Beaucoup de bruit pour rien/Traduction Guizot, 1864/Acte II

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Beaucoup de bruit pour rien
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 2 (p. 405-426).
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Scène I

Une salle du palais de Léonato. Léonato, Antonio, Héro, Béatrice et autres.


LÉONATO. — Le comte Jean n’était-il pas au souper ?

ANTONIO. — Je ne l’ai point vu.

BÉATRICE. — Quel air aigre a ce gentilhomme ! Je ne puis jamais le voir sans sentir une heure après des cuissons à l’estomac[1].

HÉRO. — Il est d’un tempérament fort mélancolique.

BÉATRICE. — Un homme parfait serait celui qui tiendrait le juste milieu entre lui et Bénédick. L’un ressemble trop à une statue qui ne dit mot, l’autre au fils aîné de ma voisine, qui babille sans cesse.

LÉONATO. — Ainsi moitié de la langue du seigneur Bénédick dans la bouche du comte Jean ; et moitié de la mélancolie du comte Jean sur le front du seigneur Bénédick…

BÉATRICE. — Avec bon pied, bon œil et de l’argent dans sa bourse, mon oncle, un homme comme celui-là pourrait gagner telle femme qui soit au monde, pourvu qu’il sût lui plaire.

LÉONATO. — Vous, ma nièce, vous ne gagnerez jamais un époux, si vous avez la langue si bien pendue.

ANTONIO. — En effet, elle est trop maligne.

BÉATRICE. — Trop maligne, c’est plus que maligne ; car il est dit que Dieu envoie à une vache maligne des cornes courtes[2] ; mais à une vache trop maligne, il n’en envoie point.

LÉONATO. — Ainsi, parce que vous êtes trop maligne, Dieu ne vous enverra point de cornes.

BÉATRICE. — Justement, s’il ne m’envoie jamais de mari ; et pour obtenir cette grâce, je le prie à genoux chaque matin et chaque soir. Bon Dieu ! je ne pourrais supporter un mari avec de la barbe au menton ; j’aimerais mieux coucher sur la laine.

LÉONATO. — Vous pourriez tomber sur un mari sans barbe.

BÉATRICE. — Eh ! qu’en pourrais-je faire ? Le vêtir de mes robes et en faire ma femme de chambre ? Celui qui porte barbe n’est plus un enfant ; et celui qui n’en a point est moins qu’un homme. Or celui qui n’est plus un enfant n’est pas mon fait, et je ne suis pas le fait de celui qui est moins qu’un homme. C’est pourquoi je prendrai six sous pour arrhes du conducteur d’ours, et je conduirai ses singes en enfer[3].

LÉONATO. — Quoi donc ? vous iriez donc en enfer ?

BÉATRICE. — Non, seulement jusqu’à la porte ; et là le diable me viendra recevoir avec des cornes au front comme un vieux misérable, et me dira : Allez au ciel, Béatrice, allez au ciel ; il n’y a pas ici de place pour vous autres filles : c’est ainsi que je remets là mes singes et que je vais trouver saint Pierre pour entrer au ciel ; il me montre l’endroit où se tiennent les célibataires, et je mène avec eux joyeuse vie tout le long du jour.

ANTONIO. — Très-bien, ma nièce. – (À Héro.) j’espère que vous vous laisserez guider par votre père.

BÉATRICE. — Oui, sans doute, c’est le devoir de ma cousine de faire la révérence, et de dire : Mon père, comme il vous plaira. Mais, cousine, malgré tout, que le cavalier soit bien tourné ; sans quoi, doublez la révérence et dites : Mon père, comme il vous plaira.

LÉONATO. — J’espère bien un jour vous voir aussi pourvue d’un mari, ma nièce.

BÉATRICE. — Non pas avant que la Providence fasse les maris d’une autre pâte que la terre. N’y a-t-il pas de quoi désespérer une femme de se voir régentée par un morceau de vaillante poussière, d’être obligée de rendre compte de sa vie à une motte de marne bourrue ? Non, mon oncle, je n’en veux point. Les fils d’Adam sont mes frères, et sincèrement je tiens pour péché de me marier dans ma famille.

LÉONATO. — Ma fille, souvenez-vous de ce que je vous ai dit. Si le prince vous fait quelques instances de ce genre, vous savez votre réponse.

BÉATRICE. — Si l’on ne vous fait pas la cour à propos, cousine, la faute en sera dans la musique. Si le prince devient trop importun, dites-lui qu’on doit suivre en tout une mesure, dansez-lui votre réponse. Écoutez bien, Héro, la triple affaire de courtiser, d’épouser et de se repentir est une gigue écossaise, un menuet et une sarabande. Les premières propositions sont ardentes et précipitées comme la gigue écossaise, et tout aussi bizarres. Ensuite, l’hymen grave et convenable est comme un vieux menuet plein de décorum. Après suit le repentir qui, de ses deux jambes écloppées, tombe de plus en plus dans la sarabande jusqu’à ce qu’il descende dans le tombeau.

LÉONATO. — Ma nièce, vous voyez les choses d’un trop mauvais côté.

BÉATRICE. — J’ai de bons yeux, mon oncle, je peux voir une église en plein midi.

LÉONATO. — Voici les masques. – (À Antonio.) Allons, mon frère, faites placer.

(Entrent don Pèdre, Claudio, Bénédick, Balthazar, don Juan, Borachio, Marguerite, Ursule, et une foule d’autres masques.)

DON PÈDRE, abordant Héro. — Daignerez-vous, madame, vous promener avec un ami[4] ?

HÉRO. — Pourvu que vous vous promeniez lentement, que vous me regardiez avec douceur, et que vous ne disiez rien, je suis à vous pour la promenade ; et surtout si je sors pour me promener.

DON PÈDRE. — Avec moi pour votre compagnie ?

