré, quelque baronet décavé que les yeux liquides de Leah, sa fille, et la chanson de ses écus à lui, pourraient tenter.

Plus loin un jeune homme pâle disait d’une voix flûtée :

« Harrison ne s’était pas entraîné comme il l’aurait dû. C’était facile à voir : il était gras comme une poularde de Surrey. »

À la table voisine Lord Fairview s’était figé tout à coup au milieu d’un geste, son verre à la main, et répondait à quelque observation d’un compagnon de table :

« Harrison ? il était surentraîné ! »

Partout l’on cherchait et l’on trouvait des excuses aux trois défaites britanniques de la soirée ; partout aussi régnait la même irritation qui chez tous ces hommes de sport brûlait de se traduire en actes. Une humiliation pesait sur la salle, sans découragement pourtant, plutôt le sentiment d’une injustice à réparer, d’une suprématie incontestable accordée une fois pour toutes par la divinité, qu’il fallait prouver et pieusement affermir. Car chez tous survivait l’instinct profond que les triomphateurs de ce soir-là appartenaient pourtant à une race inférieure, et que leur succès n’était qu’un accident fâcheux du sort, qui ne devait pas avoir de lendemain.

Maintenant des soupeurs s’étaient levés et plusieurs d’entre eux se groupaient autour de la table de Lord Westmount et de ses trois amis. La conversation devenait générale : dix voix diverses, se mêlaient.

« C’est la fin de tout ! — grognait le Major, plus apoplectique encore que tout à l’heure. — Les jeunes gens d’aujourd’hui sont élevés comme des femmelettes ! »

Un de ses compagnons de table, Sladen, un des dirigeants du Club, proposait des remèdes :

« Multiplier les compétitions des débutants ; chercher des talents nouveaux ; moderniser nos méthodes d’entraînement… »

« Et revenir au bon vieux style anglais — souffla le Major — au lieu de toutes ces fariboles américaines ».

Lord Westmount, qui semblait pensif, répéta encore une fois :

« Cela ne peut pas durer ! »

« Que voulez-vous ? reprit Sladen. — Par sa nature même un club comme le nôtre est forcé de borner son action. Il faudrait d’autres encouragements désintéressés, de l’aide… »

« En tout cas que ce soit de l’initiative privée ! mugit le Major. — Pas d’intervention de l’État ; pas de socialisme ! »

On ne songea même pas à sourire. Une idée semblait germer à la fois dans tous les cerveaux ; une sorte de magnétisme attirait vers ce coin de la salle les autres membres présents. Bientôt un groupe compact fut assemblé là, et l’état d’esprit général devint cette âme collective des foules, qui produit également la colère et l’enthousiasme.

Lord Westmount se dressa tout à coup.

« Gentlemen ! » fit-il d’une voix forte.

Un silence s’appesantit aussitôt, que rompit seulement la détonation d’une bouteille de soda débouchée, puis le « gluck… gluck… » du liquide tombant dans deux doigts de vieux whisky d’Écosse.

… Gentlemen ! Ce soir trois de nos meilleurs hommes ont été battus par trois Français, et ce ne sont là que de nouvelles défaites s’ajoutant à une liste déjà trop longue. Cela peut-il durer ? »

Des exclamations s’entrecroisèrent :

« Non ! Non ! Écoutez… Damnés Français !… Bien sûr que non ! »

Sir David Harum, K. C., s’écria d’une voix nette et tranchante comme une lame :

« Ceia ne peut pas, et ne doit pas, durer. »

Le banquier Rubinstein hocha la tête et répéta cinq ou six fois de suite :

« Écoutez !… Écoutez !… Écoutez ! »

« Nos hommes sont les meilleurs du monde — reprit Lord Westmount. — Mais il nous faut faire en ce moment un effort spécial pour recruter de nouveaux champions qui remplaceront les anciens et les continueront. »

« Trop tard ! — soupira le Major. — Le vieux pays s’en va au diable. Ces socialistes… »

« Pour triompher de nouveau et rétablir notre suprématie menacée dans ce sport qui est et doit rester l’apanage de la race anglaise, nous ferons appel au patriotisme de la nation. Mais cela ne suffit pas : il faut y ajouter une aide active, efficace, payer de nos personnes et de notre argent. L’enthousiasme est bien ; mais que peut l’enthousiasme sans argent ? »

« Rien ! — fit doucement le banquier Rubinstein, comme s’il se parlait à lui-même. — Absolument rien ! »

« Unissons-nous — continuait le jeune lord — pour former un organisme qui favorisera l’éclosion du talent pugilistique, découvrira les futurs champions, veillera sur eux, leur fournira sans compter tout ce qui peut les aider à la victoire, et les enverra finalement dans le ring pour faire de nouveau triompher partout les garçons de la race bull-dogs…

… Nous sommes tous des sportsmen ici. Que tous ceux d’entre nous qui ont à cœur le bon vieux sport du pugilat et la suprématie de la vieille Angleterre en donnent une preuve pratique. Organisons la revanche et la victoire. Il faut un nom à notre union ; un plan bien arrêté ; une tactique ; mais avant tout il faut de l’argent. Gentlemen, mettons la main à la poche pour l’honneur du vieux pays ! »

Pas un mot ne répondit à ces paroles ; mais d’un même geste vingt mains plongèrent dans vingt poches et en sortirent vingt carnets de chèques. Une voix, brève et tranquille, demanda seulement :

« Combien ? »

« Je proposerais un premier apport de cent guinées chaque pour les premiers frais — dit Lord Westmount. — Ensuite nous aviserons. »

L’on n’entendit plus que les plumes qui couraient sur le papier. La Banque d’Angleterre, et la Westminster Bank, et la Banque Royale d’Écosse, et la London et Counties Bank, reçurent vingt ordres d’avoir à payer au porteur la somme de cent guinées. Puis vingt paraphes égratignèrent le papier, vingt chèques tombèrent sur la table et vingt voix flegmatiques dirent presque ensemble :

« Voilà ! »

Le « British Champion Research Syndicate » était fondé.