Battling Malone, pugiliste/Texte entier

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Bernard Grasset (p. i-269).


BATTLING MALONE
PUGILISTE





DU MÊME AUTEUR


Maria Chapdelaine, roman. — (Bernard Grasset, éditeur.)

La Belle que voila. (Bernard Grasset, éditeur.)

Colin-Maillard, roman. — (Bernard Grasset, éditeur.)


LOUIS HÉMON

BATTLING MALONE
PUGILISTE

PARIS
BERNARD GRASSET
61, rue des saints-pères
1925


cet ouvrage a paru précédemment dans les « cahiers verts » publiés à la librairie bernard grasset, sous la direction de daniel halévy ; le tirage a été de six mille cent quatre-vingt-dix exemplaires, dont quarante exemplaires sur papier vert lumière numérotés de i à xl ; cent exemplaires sur papier vélin pur fil lafuma numérotés de xli à cxl ; et six mille cinquante exemplaires sur papier vergé bouffant numérotés de 141 à 6190 ; plus dix exemplaires sur papier vélin pur fil crème lafuma, numérotés h. c. 1 à h. c. 10 ; et quatre cents exemplaires de presse numérotés exemplaires de presse 1 à 400.




exceptionnellement il a été tiré quarante-quatre exemplaires sur papier japon impérial, dont quarante numérotés japon 1 à 40 et quatre numérotés japon h. c. i à h. c. iv ; et cent soixante exemplaires sur papier hollande van gelder, dont cent cinquante numérotés hollande 1 à 150, et dix numérotés hollande h. c. i à h. c. x.


Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset 1925.


PRÉFACE



Louis Hémon écrivit Battling Malone à Londres, avant 1911, au temps où Carpentier remportait ses premières victoires ; il est impossible de préciser davantage. Louis Hémon est le plus insaisissable des êtres. Quelques manuscrits, dont les siens étaient dépositaires, avec défense de les lire, c’est tout ce qu’il nous a laissé. D’ailleurs pas un ami, pas une lettre ; pas une confidence, pas une anecdote ; une vie constamment dérobée, une suite de disparitions.

Disparitions de l’adolescent, dont les joies sont les marches, les lectures, les pleine-eaux solitaires ; marcheur qu’aucune route ne fatigue, nageur qu’aucune houle n’effraye, et qui aime la mer jusqu’à risquer de se perdre en elle.

Disparitions du jeune homme, rebelle aux examens, aux attaches professionnelles, qui vit de rien pour vivre à sa guise, toujours contemplant, cherchant. À vingt ans, ce rêveur, grand lettré, découvre le monde confus des athlètes, des boxeurs, et le premier journal où il porte sa copie, c’est le Vélo. À l’âge des cénacles et des petites revues, il fait là son noviciat. Avait-il une ambition littéraire ? Une préoccupation littéraire profonde, c’est certain ; mais une ambition, il n’y en a aucun signe ; il lui suffisait d’observer, d’explorer, d’écrire son impatience de gloire, et de participer aux prouesses, aux vertiges de la route et du stade. Nous aurons à faire connaître ces pages qu’il écrivit alors : un enfant merveilleusement doué y commence, sans effort, sans recherche consciente, ce que nous appelons aujourd’hui, d’une expression un peu pénible, la « littérature sportive ». Mais pourquoi ne citerions-nous pas, ici-même l’une d’elles ? Voici un conte, intitulé, Jérôme ; Louis Hémon y traduit toute entière son exaltation physique et son âme vagabonde.

Si quelqu’un se souvient l’avoir lu, dans un lointain Vélo (26 octobre 1904), il ne regrettera pas de le relire. Voici :

JÉRÔME

C’était un grand chien de berger — race de Brie — dont le poil rude et souillé de boue, s’étageait en touffes emmêlées. Son collier ne comportait qu’une étroite courroie, pelée et racornie par la pluie, et une plaque de zinc sur laquelle un graveur malhabile avait tracé, à la pointe du couteau, les six lettres qui constituaient son nom. Les côtes saillaient sous la peau, il portait sur l’épaule gauche une large plaie à peine cicatrisée et ses jambes aux forts tendons tremblaient de fatigue ; mais ses yeux jaunes disaient une parfaite sérénité. Des semaines de vagabondage sur les grand’routes lui avaient évidemment enseigné l’impression que peut produire sur une humanité hostile, l’exhibition soudaine de deux rangées de crocs aigus.

Comment il avait en traversant la ville, échappé à l’attention sévère de la police municipale, restera un mystère. Il avait évité toutes les embûches, éludé tous les contrôles, et, assis sur ses hanches au milieu de la cour d’honneur de la Préfecture, il attendait.

M. le Préfet venait de quitter les bureaux et le personnel, le chapeau sur la tête, se préparait à en faire autant. C’est ainsi que Jérôme fut aperçu simultanément par le Chef de Cabinet et le Secrétaire particulier, qui se trouvaient dans une salle du rez-de-chaussée, et par un groupe de commis qui sortaient. Le Chef du Cabinet, à la fenêtre, fit : « Oh ! » et fronça les sourcils d’un air mécontent. Un des commis observa son attitude et, plein d’un zèle servile, se baissa pour ramasser un caillou ; mais le Secrétaire particulier qui était un très jeune homme, enjamba la fenêtre avec simplicité et marcha vers le chien.

Jérôme se laissa tapoter le flanc d’un air de dignité simple et ne fit aucune objection lorsqu’on examina son collier. Un des commis qui s’étaient approché, prononça avec importance : « C’est un chien perdu. Il faut l’emmener à la fourrière. » Le Secrétaire particulier, qui méditait depuis un instant, répondit : « S’il n’est à personne, il est à moi, et je l’emmène. Voilà longtemps que j’avais envie d’un chien. Allons, Jérôme, à la maison ! » Et Jérôme flairant la soupe possible, se leva d’un bond et le suivit.

Le Secrétaire particulier occupait deux pièces au rez-de-chaussée d’une petite maison dont la propriétaire, fière d’un locataire en aussi belle position, l’entourait d’un bonheur à sa façon, fait de couvertures épaisses et de substantielle nourriture. Devant ses fenêtres s’étalait un petit jardin trop bien entretenu, tout en plates-bandes ornées de géraniums et de buis ; mais au-delà c’était la campagne, la vraie campagne — champs, bois et fossés,

Jérôme, peigné, lavé et bien nourri, se comporta pendant trois jours en bête civilisée. Le troisième jour, ou plutôt dans la nuit qui suivit, il arriva une chose curieuse. Le Secrétaire particulier, qui dans la vie privée s’appelait tout simplement Jean Grébault, fut réveillé vers minuit par un bruit insolite. Il avait laissé sa fenêtre ouverte en s’endormant et vit qu’un clair de lune splendide inondait de lumière une partie de la chambre ; une forme étrange se dessinait en bloc sombre sous la clarté, et, regardant avec plus d’attention, il s’aperçut que c’était le chien, qui, debout, deux pattes posées sur l’appui, le considérait sans bouger. Il eut un éclat de rire contenu et appela à voix basse : « Jérôme ! » Et Jérôme, franchissant la croisée d’un saut, vint s’asseoir au pied de son lit.

Après cela, il lui fut impossible de dormir. C’était une belle nuit de printemps, tiède et claire, et, par la fenêtre grande ouverte entraient, pour peu qu’on prêtât l’oreille, toutes sottes de bruits confus : cris lointains d’oiseaux nocturnes, bruissement des feuilles sous le vent, craquements dans les fourrés ; les mille frémissements de la vie mystérieuse qui, la nuit venue, s’agite dans les taillis sombres et au revers des fossés. Il sortit de son lit et s’avança jusqu’à sa fenêtre. L’étroit jardin dormait au clair de lune, figé dans ses alignements mesquins ; mais, au delà, la lumière pâle semblait avoir transformé le monde en un décor de féerie ; elle faisait danser sur le sol l’ombre découpée des feuillages, illuminait un bouquet de hêtres, changeait en opale une mare minuscule, sertie de roseaux, d’où montaient des appels de grenouilles.

Alors, il lui vint un grand désir d’être au milieu de tout cela ; de ne pas rester enfermé entre des murailles, à côté de la splendeur d’une telle nuit, et, revenant vers son lit, il commença à s’habiller. Il n’enfila que les vêtements indispensables, et, tête nue, sortit en enjambant la fenêtre, le chien sur ses talons. Dès qu’il eût gagné la vraie campagne, il se sentit envahi par une joie démesurée de bête soudainement libre, et appelant Jérôme d’un claquement de langue, partit en courant. Il n’avait pas fait dix mètres que le chien était venu se placer devant lui et d’un long galop paresseux l’emmenait à travers la nuit. Leur course les emporta dans des prairies coupées de ruisseaux étroits, où le sol mou fondait sous le pied ; puis plus haut, entre des bouquets d’arbres dont l’ombre épaisse, après la lumière blafarde, semblait une voûte d’église ; plus haut encore, jusqu’au sommet d’un coteau herbeux dont le flanc dégarni montait, montait vers la clarté comme une route triomphale, et le jeune homme, ivre, grisé par l’air tiède et les senteurs de la nuit, l’enleva d’un dernier effort et descendit l’autre flanc sur sa lancée, suivant toujours Jérôme qui galopait, tête basse, flairant au passage les touffes d’herbe où fuyaient des bêtes apeurées.

Enfin il se laissa tomber au pied d’un talus, épuisé, à bout de souffle, et Jérôme se coucha à côté de lui dans une posture de sphinx, haletant et joyeux, fouillant l’obscurité de ses yeux jaunes. Ils restèrent immobiles jusqu’à ce que le grand silence qui semblait s’être abattu sur la campagne eût fait place de nouveau aux bruits divers de la vie qui s’agitait invisible autour d’eux ; puis ils rentrèrent, las et contents, comme l’aube montait.

Le lendemain, Jean Grébault bouleversa quelques tiroirs et mit à la lumière, l’un après l’autre, différents articles d’habillement qu’il n’avait pas portés depuis longtemps. Il y avait une courte culotte de toile, ornée de taches et d’accrocs ; des souliers à semelles de caoutchouc qui avaient connu de meilleurs jours et un épais « sweater », jadis blanc, devant lequel il resta longtemps rêveur. Ce jeune homme avait été un athlète, en son temps ; mais six mois de situation semi-officielle dans une petite ville de province lui avaient appris qu’il est convenable de sacrifier l’hygiène à l’avancement et d’éviter les initiatives excentriques qui vous attirent des haussements d’épaules de quelque supérieur obèse et les : « Vous ne serez donc jamais sérieux ! » d’un protecteur découragé. De sorte qu’il s’était peu à peu accoutumé à restreindre sa vie au cercle fastidieux que bornent : au Nord, l’opinion publique ; — à l’Ouest, les Principes républicains ; — à l’Est, la déférence hiérarchique ; — et au Sud, la Sagesse intangible d’une bourgeoisie mal lavée,

Quelques jours plus tard, il fut pour la seconde fois réveillé au milieu de la nuit, et, étendant la main au hasard, trouva sous ses doigts le poil rude de Jérôme, qui s’impatientait. La nuit était venteuse et fraîche et la fuite incessante des nuages sous la lune jetait dans la chambre des alternatives d’ombre et de clarté. Il se sentait singulièrement paresseux et resta une demi-heure encore entre ses couvertures, plein d’indécision. Il se leva pourtant et marcha jusqu’à la fenêtre. La première bouffée de vent qui lui souffla à la figure lui rendit tout son courage et il sentit monter en lui en même temps la vigueur de ses vingt-cinq ans et le dégoût de la servitude. Il saisit les vêtements qu’il avait exhumés trois jours auparavant et le contact de la laine rude sur la peau, en lui rappelant le passé, l’emplit d’une fièvre joyeuse. Tout en s’habillant ainsi, il parlait à voix basse au chien, qui suivait des yeux tous ses mouvements ! « Vois-tu ! Nous avons trop attendu, Jérôme, mais il est encore temps. Je ne me rappelais plus à quoi ça ressemblait, la liberté, et voilà que je me souviens. Tu n’as pas lu le livre de la « Jungle », Jérôme ? Nous aussi, nous allons avoir notre course du printemps. »

Le Secrétaire particulier avait sans doute, dès ce moment, rompu tous les liens de conscience qui pouvaient l’attacher encore au monde civilisé, car il sortit, non pas en enjambant la fenêtre, comme il faisait parfois en certaines heures d’abandon, mais en la franchissant d’un saut, ainsi que, cinq ans plus tôt, il passait les haies dans sa foulée, sur une piste au gazon ras. Son élan l’emporta au milieu d’une plate-bande de géraniums qu’il écrasa sans remords, et, d’un autre bond, par-dessus la barrière du jardin.

Ce fut la première d’une longue série de nuits sauvages, au cours desquelles le jeune homme, toujours suivant le vieux chien, redescendit, degré par degré, vers la simplicité de la création primitive. Du matin au soir, Jean Grébault, secrétaire particulier du Préfet des Deux-Nièvres, accomplissait machinalement son labeur minutieux et futile, mais du soir au matin, il n’y avait plus qu’un garçon qui venait de redécouvrir le patrimoine laissé intact par cent générations et s’émerveillait d’avoir pu se passer si longtemps de son héritage.

Le dénouement de cette histoire se trouve rapporté, non sans commentaires, dans la chronique scandaleuse de Pont-sur-Nièvre. Il eut pour décor le jardin de la Préfecture, et les figurants comprenaient l’élite de la société locale. Les hommes sérieux, notables et fonctionnaires, s’étaient réunis en groupe, loin du tennis et des toilettes claires, autour de celui qui présidait aux destinées du département. Il laissait tomber une à une, dans le silence respectueux, des paroles profondes et définitives — tirées d’un journal du matin — et ses auditeurs, songeant aux petits fours, l’écoutaient avec des moues graves. Le Secrétaire particulier, assis sur une table de fer, balançait ses jambes au-dessus de la tête de Jérôme, qui, couché à terre, fixait sur le Préfet ses yeux jaunes et bâillait insolemment.

Le Préfet, n’ayant plus d’idées, annonça, pour remplir un silence, que M. Jean Grébault allait le quitter. Alors un haut fonctionnaire des Finances, apoplectique et décharné, prévint le jeune homme avec solennité qu’il s’en repentirait quelque jour et se souviendrait avec regret, plus tard, du temps qu’il avait consacré à un labeur utile à la République, adouci par la bienveillance intelligente de ses chefs et l’accueil affable d’un cercle à la fois intègre et cultivé. Jean cligna de l’œil à Jérôme et rit doucement. Puis il prit la parole et leur dit en termes de choix ce qu’il pensait d’eux, de leur cercle et de leur labeur.

Il leur dit qu’il s’en allait, chassé par la peur qu’il avait conçue de devenir quelque jour semblable à l’un d’eux, il leur dit qu’ils étaient difformes et ridicules, certains squelettiques, certains obèses, tous pleins de leur propre importance et de la majesté des principes médiocres qu’ils servaient ; que leur progéniture hériterait de leurs tares physiques et de leur intellect rétréci, et qu’ils s’en iraient à la mort sans avoir connu de la vie autre chose qu’une forme hideusement défigurée par les préjugés séculaires et de mesquines ambitions…

L’Inspecteur d’académie sourit avec une méprisante indulgence, le Receveur particulier ouvrit la bouche sans rien dire et le Préfet, plissant avec autorité son crâne chauve, étendit une main impérieuse.

Mais son ex-secrétaire, ne lui laissant pas le temps d’exprimer son courroux, dit indolemment : « Vous savez qu’on peut aller au Canada pour cinquante francs ? » Et Jérôme, sous la table, ferma ses yeux jaunes en signe d’approbation.

L. Hémon.

Singulière page — un peu écourtée, négligée à la fin, c’est une improvisation de jeunesse — singulière, et même saisissante : elle éclaire, elle annonce toute une existence depuis les fugues juvéniles jusqu’à celle qui terminera tout.

Disparitions de l’homme : elles commencent, il a vingt-trois ans, elles l’éloignent pour toujours. En 1903, Louis Hémon disparaît dans Londres. Il s’emploie çà et là, gagne son pain ; mais sa grande affaire, c’est d’aller seul, de marcher à travers les foules, de regarder vivre les garçons et les filles, de se mêler aux débardeurs des docks, aux manœuvres de Stepney, à ce peuple irlandais qui s’est créé, dans l’immense ville, une ville qui est à lui seul, sordide et libre, aventureuse et violente, une république barbare régie par ses coutumes. De là, ces contes que nous avons réunis sous le titre : La Belle que voilà[1] ; de là, Collin-Maillard ; et de là ce Battling — Malone, pugiliste, qui prend aujourd’hui sa place à la tête de toute une littérature qu’il a devancée de quinze ans. — À Londres enfin, Louis Hérron écrit M. Ripois et sa Némésis, que nous publierons bientôt, et qui terminera son œuvre romanesque.

En 1911, nouveau départ : le Canada, où il disparaît en 1913 ; la ferme de Péribonka, ces douze mois où, domestique de ferme, il médite et écrit Marie-Chapdelaine ; qu’allait-il découvrir quand cette locomotive le happa, tandis qu’il marchait, sac au dos, suivant le rail en mise de route, vers les régions presque désertes des Grands Lacs et de l’Ontario ?

Rien n’est moins fondé que l’opinion qui fait de Louis Hémon l’homme d’un livre ; il était comme Dickens ou George Sandy l’homme d’un poème innombrable, et de ce poème nous avons plusieurs chants.

Daniel Halévy.


I


La grande salle du National Sporting Club, celle où se donnent les combats, qui est une ancienne salle de théâtre transformée, achevait de se vider. Les derniers spectateurs s’en allaient à la file et, pour regagner le vestibule et la porte de la rue, traversaient un côté de la salle à manger du Club. Dans cette dernière, autour de petites tables espacées ça et là sur les épais tapis, nombre de gentlemen et de noblemen s’étaient réunis, qui pour boire, qui pour souper plus copieusement, entre amis et membres, maintenant que les intrus amenés là par le seul spectacle des combats étaient partis.

Des garçons, silencieux, attentifs, impeccables de tenue et de manière comme savent seuls l’être les domestiques anglais de haut style — les aristocrates de la domesticité — glissaient d’un bout à l’autre de la pièce sans plus de mouvements apparents que les silhouettes qui défilent au fond d’un tir. Ils se penchaient au-dessus des tables, obséquieux avec parfois quelques mots à voix basse :

« Un Scotch and Soda, my lord ? Un Black and White ; très bien !

« Le claret ordinaire et une côtelette peu cuite ? Certainement ».

Les buveurs et soupeurs, tous gens de bonne compagnie, ne parlaient entre eux qu’à voix assourdie, de sorte que cette vaste salle, pourtant pleine de monde, laissait une impression de calme recueilli, presque de tristesse. Et cette impression n’eût pas été absolument fausse, car c’était de la mélancolie et un peu d’irritation, sinon une vraie tristesse, qui régnaient dans les cœurs de tous ces gentlemen assemblés.

Cette soirée pugilistique, la plus importante de l’année dans ce club qui restait le temple consacré du noble art britannique de la défense de soi-même, avait vu une triple victoire française. Réellement, ces Français exagéraient !

Même les plus jeunes des membres du National Sporting Club, en repassant leurs souvenirs, eussent fort bien pu se rappeler les débuts de ces mêmes Français dans la science du pugilat. Par Jupiter, qu’ils étaient donc comiques ! Ils s’étaient un beau jour lassés de se donner des coups de pied dans la figure et avaient résolu d’apprendre à se servir de leurs poings comme des hommes, de boxer, en un mot. L’Angleterre toute entière en avait ri. Un Français boxant ! C’était un paradoxe du dernier ridicule ; une plaisanterie en action ; un défi lancé à la raison et au bon sens ! Pourtant lorsque les premiers d’entre eux, amateurs ou professionnels, étaient venus représenter leur pays en des rencontres internationales, les membres du National Sporting Club avaient dissimulé leur gaieté, en vrais gentlemen courtois, et hospitaliers qu’ils étaient.

Le plus petit effort méritoire d’un boxeur français, la moindre preuve de science donnée par lui, le seul fait qu’il observait les règles essentielles du noble art et ne commettait pas d’énormité suffisait à lui attirer des applaudissements pleins de bienveillance.

Mais les indulgents spectateurs, après avoir courtoisement battu des mains, ne cherchaient plus, une fois entre eux, à cacher leur amusement. Ces Français ne doutaient de rien ! Ils jouaient leur rôle de façon fort plaisante, ma foi ! Ils avaient vite appris le cérémonial et l’étiquette du ring, même les attitudes et les gestes convenables. Mais de là à affronter des pugilistes anglais, même de troisième classe, avec la moindre chance de succès il y avait un abîme qui ne serait jamais franchi. Non, Monsieur ! La seule idée en était grotesque : ils n’avaient pas cela dans le sang, voyez-vous ; c’était là le glorieux privilège des Anglo-Saxons !

Tous les gentlemen qui soupaient ou buvaient autour des tables semées dans la salle à manger du club se rappelaient peut-être avec un rien de dépit qu’ils avaient tenu des propos semblables autrefois. Ils avaient tapé sur la table et déclaré que — Dieu me damne, Monsieur ! — ces Français ne feraient jamais entre les cordes du ring que des mines de pitres et de saltimbanques. Et quelques années à peine s’étaient écoulées depuis lors !

Le souvenir des trois défaites de la soirée, de deux de leurs champions couchés sur les planches aux pieds de cogneurs français, pesait sur eux comme une déchéance amère et à vrai dire incompréhensible.

À une table étaient assis quatre hommes aux corrects habits noirs, aux plastrons mieux qu’éblouissants : blancs ! Blancs de ce blanc sans égal, unique, que seuls certains blanchisseurs de Londres savent obtenir.

L’un de ces hommes, encore très jeune, grand et bien découplé, brun, avec un visage sain et tanné d’homme de plein air, était l’héritier d’une de ces fortunes qui, pour être moins prétentieuses et moins connues du public que les « piles » gigantesques des rois de l’industrie, n’en sont pas moins les plus larges et les plus solides. Son nom ? Les garçons du National Sporting Club l’appelaient à voix basse, avec déférence : « My Lord ! » et ils s’entendaient à donner à cette appellation toute la nuance de respect profond qu’elle doit comporter, car le National Sporting Club, comme chacun sait, compte un nombre respectable de lords parmi ses membres. Ses compagnons l’appelaient plus familièrement : « Westmount ! » ; d’où l’on peut conclure qu’il était connu du vulgaire sous son nom et titre de Lord Westmount.

Il avait l’air assuré, sans morgue, mais sûr de soi et content de la vie, d’un jeune aristocrate dont la digestion est parfaite, que la goutte n’a pas encore troublé, membre des clubs les plus cotés de Londres et du continent, possesseur d’un château en écosse, d’un autre dans le Buckinghamshire, d’une petite villa pittoresque dans la New Forest et, très exactement, de trois cent quatre-vingt-sept acres de terrains bâtis dans les quartiers les plus centraux de Londres, lui rapportant un revenu annuel de soixante-dix-sept mille six cent vingt-huit livres sterling, seize shillings et neuf pence.

À un curieux qui fut un jour assez sot pour lui demander le chiffre exact de sa fortune, il avait répondu de sa voix dédaigneuse, un peu traînante :

« Je ne suis pas sûr du nombre de livres ; mais je me rappelle fort distinctement les neuf pence. Je suis sûr des neuf pence, voyez-vous… po-si-ti-ve-ment… »

Il avait encore ce ton aristocratique qui faisait si forte impression sur les roturiers au moment où vous le trouvez en train de souper avec trois amis dans la salle à manger du National Sporting Club ; mais il s’y glissait cette fois un peu d’impatience et d’ennui.

« Par Jupiter ! disait-il en taquinant sa côtelette. — Cela ne peut pas durer ! Trois damnés Français viennent ici et balayent le plancher avec trois de nos meilleurs hommes ! Cela ne peut pas durer ! »

Il répétait cela d’un ton égal d’homme bien élevé ; mais on sentait pourtant percer dans ce ton l’irritation d’un potentat qui est habitué à ne pas dire souvent en vain qu’une chose « ne peut pas durer ».

Un de ses compagnons de table lui répondit : un gros homme au visage apoplectique, aux moustaches à pointes cirées comme on n’en voit plus guère qu’en Angleterre, mais que nombre d’Anglais s’imaginent en toute bonne foi être un trait essentiel et immanquable de tout visage français.

« Cela devait arriver, — dit-il d’une voix enrouée dont la tristesse était un peu comique. — C’était immanquable. Le vieux pays s’en va aux chiens, Monsieur ! Avec toutes leurs fariboles nouvelles, et leur socialisme, ils ont tout démoli ; et maintenant nos hommes se font battre par des Français… Par des Français ! C’est un comble… »

« Allons ! Allons ! Major — fit un de ses compagnons qui n’avait encore rien dit — il ne faut rien exagérer. Je ne suis pas plus socialiste que vous, mais je ne vois pas bien le rapport entre le pugilisme et la politique. Et d’autre part nous avons peut-être eu tort de faire si peu de cas de nos amis de l’autre côté du détroit. Nous voilà tout surpris de découvrir maintenant que ce sont des hommes comme nous, qui ont de bon sang rouge dans les veines, des muscles et une dose décente de courage ! Il ne nous reste qu’à modifier nos opinions et recommencer. Ne vous désolez pas, Major : nous les battrons la prochaine fois. »

Le Major se contenta de secouer la tête avec des grognements confus. Vingt ans de service dans l’armée des Indes lui avaient façonné une digestion capricieuse, un caractère singulièrement irascible, et un ensemble de vues sur les générations nouvelles et l’ultime destinée du Royaume-Uni qui procurait à ses amis bien des moments de gaieté.

Son attention fut d’ailleurs attirée à ce moment par une catastrophe plus grave.

« Hé ! Hé ! Hé ! — fit-il tout à coup avec des gestes violents. — Ma sauce ! Ce n’est pas ma sauce… »

Devant cette mimique furieuse et les mugissements étouffés qui l’accompagnaient, le garçon qui le servait reconnut soudain avec horreur qu’il avait mis auprès de l’assiette du Major une bouteille de Worcester sauce ordinaire au lieu du « ketchup » spécial dont il avait rapporté la recette du Bengale, et qu’il promenait partout avec lui. En quelques secondes cette tragique erreur fut réparée, non sans que la figure du Major eût acquis une teinte violacée, des plus terrifiantes à contempler. Sa colère tombée, le souffle lui revenant peu à peu, il reprit la discussion.

« Je vous dis que ce sont les socialistes moi, Monsieur ! La ruine de notre vieille aristocratie, de nos traditions, de tout, c’est leur ouvrage, n’est-ce pas ? Eh bien, la tradition, Monsieur, c’est tout. Dès que nous cessons de maintenir les traditions, les capitaux vont à l’étranger et nos boxeurs sont battus, cela va de soi ! Si nous nous mettons à admettre que ces polissons de Français peuvent nous battre, naturellement qu’ils nous battront ! C’est clair ! »

Il vida son verre et noya le steak placé sur son assiette dans une petite mer de « ketchup ». Entre chacune des bouchées de viande presque crue qu’il avalait vinrent quelques lamentations enrouées :

«…s’en va aux chiens, Monsieur !… Les socialistes… Et les végétariens ! »

Aux tables voisines la conversation semblait se borner à des questions plus étroites de technique. Sir Wilfrid Harum, K. C., une des gloires du barreau anglais et un fervent du pugilat, expliquait au banquier Rubinstein, avec des gestes secs et nets comme des arguments :

«… Ils ont le punch ; voyez-vous. C’est pour cela qu’ils gagnent. Ils ont le punch : l’utilisation correcte des muscles frappeurs, et la détente. Le punch : tout est là. »

Le banquier Rubinstein hochait la tête sans rien dire en promenant les yeux autour de lui. Membre du National Sporting Club, parce que cela le mettait en contact avec des gens distingués et lui donnait une réputation de sportman, il ne s’intéressait guère à la boxe et n’y comprenait rien. Mais il savait écouter à merveille, en agitant dans son crâne aux curieux reliefs les combinaisons financières du lendemain, et gardant constamment l’œil ouvert pour ne pas manquer quelque introduction avantageuse, la présentation au gendre désiré, quelque baronet décavé que les yeux liquides de Leah, sa fille, et la chanson de ses écus à lui, pourraient tenter.

Plus loin un jeune homme pâle disait d’une voix flûtée :

« Harrison ne s’était pas entraîné comme il l’aurait dû. C’était facile à voir : il était gras comme une poularde de Surrey. »

À la table voisine Lord Fairview s’était figé tout à coup au milieu d’un geste, son verre à la main, et répondait à quelque observation d’un compagnon de table :

« Harrison ? il était surentraîné ! »

Partout l’on cherchait et l’on trouvait des excuses aux trois défaites britanniques de la soirée ; partout aussi régnait la même irritation qui chez tous ces hommes de sport brûlait de se traduire en actes. Une humiliation pesait sur la salle, sans découragement pourtant, plutôt le sentiment d’une injustice à réparer, d’une suprématie incontestable accordée une fois pour toutes par la divinité, qu’il fallait prouver et pieusement affermir. Car chez tous survivait l’instinct profond que les triomphateurs de ce soir-là appartenaient pourtant à une race inférieure, et que leur succès n’était qu’un accident fâcheux du sort, qui ne devait pas avoir de lendemain.

Maintenant des soupeurs s’étaient levés et plusieurs d’entre eux se groupaient autour de la table de Lord Westmount et de ses trois amis. La conversation devenait générale : dix voix diverses, se mêlaient.

« C’est la fin de tout ! — grognait le Major, plus apoplectique encore que tout à l’heure. — Les jeunes gens d’aujourd’hui sont élevés comme des femmelettes ! »

Un de ses compagnons de table, Sladen, un des dirigeants du Club, proposait des remèdes :

« Multiplier les compétitions des débutants ; chercher des talents nouveaux ; moderniser nos méthodes d’entraînement… »

« Et revenir au bon vieux style anglais — souffla le Major — au lieu de toutes ces fariboles américaines ».

Lord Westmount, qui semblait pensif, répéta encore une fois :

« Cela ne peut pas durer ! »

« Que voulez-vous ? reprit Sladen. — Par sa nature même un club comme le nôtre est forcé de borner son action. Il faudrait d’autres encouragements désintéressés, de l’aide… »

« En tout cas que ce soit de l’initiative privée ! mugit le Major. — Pas d’intervention de l’État ; pas de socialisme ! »

On ne songea même pas à sourire. Une idée semblait germer à la fois dans tous les cerveaux ; une sorte de magnétisme attirait vers ce coin de la salle les autres membres présents. Bientôt un groupe compact fut assemblé là, et l’état d’esprit général devint cette âme collective des foules, qui produit également la colère et l’enthousiasme.

Lord Westmount se dressa tout à coup.

« Gentlemen ! » fit-il d’une voix forte.

Un silence s’appesantit aussitôt, que rompit seulement la détonation d’une bouteille de soda débouchée, puis le « gluck… gluck… » du liquide tombant dans deux doigts de vieux whisky d’Écosse.

… Gentlemen ! Ce soir trois de nos meilleurs hommes ont été battus par trois Français, et ce ne sont là que de nouvelles défaites s’ajoutant à une liste déjà trop longue. Cela peut-il durer ? »

Des exclamations s’entrecroisèrent :

« Non ! Non ! Écoutez… Damnés Français !… Bien sûr que non ! »

Sir David Harum, K. C., s’écria d’une voix nette et tranchante comme une lame :

« Ceia ne peut pas, et ne doit pas, durer. »

Le banquier Rubinstein hocha la tête et répéta cinq ou six fois de suite :

« Écoutez !… Écoutez !… Écoutez ! »

« Nos hommes sont les meilleurs du monde — reprit Lord Westmount. — Mais il nous faut faire en ce moment un effort spécial pour recruter de nouveaux champions qui remplaceront les anciens et les continueront. »

« Trop tard ! — soupira le Major. — Le vieux pays s’en va au diable. Ces socialistes… »

« Pour triompher de nouveau et rétablir notre suprématie menacée dans ce sport qui est et doit rester l’apanage de la race anglaise, nous ferons appel au patriotisme de la nation. Mais cela ne suffit pas : il faut y ajouter une aide active, efficace, payer de nos personnes et de notre argent. L’enthousiasme est bien ; mais que peut l’enthousiasme sans argent ? »

« Rien ! — fit doucement le banquier Rubinstein, comme s’il se parlait à lui-même. — Absolument rien ! »

« Unissons-nous — continuait le jeune lord — pour former un organisme qui favorisera l’éclosion du talent pugilistique, découvrira les futurs champions, veillera sur eux, leur fournira sans compter tout ce qui peut les aider à la victoire, et les enverra finalement dans le ring pour faire de nouveau triompher partout les garçons de la race bull-dogs…

… Nous sommes tous des sportsmen ici. Que tous ceux d’entre nous qui ont à cœur le bon vieux sport du pugilat et la suprématie de la vieille Angleterre en donnent une preuve pratique. Organisons la revanche et la victoire. Il faut un nom à notre union ; un plan bien arrêté ; une tactique ; mais avant tout il faut de l’argent. Gentlemen, mettons la main à la poche pour l’honneur du vieux pays ! »

Pas un mot ne répondit à ces paroles ; mais d’un même geste vingt mains plongèrent dans vingt poches et en sortirent vingt carnets de chèques. Une voix, brève et tranquille, demanda seulement :

« Combien ? »

« Je proposerais un premier apport de cent guinées chaque pour les premiers frais — dit Lord Westmount. — Ensuite nous aviserons. »

L’on n’entendit plus que les plumes qui couraient sur le papier. La Banque d’Angleterre, et la Westminster Bank, et la Banque Royale d’Écosse, et la London et Counties Bank, reçurent vingt ordres d’avoir à payer au porteur la somme de cent guinées. Puis vingt paraphes égratignèrent le papier, vingt chèques tombèrent sur la table et vingt voix flegmatiques dirent presque ensemble :

« Voilà ! »

Le « British Champion Research Syndicate » était fondé.