HÉRO. — Je pourrai vous le dire quand cela me plaira.

DON PÈDRE. — Et quand vous plaira-il de me le dire ?

HÉRO. — Lorsque vos traits me plairont. Mais Dieu nous préserve que le luth ressemble à l’étui.

DON PÈDRE. — Mon masque est le toit de Philémon ; Jupiter est dans la maison.

HÉRO. — En ce cas, pourquoi votre masque n’est-il pas en chaume ?

DON PÈDRE. — Parlez bas, si vous parlez d’amour.

(Héro et don Pèdre s’éloignent.)

BÉNÉDICK[5] . — Eh bien ! je voudrais vous plaire !

MARGUERITE. — Je ne vous le souhaite pas pour l’amour de vous-même. J’ai mille défauts.

BÉNÉDICK. — Nommez-en un.

MARGUERITE. — Je dis tout haut mes prières.

BÉNÉDICK. — Vous m’en plaisez davantage. L’auditoire peut répondre ainsi soit-il.

MARGUERITE. — Veuille le ciel me joindre à un bon danseur !

BÉNÉDICK. — Ainsi soit-il !

MARGUERITE. — Et Dieu veuille l’ôter de ma vue quand la danse sera finie ! Répondez, sacristain.

BÉNÉDICK. — Tout est dit ; le sacristain a sa réponse.

URSULE. — Je vous connais du reste ; vous êtes le seigneur Antonio.

ANTONIO. — En un mot, non.

URSULE. — Je vous reconnais au balancement de votre tête !

ANTONIO. — À dire la vérité, je le contrefais un peu.

URSULE. — Il n’est pas possible de le contrefaire si bien, à moins d’être lui ; et voilà sa main sèche[6] d’un bout à l’autre. Vous êtes Antonio, vous êtes Antonio.

ANTONIO. — En un mot, non.

URSULE. — Bon, bon ; croyez-vous que je ne vous reconnaisse pas à votre esprit ? Le mérite se peut-il cacher ? Allons, chut ! vous êtes Antonio ; les grâces se trahissent toujours ; et voilà tout.

BÉATRICE. — Vous ne voulez pas me dire qui vous a dit cela ?

BÉNÉDICK. — Non ; vous me pardonnerez ma discrétion.

BÉATRICE. — Ni me dire qui vous êtes ?

BÉNÉDICK. — Pas pour le moment.

BÉATRICE. — On a donc prétendu que j’étais dédaigneuse, et que je puisais mon esprit dans les Cent joyeux contes[7]. Allons, c’est le seigneur Bénédick qui a dit cela.

BÉNÉDICK. — Qui est-ce ?

BÉATRICE. — Oh ! je suis sûr que vous le connaissez bien.

BÉNÉDICK. — Pas du tout, croyez-moi.

BÉATRICE. — Comment, il ne vous a jamais fait rire ?

BÉNÉDICK. — De grâce, qui est-ce ?

BÉATRICE. — C’est le bouffon du prince, un fou insipide. Tout son talent consiste à débiter d’absurdes médisances. Il n’y a que des libertins qui puissent se plaire en sa compagnie ; et encore ce n’est pas son esprit qui le leur rend agréable, mais bien sa méchanceté ; il plaît aux hommes et les met en colère. On rit de lui, et on le bâtonne. Je suis sûre qu’il est dans le bal. Oh ! je voudrais bien qu’il fût venu m’agacer.

BÉNÉDICK. — Dès que je connaîtrai ce cavalier, je lui dirai ce que vous dites.

BÉATRICE. — Oui, oui ; j’en serai quitte pour un ou deux traits malicieux ; et encore si par hasard ils ne sont pas remarqués ou s’ils ne font pas rire, le voilà frappé de mélancolie. Et c’est une aile de perdrix d’économisée, car l’insensé ne soupe pas ce soir-là. – (On entend de la musique dans l’intérieur). Il faut suivre ceux qui conduisent.

BÉNÉDICK. — Dans toutes les choses bonnes à suivre.

BÉATRICE. — D’accord. Si l’on me conduit vers quelque mauvais pas, je les quitte au premier détour.

(Danse. Tous sortent ensuite excepté don Juan, Borachio et Claudio.)

DON JUAN. — Sûrement mon frère est amoureux d’Héro ; je l’ai vu tirant le père à l’écart pour lui en faire l’ouverture. Les dames la suivent, et il ne reste qu’un seul masque.

BORACHIO. — Et ce masque est Claudio, je le reconnais à sa démarche.

DON JUAN. — Seriez-vous le seigneur Bénédick ?

CLAUDIO. — Vous ne vous trompez point, c’est moi.

DON JUAN. — Seigneur, vous êtes fort avancé dans les bonnes grâces de mon frère ; il est épris de Héro. Je vous prie de le dissuader de cette idée. Héro n’est point d’une naissance égale à la sienne. Vous pouvez jouer en ceci le rôle d’un honnête homme.

CLAUDIO. — Comment savez-vous qu’il l’aime ?

DON JUAN. — Je l’ai entendu lui jurer son amour.

BORACHIO. — Et moi aussi ; il lui jurait de l’épouser cette nuit.

DON JUAN, bas à Borachio. — Viens ; allons au banquet.

(Don Juan et Borachio se retirent.)

CLAUDIO seul. — Je réponds ainsi sous le nom de Bénédick ; mais c’est de l’oreille de Claudio que j’entends ces fatales nouvelles ! Rien n’est plus certain. Le prince fait la cour pour son propre compte. Dans toutes les affaires humaines, l’amitié se montre fidèle, hormis dans les affaires d’amour ; que tous les cœurs amoureux se servent de leur propre langue ; que l’œil négocie seul pour lui-même, et ne se fie à aucun agent. La beauté est une enchanteresse, et la bonne foi qui s’expose à ses charmes se dissout en sang[8]. C’est une vérité dont la preuve s’offre à toute heure, et dont je ne me défiais pas ! Adieu donc, Héro.

