Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps/14

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Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 5 (pp. 673-721).


XIV.

LA VIEILLESSE ET LA MORT DE BEAUMARCHAIS.[1]



Séparateur


I. – UN PROCÈS DEVANT LA CONVENTION.

Il était dans la destinée de Beaumarchais de se voir sous tous les régimes, jusqu’au dernier moment de sa vie, aux prises avec des opérations difficiles, obligé de marcher à travers des obstacles, des combats, des dangers toujours renaissans. Nous l’avons laissé, à la fin de septembre 1792, partant pour la Hollande, afin d’aller chercher lui-même soixante mille fusils qu’il s’est engagé à fournir au gouvernement français. L’homme qui lui a vendu ces armes les retient avec l’assistance du gouvernement hollandais, et sur la demande de l’Autriche, dans le port de Tervère. On se souvient que ce premier acheteur avait acquis ces fusils de l’Autriche, qui, dans la prévision d’une guerre avec la France, lui avait imposé la condition expresse de les faire transporter aux colonies. Pour assurer l’accomplissement de cette condition, l’Autriche avait exigé de ce premier acheteur, indépendamment du prix d’achat, un cautionnement de 50,000 florins, lequel devait être restitué sur l’acquit à caution déchargé, c’est-à-dire sur l’attestation que la condition de la vente était remplie. Beaumarchais, qui feignait d’acheter ces fusils pour les envoyer aux colonies, se trouvait donc soumis à l’obligation du cautionnement, et comme le gouvernement français pouvait seul fournir les attestations nécessaires pour obtenir plus tard la restitution de cette somme, il avait été convenu, par un traité du 18 juillet 1792, entre Beaumarchais et le dernier ministère de Louis XVI, que celui-ci avancerait les 50,000 florins demandés à titre de cautionnement. On sait que le gouvernement français avait déjà avancé, pour l’achat de ces fusils, une somme de 500,000 fr. en assignats : mais on n’a pas oublié non plus qu’en nantissement de cette somme d’assignats, valant au cours d’alors trois cent mille francs, il avait fait déposer par Beaumarchais une somme de 745,000 francs en titres de rentes, qui, en 1792, avaient encore toute leur valeur[2]. Le gouvernement pouvait donc sans inconvénient accorder sur cet excédant de dépôt une nouvelle avance de 50,000 florins.

La révolution du 10 août avait arrêté la marche de cette opération, qu’on savait entamée, et qui, en ne se terminant pas, exposait à la redoutable malveillance du peuple celui qui s’en était chargé. Le nouveau ministre des affaires étrangères, Lebrun, que Beaumarchais soupçonnait, à tort ou à raison, d’avoir l’intention d’exploiter l’affaire à son profit en la confiant à des sous-ordres, refusait de remplir les engagemens du précédent ministère. Cependant, à la suite d’une délibération d’une commission de l’assemblée législative, appelée commission des armes, qui déclarait que Beaumarchais avait bien mérité de la nation, et qui insistait auprès du ministre pour qu’il fût mis en mesure d’achever cette entreprise, Lebrun s’était enfin décidé à donner à l’auteur du Mariage de Figaro un passeport, en promettant de lui faire tenir à La Haye le cautionnement demandé pour obtenir la remise des fusils. Sur la foi de cette promesse du ministre, Beaumarchais était parti pour la Hollande en passant par Londres, où il avait emprunté à tout hasard une assez forte somme à un négociant anglais, son correspondant et son ami. Arrivé à La Haye, il trouve le ministre de France sans instructions à son égard et sans argent ; il se voit de plus croisé dans toutes ses démarches par des agens secrets du ministre Lebrun qui déjà l’avaient fait emprisonner à l’Abbaye à la veille des massacres de septembre. Vainement il écrit de Hollande lettres sur lettres à Lebrun pour lui rappeler ses promesses. Lebrun ne fait que des réponses évasives, renvoie Beaumarchais à Pache, ministre de la guerre, et finit enfin par déclarer que le gouvernement ne veut plus de ces fusils.

Dans l’intervalle, l’assemblée législative avait fait place à la convention. Un beau matin, le 1er décembre 1792, Beaumarchais lit dans la Gazette de La Haye qu’il est accusé de conspiration, de correspondance avec Louis XVI, de dilapidation, et qu’on vient de mettre une troisième fois les scellés sur sa maison. Il reçoit en même temps d’une main amie l’avis de se rendre à Londres, où il trouvera des lettres qu’on n’ose lui adresser à La Haye. On le prévient également qu’il est question d’envoyer un courrier pour le faire arrêter en Hollande et le faire conduire pieds et poings liés à Paris, avec la chance d’être massacré en chemin. Il part pour Londres. Là il reçoit le rapport présenté à la convention pat Laurent Lecointre, rapport dans lequel ce député, trompé par ceux qui depuis huit mois cherchent à enlever à Beaumarchais une déplorable opération qu’il aurait dû leur céder cent fois, falsifie les faits de la manière la plus grossière, enveloppe dans la même accusation de dilapidation et de conspiration l’auteur du Mariage de Figaro et les deux derniers ministres constitutionnels de Louis XVI, de Graves et Chambonas. « Ces hommes vils et cupides, dit Lecointre, avant de plonger la patrie dans l’abîme qu’ils lui avaient préparé, se disputaient l’exécrable honneur de lui arracher ses dernières dépouilles. » Quant à Beaumarchais en particulier, il est poliment qualifié par Lecointre « un homme vicieux par essence et corrompu par inclination, qui a réduit l’immoralité en principe et la scélératesse en système. » Or l’unique scélératesse du malheureux spéculateur est d’avoir engagé dans la plus détestable affaire 745,000 francs de contrats produisant 72,000 francs de rentes contre 500,000 d’assignats valant, au cours de 1792, 300,000 fr., avec la perspective de perdre à la fois ses 745,000 fr. et ses fusils, payés par lui et retenus par le gouvernement hollandais, puis enfin de mourir sur l’échafaud.