II


Le Wonderland de Whitechapel Road… Le quartier, la salle, le public, le spectacle offert, résument d’une façon aussi complète et aussi saisissante la boxe populaire que la salle et le public du National Sporting Club résument la boxe aristocratique.

Sous la clarté aveuglante des lampes à arc, les milliers de figures tournées vers le ring ont la même expression d’attention haletante, les mêmes contractions involontaires des mâchoires toutes les fois qu’un coup qui semble décisif est frappé, les mêmes mouvements des lèvres qui articulent inconsciemment, sans bruit, des imprécations ou des souhaits. Des casquettes crasseuses tirées bas sur le front coiffent presque toutes les têtes ; tous les cous sont ornés de foulards décolorés qui servent à la fois de cravate et de linge ; çà et là seulement un faux-col se remarque et fait sensation, bien que sa teinte soit un gris foncé sur laquelle ressortent des empreintes plus noires, que des doigts sales y ont laissées.

Toutes ces faces semblent au premier coup d’œil pareilles ; ce n’est qu’en les regardant plus attentivement qu’on remarque les contours hâves ou distendus, la pâleur moite des uns et la teinte vineuse, presque violacée, des autres, le menton lisse des très jeunes gens et les mâchoires des hommes faits où une barbe de cinq jours se hérisse, en attendant le coup de rasoir hebdomadaire. Et voici que si l’on étudie les types avec plus d’acuité on finit par reconnaître que la première impression était la vraie, que tous ces visages alignés en rangées ont un air de parenté étroite, non seulement un aspect commun de race, mais une unité de caractère et d’expression.

Le type qui domine est le type sanguin, massif, un peu bestial, des Anglais d’autrefois tels que les représentent les estampes d’il y a cent ans. Des cous épais, crevant de sang ; des mâchoires de dogues ; les méplats accentués où la sueur luit sous la lumière crue des lampes électriques ; les yeux enfoncés, ternes, injectés de sang, et surtout un caractère général de simplicité brutale, de force rudimentaire, bon-enfant pourtant, mais toujours prête à la poussée de colère qui, en vraie colère britannique, est muette et se traduit par d’immédiates violences. Dans d’autres couches sociales le type s’est modifié, affiné ; mais le type des bas-fonds s’est conservé intact, depuis l’époque que décrivent les gravures coloriées du John Bull du temps de Napoléon, cet individu massif, stupide, brutal, mais courageux et sublimement obstiné, qui a fait la force d’Albion.

Au milieu de cette foule, au centre de toutes ces rangées parallèles de figures qu’une même impression un peu féroce anime, le ring s’élève, et dans ce ring il y a deux garçons aux pectoraux meurtris, aux visages ensanglantés, qui se martèlent furieusement l’un l’autre, avec des « Han » de bûcheron et de grands coups qui sonnent mat sur la chair des épaules et sur les os du thorax. Le public de Whitechapel fait fi de la science pugilistique et de l’adresse ; ce qu’il veut voir, c’est le simulacre réaliste de la rixe, l’ardeur au combat de deux hommes aux fortes charpentes qui voient rouge et échangent de sauvages horions, tombent, se relèvent, retombent et se relèvent encore avec un farouche et magnifique entêtement, tant qu’un vestige de force leur reste.

Sur une estrade séparée du reste de la salle, dont l’abord est défendu par des gardiens aux mines patibulaires, un petit nombre de gentlemen élégamment habillés, certains même en habit, suit aussi des yeux les combats. Quelques-uns sont venus là par curiosité de dilettantes du sport, pour s’encanailler un soir ; d’autres ont été attirés par le seul intérêt du programme, qui est invariablement copieux et souvent comporte quelque morceau de choix. Parmi ces derniers se trouvait Lord Westmount, accompagné de son ami le Major. Ils suivaient des yeux avec attention le combat qui se livrait, faisant parfois une moue méprisante de connaisseurs en présence de maladresses trop grandes.

Enfin Jim de Baxter (de Southwark) parvint à acculer Bill Jordan (de Stepney) contre les cordes du ring, et là lui plaça une série de si durs crochets à l’estomac que l’espoir de Stepney se laissa tomber à genoux, littéralement asphyxié par ce que les hommes du métier dénomment le « solar plexus punch ».

À peine la voix du referee eut-elle compté la dixième seconde que les vociférations des spectateurs s’arrêtèrent, se muèrent en un murmure de conversations et de critiques, murmure au milieu duquel s’éleva aussitôt la voix glapissante des boys qui vendent dans la salle les rafraîchissements favoris des habitués.

«… Apples !… Apples !… Nice Apples !.. Jellied Eels !… Banbury Cakes !… »

Les consommateurs faisaient leur choix entre les pommes, les gâteaux gluants de sucre, et les soucoupes où des morceaux d’anguille nageaient dans une gelée tremblotante. Avec ces dernières on leur donnait un trognon de pain, et ils mâchaient à grand bruit les tronçons d’anguille, crachant les arêtes au loin et léchant la gelée restée dans les soucoupes. Puis les pipes se bourraient de tabac en carrotte haché sur des paumes calleuses, et l’atmosphère déjà opaque de la salle s’obscurcissait encore un peu, formant un voile où les figures devenaient de simples taches blafardes ou violacées.

«…Apples !… Oranges !… Banbury !… »

Lord Westmount promenait ses regards sur toute cette plèbe crasseuse avec un sourire de mépris amusé. Son habit de coupe impeccable, son plastron dont le blanc éblouissant surprenait auprès de cette foule sordide, sa mine et ses manières d’aristocrate de race : tout cela le désignait naturellement à l’attention du public. Mais les regards que les hommes du bas peuple jetaient au lord étaient pleins du respect le plus profond, car plus bas l’on descend à travers les couches sociales du peuple anglais, et plus fort, plus aveugle, devient le respect des différences de caste, la soumission presque satisfaite à la supériorité reconnue des nobles et des riches qui les fréquentent, élite que la plèbe considère encore comme une race à part, différente du commun des hommes de peine.

Le Major, qui consultait le programme, grogna tout à coup :

« Enfin ! C’est le tour de notre homme. »

Au brouhaha de curiosité et d’attente qui s’éleva à ce moment tant dans la foule de la salle que parmi les gentlemen de l’estrade, il était facile de deviner que le combat qui se préparait était le clou de la soirée, la grande rencontre que des affiches distribuées à profusion dans tout l’Est de Londres avaient annoncée avec force adjectifs mirobolants.

« Grand Contest Extra Spécial — En Quinze Rounds de trois minutes — Servant de Demi-Finale du Championnat d’Angleterre — entre le Futur Champion Poids Plume Joe Mitchell, de Stratford — et le héros de cent combats Bill White, de Manchester.

Tous les matches de boxe de Wonderland sont, sans exception, « de grands matches extra spéciaux », et la bourse est toujours indiquée sur les affiches et le programme comme une somme colossale, dont la vue fait ouvrir des yeux ronds aux amateurs naïfs. Seuls, les gens qui connaissent les coulisses de la boxe dans l’East End sourient et savent ce qu’il faut en croire.

Pourtant le combat dont il s’agissait ce soir-là avait réellement éveillé quelque intérêt dans le Landerneau du pugilat, et la présence de Lord Westmount et du Major en était une preuve. Joe Mitchell était un tout jeune garçon qui venait de remporter une série de victoires dans le Nord de l’Angleterre, où il résidait, et les critiques sportifs s’étaient pris d’un si vif enthousiasme pour lui qu’ils l’acclamaient déjà comme le digne successeur du grand Driscoll, l’homme qui devait conserver à la vieille Angleterre au moins un des championnats du monde qui s’en étaient allés l’un après l’autre vers l’Amérique ou la France.

Lord Westmount et son ami n’étaient pas venus dans l’East End en simples particuliers : ils représentaient là toute l’opulente majesté du « British Champion Research Syndicate », et d’autres membres du Syndicat assistaient le même soir à d’autres rencontres pugilistiques dans divers coins de Londres, tous à l’affût de combattants d’avenir susceptibles de relever le prestige un peu terni de Britannia. Les journaux sportifs, le Sporting Life en tête, avaient parlé à mots couverts et de façon assez mystérieuse de la formation et de l’existence de ce Syndicat, qui comptait parmi ses membres les porteurs de quelques-uns des plus grands noms du Royaume-Uni, et entrait dans la vie doté d’une fortune. Aussi le public du Wonderland, jusqu’à qui ces rumeurs étaient parvenues, jetait-il sur les deux aristocrates assis au premier rang de l’estrade des regards empreints d’une vénération presque superstitieuse.

Des murmures couraient dans la salle ; on se citait à l’oreille des noms, des chiffres fabuleux :

« Rien que des lords, ou presque… Ils ont des millions derrière eux, et le premier de nos garçons qui bat les Américains et les Français proprement, eh bien, il sera riche pour la vie !…

« C’est-il vrai, ce qu’on dit, que le premier qui ramènera au vieux pays un championnat du monde sera fait baronet ? »

Des sceptiques s’esclaffaient ; mais d’autres continuaient à hocher leurs têtes massives, bourrées d’enfantine crédulité, et répétaient doucement :

« On dit çà !… On dit çà ! »

Des soigneurs, vieux pugilistes retirés dont les torses épais semblaient vouloir crever leurs sweaters blancs, étaient montés sur le ring et s’efforçaient de renouveler et de purifier l’air en agitant des serviettes. Le propriétaire de la salle, le légendaire Jack Woolf, tenant comme toujours son petit chien sous le bras, franchit à son tour les cordes du ring et demanda à tous les spectateurs d’éteindre leurs pipes et leurs cigares et de maintenir pendant la durée du combat l’ordre et le silence le plus parfaits.

« Il y a ici des gentlemen — fit-il d’un air important et mystérieux — qui sont venus du West End remplir dans Whitechapel une mission, une vraie mission qui intéresse tous les sportsmen britanniques, de quelque rang qu’ils soient. Hommes de Whitechapel, montrez-leur votre respect de l’ordre et votre amour du sport, et souhaitons tous, lords et roturiers, que cette soirée nous révèle un champion ! »

Une clameur d’enthousiasme s’éleva ; tous les regards se tournèrent vers Lord Westmount et son compagnon, qui restaient impassibles, et de nouveau des murmures circulèrent, qui cette fois ne trouvèrent pas de contradicteurs.

« Des millions et des millions, je vous dis !… Les mangeurs de grenouilles n’ont qu’à bien se tenir… Si le petit Mitchel travaille bien ce soir, ils vont le prendre en main et en faire un champion ; et après cela ils en feront un vrai gentleman et riche pour la vie !… »

Débardeurs des docks, ouvriers de Stepney et de Shoreditch, pauvres gueux qui avaient dîné d’un verre d’ale et d’un cervelas pendant trois jours pour économiser le prix d’une place au Wonderland, regardaient les représentants du tout-puissant syndicat avec une sorte de reconnaissance humble, et se félicitaient dans leurs cœurs qu’il y eût au monde des gens si riches, et qu’ils voulussent bien faire un usage si noble de leur argent.

Mais soudain les combattants entrèrent dans le ring, et quelques instants plus tard ils étaient aux prises.

Le favori du public était naturellement ce Joe Mitchell, enfant de l’East End puisqu’il y était né, et bien que la plupart de ses victoires eussent été remportées dans le Lancashire. Aussi tous les regards se fixaient-ils sur lui. Svelte, blond, avec un visage de fille, il semblait peu fait pour le dur métier des coups, et tous ses partisans ne pouvaient s’empêcher de le comparer avec une nuance de crainte à son adversaire Bill White, un vétéran du pugilat bien qu’à peine âgé de vingt-cinq ans, massif, solide, dont la figure ne semblait être qu’un masque façonné pour recevoir les coups sans en souffrir, tant l’ossature était épaisse, le nez aplati, les yeux petits et rusés profondément enfoncés entre les proéminences du front et des pommettes. Une oreille en « chou-fleur », vestiges des horions qui défigurent, le rendait plus hideux encore. Il combattait les mains basses, la tête en avant comme un taureau, offrant à toutes les attaques son masque où il ne restait plus rien de vulnérable. Les regards des spectateurs se posaient une seconde sur lui, et ensuite sur son adversaire svelte et joli, avec une sorte de pitié.

Mais les habitués du Wonderland sont tous des connaisseurs, et quelques feintes esquissées, quelques entrechats des deux hommes qui se guettaient, les premiers coups qui portèrent, suffirent à leur faire une opinion. Ils suivirent des yeux le corps mince et musclé qui semblait se mouvoir au rythme d’une mesure mystérieuse, toujours harmonieusement, sans aucune faute d’équilibre ni aucun geste inutile ou exagéré, et chacun d’eux se dit doucement à lui-même : « Il est vite ! » Puis, un peu plus tard : « Il a le punch ! » ; et enfin, après deux minutes de combat : « C’est un damné bon garçon ; il fera l’affaire ! »

Le gong qui annonça la fin de la reprise donna le signal d’un tumulte soudain. On commentait la tactique du nouveau champion ; l’on ne tarissait pas d’éloges sur son style, la rapidité de ses attaques, sa défense impénétrable, son agilité de ballerine dans les esquives. Une fois toutes les formules d’éloges épuisées, les spectateurs se répétaient l’un à l’autre cinq et six fois de suite, avec des hochements de tête sans fin et une expression de bœufs qui ruminent :

« C’est un damné bon garçon !… Un damné bon garçon ! »

Lord Westmount et le Major avaient perdu leur expression d’aristocratique indifférence et se penchaient en avant, fixant sur le jeune garçon qui maintenant se reposait dans un coin du ring, des yeux d’experts qui soupèsent et évaluent. Bien bâti : un peu frêle peut-être, mais il épaissirait avec l’âge ; la science innée, la vitesse, et, malgré son apparence svelte, un développement des muscles dorsaux qui lui faisaient un torse en triangle, apanage des durs cogneurs.

« Pas mauvais, hein, Major ? — dit Lord Westmount à voix basse. — Qu’en pensez-vous ? »

Le Major grogna sans répondre.

Dès le début du deuxième round Joe Mitchell, d’un furieux swing du droit fendit l’arcade sourcilière de son adversaire, et un mince filet de sang coula le long du masque écrasé, tandis qu’une enflure apparaissait qui devait boucher l’œil peu à peu.

Alors le svelte athlète au visage de fille, se rendant compte de son avantage et prompt à en tirer parti, prit pour cible cette enflure sanglante et s’acharna à la marteler des deux poings. Semblable à un piston par sa régularité et sa vitesse, son bras gauche envoya vingt fois de suite le dur gant de quatre onces qui cuirassait ses phalanges meurtrir et remeurtrir cette boursouflure du front et de la pommette. Toujours en mouvement, agile comme une guêpe, esquivant avec une facilité dérisoire toutes les attaques de l’adversaire à moitié aveuglé, il s’appliqua en bon ouvrier à parachever son travail, et sous ses coups inlassables, précis, Bill White sembla le taureau lent, maladroit, qu’un banderille agace et torture.

Quand le second round prit fin la plèbe hurla d’enthousiasme, acclamant les meurtrissures et le sang, qui prouvent la loyauté du combat et la rude virilité des hommes aux prises. Les gentlemen de l’estrade restaient corrects et presque muets ; mais ils se penchaient en avant, la bouche entr’ouverte, et malgré eux leurs yeux commençaient à flamber aussi.

Le Major grogna :

« Ce garçon a été éduqué comme il faut… il sait faire mal ! »

Lord Westmount hocha la tête sans détourner les yeux du ring, en juge qui craint de se prononcer trop tôt.

Pendant trois reprises encore, trois reprises de trois minutes qui tinrent la foule haletante, fascinée, les yeux rivés sur les deux corps presque nus qui dansaient sous la lumière crue des lampes à arc, Joe Mitchell continua la tâche commencée. Toujours frais et agile comme aux premières secondes, presque souriant, joli, sans que son visage se départit un instant de son expression candide et pure, il fit de l’œil gauche de son adversaire une chose sans nom, ensevelie sous des replis de chair tuméfiée, une simple fente désormais incapable de s’ouvrir, un contour hideux d’où le sang ne coulait même plus, sur lequel les coups continuaient à pleuvoir, méthodiques.

Ensuite il combattit de plus près, sans toutefois se départir de sa prudence, frappa du poing droit à la mâchoire, une fois, deux fois, trois fois… de toutes ses forces ; puis voyant que Bill White se contentait de secouer la tête avec un grognement chaque fois et restait sur ses pieds, il reprit de la distance et, toujours avec des gestes précis et harmonieux et des entrechats de ballerine, il commença à boucher l’autre œil.

Pendant les repos d’une minute qui séparaient les reprises, le brouhaha des commentaires enfiévrés faisait un tumulte qui couvrait presque les voix suraiguës des boys qui promenaient toujours dans la salle leurs pommes, leurs trognons de pain et les tasses pleines de gelée et de morceaux d’anguilles. Les verres d’ale et les bouteilles de ginger-beer circulaient ; les débardeurs des docks et les manœuvres des brasseries de Stepney tiraient de leur poche de larges flacons pleins de leur mélange favori et buvaient à tête renversée, la bouche collée au goulot, avec des claquements de lèvres humides ; puis ils soupiraient bruyamment, un filet de bière et de bave mêlées leur coulant, le long du menton, et passaient le flacon aux camarades qui à leur tour collaient avidement les lèvres au goulot. La défense de fumer était déjà oubliée, et l’atmosphère redevenait opaque et embrumée de fumée âcre.

Et toujours, dans le ring, par reprises de trois minutes, le petit Joe Mitchell continuait à charcuter son homme en artiste, sans recevoir lui-même un seul coup. Tout à l’heure Bill White semblait un taureau maladroit qu’on houspille ; maintenant il ne ressemblait plus qu’à une bête d’abattoir, en partie estropiée, qui attend le dernier coup. Mais toujours l’endurance de sa charpente massive et de sa chair presque insensible à la douleur, et son entêtement de bête de combat, le maintenaient debout.

À la fin de la neuvième reprise il était presque complètement aveugle des deux yeux. La pommette et l’arcade sourcilière droites, enflées à leur tour sous les coups incessants, ne formaient plus qu’une masse unique, tuméfiée, crevant de sang noirâtre. Il ne pouvait plus que lancer au hasard des coups furieux, trébucher, se guider de la main le long des cordes et, percevant confusément devant lui la tache claire d’un torse, foncer rageusement dans cette direction, pour ne jamais frapper que le vide. Mais quand un de ses soigneurs lui offrit de jeter dans le ring la serviette qui est le signal de la défaite acceptée et de l’abandon, il cracha une gorgée de sang et se répandit en imprécations féroces.

Après la onzième reprise un de ses seconds demanda un couteau, lui fit une incision à la pommette et, collant ses deux lèvres à la plaie, aspira de toute la force de ses poumons, suçant ainsi pour le cracher ensuite le flot de sang meurtri, à moitié décomposé, qui enflait ses chairs et l’aveuglait. C’est là un des remèdes traditionnels de la chirurgie du ring, et l’opération ne surprit personne. On se demanda :

« Croyez-vous qu’il puisse tenir jusqu’à la fin… Il est encore solide sur ses jambes…

Or, quand le gong sonna le commencement de la douzième reprise, Bill White voyait d’un œil, et sa charge initiale fut celle d’un dogue fou de colère qu’on déchaîne et qu’on démusèle. Pris par surprise, son adversaire fut bousculé jusque dans les cordes du ring, et, avant qu’il ait pu reprendre son équilibre et sa garde, quatre coups terribles venaient lui marteler l’estomac et faire plier ses côtes. Il s’échappa pourtant ; mais les spectateurs placés près du ring virent que ses yeux chaviraient un instant et deux taches livides, presque verdâtres, apparaissaient et s’étendaient des ailes du nez aux commissures des lèvres.

En une seconde le vétéran était sur lui de nouveau, frappant des deux mains un peu à l’aveuglette mais avec assez de précision pour que la plupart de ses coups atteignissent les flancs ou l’estomac. Tout à coup Joe Mitchell chancela, laissa retomber les poings le long des cuisses, et se laissa aller sur les genoux.

Une grande clameur était montée de la salle ; la moitié des spectateurs s’étaient instinctivement levés pour mieux voir, mais des cris féroces et des imprécations venant des bancs du fond les firent rasseoir. Puis le tumulte mourut soudain et dans un silence de mort on entendit la voix du chronométreur compter les secondes.

« Four… five… six… seven… »

Joe Mitchell était debout. Son adversaire, qui attendait à cinq pieds de là, penché en avant, ramassé pour une nouvelle attaque immédiate dès que ses genoux ne toucheraient plus terre, fonça en catapulte et ne trouva que le vide devant lui. D’un saut de côté le favori avait esquivé l’attaque, regagné le centre du ring, et voici qu’aussitôt il reprenait sa tactique primitive, fuyant les corps à corps, se contentant de coups légers du poing gauche qui cherchaient à maintenir à distance l’adversaire. Mais bien que toujours rapide et agile d’apparence, ses coups manquaient de détente, et tous ses mouvements donnaient l’impression d’un ressort presque à bout de course et qui va s’affaiblissant.

Bill White était comme un bull-terrier que le combat et la victoire possible saoulent et qui s’acharne avec une férocité simple. Collé à son homme, il le suivait d’un bout à l’autre du ring comme une mauvaise ombre et frappait sans répit des deux mains. L’idée du triomphe proche l’aveuglait plus encore que l’enflure de ses tempes et de ses pommettes, et quelques-uns de ses coups, mal dirigés, portèrent au-dessous de la ceinture, atteignant l’aine.

Alors le tumulte qui s’était élevé de nouveau et ne cessait plus devint une sorte de hurlement continu, une imprécation jetée à la fois par mille bouches.

« Foul !… criaient-elles… Foul !… Il a frappé au-dessous de la ceinture… L’arbitre, arrêtez le combat !… »

L’arbitre se contenta de crier aux boxeurs un avertissement qui se perdit dans le vacarme, et la foule maintenant enragée, voyant son favori faiblir de seconde en seconde et plier sous les coups qui lui enfonçaient les côtes, devint une clameur vivante, une effroyable colère déchaînée. Des hommes se levaient de leurs chaises, apoplectiques, les veines du front saillant comme des câbles, et mugissaient des injures et des blasphèmes, secouant les poings, prêts à se ruer. Le vétéran défiguré qui était en train d’abattre leur nouvelle idole, de punir de coups vicieux l’adolescent blond au visage de fille, fut un objet de haines meurtrières, réunit contre lui tout ce qu’il y avait là de violence latente.

Après avoir épuisé toutes les injures et tous les qualificatifs obscènes de leur vocabulaire, les spectateurs ivres de rage crachaient en écumant la suprême insulte :

« Bâtard ! Damné bâtard ! »

Et comme un refrain revenait la protestation exaspérée :

« Foul !… Il a frappé au-dessous de la ceinture… Foul ! »

Autour des cordes du ring il y eut de courtes et violentes bousculades ; des furieux qui tentaient d’intervenir s’écroulèrent sous les poings massifs des soigneurs et des satellites.

Sous la lumière aveuglante des lampes électriques, au milieu du tumulte à son paroxysme, sous les cris incessants de : « Foul ! » et de : « Bâtard !… Damné bâtard ! », Bill White, oublieux de tout cela, tout entier à son ouvrage, acheva l’adolescent blond qui titubait. Trois fois il l’envoya rouler à terre ; la troisième fois sa tête sonna contre les planches du ring et il resta couché, les bras en croix, svelte et blond, pareil à un éphèbe que la fatigue a surpris et terrassé au milieu d’une tâche trop dure.

Pendant quelques instants le tumulte redoubla de violence, remplissant la salle d’un tintamarre tel qu’aucun cri ne s’y distinguait plus ; puis en peu de secondes et comme par enchantement, il tomba. Tous les yeux étaient tournés vers le ring ; l’on avait vu Bill White, après un regard jeté sur son adversaire vaincu, relever la tête et regarder autour de lui avec un sourire de bonheur simple ; et quand la lumière crue tomba sur son visage elle éclaira un masque si hideux, si épouvantablement défiguré par le combat, si semé de boursouflures noirâtres et de plaques de chair à vif, que toute la fureur montée vers lui tomba soudain.

Il y eut un silence ; puis des voix dirent doucement :

« Tout de même ! C’est un garçon qui a du courage… »

La banqueroute inattendue du jeune champion, la défaite de leur favori devinrent quelque chose de juste, un verdict selon leur cœur, en regard de l’entêtement héroïque et brutal qui avait apporté la victoire à Bill White le défiguré.

On répéta : « Il a bien mérité de gagner, voyez-vous, parce qu’il s’est bien obstiné. »

Cet éloge de la suprême vertu britannique sortait des bouches qui tout à l’heure hurlaient des menaces et des injures forcenées. Bill White, que ses soigneurs entraînaient vers son coin du ring avec des cris de triomphe, souriait toujours d’un sourire enfantin, hideux et magnifique, de sa bouche aux lèvres écrasées d’où coulait un mince filet de sang.


Lord Westmount et le Major se trouvèrent sur le trottoir de Whitechapel Road. Il restait encore un combat à livrer et le gros du public, qui tenait à ne rien perdre du spectacle, n’était pas encore sorti. Leur auto les attendait ; ils donnèrent au chauffeur l’adresse d’un de leurs clubs.

En se laissant tomber sur les coussins, le Major dit d’un ton de mépris profond :

« Des femmelettes, je vous le dis ! On ne fait plus que des femmelettes aujourd’hui ! Vous avez vu ce garçon qui ressemblait à un boxeur et qui est tombé en pâmoison dès qu’il lui est arrivé une pichenette ou deux dans le panier à pain. Ah ! Que diraient de tout cela les grands ancêtres : Tom Cribb et Jem Belcher, et les autres ? »

Mélancoliques, ils regardaient tous les deux les maisons de Whitechapel Road défiler des deux côtés de leur voiture. Ce n’était pas le petit Joe Mitchell qui rosserait les mangeurs de grenouilles ni les mâcheurs de chewing-gum. Il ne savait pas encaisser : vice rédhibitoire ! En songeant à tout l’argent du Syndicat, qui restait encore inutilisé, et à la décadence pugilistique des hommes de leur race, une tristesse rageuse les accablait. Et de l’autre côté du détroit les champions poussaient en France comme des champignons, jeunes, ardents, déjà pleins de mépris pour les cogneurs d’Albion.

Un rassemblement sur la chaussée, autour d’une grappe humaine qui oscillait, fit ralentir et arrêter l’auto. Curieux, ils se penchèrent hors de la portière pour voir.

Deux policemen, hauts de six pieds, tenaient un homme entre eux, lui tordaient les bras et le poussaient de toutes leurs forces pour le faire avancer, et lui s’arcboutait et résistait avec des coups de reins qui secouaient les deux colosses de la tête aux pieds. Autour d’eux la populace de Whitechapel se bousculait, insultant et maudissant à mi-voix les policiers, mais craignant d’intervenir, car les ruffians de Londres n’ont presque jamais d’armes : dans une rixe ils ne se servent guère que de leurs poings ou de la boucle de leurs ceintures, et à ce jeu-là il faut être de première force pour oser résister aux géants de la Police métropolitaine, qui connaissent comme personne et utilisent sans vergogne les coups mauvais et les prises qui disloquent les membres.

D’ailleurs les coups de sifflet d’appel avaient déjà retenti, et au moment où l’auto de Lord Westmount et du Major s’arrêtait près du groupe, un troisième policeman à carrure formidable arrivait en courant, trouant la foule à coups de poing sans se soucier des cris et des plaintes.

« Tiens ! — fit le jeune lord — Johnson, l’amateur ! »

On sait que la police de Londres a de tout temps fourni au monde du sport nombre d’athlètes poids lourds de marque, et le troisième policeman n’était autre en effet que « Seize-stone Johnson », second des championnats amateurs de cette année.

Un de ses collègues, le voyant arriver, voulut lui céder la place ; mais il desserra son étreinte une seconde trop tôt, et l’homme qu’il tenait en profita. D’un geste brusque il se dégagea de ce côté ; libre d’un bras, il virevolta sur le talon avec une torsion rapide des reins, lançant son poing en demi-cercle si vite et si juste que le policeman qui le tenait encore, atteint à la mâchoire, tituba et le laissa s’échapper. Déjà les deux autres se jetaient ensemble sur lui ; mais ce qui se passa alors laissa les spectateurs stupéfaits, intrigués comme par un escamotage.

Une volte ; deux gestes ; sans plus, accompagnés d’un déplacement rapide des pieds. Deux gestes courts, faciles d’apparence comme les mouvements d’un jongleur, si prestes qu’aucune force ne s’y laissait voir, mais dont l’effet fut incompréhensible et soudain.

Le premier des policemen, touché à l’estomac, à deux pouces au-dessous du troisième bouton de son uniforme, par un poing qui jaillit et disparut comme un piston de moteur, tomba en avant, la figure contre terre, avec un hoquet bref ; et « Seize-stone Johnson » vint se jeter de tout son élan et de tout son énorme poids contre un autre poing qui parut lui accrocher la pointe du menton, fit faire à sa tête un quart de cercle et le coucha sur l’asphalte, aussi parfaitement inanimé que le bloc de granit des carrières de Portland qui bordait le trottoir voisin.

La dernière scène de cette tragi-comédie resta toujours incompréhensible pour bien des gens.

Le gaillard qui venait de maltraiter aussi brutalement les constables de Sa Gracieuse Majesté était un pauvre hère mal vêtu, évidemment de basse origine et n’ayant assurément aucune parenté avec le plus humble des baronets. Pourtant des témoins dignes de foi affirment avoir vu une somptueuse limousine, portant des armoiries sur la portière, recueillir presque aussitôt ce déguenillé et l’emporter à une allure vertigineuse, cependant que deux impeccables gentlemen en habit noir lui tapaient sur l’épaule avec toutes les marques du plus fol enthousiasme et de la plus tendre amitié.


III


Trois jours plus tard Lord Westmount disait à brûle-pourpoint à quelques-uns des membres du « British Champion Research Syndicate » :

« Je crois que nous tenons un homme, cette fois… »

En réponse à leurs questions pressées, il leur raconta, en glissant pourtant sur certains détails, l’histoire de leur exploration dans Whitechapel et de leur découverte. Sur la biographie de leur trouvaille avant le soir fatidique, il crut inutile de donner des renseignements, et à vrai dire elle n’eût intéressé que médiocrement ses aristocratiques auditeurs, car c’était tout uniquement l’histoire d’un enfant et d’un adolescent des bas-fonds de Londres, histoire à la fois tragique et terne, et qui peut se résumer ainsi.

Patrick Malone, malgré l’origine irlandaise qu’indiquait son nom, était un enfant de l’East End de Londres, et c’est là qu’il avait grandi. Sa mère restée veuve de bonne heure, avait épousé en secondes noces un charretier ivrogne qui la battait copieusement, elle et les enfants de son premier mari. Cela n’avait pas grand inconvénient en ce qui la concernait, car en robuste commère aux poings massifs qu’elle était, elle s’entendait fort bien à se défendre et même parfois à prendre l’offensive quand une dose généreuse de gin, le samedi soir, jour de paye, lui donnait l’humeur belliqueuse.

Mais les enfants, dont Patrick, l’aîné, n’avait pas onze ans à cette époque, ne pouvaient guère que se sauver en hurlant autour des tables, éviter tant bien que mal les coups de boucle de ceinture que leur beau-père envoyait dans leur direction, ou, quand sa colère était plus dangereuse encore que d’habitude, fuir la maison et aller dormir dans un hangar voisin sur de vieux sacs disposés dans une voiture à bras. Les meilleures semaines étaient celles où le chiffre de sa paye permettait à leur ennemi de ne quitter le public-house voisin qu’ivre-mort et par conséquent incapable de leur nuire.

Cela durait du samedi soir au lundi toutes les semaines. Quarante-huit heures de beuverie et de coups : les parents rentraient à minuit en titubant, parfois tendrement enlacés et chantant à tue-tête : « Let’s all go down the Strand !  » ou quelque autre refrain du moment ; parfois, le plus souvent, ne faisant que continuer dans l’escalier et dans leur chambre une querelle commencée dehors, qui finissait invariablement en bataille sauvage : coups de pied faisant un horrible bruit mat sur la chair ; ustensiles de ménage ou bouteilles transformées en massues ; clameurs aiguës de femme qu’on assomme où jurons forcenés d’un homme que des doigts ivres cherchent à éborgner.