(Rentre Bénédick.)

BÉNÉDICK. — Le comte Claudio ?

CLAUDIO. — Oui, lui-même.

BÉNÉDICK, ôtant son masque. — Voulez-vous me suivre ? marchons.

CLAUDIO. — Où ?

BÉNÉDICK. — Au pied du premier saule, comte, pour vos affaires. Comment voulez-vous porter la guirlande que nous tresserons ? À votre cou comme la chaîne d’un usurier[9], ou sous le bras comme l’écharpe d’un capitaine ? Il faut la porter de façon ou d’autre, car le prince s’est emparé de votre Héro.

CLAUDIO. — Je lui souhaite beaucoup de bonheur avec elle.

BÉNÉDICK. — Vraiment vous parlez comme un honnête marchand de bétail ; voilà comme ils vendent leurs bœufs. – Mais auriez-vous cru que le prince vous eût traité de cette manière ?

CLAUDIO. — De grâce, laissez-moi.

BÉNÉDICK. — Oh ! voilà que vous frappez comme un aveugle. C’est l’enfant qui vous a dérobé votre viande, et vous battez la borne[10].

CLAUDIO. — Puisqu’il ne vous plaît pas de me laisser, je vous laisse, moi.

(Il sort.)

BÉNÉDICK. — Hélas ! pauvre oiseau blessé, il va se glisser dans quelque haie. Mais… que Béatrice me connaisse si bien… et pourtant me connaisse si mal ! Le bouffon du prince ! Ah ! il se pourrait bien qu’on me donnât ce titre, parce que je suis jovial. – Non, je suis sujet à me faire injure à moi-même ; je ne passe point pour cela. C’est l’esprit méchant, envieux de Béatrice, qui se dit le monde, et me peint sous ces couleurs. Fort bien, je me vengerai de mon mieux.

(Entrent don Pèdre, Héro et Léonato.)

DON PÈDRE. — Ah ! signor, où trouverai-je le comte ? L’avez-vous vu ?

BÉNÉDICK. — Ma foi, seigneur, je viens de jouer le rôle de dame Renommée. J’ai trouvé ici le comte, aussi mélancolique qu’une cabane dans une garenne[11]. Je lui dis, et je crois avoir dit vrai, que Votre Altesse avait conquis les bonnes grâces de cette jeune dame. Puis je lui offre de l’accompagner jusqu’à un saule, soit pour lui tresser une guirlande, comme à un amant délaissé, ou pour lui fournir un faisceau de verges, comme à un homme qui mériterait d’être fouetté.

DON PÈDRE. — D’être fouetté ! Et quelle est sa faute ?

BÉNÉDICK. — La sottise d’un écolier qui, dans sa joie d’avoir trouvé un nid d’oiseau, le montre à son camarade, et celui-ci le vole.

DON PÈDRE. — Traiterez-vous de faute une marque de confiance ? La faute est au voleur.

BÉNÉDICK. — Et cependant il n’eût pas été mal à propos qu’on eut préparé et les verges et la guirlande. Le comte aurait pu porter la guirlande, et il aurait pu donner les verges à Votre Altesse qui, à ce que je crois, lui a volé son nid d’oiseaux.

DON PÈDRE. — Je ne veux que leur apprendre à chanter, et les rendre ensuite à leur légitime maître.

BÉNÉDICK. — Si leur chant s’accorde avec votre langage, vous parlez en honnête homme.

DON PÈDRE. — La signora Béatrice vous prépare une querelle. Le cavalier qui dansait avec elle lui a dit que vous lui faisiez beaucoup de tort.

BÉNÉDICK. — Oh ! elle m’a maltraité à faire perdre patience à un bloc ! Un chêne, n’ayant plus qu’une feuille verte, lui aurait répondu. Mon masque même commençait à prendre vie et à la quereller. Elle m’a dit, sans se douter qu’elle me parlait à moi-même, que j’étais le bouffon du prince, et que j’étais plus insipide qu’un grand dégel. Entassant sarcasmes sur sarcasmes, avec une habileté inconcevable, elle m’en a tant dit que je suis resté comme un homme en butte aux traits de toute une armée qui tire sur lui. Ses propos sont des poignards ; chaque mot vous tue. Si son souffle était aussi terrible que ses expressions, il n’y aurait auprès d’elle personne en vie, elle lancerait la mort jusqu’au pôle. – Eût-elle tous les biens dont Adam fut le maître, avant qu’il eût transgressé, je ne voudrais pas d’elle pour mon épouse. Elle eût fait tourner la broche à Hercule, et aurait fendu sa massue pour entretenir le feu. Allons, ne me parlez pas d’elle, c’est l’infernale Àté[12] bien habillée. Plût à Dieu que quelque clerc daignât la conjurer ! car, tant qu’elle sera sur cette terre, on pourrait vivre en enfer aussi tranquillement que dans un sanctuaire ; et les gens pèchent exprès afin d’y arriver plus tôt, tant la peine, le trouble et l’horreur la suivent partout.

(Rentrent Claudio et Béatrice.)

DON PÈDRE. — Regardez, la voici qui vient.

BÉNÉDICK. — Voulez-vous m’envoyer au bout du monde pour votre service ? Je vais à l’instant aux antipodes sous le plus léger prétexte que vous puissiez inventer. Je cours vous chercher un cure-dent aux dernières limites de l’Asie, prendre la mesure du pied du Prêtre-Jean[13], vous chercher un poil de la barbe du grand Cham, négocier quelque ambassade chez les Pygmées, plutôt que de soutenir un entretien de trois paroles avec cette harpie. N’avez-vous aucun emploi à me confier ?