Mais l’ancien adversaire de Goëzman aime trop la discussion pour se laisser guillotiner silencieusement. En se voyant décrété d’accusation, il se préparait à revenir à Paris pour plaider lui-même sa cause devant la convention, comme s’il s’agissait du parlement Maupeou, lorsqu’il se vit arrêté par un obstacle inattendu. Le négociant anglais, son ami et son correspondant, qui lui a prêté, un mois auparavant, une forte somme dépensée en Hollande, n’a qu’une médiocre confiance dans les procédés judiciaires de la convention, et il s’intéresse trop à la conservation de son débiteur pour le laisser partir d’Angleterre avant d’avoir été payé. — C’était trop pour lui, écrit naïvement Beaumarchais dans une lettre à Gudin, de perdre à la fois son argent et son ami. — Le négociant de Londres commence donc par faire saisir lui-même son cher ami, et en lui rendant d’ailleurs la vie aussi douce que possible, il le fait enfermer dans la maison de détention pour dettes, dite Prison du banc du Roi. Un homme moins batailleur que Beaumarchais aurait pensé peut-être qu’en janvier 1793, au moment de comparaître devant la convention sous le poids d’une accusation capitale, ce n’était pas un grand malheur de se voir retenu de l’autre côté de la Manche, dans une prison peu dure, par un créancier affectueux et complaisant, qui ne le laissait manquer de rien ; mais à soixante ans l’auteur du Mariage de Figaro n’avait encore rien perdu de son ardeur militante. Il faut bien dire aussi que la convention tenait en otages et sa famille et sa fortune. Il ne songe donc qu’à venir recommencer devant ce terrible tribunal son éternel métier de plaideur, et tandis que le fidèle caissier Gudin, au milieu du désarroi de toutes les fortunes, s’occupe de lui procurer les fonds destinés à rembourser son créancier anglais, il consacre les loisirs forcés de son emprisonnement à rédiger un long mémoire à la convention ; en même temps il écrit au président de cette assemblée pour lui annoncer son prochain retour à Paris, déterminé qu’il est à se défendre lui-même contre les accusations de Lecointre. Quelques jours après, il arrive avec son mémoire, le fait imprimer à 6,000 exemplaires, l’envoie à toutes les sections de Paris, à tous les clubs, à toutes les autorités du moment, et ne craint pas de lutter de front contre l’impopularité qui l’accable. « Je suis venu, écrit-il au redoutable Santerre, alors commandant général de la garde nationale, en lui adressant son mémoire, je suis venu livrer ma tête au glaive de la justice, si je ne prouve pas que je suis un grand citoyen. Sauvez-moi, citoyen commandant, du pillage et du poignard, et je pourrai encore être utile à notre patrie. » D’autres se contenteraient de sauver leur fortune et leur tête ; cela ne suffit pas à Beaumarchais, il lui faut encore prouver qu’il est un grand citoyen. Ce qui est assez piquant, c’est que le grand patriote Santerre, qui, on le sait, avant de passer général, était brasseur dans le faubourg Saint-Antoine, semble avoir une certaine déférence pour son correspondant. Sa réponse, que nous reproduisons textuellement, annonce d’ailleurs qu’en fait de style et d’orthographe, ce grand patriote était à peu près de la même force que le duc de Fronsac.


« Citoien,

« Je reçois votre lettre et vos imprimés. Je n’ai jamais ajouté foy aux calomnies sur votre voyage de Londre ; je n’y ai vu qu’une démarche util à le république. Je ne vous ai connu que voulant faire le bien des pauvres. Je pense que vous n’avez pas à craindre le pillage ni le poignard ; cependant, malgré que la vérité ne soit qu’une, il est nécessaire d’éclairer ceux que nous croyons trompé.

« Une affiche au peuple ferait, je pense, bien.

« Le citoyen Célerier fut celui qui me remit vos premiers imprimés que j’ai distribué.

Santerre,
« Commandant général. »
« Ce 23 mars 1793, l’an II. »


Il va sans dire que Beaumarchais suit le conseil donné par Santerre et fait une nouvelle affiche au peuple ; il ne fait que cela depuis le commencement de la révolution, il envoie de plus son mémoire aux jacobins avec la note suivante :


« Tout bon citoyen injustement accusé ne doit s’occuper d’autre chose que de se justifier devant la nation. C’est ce que le citoyen Beaumarchais vient de faire en publiant les Six époques, dont il prie l’assemblée mère de toutes les sociétés patriotiques d’agréer un exemplaire, en attendant le prononcé de la convention nationale.