Le mardi matin il ne restait plus que juste assez d’argent pour acheter du pain, un peu de margarine et une once ou deux de poussière de thé. Pendant le reste de la semaine les batteries bruyantes étaient donc remplacées par un silence d’hostilité sournoise, coupé d’accès brusques de fureur devant lesquels les quatre enfants sales et déguenillés s’égaillaient au plus vite, parant les coups de leur mieux, et prompts déjà à murmurer derrière le dos tourné de leur bourreau des menaces ou des injures obscènes.

Un jour un frère de leur père mort, chauffeur à bord d’un cargo-boat, vint les voir. En son honneur l’on mit, non pas les petits plats, mais les petits pots dans les grands, et le public-house du coin, à l’enseigne du « Duc de Clarence », fit des affaires d’or. Plusieurs semaines de paye accumulées au cours d’un long voyage fondirent en ripailles si magnifiques que toute la famille, y compris les quatre enfants, fit connaissance avec les boissons de riches : whisky et brandy de marque, et bière en bouteille, au lieu du gin coutumier et du mélange de « mild » et de stout rapporté dans des pichets.

Puis l’oncle chauffeur, un soir d’ivresse, vit le chef de famille frapper à coups de souliers à clous les enfants de son frère, et en conçut une fureur aussi terrible qu’inattendue.

La bataille qui prit place ce soir-là dans la pièce étroite, parmi les meubles renversés, fut d’une sorte que les moutards n’avaient encore jamais vue : une lutte sans cris ni injures, sinistrement silencieuse, qui laissa le beau-père à terre, étrangement immobile, bientôt froid, et fit de l’oncle un spectre blafard d’épouvante tardive qui sortit de la pièce à reculons et descendit l’escalier sans bruit pour disparaître à jamais dans le labyrinthe de l’East End et des docks.

Or, lu cervelle d’enfant du petit Patrick crut comprendre que c’était sa querelle à lui que l’oncle avait épousée, qu’il était donc responsable aussi de cette immobilité rigide dont il sentait confusément l’horreur, et après avoir tremblé de peur pendant toute une heure dans la pièce obscure où il était resté seul avec le cadavre, il se glissa hors de la maison et disparut aussi.

Ce que sa vie fut pendant les quelques années qui suivirent ? La vie de plusieurs centaines de gamins de son âge qui peuplent les recoins obscurs de la cité géante, qui ont quitté ou perdu leur famille et qu’un instinct sauvage pousse à priser par-dessus tout et à conserver à tout prix leur liberté, même lorsqu’elle ne leur apporte que la faim presque incessante et l’asile impitoyable de la rue. Il n’est pas un quartier de Londres qui n’en abrite un contingent ; mais c’est surtout du côté des docks qu’ils pullulent, parce que les hangars, les entrepôts, les nombreux espaces à moitié déserts, leur fournissent des refuges, et qu’ils trouvent aussi de ce côté mille occasions de gagner quelques pence ou de faire main basse sur quelque victuaille.

Le petit Patrick fut un de ces boys déguenillés qu’abritent la nuit les maisons en construction, les hangars ou les porches, et qui tout le jour promènent leur indépendance dans les rues, toujours aux aguets, rusés, alertes, également habiles à éviter les policemen et à renouveler chaque jour le miracle de ne pas mourir de faim.

Il apprit à connaître l’East End et les docks mieux qu’aucun détective ; il resta parfois une année entière sans coucher dans un lit ; il fut vêtu d’un veston troué à même la peau, coiffé d’un melon trop grand pour lui et irrémédiablement défoncé, chaussé de souliers d’homme dont les semelles rattachées avec des ficelles l’abandonnaient plusieurs fois par jour. Il vendit des journaux dans Shoreditch, cira des bottes dans Aldgate, porta des valises aux alentours de la gare de Fenchurch Street, tint la tête des chevaux devant les public-houses. Il se nourrit de bananes gâtées ramassées dans le ruisseau devant les boutiques de fruitiers, de trognons de pain rassis, de rogatons de toutes sortes, ne s’offrant que rarement, aux jours d’abondance, une portion de pudding au suif ou une assiettée de saucisses et de purée de pommes de terre à deux pence et demi chez Lockharte.

Et le miracle fut que cette vie de vagabondage et de semi-famine perpétuelle lui façonna un corps robuste aux membres tressés de fortes lanières, et lui donna une constitution pour laquelle la fatigue et le froid, et les nuits passées sur le bois ou la pierre, étaient des choses sans importance et sans danger.

Quand il eut un peu grandi et qu’il lui devint plus facile de gagner çà et là quelques shillings et de manger à sa faim, sa croissance fut celle d’une plante en mai, et quelques mois firent de lui un adolescent à la poitrine profonde, qui montrait dans chacune de ses attitudes et dans chacun de ses mouvements l’équilibre incomparable des êtres sauvages que la sélection naturelle a laissés survivre parce qu’ils étaient les mieux faits pour le combat et la vie.

Il voulut être fort. Autour de lui il voyait les forts vivre gras et heureux, et les faibles souffrir, et il se fit du monde et de la vie une conception incroyablement simple, dont l’exactitude se confirmait à ses yeux chaque jour.

Dans les rues obscures du quartier des docks où il vivait, la force et son usage étaient les arguments ordinaires, et sans recours. Il y a là des jungles formées de ruelles, de terrains vagues, de maisons croulantes et d’anciens entrepôts délabrés, sur lesquelles la machine sociale n’a presque aucun pouvoir, et il existe de plus parmi les gens qui peuplent ces jungles une répugnance invincible à faire appel aux forces de la loi, même pour leur propre défense. De sorte qu’un homme dont la charpente massive, endurcie, ne craint pas les coups, et dont les muscles savent les donner avec assez de violence et de ruse, est libre et fort comme une armée au cœur d’une ville au pillage.

Et quand le petit Patrick Malone se souvenait de la rixe mortelle à laquelle il avait jadis assisté et qu’il revoyait son beau-père et son oncle tordus dans une lutte sinistre et muette, il songeait au meurtrier sans aucune horreur et même avec une sorte d’admiration reconnaissante, parce qu’il avait eu là la première image de la force, de la force qui vient parfois venger les faibles après les avoir torturés.

Un jour qu’il courait à toutes jambes dans Whitechapel Road pour vendre des journaux du soir, il vit un garçon de son âge installé dans un recoin, entre un public-house et la porte d’une usine, ou il vendait sans se donner aucun mal plus de journaux que tous les coureurs de la rue. C’était un emplacement que ce garçon occupait depuis longtemps tous les jours et dont la possession était devenue une sorte de droit tacitement reconnu.

Patrick s’avança vers lui, posa les journaux qu’il portait au pied du mur, et dit à l’autre garçon :

« Ôte-toi de là ! »

À son refus, accompagné d’imprécations, il répondit par un coup en pleine figure qui fit jaillir le sang. La foule friande de pugilat fit cercle aussitôt, mais elle n’en eut guère « pour son argent », car en vingt secondes le légitime possesseur du coin était couché dans les ordures du ruisseau, crachant des dents, et quelques instants plus tard ses journaux venaient l’y rejoindre.

Un ouvrier qui avait vu toute la scène intervint alors, et l’instinct rudimentaire de justice qui existe à peu près partout sembla devoir se tourner contre le vainqueur. Son courage d’animal batailleur le sauva.

L’ouvrier qui protestait était un homme fait, plus haut que Patrick de toute la tête, bien qu’assez malingre d’apparence. Le garçon ne dit rien, mais serra les dents et se rua sur lui. Sa jeunesse endurcie et l’extraordinaire maîtrise innée en lui de l’art d’endommager un être humain, compensèrent aisément la différence de taille, et l’homme finit par tourner casaque, pris de peur presque superstitieuse devant les charges à la fois féroces et rusées de ce gamin.

La foule, ayant vu le plus petit des adversaires triompher de l’autre, oublia promptement la cause de la querelle et se dispersa satisfaite. Patrick Malone vendit désormais ses journaux entre le public-house à l’enseigne du « Roi Alfred » et l’usine Jenkins, Evans and C°, et continua à élargir de semaine en semaine, surtout maintenant qu’il faisait trois vrais repas par jour, avec une pinte de porter à chaque repas.

Au cours des années qui suivirent, il eut maintes occasions d’éprouver la suffisance des seuls arguments dont il sut se servir. Lorsqu’il faisait queue à la porte des docks parmi d’autres débardeurs et qu’un petit nombre seulement devait trouver du travail, Pat Malone, arrivé le dernier, était toujours parmi les premiers à entrer. Il acquit promptement dans ce milieu une réputation un peu légendaire, car il semblait y avoir quelque chose de surnaturel dans l’inégalité flagrante de toutes les batailles où il jouait un rôle. Au milieu des pauvres hères chétifs, comme parmi les « bullies » ordinaires des docks, il semblait un être physiquement à part, aussi redoutable pour eux que l’est un loup pour des chiens sur qui aucune sélection n’a agi et qui ont dégénéré dans le servage.

Fatalement il devait un jour ou l’autre entrer dans le ring ; le hasard, en le conduisant sur le chemin de Lord Westmount, lui épargna les débuts pénibles des pugilistes obscurs.

Chose qui pourra paraître étonnante à ceux qui connaissent mal le peuple anglais, cet adolescent brutal ne songea jamais un seul jour à voler, ni à mendier, ni à vivre des gains d’une femme.


IV


« Où diable nous menez-vous ? » demanda Sladen.

Un long cortège d’autos particulières et de taxis venait de quitter Southwark Road et s’enfonçait dans les ruelles étroites de Deptford. Les habitants du quartier regardaient passer ce défilé avec un mélange de stupeur et d’admiration et se demandaient quelle cérémonie : visite princière ou inauguration — amenait cette invasion de « toffs ». Après un long parcours dans des rues où jouaient d’innombrables enfants déguenillés, où des commères aux bras nus encore humides d’eau savonneuse sortaient sur le perron de leurs petites maisons délabrées pour jouir du spectacle inattendu, l’auto qui portait Lord Westmount, le Major, Sladen et le banquier Rubinstein s’arrêta devant une petite porte ; les voitures qui suivaient vinrent se ranger à la file le long du trottoir boueux.

« Suivez-moi, gentlemen ! » cria Lord Westmount en poussant la porte. En groupe ils traversèrent une cour au sol de bitume, puis franchirent une porte.

Ils se trouvèrent alors à l’extrémité d’une sorte de grande halle haute de plus de trente pieds, dont le toit formé de longues poutres métalliques arrondies, était percé de nombreuses baies vitrées. Elle paraissait d’autant plus vaste qu’elle était complètement vide ou semblait l’être au premier coup d’œil.

Par petits groupes, regardant autour d’eux avec curiosité, les invités de Lord Westmount avancèrent, et lorsqu’ils furent arrivés à l’autre extrémité, qui n’était qu’une immense baie à moitié ouverte, un cri d’étonnement leur échappa.

Ils se trouvaient là au bord de la Tamise, dont les eaux grises roulaient à vingt pieds au-dessous d’eux ; non pas la Tamise domestiquée et pomponnée qui traverse le Londres élégant, mais le grand fleuve tel qu’il est au-dessous du dernier pont, transformé déjà en un port immense, flanqué de docks de toutes parts, peuplé de vapeurs venus de tous les coins du monde.

La marée montait, venant de l’embouchure lointaine, et des chalands montaient avec elle lentement, longeant les grands steamers amarrés, le temps était nuageux, mais clair pour Londres, et le grand courant de vent salé qui suit la marée apportait là un souffle du large dont les poumons se gonflaient instinctivement, aspirant l’air froid et vivifiant, chargé de force, qui s’engouffrait par la baie ouverte.

« Eh bien, gentlemen ; que dites-vous de nos quartiers d’entraînement ? »

À cette question de Lord Westmount ils écarquillèrent les yeux, et se souvinrent alors qu’il devait leur montrer ce jour-là un local et un homme ; le local les étonnait un peu.

En regardant plus attentivement ils virent qu’une douzaine de punching-balls de tous les systèmes étaient installés le long des murs, de même que des extenseurs en caoutchouc et des séries de petites haltères ; à une poutre pendaient deux sacs de la grosseur du corps d’un homme et remplis de sable ; dans un coin se dissimulait une planche à inclinaison variable munie de poignées ; enfin quatre trous dans le plancher, garnis de cuivre, étaient évidemment destinés à recevoir les poteaux du ring. Une véritable salle d’entraînement, mais dont les dimensions colossales déroutaient au premier abord.

« Ce n’est pas la place qui manque ! » fit le jeune lord. — « Et quant à l’aération !… »

Il désignait d’un geste la baie ouverte par où le vent venu du large s’engouffrait. Peu à peu ses compagnons se sentaient pris d’enthousiasme.

« Un ancien entrepôt désaffecté, évidemment — dit le banquier Rubinstein. — Le loyer doit être une jolie somme ! »

« Il n’y aura pas de loyer, Mister Rubinstein — répliqua le lord avec une nuance de mépris. — Le terrain et le bâtiment m’appartiennent… »

D’un geste négligent il désigna les colossales constructions qui bordaient la Tamise à perte de vue.

« De ce côté-ci, jusqu’au pont de la Tour, là-bas, le bord du fleuve est à moi. »

Presque tous ses auditeurs étaient des hommes puissamment riches, millionnaires ou presque millionnaires, dans un pays où ne sont millionnaires que ceux qui comptent vingt-cinq millions de francs ; pourtant cette phrase lancée négligemment par le plus millionnaire d’entre eux ne manqua pas de les impressionner.

Il leur vint une sorte d’orgueil collectif, en songeant à la fois aux ressources dont ils disposaient et au but qu’ils s’étaient fixé ; et une fois de plus il leur parut impossible que le succès ne vint pas, et bientôt. Car ils étaient tous habitués à voir promptement apparaître devant eux ce qu’ils avaient désiré et commandé, et cette fois ils s’étaient mis vingt pour commander… : un champion ! Plusieurs de préférence ; mais au moins un, de suite, qui rossât les « forinners » méprisés et rétablît le prestige souverain de la vieille Angleterre.

C’était comme si vingt potentats avaient donné ensemble leur ordre unique, impérieux :

« Apportez-nous l’homme qu’il nous faut, et damnez la dépense ! »

« Par ici maintenant, gentlemen ! » fit Lord Westmount, et ils comprirent qu’on allait leur montrer l’homme en question.

Une petite porte s’ouvrait dans un des côtés de l’immense salle, et donnait accès à une suite de petites pièces, où ils pénétrèrent. Elles étaient aménagées l’une en vestiaire, l’autre en salle de douches, avec un lit de massage. Tout cet aménagement était si manifestement neuf qu’il donnait l’impression d’être terminé de la veille, et cela était presque vrai : car les fournisseurs qui avaient reçu de Lord Westmount l’ordre péremptoire de faire le nécessaire, en quarante-huit heures, sans qu’aucune limite de coût leur fût imposée, avaient obéi aveuglément et bien.

Dans le vestiaire il y avait trois hommes, tous trois vêtus de pantalons de flanelle et d’épais sweaters blancs.

« C’est celui-là ! » dit le jeune lord en désignant l’un d’eux ; et les membres du « British Champion Research Syndicate » firent cercle et examinèrent gravement de la tête aux pieds, comme un animal rare, Pat Malone qui les regardait en souriant largement.

L’indication de leur guide était d’ailleurs superflue. Les trois hommes en sweater étaient à peu près de la même taille, tous trois puissamment charpentés et doués tous trois du faciès qui marque clairement, bien que d’une façon indéfinissable, le pugiliste né ; mais tous les gentlemen assemblés là eussent deviné au premier coup d’œil que deux des trois n’étaient que des figurants, des comparses, et que c’était Patrick Malone qu’ils étaient venus voir.

Les vêtements sommaires qu’il portait ne suffisaient pas à dissimuler les lignes de son corps, ni surtout l’équilibre frappant de toutes ses poses et la précision singulière, facile et qu’on sentait pourtant irrésistible, de ses mouvements. Mais son masque seul l’aurait désigné à leur attention.

Il était le plus jeune des trois hommes qui se trouvaient là, et sa figure était encore celle d’un adolescent, bien que les lignes en fussent nettes et fortement tracées. La jeunesse de cette figure était encore accentuée par l’expression qu’elle portait d’ordinaire, qui était curieusement simple et hardie — celle d’un jeune sauvage ingénu. Il s’en dégageait surtout une extraordinaire vitalité, un aspect de violence joyeuse qui faisait comprendre, sans doute possible, qu’en combattant il remplissait sa fonction naturelle, et que combattre était pour lui à la fois une vocation et une volupté.

Ses yeux gris-bleu, un peu longs, se fermaient souvent à demi et prenaient alors un air de ruse ; sa bouche était longue aussi, avec des lèvres minces toujours serrées et qui souriaient même sans s’ouvrir ; au-dessous de la bouche le menton descendait comme une falaise, s’épanouissant en une mâchoire trop forte d’ossature, trop carrée de dessin, qui gâtait l’ensemble d’un masque qui sans cela eût été beau, mais lui donnait un air de force agressive et de ténacité.

Bon enfant, amusé, il souriait en regardant l’un après l’autre les gentlemen rangés devant lui, et malgré le sourire simple et la jeunesse de ce garçon, ils se sentaient un peu gênés sous son regard, troublés vaguement comme le seraient des êtres foncièrement domestiqués en présence d’une bête de proie.

Ce fut Sladen, un des dirigeants du National Sporting Club, qui rompit le silence.

« Combien pèse-t-il ? »

« Cent soixante-cinq livres actuellement — répondit Lord Westmount. — Il fera la limite des poids moyens, facilement. »

Après un nouveau silence de quelques minutes et une nouvelle contemplation, il reprit :

« Venez dans le gymnase montrer aux gentlemen ce que vous savez faire, garçon ! »

Ils sortirent dans le grand hall et quelques instants plus tard Pat Malone les suivait, ayant quitté son pantalon et son sweater et ne gardant qu’un caleçon qui allait de la mi-cuisse au nombril.

La vue de ce corps aux trois quarts nu produisit sur chacun des gentlemen assemblés un effet différent. Le banquier Rubinstein écarquilla des yeux stupéfaits, et, après un court examen, il jeta des coups d’œil furtifs à ses voisins ; il ne savait évidemment qu’en dire ni même qu’en penser, et craignait de se rendre ridicule en donnant une opinion avant de connaître la leur. Sladen, en vrai connaisseur d’hommes qu’il était, étudiait l’un après l’autre les muscles découverts, puis il penchait un peu la tête de côté, les yeux mi-fermés, et semblait juger l’ensemble. Quelques-uns des autres membres du Syndicat poussèrent un long sifflement ébahi. Lord Westmount, l’air satisfait, contemplait le torse de Pat Malone comme s’il l’avait sculpté de ses propres mains.

C’était un torse dont l’aspect déconcertait au premier abord, comme s’il eut été anormal. Les épaules étaient larges, le thorax profond ; mais ce qui frappait surtout, c’était un développement inusité de certains muscles, et l’aspect d’autres muscles qui, d’ordinaire pleins et charnus sur la plupart des corps d’athlètes, semblaient chez Pat Malone rétrécis en lanières, réduits aux dimensions de fortes courroies, dont ils paraissaient avoir également la résistance sans limites.

Les deltoïdes, pectoraux et dorsaux, atteignaient des dimensions qui eussent été remarquables même chez un poids lourd très fortement construit, et ils formaient ainsi à la hauteur des épaules une sorte de cuirasse circulaire de muscles formidables, très détachés, saillant en relief au moindre effort, dont les faisceaux entrelacés cachaient l’ossature du thorax et des épaules. Au-dessous de cette ceinture puissante le reste du torse paraissait s’amincir brusquement ; les flancs étaient secs ; les plaques musculaires de l’abdomen se dessinaient comme des écailles de tortue, et tout le long des côtes et des reins chaque torsion faisait surgir sous la peau des faisceaux de lanières et de câbles. Les triceps étaient moyens, les biceps presque nuls, de sorte que les bras paraissaient grêles, mais grêles à la manière des pattes de certains animaux, qui ne font que servir d’outil aux muscles épais des épaules — grêles et irrésistibles comme le sont les pistons d’acier qu’une machine fait jaillir.

Comparé aux beaux athlètes grecs que le marbre a fait vivre parmi nous, Pat Malone eût semblé disproportionné, presque monstrueux. La plupart des hommes qui le regardaient, à qui la vue journalière de corps nus à l’exercice avait donné quelques connaissances d’anatomie et un sens vif de la mécanique musculaire, comprirent en effet qu’ils étaient en présence d’un être anormal, construit spécialement pour le pugilat ; et quand ils eurent senti cela il devint beau à leurs yeux, beau comme étaient beaux les « grey-hounds », les « whippets » ou les bulldogs de leurs chenils, beau de la beauté des animaux spécialisés et sélectionnés pour un effort unique, et que les profanes jugent disgracieux et laids.

« Heu ! — fit le banquier Rubinstein d’une voix hésitante — est-ce qu’il n’est pas un peu maigre ? »

Sladen laissa échapper un éclat de rire bref.

« Un combat de boxe n’est pas un concours de bébés, mon cher ! Je conçois que vous préféreriez un garçon gras et rose ; mais ce n’est pas cela que nous cherchons. »

Le Major, les mains à fond dans ses poches, regardait Pat Malone d’un air satisfait, tout différent de son habituelle expression méprisante et rogue.

« C’est un véritable Anglais d’autrefois — fit-il d’un air songeur. — Il paraît qu’il y en a encore quelques-uns ! J’ai souvenir d’avoir vu des musculatures comme celles-là sur de vieilles estampes de l’époque glorieuse des combats à mains nues. Un vrai combattant — du moins à en juger sur l’apparence — et pas une de vos femmelettes qui ont également peur des coups et des courants d’air. »

Sous le vent froid venant de la Tamise qui s’engouffrait par la baie ouverte, Pat Malone semblait parfaitement à son aise malgré sa quasi nudité, et l’on eût dit que ces souffles âpres redoublaient au contraire sa vitalité et faisaient galoper son sang plus vite dans ses veines, impuissants à entamer ce corps endurci.

Lord Westmount intervint :

« Travaillez un peu le ballon, garçon ! »

« Naturellement — expliqua-t-il — il n’a pas encore l’habitude de ces choses-là et ne s’entend pas aux fioritures comme en font les cogneurs de music-hall ; mais il va vous montrer une manière de se battre avec les ballons que vous n’avez encore jamais vue. »

Il y avait là une demi-douzaine de ballons, pendus à dix pieds l’un de l’autre à des plateformes circulaires accolées au mur ; plusieurs d’une autre espèce étaient attachés à la fois aux poutres de fer du toit et au plancher par des câbles élastiques ; d’autres enfin étaient montés à hauteur d’homme au bout de longues tiges flexibles qui oscillaient librement sur de lourds piédestaux de fonte.

Au milieu de ce régiment de sphères de cuir gonflées à bloc, semblables à des têtes suspendues, Pat Malone s’en alla rôder à foulées glissantes, les muscles lâches, les poings à la hauteur de la ceinture et prêts pour la détente, et puis tout à coup il serra les dents et commença à frapper.

Ignorant des règles, dédaigneux des jolis gestes à moitié retenus des virtuoses, il se rua parmi les ballons comme un terrier parmi des rats. Chaque coup atteignait un ballon, l’écrasait contre sa plateforme avec un choc qui menaçait de faire craquer les planches, le faisait rebondir cinq ou six fois et osciller toute une minute, et déjà le frappeur avait passé à un autre, et à un autre encore, parfois redoublant de l’autre poing, mais toujours s’écartant aussitôt d’un saut bref et se jetant en avant pour une autre détente, une détente rapide comme un éclair de lame, nette et brutale comme un coup de marteau, produite avec une torsion brusque des hanches et un déclenchement soudain des muscles anormaux de sa poitrine et de ses épaules, de tout ce terrible mécanisme de cogneur.

Sa bouche aux lèvres minces s’étirait en longueur dans une sorte de grimace qui ressemblait un peu à un rire ; ses yeux étaient à moitié fermés et luisaient d’une lueur aiguë et rusée ; l’ossature massive de sa mâchoire saillait sous la peau du menton ; son cou épais s’était contracté et il tenait la tête penchée en avant, regardant devant lui par-dessous les sourcils.

Clairement, il avait oublié où il était : il se revoyait encore dans les ruelles de Whitechapel ou de Shadwell, se débarrassant de deux policemen importuns ou bien réduisant en une masse informe la figure d’un homme qui avait osé l’affronter ou se croire son égal. Il frappait avec une férocité joyeuse, tout entier à sa tâche, absorbé par ce jeu de massacre où sa violence native pouvait se donner libre cours.

Le banquier Rubinstein le suivait des yeux en faisant des grimaces inquiètes. Il pensait : « Il a perdu la tête, évidemment ; et supposez qu’il vienne par ici ! » Mais les autres membres du « British Champion Research Syndicate » étaient visiblement enthousiasmés. Ils appréciaient le jeu de cette incomparable machine à frapper, et aussi cette mesure dans l’effort, cette économie de mouvements qui marque les grands athlètes.

Pat Malone continuait à se mouvoir parmi les ballons comme au milieu d’une foule en panique, et chacun de ses coups évoquait l’image d’un crâne ou d’une mâchoire fêlés, d’un hoquet bref et d’un corps couché à terre. Un ballon vint le frapper en pleine figure et fit jaillir le sang ; il rit, et d’une détente irrésistible cassa net la corde, envoyant la sphère de cuir rouler à l’autre bout du vaste hall. Puis il vint se camper en face du groupe : qui le regardait, riant de la bouche et des yeux, un filet de sang en travers du menton, échauffé mais à peine essoufflé par l’exercice, joyeux comme un jeune barbare qui sort d’une tuerie.

Après un silence, Sladen dit en s’adressant à Lord Westmount :

« Vous aviez raison : c’est une trouvaille. Mais il faudra le voir dans le ring avant de pouvoir le juger définitivement. »

« Qu’à cela ne tienne ! — répliqua le jeune lord. — Jack Hoskins est là, et prêt à rendre service. »

Sur un geste de lui, les deux hommes en sweaters qui se trouvaient avec Pat Malone un quart d’heure auparavant apportèrent les poteaux du ring, les plantèrent dans les ferrures disposées à cet effet dans le plancher, serrèrent les tendeurs, et en deux minutes tout fut prêt, jusqu’aux serviettes jetées en travers sur les cordes dans les coins que les adversaires allaient occuper.

Puis un des deux hommes retourna au vestiaire et en ressortit presque aussitôt en costume de combat. C’était Jack Hoskins, un bon poids moyen de deuxième classe, surtout renommé pour son courage.

Sladen, son chronomètre à la main, annonça « Time ! » et les deux boxeurs, ayant revêtu des gants de six onces, s’avancèrent l’un vers l’autre.

Le bras gauche à moitié étendu, le poing droit à la hauteur du menton, dans la garde classique de l’école anglaise, Jack Hoskins s’avança en feintant. Il porta une première attaque, qui fut bloquée ; reculant de deux pas, il revint à la charge et plaça quelques coups inefficaces au cours d’un corps à corps. Un instant les deux hommes restèrent à demi enlacés, front contre front, poussant comme deux cerfs qui se battent, puis ils se séparèrent et Jack Hoskins reprit sa tactique coutumière, feintant du poing gauche, bien couvert, et frappant à toute volée dès qu’il croyait voir une ouverture.

Quelques-uns de ces coups se perdaient dans le vide ; d’autres atteignirent la nuque ou l’épaule sans produire aucun effet ; deux ou trois seulement touchèrent les parties vulnérables du torse ou de la tête : Pat Malone reçut ces derniers sans paraître les sentir, mais il baissa un peu le front et ses lèvres serrées esquissèrent un sourire dangereux.

Les gentlemen du National Sporting Club qui, rangés autour du ring, regardaient surtout le débutant, avec une curiosité à laquelle commençait à se mêler un peu d’impatience, s’aperçurent alors qu’il n’avait pas encore frappé un seul coup, ni reculé d’un seul pas.

Pendant une demi-minute il continua à suivre tout autour du ring son adversaire comme s’il attendait un signal. Et tout à coup il sentit le moment venu, chargea, et le combattant fort et endurci qu’était Jack Hoskins se trouva balayé dans les cordes, soulevé de terre par un coup du droit qu’il para à moitié, instinctivement, mais qui ne l’envoya pas moins sur les genoux.

Mais Jack Hoskins, de Battersea, avait le cœur attaché à la façon des bull-terriers à qui il faut ouvrir les mâchoires avec des leviers de fer pour leur faire lâcher prise. Il n’y avait de place sous son crâne épais que pour la confiance ingénue, indestructible, des batailleurs qui ne peuvent même pas concevoir la défaite, avant qu’elle ne soit venue. Au bout de cinq secondes il était debout de nouveau et reprenait aussitôt vaillamment son offensive inefficace.

Pat Malone lui laissa le temps de se remettre ; puis après l’avoir suivi patiemment quelques instants, il déplaça les pieds rapidement, rentra dans sa garde, et frappa pour la seconde fois. Les spectateurs qui le suivaient des yeux, fascinés et muets, entrevirent comme un éclair le balancement rapide de son torse, la détente souple et brutale des muscles démesurés de ses épaules, le poing qui jaillit… et leurs regards durent alors se porter sur Jack Hoskins, qui gisait face contre terre.

Éventé avec des serviettes, arrosé d’eau, frictionné par des mains expertes, il revint à lui au bout de quelque temps ; et presque aussitôt il donna libre cours à son enthousiasme.

« Il les battra tous — murmura-t-il, encore un peu étourdi et les yeux vagues… tous ! En cinq ans de ring je n’avais été mis « knock-out » que quatre fois, et ce garçon-ci, depuis quinze jours que je travaille avec lui, me met régulièrement « knock-out » deux fois par jour ! »

« Vous croyez qu’il battra Serrurier ? » demanda une voix, et tous tendirent l’oreille pour sa réponse.

Serrurier était la merveille pugilistique de cette décade, le prodigieux Français devant qui tous les poids moyens d’Angleterre et d’Amérique avaient dû baisser pavillon.

« Serrurier est bon, — répondit Hoskins d’une voix impartiale. Je l’ai vu faire, et il n’y a pas à dire, il est bon !… Mais quand ce garçon-ci lui aura placé un « hook » à l’angle de la mâchoire, Môssieu s’en ira rouler en boule dans un coin du ring et restera là jusqu’à ce qu’on le ramasse. »

C’était la réponse qu’ils avaient désirée, et ils se relevèrent tous avec une flamme de plaisir dans les yeux. Enfin, la vieille Angleterre allait redevenir suprême, et ils allaient pouvoir reprendre et revêtir de nouveau leur orgueil de race supérieure, comme un vêtement qui n’était resté démodé que quelques mois ! Ils se tournèrent vers Patrick Malone comme vers un nouveau Messie, ayant tous dépouillé pour le moment leur calme imperturbable, et cette froideur aristocratique qui leur avait été inculquée à Eton et à Oxford comme le seul air qui convînt à des hommes de leur rang et de leur pays.

Ils étaient tous avides de serrer la main du jeune barbare de Whitechapel, tous prêts à lui promettre une tranche de leur fortune s’il leur rendait par ses victoires le droit de mépriser de nouveau les étrangers.

Le vent froid s’engouffrait toujours par la baie ouverte sur la Tamise ; la sirène d’un remorqueur mugit tout près ; d’autres appels de sirène et coups de sifflet lui répondirent, apportant dans le grand hall un écho de la rumeur des docks, la chanson journalière de Britannia, Reine des mers, déesse symbolique du plus grand empire que le monde ait jamais vu.

Et, joyeusement, les membres du « British Champion Research Syndicate » qui comptaient dans leurs rangs deux lords, trois baronets, deux banquiers et une demi-douzaine de roturiers dont les fortunes combinées atteignaient un quart de milliard, baptisèrent et acclamèrent à la fois comme leur protégé et leur idole : « Battling Malone — Espoir Anglais ».


V


« Eh bien, Pat, comment vous sentez-vous ? »

« Splendide, Boss, splendide ! »

Pat Malone souriait au jeune lord de toute sa forte mâchoire, les yeux brillants. Les membres du Syndicat avaient pris l’habitude de venir assez souvent au grand hall de Deptford pour suivre les progrès de leur protégé et l’encourager ; mais Lord Westmount venait plus souvent qu’aucun d’eux, et Patrick, de même que les autres professionnels qui aidaient à son entraînement, traitaient le jeune aristocrate avec une familiarité où il entrait un peu de respect, mais encore plus de sincère camaraderie.

Lui aussi se sentait à son aise dans ce milieu. Jusque-là il ne s’était mêlé au monde des pugilistes qu’en protecteur un peu dédaigneux ; mais depuis que les circonstances l’avaient amené à fréquenter régulièrement Pat Malone, Jack Hoskins et quelques autres, il s’était aperçu avec un peu d’étonnement qu’il prenait un plaisir réel à leur compagnie. C’était un soulagement pour lui que de se délivrer toute une heure du masque hautain et compassé qu’il portait d’ordinaire et de redevenir un homme, tout simplement, et même un homme simple d’idées et de manières, primitif, et doué d’une bonne dose de brutalité joviale et saine.

Il retrouvait tous les jours les mêmes hommes.