DON PÈDRE. — Nul autre que de tenir à votre bonne compagnie.

BÉNÉDICK. — Ô Dieu ! seigneur, vous avez céans un mets qui n’est pas de mon goût ; je ne puis souffrir madame Caquet.

(Il sort.)

DON PÈDRE. — Je vous apprends, madame, que vous avez perdu le cœur du seigneur Bénédick.

BÉATRICE. — Il est vrai, prince, qu’il me l’a prêté jadis un moment, et je lui en donnai l’intérêt, un cœur double pour un cœur simple. Il m’a regagné son cœur avec des dés pipés. Ainsi Votre Altesse fait bien de dire que je l’ai perdu.

DON PÈDRE. — Vous l’avez mis par terre, madame, vous l’avez mis par terre.

BÉATRICE. — Je serais bien fâchée qu’il prît un jour sa revanche sur moi, seigneur ; je craindrais trop d’être la mère de quelques imbéciles. – J’ai amené le comte Claudio que j’ai envoyé chercher.

DON PÈDRE. — Eh bien ! qu’avez-vous, comte ? Pourquoi êtes-vous triste ?

CLAUDIO. — Seigneur, je ne suis point triste.

DON PÈDRE. — Qu’êtes-vous donc ? malade ?

CLAUDIO. — Ni malade, seigneur.

BÉATRICE. — Le comte n’est ni triste ni malade, ni bien portant ni gai. – Mais vous êtes poli, comte, poli comme une orange, et un peu de la même teinte jalouse.

DON PÈDRE. — Sérieusement, madame, je crois votre blason fidèle ; et cependant si Claudio est ainsi, je lui jure que ses soupçons sont injustes. – Voilà, Claudio, j’ai fait la cour en votre nom ; et la belle Héro s’est rendue. Je viens de sonder son père ; il donne son agrément. Indiquez le jour du mariage, et que Dieu vous rende heureux.

LÉONATO. — Comte, recevez ma fille de ma main, et avec elle ma fortune. Son Altesse a fait le mariage, et que tous y applaudissent.

BÉATRICE. — Parlez, comte, c’est votre tour.

CLAUDIO. — Le silence est l’interprète le plus éloquent de la joie. Je ne serais que faiblement heureux si je pouvais dire combien je le suis. – (À Héro.) Si vous êtes à moi, madame, je suis à vous ; je me donne en échange de vous, et suis passionnément heureux de ce marché.

BÉATRICE. — Parlez, ma cousine ; ou si vous ne pouvez pas, fermez lui la bouche par un baiser, et ne le laissez pas parler non plus.

DON PÈDRE. — En vérité, mademoiselle, vous avez le cœur gai.

BÉATRICE. — Oui, monseigneur, je l’en remercie ; le pauvre diable se tient toujours contre le vent du souci. – Ma cousine lui dit à l’oreille qu’il habite dans son cœur.

CLAUDIO. — Et c’est en effet ce qu’elle me dit, ma cousine.

BÉATRICE. — Bon Dieu ! voilà donc encore une alliance ! – C’est ainsi que chacun entre dans le monde ; il n’y a que moi qui sois brûlée du soleil[14]. Il faut que j’aille m’asseoir dans un coin, pour crier : Holà ! un mari !

DON PÈDRE. — Béatrice, je veux vous en procurer un.

BÉATRICE. — J’aimerais mieux en avoir un de la main de votre père. Votre Altesse n’aurait-elle point un frère qui lui ressemble ? Votre père faisait d’excellents maris… si une pauvre fille pouvait atteindre jusqu’à eux.

DON PÈDRE. — Voudriez-vous de moi, madame ?

BÉATRICE. — Non, monseigneur, à moins d’en avoir un second pour les jours ouvrables. Votre Altesse est d’un trop grand prix pour qu’on s’en serve tous les jours ; mais je vous prie, pardonnez-moi, je suis née pour dire toujours des folies qui n’ont point de fond.

DON PÈDRE. — Votre silence seul me blesse. La gaieté est ce qui vous sied le mieux. Sans aucun doute, vous êtes née dans une heure joyeuse.

BÉATRICE. — Non sûrement, seigneur, ma mère criait, mais une étoile dansait alors, et je naquis sous son aspect. – Cousins, que Dieu vous donne le bonheur !

LÉONATO. — Ma nièce, voulez-vous voir à cette chose dont je vous ai parlé ?

BÉATRICE. — Ah ! je vous demande pardon, mon oncle ; avec la permission de Votre Altesse.

(Elle sort.)

DON PÈDRE. — Voilà sans contredit une femme enjouée.

LÉONATO. — Il est vrai, seigneur, que la mélancolie est un élément qui domine peu chez elle ; elle n’est sérieuse que quand elle dort, encore pas toujours. J’ai ouï dire à ma fille que Béatrice rêvait à des malheurs et se réveillait à force de rire.

DON PÈDRE. — Elle ne peut souffrir qu’on lui parle d’un mari.

LÉONATO. — Oh ! du tout. Elle décourage tous les aspirants par ses railleries.

DON PÈDRE. — Ce serait une femme parfaite pour Bénédick.

LÉONATO. — Ah ! Seigneur ! s’ils étaient mariés, monseigneur, seulement huit jours, ils deviendraient fous à force de parler.

DON PÈDRE. — Comte Claudio, quand vous proposez-vous d’aller à l’église ?

CLAUDIO. — Demain, seigneur : le temps se traîne sur des béquilles jusqu’à ce que l’Amour ait vu ses rites accomplis.

LÉONATO. — Pas avant lundi, mon cher fils. C’est juste dans huit jours, et le temps est déjà trop court.