« Ce 12 avril 1793, l’an second de la république. »


Nous glisserons rapidement sur le volumineux mémoire de Beaumarchais à la convention, que l’auteur divisa en six époques pour marquer les phases diverses par lesquelles avait passé cette affaire des fusils depuis le commencement de 1792 jusqu’en mars 1793. Gudin a cru devoir reproduire textuellement ce long travail dans l’édition des œuvres de son ami ; il aurait pu se contenter de le résumer, car s’il offre quelques détails intéressans pour l’histoire des hommes et des mœurs de cette époque, il est en général faible de style, et les calculs multipliés qu’il renferme sur une question de fournitures le rendent pénible à lire. En un mot, comme le dit justement M. Sainte-Beuve, « il arrive ici à Beaumarchais, chose inattendue et singulière, de devenir ennuyeux. » On comprend très bien que l’auteur n’ait pas senti cet excès de démonstration qui surcharge un plaidoyer où, fatigué et vieilli, il défendait sa fortune et sa tête ; mais Gudin aurait dû penser que la postérité, n’ayant point le même enjeu dans le procès, trouverait cette longue justification un peu lourde : il aurait mieux fait d’écourter cette première partie de l’affaire et de raconter la seconde, qui est restée inconnue et qui offre plus d’intérêt que la première. Néanmoins, si ce travail est parfois ennuyeux, il est loin de mériter la critique qu’en a faite un écrivain qui sans doute ne l’avait pas lu, quand il dit que Beaumarchais se montra aussi timide devant la convention qu’il avait été hardi devant le parlement Maupeou.

Loin d’être timide, ce mémoire est parfois d’une audace qui étonne quand on se reporte au temps et quand on se souvient que l’auteur était sous la main des juges expéditifs auxquels il s’adressait. On dirait souvent qu’il n’a pas une idée bien nette de ce qui se passe autour de lui et qu’il se croit encore à l’époque où l’on se contentait de blâmer les plaideurs audacieux. C’est ainsi qu’il s’écrie avec un aplomb dégagé de tout artifice oratoire : « Je défierais le diable de faire marcher aucune affaire dans ce temps affreux de désordre et qu’on nomme de liberté. » Plus loin, il adressera un hommage à la jeune et vertueuse Sombreuil, « devant laquelle, dit-il, mon âme se prosternait à l’Abbaye aux approches du 2 septembre. » Plus loin encore, il se moquera du jacobin Marat dans sa pleine puissance, comme il aurait fait de Goëzman, sans trop s’inquiéter de savoir si le jacobin Marat ne jouit pas d’une influence suffisante pour lui faire un très mauvais parti. « Un petit homme, dit-il, aux cheveux noirs, au nez busqué, à la mine effroyable, vint, parla bas au président ; vous le dirai-je, ô mes lecteurs ? c’était le grand, le juste, en un mot le clément Marat. » Ailleurs il prendra courageusement la défense des deux ministres de Louis XVI qu’on a accolés à lui dans le même décret d’accusation, et il dira tout net : « Dans cette affaire nationale, les ministres royalistes ont seuls fait leur devoir, et tous les obstacles viennent des ministres populaires. » — « Je fus vexé sous notre ancien régime, dit-il à une autre page, les ministres me tourmentaient, mais les vexations de ceux-là n’étaient que des espiègleries auprès des horreurs de ceux-ci. » Et il termine par cette péroraison qui ne manque peut-être pas d’éloquence, mais qui surtout ne manque pas de courage :


« Ô ma patrie en larmes ! ô malheureux Français ! que vous aura servi d’avoir renversé des bastilles, si des brigands viennent danser dessus et nous égorgent sur leurs débris ? Vrais amis de la liberté, sachez que ses premiers bourreaux sont la licence et l’anarchie ; joignez-vous à mes cris, et demandons des lois aux députés, qui nous les doivent, qui n’ont été nommés par nous nos mandataires qu’à ce prix ! Faisons la paix avec l’Europe. Le plus beau jour de notre gloire ne fut-il pas celui où nous la déclarâmes au monde ? Affermissons notre intérieur ; constituons-nous enfin sans débats, sans orages, et surtout, s’il se peut, sans crimes. Vos maximes s’établiront ; elles se propageront bien mieux que par la guerre, le meurtre et les dévastations, si l’on vous voit heureux par elles. L’êtes-vous ? Soyons vrais. N’est-ce pas du sang des Français que notre terre est abreuvée ? Parlez, est-il un seul de nous qui n’ait des larmes à verser ? La paix, des lois, une constitution, — sans ces biens-là, point de patrie et surtout point de liberté ! »