D’abord Steve Wilson, un poids lourd, récemment libéré des Horse Guards, qui n’avait pas eu le temps de se débarrasser encore des habitudes militaires que sept années de service lui avaient données. Instinctivement ses talons se rapprochaient quand Lord Westmount lui adressait la parole, et à chaque réponse sa main droite s’élevait, esquissant un salut réglementaire que la réflexion arrêtait à mi-chemin. Tout à fait dépaysé dans le civil, il s’estimait fort heureux de l’emploi qu’il avait trouvé là, encore que cet emploi lui valût un nombre considérable de horions, qu’il acceptait de bonne humeur comme d’inévitables corvées. Trop lent et maladroit pour jamais devenir un boxeur de classe, sa résistance phénoménale et sa bonne volonté en faisaient un compagnon d’entraînement idéal pour le terrible cogneur qu’était Pat Malone.

Jack Hoskins était un pugiliste plus habile, d’un type qui ne se rencontre guère dans toute sa perfection qu’en Angleterre. Ce qui dominait en lui, c’était une confiance indéracinable, enfantine, d’ailleurs dépourvue de toute vanité, qui le rendait absolument certain avant chaque combat qu’il allait gagner. Battu dix fois par le même adversaire, il aurait cherché et accueilli avec joie l’offre d’une onzième rencontre et serait entré dans le ring débordant de foi en lui-même et prêt à parier son dernier shilling sur sa propre chance. Projeté dix fois à terre au cours d’un combat, il se relevait dix fois, étourdi, saignant, lamentable à voir, mais serein, plein d’espoir, et sans que l’idée d’une défaite possible fût venue effleurer un seul instant son cœur indomptable et simple.

Il y avait encore là Andy Clarkson, l’entraîneur.

Andy Clarkson était un homme à charpente si massive que ses os s’imposaient et le faisaient paraître maigre, malgré les muscles puissants qui les revêtaient. Il avait eu le nez cassé deux fois et en avait gardé une déformation particulière qui n’ajoutait rien à sa beauté. Ses maxillaires étaient épais et saillants, son menton ressemblait à un mur : de petits yeux enfoncés luisaient de chaque côté de son nez aplati. Au demeurant paisible et peu querelleur, il avait pourtant tous les attributs extérieurs de la brute, de la brute-type telle que la représentent, pour en faire un objet d’exécration, les adversaires du pugilat. Quand il parlait à l’un des jeunes hommes confiés à ses soins et qu’il lui donnait des conseils, ses petits yeux brillaient d’une lueur féroce, ses larges poings osseux se balançaient en gestes menaçants ; il semblait leur prêcher quelque évangile sanguinaire et violent… Et, en s’approchant, on entendait avec étonnement qu’il ne donnait à son élève que d’inoffensifs conseils d’hygiène ou bien qu’il lui enseignait une petite ruse anodine, quelque ficelle fûtée. Car il semblait ne s’occuper que des détails, ne songer constamment qu’à inventer quelque perfectionnement d’entraînement ou de tactique, quelque truc infinitésimal, qu’il expliquait avec des gestes violents et des regards chargés de sauvagerie agressive.

C’était d’ailleurs un admirable entraîneur, qui s’entendait également bien à enseigner à un débutant les finesses de la science du pugilat et à parachever sa condition physique par un régime approprié.

Pat Malone avait d’abord accueilli ses ordres avec un scepticisme gouailleur et parfois avec indignation. Quoi ! Plus de platées de saucisses et de pommes de terre en purée ! Plus de bonne bière moussant dans les pots d’une pinte ! Plus de puddings bouillis qui faisaient dans l’estomac une masse si satisfaisante ! À moitié révolté, il protestait que toutes ces choses succulentes ne l’empêcheraient pas de cogner dur, et même il prédisait qu’un régime trop strict allait saper sa force, faire de lui un inoffensif squelette.

Mais peu à peu la bonne nourriture, à la fois simple et choisie, à laquelle il n’était pas accoutumé, le dosage méticuleux de sa boisson, sa vie saine et bien réglée, firent monter en lui une telle poussée de vigueur légère qu’il en fut lui-même étonné. Il sut ce que c’est que de se sentir si alerte et si puissant que la marche semble une allure trop lente, que l’on a envie de courir et de sauter, et de frapper dans le vide, et d’exprimer par des cris un peu de la joie animale qui gonfle les muscles et les artères. L’état physique d’un jeune athlète sain, intelligemment entraîné sans surmenage, et en parfaite condition, est une sensation unique au monde et si splendide que toutes les voluptés momentanées s’effacent devant elle.

À la question de Lord Westmount :

« Eh bien, Pat, comment vous sentez-vous ?

Il répondait invariablement :

« Splendide, Boss, splendide ! »

Et son teint clair, ses yeux brillants et son rire de joie sauvage en disaient plus long qu’aucune réponse.

Puis le jeune lord s’asseyait et le regardait s’entraîner. Dans les intervalles de repos ils causaient ensemble sans trace d’embarras d’aucune part : Les combats du moment, les hommes sur qui le Syndicat avait l’œil et qui pourraient bientôt venir rejoindre Pat dans le grand hall d’entraînement du bord du fleuve, les nouvelles sportives de l’étranger — voilà ce dont ils parlaient ensemble ; et aussi des prochains débuts de Pat au National Sporting Club, de ce qu’il ferait ensuite, de la carrière que l’on avait soigneusement tracée pour lui, sans hâte imprudente ; du jour où il battrait son premier Américain ; de cet autre jour où il ferait rouler à ses pieds sur les planches du ring Jean Serrurier, le Français…

Pat, qui n’avait d’abord vu dans son entraînement qu’une sorte de jeu profitable et qui convenait à ses instincts, en venait peu à peu à se faire de sa tâche une idée nouvelle, vaste, bien qu’encore un peu confuse.

Ces gens de la haute qui venaient le voir et s’intéressaient si prodigieusement à lui ; tout cet argent qu’on dépensait pour lui ; l’avenir qu’on lui laissait entrevoir, s’il répondait aux espérances, l’avenir vague mais superbe, plein d’argent et d’honneurs… La cervelle rudimentaire de Pat Malone finissait par se forger une vision un peu ahurissante d’une mission sacrée à accomplir, de tout un peuple mettant sa confiance en lui, de Britannia en personne, Britannia au casque à long cimier, son trident à la main, fixant sur lui son regard auguste et lui enjoignant de rosser les « forinners »…

« Damnez-les ! — se disait-il à demi-voix. — Il faudra que je les rosse ; c’est clair !… Je me demande s’ils seront plus difficiles à rosser que le gros Jim, qui déchargeait les bateaux dans le Dock des Indes ?… »

Un jour quelques-uns de ses protecteurs amenèrent avec eux un jeune homme mince, élégant, qu’ils présentèrent à Pat comme « un amateur. »

« Il faut vous habituer à tous les styles, mon garçon — dit le Major. — Ce jeune homme va faire quelques rounds avec vous ».

Pat, amusé, et soucieux de ne pas faire de mal à un jeune gentleman d’aussi bonne mine, se contenta d’abord d’esquisser des feintes, qu’il se proposait de faire suivre de quelques taloches amicales. Un coup droit sur le nez, porté très vite et avec une vigueur surprenante, l’arrêta à mi-chemin. Il recommença plus prudemment, mais toujours avec une grande modération.

Il n’avait que des idées assez vagues sur ce que pouvait être la boxe des amateurs, et surtout des amateurs aristocratiques et soignés comme celui qui se trouvait en face de lui. Une pantomime menaçante, accompagnée de quelques coups très anodins, lui parut être ce que l’on attendait de lui.

Mais la pantomime ne sembla pas impressionner l’amateur le moins du monde, et les coups ne l’impressionnèrent pas davantage, attendu qu’aucun d’eux n’arriva à destination. Très calme, il parait, esquivait et ripostait par des coups rapides et directs comme des coups d’épée qui paraissaient venir se poser sur la figure de Pat Malone délibérément, après réflexion faite. Un sur le nez, un sur l’œil gauche, un troisième sur la bouche, qui écrasa un peu la lèvre, et après ce troisième coup le choix de l’amateur était fait et il borna son attention à la partie inférieure du visage de Pat, qu’il parut vouloir remodeler entièrement, à petites touches précises, penchant un peu la tête sur le côté comme un artiste qui contemple son ouvrage.

Cela dura deux minutes environ ; puis Pat vit rouge, et chargea. Pour la première fois de sa vie il comprit alors que les gens de la haute, les hommes qui s’habillent avec élégance, se promènent en automobile et parlent correctement, sans jurons ni fautes de grammaire, sont aussi capables quelquefois de se battre proprement. L’amateur reçut sa charge à mi-chemin, frappant des deux mains à toute volée, une flamme dans les yeux, et l’arrêta net. Cela se répéta deux fois ; puis la grosse voix du Major annonça « Time » et les deux hommes regagnèrent leurs coins.

Andy Clarkson en éventant Pat se rapprocha de lui comme s’il allait lui dire quelque chose ; mais il parut se raviser tout à coup et le laissa se relever, une fois la minute de repos écoulée, sans avoir ouvert la bouche. Ses petits yeux enfoncés luisaient et il regardait son élève avec curiosité, se demandant évidemment : « Voyons un peu ce qu’il va faire ! »

Ce que Pat fit d’abord fut de rectifier ses idées sur les capacités pugilistiques des gens de la haute ; ensuite il baissa le front, se protégea mieux, et décida que le torse bien dessiné de son adversaire était une cible tentante. Lorsqu’il vit arriver le prochain direct destiné à sa figure il baissa brusquement la tête, fléchit un peu sur les genoux, et frappa à l’estomac.

L’« amateur » laissa échapper le hoquet de suffocation qui indique que le coup a touché juste, et tomba sur les genoux. Posément, en vieux pugiliste, il prit six secondes de repos avant de se relever ; mais dès qu’il fut sur ses pieds il chargea à son tour.

Seulement dans un corps à corps, où les hommes frappent de près, à coups très courts, doublés et triplés, dont la force dépend surtout de la puissance des muscles de la poitrine et de l’épaule, la lutte entre ce jeune homme et Battling Malone devenait subitement inégale : c’était la bataille de la levrette et du bull-terrier, Pat se retrouva dans son élément. C’est ainsi qu’on se battait dans les ruelles de Hoxton ou les bouges du quartier chinois : une courte mêlée décisive, à se toucher, épaule contre épaule, pour laquelle il fallait l’à-propos vertigineux et l’acharnement des rixes.

Lorsqu’il s’éloigna des cordes du ring, contre lesquelles leur corps-à-corps avait eu lieu, il laissait son adversaire couché sur le ventre, inanimé.

Pendant qu’on le ranimait, Andy Clarkson chuchotait avec bonne humeur à l’oreille de son élève :

« Vous avez été très grossier avec le gentleman, Pat !… Comment, vous n’avez pas plus de respect que cela pour Mister Fitzmorice Hunt, de l’Université de Cambridge, et trois fois champion amateur d’Angleterre ! »

Patrick Malone, qui se mouchait dans sa serviette, écarquilla un peu les yeux, Champion amateur d’Angleterre : tiens, tiens ! Mais c’était un étudiant de Cambridge, un monsieur, élevé dans du coton et qui ne s’était jamais battu que pour rire ! Pat se sentit un peu humilié d’avoir mis quatre minutes à le descendre.


De petites aventures comme celle-là rompaient la monotonie de l’entraînement. Un peu plus tard on lui fit faire de longues promenades sur route dans la direction de New-Cross et de Greenwich, pour compléter sa préparation en vue de son premier combat public.

De ce combat, lorsqu’il fut passé, Pat ne garda qu’un souvenir très confus.

Dans le hall d’entraînement il avait longuement contemplé les photographies de son adversaire, Jim Ellis, reproduites dans Boxing ; avec Andy Clarkson et ses autres entraîneurs il avait discuté les péripéties probables de la rencontre ; on lui avait tracé une tactique ; il était arrivé au jour solennel dans l’état d’esprit d’un écolier qui va passer un examen et s’effare de ne plus se souvenir de tout ce qu’il a appris… Les conseils d’Andy Clarkson sur d’innombrables points de détail ; les autres conseils que Lord Westmount, le Major et leurs amis lui avaient prodigués chacun à leur tour : il s’aperçut avec consternation, dans le vestiaire, qu’il ne lui restait rien de tout cela.

Puis le moment d’entrer dans le ring arriva, et dès son premier pas dans la salle du National Sporting Club, sa consternation s’évanouit devant une foule de sensations nouvelles.

Les plastrons de chemise des spectateurs, voilà ce qui le frappa surtout : les innombrables plastrons blancs étincelants, sertis dans les habits noirs, disposés tout autour de la salle en rangées uniformes… Les gens qui avaient amené là Battling Malone ne songeaient pas que c’était une révélation pour lui, quelque chose de totalement nouveau et d’impressionnant, tout cet entassement de foule élégante revêtue de la livrée de sa caste. Il n’en dit rien, naturellement ; mais le spectacle de ces quinze cents hommes — lords, baronets, banquiers et négociants de la cité, avocats à la mode et officiers en rupture de garnison — tous habillés de noir et la poitrine cuirassée de linge éclatant, donnait au jeune barbare brusquement arraché aux bas-fonds de l’East End son premier aperçu d’ensemble sur les « toffs », les hommes du grand monde qu’à l’est d’Aldgate on ne connaît que par ouï-dire, sans jamais les voir ; Pat Malone en resta ébahi et singulièrement troublé.

Puis Lord Westmount, qui causait familièrement avec ses amis, assis aux côtés du referee dans les fauteuils réservés aux dirigeants du club, vint lui donner une tape sur l’épaule, avec quelques mots d’encouragement. Dans le hall de Deptford, Pat traitait le jeune lord presque en égal ; dans cette salle du National Sporting Club, au centre de tous ces cercles de plastrons blancs, ce simple geste de bienveillance le laissa confondu.

Tous les yeux étaient fixés sur lui. Son adversaire Jim Ellis était bien connu : c’était un homme de valeur, mais qui avait déjà été battu et le serait encore. Il était classé définitivement et n’autorisait que des espoirs limités. Mais ce nouveau venu était l’énigme, et tous les regards s’efforçaient de le jauger avec exactitude.

« Trop musclé ! — disaient les uns. — Il est bâti comme un lutteur ! » Mais d’autres faisaient « Non » de la tête, et même ceux qui le dénigraient d’avance étaient impressionnés par la silhouette d’animal de combat, et la beauté étrange de son masque à la fois ingénu et violent.

Des rumeurs avaient circulé dans les couloirs et dans le fumoir du club ; l’on avait raconté, avec force variantes, l’histoire de sa découverte et de sa préparation ; plusieurs journaux sportifs avaient prédit à mots couverts une révélation sensationnelle. Et l’on attendait.

De sentir autour de lui cette atmosphère de curiosité et d’attente, le pauvre Pat, pour la première fois de sa vie, était intimidé.

Seulement sa timidité dura juste aussi longtemps que les préparatifs du combat, et dès qu’il fut debout, le premier coup de gong donné, et que Jim Ellis s’avança vers lui avec des gestes qui menaçaient, il oublia tout le reste du monde à la fois.

Et les quinze cents gentlemen assemblés dans leur club pour assister comme toutes les semaines à une démonstration des principes classiques du noble art de la défense de soi-même tels que le regretté marquis de Queensberry les a codifiés, prirent conscience peu à peu que ce qui se passait dans le ring était quelque chose d’inattendu et de peu usuel.

C’était l’intrusion au milieu de leur société polie et hautement civilisée de l’instinct primordial du combat, dépourvu de toute apparence de sport ou de jeu et de toute pantomime traditionnelle à laquelle ils étaient accoutumés. La méthode de combat du débutant était celle des animaux qui s’entretuent dans la forêt parce que c’est la grande loi, et à qui l’hérédité a donné l’instinct profond de la meilleure utilisation possible de leurs armes. Battling Malone avait d’eux les gestes avares, jamais faits en vain, terriblement simples et efficaces, et l’attitude d’attention concentrée, implacable, qui indique non pas le désir de briller dans un jeu, mais celui d’obtenir un résultat décisif dans un minimum de temps.

Le cadre artificiel de la salle et du ring, le public impeccable, les gants rembourrés qui amortissaient les coups — tout cela fut oublié, et ce que tous suivirent des yeux avec angoisse ce fut une bataille de jungle, la lutte inégale d’un homme et d’un animal meurtrier…


VI


Le brouillard… Il s’était abattu sur Londres dans la nuit et avait tout noyé. C’était le plus fort brouillard de l’hiver, bien que tardif, une vraie purée de pois, opaque, suffocante, au ras du sol, qui paralysait aux trois quarts la vie de la cité géante.

Sur toutes les lignes de chemin de fer les trains venus à quarante-cinq milles à l’heure d’Écosse ou de Galles ou de la côte sud entraient comme des boulets, à quelque distance de Londres, dans cette obscurité inattendue, et se voyaient forcés de s’arrêter ou de n’avancer qu’à une allure de tortue, sondant la nuit jaune de coups de sifflet incessants, faisant halte lorsque leurs roues avaient fait éclater les pétards placés sur les voies, car tous les autres signaux étaient devenus invisibles et inefficaces.

Dans les rues les cabs et les camions allaient au pas ; les tramcars électriques se suivaient à la file, guère plus vite, faisant résonner leurs timbres sans interruption, avec de longues haltes aux carrefours ; et les piétons s’en allaient le long des rues en tâtonnant, se trompant de rue ou de porte, se heurtant même aux réverbères dont les lampes, pourtant brûlant à plein gaz, semblaient de petites étoiles palotes, perdues dans le brouillard à dix pieds du sol, auquel rien ne paraissait les rattacher.

Dans le hall d’entraînement de Deptford, Pat Malone et Andy Clarkson regardaient avec mélancolie le mur impalpable qui semblait s’être soudain dressé devant les fenêtres fermées. Le spectacle qu’ils avaient de là était celui du brouillard sur l’eau, qui est encore bien plus lugubre que dans les rues. Les lumières des navires amarrés étaient invisibles à trente pieds, aucune embarcation ne se risquait à sortir, et les remorqueurs, surpris avec leur convoi par le brouillard en approchant de Londres, envoyaient au loin des hurlements de sirènes pareils à de grandes plaintes sinistres.

C’était un jour d’oisiveté forcée pour Pat Malone, car le brouillard s’était introduit partout malgré les fenêtres calfeutrées, et un entraîneur craint par-dessus tout pour les hommes confiés à ses soins cette atmosphère surchargée d’humidité et de fumée, qui brûle la gorge et ne s’amasse que trop facilement dans les vastes poumons d’un athlète à l’exercice.

Tout à coup Lord Westmount fit irruption dans le hall.

« Je vous emmène, Pat ! dit-il. — L’auto est à la porte ; allez vous habiller. Nous allons sortir de cet air empesté ».

Un quart d’heure plus tard la limousine du jeune lord roulait avec précaution dans les rues de Deptford, frôlant une collision toutes les minutes. Un peu plus loin, dans des voies plus larges, ils purent accélérer un peu grâce à la puissance de leurs phares et à la trompe à trois notes qui mugissait sans arrêt. En une demi-heure ils avaient atteint la banlieue sud où le brouillard était moins opaque, et vers Croydon ils émergèrent brusquement de la zone obscure pour se trouver en plein soleil, un clair soleil de mars, sans chaleur, qui paraissait radieux au sortir de cet enfer jaune.

Lord Westmount, après une seconde de réflexion, dit au chauffeur par le tuyau acoustique :

« À Eastbourne… Tant que ça peut, et ne vous inquiétez pas des contraventions. »

Le moteur ronfla allègrement et la limousine vola sur la route. Pat Malone regardait par la vitre de la portière, fasciné. Son compagnon lui demanda :

« Vous étiez déjà allé en auto, Pat ? »

« Oh oui ! répondit-il ; mais après un intervalle de quelques secondes il ajouta avec honnêteté. — … C’est-à-dire… en autobus. Mais ce n’est pas la même chose. »

Lord Westmount rit avec bonne humeur. Assurément entre les autobus qui longent Whitechapel Road et Commercial Road, et sa limousine de douze cents livres sterling, il y avait une légère différence. Blasé comme il l’était, il enviait à Pat Malone sa fraîcheur d’impressions, la nouveauté merveilleuse que tous ces détails de luxe et de confort avaient pour lui.

Certains auraient essayé de ne pas paraître étonnés, de prendre des airs indifférents ou supérieurs ; mais Pat était d’une nature trop simple et trop forte pour ces petitesses. Il ne craignait pas de montrer son ébahissement et son plaisir ; penché en avant, les coudes sur les genoux, il regardait les haies défiler à toute vitesse, les champs et les bouquets d’arbres se succéder devant ses yeux ; puis il reportait ses regards vers l’intérieur de la voiture et se laissait aller un instant en arrière pour goûter le moelleux des coussins et des ressorts. Le trajet lui parut trop court, et Lord Westmount prenait plaisir aussi à épier ses attitudes et ses airs d’enchantement.

Mais lorsqu’ils furent arrivés à Eastbourne par la route qui descend en pente rapide après avoir franchi une colline d’où l’on voit à la fois la ville et la mer, d’autres sensations également magnifiques attendaient Pat ; l’hôtel où ils descendirent, qui lui parut être l’édifice le plus grandiose qu’il eût jamais vu ; les domestiques en livrée qui ouvrirent la portière et les escortèrent ensuite jusque dans le hall d’entrée ; le luxe des décorations et des meubles, les tapis épais ; les gens qui les entouraient et dont ces splendeurs étaient évidemment le cadre habituel — Pat en fut ébloui.

Seulement son protecteur était là à côté de lui, qui lui dirait où aller et que faire et veillerait sur lui ; de sorte qu’il ne se sentait guère gêné et qu’en quelques minutes un peu de sa hardiesse d’enfant du pavé lui revint. Il en eut besoin quand ils pénétrèrent dans la salle à manger.

Elle était semée de petites tables rondes autour desquelles des gens aux manières exquises mangeaient avec raffinement des choses inconnues. Beaucoup d’entre eux levèrent la tête quand les deux hommes entrèrent dans la pièce, et ce fut sur Pat que leurs regards s’attardèrent surtout. Son complet bleu provenait très évidemment d’un magasin de confections ; il portait de gros souliers à fortes semelles, et des manches de son veston ses poignets et ses mains saillaient comme des armes.

Il sentit leur curiosité étonnée et un peu offusquée, et d’instinct prit son masque de combat. Ses mâchoires saillirent, ses yeux se firent durs et hardis, et sa poitrine gonflée fit de son veston sans élégance un tel bloc que les yeux fixés sur lui s’écarquillèrent encore plus. Entre les rangées de petites tables, sur le tapis épais de la salle, il s’avança derrière son compagnon en se balançant un peu sur les hanches à chaque pas, formidable et presque menaçant, pareil à un chef barbare au milieu d’une ville romaine de la décadence.

Mais quand ils eurent pris place à une petite table isolée il implora l’aide de Lord Westmount.

« Eh, Boss !… Vous savez que je n’ai pas l’habitude de ces affaires-ci, moi ! Vous me direz que faire. »

« Mais oui, Pat, mais oui. »

« Et l’homme à la chemise blanche, qu’est-ce qu’il nous veut celui-là ? »

« Il vient prendre nos ordres, Pat. Dites-lui ce que vous voulez. »

« Est-ce que je peux avoir n’importe quoi de ce que je veux ? »

« Bien sûr ! »

Pat réfléchit longuement, songeant à la fois aux mets distingués qu’il était de son devoir de commander dans un pareil lieu et à certaines victuailles jadis aimées dont Andy Clarkson l’avait privé.

« Je veux… — finit-il par déclarer — une côtelette de porc, avec du pudding de pois et des pommes de terre. »

Lord Westmount réprima un sourire.

« Je crains — fit-il — qu’ils n’aient pas de pudding de pois ici, du moins je n’en vois pas sur le menu. Mais je vais vous commander des pois, Pat, et vous pourrez très bien les écraser avec votre fourchette… »

Quelques instants plus tard un autre garçon majestueux se pencha sur l’épaule de Pat.

« Quel vin Monsieur désire-t-il ? »

« Eh, quoi ? Du vin… Attendez un peu, Boss, oh, Boss !… Il me demande quel vin est-ce que je veux ? »

Le jeune lord ne put s’empêcher cette fois de rire tout haut de l’air d’effarement de son protégé.

« Eh bien, dites-lui, Pat ! Mais peut-être préférez-vous de la bière ? »

Hardiment Pat interrogea :

« Et vous, Boss, qu’est-ce que vous allez boire ? »

« Moi ? Je prendrai du Beaune. Beaune… c’est le nom d’un vin, Pat, d’un vin rouge. Je connais le Beaune de cet hôtel, et il n’est pas à dédaigner. »

Pat carra les épaules.

« Moi aussi… Je prendrai du… la même chose que vous, quoi ! »

Quand le sommelier se fut éloigné, Pat Malone se félicita devoir traversé heureusement toutes épreuves, et il se disposa à faire joyeusement honneur au festin. La côtelette de porc lui parut de dimensions ridicules et il se promit de demander autre chose ensuite. Le Beaune, quand le sommelier l’apporta avec précaution, couché dans son panier, monopolisa son attention.

Lord Westmount le surveillait avec un sourire :

« Pat !… Pat !. N’oubliez pas que vous êtes à l’entraînement ! »

« Pas aujourd’hui, Boss. C’est congé. Et puis c’est la première fois que je bois d’une chose comme ça, qui sort d’un petit panier. »

Il s’arrêta court après la première rasade.

« Ça… ça n’a pas grand goût ; on ne le sent pas sur la langue. Mais c’est bon tout de même. »

Quelques secondes plus tard, il répéta avec plus de conviction :

« C’est bon tout de même ; ça fait chaud ! »

Il avait tout à fait oublié le public curieux aux mines offusquées. La côtelette de porc disparue il commanda des cailles, par curiosité ; déçu une fois de plus par leur exiguïté, il se rabattit sur le poulet, et en mangea à sa faim. Pas d’entremets : ces petites choses sucrées dans de petits plats ne le tentaient guère ; mais il goûta à plusieurs sortes de fromages, copieusement. Le Beaune avait été remplacé par un Pomard plus âpre, qui mordait mieux le palais. Pat, peu habitué à ces boissons, les jugeait si anodines qu’il les lampait à pleins verres, et insidieusement le vin riche lui versait sa chaleur dans les veines.

Lord Westmount s’amusait infiniment. À servir de guide à Patrick Malone pour cette première incursion dans la vie élégante, il éprouvait le même genre de plaisir que les hommes qui promènent dans les villes d’Europe un jeune chef Sioux ou Mandingue. Il goûtait à la fois les surprises et les ravissements incessants de Pat, et l’étonnement que leur camaraderie semblait susciter parmi les tiers.

Il lui était déjà arrivé de se montrer en public avec des célébrités sportives de basse extraction, pugilistes, jockeys ou athlètes, mais aucun d’eux ne l’avait charmé comme Pat, et aucun ne lui avait inspiré la même sincère affection. Car chez cet enfant de l’East End, à côté de sa brutalité native il devinait et appréciait toutes sortes de qualités essentielles, vaillance, générosité, dévouement, profondément enracinées chez ce jeune barbare au grand cœur.

Quand le repas fut terminé ils allèrent prendre le café dans une galerie vitrée qui dominait le large boulevard longeant la mer. À cette saison les trains de plaisir n’avaient pas encore commencé à amener de Londres leurs contingents journaliers, et les promeneurs appartenaient presque exclusivement au monde des oisifs fortunés. Un cigare entre les dents, Pat les regardait passer curieusement, puis relevait les yeux vers la mer d’émeraude.

Tout à coup une voix de femme s’éleva derrière eux.

« Hallo, Tom ! Est-ce que vous ne m’avez pas vue, ou bien que vous me reniez tout à fait ? »

Lord Westmount s’était retourné avec une exclamation d’étonnement.

« Hallo, Bella ! Et que faites-vous donc ici ? »

« Quel frère affectueux vous êtes, répondit son interlocutrice avec un rire harmonieux. — Voilà bien trois mois que nous ne nous sommes vus, si je ne me trompe, et vos premiers mots ressemblent à un reproche. Est-ce que je vous dérange ? »

Son regard se posait sur Patrick Malone avec une expression un peu moqueuse, mais pleine de bonne humeur. Lui, embarrassé, s’était levé et se tenait immobile et muet. Sa simplicité même lui évitait les attitudes gênées et les mouvements niais et gauches de beaucoup d’hommes du peuple en présence de leurs supérieurs dans l’échelle sociale. Il restait debout, un peu raide, mais large et majestueux comme un guerrier vêtu d’une armure, et puisque cette femme le regardait il trouvait naturel de la regarder aussi. Ses yeux à elle, au fond desquels avait d’abord passé une lueur amusée, s’attardèrent un peu sur sa silhouette, sans déplaisir ; mais presque aussitôt elle se tournait de nouveau vers son frère.

Celui-ci désigna son compagnon d’un geste un peu gêné :

« Laissez-moi vous présenter Mr. Battling… Pardon : Patrick… Patrick Malone…, un de mes amis ».

Elle tendit la main à Patrick d’un geste souple, avec un sourire, qui s’accentua un peu quand les dures phalanges du boxeur se refermèrent fortement sur ses doigts.

« Vous êtes venus ici pour la journée seulement ? Moi je suis à Eastbourne depuis quinze jours, depuis mon accident. Car j’ai eu un accident. Ne vous inquiétez pas, ô le plus affectueux des frères ; ce n’était rien : une petite chute de cheval au cours d’une chasse dans le Leicestershire… »

Tout en parlant elle s’était assise à côté de la table que son frère et Patrick occupaient, et ce dernier se rassit à son tour ; après un intervalle toutefois, un intervalle où il resta debout, les yeux fixés sur elle. Comme elle s’adressait naturellement à son frère, il put ensuite continuer à la regarder.

Elle était grande, mince, mais mince comme le sont certaines Anglaises entraînées aux sports, qui sont fortement membrées sans être très développées de la poitrine ni des hanches. Son profil était pur et net ; elle avait des lèvres un peu minces, mais très rouges, d’un beau dessin, des cheveux aux reflets de cuivre, des yeux clairs, beaux et froids. Son type la rendait cousine germaine et presque sœur des jeunes Anglaises décrites par les étrangers, les girls jolies, mièvres et sentimentales qui conduisent avec un parfait décorum des flirts innocents. Seulement la ressemblance s’arrêtait là.

Avec toute sa grâce un peu froide et distinguée, elle se révélait au second coup d’œil douée d’une vitalité prodigieuse, d’une surabondance d’énergie qui se dépensait de mille façons différentes : sports excitants et dangereux, voyages constants, innombrables entreprises — et toutes ces dépenses de force nerveuse lui laissaient encore un tel surcroît de vitalité ardente, que cette vitalité lui tenait lieu de sentiment et de passion.

Un type de femme qui se rencontre en Angleterre plus fréquemment que ne le laissent soupçonner les romanciers à l’eau de rose, surtout dans les cercles sociaux sportifs et semi-aristocratiques, le monde de la chasse au renard, du turf et du yachting. Un type de femmes qui semblent froides et pures, et qui sont froidement impures ; c’est-à-dire qu’elles accumulent les aventures d’amour sans grand entraînement sensuel et sans y attacher d’importance, simplement comme une branche secondaire de leur terrible activité, et pour satisfaire leur curiosité et leur instinct de vivre avec intensité et avec hardiesse.

Elle continuait à causer avec son frère à phrases un peu décousues, mais plaisamment, en camarade. Patrick Malone, oublié, la regardait de toutes ses forces, franchement, avec une curiosité candide, et ne prêtait aucune attention à leurs paroles. Ils baissèrent pourtant un peu la voix pour entamer des sujets plus intimes.

« Et votre mari ? interrogea Lord Westmount. — Il est toujours… ? »

« Toujours sur la côte D’Azur ; mais oui. Je le sais parce qu’il a gagné un prix de tir aux pigeons la semaine dernière et que j’ai vu son nom dans les journaux. Autrement j’ignorerais toujours sa résidence actuelle. Nos rapports sont à peu près aussi serrés et aussi suivis que ceux que j’entretiens avec vous : c’est tout dire ! »

Elle rit de nouveau, d’un rire moqueur mais harmonieux. Puis la conversation glissa sur des sujets d’actualité, la chasse, le golf, les faits et gestes d’amis communs, la saison mondaine qui approchait, et s’annonçait brillante. C’était de l’hébreu pour Pat, tout cela, ce dont ils parlaient et même les mots qu’ils employaient pour en parler ; mais, chose curieuse, cela le mettait parfaitement à son aise. Il avait la sensation qu’il n’était pas réellement avec eux, mais seulement à côté d’eux, et indépendant comme un spectateur.

Une histoire comme il y en a dans les livres… voilà ce qui lui arrivait. Il se trouvait miraculeusement transporté dans le monde aristocratique et merveilleux dont parlent les feuilletons des journaux du soir. Souvent il avait lu ces feuilletons par désœuvrement, après avoir consulté les résultats des courses ou des matches de football de la coupe d’Angleterre, et devant ses yeux avaient défilé de jeunes lords comme Lord Westmount, bons enfants et débonnaires, volontiers familiers avec leurs inférieurs parce qu’ils avaient conscience de l’abîme infranchissable qui les séparait d’eux.

Et dans ces mêmes feuilletons, il avait lu des descriptions de jeunes ladies prodigieusement belles, pétries de raffinements inouïs, foncièrement différentes des femmes du commun. Évidemment c’était une de celles-là qu’il avait sous les yeux, et il la regardait comme un spectacle.