DON PÈDRE. — Allons, vous secouez la tête à un si long délai ; mais je vous garantis, Claudio, que le temps ne nous pèsera pas ; je veux dans l’intervalle entreprendre un des travaux d’Hercule. C’est d’amener le seigneur Bénédick et Béatrice à avoir l’un pour l’autre une montagne d’amour ; je voudrais en faire un mariage, et je ne doute pas d’en venir à bout, si vous voulez bien tous trois me prêter l’aide que je vous demanderai.

LÉONATO. — Monseigneur, comptez sur moi, dussé-je passer dix nuits sans dormir.

CLAUDIO. — Seigneur, j’en dis autant.

DON PÈDRE. — Et vous aussi, aimable Héro ?

HÉRO. — Je ferai tout ce qu’on pourra faire avec convenance, seigneur, pour procurer à ma cousine un bon mari.

DON PÈDRE. — Et des maris que je connais, Bénédick n’est pas celui qui promet le moins ; je puis lui donner cet éloge ; il est d’un sang illustre, d’une valeur reconnue, d’une honnêteté prouvée. Je vous enseignerai à disposer votre cousine à devenir amoureuse de Bénédick ; tandis que moi, soutenu de mes deux amis, je me charge d’opérer sur Bénédick. En dépit de son esprit vif et de son estomac particulier, je veux qu’il s’enflamme pour Béatrice. Si nous pouvons réussir, Cupidon cesse d’être un archer : toute sa gloire nous appartiendra, comme aux seuls dieux de l’amour. Entrez avec moi, et je vous expliquerai mon projet.

(Ils sortent.)



Scène II

Appartement du palais de Léonato. Entrent don Juan et Borachio.


DON JUAN. — C’est une affaire conclue, le comte Claudio épouse la fille de Léonato.

BORACHIO. — Oui, seigneur ; mais je puis traverser cette affaire.

DON JUAN. — Tout obstacle, toute entrave, toute machination sera un baume pour mon cœur. Je suis malade de la haine que je lui porte, et tout ce qui pourra contrarier ses inclinations s’accordera avec les miennes. – Comment feras-tu pour entraver le mariage ?

BORACHIO. — Ce ne sera pas par des voies honnêtes, seigneur ; mais elles seront si secrètes, qu’on ne pourra m’accuser de malhonnêteté.

DON JUAN. — Vite, dis-moi comment.

BORACHIO. — Je croyais vous avoir dit, seigneur, il y a un an, combien j’étais dans les bonnes grâces de Marguerite, suivante d’Héro.

DON JUAN. — Je m’en souviens.

BORACHIO. — Je puis, à une heure indue de la nuit, la charger de se montrer au balcon de l’appartement de sa maîtresse.

DON JUAN. — Qu’y a-t-il là qui soit capable de tuer ce mariage[15] ?

BORACHIO. — Le poison, c’est à vous à l’extraire, seigneur. Allez trouver le prince votre frère, ne craignez point de lui dire qu’il compromet son honneur, en unissant l’illustre Claudio, dont vous faites le plus grand cas, à une vraie prostituée, comme Héro.

DON JUAN. — Quelle preuve en fournirai-je ?

BORACHIO. — Une preuve assez forte pour abuser le prince, tourmenter Claudio, perdre Héro, et tuer Léonato. Avez-vous quelque autre but ?

DON JUAN. — Seulement pour les désoler, il n’est rien que je n’entreprenne.

BORACHIO. — Allons donc, trouvez-moi une heure propice pour attirer à l’écart don Pèdre et Claudio. Dites-leur que vous savez qu’Héro m’aime. Affectez du zèle pour le prince et pour le comte, comme si vous veniez conduit par l’intérêt que vous prenez à l’honneur de votre frère qui a fait ce mariage, et à la réputation de son ami qui se laisse ainsi tromper par les dehors de cette fille… que vous avez découvert être fausse. Ils ne le croiront guère sans preuve ; offrez-en une qui ne sera pas moins que de me voir à la fenêtre de la chambre d’Héro ; entendez-moi dans la nuit appeler Marguerite, Héro, et Marguerite me nommer Borachio. Amenez-les pour voir cela la nuit même qui précédera le mariage projeté ; car dans l’intervalle je conduirai l’affaire de façon à ce qu’Héro soit absente, et sa déloyauté paraîtra si évidente que le soupçon sera nommé certitude, et tous les préparatifs seront abandonnés.

DON JUAN. — Quelque revers possible que l’événement amène, je veux suivre ton dessein. Sois adroit dans le maniement de tout ceci, et ton salaire est de mille ducats.

BORACHIO. — Soyez vous-même ferme dans l’accusation, et mon adresse n’aura pas à rougir.

DON JUAN. — Je vais de ce pas m’informer du jour de leur mariage.



Scène III

Le jardin de Léonato. Entrent Bénédick et un page.


BÉNÉDICK. — Page !

LE PAGE. — Seigneur ?

BÉNÉDICK. — Sur la fenêtre de ma chambre est un livre ; apporte-le moi dans le verger.

LE PAGE. — Me voilà déjà ici, seigneur.