Écrire, signer et publier de telles choses le 6 mars 1793, rester à Paris après les avoir publiées jusqu’après le 31 mai, est certainement le fait d’un homme qui ne redoute pas le danger, et M. Sainte-Beuve a très bien caractérisé l’homme et la situation quand il a dit à ce sujet : « Ce qui étonne, c’est qu’il y ait sauvé sa tête. » Il est probable en effet que Beaumarchais eût partagé le sort de tant d’autres victimes beaucoup moins compromises que lui sans une circonstance imprévue : il venait de prouver jusqu’à la dernière évidence que le rapport de Lecointre sur lequel il avait été décrété d’accusation n’était qu’un tissu d’inepties et de mensonges. Sa situation vis-à-vis du gouvernement était tout simplement celle d’un homme qui a reçu en avances, pour une fourniture de fusils, 500,000 fr. en assignats valant 300,000 fr., qui a déposé, en garantie une valeur de 745,000 fr., qui n’a pu faire la fourniture convenue parce que le gouvernement ne lui a pas donné au dehors l’appui qu’il avait promis, et qui dit au gouvernement : « Vous avez manqué à votre engagement de m’aider, par une nouvelle remise de fonds et par l’intervention de votre ministre en Hollande, à faire venir les fusils que j’ai achetés pour vous et que le gouvernement hollandais retient de force à Tervère. Je suis prêt à vous rendre les 500,000 fr. en assignats que vous m’avez avancés ; rendez-moi les 745,000 fr. de contrats que vous m’avez fait déposer, et nous serons quittes. J’en serai pour mes frais de voyage et mes peines : je tirerai de ces fusils de Tervère le parti que je pourrai, et vous, de votre côté, vous vous procurerez des armes où vous pourrez. »

Cette conclusion, juste et raisonnable en temps ordinaire, aurait, en mars 1793, conduit infailliblement Beaumarchais en prison pour aller plus tard là où l’on allait en sortant de prison ; mais le gouvernement, qui jusqu’alors avait paru se soucier assez peu de ces fusils, déclara qu’ils lui étaient indispensables. La France en effet était attaquée de toutes parts ; après le meurtre de Louis XVI, l’Angleterre venait de s’unir contre elle à toutes les puissances du continent. Le comité de salut public proposa à la convention de suspendre le décret d’accusation rendu contre Beaumarchais et de lever le séquestre mis sur ses biens ; il le fit venir ensuite et lui donna à choisir entre une condamnation avec ses conséquences et l’agréable mission d’aller pour la seconde fois chercher en pays ennemi (car la Hollande à cette époque était également entrée dans la coalition) ces soixante mille fusils, toujours retenus à Tervère. L’opération était devenue bien plus difficile, car la publicité donnée à l’inepte rapport de Lecointre avait déterminé, dès le mois de janvier 1793, le gouvernement anglais à se mettre en mesure de s’emparer de ces fusils comme d’une propriété française. Seulement Beaumarchais, qui ne perdait jamais la tête, ayant eu vent de ce projet à l’époque même où il était emprisonné à Londres, avait décidé le négociant anglais, son correspondant et son ami, qui l’avait fait incarcérer, à devenir, moyennant un fort bénéfice, l’acheteur fictif de ces fusils, et à les maintenir en son nom à Tervère comme une propriété anglaise jusqu’à ce que le véritable propriétaire pût en disposer. La situation de cet acheteur fictif n’en était pas moins délicate. Le cabinet de Londres lui disait : Ou vous êtes devenu réellement propriétaire de ces fusils, ou vous ne l’êtes pas ; si vous l’êtes, nous sommes prêts à vous en rembourser la valeur ; si vous ne l’êtes pas, nous entendons les confisquer. — L’Anglais, fidèle aux engagemens pris avec Beaumarchais, résistait, affirmant que les fusils étaient sa propriété, invoquant son droit d’en disposer à sa guise, et ce respect de la légalité, qui distingue et honore le gouvernement anglais entre tous les gouvernemens, laissait encore la question indécise : les fusils restaient toujours à Tervère, surveillés toutefois par un bâtiment anglais.