Cette peau unie et fine comme un tissu de luxe, ce beau visage sans défaut, ces mains soignées — que tout cela était donc beau à voir ! Mais plus beau encore peut-être et plus émouvant, était le luxe pourtant simple que les détails de sa mise révélaient : sa robe d’étoffe souple qui donnait une impression de mollesse voluptueuse, les torsades presque négligées de sa chevelure, les diamants de ses doigts…

Et voici que cette héroïne de feuilleton lui parlait, à lui !

« Étiez-vous déjà venu à Eastbourne ? »

Quand il essaya de répondre, quelque chose l’étrangla. Il toussa en détournant poliment la tête, et répondit ensuite d’une voix claire :

« Non, lady, jamais. »

Elle sourit de cette appellation respectueuse, et continua à sourire en le regardant, parce qu’il avait l’air attentif et simple d’un écolier qu’on interroge et qui s’efforce de répondre de son mieux, et que cet air faisait un contraste curieux avec ses yeux hardis et sa mâchoire massive. L’hommage muet d’admiration de ce jeune barbare ne lui était pas indifférent.

« Avez-vous quelque chose à faire ? demanda-t-elle en se retournant vers Lord Westmount. — Non ! Alors vous pouvez monter avec moi jusqu’au haut de Beachy Head pour respirer un peu le vent. Ma voiture doit être prête. »

Après un regard un peu hésitant dans la direction de Pat, Lord Westmount accepta, et quelques minutes plus tard l’auto les emportait tous trois, escaladant la côte abrupte qui monte d’Eastbourne vers le sommet du promontoire.

Assis face à la route devant ses deux compagnons, qui occupaient la banquette du fond, Pat Malone ne pouvait détacher ses regards d’un porte-fleurs fixé à la paroi, où deux roses trempaient dans un peu d’eau. Il sentait autour de lui cette atmosphère d’une voiture de femme élégante, qui est un peu une atmosphère de boudoir ; une bouffée de parfum arriva jusqu’à lui et lui fit monter le sang aux tempes. Lorsque la voiture, parvenue au faîte, s’arrêta, il sauta à terre avec une sorte de soulagement, un peu étourdi.

Derrière lui Lady Hailsham descendit lentement, souriant encore du sourire énigmatique qui s’était formé sur ses lèvres pendant la montée, pendant que ses yeux erraient sur la carrure démesurée du pugiliste, ces vastes épaules musculeuses qui remplissaient la voiture plus qu’à moitié.

Dès qu’ils furent à terre, le vent les frappa en pleine poitrine, un vent qui venait du large, fort et continu. Et comme ils étaient tous trois d’une race saine et vigoureuse, endurcie au plein air et que le vent grise, ils se penchèrent contre cette rafale ininterrompue, pour conserver leur équilibre, et avancèrent jusqu’au bord de la gigantesque falaise à pic.

Pat, qui n’avait jamais vu la grande mer, regardait de tous ses yeux, les narines dilatées aussi pour aspirer la brise salée, et peu à peu il sentit une ivresse l’envahir.

« Boss…, — dit-il après un long silence. — Il faudra m’emmener ici de temps en temps, avant les grandes batailles… Ça m’aidera à rosser les étrangers. »

Lord Westmount crut le moment venu de dire à sa sœur ce qu’était Pat Malone.

« Notre ami que voici est boxeur, » fit-il d’un air tant soit peu gêné.

« Je m’en doutais ! » répondit-elle avec un sourire.

Mais presque aussitôt elle craignit d’avoir blessé le pugiliste.

« Il faut être fier de votre métier, Mister Malone ! — dit-elle en le regardant dans les yeux. — Nous autres gens du monde qui nous intéressons aux sports nous n’avons souvent pas assez de respect pour vous qui êtes en somme nos modèles et nos maîtres. Toutes les qualités que nous admirons le plus, le courage, et la loyauté, et la dévotion à un idéal difficile, c’est vous qui nous en donnez les meilleurs exemples. Beaucoup d’entre nous vous donnent un peu de leur argent et se croient quittes envers vous ; mais ceux qui sont justes reconnaissent qu’ils vous doivent aussi un autre tribut : un tribut d’estime fraternelle et d’admiration, »

Elle avait commencé à parler un peu froidement, comme par politesse, mais la figure du jeune boxeur tournée vers elle, avec ses yeux qui flambaient et son air d’émotion ingénue, parut l’inspirer peu à peu. Quand elle se tut ils restèrent tous les deux immobiles quelques secondes, croisant leurs regards. Entre cette jeune femme aristocratique et l’enfant de l’East End un lien surprenant exista quelques secondes, né de la rencontre de leurs deux natures pétries au fond de la même matière violente et hardie.

Ils restèrent tous trois une demi-heure sur la falaise, jouissant du vent salé, du spectacle de la mer houleuse, et suivant du regard les navires qui passaient presque à leurs pieds.

Au moment où ils allaient regagner la voiture, Lady Hailsham et Pat se trouvèrent seuls quelques instants.

« Dites… — murmura-t-il d’une voix un peu rauque. — Ce que vous disiez tout à l’heure des… des hommes comme moi… Est-ce que vous le pensez réellement ? »

« Certainement !… Et je vais vous dire autre chose, Mister Malone. Quoi qu’il arrive, efforcez-vous de rester ce que vous êtes maintenant, simple et fort… — elle allait dire « comme un animal » mais se ravisa — … comme vous l’êtes ; et ne devenez jamais pareil aux petits messieurs des salons ! »

Plus tard, au moment où les deux hommes allaient repartir pour Londres, elle lui dit encore :

« Je regrette que dans ce pays-ci les femmes ne soient pas souvent admises aux combats de boxe ; mais je trouverai bien le moyen d’aller vous admirer un jour. Au revoir… »

Dans l’auto qui roulait à toute vitesse sur la route déjà obscure, Pat Malone pensait à ces paroles, et chaque fois un frisson lui passait dans les épaules, et ses mâchoires se contractaient ; car l’émotion se traduisait naturellement chez lui en violence, et il songeait aux coups sauvages et rusés qu’il frapperait dans le ring, s’il sentait les yeux de cette femme fixés sur lui.


VII


Andy Clarkson, l’entraîneur, tenait le Sporting Life déployé sur ses genoux et en donnait lecture à haute voix.

Ses poings aux phalanges massives maniaient le journal avec des précautions un peu maladroites, comme une chose prodigieusement fragile et prête à se déchirer au moindre contact. Il lisait lentement, avec effort, et comme il faisait au milieu des phrases de nombreuses pauses qui les découpaient à contre-sens, les trois boxeurs qui l’écoutaient avaient aussi besoin de faire tous leurs efforts pour comprendre. Les sourcils froncés, la bouche ouverte, tous quatre se donnaient grand mal et trouvaient évidemment ce travail intellectuel plus dur qu’aucun entraînement.

« Ah ! fit Andy Clarkson — la boxe : voilà. Il y en a deux colonnes aujourd’hui. »

Et il redoubla d’attention et d’efforts.

« Des rumeurs assez surprenantes… ont circulé sur l’état de santé physique et morale pourrait-on… dire de notre champion poids moyen Jim Donnegan. L’on sait qu’il… doit rencontrer le mois prochain au National… Sporting Club la révélation du moment, Battling Malone, dans un match comptant… pour le championnat et la ceinture… de Lord Lansdowne. Le bruit… court que découragé par de récents insuccès il songe… à déclarer forfait. Que croire ? »

Il s’arrêta là, et un long silence suivit, au cours duquel les mots qu’il venait de lire finirent par prendre un sens et s’infiltrer enfin dans quatre crânes épais.

« C’est pas possible ; il ne ferait pas ça ! » s’écria Jack Hoskins,

« On ne le lui permettrait pas, hein ? » ajoute Steve Wilson, l’ancien Horse-Guard, pour qui tous les officiels du monde de la boxe, et plus spécialement ceux du National Sporting Club, étaient un peu des officiers, dont les commandements étaient définitifs et sans appel.

Pat Malone, bien que le plus consterné des quatre, ne disait rien ; seulement il regardait ses trois compagnons l’un après l’autre, et tous les traits de son visage exprimaient une indignation naïve.

« Un champion d’Angleterre ! — clama Andy Clarkson d’une voix lugubre. — Un champion d’Angleterre qui veut déclarer forfait plutôt que de recevoir sa râclée comme un homme ! Qu’il pourrisse vivant, le damné lâche ! On devrait le forcer à monter dans le ring avec Pat, qu’il soit en condition ou non, pour qu’il emporte au moins avec lui une figure en marmelade et quelques côtes cassées dans le sale petit public-house où il veut prendre sa retraite ! »

« Écoutez !… Écoutez !… — crièrent les autres. — C’est ça ! »

L’entraîneur jeta le journal à terre avec un geste de dégoût, et un silence navré s’appesantit. Les quatre hommes étaient réunis dans le vestiaire attenant au hall de Deptford, après la séance d’entraînement du matin. Une odeur de sueur et d’embrocation flottait dans l’air, et Pat Malone, de même que ses deux « sparring partners », avait la figure encore un peu empourprée et marquée de meurtrissures superficielles, vestiges de leur travail journalier.

« J’irai aux nouvelles cet après-midi ! — finit par dire Andy Clarkson. — Vous, Pat, vous pourrez aller faire un tour jusqu’au parc de Greenwich, en accélérant un peu les deux derniers milles du retour, mais sans forcer. Quel malheur ! Juste comme tout marchait si bien ! Et la saison qui va finir… »

Quand il revint le soir, sa mine féroce et navrée confirma le désastre avant qu’il n’eût parlé.

« Ça y est… le bandit ! Il dit qu’il ne se sent pas bien, qu’il est malade… Des histoires, quoi ! Au Club, ils parlent de lui trouver un remplaçant, un mannequin quelconque qui ne durera pas assez longtemps pour que Pat ait le temps de s’échauffer et de montrer ce qu’il sait faire. Et après çà il faudra attendre l’automne pour un match de championnat, quand Garfield sera revenu d’Australie. »

Pat se gratta la tête.

« Pourquoi donc que je n’irais pas tout de suite après le Français, au lieu d’attendre que j’aie le championnat et la ceinture ? Ou bien encore après le nègre, Sam Langdon ? On dit qu’il peut descendre à la limite des poids moyens, et puis quand même, quelques livres de plus ou de moins… »

Andy Clarkson l’interrompit sauvagement.

« Vous, mon garçon, vous allez vous tenir tranquille et faire ce qu’on vous dit de faire. Si les gentlemen nous entretiennent tous les deux comme des princes, vous et moi, sans compter Jack et Steve que voilà, c’est pour que chacun de nous fasse son travail. Votre travail à vous, c’est de combattre quand on vous le dit, et pas avant, et avec les hommes qu’on vous amène. Mon travail à moi, c’est de vous dire que faire et de vous apprendre ce que vous ne savez pas… et il y en a encore long ! »

Pourtant Pat continuait à secouer la tête, impatienté et maussade, et un peu plus tard, il sortit, dans le hall et s’en alla rêver le front appuyé aux vitres de la baie qui donnait sur la Tamise.

Quelque chose le troublait, une sorte d’impatience qu’il ne s’expliquait pas lui-même. Dépit causé par la reculade inattendue de Jim Donnegan et le retard que cette reculade apportait à sa première grande bataille, sans doute ! Voilà ce qu’il se disait. Pourtant non seulement c’était une sensation nouvelle pour lui que ce trouble vague de l’esprit ; mais encore le seul fait de rester songeur, de s’étudier lui-même, montrait qu’il avait un peu changé, mystérieusement et à son propre insu.

De l’autre côté du large fleuve les lumières de la berge et des navires amarrés se réduisaient aux dimensions de simples points lumineux qui se reflétaient et scintillaient dans l’eau trouble ; plus près, un canot à rames passa rapidement, faisant avec sa proue un bruit clapotant qui s’entendait distinctement dans le silence ; puis voici qu’un écho lointain de musique arriva jusqu’aux oreilles de Patrick Malone.

Lentement la musique se rapprocha ; des lueurs nombreuses dansèrent à la surface de l’eau, et un grand vapeur passa, brillamment illuminé, d’où venaient des sons de violons et de harpes. C’était un des bateaux d’excursion qui, pendant la belle saison, descendent et remontent la Tamise entre Londres et la mer, trajet qu’ils font en quelques heures, entre les rives d’abord resserrées, ajourées de docks, semées d’entrepôts et de cargo-boats à l’ancre, puis un peu plus loin plates et lointaines, de plus en plus lointaines, jusqu’à ce que l’embouchure devienne le large bras de mer où les plages populaires commencent.

Il passa dans la nuit comme une apparition un peu féerique, ce navire de plaisir où il n’y avait place que pour la gaîté et le repos nonchalant. L’orchestre installé sur le pont faisait monter dans l’ombre une mélodie italienne, langoureuse et douce, et les couples de « sweet-hearts » assis l’un contre l’autre sur les chaises longues ou les bancs du pont se prenaient les mains et se regardaient à travers l’obscurité avec tendresse.

Patrick Malone le vit passer sans bouger et sans rien dire, le front appuyé à la vitre ; mais quand les lumières et les sons de l’orchestre se furent éloignés il sentit qu’une irritation sourde et un peu douloureuse lui poignait le cœur.

Il se dit à lui-même à mi-voix :

« Je suppose que la dame d’Eastbourne m’a oublié depuis longtemps ».

Et il resta rêveur. Parbleu, qu’elle l’avait oublié ! Elle lui avait dit toutes sortes de choses aimables et douces, par politesse de grande dame, et par politesse elle avait eu pour lui quelques regards qui avaient été doux aussi. Mais depuis…

Encore si Jim Donnegan n’avait pas été un lâche ; s’il avait accepté de défendre son championnat et sa ceinture, ç’aurait été un vrai grand combat, celui-là, un de ceux dont tous les journaux parlent. Elle aurait vu son nom, Battling Malone, — et le récit de sa victoire, et peut-être se serait-elle souvenue de lui un peu plus longtemps… Mais c’était fini : le combat n’aurait pas lieu, et Andy Clarkson et les autres continuaient à le tenir en tutelle, comme un enfant dont on surveille tous les pas.

Tout à coup la rage secoua Pat, et ses poings se contractèrent au bout de ses bras. Il en avait assez de rester dans un coin comme un petit garçon en pénitence ! Dehors il y avait tout le vaste monde plein de merveilles, peuplé de femmes pareilles à des déesses ; il y avait aussi la renommée qui attendait les garçons comme lui pour faire résonner leurs noms et les rendre presque les égaux des « toffs ». Et il y avait l’argent : les beaux souverains d’or, les bank-notes dont le papier raide craquait et que les heureux de ce monde sortaient de leurs poches négligemment, plusieurs à la fois, pour acheter toutes les choses qui rendaient la vie somptueuse et belle.

Pat se redressa et commença à agiter des projets dans sa tête comme un prisonnier qui songe à une évasion. Il brûlait du désir de faire quelque chose d’éclatant, quelque chose qui attirerait l’attention sur lui, qui lui vaudrait les regards d’encouragement et d’approbation des femmes aux blanches mains endiamantées.

Jim Donnegan… il n’y fallait plus songer. Inutile également de s’adresser au National Sporting Club pour un combat avec le Français ou le nègre : Lord Westmount, Sladen et les autres s’y refuseraient, lui commanderaient d’être prudent et d’attendre. À qui pourrait-il donc avoir recours ?

Cet Australien… Comment diable s’appelait-il ? Celui qui venait de louer une salle gigantesque dans le West End de Londres et qui annonçait déjà des rencontres sensationnelles… Mac Gregor ! C’était bien son nom : Mac Gregor. Il avait de l’argent, de l’expérience, il cherchait des hommes ; tous les journaux avaient parlé de lui et de ses ambitieux projets. En quelques instants la décision de Pat fut prise : Il irait trouver cet Australien dès le lendemain et s’offrirait à n’importe quelles conditions à combattre n’importe quel adversaire, pourvu que ce fût un homme connu, un vrai champion dont la défaite ferait du bruit.


Le lendemain matin il s’esquiva sans rien dire à personne.

Dès qu’il se retrouva dans les rues de Londres, seul et libre comme autrefois, toute sa débrouillardise d’enfant du pavé lui revint. Il commença par aller demander aux bureaux du Sporting Life l’adresse de Mac Gregor… Piccadilly Hôtel… Regent Street… Très bien ! Une demi-heure plus tard il se présentait à l’adresse indiquée. On lui répondit que Mr. Mac Gregor était sorti, mais devait rentrer d’une minute à l’autre. Il attendit.

Du hall d’entrée de l’hôtel, où il s’était assis, il pouvait voir à travers les grandes portes vitrées le mouvement de Regent Street : les automobiles qui passaient, les femmes élégantes qui pénétraient dans les magasins ou bien suivaient les trottoirs à petits pas, regardant les étalages magnifiques avec attention mais sans avidité, de l’air de femmes qui pourraient franchir le seuil et acheter, si elles voulaient… Tout cela attisa son ambition davantage.

Mac Gregor était grand, très bien habillé, tanné de visage, et avait l’œil d’un connaisseur d’hommes. Il vint tout droit à Pat et lui serra la main affablement.

« Vous m’avez demandé ? Si vous voulez bien me rappeler votre nom… Malone. Eh ? Patrick… Battling Malone… Je me souviens très bien de ce nom ; je l’ai lu dans les journaux. Et vous voulez me parler ? Passez par ici. »

Pat lui expliqua d’une manière d’abord assez confuse le but de sa visite. Il lui fit comprendre que les gentlemen qui s’étaient constitués ses protecteurs le tenaient trop longtemps en lisière ; qu’il en avait assez ; qu’il voulait faire quelque chose de grand et d’éclatant… Il combattrait n’importe qui, qui fût un champion, Serrurier, Sam Langdon ou tout autre, et il n’y regarderait pas à quelques livres près, ni pour le poids de son adversaire, ni pour l’argent !…

Mac Gregor l’écouta sans l’interrompre, et, quand il se tut, resta songeur quelque temps.

« Diable ! fit-il enfin. — C’est du gros gibier qu’il vous faut, mon garçon ! Et vous croyez que vous auriez une bonne chance de battre ces hommes-là ? »

Pat leva sur lui ses yeux ingénus et hardis, et dit très doucement, posément, comme s’il parlait d’un tiers :

« Je ne pense pas qu’il y ait un homme de poids, blanc ou noir, qui puisse tenir plus de dix rounds contre moi. »

« Diable ! » fit encore l’Australien avec un sourire. Mais son regard jaugeait Pat et semblait le mesurer dans tous les sens, peser la vraie valeur de ces épaules démesurées, de cette mâchoire pareille à une falaise, et du cœur indomptable et sauvage qui flambait dans ses yeux.

« C’est que… — reprit-il après un silence — vous n’êtes pas encore très connu… Il y a bien votre victoire sur Jim Ellis, et les journaux ont dit grand bien de vous, et même sonné très fort la grosse caisse, certains d’entre eux… Mais tout de même ! »

Il réfléchit quelque temps.

« Avec pas mal de publicité, peut-être… des tuyaux d’entraînement, bien entendus et suffisamment sensationnels… Serrurier : il ne faut pas songer à lui pour le moment ; ses contrats le retiennent en France ; mais si vous êtes prêt à combattre Sam Langdon et que vous lui laissiez dicter ses conditions en ce qui concerne le poids. Eh ? »

Il sembla se décider tout à coup.

« Restez déjeûner avec moi. Cet après-midi je vous emmènerai à Hampstead, au « Bull and Bush » le poids lourd américain Sid Moran s’entraîne là en ce moment. Je vous essaierai contre lui : quelques rounds discrets derrière des portes closes… et si vous me faites bonne impression vous aurez votre combat ! »

« Pour un quasi débutant comme vous, ajouta-t-il — battre Sam Langdon ou simplement faire figure honorable contre lui, ce serait un saut en pleine gloire ».

Pat bondit sur ses pieds, le sang en feu à la pensée de ce que cela représentait pour lui.

« Boss… — cria-t-il d’une voix étranglée, tremblant de violence contenue — mettez-moi dans le ring avec ce nègre-là, et je lui arracherai la tête ! »


À quatre heures de l’après-midi ce jour-là le gigantesque Sid Moran qui, conscient de ses six pieds deux pouces de taille et de ses deux cent dix livres de poids, avait souri jovialement quand on avait parlé d’essayer un poids moyen contre lui, était assis sur un banc dans le gymnase de l’hôtellerie du « Bull and Bush », encore un peu hébété.

Toutes les vingt secondes il répétait machinalement en hochant la tête dans la direction de Pat Malone, qui se rhabillait.

« Golly… vous savez cogner, vous !… Golly : il n’y a pas à dire ; vous savez cogner ! »

Mac Gregor était assis devant une table et achevait de remplir les blancs d’une formule de contrat.

« Tenez ! dit-il à Pat. — Signez ici ». Pat prit la plume dans un poing et sans rien lire signa son nom, l’épelant à haute voix à mesure avec tant d’application et un tel effort que les veines de ses tempes saillirent comme des cordelettes.

« Les journaux sportifs vont avoir de la copie toute trouvée demain… et les jours suivants — fit Mac Gregor — sans compter la publicité, qui ne sera pas mince. Ma salle peut tenir quinze mille personnes, et les places les moins chères seront une demi-guinée. »

Avant de quitter l’hôtellerie, Patrick Malone demanda du papier et écrivit une lettre. C’était la première de sa vie, et elle lui prit longtemps ; mais le résultat lui parut superbe.

Cette lettre était adressée à « Lady Hailsham… — à Londres… Faire suivre » et disait :

« Je me bats avec le nègre Sam Langdon le mois prochain, et il pèse six livres de plus que moi, et je le rosserai en pensant respectueusement à vous. »


VIII


« Vous n’avez pas été raisonnable, Pat ! » dit Lord Westmount.

Le Major grogna de colère :

« Raisonnable… Bon Seigneur !… Demander à un Irlandais d’être raisonnable, c’est demander à une carpe de danser sur la corde raide. »

Lord Westmount continuait à regarder Patrick Malone d’un air tranquille, mais un peu offensé, et déçu.

« Vous n’avez pas été raisonnable, Pat ; et pour dire la vérité, je trouve que vous ne vous êtes pas très bien conduit envers nous. »

Gêné, Pat baissait les yeux et se balançait d’un pied sur l’autre, les mains sur les hanches ; mais sa figure s’était faite obstinée et maussade. Il ne voulait pas expliquer les raisons de son coup de tête, et quand bien même il l’aurait voulu, il eût été absolument incapable d’exprimer en mots la poussée d’ambitions et de désirs qui était montée brusquement en lui. Il sentait confusément que tous ces gentlemen qui s’étaient occupés de lui avaient le droit de se plaindre, puisqu’il s’était révolté contre leur tutelle, et pourtant il n’en éprouvait aucun regret.

Ses compagnons d’entraînement, Wilson, Hoskins et Andy Clarkson, se tenaient à quelque distance, évidemment plus impressionnés que lui-même par les reproches qui lui étaient adressés.

« Alors, c’est définitif : vous avez signé ? »

Pat fit « Oui » de la tête.

« Puisque c’est fait il n’y a plus rien à dire, car nous ne vous demanderons pas de revenir sur votre parole, Pat. Il faut laisser les forfaits et les reculades à Jim Donnegan et à ceux de son espèce. Vous rencontrerez le nègre le mois prochain ; voilà qui est entendu ; il ne vous reste qu’à faire tout votre possible pour vous mettre en condition et le battre ; nous, nous continuerons à vous aider tant que nous pourrons, et nous mettrons notre argent sur vous ; et les garçons que voici feront tout leur possible pour vous aider aussi. N’est-ce pas ? »

« Sûr ! » cria Jack Hoskins, et lui et ses deux compagnons se joignirent au groupe, les yeux luisants, oubliant déjà les reproches et les querelles. Même Andy Clarkson oublia sa colère et, devant le fait accompli, ne songea plus qu’au triomphe possible de la bonne cause.

« Il est déjà presque en condition, mon lord ! dit-il. — Je vais le faire ralentir un peu pendant une quinzaine pour éviter le surmenage, et après cela il restera encore trois bonnes semaines pour l’amener dans le ring, dur et fort, et prêt à se battre pour sa vie. »

Il se rapprocha de Pat et lui appliqua une formidable tape sur l’épaule.

« Vous avez une vraie tête d’Irlandais sur vos épaules, garçon, qui tient pour à peu près deux pence de bon sens et pour cinq cents livres de folie, et obstiné comme une mule, avec cela, et je devine que vous avez signé un contrat idiot ; mais ça n’empêche pas que nous sommes tous avec vous et que quand ce nègre sortira du ring le mois prochain il saura qu’il a été dans une bataille sans avoir besoin qu’on le lui dise. »

« Sûr ! » cria encore Jack Hoskins avec un enthousiasme sauvage. Tous, ils ne virent plus en Pat que le champion de leur race, celui qui allait porter dans le ring l’argent des gentlemen et l’honneur de tous. Ils lui souriaient tous ensemble, de larges sourires joyeux et un peu féroces, parce qu’ils songeaient déjà au combat qui venait et que l’idée les excitait.

Pat leva tout à coup les yeux et les regarda l’un après l’autre, ému par cet élan de fraternité chaude devant lequel tout le reste disparaissait.

« Vous êtes de braves garçons, — balbutia-t-il — de vrais braves garçons ! Sûrement je rosserai ce nègre-là. J’ai promis. »


Mac Gregor n’était pas seulement un organisateur avisé et plein d’expérience ; c’était aussi un homme qui comprenait le pouvoir presque sans limites de la publicité, et s’entendait à son usage.

Au lieu d’annoncer purement et simplement par la voie de la presse qu’un match aurait lieu à tel endroit et à telle date entre la merveille pugilistique qu’était le nègre Sam Langdon, réputé déjà dans trois continents, et un quasi-inconnu nommé Battling Malone, il consacra quinze jours à préparer l’opinion publique par des voies détournées.

Plusieurs organes sportifs des plus répandus, tant quotidiens qu’hebdomadaires publièrent des séries d’articles assurément différents mais qui aboutissaient tous à la même conclusion : Nous avons peur ! Peur des étrangers, des Américains, des Français ; peur des nègres ! — La décadence du pugilisme anglais était peinte sous les couleurs les plus sombres, exagérée à plaisir, transformée en une déchéance nationale que chaque citoyen des Îles Britanniques portait au front comme un sceau d’infamie.

Les époques glorieuses de Tom Cribb, de Sayers, de Jem Mace faisaient l’objet de commentaires navrés, pleins de regrets cuisants et de honte. Les plus honorables défaites de ces dernières années devenaient de véritables déroutes, sous la plume amère des scribes de Mac Gregor. Tout n’était qu’humiliation et ignominie. Le lion britannique se sauvait le long du mur, la queue entre les jambes, devant les cris belliqueux du coq gaulois et de l’aigle américain…

Trois cents mille sportmen anglais lurent ces articles et en conservèrent toute la journée une rage sourde qui leur inspirait le désir d’assommer quelqu’un : un Français, un nègre, l’auteur de l’article, n’importe qui… Les journaux politiques reprirent le cri et en firent une des questions du jour, faisait intervenir le pugilisme entre les autres « manchettes » du moment — la grève qui menaçait, le mariage d’une chanteuse en renom, les derniers sursauts de la Chambre des Lords.

Sous l’avalanche de lettres provenant de lecteurs indignés qui protestaient, les articles des journaux se firent un peu moins pessimistes, mais plus précis. On prit Sam Langdon comme exemple : un homme qui était à peine au-dessus de la limite des poids moyens, et qui pourtant n’arrivait pas à trouver dans tout le Royaume-Uni d’adversaire à sa taille. — Quelques poids lourds consentiraient bien à monter dans le ring avec lui, mais sans se faire aucune illusion sur leur propre chance et parce qu’ils savaient que de l’autre côté de la raclée et de l’insensibilité passagère qui les attendaient, il y aurait pour eux une petite part de la bourse, consolation suffisante. Mais qui serait assez sot pour payer quoi que ce soit afin de voir Sam Langdon, la merveille noire, en action contre un mastodonte maladroit, condamné d’avance à la tuerie ?

De nouveau la morne honte s’étendit comme un voile de deuil de la mer du Nord au détroit d’Irlande, et des milliers d’Anglais, patriotiques jusqu’à la frénésie, furent partout hantés par la vision d’une figure noire, bestiale et impudente, qui du rire de sa large bouche lippue insultait Britannia…

Et puis dans un de ces articles voici que quelques lignes mystérieuses se glissèrent : une intervention possible, qui serait peut-être annoncée sous peu ; la révélation que des sportmen éclairés, l’élite du pays, avaient pris l’humiliation nationale à cœur et avaient travaillé dans l’ombre…

Morceau par morceau l’histoire fut mise au jour, une histoire qui même avant d’être devenue bien claire se muait déjà en une sorte de miraculeuse légende : la formation du « British Champion Research Syndicate ». On citait des noms illustres, derrière lesquels l’éblouissement de fortunes colossales se laissait entrevoir : — la révélation soudaine d’un homme prodigieusement doué, unique, visiblement envoyé par le dieu protecteur d’Albion pour être le premier instrument de la Grande Revanche.

Les divers essais auxquels Patrick Malone avait été soumis tant dans le hall de Deptford qu’à Hampstead le jour de la signature de son contrat, devinrent sous la plume des journalistes les mieux renseignés, un système colossal d’épreuves éliminatoires auxquelles tout ce que l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande comptaient de jeunes athlètes ambitieux avaient pris part ; d’où maints hommes de grande valeur étaient sortis l’oreille basse, écartés avec mépris pour faire place au miracle vivant, au prodigieux mécanisme qu’était Battling Malone.

Sur la première page des journaux et des revues de sport, aux galeries permanentes du Sportsman et du Sporting Life dans Fleet Street, à tous les étalages de libraires en cartes postales, la photographie de Pat Malone en costume de combat s’offrit aux regards de tous.

Des passants ignorants des choses de la boxe s’arrêtèrent quelques instants devant une d’elles, contemplant bouche bée les reliefs surprenants de sa poitrine et de ses épaules ; des connaisseurs restèrent longtemps rêveurs devant l’agencement de lanières et de plaques musculeuses qui lui cuirassaient l’estomac et les côtes ; d’autres emportèrent avec eux le souvenir de son masque d’animal batailleur, de sa mâchoire massive et de ses yeux téméraires…

Or, il se passa une chose que Mac Gregor avait peut-être espérée, mais sur laquelle il n’avait guère pu compter à coup sûr ; sa publicité coïncida avec un mouvement réel d’opinion.

Chaque sport est soumis à des fluctuations qui ramènent périodiquement l’enthousiasme et l’apathie. Dans les quelques années précédentes, une vague de puritanisme avait passé sur l’Angleterre, pour le plus grand dommage du pugilisme. Les prédicateurs non-conformistes, qui sont doublement toujours à l’affût — à l’affût de la réclame retentissante qu’ils pourraient faire à leur secte, et des restrictions austères qu’ils pourraient imposer aux hérétiques qui n’en font pas partie — s’étaient prononcés contre le sport de la boxe, en lui appliquant les adjectifs d’usage. Cela avait suffi pour que dans maintes villes maints chefs constables, avides de se donner une réputation de vertu, eussent interdit toutes les rencontres.

La vague avait passé ; les chefs constables avaient subi avec promptitude et docilité le revirement d’opinion qui s’était produit, et la grande masse du public avait commencé à re-découvrir une fois de plus le pugilisme oublié. Seulement ce public s’était en même temps aperçu que John Bull n’était plus le triomphateur jovial d’autrefois, et ç’avait été pour son orgueil natif la plus choquante des surprises.

Ainsi les circonstances mêmes apportaient à l’organisateur du prochain combat une aide aussi puissante qu’inattendue ; le scepticisme avec lequel la rencontre aurait été accueillie en d’autres temps par le monde spécial du sport se trouva noyé dans le flot d’enthousiasme qui souleva la masse, et le nom de Battling Malone, crié dans la trompette de la renommée par un organisateur roublard, en sortit dans une clameur qui l’étonna lui-même.

Les quotidiens sportifs réservèrent aux préparatifs du combat et à l’entraînement des deux hommes des emplacements spéciaux. Chaque jour apporta sa nouvelle : quelque détail fantaisiste relatif à la découverte du champion, qui complétait et enjolivait la légende ; un interview avec le brave Jack Hoskins, qui fut traité de héros et porté aux nues parce que, de son propre aveu, le poing irrésistible de Battling Malone lui apportait plusieurs fois par semaine quelques minutes de sommeil forcé ; le bruit des paris dont les millionnaires du « British Champion Research Synclicate » appuyaient la chance de leur protégé — preuve définitive de leur confiance et de la sincérité du combat !

À lire les commentaires et les louanges que leur initiative suscitait, beaucoup des membres du Syndicat qui ne s’en étaient guère occupés jusque-là se prirent tout à coup d’un beau zèle, et vinrent tous les jours au hall de Deptford, aux heures d’entraînement, apporter à Patrick Malone et à ses compagnons un écho de la clameur du dehors, du grand bruit un peu inattendu qui s’était élevé autour d’eux.