BÉNÉDICK. — Je le vois bien, mais je voudrais que tu t’en fusses allé et te voir de retour. (Le page sort.) Je suis étonné qu’un homme qui voit combien un autre homme est sot qui se dévoue à l’amour, après avoir ri de cette folie dans autrui, puisse lui-même ensuite consentir à servir de texte à son propre mépris, en devenant lui-même amoureux ; et Claudio est ainsi. J’ai vu le temps où il ne connaissait d’autre musique que le fifre et le tambour ; aujourd’hui il aimerait mieux entendre le tambourin et la flûte. J’ai vu le temps où il aurait fait dix milles à pied pour voir une bonne armure ; à présent il veillera dix nuits pour méditer sur la façon d’un nouveau pourpoint. Il avait coutume de parler simplement et d’aller au but comme un honnête homme et un soldat ; maintenant le voilà puriste ; ses phrases ressemblent à un festin bizarre, tant il y a de plats étranges. Se pourrait-il qu’en voyant avec mes yeux, je fusse jamais métamorphosé comme lui ? Je ne sais qu’en dire ; mais je ne crois pas. Je ne jurerais pas qu’un beau matin l’Amour ne pût me transformer en huître ; mais j’en fais le serment, qu’avant qu’il ait fait de moi une huître, il ne fera jamais de moi un sot comme le comte : une femme est belle, et cependant je vais bien ; une autre est aimable, cependant je vais bien ; une autre est vertueuse, cependant je vais bien. Non, jusqu’au jour où toutes les grâces seront réunies dans une seule femme, aucune ne trouvera grâce auprès de moi. Elle sera riche, cela est certain ; sage, ou je ne veux point d’elle ; vertueuse, ou jamais je ne la marchanderai ; belle, ou je ne regarderai jamais son visage ; douce, ou qu’elle ne m’approche pas ; noble, ou je n’en donnerais pas un ducaton ; elle saura bien causer, sera bonne musicienne ; et ses cheveux seront de la couleur qu’il plaira à Dieu. – Ah ! voici le prince et monsieur l’Amour. Il faut me cacher dans le bosquet.

(Il se retire.) (Entrent don Pèdre, Léonato et Claudio.)

DON PÈDRE. — Venez ; irons-nous écouter cette musique ?

CLAUDIO. — Très-volontiers, seigneur. – Que la soirée est calme ! Elle semble faire silence pour favoriser l’harmonie.

DON PÈDRE. — Voyez-vous où Bénédick s’est caché ?

CLAUDIO. — Oh ! très-bien, seigneur ; la musique finie, nous saurons bien attraper ce renard aux aguets.

(Balthazar entre avec des musiciens.)

DON PÈDRE. — Venez, Balthazar ; répétez-nous cette chanson.

BALTHAZAR. — Oh ! mon bon seigneur, ne forcez pas une aussi vilaine voix à faire plus d’une fois tort à la musique.

DON PÈDRE. — Déguiser ses propres perfections, c’est toujours la preuve du grand talent. Chantez, je vous en supplie, et ne me laissez pas vous supplier plus longtemps.

BALTHAZAR. — Puisque vous parlez de supplier, je chanterai : maint amant adresse ses vœux à un objet qu’il n’en juge pas digne ; et pourtant il prie, et jure qu’il aime.

DON PÈDRE. — Allons ! commence, je te prie ; ou si tu veux disputer plus longtemps, que ce soit en notes.

BALTHAZAR. — Notez bien avant mes notes, qu’il n’y a pas une de mes notes qui vaille la peine d’être notée.

DON PÈDRE. — Eh ! mais, ce sont des croches que ses paroles, notes, notez, notice !

BÉNÉDICK. — Oh ! l’air divin ! – Déjà son âme est ravie ! N’est-il pas bien étrange que des boyaux de mouton transportent l’âme hors du corps de l’homme ? Fort bien, présentez-moi la corne pour demander mon argent quand tout sera fini.

BALTHAZAR chante.

Ne soupirez plus, mesdames, ne soupirez plus,
Les hommes furent toujours des trompeurs,
Un pied dans la mer, l’autre sur le rivage,
Jamais constants à une seule chose.
Ne soupirez donc plus ;
Laissez-les aller ;
Soyez heureuses et belles ;
Convertissez tous vos chants de tristesse
Eh eh nonny ! eh nonny !

Ne chantez plus de complaintes, ne chantez plus
Ces peines si ennuyeuses et si pesantes ;
La perfidie des hommes fut toujours la même
Depuis que l’été eut des feuilles pour la première fois ;
Ne soupirez donc plus, etc., etc.

DON PÈDRE. — Sur ma parole, une bonne chanson.

BALTHAZAR. — Oui, seigneur, et un mauvais chanteur.

DON PÈDRE. — Ah ! non, non ; ma foi vous chantez vraiment assez bien pour un cas de nécessité.

BÉNÉDICK, à part. — Si un dogue eût osé hurler ainsi, on l’aurait pendu. Je prie Dieu que sa vilaine voix ne présage point de malheur : j’aurais autant aimé entendre la chouette nocturne, quelque fléau qui eût pu suivre son cri.

DON PÈDRE, à Claudio. — Oui, sans doute. (À Balthazar.) Vous entendez, Balthazar ; procurez-nous, je vous en prie, des musiciens d’élite, la nuit prochaine : nous voulons les rassembler sous la fenêtre d’Héro.

BALTHAZAR. — Les meilleurs qu’il me sera possible, seigneur.

DON PÈDRE. — N’y manquez pas, adieu ! (Balthazar sort.) Léonato, approchez. Que me disiez-vous donc aujourd’hui que votre nièce Béatrice aimait le seigneur Bénédick ?

CLAUDIO. — Oui, sans doute. – (À don Pèdre.) Avancez, avancez[16], l’oiseau est posé. – (Haut.) Je n’aurais jamais cru que cette dame pût aimer quelqu’un.

LÉONATO. — Ni moi ; mais ce qu’il y a de plus surprenant, c’est qu’elle raffole ainsi du seigneur Bénédick, lui que, d’après ses manières extérieures, elle a paru toujours détester.

BÉNÉDICK, à part. — Est-il possible ? le vent souffle-t-il de ce côté ?

LÉONATO. — Par ma foi, seigneur, je ne sais qu’en penser, si ce n’est qu’elle l’aime à la rage ; cela dépasse l’imagination.

DON PÈDRE. — Peut-être que ce n’est qu’une feinte de sa part.

CLAUDIO. — Ma foi, c’est assez probable.