II. – BEAUMARCHAIS AGENT DU COMITE DE SALUT PUBLIC.

L’affaire en était là lorsque le comité de salut public signifia à Beaumarchais qu’il eût à repartir pour aller chercher ces fusils, et que s’il ne les ramenait pas en France, ou du moins ne les empêchait pas de tomber entre les mains des ennemis, sa famille et ses biens, à défaut de sa personne, répondraient du succès de l’opération. Beaumarchais objecta qu’en présence d’une affaire de plus en plus compromise, il avait plus que jamais besoin d’argent pour faire lever les embargos multiples qui arrêtaient la livraison de ces armes, et que, puisque le comité avait à la fois sous la main et ses immeubles et ses contrats de rente, c’était bien le moins qu’il lui fournît les moyens de remplir la difficile mission qu’il lui imposait. Le comité, voulant avoir les fusils à tout prix, fit à Beaumarchais une nouvelle remise de 618,000 fr. en assignats, valant au cours d’alors 200,000 fr., en lui promettant de lui faire tenir de nouveaux fonds si cela était nécessaire, et d’adopter, sur sa demande, toutes les mesures qui lui paraîtraient propres à opérer le recouvrement de ces armes. Une délibération du comité, en date du 22 mai 1793, signée Bréard, Guyton, Barrère, Danton, Robert Lindet, Delacroix, Cambon et Delmas, investit Beaumarchais du titre de commissaire de la république pour une mission secrète à l’étranger. Et le voilà, avec ses soixante et un ans, qui part de nouveau, en juin 1793, sous le faux nom de Pierre Charron, assisté de deux amis qui ont également changé de nom, pour aller cette fois en pleine guerre, au milieu même des ennemis de la France, chercher pour la France soixante mille fusils. Dire les innombrables tours et détours qu’il dut faire pour se soustraire aux dangers de cette seconde mission, allant d’Amsterdam à Bâle, de Bâle à Hambourg, de Hambourg à Londres, d’où il reçoit l’ordre de partir sous trois jours, exposer les nombreux subterfuges qu’il dut employer pour empêcher les Hollandais et les Anglais d’enlever les fusils, raconter comment il les fit passer successivement entre les mains de trois acheteurs fictifs, comment il les vendit enfin, toujours fictivement, à un négociant des États-Unis, avec la détermination de les faire voyager au besoin jusqu’en Amérique pour de là les faire revenir en France, entrer dans le détail de toutes ces manœuvres, que l’auteur du Mariage de Figaro dirigeait comme une intrigue de comédie très compliquée, serait trop long. Il était parvenu ainsi à maintenir les fusils à Tervère, et, quand le moment lui paraissait favorable, il suppliait à grands cris le comité de salut public de brusquer le dénoûment en donnant l’ordre au général Pichegru de pousser jusque-là et d’enlever les armes ; mais le comité, absorbé par mille préoccupations à la fois, le laissait se débattre au milieu des difficultés d’une affaire qui ne pouvait être décidée que par la force. La seule missive que Beaumarchais ait reçue à cette époque du comité de salut public est ce billet de Robert Lindet, en date du 5 pluviôse an II (26 janvier 1794), indiquant bien, ce me semble, dans sa concision précipitée, l’état de fièvre qui dévorait ce terrible comité, aux prises avec l’Europe entière.


« Il faut de la célérité, écrit Lindel ; il ne faut pas attendre l’accomplissement de tous les événemens. Si l’on diffère trop longtemps, le service ne sera pas apprécié. Il faut de grands services, il les faut prompts. On ne calcule pas les difficultés, on ne considère que les résultats et les succès. »


Tandis que Beaumarchais travaillait de son mieux à exécuter les ordres du comité de salut public, non-seulement le comité l’abandonnait à lui-même, mais, avec une insouciance qui est encore un signe du temps, il laissait porter son agent sur la liste des émigrés ; il laissait saisir ses biens, retenir les arrérages des 745,000 fr. de contrats déposés par lui et emprisonner sa famille. Le département de Paris, ignorant les causes de l’absence de Beaumarchais et trouvant ses propriétés de bonne prise, avait le premier jugé à propos de le déclarer émigré, de faire apposer de nouveau les scellés sur ses immeubles et de toucher tous ses revenus. Sur la réclamation de Mme de Beaumarchais, le comité de salut public avait rendu, en date du 25 frimaire an II (décembre 1793), une décision par laquelle il déclare que « le citoyen Beaumarchais remplit une mission secrète, et arrête en conséquence qu’il ne sera pas traité comme émigré. (Signé au registre : Carnot, Billaud-Varennes, Robert Lindet, Robespierre, Barrère, Saint-Just, Couthon, C.-A. Prieur). » Sur cette décision, les scellés avaient été levés. Trois mois après, le 24 ventôse an II, au milieu du conflit anarchique des pouvoirs à cette époque, le comité de sûreté générale avait pris la liberté d’annuler l’arrêté du comité de salut public, de déclarer encore une fois Beaumarchais émigré, et le département de Paris avait fait derechef apposer les scellés sur ses immeubles, confisquer toutes ses créances et tous ses revenus.

Une lettre inédite, écrite plus tard, en avril 1796, au ministre de la police par Robert Lindet au sujet de la proscription de l’auteur du Mariage de Figaro, nous semble utile à reproduire ici, au moins en partie, d’abord parce qu’elle donne une idée assez vraie du désordre administratif sous la terreur et de la bizarre situation faite à l’agent du comité de salut public, et ensuite parce que Lindet étant incontestablement un des hommes à la fois les plus actifs et les moins décriés de ce fameux comité, son témoignage en faveur de Beaumarchais est honorable pour ce dernier.


« Vous me demandez, écrit Robert Lindel au ministre de la police, en date du 24 germinal an IV (avril 1796), vous me demandez des éclaircissemens sur la durée de la seconde mission du citoyen Beaumarchais, et sur l’époque certaine où cette mission a fini ou dû finir.

« En chargeant le citoyen Beaumarchais d’une mission, le comité de salut public se proposa deux objets. Le premier était de se procurer plus de cinquante mille fusils déposés dans les magasins de Tervère, comme objet de commerce ; le second était d’empêcher que ces fusils ne tombassent au pouvoir de l’ennemi.

« Le comité ne s’était obligé de les acheter et payer au prix convenu que sous la condition qu’ils lui seraient délivrés et mis à sa disposition dans un port de la république dans un délai de cinq à six mois. La négociation pouvait exiger plus de temps, mais on employa ces termes dans le traité pour exciter le zèle du citoyen Beaumarchais.