Andy Clarkson surveillait le travail de son homme avec des yeux luisants ; aux minutes de repos il se rapprochait de lui et, toujours avec ses gestes et ses attitudes de violence concentrée, continuait à lui prodiguer des conseils de détail, comme un répétiteur enseigne à son élève les réponses favorites d’un examinateur probable :

« Faites attention que vos crochets ne soient pas trop larges, Pat mon garçon !… Ce nègre-là va baisser la tête quand il les verra venir, et si vous tapez de toutes vos forces sur son crâne, ça fera des phalanges cassées, sûr ! »

Ou bien :

« Rusez un peu plus : ça peut servir. Ayez l’air fatigué, trébuchez comme si vous alliez tomber dans ses bras, et puis juste comme vous arriverez à distance, placez votre droit au creux de l’estomac, l’épaule gauche levée haut pour vous protéger la mâchoire ».

Pat obéissait, et Steve Wilson, qui lui donnait la réplique, recevait un tel coup de marteau au-dessous du sternum qu’il s’affaissait sur les genoux avec un mugissement étouffé.

Deux ou trois fois Mac Gregor vint à Deptford, et sa mine satisfaite en disait plus long qu’aucun discours :

« Vous aurez une chambrée royale pour vous voir, mon jeune ami ; une chambrée comme on n’en avait pas vue à un combat de boxe depuis longtemps. C’est à dessein que je dis « royale », car la famille royale sera représentée — seulement c’est un secret, il ne faut rien en dire… — Si la location marche bien ? Mais il n’y aura que de la location. Les braves gens qui essaieront de payer à la porte pour entrer trouveront la salle pleine, et ils n’auront qu’à attendre le résultat dehors… Une chambrée royale je vous dis, et beaucoup de dames aussi, et du meilleur monde… Car vous savez que les dames seront admises… »

Pat, qui l’écoutait assez distraitement, releva brusquement les yeux sur lui, et resta songeur. Les dames seraient admises : il n’avait pas songé à cela. Peut-être… C’était bien improbable ; mais après tout le bruit que les journaux avaient fait, pourtant… Peut-être la dame d’Eastbourne serait-elle là.

Il se dit que lorsqu’elle l’aurait vu chasser devant lui tout autour du ring et corriger comme il fallait le faire ce nègre fameux, elle ne l’oublierait pas de quelque temps…


IX


La dernière semaine d’entraînement fut passée à Eastbourne comme Pat l’avait demandé. Lady Hailsham n’y était plus, à vrai dire, mais il retrouvait là le souvenir de ses paroles et du feu qu’elle avait allumé en lui.

Un logement pour lui et ses compagnons et un gymnase temporaire avaient été préparés dans une villa au pied de la route qui monte jusqu’à Beachy Head. Tous les matins ils escaladaient la pente ensemble, couverts de leurs sweaters d’exercice, à longues foulées nerveuses d’athlètes déjà bien en souffle ; ils trouvaient au sommet le grand vent fort et soutenu du large, dont ils se gonflaient les poumons, et s’en allaient pendant une heure sur les longues pentes couvertes d’herbes, quelquefois le long de la mer, quelquefois dans l’intérieur, suivant la chaîne des « Downs », marchant, courant souvent, ivres de leur force, ramassant un brin d’herbe qu’ils gardaient entre leurs dents et qui leur laissait un goût de sel sur la langue.

Lord Westmount vint deux fois, et la seconde fois sa sœur l’accompagnait.

Il ne fut pas permis à Pat d’aller déjeuner à l’hôtel avec eux, en vue du régime sévère auquel il était maintenant soumis ; mais ils assistèrent tous deux à son entraînement de l’après-midi dans le gymnase. Steve Wilson et Jack Hoskins, interdits, reconnurent ce jour-là que Pat devenait décidément trop ardent et trop dur frappeur pour eux, et qu’ils étaient contents que le grand jour approchât.

Lady Hailsham le suivit des yeux sans bouger ni rien dire, du commencement à la fin, songeant peut-être à son bull-terrier favori, qui avait dans ses batailles un peu de cette férocité joyeuse, mais songeant aussi à coup sûr que Pat Malone était un homme « pour de vrai », un de ces mâles puissants et hardis, proches de la nature, devant lesquels les femmes s’émeuvent et frissonnent un peu.

Quand il eut fini, elle ne lui fit aucun compliment ni n’exprima aucun vœu pour son succès ; mais ses yeux clairs s’attachèrent à ceux de Pat sans réserve, et elle lui dit à voix basse :

« J’ai bien reçu votre lettre… Je serai là. »

Son regard, ses lèvres rouges qui s’ouvraient un peu sur ses dents blanches ; le parfum léger qui émanait d’elle ; l’intimité qui semblait naître de leur rapprochement et des mots qu’elle murmurait comme un secret… Pat ne trouva rien à dire, et sa gorge se serra.

Qui sait le souvenir qu’elle emporta, elle, de la proximité de ce jeune barbare dont la poitrine profonde, aux reliefs accentués, se soulevait et retombait, si près d’elle, au rythme de son souffle égal, et dont les yeux hardis se troublaient devant les siens ?

Mais cette visite ne sembla pas à Pat Malone aussi importante qu’elle eût pu lui sembler à un autre moment. Tous les menus faits de son existence journalière étaient devenus machinaux, presque inconscients ; ils étaient noyés dans la grande vague ardente qui l’emportait au combat. C’était là l’effet d’une préparation physique bien réglée et aussi de l’atmosphère qu’il sentait autour de lui.

Les articles de journaux qu’on lui lisait le matin, les visites incessantes de sportsmen venus de Londres, les mines même de ses compagnons d’entraînement — tout lui donnait l’impression que ses visions confuses d’autrefois s’étaient réalisées, et que Britannia en personne épiait ses mouvements et comptait sur lui.

Le grand jour venu, la limousine de Lord Westmount l’emporta de bonne heure vers Londres. À trois heures de l’après-midi le pesage eut lieu, simple formalité pour lui, puisque le poids fixé était celui dicté par le nègre, de plusieurs livres supérieur au sien. Mais il vit là pour la première fois son adversaire Sam Langdon, un homme de sa taille, aussi large que lui et plus épais, avec un masque de gorille sous un crâne en dôme couvert d’une courte toison crépue.

Pat avait connu de nombreux nègres, matelots ou débardeurs des docks, et n’avait nourri à leur endroit qu’un mépris tranquille d’Anglo-Saxon ; mais celui-ci lui inspira une aversion immédiate. Il avait pourtant l’air simple et bon enfant ; mais il parut à Pat être le nègre-type, l’incarnation d’une race ennemie et méprisable. La seule idée que cet être au faciès semi-humain aspirait à le battre, lui un homme blanc, devant quinze mille gentlemen et ladies assemblés, parut à Patrick Malone à la fois ridicule et monstrueux. Il ne lui serra la main qu’à contre-cœur.

La cérémonie du pesage terminée, il fut conduit chez Lord Westmount, tout près de là, mangea et but ce qu’on lui donna, s’étendit sur un lit de repos et attendit le soir avec quelque impatience, mais sans aucune nervosité. Les soins dont il était entouré, les précautions que l’on prenait autour de lui pour lui éviter toute émotion et tout ennui, l’amusaient fort ; mais en même temps tout cela lui faisait comprendre qu’on le considérait comme un animal rare, de qui beaucoup dépendait.

Mac Gregor avait dit vrai : les quinze mille places de la salle étaient occupées. Dehors, plusieurs milliers de personnes qui avaient dû renoncer à entrer s’obstinaient pourtant à rester là pour recevoir au moins l’écho des rumeurs du dedans.

La voiture qui amena Battling Malone traversa cette foule lentement ; juste au moment où elle s’engouffrait sous la voûte, quelqu’un sauta sur le marchepied, reconnut le champion, et cria. Déjà un barrage de policemen s’était formé et arrêtait la foule, mais la clameur qui s’éleva dans le sillage de l’automobile disparue était si forte, si pleine d’encouragement et de confiance enthousiaste, que Pat en fut remué.

« Garçon, tuez ce nègre-là ! » hurla une voix suraiguë.

D’autres cris et d’autres appels se noyèrent dans l’énorme « Hooray » d’une foule anglaise en délire, qui produit un volume de son dont les vivats disparates des autres foules ne peuvent donner une idée.

Andy Clarkson lui fit traverser rapidement les couloirs presque vides et fermer les portes derrière eux, les portes de leur vestiaire. Pendant qu’il frictionnait son élève en lui donnant ses derniers conseils, des nouvelles des combats préliminaires qui se disputaient leur parvinrent pourtant.

« Delaney a battu le Français ! » cria une voix dans le couloir.

Andy Clarkson murmura entre ses dents : « C’est un bon présage ; ce soir c’est le vieux pays qui gagne sur toute la ligne. N’oubliez pas ça, garçon ! »

Jack Hoskins et Steve Wilson, qui devaient lui servir aussi de soigneurs au cours du combat, se contentaient de rendre de menus services sans rien lui dire. L’émotion avait sur eux un effet comique : ils ne se parlaient même l’un à l’autre qu’à voix basse, comme à des funérailles, et s’appliquaient à ne pas faire de bruit. Pat se laissait manier et soigner comme une chose, faisant une figure un peu impatientée. L’argent, la renommée et les regards des femmes, tout ce qui l’attendait de l’autre côté du combat, il ne songeait plus à tout cela ; il avait seulement hâte de rosser ce nègre, et il lui semblait que les quinze mille personnes de la salle n’avaient payé leurs guinées que pour cela, pour le voir maltraiter et humilier cette vilaine bête noire…

Ensuite ce fut l’entrée dans la salle, la grande clameur qui l’accueillit, la présentation au public, l’ajustement minutieux des bandages et des gants, les dernières recommandations du referee… Pat avait d’abord regardé autour de lui, cherchant les figures amies ; mais la salle était si vaste, les spectateurs si innombrables, que le premier coup d’œil lui donna une sorte de vertige.

Les rangées concentriques de plastrons blancs, d’habits sombres, de figures pâles sous la clarté fulgurante des lampes électriques, se fondit en une masse énorme qui ondulait. Il ne vit distinctement que les occupants des rangées de sièges les plus proches du ring ; des hommes en habit, quelques femmes en toilettes claires, aux cous desquelles des colliers et des pendeloques étincelaient, et il en garda une impression confuse qu’ils étaient quinze mille comme cela : quinze mille « gens de la haute » qui étaient venus pour le voir.

Pourtant, demi-nu, assis dans un coin du ring surélevé, il se sentait curieusement isolé, séparé d’eux aussi complètement que si les cordes eussent été d’infranchissables grilles. Des mains toutes-puissantes l’avaient mis là, une voix impérieuse lui avait commandé : « Battez ce nègre ! » et quinze mille « toffs » étaient venus remplir cette salle et attendaient qu’il obéît. Quand le gong résonna, il sauta sur ses pieds et se mit à l’ouvrage comme un serviteur zélé.

Le public n’était pas un public ordinaire de combat de boxe. Les deux tiers des spectateurs n’étaient pas de ceux qui s’intéressent de façon continue aux choses du pugilat ; les expressions techniques n’avaient pour eux qu’un sens vague et leurs opinions leur étaient parvenues toutes faites dans les colonnes de sport des journaux. Ils manquaient de points de comparaison pour apprécier à son juste mérite le spectacle qui leur était donné, et se contentèrent de suivre avec intérêt ce qui se passait sous leurs yeux, sans s’étonner le moins du monde.

Ce qu’ils virent, ce fut la rencontre, entre quatre cordes tendues, de deux hommes, l’un blanc et l’autre noir, qui se jetèrent l’un sur l’autre comme deux bull-terriers et se battirent du commencement à la fin de chaque round comme les bull-terriers se battent, sans répit, en une offensive continuelle et simultanée, avec la diligence implacable et l’acharnement de deux combattants qui sont tous deux sûrs de vaincre, et veulent en finir au plus tôt.

Les profanes qui ne connaissaient du pugilisme que quelques mots de l’argot du « prize-ring » d’autrefois, et les noms des quelques champions modernes qui ont le mieux organisé leur publicité, s’imaginèrent sans doute que c’était ainsi que toutes les rencontres pugilistiques se disputaient, et ils se contentèrent d’attendre un résultat avec curiosité. Mais les connaisseurs comprirent de suite qu’ils goûtaient là une fête rare, une de ces batailles serrées et dures ou il n’y a pas place pour les phrases élégantes d’une escrime des poings, ni pour les entrechats inutiles exécutés hors de portée.

Elle était riche de science, cette bataille, mais de la science élémentaire et simplifiée que discernent seuls les initiés, « ceux qui savent ». Le blanc était plus rapide que le noir, et plus ardent ; il mettait dans ses attaques un feu, une violence de détente que le nègre ne possédait pas ; mais ce dernier, plus lourd et peut-être plus puissant, avait toute l’endurance légendaire des hommes de sa couleur, et il avait encore une autre supériorité : l’expérience du combat, l’expérience acquise dans deux cents batailles livrées à des hommes de toutes races, de tous pays et de toutes tailles.

Il n’avait eu pour l’aider aucun hasard heureux, lui, aucun concours de circonstances, aucune protection ; de la case paternelle, sur une plantation de coton de Géorgie, au ring où il comptait gagner ce soir-là deux mille livres sterling, ç’avait été une longue trouée : un chemin que sa force et sa ruse et l’endurance de sa charpente lui avaient ouvert à travers une foule de deux cents combattants noirs et blancs. De sorte qu’il se rua à sa nouvelle tâche, implacable et pourtant froid, en homme qui connaît le résultat d’avance.

Quant à Pat… Au coup de gong annonçant le commencement du premier round, il s’était levé d’un saut et avait chargé selon sa tactique ordinaire, le front bas, les poings à la hauteur de la poitrine et prêts à tout instant à lancer les coups meurtriers. La première minute de ce round, les premiers corps-à-corps, les quelques coups qui arrivèrent à destination de part et d’autre — ne lui apprirent rien.

Tous les combats se ressemblent au début ! Même Jack Hoskins, lorsqu’il lui donnait la réplique dans le hall de Deptford, venait à lui d’abord avec cette mine agressive et confiante. Tous les hommes qu’il avait déjà rencontrés avaient fait de même. Seulement, un peu plus tard, lorsque l’instinct les avait prévenus qu’ils avaient devant eux un mécanisme de bataille plus redoutable que le leur, et un tempérament plus féroce, ils se trouvaient forcés à la défensive : une défensive parfois désespérée et courte, parfois longue et habile, toujours courageuse mais presque toujours sans espoir. Il s’était accoutumé à les pourchasser devant lui tout autour du ring avec une joie un peu sauvage, sentant qu’il était plus fort et plus dur qu’eux, mieux armé pour le combat, plus proche de leurs ancêtres barbares, et devinant à vingt signes qu’ils le sentaient aussi.

Or, ce qu’il comprit en faisant face à Sam Langdon et avant que le premier round ne fût écoulé, c’est qu’il avait affaire cette fois à un homme de son espèce, même plus primitif et plus barbare encore que lui, descendant plus direct de la brute ancestrale.

Lorsqu’ils en vinrent à la première mêlée dans un coin du ring, aux coups vertigineux frappés de près, presque front contre front, au lieu d’esquiver d’un saut brusque pour reprendre le milieu du ring, comme tous les adversaires de Pat l’avaient fait jusque-là, le nègre s’affermit au contraire sur ses larges pieds plats et cogna joyeusement.

Sous son os frontal proéminent comme celui d’un gorille, ses petits yeux enfoncés flambèrent ; sa bouche aux lèvres épaisses se resserra en une moue sauvage ; sans baisser la tête pour se protéger ni détourner son regard un seul instant, il plaça ses coups soigneusement, bloqua quelques-uns de ceux de son adversaire, reçut les autres sans sourciller et resta sur sa position, ne demandant apparemment rien de mieux que de continuer ainsi.

Dans le corps-à-corps qui suivit, Pat eut dans les narines l’odeur de son corps échauffé : ce fumet de nègre qui suscite chez tant d’hommes blancs le dégoût et la rage. Au cours d’une demi-minute de mêlée confuse qui vint ensuite, il se rendit compte tout à coup que c’était lui qui avait rompu du terrain, que c’était le nègre qui le suivait pied à pied maintenant le long des cordes du ring. Quand il eut compris cela une folie le jeta en avant, et après que le coup de gong qui marquait la fin du round eût retenti, il fallut que le referee séparât de force deux hommes arcboutés tête contre tête, qui échangeaient avec des grognements de colère des poussées et des coups rapides bloqués à mesure.

Le second round fut une répétition du premier : une longue mêlée oscillante, assez confuse, où le referee n’eut pourtant pas à intervenir parce que les deux hommes rompaient les corps-à-corps d’eux-mêmes, en hâte, avides d’avoir les bras libres pour frapper de nouveau.

Dans la salle les connaisseurs hochaient la tête et se disaient l’un à l’autre : « Cela ne peut pas durer longtemps ! » Il y avait une note de regret dans leur voix, parce qu’ils se lamentaient d’avance de prévoir le dénouement abrupt et prochain d’une si émouvante bataille. Les autres, les profanes attirés là par le retentissement exceptionnel de la rencontre, ne se rendaient compte que d’une chose ; que le champion de leur race, l’inconnu d’hier, faisait mieux que bonne figure en face du nègre fameux, que c’était lui qui montrait le plus d’ardeur agressive, et cela leur suffisait.

Toutes les fois que le gong annonçait la fin d’une reprise, ils reprenaient leur souffle lentement et applaudissaient en se regardant l’un l’autre avec des yeux brillants. Les femmes disaient à leurs hommes assis près d’elles : « Il va gagner, n’est-ce pas ? » Et quand quelques mots de doute leur répondaient, elles reprenaient avec une jolie moue de caprice : « Oh ! je voudrais tant qu’il battît cet affreux nègre ! »

Mais dans le coin où Andy Clarkson, Steve Wilson et Jack Hoskins se tenaient accroupis, entre les repos, ce qui régnait était une atmosphère de tension tragique. Quand le marteau du chronométreur se levait, l’un d’eux empoignait le tabouret, l’autre le seau d’eau et l’éponge, le troisième les serviettes, et, dès que le signal avait retenti, ils se jetaient dans le ring comme des loups, poussés par ce sentiment de fraternité ardente qui unit pendant un combat le combattant et ses seconds, et qui fait souvent que ceux-ci sont plus enragés et plus bouleversés par les péripéties de la lutte que celui-là.

Et pendant que Pat, renversé contre le poteau du ring, les bras étendus et appuyés sur les cordes, respirait profondément, ses camarades, tout en l’éventant, en l’épongeant, en lui massant doucement les muscles des cuisses et des épaules, lui jetaient des mots d’encouragement qui sortaient en sifflant d’entre leurs dents serrées. « C’est ça, Pat mon garçon ; allez-y ! Tuez ce damné nègre !… Vous l’avez, facilement !… »

À la fin du quatrième round pourtant Andy Clarkson comprit clairement ce que Pat était par sa nature même incapable de concevoir un seul instant, à savoir que le nègre allait le battre à son propre jeu. Pat frappait aussi fort que lui, peut-être plus fort, et touchait bien plus souvent ; mais ses coups n’arrivaient pas à ébranler Sam Langdon ; celui-ci les recevait sur les avant-bras ou sur les épaules, les bloquant presque tous à demi sans se donner la peine d’en bloquer complètement aucun, parce qu’il se savait l’endurance d’enclume des hommes de sa couleur. Ses coups, à lui, étaient placés de près, délibérément, avec l’habileté cruelle d’un vieux pugiliste bourré d’expérience, et déjà la figure et le torse du blanc se tuméfiaient par endroits.

Aussi quand Battling Malone fut assis dans son coin pendant le repos d’une minute l’entraîneur lui dit à l’oreille :

« Vous faites fausse route, Pat ! Ce n’est pas le meilleur moyen de le battre, ça ! Restez à distance pendant quelques rounds et prenez-le de vitesse. »

Il s’était bien gardé de lui montrer qu’il sentait la défaite prochaine ; c’était un simple conseil qu’il lui donnait pour l’aider à vaincre… Mais Pat avait déjà senti que sa tactique ordinaire ne lui suffirait pas cette fois-ci, et il suivit le conseil.

Pendant quelques reprises il rusa, rôda autour du nègre, sans déplacements inutiles pourtant, mais ayant soin de rester hors de portée ; toutes les dix secondes il rentrait d’un saut brusque, en frappant, doublait parfois, puis s’accrochait au noir et lui immobilisait les bras jusqu’à ce qu’ils fussent séparés de nouveau.

Le second conseil d’Andy Clarkson vint dès la fin du prochain round :

« Faites bien attention à vos crochets, garçon, et ne vous abîmez pas la main sur sa tête. »

Pat savait qu’un crâne de nègre est une boule de métal à côté de laquelle les poings les plus massifs, même cuirassés avec science de bandelettes de dix pieds et de gants de combat, sont choses fragiles ; et il fit attention.

Les reprises se succédèrent. Certains des spectateurs étaient franchement déçus de voir que leur favori avait modifié sa tactique au lieu de s’attacher continuellement au nègre et de le frapper jusqu’à ce qu’il tombât, ce qui leur paraissait la solution la plus simple et la meilleure. Mais, entendant des voisins plus versés qu’eux dans les mystères du noble art se déclarer satisfaits, ils continuèrent à acclamer et encourager le champion anglais de confiance.

Les véritables connaisseurs, entre autres Lord Westmount et autres membres du Syndicat, étaient aussi surpris que contents. C’est parce qu’ils se rendaient fort bien compte de l’inexpérience relative de leur protégé qu’ils ne l’avaient vu qu’à regret affronter un homme de la valeur de Sam Langdon. Ils s’étaient bien gardés de rien dire qui pût diminuer sa confiance ; mais, au fond, peu d’entre eux comptaient réellement sur son succès ou même s’attendaient à le voir rester debout jusqu’à la fin. Plus d’un avait parié pour lui, couvrant royalement l’enjeu d’un Américain moqueur, simplement pour prendre rang effectivement du côté des hommes de son pays et de sa couleur, et jugeant l’argent perdu d’avance. Et voici qu’il tenait le nègre en échec !

Lord Westmount dit tout à coup à sa sœur assise à son côté :

« Par Jupiter ! Je crois maintenant qu’il a une chance de gagner. »

« Ne le croyiez-vous pas jusqu’ici ? » répondit-elle.

Il secoua la tête. En véritable femme, elle se prit alors à souhaiter plus ardemment encore la victoire de Pat, maintenant qu’elle voyait en lui un novice téméraire qui était allé à la rencontre d’une défaite presque certaine, un peu à cause d’elle.

Dans le ring, les deux hommes se chargeaient et se martelaient sans répit. Ils avaient compris tous les deux que ce serait une longue et dure bataille, et chacun agissait en conséquence, mais selon ses instincts. Le nègre s’efforçait de recevoir les coups de son adversaire sur le crâne ou sur les coudes, et cherchait l’occasion de placer un de ses coups à lui de façon décisive. Pat, ayant déjà oublié les conseils de prudence, ne songeait plus qu’à se battre de toutes ses forces du commencement à la fin de chaque reprise avec une obstination simple, car l’endurance prodigieuse du noir et la punition que lui, Pat, recevait, ne faisaient qu’attiser davantage la flamme de son cœur sauvage.

Tout à coup Andy Clarkson, qui de sa place au bord du ring suivait le combat avec des mouvements instinctifs de la tête et des épaules, comme s’il frappait et « encaissait » aussi, poussa un grognement étouffé. Le premier, il avait vu le désastre. Le poing droit de Pat, balancé en un crochet furieux, venait de heurter à toute volée le crâne du nègre, et l’entraîneur avait deviné, à la grimace de douleur et de colère de son homme, que les phalanges avaient cédé.

Quand le round fut fini il lui chuchota à l’oreille, très bas :

« Tenez-le à distance avec votre gauche, garçon, et tâchez qu’il ne se doute de rien. »

Mais en lui-même il râlait de désespoir, conscient de l’inutilité grotesque de ses conseils. Berner et tenir à distance avec un seul poing Sam Langdon, le vieux guerrier plein de ruse, la catapulte noire ! Andy Clarkson sentit que la fin venait.

Jusqu’au neuvième round le combat avait été de ceux que les experts surtout apprécient, une bataille serrée et dure, mais sans péripéties dramatiques ni brusques changements de fortune. Avec le neuvième round le drame commença.

Le nègre n’était pas de ceux qu’un novice comme Battling Malone peut abuser longtemps. Il ne lui fallut guère qu’une minute pour s’apercevoir que son adversaire ne frappait plus que d’une main, et une seconde pour comprendre ce que cela voulait dire. Il songea que cela venait juste à point pour l’aider à achever ce quasi-débutant qui s’était révélé si fâcheusement dur et obstiné, et il commença à l’abattre comme on abat un arbre, avec la même application tranquille.

Il ne se donnait plus la peine de bloquer ni d’esquiver, maintenant ; il abandonnait aux coups ce bloc de fonte qu’était sa tête, et ne cherchait qu’à frapper aussi : un crochet à la mâchoire, qui ébranlait le combattant blanc…, un direct sur la pommette qui le rejetait en arrière, pliant du cou et des genoux…, un autre crochet du droit au-dessous du cœur, placé délibérément, et ainsi de suite, épuisant la gamme des coups comme un joueur d’échecs qui profite des moindres chances.

Pour la première fois de sa vie, Pat Malone sut ce que c’était que de reculer devant une force matériellement et invinciblement supérieure, d’être bousculé dans les cordes et acculé dans les coins du ring, impuissant et rageur comme une bête estropiée. Il continuait à se jeter sur le noir, frappant du gauche au corps ou à la mâchoire, pour se trouver presque aussitôt rejeté en arrière par une grêle de coups plus forts, frappés des deux mains.

Deux fois il essaya de se servir encore de sa main droite, mais ne put retenir un grognement de douleur quand ses phalanges fêlées et disloquées heurtèrent le menton du nègre. Après le deuxième essai il s’aperçut qu’il ne pouvait plus fermer la main.

La salle était devenue curieusement silencieuse. Même ceux qui avaient parié pour le nègre le voyaient triompher avec plaisir, mais ne l’encourageaient pas. Les autres étaient consternés. Des femmes poussaient de petits gémissements et se mordaient les lèvres comme si elles souffraient aussi ; des hommes se disaient à eux-mêmes à mi-voix : « C’est la fin ! » et déjà accordaient au champion blanc les louanges ternes qu’on donne aux vaincus. « Il s’est bien défendu. — C’est un novice, voyez-vous ; il fera mieux la prochaine fois. »

Dans le ring, Pat qui commençait à chanceler, pris de vertige, les yeux creux, des rides aux coins des lèvres, des trous d’ombre sous les pommettes, n’avait pas encore songé une fois à la défaite. Seulement il s’enrageait de ne pas pouvoir faire mal à ce nègre, et les os cassés de sa main droite, écrasés sous les bandelettes serrées qui lui entouraient les doigts et la paume, lui faisaient mal jusqu’à l’épaule.

Au cours du onzième round Sam Langdon crut le moment venu, et chargea. Ses poings de métal martelèrent le corps de Pat, le forcèrent à baisser sa garde, et dès que le nègre vit l’ouverture faite il se tordit sur ses hanches deux fois, avec un « Han ! » de bûcheron, mettant tout le balan de son corps et toute la détente de ses épaules en deux coups qui arrivèrent à la pointe du menton, le premier un pouce à droite, le second un pouce à gauche. Pat se laissa aller en arrière, presque inconscient, mais sans plier les genoux, de sorte que les cordes du ring le soutinrent et le maintinrent debout. Sam Langdon chargeait de nouveau quand le gong résonna, annonçant la fin de la reprise.

En trois secondes Pat était empoigné aux genoux et aux aisselles et jeté sur sa chaise ; Steve Wilson l’éventait avec une force de machine. Jack Hoskins lui faisait descendre une pluie d’eau sur la figure, pendant qu’Andy Clarkson lui massait les muscles du cou d’une main et l’estomac de l’autre. L’entraîneur avait perdu sa mine ordinaire de violence et de menace. Sa voix tremblait quand il murmura à son homme, presque bouche contre bouche :

« Oh, Pat, Pat, mon garçon ; vous n’allez pas laisser ce nègre-là vous battre, dites ? »

Pat, la tête ballante, les yeux vitreux, les jambes molles, une main cassée et l’autre sans force, à moitié conscient seulement, entendit qu’on parlait de défaite, et s’étonna.

« Me battre ?… Bien sûr que non ! » balbutia-t-il — et il s’efforça de sourire.

Le douzième round fut ce qu’on est convenu d’appeler une « boucherie » et ce à quoi certains arbitres au cœur sensible mettent fin sommairement en arrêtant le combat. Battling Malone n’était plus qu’une loque, une sorte de spectre qu’on eût dit sans conscience et sans poids, qui restait parfois debout et résistait un peu aux attaques grâce uniquement à son sens inné de l’équilibre. Il alla pourtant à terre cinq fois ; les coups du nègre le pliaient en deux et le jetaient sur les planches, mais sa charpente était si résistante et sa vitalité telle qu’il se relevait chaque fois.

Dans la salle, des spectatrices aux nerfs tordus, prêtes à pleurer, murmuraient : « Quel courage ! » Mais Pat Malone ne songeait pas que ce qu’il faisait méritât aucun éloge. Étourdi et chancelant, la tête vide, il ne pensait pas au courage, lui : il voulait tout simplement se relever pour rosser ce nègre.

Quand la minute de repos fut enfin venue, Andy Clarkson épongea avec une délicatesse de femme le masque tuméfié et les sourcils fendus de son élève, ses lèvres noires d’où un mince filet de sang sortait comme un ver ; son torse où la saillie des muscles et l’enflure des chairs meurtries commençaient à se confondre. Et il lui demanda très doucement, comme une mère parlant à son enfant qui s’est fait mal :

« Votre main droite… Elle ne peut plus vous servir, garçon ?… Plus du tout ? »

Pat ne comprit pas ce qu’on lui demandait ; mais entendit vaguement les mots : « main droite », et tendit cette main. L’entraîneur la palpa un instant à travers le gant, cherchant à discerner les os cassés et ceux qui tenaient encore ; puis tout à coup il l’empoigna plus fort et ploya les doigts. Pat poussa un rugissement de douleur et fit mine de se jeter en avant ; mais retenu par ses trois soigneurs il resta assis, des gouttes de sueur au front, tremblant de la tête aux pieds.

Quand il lui fallut quitter son tabouret pour le treizième round, il se sentait encore plus faible qu’auparavant ; mais la souffrance aiguë l’avait réveillé en le secouant, et son poing droit était maintenant fermé de force sous le gant et les bandelettes serrées.

La première charge du nègre le jeta encore une fois à terre ; comme il allait une fois encore se relever, il entendit la voix d’Andy Clarkson qui lui criait à travers les cordes :

« Prenez votre temps, garçon. Reposez-vous ! »

Alors il resta immobile sept à huit secondes, un genou sur les planches, et pendant qu’il était là le vertige qui l’aveuglait acheva de se dissiper et la conscience lui revint tout à fait.

Levant les yeux, il vit à dix pieds de là le noir qui le guettait, sûr maintenant de la victoire, un sourire béat sur son masque de gorille. Hors du ring il distingua également avec une parfaite netteté les spectateurs assis : plusieurs rangées d’habits noirs semés de quelques toilettes claires, et surtout les figures, les innombrables figures blanches tournées vers lui.

Pour la première fois depuis le début du combat il comprit alors qu’ils le croyaient battu, tous ces gens, les quinze mille hommes et femmes de sa race qui étaient venus pour le voir vaincre. Ce qui le frappa le plus pendant qu’il prenait ces quelques secondes de repos, un genou en terre, ce fut le grand silence qui remplissait la salle, le silence de mort des gentlemen et des lords qui avaient compté sur lui…..

Il n’eut pas besoin de faire appel à son courage, parce que les hommes comme lui sont construits de telle sorte que le courage est une part essentielle d’eux-mêmes et ne les abandonne jamais. Il se mit debout lentement, se souvenant que son poing droit était maintenant fermé et pouvait lui servir. Quand Sam Langdon s’avança vers lui il se souvint aussi des conseils que l’entraîneur lui avait donnés autrefois ; il trébucha quelques secondes le long des cordes, simulant le vertige, et quand le corps noir fut à bonne portée il ferma les mâchoires comme un étau et frappa à l’estomac de toute sa force.

Une rumeur monta dans la salle, et des cris. Il ne les entendit pas parce que le choc de ses phalanges cassées sur le torse du nègre lui avait secoué les nerfs d’une souffrance d’agonie qui l’empêchait de percevoir aucune autre sensation ; mais il se rendit compte d’une chose, qui était que sa main estropiée, refermée, formait maintenant sous la double cuirasse des bandelettes serrées et du gant un bloc assez dur pour défoncer et meurtrir.

Il était à la fois enragé de douleur, et lucide. Sam Langdon attaqua : il l’arrêta à moitié d’un direct du gauche, bloqua un second coup, et une fois de plus se raidit et envoya à toute volée son poing cassé heurter le torse noir. Après cela il eut quelques secondes de répit qui suffirent à réveiller son ardeur agressive. Pendant une minute il mena la danse, sans grande efficacité toutefois, et hésitant un peu parce qu’il lui semblait que son adversaire rusait et préparait une surprise.