LÉONATO. — Une feinte ? Bon Dieu ! jamais passion feinte ne ressembla d’aussi près à une passion véritable que celle qu’elle témoigne.

DON PÈDRE. — Oui ? Et quels symptômes de passion montre-t-elle donc ?

CLAUDIO, bas. — Amorcez la ligne, ce poisson mordra.

LÉONATO. — Quels symptômes, seigneur ? Elle s’assoira… vous avez entendu ma fille vous dire comment.

CLAUDIO. — C’est vrai, elle nous l’a dit.

DON PÈDRE. — Comment, comment, je vous prie ? Vous m’étonnez : j’aurais jugé sa fierté inaccessible à tous les assauts de la tendresse.

LÉONATO. — Je l’aurais juré aussi, seigneur, surtout pour Bénédick.

BÉNÉDICK, à part. — Je prendrais ceci pour une attrape si ce gaillard à barbe blanche ne le racontait pas. Sûrement la tromperie ne peut se cacher sous un aspect si vénérable.

CLAUDIO, bas. — Il a pris la maladie ; redoublez.

DON PÈDRE. — A-t-elle laissé voir sa tendresse à Bénédick ?

LÉONATO. — Non, et elle proteste qu’elle ne l’avouera jamais ; c’est là son tourment.

CLAUDIO. — Rien n’est plus vrai ; c’est ce que dit votre Héro. Quoi ! dit-elle, écrirai-je à un homme, que j’ai souvent accablé de mes dédains, que je l’aime ?

LÉONATO. — Voilà ce qu’elle dit, lorsqu’elle se met à lui écrire ; car elle se lève vingt fois dans la nuit et reste assise en chemise, jusqu’à ce qu’elle ait écrit une feuille de papier. – Héro me rend compte de tout.

CLAUDIO. — En parlant de feuille de papier, vous me rappelez un badinage que votre fille nous a conté.

LÉONATO. — Ah ! oui. Quand elle eut écrit, en relisant sa lettre, elle trouva les noms de Béatrice et Bénédick s’embrassant sur les deux feuillets.

CLAUDIO. — C’est cela.

LÉONATO. — Alors, elle mit sa lettre en mille pièces grandes comme un sou, s’emporta contre elle-même d’avoir assez peu de réserve pour écrire à un homme qu’elle savait bien devoir se moquer d’elle. « Je mesure son âme sur la mienne, dit-elle, car je me moquerais de lui s’il venait à m’écrire ; oui, quoique je l’aime, je me moquerais de lui. »

CLAUDIO. — Puis elle tombe à genoux, pleure, sanglote, se frappe la poitrine, s’arrache les cheveux ; elle prie, elle maudit ; Cher Bénédick !… Ô Dieu ! donne-moi la patience.

LÉONATO. — Voilà ce qu’elle fait, ma fille le dit ; et les transports de l’amour l’ont réduite à un tel point que ma fille craint parfois qu’elle ne se fasse du mal dans son désespoir. Tout cela est parfaitement vrai.

DON PÈDRE. — Il serait bien que Bénédick le sût par quelque autre, si elle ne veut pas le déclarer elle-même.

CLAUDIO. — À quoi bon ? Ce serait un jeu pour lui, et il tourmenterait d’autant plus cette pauvre femme.

DON PÈDRE. — S’il en était capable, ce serait une bonne œuvre que de le pendre ; c’est une excellente et très-aimable personne, et sa vertu est au-dessus de tout soupçon.

CLAUDIO. — Et elle est remplie de sagesse.

DON PÈDRE. — Sur tous les points, sauf son amour pour Bénédick.

LÉONATO. — Oh ! seigneur, quand la sagesse et la nature combattent dans un corps si délicat, nous avons dix preuves pour une que la nature remporte la victoire ; j’en suis fâché pour elle, comme j’en ai de bonnes raisons, étant son oncle et son tuteur.

DON PÈDRE. — Que n’a-t-elle tourné son tendre penchant sur moi ! J’aurais écarté toute autre considération, et j’aurais fait d’elle ma moitié. Je vous en prie, informez-en Bénédick, et sachons ce qu’il dira.

LÉONATO. — Cela serait-il à propos ? Qu’en pensez-vous ?

CLAUDIO. — Héro croit que sûrement sa cousine en mourra ; car elle dit qu’elle mourra s’il ne l’aime point, et qu’elle mourra plutôt que de lui laisser voir son amour ; et qu’elle mourra s’il lui fait la cour plutôt que de rabattre un point de sa malice accoutumée.

DON PÈDRE. — Elle a raison ; s’il la voyait jamais lui offrir son amour, je ne répondrais pas qu’elle n’en fût dédaignée ; car, comme vous le savez tous, il est disposé au dédain.

CLAUDIO. — Il est bien fait de sa personne.

DON PÈDRE. — Et doué d’une physionomie heureuse, on ne peut le nier.

CLAUDIO. — Devant Dieu et dans ma conscience, je le trouve très-raisonnable.

DON PÈDRE. — À vrai dire, il laisse échapper quelques étincelles qui ressemblent bien à de l’esprit.

LÉONATO. — Et je le tiens pour vaillant.

DON PÈDRE. — Comme Hector, je vous assure. Et dans la conduite d’une querelle on peut dire qu’il est sage ; car il l’évite avec une grande prudence, ou s’il la soutient, c’est avec une frayeur vraiment chrétienne.

LÉONATO. — S’il craint Dieu, il doit nécessairement tenir à la paix ; et s’il est forcé d’y renoncer, il doit entrer dans une querelle avec crainte et tremblement.

DON PÈDRE. — Ainsi en use-t-il. Car il a la crainte de Dieu, quoiqu’il n’y paraisse pas grâce aux plaisanteries un peu fortes qu’il sait faire. Eh bien ! j’en suis fâché pour votre nièce. – Irons-nous chercher Bénédick et lui parler de son amour ?