« Le temps n’était pas encore expiré, lorsqu’il envoya de Hollande à Paris le citoyen Durand, son ami, qui l’avait accompagné dans son voyage, pour rendre compte au comité des obstacles qui retardaient le succès de son entreprise, et proposer des mesures qu’il croyait utiles.

« On ne prit aucun parti sur les nouvelles mesures, parce que le gouvernement ne voulait pas se charger des risques de l’entreprise. On renvoya le citoyen Durand auprès du citoyen Beaumarchais en visant son passeport, et en motivant ce visa : pour se rendre à sa destination et continuer sa mission ; car il semblait important qu’on procurât ces fusils au gouvernement, à quelque époque que ce fût, ou qu’on empêchât l’ennemi de s’en saisir et de les distribuer dans la Belgique entre les partisans de la maison d’Autriche.

« Le département de Paris porta le citoyen Beaumarchais sur la liste des émigrés, et fit apposer les scellés sur ses propriétés. Le comité prit un arrêté portant que le citoyen Beaumarchais, étant en mission, ne devait pas être traité comme émigré, son absence ayant pour cause le service de la république. Le département leva les scellés.

« Quelque temps après, on replaça le citoyen Beaumarchais sur la liste des émigrés. Il n’y avait aucun nouveau motif de le réputer émigré ; sa mission n’était pas finie, sa négociation ne cessait pas d’être utile, on ne l’avait pas rappelé. On lui avait envoyé le citoyen Durand, avec ordre de continuer ses opérations. On persista néanmoins à le regarder comme émigré. On ne put pas alors s’expliquer ouvertement sur cette entreprise du département, parce qu’on aurait été réduit à la nécessité de publier l’objet d’une mission dont le secret importait à la république[3]. La présence du citoyen Beaumarchais en pays étranger a été nécessaire jusqu’au moment où, le secret de sa mission ayant été divulgué à la tribune, les Anglais ont fait transporter les fusils des magasins de Tervère dans leurs ports, dans le courant de vendémiaire an III[4]

« Rien n’aurait empêché le citoyen Beaumarchais de rentrer en France, car il n’avait plus l’espoir de remplir sa mission : mais il était porté sur la liste des émigrés, il ne pouvait rentrer qu’après avoir obtenu sa radiation.

« Ce fut injustement que l’on inscrivit son nom sur la liste des émigrés, puisqu’il était absent pour le service de la république.

« Robert Lindet. »


Dans une autre lettre, l’ancien membre du comité de salut public insiste encore auprès du ministre de la police, Cochon, en faveur de Beaumarchais.


« Je ne cesserai jamais, écrit-il, de penser et de déclarer dans toutes les occasions que le citoyen Beaumarchais est injustement persécuté, que le projet insensé de le faire passer pour émigré n’a été conçu que par des hommes aveuglés, trompés ou mal Intentionnés. Sa capacité, ses talens, tous ses moyens, pouvaient nous servir. On a voulu lui nuire, on a plus nui à la France. Je voudrais être à portée de lui exprimer combien j’ai été affecté de l’injustice dont il a été l’objet. Je remplis un devoir, et je le remplis avec satisfaction en pensant à lui.

Robert Lindet. »
« À Paris, le 16 nivôse an IV. »


Maïs si Lindet, devenu suspect lui-même en 1796, éprouvait le besoin de rendre à Beaumarchais une justice un peu tardive, il ne l’en avait pas moins laissé sacrifier au fort de la terreur, car, non content de faire saisir ses biens, le comité de sûreté générale, par un arrêté du 17 messidor an II (5 juillet 1794), signé Dubarran, Lavicomterie, Élie Lacoste et Amar, avait fait arrêter et emprisonner la femme, la fille et la sœur de l’homme que le comité de salut public avait chargé d’une mission secrète. Grâce à cette dissidence d’opinion entre les deux comités, deux malheureuses femmes et une jeune fille de dix-huit ans, détenues dans le couvent de Port-Royal transformé en prison, et que, par une dérision atroce, on appelait Port-Libre, attendaient leur tour de monter sur la fatale charrette, lorsque la journée du 9 thermidor mit fin à ces boucheries. Onze jours après, le 21 thermidor an II, un autre arrête du comité de sûreté générale renouvelé rendit à la liberté les citoyennes Caron. Pendant cette période sinistre de la terreur, Beaumarchais, réfugié à Hambourg et privé de toute communication avec sa famille, était en proie à des angoisses mortelles. Il sentait que l’insuccès de ses opérations faisait précisément le danger des êtres qui lui étaient chers ; il s’épuisait en efforts et en manœuvres pour empêcher au moins le gouvernement anglais d’enlever d’autorité ces malheureux fusils, qui, s’ils tombaient dans les mains de l’ennemi, allaient à la fois le ruiner et le compromettre horriblement devant le comité de salut public. Tous les assignats du comité avaient été épuisés pour cette préservation ; ne recevant rien de la France, il était tombé lui-même dans une détresse qui, à la vérité, ne dura qu’un moment[5], mais qui fut extrême. Sa correspondance offre des momens de désespoir terrible où il se demande s’il n’est pas fou. « J’examine quelquefois, écrit-il à cette époque, si je suis en démence, et en voyant la forte série, la suite d’idées si difficiles par laquelle je tâche de parer à tout, il me semble que je ne suis pas fou. Mais en quel endroit t’écrire ? dit-il à sa femme ; sous quel nom ? où demeures-tu ? qui es-tu ? comment t’appelles-tu ? quels sont tes vrais amis ? de qui dois-je faire les miens ? Ah ! sans l’espoir de sauver ma fille, l’atroce guillotine serait pour moi plus douce que mon horrible état. » C’est précisément pour sauver sa fille que Mme de Beaumarchais a rompu momentanément tout commerce avec son mari, repris son nom de famille et ne s’occupe qu’à se faire oublier. « Comme mère, lui écrit-elle après la chute de Robespierre, j’ai dû tout employer pour soustraire mon enfant chérie au sort de tant d’innocentes et respectables victimes, réhabilitées aujourd’hui, regrettées, pleurées, mais que tant de regrets, tant de larmes et une justice tardive ne rappelleront pas. »