Le coup de gong qui avait annoncé la fin de la reprise précédente s’était éteint dans un grand silence, comme un glas ; cette fois-ci il déchaîna une tempête d’applaudissements et de cris. Les spectateurs ne savaient pas que le poing droit dont Battling Malone martelait le nègre avait trois phalanges cassées ; mais ils sentaient confusément que ce qui se passait dans le ring était une chose héroïquement barbare, qui les faisait frissonner.

En épongeant Pal, Andy Clarkson lui murmura :

« C’est ça, c’est bien ça ! Servez-vous de votre droit pour frapper au corps seulement… c’est moins dur… Et il me semble bien qu’il lui est arrivé quelque chose, au nègre, mais je ne sais pas encore quoi ! »

Pendant tout le quatorzième round Sam Langdon se protégea les côtes avec un soin si visible que de toutes parts des cris s’élevèrent :

« Au corps, Malone… frappez au corps… vous lui avez fait mal ! »

Du bout des doigts au coude, le bras droit de Battling Malone n’était qu’une agonie ; mais sous le coup d’éperon des clameurs qui arrivaient jusqu’à lui et de la clameur plus forte de son grand cœur sauvage, il chercha et trouva dix fois le torse du nègre, achevant joyeusement de faire de son poing une loque. Et tout à coup il s’aperçut que Sam Langdon ne frappait plus.

Le masque de gorille avait curieusement changé, perdant son expression maligne et brutale : les lèvres épaisses s’ouvraient dans une grimace pitoyable, et sous l’os frontal proéminent les yeux du noir étaient devenus ceux d’un enfant qui a du mal.

Pat fut sur lui en une seconde, le bousculant jusque sur les cordes et frappant aveuglément des deux mains. Un corps-à-corps suivit, et comme le blanc reculait d’un pas pour attaquer de nouveau, Sam Langdon fit aussi un pas en arrière, avec un geste d’abandon.

« C’est assez ! dit-il à voix basse. — J’en ai assez ! » Et il s’en alla vers son coin en traînant les pieds, une main sur le flanc, pareil à un vieil homme fatigué.

Il y eut un instant de stupeur, personne ne comprenant ce qui se passait ; mais dès qu’on eut compris que c’était bien fini et que le champion noir abandonnait la lutte, ce fut tout le tumulte d’une foule anglaise en délire : aucun désordre, presque aucune poussée vers le vainqueur ; mais quinze mille personnes debout et poussant ensemble à pleins poumons un « Hurrah ! » qui s’éternisait.

Dans un moment de silence relatif vint par une baie ouverte le son d’une voix au dehors, qui annonçait le résultat à la foule de la rue.

« Battling Malone… gagne… au quatorzième round ! »

Et les « Hurrahs » recommencèrent.

Un peu plus tard une rumeur circula dans la foule, l’écho d’un cri qu’avait poussé tout à l’heure dans le tumulte un des soigneurs de Sam Langdon :

« Allez chercher un médecin. Sam a deux côtes cassées et peut-être pis… Il lui vient du sang dans la bouche ».

Jack Hoskins et Steve Wilson, et Andy Clarkson étaient fous, et Lord Westmount et le Major, côte à côte, hurlaient comme des forcenés. Mais Pat Malone soutenait de la main gauche son bras droit qui lui faisait mal, et répondait à tous les cris d’un air un peu égaré, mais très tranquille :

« J’ai battu le nègre ?… Bien sûr que je l’ai battu… Bien sûr ! »

Et il regardait avec placidité entraîner hors du ring Sam Langdon, qui gémissait et montrait le blanc de ses yeux.


X


Un grand silence, et la clarté du jour filtrant à travers les rideaux… Patrick Malone s’étira entre les draps, et les souvenirs lui revinrent un par un.

Dans le vestiaire, après le combat, un médecin avait remis en ordre, pansé et plâtré sa main droite… L’auto l’avait emporté très vite, presque secrètement, à travers les derniers groupes d’une foule qui se dispersait… une demi-heure au bain de vapeur de Jermyn Street, un long massage pour lequel les doigts épais d’Andy Clarkson s’étaient faits doux et tendres comme des doigts de femme ; puis Lord Westmount — il était donc là ! — avait dit :

« Chez moi. C’est plus près, et il sera mieux. »

Et ç’avait été la volupté des draps frais, le repos, le contentement de savoir la dure tâche finie…

Il en était là dans ses souvenirs quand la porte de la chambre s’ouvrit sans bruit.

« Hallo, Pat ! — fit la voix du jeune lord. — Réveillé ! »

Il vint jusqu’au lit et regarda Pat avec un sourire.

« Je ne vous serre pas la main, mon garçon, parce que vos mains sont plutôt en compote, hein ! Mais elles ont tenu assez longtemps pour vous permettre de battre le nègre. »

Tout à coup son apparence d’impassibilité tomba, et il se pencha en avant, ému, fraternel.

« Je ne veux pas vous faire de compliments, mais je tiens à vous dire que nous sommes tous contents de vous, Pat : fiers de vous… Et, entre autres choses, il a été entendu hier soir que l’argent que nous avions parié pour vous, comptant le perdre, et qui nous revient doublé, eh bien, il est à vous… Le Major, Sladen, Rubinstein et les autres enverront leurs chèques à la banque en votre nom. »

Il arrêta les remerciements d’un geste.

« Ne dites rien, garçon, ne dites rien… Vous voulez vous lever, hein ? Je vais dire qu’on vous apporte ce qu’il faut. »


Une heure plus tard Patrick Malone avait déjeuné et s’enfonçait dans un fauteuil, vêtu d’une robe de chambre de son hôte. Une pile de journaux était à portée de sa main. Il en prit un, déchiffra péniblement le compte rendu du match et le laissa retomber.

« Ces journalistes… se dit-il à demi-voix — tout ce qu’ils trouvent à dire sur une affaire comme ça… ma parole ! »

« Il faut que ce soient des malins, sûr ! »

Et il resta rêveur. Cela lui avait paru si simple, ce qui s’était passé la veille entre les cordes du ring ; tout juste un long travail assez dur auquel il s’était appliqué de son mieux, ce qui était bien naturel puisqu’il était là pour cela et que tout le monde comptait sur lui. Et l’histoire compliquée, semée de grands mots, que cela était devenu sous la plume de ce rédacteur de grand journal !

Il y songeait encore quand la porte s’ouvrit, donnant passage à Lady Hailsham.

Elle vint droit à lui, lui toucha le bras de sa main gantée, d’un geste léger comme une caresse, et dit en le regardant dans les jeux :

« Vous avez été superbe… superbe… Oh ! Je ne sais que vous dire : les mots d’éloge semblent si futiles et si niais quand on parle à des hommes comme vous ! »

Pat rougit un peu ; mais sa simplicité vint à son secours.

« Ce n’est rien ! fit-il. — Il fallait bien que je rosse ce nègre, n’est-ce pas ? D’abord je vous l’avais promis. »

Elle répondit doucement : « C’est vrai ! » et leurs yeux se mêlèrent quelques instants. Puis elle attira un fauteuil et s’assit près de lui, la figure animée.

« Racontez-moi… Dites-moi ce que vous sentiez, pendant que vous vous battiez, à quoi vous songiez, et tout cela… et comment vous avez pu trouver le courage… »

Pat écarquilla les yeux et ne sut que dire. Il fit pourtant un effort et raconta la bataille à sa manière.

« Eh bien, voilà : Ça a bien marché pendant quelques rounds et je sentais que je le tenais… et puis ma saleté de main droite s’est démolie et j’ai eu une espèce d’étourdissement… et puis Andy Clarkson m’a fermé le poing tout de même, j’ai tapé au corps, et le nègre en a eu assez… »

Il se tut, conscient de n’avoir rien oublié. Ce fut au tour de Lady Hailsham de rester rêveuse.

Les femmes ont de tout temps aimé les brutes au cœur simple. Elle était incapable d’aimer vraiment, elle, et en tout cas assurément incapable d’aimer ce pugiliste-débardeur qu’elle ne pouvait considérer que comme un être d’une autre espèce, pareil aux hunters de son écurie ou aux bull-terriers de son chenil. Mais elle s’avouait que, considéré ainsi, comme un animal favori, il était splendide, et tout de même plus proche d’elle, plus émouvant, qu’aucun pur-sang et qu’aucun dogue.

Le mâle primitif des cavernes devait avoir cette mâchoire et ces yeux ! — songeait-elle — et cet aspect de force redoutable, et cette simplicité héroïque et brutale lorsqu’il s’agissait de conquérir une femelle, d’abattre une proie ou de repousser les bêtes effroyables de l’âge de pierre… Quelque chose remuait en elle, éveillé par la puissance latente qu’elle sentait en lui ; et en même temps elle regardait sa pauvre main estropiée, son visage meurtri aux yeux fatigués, et son cœur de femme s’attendrissait un peu.

Elle resta silencieuse quelque temps, et ramassa distraitement le journal tombé à terre.

« Vous lisiez le récit de votre victoire ? » demanda-t-elle, et sans attendre une réponse elle parcourut quelques lignes des yeux.

Le journal qu’elle avait entre les mains était un grand quotidien qui, tenant judicieusement compte de la vogue momentanée du pugilat et du retentissement particulier de cette rencontre, avait envoyé là, outre un de ses rédacteurs sportifs ordinaires, un autre représentant chargé de rapporter ses impressions. Or, ce dernier, remué par certains aspects du combat, avait traduit son enthousiasme en un article écrit en hâte, entre la fièvre du bord du ring et cette autre fièvre de la salle de rédaction, quand les machines sont prêtes et réclament la copie.

Lady Hailsham avait commencé à lire sans grande attention ; mais peu à peu son regard se fit plus aigu et tout à coup elle se mit à lire à haute voix :

« … Sans aucun doute il va se trouver des intellectuels intransigeants et des puritains pour se récrier d’horreur quand le récit de ce combat leur tombera sous les yeux. Ils ne verront dans ce récit que le sang versé, la volonté de faire mal qui animait également les deux hommes aux prises, les blessures d’ailleurs insignifiantes que tous deux ont reçues. Et ce leur sera, à ces puritains et à ces intellectuels, un magnifique prétexte à indignation, une occasion sans égale de célébrer en phrases pompeuses la fraternité humaine, de dénoncer les penchants vils qui poussèrent quinze mille personnes à aller voir ce spectacle repoussant, et — comble d’horreur — à applaudir de toutes leurs forces le triomphe ultime de celui qui fit montre de plus de brutalité et d’acharnement bestial…

« Eh bien, est-ce qu’il ne serait pas temps de couper court une fois pour toutes à ces périodes béates et vides sur la fraternité humaine et sur la mansuétude ?… L’homme est un animal combatif ; s’il ne l’était pas, son espèce aurait sans doute disparu il y a quelques vingt mille ans…

« Et le monde est semé partout d’interminables et d’innombrables batailles. Nous bataillons avec l’inertie et l’hostilité des forces naturelles ; nous bataillons avec les animaux ; nous bataillons avec ces millions d’autres hommes barbares chez qui l’instinct du combat est aussi développé que chez nous, souvent plus, mais qui n’ont pas encore appris, eux, à limiter cet instinct. Que la bataille s’arrête quelques années, quelques instants, et ceux qui prêchent à présent la paix et les embrassements universels vont tout à coup avoir à sortir de leur retraite chaude et sûre, et, effarés, se trouver face à face avec les barbares…

« D’autres célèbrent et louent l’instinct du combat quand on a donné à cet instinct un uniforme et un drapeau, et ils se préparent à envoyer contre les baïonnettes et les balles qui trouent, déchirent et torturent, des générations auxquelles on aura préalablement inculqué la peur et l’horreur des coups

« Des quinze mille spectateurs qui ont assisté au combat d’hier, la plupart n’auront sans doute jamais l’occasion de donner la preuve du courage physique qu’ils peuvent posséder, parce qu’ils vivent dans un monde protégé. Mais ils ne continuent pas moins à sentir que le courage est toujours une vertu, une vertu nécessaire.

« S’ils ont acclamé hier soir Battling Malone avec une sorte d’exaltation, c’est qu’ils voyaient en lui une admirable incarnation du courage — du courage, sans épithète, qui est plus simple et plus grand que les autres. Ils ont vu un homme de leur race, estropié, sanglant et meurtri, faire bon marché de sa douleur physique et abattre un des plus redoutables mécanismes de combat qui soient au monde sous les coups d’un poing aux os brisés, aux ligaments déchirés et tordus.

« Ce matin quinze mille d’entre nous vaqueront à leurs paisibles occupations avec ce souvenir à la mémoire, comme un exemple : un exemple un peu surhumain et hors de la portée de la plupart des hommes, comme doit l’être tout véritable exemple. Et comme ils se souviendront aussi que cet homme au grand cœur était un homme de leur race et de leur pays, ils ne se croiront pas ridicules d’en être fiers.

« Les intellectuels et les puritains peuvent lever les mains au ciel et crier : leurs paroles sont des paroles d’enfants qui jouent avec des fantoches dans une chambre close. Nous avons vu hier soir un homme, et nous ne sommes pas près de l’oublier. »

Lady Hailsham laissa retomber le journal sur ses genoux. Ses yeux brillaient ; le sang lui était monté aux pommettes, lui donnant une apparence d’émotion.

Pat, qui n’avait d’ailleurs pas très bien compris, se sentait un peu gêné.

« En voilà-t-il pas des histoires ! » fit-il.

Elle continuait à le regarder, une flamme dans les yeux, et cette simplicité lui parut une chose admirable et touchante. Au bout de quelques instants elle se leva et passa derrière lui,

« Fermez les yeux, Patrick Malone ! » lui dit-elle doucement.

Il obéit en souriant, étonné, se demandant ce qui allait venir. Ce qui vint, ce fut l’effleurement léger de deux mains sur son visage, et bientôt l’effleurement plus doux encore de deux lèvres qui se posaient à peine.

« Patrick Malone, les femmes du vieux pays aussi sont fières de vous… Voici pour votre pauvre front bosselé… ; voilà pour vos pauvres yeux, et pour vos pauvres joues meurtries, et pour vos pauvres lèvres qui ont saigné sans se plaindre… Non ! Ne bougez pas ! Ne dites rien !… Tenez : restez là et je vais jouer pour vous… »

Elle alla jusqu’au piano, s’assit et joua un air à la fois heurté et tendre, qui par instants s’enlevait en galopades effrénées et puis traînait et languissait plaintif. Pat demeura immobile dans son fauteuil et la regarda de loin.

Il se sentait fatigué, troublé et prêt à l’émotion, comme si l’épuisement, la souffrance et les coups reçus l’avaient ébranlé jusqu’au cœur.

Ces caresses, dont il sentait encore l’effleurement sur son visage meurtri, ces caresses inattendues d’une dame, d’une vraie dame, riche et belle… Cette musique étrange qu’elle jouait pour lui… Les meubles somptueux, les tapis et les bronzes tout ce décor où les « toffs » vivaient magnifiquement et délicieusement leurs vies… Tout cet argent qui était à lui maintenant et le faisait riche ; cette amitié d’hommes et de femmes raffinés ; ces choses surprenantes que les journaux disaient de lui…

Il crut qu’il avait miraculeusement passé la frontière — la frontière qui séparait les gens du commun de ces autres gens qu’il voyait autour de lui ; et il en resta ébloui.


XI


Lord Westmount et sa sœur étaient debout en face l’un de l’autre dans le boudoir de Lady Hailsham.

Elle était en costume de ville et prête à sortir quand la visite un peu inattendue de son frère l’avait retenue. À voir celui-ci, son air ennuyé et son attitude générale de mécontentement, il apparaissait que leur conversation était de celles qui, chez des gens d’un autre monde, fût devenue cette chose odieuse et vulgaire : une dispute.

Lady Hailsham au contraire semblait parfaitement à son aise, et disposée à railler :

« Non ! disait-elle. — Vous pouvez calmer vos inquiétudes, ô le plus vigilant et le plus tendre des frères. Je n’ai pas l’intention de me laisser séduire par votre ami et protégé Patrick Malone, Esquire… S’il me plaît de le fréquenter et de m’amuser de lui quelque temps, cela est mon affaire. Votre intervention, mon cher Tom, est un peu ridicule, parce que vous devriez savoir que, s’il est vrai que j’ai quelquefois des audaces dont les gens de notre monde s’étonnent, je sais pourtant à peu près exactement où m’arrêter… »

« Je n’en doute pas ! — répondit son frère. — Mais à vrai dire ce n’est pas de cela seulement qu’il s’agit. Je ne crains pas que vous vous preniez de passion pour le pauvre Pat ; mais vous vous affichez avec lui, vous donnez à nos relations une occasion de plus de jaser, et vous risquez de lui tourner la tête, à lui ! Songez à ce qu’il est, d’où il vient, et ayez le bon sens et la charité de ne pas déséquilibrer et affoler ce pauvre diable. »

Lady Hailsham partit d’un long éclat de rire.

« Ah ! voilà qui est superbe !… Je m’étonnais un peu que vous vous inquiétassiez si fort de ma réputation et de la paix de mon cœur, et voici que c’est réellement le cœur de Patrick Malone qui vous inquiète, et sa réputation peut-être, et son avenir !… Rassurez-vous : je me contente d’amuser le brave garçon en m’amusant de lui pendant que sa main se consolide. Je ne suis pour lui qu’une distraction passagère entre les autres distractions beaucoup plus importantes et mieux de son goût que lui fournirent et lui fourniront l’excellent nègre Sam Langdon et l’estimable Français Serrurier. Je fais l’intérim…

« Et songez qu’il n’a rien à perdre à me fréquenter, et pas mal à gagner, en somme. Je lui ai déjà enseigné de quel côté d’une femme il faut marcher dans la rue, et à se servir de sa fourchette en homme civilisé, et à enlever son chapeau toutes les fois qu’il convient, et au bon moment… Quand il sortira de mes mains, votre ami Patrick Malone sera digne de prendre une place honorable dans le monde des boomakers et des publicans, auquel il est évidemment destiné, et d’y briller grâce à moi d’un éclat incomparable…

« N’ayez pas peur pour Pat, mon cher Tom ; dès que sa main sera assez solide pour lui permettre de reprendre l’entraînement et de battre le Français, je céderai ma petite place dans son existence à tous ces braves garçons qui le soignent, le massent et l’entraînent, et je rentrerai dans la coulisse, ou plutôt dans la salle, pour le voir exercer sa profession de loin. »


Comme elle le disait elle-même, Lady Hailsham n’en était pas à sa première audace ; les défis qu’elle avait déjà lancés aux conventions généralement acceptées et respectées par les gens de son monde avaient été nombreux, et variés.

Qu’elle eût conduit une 140 HP de course à l’autodrome de Brooklands ; qu’elle eût, la première, paru dans Rotten Row en jupe-culotte, par un matin de mai, en pleine saison de Londres, montant à califourchon un des demi-sangs de son écurie ; et qu’elle eût dans l’Inde chassé le tigre — à pied — aucune de toutes ces choses n’avait fait scandale ni n’avait nui à sa réputation ; au contraire ! On sait que les cercles sociaux les plus élevés en Angleterre sont aussi ceux où les idées sont les plus larges, et d’ailleurs c’étaient là des exploits sportifs qui n’avaient éveillé que sympathie et admiration.

Mais sa nature l’avait portée à satisfaire à diverses reprises des curiosités plus excentriques et qui avaient été jugées plus sévèrement. Elle avait pendant plusieurs semaines promené dans Londres avec elle un jeune chef zoulou venu en Angleterre pour protester auprès du roi lui-même contre de prétendues spoliations du gouvernement britannique. Elle avait, à son retour des Indes, mis en vogue une variante du théosophisme qui avait paru consister surtout en longues contemplations, par des femmes désœuvrées, d’un jeune mage de Delhi d’une beauté pittoresque. Et puis, lorsque le théosophisme avait perdu son attrait, elle avait, sans transition aucune, passé à la danse, et avait loué une salle de théâtre pour y donner, à un public d’invités, le spectacle de son corps à peine voilé de gaze et de filigrane d’or en des postures à la fois hiératiques et voluptueuses…

Maintenant elle avait adopté Battling Malone. Certains y voyaient un nouveau scandale ; d’autres, plus indulgents, trouvaient seulement que c’était une déchéance, une originalité dépourvue de distinction.

Le pugiliste lui inspirait une curiosité amusée ; mais, à vrai dire, ce qu’elle voyait surtout en lui c’était le moyen d’étonner les gens de son monde et de continuer son record de hardiesse et de bravades. Elle se plaisait à se montrer avec lui à Hyde Park et dans tous les endroits où elle se savait sûre de rencontrer quelques connaissances, hommes ou femmes. Cela l’amusait surtout d’arrêter au passage d’impeccables gentlemen de ses amis, gourmés, soucieux de leur dignité, et de leur dire négligemment, après quelques phrases polies :

« Je ne sais si vous avez déjà rencontré Mr. Patrick Malone… »

Certains affectaient de prendre la présentation comme une plaisanterie, et comblaient Pat d’amabilités ironiques. D’autres essayaient du dédain. Mais il est difficile d’exprimer avec efficacité son dédain à soixante-quinze kilos d’humanité redoutable et que rien ne paraît troubler. Car les hommes, quelle que fût leur position sociale, n’inspiraient à Patrick aucune timidité, et ses yeux simples et hardis les dévisageaient lentement, voyageant avec une sorte de curiosité placide sur leurs figures et sur les courbes de leurs épaules…

Lady Hailsham veillait à ce qu’il fût habillé d’une manière qui accentuât encore le caractère de son masque et de sa silhouette. Il portait des complets d’étoffe claire à dessins hardis, des vestons qui moulaient l’évasement prodigieux de son torse, des faux-cols bas dégageant sa puissante encolure, et des chapeaux à bords plats, un peu comiques, sous lesquels l’ossature de son visage et sa mâchoire massive semblaient disproportionnés et surprenants.

Dans l’allée qui longe Rotten Row, à onze heures du matin, quand les cavaliers et les piétons sont les plus nombreux et que tout ce que Londres compte de riche et de bien né passe là, Battling Malone s’en allait le long des rangées de chaises, se balançant un peu sur les hanches à chaque pas, nonchalant et redoutable, pareil à un reître pendant une trêve, et à côté de lui marchait Lady Hailsham, consciente et charmée du contraste, qui s’était faite suprêmement élégante, d’une élégance féminine et floue, et qui s’amusait prodigieusement de sentir sur son passage les silences subits et les longs regards offusqués…

D’autres femmes passaient, qui menaient en laisse des bull-dogs ou des barzois de race, leurs esclaves favoris, puissants et humbles… Elle, songeait que l’animal de combat qui marchait à son côté était plus redoutable que tous ceux-là, et plus singulier, et plus émouvant ; et qu’il y avait en outre une petite volupté aiguë à se demander s’il ne se lasserait pas quelque jour de rester muet et obéissant, et s’il n’allait pas à quelque minute inattendue s’éveiller, déchaîner sa violence latente…

Quant à Pat… Mais il serait futile de tenter d’analyser ses sentiments. Les hommes de sa trempe ne peuvent concevoir une idée ou un désir sans le traduire immédiatement en action. S’il se laissait traiter en jouet, en animal favori, et manier par des mains habiles et douces, c’est assurément que cela lui suffisait. Quelques semaines de vie élégante et facile, la splendeur du monde nouveau au seuil duquel il se croyait, la camaraderie d’une femme jeune et belle — il n’était pas allé plus avant, et son cœur simple restait encore confondu d’être venu jusque-là.

Inutile de dire que ni dans les allées de Hyde-Park, ni dans les rues du West-End, ni à la réunion de printemps d’Epson, où elle l’emmena, il ne s’aperçut, lui, du petit scandale que leur association causait. De bonne foi il se croyait maintenant tout proche des aristocrates et des grands bourgeois qu’il voyait autour de lui, puisqu’il avait de l’argent à la banque, de beaux habits et une sorte de renommée. C’était cette extrême candeur qui faisait que Lady Hailsham s’amusait de lui sans réserve, certaine de pouvoir le manier à son gré. Un ou deux incidents, pourtant, lui donnèrent à penser.

Un matin ils venaient de quitter Rotten-Row et longeaient la Serpentine ensemble. Tout à coup un jeune homme fort élégant, à moustache militaire, salua le premier Lady Hailsham et vint lui parler. Elle l’accueillit avec une cordialité joyeuse, et ils causèrent quelques instants. À trois pas de là Patrick Malone les contemplait avec simplicité, parce qu’il n’avait pas encore appris à simuler une indifférence polie. Il entendit qu’elle appelait cet homme familièrement : « Dan » mais que lui parlait avec chaleur et semblait faire des reproches.

Bientôt Lady Hailsham se détourna, évidemment irritée, une rougeur aux joues ; son interlocuteur lui posa une main sur le bras comme pour la retenir… Pat fit trois pas et ferma son poing valide… Lady Hailsham n’arrêta que juste à temps, d’un geste et d’un mot, le coup qui allait venir.

« Non, Pat ! » fit-elle d’une voix brève.

Le gentleman regarda Patrick Malone de la tête aux pieds, dédaigneusement, resta immobile quelques secondes, puis tourna sur le talon et s’éloigna. Eux aussi se remirent en marche.

Après quelques instants elle lui dit avec un rire un peu forcé :

« Il paraît que vous me compromettez, Pat ! Savez-vous qui était ce gentleman… Mon beau-frère. »

« Ah ! fit Pat très simplement. — Je pensais que c’était votre mari. »

Elle le regarda à la dérobée, se souvint de ses trois foulées rapides, du geste menaçant, et une fois de plus un petit frisson d’inquiétude et de volupté mêlées secoua ses nerfs. Un pressentiment lui vint qu’un jour il pourrait bien prendre son rôle trop à cœur, y mettre trop de conviction maladroite, et transformer en un vulgaire mélodrame la jolie comédie pimentée et fine…


Mais bientôt la main droite de Pat fut guérie, assez solide pour lui permettre de se remettre à l’entraînement, et l’entraîneur Andy Clarkson reprit possession de lui avec une jalousie méfiante.

« Vous avez eu du bon temps et de la grande vie, garçon ! — dit-il — et vous devez être mou comme du blanc-manger. Souvenez-vous que vous avez à démolir le Français dans quelques semaines, et il paraît qu’il est damné bon, ce mangeur d’escargots ! »

Mou comme du blanc-manger ! Pat rit de bon cœur, et une demi-heure plus tard l’entraîneur esquissait aussi un sourire satisfait en voyant son torse nu, toujours formidable et sec après toutes ces semaines de « grande vie ».

Quelques jours plus tard Sladen télégraphiait de Paris :

« Signé pour rencontre vingt rounds de trois minutes onze stone six livres avec Jean Serrurier, 17 juin, Paris, bourse soixante-quinze mille francs divisée soixante quarante ».

« Soixante-quinze mille francs — commenta Andy Clarkson — ça fait trois mille livres, hein ! Seulement la division me chiffonne, quarante pour cent au perdant, c’est bien trop ! Ce doit être le Français qui a stipulé ça : il sent la volée venir, ce grenouillard, et il ne veut pas se faire abîmer pour rien ! »

Pat fit une moue d’indifférence : sa part lui paraissait suffisante. Cette fois ce serait un authentique championnat du monde qui serait en jeu, Serrurier ayant battu au cours de l’hiver le champion américain, et ce serait en même temps la gloire définitive et le triomphe du vieux pays. Il aurait ensuite, lui, Pat, le choix entre une tournée aux États-Unis, des engagements de music-halls ou simplement la vie douce et magnifique à laquelle il venait de goûter, parmi des gens du meilleur inonde qui le traiteraient en égal, des femmes pleines de beauté et de grâce un peu féerique, qui marcheraient à son côté !…

Et pour avoir tout cela il ne lui restait plus qu’à rosser un Français. Un Français ! Pat eut un sourire de pitié méprisante, et instinctivement il esquissa le geste facile qui devait remettre toutes choses en ordre, et humilier sans appel ces impudents étrangers.

Et l’entraînement commença. Tout avait été arrêté d’avance avec soin : quinze jours au hall de Deptford, avec des marches quotidiennes du côté de Greenwich et de Blackheath ; puis trois semaines à Eastbourne, et enfin pour acclimater Pat les derniers jours à Maisons-Laffitte, où Sladen avait déjà fait le nécessaire.

Steve Wilson et Jack Hoskins reprirent le collier avec allégresse, et déclarèrent ponctuellement, deux fois par jour : « Qu’il cognait encore plus dur qu’avant, l’animal ! » — D’innombrables boxeurs réputés, tant amateurs que professionnels, offraient leurs services pour entraîner le champion, avides de contribuer un peu à son succès et à la grande revanche. Cette fois ce n’était plus une préparation obstinée et résolue à un échec probable, mais bien une marche triomphale, car tous étaient emportés par une de ces vagues collectives de confiance et d’enthousiasme qui font de la possibilité d’une défaite quelque chose d’inconcevable, de contre-nature…

Chaque dimanche des prédicateurs de toute secte s’élevèrent avec une prolixité solennelle contre la vogue honteuse du pugilisme, ce jeu antichrétien et dégradant. Chaque semaine les journaux à tendances sportives répondirent à ces accusations en phrases enflammées et cinglantes, et les organes politiques et revues à grand tirage, un peu hésitants, prirent tantôt le pour et tantôt le contre, faisant alterner dans leurs colonnes les articles et les lettres de correspondants fanatiques, qui déploraient avec force citations de l’Apocalypse ces spectacles démoralisants, ou bien célébraient la renaissance heureuse du sport national d’Albion…

Certaines affirmations pourtant ne trouvèrent pas de protestataires ni de contradicteurs : ce furent les démonstrations données un peu partout que les succès des Français en pugilisme n’avaient été qu’un accident.

On le prouva copieusement. Des techniciens éminents reprirent un par un tous les combats où des boxeurs anglais avaient été battus par leurs adversaires d’outre-Manche, et expliquèrent avec une parfaite clarté que dans chacun de ces cas les circonstances avaient été exceptionnelles ; qu’au reste les défaites britanniques étaient la conséquence logique de la campagne anti-sportive qui avait longtemps discrédité le pugilisme dans le Royaume-Uni ; que la valeur des champions du vieux pays s’était, pour ces raisons, abaissée à un tel point que quelques Français exceptionnels, de beaucoup supérieurs au reste de leurs compatriotes, et en outre énormément aidés par le hasard, avaient pu se vanter de quelques succès internationaux… C’était fini.

D’autres chroniqueurs moins bien pourvus de technique se bornèrent aux considérations générales. Le Français — firent-ils observer — est un être essentiellement imitateur, doué d’une intelligence superficielle et vive.

La mode ayant acclimaté à Paris le noble art typiquement britannique du pugilat, il s’était promptement trouvé un certain nombre de jeunes gens qui avaient acquis une sorte de vernis superficiel, qui avaient appris les postures et les gestes et avaient joué leur rôle gentiment, en histrions de race. Et le public anglais, toujours bon enfant, trop indulgent, les avait pris au sérieux. Mais lorsqu’on en arrivait aux luttes décisives… Quelques phrases courtoises mais sévères rappelaient de façon un peu obscure les grandes leçons de l’histoire, Waterloo, Trafalgar…

Le grand public, celui qui ne lit pas les journaux sportifs, fut forcé à l’attention par la rencontre constante de ces sujets peu usuels et toute cette rumeur de polémique. Simpliste, il en dégagea l’impression qu’il y avait quelque part un scandale à réparer, que quelqu’un avait manqué de respect à l’Angleterre, et qu’il était urgent qu’un champion se levât, messager du Seigneur, pour punir cette impertinence impie…


Dans le gymnase d’Eastbourne Andy Clarkson massait Pat avec science, et tout en promenant ses mains expertes sur les muscles relâchés, il lui parlait comme de coutume. Les veux féroces, la mâchoire en avant, avec des mouvements esquissés des poings et des épaules, il prêchait la prudence et la ruse, et les trucs subtils…

« Voyez-vous, garçon, vous allez rencontrer cette fois-ci un homme qui ne tape pas assez fort pour faire un trou dans une motte de beurre, mais qui fera des entrechats et des simagrées, et sur les trois juges il y aura deux Français comme lui qui trouveront ça malin et qui ne voudront jamais donner leur voix contre lui tant qu’il sera debout… Alors, vous, vous n’allez pas perdre votre souffle à le suivre dans ses quadrilles ; mais vous le suivrez tout doucement, tout doucement, en faisant semblant d’être lent et maladroit, et puis quand vous verrez un jour, hep !… vous rentrez, avec des crochets des deux mains qui craqueront ses damnées côtes… »

La veille, l’auto de Lord Westmount, qui avait amené Pat de Londres, avait eu une roue cassée dans un caniveau, forçant ses passagers à faire deux ou trois milles à pied : aussi un journal du soir annonçait-il en grosses lettres :

« Battling Malone dans un accident d’automobile. Dernières nouvelles ».

L’édition se vendait bien, et les acheteurs, après avoir lu le compte rendu de l’accident, rassurés, continuaient leur chemin avec un soupir de soulagement.

Les membres du « British Champion Research Syndicate » s’occupaient déjà de l’organisation des trains spéciaux, et déploraient de ne pouvoir trouver assez de parieurs français pour couvrir leurs enjeux.