CLAUDIO. — Ne lui en parlez pas, seigneur. Que les bons conseils détruisent son amour.

LÉONATO. — Non, cela est impossible, elle aurait plutôt le cœur brisé.

DON PÈDRE. — Eh bien ! votre fille nous en apprendra davantage ; que cela se refroidisse en attendant. J’aime Bénédick ; je souhaiterais que, portant sur lui-même un œil modeste, il vît combien il est indigne d’une si excellente personne.

LÉONATO. — Vous plaît-il de rentrer, seigneur ? Le souper est prêt.

CLAUDIO, à part. — Si, après cela, il ne se passionne pas pour elle, je ne me fierai jamais à mes espérances.

DON PÈDRE, à voix basse. — Qu’on tende le même filet à Béatrice. Votre fille doit s’en charger avec la suivante. L’amusant sera lorsqu’ils croiront chacun à la passion de l’autre, et que cependant il n’en sera rien ; voilà la scène que je voudrais voir et qui se passera en pantomime. Envoyons Béatrice l’appeler pour le dîner.

(Don Pèdre s’en va avec Claudio et Léonato.) (Bénédick sort du bois et s’avance.)

BÉNÉDICK. — Ce ne peut être un tour ; leur conférence avait un ton sérieux. – La vérité du fait, ils la tiennent d’Héro. – Ils ont l’air de plaindre la demoiselle. – Il paraît que sa passion est au comble. – M’aimer ! – Il faudra bien y répondre. – J’ai entendu à quel point on me blâme. On dit que je me comporterai fièrement si j’entrevois que l’amour vienne d’elle. – Ils disent aussi qu’elle mourra plutôt que de donner un signe de tendresse. – Je n’ai jamais pensé à me marier. – Je ne dois point montrer d’orgueil. – Heureux ceux qui entendent les reproches qu’on leur fait et en profitent pour se corriger ! – Ils disent que la dame est belle : c’est une vérité. De cela j’en puis répondre. – Et vertueuse, rien de plus sûr ; je ne saurais le contester. – Et sensée, – excepté dans son affection pour moi. – De bonne foi, cela ne fait pas l’éloge de son jugement, et pourtant ce n’est pas une preuve de folie ; car je serai horriblement amoureux d’elle. – Il se pourra qu’on me lance sur le corps quelques sarcasmes, quelques mauvais quolibets, parce qu’on m’a toujours entendu déblatérer contre le mariage. Mais les goûts ne changent-ils jamais ? Tel aime dans sa jeunesse un mets qu’il ne peut souffrir dans sa vieillesse. Des sentences, des sornettes, et ces boulettes de papier que l’esprit décoche, empêcheront-elles de suivre le chemin qui tente ? – Non, non, il faut que le monde soit peuplé. Quand je disais que je mourrais garçon, je ne pensais pas devoir vivre jusqu’à ce que je fusse marié. – Voilà Béatrice qui vient ici. – Par ce beau jour, c’est une charmante personne ! – Je découvre en elle quelques symptômes d’amour.

(Béatrice parait.)

BÉATRICE. — Contre mon gré, l’on me députe pour vous prier de venir dîner.

BÉNÉDICK. — Belle Béatrice, je vous remercie de la peine que vous avez prise.

BÉATRICE. — Je n’ai pas pris plus de peine pour gagner ce remerciement, que vous n’en venez de prendre pour me remercier. – S’il y avait eu quelque peine pour moi, je ne serais point venue.

BÉNÉDICK. — Vous preniez donc quelque plaisir à ce message ?

BÉATRICE. — Oui, le plaisir que vous prendriez à égorger un oiseau avec la pointe d’un couteau, – Vous n’avez point d’appétit, seigneur ? Portez-vous bien.

(Elle s’en va.)

BÉNÉDICK. — Ah ! « Contre mon gré, l’on me députe pour vous prier de venir dîner. » Ces mots sont à double entente, « Je n’ai pas pris plus de peine pour gagner ce remerciement, que vous n’en venez de prendre pour me remercier. » C’est comme si elle disait : « Toutes les peines que je prends pour vous sont aussi faciles que des remerciements. » – Si je n’ai pitié d’elle, je suis un misérable ; si je ne l’aime pas, je suis un juif. – Je vais aller me procurer son portrait.

(Il sort.)


  1. Henri-burn.
  2. Dat Deus inutili cornua curta bovi.
  3. Un vieux proverbe disait Les vieilles pucelles conduisent les singes en enfer.
  4. Friend, un ami ; nous disons encore un bon ami, dans le même sens.
  5. Tout ce dialogue de Marguerite avec Bénédick est attribué, par d'autres, à Bathazar
  6. Comme signe d’un tempérament froid. Nous disons encore Vous avex les mains fraîches, vous devez être fidèle,
  7. The hundred merry tales, collection populaire d’anecdotes licencieuses et de facéties sans finesse, publiée par John Rastell, au commencement du xvie siècle, et réimprimée, il y a quelques années, par M. Singer, sous le titre Shakspearé Jest Book.
  8. Allusion aux figures de cire des sorcières. Une ancienne superstition leur attribuait aussi le pouvoir de changer l’eau et le vin en sang.
  9. Parure des citoyens opulents du temps de Shakspeare.
  10. Allusion à l’aveugle de Lazarille de Tormes.
  11. « Ce qui reste de la fille de Sion est comme une cabane dans un vignoble, comme une loge nocturne dans un jardin de concombres. (Isaïe, chape.1.)
  12. Déesse de la vengeance on de la discorde.
  13. Souverain de l’Abyssinie, ou de la Haute-Asie.
  14. J’ai perdu ma beauté, les maris seront rares.
  15. What life is in that to be the death of this marriage ?
  16. Stalk on, terme de chasse.