Au sortir de prison, après avoir vu la mort de si près, la femme, la sœur et la fille de Beaumarchais se trouvèrent dans une situation très difficile : tous les immeubles appartenant à l’auteur du Mariage de Figaro étaient séquestrés, tous ses revenus étaient saisis, tous les titres de créance qu’on avait trouvés dans son secrétaire, en vertu de la législation appliquée aux émigrés, avaient passé dans les mains des agens du trésor, qui en poursuivaient le recouvrement, et ses débiteurs s’empressaient, avant même que leurs dettes fussent échues, de s’en débarrasser en les payant à l’état en assignats. En un mot, cette déplorable affaire de fusils avait suffi pour porter un coup mortel à une brillante fortune péniblement acquise.

Cependant les immeubles séquestrés étaient menacés d’être vendus ; la jeune fille de Beaumarchais avait pris en horreur sa magnifique maison du boulevard, qui nous a, dit-elle dans une lettre à son père, si souvent exposés aux insultes de la canaille, et elle avait déterminé sa mère à la quitter. Il était urgent, pour préserver cette maison de la dégradation et pour la défendre autant que possible contre la rapacité du fisc, que quelqu’un de la famille se résignât à l’habiter. C’est Julie Beaumarchais qui se dévoue, et qui, en sortant de prison, vient à soixante ans s’installer, toute seule avec une vieille servante, dans ce palais désert gardé par des agens de la république, et qui porte écrit sur ses murs : Propriété nationale.

Ceux qui ont lu dans son entier cette série d’études sur Beaumarchais ont gardé, je l’espère du moins, un agréable souvenir de Julie, et ils aimeront peut-être à revoir un instant ici cette figure spirituelle, joviale, courageuse, que n’ont pu altérer ni la vieillesse, ni les privations, ni les dangers. Un tableau de la vie intime et domestique de trois femmes jadis riches, aux prises avec les difficultés d’une époque affreuse, pourrait offrir sur cette époque des détails intéressans que l’histoire donne rarement. Nous empruntons quelques-uns de ces détails à la correspondance de Julie et de sa belle-sœur. Pendant que le chef de la famille, est proscrit, c’est Mme de Beaumarchais, personne d’un rare mérite, unissant à toutes les grâces de la femme l’énergie d’un caractère viril, qui porte tout le poids de la situation, et qui, tout en travaillant d’une part à arrêter la vente des immeubles de son mari, d’autre part à obtenir sa radiation de la fatale liste, est obligée de pourvoir à la subsistance commune avec ce qu’elle a pu sauver du naufrage. De son côté, Julie, qui garde la maison de son frère, tient sa belle-sœur au courant des attaques du fisc, et l’excite à la résistance avec ce ton animé et original qui la caractérise.


« Morbleu ! ma fille, lui écrit-elle après la terreur, fais-nous donc rendre promptement ce décret (le décret de radiation). Voilà les fruits, comme l’année dernière, mis en réquisition ; les cerises étant mûres, on va les cueillir et les vendre demain, et le reste à mesure, et puis fermer le jardin à tous profanes et gloutons. N’est-il pas doux d’occuper depuis six mois cette maison solitaire pour ne manger des fruits que les noyaux ? Encore les vendra-t-on avec le reste. C’est pour les oiseaux que j’en parle, car pour moi je n’ai jamais compté qu’au prix où se vendent les choses, il dût nous en rester beaucoup, même le jardin étant à nous. Cependant c’est dommage que l’agence y mette le nez cette année. Le jardinier de cette autorité est venu hier : on va mettre à l’enchère ces jours-ci, vois si tu veux y mettre pour ton compte, ou plutôt empêche ce brigandage par une démarche roide à l’agence ; et puisqu’on a suspendu l’inventaire, pourquoi ne veut-on pas laisser nos fruits également suspendus aux arbres ? D’honneur, je crois que nous ne sortirons jamais de cette coupelle… Quel temps !