Andy Clarkson avait dû répondre en grommelant à un télégramme de Lady Hailsham, demandant : « Pat est-il blessé ? » Mais Pat n’en avait rien su. On ne lui lisait que les journaux sportifs, et quelques unes des lettres qui venaient de tous les coins du Royaume-Uni, toutes reprenant le même refrain monotone :

« Rossez le Français ! »

Elles avaient été écrites, ces lettres, par de braves gens dépourvus de haine, mais qui avaient été blessés au plus vif de leur orgueil par les inconcevables défaites de ces derniers mois. Ils avaient tous un grand désir de pouvoir se rendormir dans leur paisible assurance, une fois les choses remises en ordre et le cauchemar fini, le cauchemar malsain qui avait paru représenter un instant comme leurs égaux ces gens d’outre-Manche, ces Français pour lesquels ils nourrissaient toujours un invincible mépris héréditaire.

À Patrick Malone et à ses compagnons, qui étaient au centre de tout, cela ressemblait à une grande voix qui leur hurlait sans fin les mêmes mots d’encouragement et de commandement impérieux :

« Rossez le Français ! »


XII


Par la portière du rapide Calais-Paris, Pat Malone regardait défiler à toute vitesse les champs et les maisons de France. En véritable enfant de Londres, il n’était que rarement sorti des limites de la cité géante, de sorte qu’il ne pouvait guère se rendre compte des différences d’aspect entre la campagne qu’il voyait et celle d’Angleterre. Il regardait pourtant attentivement, avec un demi-sourire de curiosité et d’amusement. Lord Westmount, Lady Hailsham, le Major et Sladen voyageaient dans le même train. Ils étaient déjà venus par le couloir rendre visite dans leur wagon à Pat et à ses compagnons. Il les avait entendus parler français aux employés des gares et cela lui avait inspiré un peu d’admiration et pas mal de gaieté, car il lui semblait qu’en faisant cela ils se prêtaient à un jeu, et affectaient de prendre au sérieux ces comiques bonshommes moustachus…

À Paris le brouhaha de la gare, les exclamations et les paroles incompréhensibles qu’il entendait autour de lui, les gestes exubérants des voyageurs et de ceux qui les attendaient, le divertirent aussi. Mais presque aussitôt on l’emmenait vers Maisons-Laffitte, pendant que Lord Westmount, sa sœur et leurs amis, restaient là pour consacrer les dix jours qui les séparaient du combat à refaire connaissance avec Paris, et à s’amuser.

Aux quartiers d’entraînement qui avaient été préparés pour lui à Maisons-Laffitte, il retrouva un milieu familier, en pleine colonie anglaise. Les entraîneurs des écuries de Maisons, lorsqu’il fit connaissance avec eux, lui dirent tous avec chaleur :

« Eh bien ! Vous allez battre le Français, hein ? »

Ils paraissaient faire de cette phrase une question, où perçait même un rien d’inquiétude et de doute. Pat sourit, et laissa à Andy Clarkson et à ses compagnons le soin de répondre pour lui.

La routine de son entraînement était la même là qu’à Londres ou à Eastbourne ; son entraîneur veillait à ce que sa cuisine fût aussi celle à laquelle il était habitué, et quand il martelait Steve Wilson et Jack Hoskins tous les après-midi il se trouvait presque toujours là quelque compatriote pour lui crier à toutes les reprises : « Good boy, Pat, That’s the way… »

Seuls quelques paysans rencontrés parfois au cours d’une marche d’entraînement, ou les journalistes venus de Paris pour le voir, lui rappelaient qu’il était en France. Mais, parmi les Anglais qui l’entouraient, il discernait confusément un état d’esprit différent de celui de leurs compatriotes d’outre-Manche, et assez surprenant. Ceux-ci ne semblaient pas comprendre clairement qu’un Français qui osait affronter un combattant britannique de quelque valeur était par définition voué à la défaite. De trop nombreuses malchances leur avaient sans doute donné une idée exagérée des mérites pugilistiques des indigènes, et dans leurs encouragements les plus chaleureux perçait souvent une note d’inquiétude qui indignait un peu Pat et ses compagnons.

Entre le jour de son arrivée et celui du combat, Patrick Malone ne fit le voyage de Paris qu’une fois, pour assister à une réunion de boxe au cours de laquelle il devait être présenté au public.

Lady Hailsham était là, avec les autres, et il fut heureux de les retrouver, parce que lorsqu’on le fit monter dans le ring et qu’il sentit les mille yeux de la foule fixés sur lui, il eut un accès inattendu de gêne et presque de timidité.

Tous ces gens — des étrangers — qui se trouvaient là chez eux et semblaient pleins d’assurance et d’une bienveillance un peu humiliante à subir ; les femmes, beaucoup plus nombreuses là qu’en Angleterre, élégantes et fines ; ce tumulte de voix incompréhensibles autour de lui, les cris qui venaient des galeries supérieures et qu’il ne comprit pas non plus — tout cela le troubla un peu. Les applaudissements nourris qui l’accueillirent ne suffirent pas à dissiper sa gêne, et il fut heureux de pouvoir bientôt disparaître entre les cordes et retourner s’asseoir auprès de ses amis.

Les combats qui se disputaient ce soir-là furent intéressants, sans plus. Pat les suivit des yeux avec attention ; mais ce qui malgré lui l’absorbait constamment, ce fut le contact qu’il prenait avec l’atmosphère d’une arène pugilistique française, et avec l’âme collective d’une foule française encourageant ses hommes à la victoire.

Lady Hailsham, assise à côté de lui, lui demanda vers la fin :

« Eh bien, Pat, qu’est-ce que vous dites de leurs boxeurs, et du public ? »

« Les boxeurs ne sont pas si mauvais que cela ! — fit Pat avec indulgence.

— Le public… ils sont beaucoup qui ont l’air de ne pas y connaître grand’chose, et qui crient quand il ne faudrait pas ; mais… c’est drôle… la foule a l’air plus près des combattants que chez nous… »

Ce qu’il avait senti, sans pouvoir l’exprimer avec exactitude, c’est qu’entre les garçons qui bataillaient dans le ring et les autres garçons, hommes et femmes qui les regardaient faire, il existait un lien curieusement fort et subtil. Les clameurs de la foule, ses exhortations, tout le désir ardent qu’elle exprimait en cris, semblaient en vérité pousser les combattants comme une main surhumaine et les inspirer, et quand tout ce désir enthousiaste allait à l’un des deux hommes seulement, une force mystérieuse l’animait et le jetait à la victoire.

Ce n’était point l’âme d’une foule anglaise, pas plus de celle du National Sporting Club que de celle du Wonderland de Whitechapel Road. Ici les divers éléments étaient plus intimement mêlés, les manifestations de toutes sortes étaient plus spontanées et plus ardentes, sans qu’aucune morgue de bon ton les retînt. Outre-Manche la salle où se disputait un combat international semblait pleine d’un entêtement orgueilleux : ce qui régnait ici, c’était une sorte de bravoure gaie, une allégresse qui exaltait.

Patrick Malone eut l’intuition que tous ces gens ne se donneraient pas comme divinité nationale une Britannia inhumainement belle, froide, hautaine, mais plutôt une jolie fille simple et franche, qui sourirait.


XIII


Lorsque Pat entra dans le ring, le grand soir venu, il fut reçu par des applaudissements nourris. Plusieurs centaines de compatriotes qui habitaient Paris ou bien étaient venus d’Angleterre par les trains spéciaux, l’acclamèrent fort et longtemps, et à travers leurs hurrahs et leurs clameurs et leurs cris divers d’encouragement, Pat reconnut la grande voix qui depuis plusieurs semaines lui répétait sur tous les tons l’orgueilleux commandement héréditaire :

« Rossez le Français ! »

Mais le tumulte finit par s’apaiser, fut remplacé par un murmure d’attente. Et tout à coup ce fut le délire, Jean Serrurier venait de passer entre les cordes du ring et la foule lui hurlait son adoration.

Des hommes se levaient et criaient de toutes leurs forces ; d’autres restaient figés sur leurs chaises, mais leurs mains étaient atteintes de frénésie et claquaient comme des machines affolées ; des femmes lançaient à travers le vacarme des cris grêles et des mots qu’on n’entendait pas, et puis elles se prenaient à agiter leur mouchoir comme pour une bienvenue, les yeux brillants, les lèvres entr’ouvertes, se laissant sans honte emporter par leur exaltation. Le volume de son produit par toutes ces voix n’était pas énorme, mais il s’y mêlait une note curieusement émue.

C’était une note de reconnaissance chaleureuse, la reconnaissance d’une nation humiliée, qui a longtemps douté d’elle-même et puis tout à coup reprend conscience de sa force et de ses vertus en mille petites choses, et se retrouve dans la personne de cent garçons sortis de son sein et qui la réhabituent à la victoire. Ce qui montait dans ces cris, c’était un enthousiasme chaud, presque tendre, que les nations cuirassées d’orgueil ne connaissent pas. Patrick Malone eut pour la seconde fois l’impression confuse que dans ce pays le pugilisme représentait plus que dans les autres pays.

Il regardait à travers le ring son adversaire, qu’il avait déjà vu l’après-midi au pesage : Un bel athlète au visage d’enfant, ingénu et rayonnant, et il souriait d’un sourire moqueur, parce que le lien profond qu’il sentait entre ce garçon et la foule lui inspirait un commencement de rancune.

« C’est bon ! C’est bon ! se disait-il à lui-même. — Nous verrons bien s’ils crieront aussi fort quand j’aurai fini avec lui. »

Et, quand le signal fut donné, il s’avança vers cet adolescent à figure radieuse avec le désir âpre d’effacer son sourire et de l’humilier devant tous.

Andy Clarkson lui avait dit : « Ça n’est plus à un Sam Langdon que vous avez affaire, cette fois : ce grenouillard-ci sait bien que vous cognez plus fort que lui et il ne va pas s’amuser à livrer bataille. Alors il faudra que vous couriez après lui… »

Pat s’avança donc vers le milieu du ring, se demandant avec un peu de curiosité ce que ce Français allait faire, et quand il allait commencer à courir…

Il commença à courir tout de suite, mais droit sur son homme, et lui décocha un direct du gauche sur la bouche, qui arriva comme un éclair. Surpris, Pat arriva trop tard à la parade et n’essaya même pas de prendre un contre ; mais il songea : « Il en faudrait beaucoup comme celui-là pour me faire du mal ! » et il continua à avancer sans plus de précautions.

Les feintes rapides du Français, ses déplacements rapides et exactement calculés de virtuose — tout cela n’impressionna nullement Battling Malone, qui le suivit patiemment, sans hâte, amusé de voir que c’était lui qui pourchassait déjà le champion du monde, après une minute de combat.

Quand il crut le moment favorable il se jeta en avant, le front bas, prêt à frapper des deux mains ; mais avant que les muscles de ses épaules ne fussent entrés en action un upper-cut lui relevait la tête et un nouveau coup droit l’arrêtait une seconde. Quand il chargea enfin il ne frappa que le vide et vit trop tard le corps blanc s’effacer en virevoltant sur un pied et lui échapper. Et avant qu’il n’eût repris son équilibre ramassé d’attaque, deux nouveaux coups venaient lui meurtrir les lèvres.

Cette offensive inattendue l’exaspéra comme un défi. Un instant il se laissa emporter et devint un mécanisme affolé qui faisait jaillir ses poings devant lui, tantôt comme des pistons et tantôt comme des fléaux. Au bout de quinze secondes il vit que le Français était toujours hors de portée et souriait. Alors il se calma subitement.

« J’ai tout le temps se dit-il — tout le temps… »

Et il pensa avec une joie un peu féroce à la pleine heure de combat qui ne faisait que commencer, aux vingt reprises de trois minutes qu’on lui accordait pour épuiser et mettre enfin à mal ce jeune acrobate blanc.

Le gong annonça le premier repos. Tout en épongeant la figure de Pat, Andy Clarkson lui grogna à l’oreille :

« Prenez votre temps, garçon. Et ne vous occupez pas de ses taloches : il ne peut pas vous faire de mal. »

Après la première grande salve d’applaudissements coupés de cris, il ne venait plus de la salle qu’un murmure confus. Des voix innombrables discutaient ce prologue en attendant que le combat entrât dans la phase émouvante. Pour les soigneurs de Pat, pour ses amis et tous ses compatriotes groupés ensemble, il semblait évident que la bataille était gagnée d’avance. Ils comparaient du regard les deux hommes aux prises : l’Anglais avec son torse puissamment musclé, son masque qui restait patient et dur sous les coups, et ce Français aux lignes trop harmonieuses, qui apportait au combat une figure radieuse d’enfant qui joue. Ce serait une répétition de la vieille histoire — se disaient-ils — le triomphe certain de la race qui a toujours triomphé dans les longues guerres.

Mais toute cette foule française paraissait aveugle à l’évidence, et elle montrait une confiance curieuse en son champion, une foi inébranlable d’amante.

« Prenez votre temps ! » avait dit l’entraîneur. Pat commença le deuxième round en homme que rien ne presse et qui a devant lui plus de temps qu’il n’en faut pour sa besogne. Mais voici que son adversaire, après une de ces attaques inattendues et impertinentes qu’il affectionnait, esquiva deux charges coup sur coup avec une aisance miraculeuse, qui semblait impertinente aussi. Et dans la salle quelqu’un rit.

Ce rire de moquerie et d’insulte venant d’un Français, d’un homme appartenant à une race qu’il avait toujours appris à mépriser, fit en un instant de Battling Malone le sauvage fou qui avait jadis terrorisé les débardeurs des docks et avait un jour ramassé quatre fois à terre le gros Jim à moitié évanoui pour l’abattre quatre fois, le ramasser une cinquième, l’étayer contre un mur, et faire de sa figure une chose sans nom.

Pendant une minute le ring sembla balayé par un cyclone, et les compatriotes de Pat, dans le public, se dirent l’un à l’autre entre deux cris d’encouragement :

« Le voilà parti ! il veut finir le Français de suite »

Il aurait aussi bien pu essayer de faire à coups de poing des trous dans une ombre. Frappant furieusement des deux mains, de toute sa vitesse et de toute sa force, avec des bonds en avant et des charges continuelles, Pat sembla pousser devant lui, tout autour du ring, sans l’atteindre, un corps blanc aux gestes rythmiques qui, au milieu de cette tourmente meurtrière, poursuivait un jeu à lui, un joli jeu compliqué qui se jouait avec des entrechats, des parades tranquilles et des contre-attaques d’une prestesse inconcevable qui arrêtaient net, en le faisant plier sur les jarrets, un adversaire étourdi par sa propre violence.

Puis sa fureur tomba : il sentit de nouveau le besoin de ruse, et s’arrêta. La forme svelte qui le harcelait se figea aussi en face de lui, et Pat, reprenant son souffle avec un peu d’effort, le front bas, distingua plus clairement les yeux fixés sur lui, attentifs, sans colère, et cette figure ingénument animée d’enfant…

Presque aussitôt le round se terminait. Pendant l’intervalle de repos Andy Clarkson changea cette fois un peu ses conseils de sagesse.

« Pas si fort, Pat ! Attendez qu’il soit fatigué. Et pas si vite : donnez-lui confiance ; amenez-le à se risquer. »

Pat suivit ses conseils : il ralentit, feinta, rusa, feignit de chanceler. La foule s’y laissa prendre, et hurla. Mais l’adolescent qui lui faisait face contemplait ces manœuvres avec un dédain indulgent de sage, en profitait pour accentuer son offensive, mais ne se découvrait pas. Alors Battling Malone reprit de lui-même sa tactique naturelle, sa battue patiente coupée de charges soudaines, certain qu’il était d’user ainsi son adversaire peu à peu.

Au septième round la chance parut venir de son côté. Il réussit à percer de quelques durs coups au corps la défense serrée de Serrurier, et le vit faiblir. Avec une vitesse d’éclair il se jeta en avant, frappa et toucha encore, rompit un corps-à-corps d’une violente poussée, accula son homme dans un coin et, le voyant cerné, il ferma les mâchoires comme un étau et se rua à la victoire.

Une grande clameur était montée de la salle : une clameur faite de cris, de mots qu’on n’entendait pas, de gémissements de femmes qui se lamentaient d’avance. Elle s’abattit sur le ring comme une grande voix unique à la fois suppliante et brave, un cri tragique d’amante. Et voici que la svelte silhouette blanche qui flottait déjà sembla prise à la nuque par une main surnaturelle, soutenue, raidie, jetée en avant : Battling Malone se heurta à une attaque à coup sûr inattendue et plus ardente encore que la sienne, et il ne put que reculer devant la furie de cet adolescent pâle dont les yeux flambaient, et qui frappait des deux mains comme un jeune héros que Zeus protège…


Après cela le temps et tous les mots avec l’aide desquels on le mesure — secondes, minutes, reprises — semblèrent perdre toute signification pour lui, parce que sa longue tâche ingrate l’hébétait. Racontés, tous ces rounds eussent été aussi monotonement pareils que les grains d’un chapelet. Et pourtant la foule haletait, les nerfs tendus. Le jeu violent et subtil qui se jouait dans le ring la fascinait, et même ceux qui riaient des efforts vains de l’Anglais se prenaient parfois à re-découvrir qu’il avait encore toute sa force et son air d’entêtement mauvais, et qu’une seule détente de ses épaules musculeuses suffirait après tout à arrêter court leurs rires.

Lorsqu’il se retrouva assis dans son coin à la fin du quinzième round, Pat ferma un instant les yeux sous la douche froide de l’éponge ; puis il les rouvrit, entendit Andy Clarkson lui chuchoter d’une voix un peu étranglée : « Plus que cinq rounds, garçon ! Il faut y aller tant que ça peut… » — et il se réveilla subitement.

La monotonie du combat l’avait stupéfié ; mais il reprit conscience et retrouva tous ses souvenirs à la fois avec un choc. C’était un Français qui se jouait ainsi de lui : un de ces hommes-pantins dont les petits enfants de son pays se moquaient ! Et la grande voix qui lui avait commandé impérieusement de triompher que dirait-elle si… Renversé sur sa chaise, les bras appuyés aux cordes du ring, Pat rougit jusqu’aux oreilles d’y penser : une rougeur de honte et de rage.

Les journaux du lendemain dirent de ces cinq derniers rounds : « Ils furent monotones. Battling Malone cherche le « knock-out » sans succès… » Pour Pat ces quinze minutes de combat renfermèrent bien plus que cela : elles continrent tout un monde d’effort sauvage et vain, et l’horreur de l’humiliation qui venait, et un sortilège dix fois renouvelé. — Il se retrouvait le cogneur irrésistible d’autrefois. Son cerveau était clair, ses épaules toutes gonflées de force, la colère lui brûlait le cœur ; dans chacune de ses détentes il faisait passer toute sa violence naturelle, que décuplait le désir désespéré de mettre à mal et d’abattre sur les planches ce maudit Français… Mais chaque fois que l’éphèbe blanc qui lui faisait face semblait flotter et défaillir, toujours ce grand cri venait de la foule comme une supplication ardente, l’exhortant à résister au nom de tout ce qu’il y avait de commun entre elle et lui, au nom des humiliations passées, de l’espoir qui renaissait, du pays jalousement aimé, au nom des hommes de sa race qui haletaient et serraient les poings en le regardant, et des femmes pâlies qui se mordaient les lèvres…

Et sous cette grande clameur chaude et franche le Français retrouvait chaque fois une force miraculeuse et, au lieu de se défendre comme une bête traquée, il se ruait à son tour, affranchi de toute crainte, une flamme dans les yeux.

Le dernier round ne fut qu’une longue mêlée confuse où alternaient les attaques avortées, les coups furieux qui s’égaraient sur les gants ou les épaules, les corps à corps qui dégénéraient en bousculades. Battling Malone, qui chargeait sans répit, insoucieux des arrêts et des contres, se jeta sur un coup du droit à la pointe du menton qui l’envoya sur les genoux. Il se releva d’un saut, fou de colère, et quand le gong annonça la fin de la reprise et du combat, il fallut que Steve Wilson et Jack Hoskins vinssent le maîtriser et l’emporter de force vers son coin.

Le geste dont l’arbitre désigna le vainqueur ; l’adolescent dont le visage rayonnait ; le tumulte indescriptible qui suivit ; la ruée des spectateurs français vers le ring et vers leur jeune idole ; le silence de mort des Anglais — tout cela blessa Patrick Malone moins que les applaudissements pourtant généreux qui s’adressaient à lui, au vaincu, et qui le faisaient pleurer de honte.


XIV


Pat et ses trois compagnons retournèrent à leur vestiaire en silence, et lorsqu’ils s’y furent enfermés, se délivrant ainsi du tumulte triomphant de la grande salle, le silence dura encore longtemps.

Les soigneurs s’acquittèrent de leur tâche ordinaire avec indifférence et, à leur insu, avec une sorte de mépris. On eut dit que leur champion venait de se révéler tout à coup un imposteur, qu’il leur était impossible de traiter comme auparavant. Les mains d’Andy Clarkson, en frictionnant et massant le corps nu de Pat, exprimaient à leur manière leur déconvenue, et leur dédain pour ces muscles qui n’avaient pas su vaincre.

Quand l’entraîneur rompit le silence, chacune de ses paroles sembla contenir une insulte cachée :

« Il ne vous a toujours pas fait grand mal ! » dit-il en palpant les joues à peine meurtries.

Et quelques instants plus tard :

« C’est égal. Qu’est-ce qu’on va dire chez nous ? »

« Le meilleur homme de l’Angleterre battu par un Français ! » fit Steve Wilson comme un écho lugubre. Et tous trois se prirent à hocher interminablement la tête.

Le massage terminé, Andy Clarkson s’essuya les mains avec une grimace d’amertume, disant :

« Je ne sais pas ce que vous allez faire ce soir, garçons, mais moi je sais bien que je vais me saoûler. »

Quelques minutes plus tard il sortait sans mot dire, la tête basse, les mains dans ses poches. Laissés seuls avec Pat, Steve Wilson et Jack Hoskins, gênés, crurent devoir le consoler :

« Ne vous désolez pas, vieux ! fit Jack Hoskins avec une tape fraternelle. — Vous en battrez d’autres !… »

Il n’en fallait pas plus pour raviver la honte de Pat, et sa rage. Il enfila son grand Ulster de voyage, s’enroula un foulard autour du cou et sortit à son tour, avec une mine si mauvaise que les autres n’osèrent rien dire.

Il se perdit dans les couloirs, rencontra des gens qui lui parlèrent en français et qu’il passa sans tourner la tête ; et un peu plus loin, par une porte ouverte, il vit la salle du combat, déjà vide.

Cela l’affecta curieusement, et au lieu de son humiliation rageuse il lui vint tout à coup une vraie tristesse, une émotion naïve d’enfant perdu, prêt à pleurer. Peut-être quelques-uns de ses amis l’attendaient-ils dans le vestibule — songea-t-il — ou bien dehors… puisqu’ils n’étaient pas venus le voir après le combat. Dans le vestibule il ne trouva personne qu’un des directeurs de la salle, qui s’avança vers lui, la main tendue, mais qu’un geste suffit à repousser.

Sur le trottoir, il n’y avait personne non plus, du moins personne qui l’attendît. Des passants se hâtaient, inattentifs ; sur la chaussée des automobiles semblaient emporter leurs occupants vers des foyers ou des rendez-vous heureux ; cette large avenue presque déserte, avec ses lumières alignées qui clignotaient dans la nuit, parut à Pat le plus mélancolique coin du monde qu’il eût jamais vu.

Il s’en alla devant lui sans savoir où, et sans y songer. À un carrefour une femme le croisa, qui marchait en balançant les hanches et darda sur lui au passage ses yeux liquides. Il grogna de dédain ; mais vingt pas plus loin il s’arrêtait court, le cœur gonflé.

Un de ces moments était venu pour lui où les hommes forts et durs, qui ont toujours vécu durement, sentent avec toute la force qui est en eux le besoin d’être plaints, et consolés, et de goûter au moins les gestes de la tendresse. Et tout naturellement ce fut à Lady Hailsham qu’il pensa.

Ne l’avait-elle pas déjà plaint, et caressé, et baisé sur les lèvres au lendemain d’un autre combat ? n’étaient-ils pas amis ? ne l’avait-elle pas choisi d’elle-même comme compagnon de bien des heures, dédaignant les autres hommes pour lui ?

Il se prit à penser qu’il avait été aveugle et stupide de ne prendre qu’une partie de l’amitié qu’elle lui avait offert, et presque rien de sa tendresse, et de ne jamais rien demander. En tout cas il avait besoin maintenant de toutes ces choses, et il lui parut simple et naturel d’aller les chercher.

Il héla un taxi automobile, finit par faire comprendre au chauffeur, à force de le répéter de diverses manières, le nom de l’hôtel où il voulait aller. Arrivé, il paya d’une pincée de monnaie blanche, au hasard, et monta le perron sans hésiter.

« Lady Hailsham. » Le chasseur appela du geste un autre individu galonné. Celui-là comprenait l’anglais et répondit à Pat par une question un peu hésitante.

« Elle vient de rentrer… Est-ce qu’elle vous attend ? »

Il fit « oui » de la tête, avec force, et sans autre formalité on le conduisit à l’appartement qu’elle occupait.

Le page frappa à la porte du boudoir, qui fut ouverte après quelques instants par Lady Hailsham elle-même.

Elle eut un léger sursaut d’étonnement en voyant Patrick Malone ; mais l’émotion visible et assez inattendue qui altérait cette face brutale aux yeux fatigués la toucha.

« J’ai du regret, Pat ! » dit-elle simplement.

Il n’essaya pas de répondre, et pendant quelques instants resta immobile sur le seuil ; puis l’audace lui vint, et sans qu’elle eût dit un mot il entra.

Battling Malone faisait une assez étrange figure dans ce boudoir Louis XV avec son Ulster d’étoffe rude, le foulard sommairement enroulé autour de son cou, et son visage meurtri par le combat ; mais il était aussi incapable de percevoir ces contrastes et ces nuances, lui, que de songer au lieu et à l’heure, et qu’il était peut-être importun. Il restait debout, sa casquette à la main, muet, attendant les paroles douces et les gestes attendris qu’il était venu chercher.

Et tout à coup la vue de cette femme immobile en face de lui, jeune, belle, des diamants sur son cou nu, le secoua d’une émotion nouvelle, différente de la camaraderie respectueuse de jadis. Il vit en elle, en même temps que sa beauté désirable, le symbole de toutes ces choses précieuses qu’il avait bien cru conquérir auparavant et dont il ne se sentait plus maintenant si sûr : le luxe et les mille raffinements de corps et d’esprit qu’il ne pouvait que deviner en bloc, confusément, et la vie molle et magnifique. Mais vraiment c’était d’elle qu’il avait surtout besoin.

« Est-ce que vous ne pouvez rien trouver à me dire ? » — demanda-t-il d’une voix étranglée.

Elle répéta : « J’ai du regret, Pat ! » et détourna les yeux.

Alors il se dit qu’il avait été si obtus et si indifférent autrefois que maintenant elle hésitait peut-être. Ce serait à lui de parler ; il se mit à rassembler gauchement dans sa tête les idées et les mots :

« La fois où j’avais battu le nègre, vous aviez été si bonne… alors je suis venu cette fois-ci… Je sais bien que c’est moi qui ait été battu, ce soir ; mais je vais vous dire pourquoi : c’est parce que toute la salle, ou presque, était pour le Français, et ces gens-là… c’est difficile à expliquer… c’était comme s’ils avaient été dans le ring avec lui… »

« Mais je sais bien que ça ne vous fera pas de différence, à vous, parce que… — il hésita une seconde, puis continua en toute simplicité — … je pense que vous avez un peu d’affection pour moi. »

Et voici que soudain le sang lui monta aux tempes et qu’il se mit à parler avec force, affranchi de toute timidité, en mâle impérieux qui n’a cure des rangs ni des castes.

« J’ai besoin de vous. Je n’ai jamais su vous le dire parce que je ne suis qu’une brute à tête dure, et que peut-être je ne le savais pas. Mais j’ai besoin de vous. Et je pense que vous m’aimez mieux que les autres hommes ; alors il faut que vous veniez avec moi. Votre mari ne compte pas, puisque vous n’avez pas d’affection pour lui : vous pouvez bien le quitter. Et il ne faut pas croire que vous auriez la vie dure avec moi, parce que j’ai de l’argent à la banque maintenant, beaucoup d’argent, et que vous resteriez une vraie dame tout de même. Et je serais bon pour vous. Il faut que vous veniez avec moi. »

Sa voix rauque s’arrêta ; il chercha quelque chose d’autre à dire, qu’il avait peut-être oublié. Et il lui vint à l’esprit de suite qu’elle ne comprenait peut-être pas qu’il était honorable et sincère ; il se hâta donc d’en donner la preuve en prononçant les paroles sacramentelles qui engagent :

« Je vous épouserai… Quittez votre mari, et je vous épouserai. »

Il y eut une seconde de silence ; puis Lady Hailsham partit d’un long éclat de rire.

L’hôtel était presque complètement silencieux, car la nuit était déjà avancée. Ce rire harmonieux résonna curieusement dans le silence. Patrick Malone resta figé sur place, sa casquette à la main, regardant cette femme au cou blanc endiamanté, qui riait, et à force de regarder il finit par comprendre.

Il comprit qu’elle n’avait jamais fait que s’amuser de lui ; qu’elle ne l’avait jamais considéré que comme un animal favori, de bonne race, et dont on tolère quelquefois le contact aux heures de délassement ; que si le hasard l’avait favorisé et lui avait donné une sorte de grisante renommée, elle aurait peut-être permis que ce contact fût plus étroit et durât quelque temps. Mais qu’en tout cas c’était maintenant fini.

Ce qu’il comprit de tout cela se réduisait d’ailleurs à une intuition rudimentaire, juste assez claire pour qu’il sentît l’outrage. Et son ressentiment fut aussi quelque chose de simple et de purement animal.

Rien ne le retenait. Cette femme s’était moquée de lui, et dans Shawell ou Shoreditch quand une femme se moquait d’un homme d’une façon aussi cruelle, l’homme se vengeait avec ses mains. Tout ce qu’il y avait de brutalité latente en lui s’éveilla et monta comme une flamme.

Il jeta sa casquette à terre et fit trois pas en avant.

Le rire de Lady Hailsham, un rire jeté sans réserve à plein gosier, la tête en arrière, s’arrêta net quand elle baissa de nouveau les yeux et vit la figure de Pat. Sans transition la peur la prit à la gorge, après la gaieté, car elle connaissait bien cet homme et sa terrible simplicité. Elle recula avec un cri inarticulé d’appel.

Il apparut que le page qui avait conduit Patrick Malone, soupçonneux, était resté dans le couloir, car presque aussitôt la porte s’ouvrit et il entra en courant.

Pat tourna sur les talons, abattit le page d’un coup, le prit par le col et par une jambe et le jeta dehors ; puis il ferma la porte à clef derrière lui et s’avança de nouveau.

Lady Hailsham avait reculé jusqu’au chiffonnier du fond de la pièce, une main à la tempe, avec une grimace de peur et d’égarement ; dans l’autre main elle tenait quelque chose, et comme Pat s’avançait elle lui cria par deux fois, d’une voix suraiguë d’hystérie :

« Restez où vous êtes !… Arrêtez-vous ! »

Pat n’était pas de ceux qui s’arrêtent. L’instant d’après la détonation du revolver se répercutait dans les couloirs vides, la fumée se dissipait déjà dans le boudoir, et Pat était couché face contre terre.

Mais voici qu’une hallucination lui vint avant la mort ; ou peut-être était-ce l’instinct simple enraciné dans ce cœur fait pour la bataille… Comme un combattant dans le ring il mit tout ce qui lui restait de vie en un effort désespéré pour se relever.

La Camarde tenait le chronomètre et riait d’avance, de ce suprême et futile effort. Mais il se releva.

Sur les genoux d’abord, en s’aidant des mains ; puis un pied posé fermement sur le sol, et enfin la dernière tension de ses muscles durement trempés, le dernier sursaut de sa grande vitalité et de son courage le remirent debout pour quelques secondes, un filet de sang sur le menton et un autre à la poitrine, qui teignait déjà de rouge son foulard blanc ; chancelant, fixant sur la femme qui l’avait tué des yeux redevenus simples comme ceux d’un enfant, et où il ne restait plus aucune colère.

Puis il s’écroula de nouveau.

Quand les gens de l’hôtel eurent enfoncé la porte qu’on ne leur ouvrait pas, ils trouvèrent dans un coin du boudoir Louis XV une femme livide qui se couvrait les yeux de ses mains et criait comme une bête à la torture, et, figure contre terre, Battling Malone dont les larges épaules avaient décalqué leur forme en rouge vermeil sur le tapis clair.



ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 31 OCTOBRE 1925 PAR L’IMPRIMERIE FRÉDÉRIC PAILLART À ABBEVILLE (SOMME).


  1. Ce volume était imprimé, quand fut portée à notre connaissance une feuille où Louis Hémon avait écrit le titre et la table du recueil de ses contes, recueil qui différait sensiblement de celui que nous avions composé. Louis Hémon ne retenait pas tous ses contes ; il laissait tomber La Belle que voilà, La peur ; il ne retenait que les récits londoniens, et le titre devait être : De Marble Arch à Whitechapel.