« Voilà une livre de veau que l’on m’apporte pour 28 francs, encore c’est bon marché, il en vaut 30. Rage ! fureur ! malédiction ! On ne sait comment vivre en se ruinant, en mangeant trois fois sa fortune. Que ceux qui m’ont précédée sont heureux ! Ils ne sentent pas le tapage de ma tête, ni mon œil qui pleure, ni mes feux dévorans, ni ma dent qui s’aiguise pour manger 28 fr. de veau : ils ne sentent rien de nos maux. »


Ces 28 francs de veau que Julie consomme avec une plaisante colère nous conduisent à dire un mot de l’état curieux de famine que produisait la dépréciation toujours croissante des assignats après la terreur. C’est encore Julie qui va nous apprendre comment on vivait à cette époque : sa belle-sœur vient de lui remettre 4,000 francs en assignats, et elle lui rend compte de l’emploi de ces assignats en décembre 1794 :


« Lorsque tu m’as donné ces 4,000 francs, bonne amie, le cœur m’a battu. J’ai cru que tu devenais folle de me donner une telle fortune ; je les ai vite fait couler dans ma poche, et je t’ai parlé d’autre chose pour distraire ton idée.

« Revenue chez moi : — Et vite, vite, du bois, des provisions avant que tout augmente encore ! Voilà Dupont (la vieille servante) qui court, qui s’évertue ; voilà les écailles qui me tombent des yeux quand je vois, sans la nourriture du mois, ce résultat de 4,275 francs :

Une voie de bois 1,460 fr.
Neuf livres de chandelles des 8 à 100 fr. la livre 900
Sucre, quatre livres à 100 fr. la livre 400
Trois litrons de grains à 40 fr. 120
Sept livres d’huile à 100 fr. 700
Douze mèches à 5 fr. 60
Un boisseau et demi de pommes de terre à 200 fr. le boisseau. 300
Blanchissage du mois 215
Une livre de poudre à poudrer 70
Deux onces de pommade (à 3 sous autrefois) aujourd’hui à 25 fr. 50
4,275 fr.
« Reste la nourriture du mois, le beurre et les œufs à 100 fr., comme tu sais, la viande à 25 ou 30 fr., et tout en proportion. 567
« Le pain a manqué deux jours ; nous n’en recevons plus que de deux jours l’un, surcroît de dépenses ; je n’en ai acheté depuis dix jours que quatre livres à 45 fr. 180
5,022 fr.

« Quand je pense à cette dépense royale, comme tu dis, qui me fait employer 18 à 20,000 francs sans vivre et sans douceur aucune, j’envoie au diable le régime : il est vrai que ces 20,000 francs représentent 6 à 7 louis, et que mes 4,000 fr. m’en donnaient 160, ce qui est différent[6]. »


En quelques jours, la valeur des assignats baissait, et le prix des denrées haussait dans une proportion effrayante, car, dans une autre lettre à sa belle-sœur, Julie nous donne les détails suivans :


« Dix mille francs que j’ai éparpillés depuis quinze jours me font un tel effroi et une telle pitié, que je ne sais plus compter du tout mon revenu de cette manière ; trois jours de différence ont fait monter le bois de 4,200 francs à 6,500, tous les faux frais en proportion, de sorte, comme je te l’ai mandé, que la voie de bois montée et rangée me revient à 7,100 francs. Toutes les semaines à présent il faut compter de 7 à 800 francs pour un pot-au-feu et autres viandes de ragoût, sans le beurre, les œufs, et mille autres détails ; le blanchissage aussi augmente à tel point tous les jours, que 8,000 livres par mois ne peuvent me suffire. Cela m’impatiente, et, dans toutes ces dépenses, je jure la sainte vérité de mon cœur que je ne me suis pas accordé depuis près de deux ans une seule fantaisie ni une autre dépense que celle du ménage ; cependant j’en ai de particulières et d’urgentes pour lesquelles il me faudrait des potées d’assignats. »


Si la sœur de Beaumarchais est aux prises avec les rigueurs de la famine, sa femme et sa fille ne sont pas mieux partagées : je vois dans la correspondance de Mme de Beaumarchais qu’un de ses amis voyage dans les environs de Paris, afin de tâcher de lui procurer du pain, qui pendant quelques jours est devenu plus rare que le diamant. « On dit ici, écrit-il de Soizy le 17 prairial an III (5 juin 1795), qu’à Briare on peut avoir de la farine ; si cela était, je ferais marché avec un homme sûr de ce pays, qui la conduirait jusque chez vous par le coche d’eau allant de Briare à Paris ; mais tout cela augmente bien le prix. Vous voudrez bien me mander ce que vous en pensez ; en attendant, je ne désespère pas de pouvoir accrocher quelque petit pain. Ah ! si j’avais le don des miracles, je ferais tomber chez vous, non pas de la manne du ciel, mais du bon pain, et bien blanc ! »

En apprenant dans son exil toutes les misères qui affligent les siens, Beaumarchais apprend aussi que tous conservent la sérénité et la gaieté qui le soutient lui-même ; on est exposé à mourir de faim, mais au moins l’affreux couperet ne fonctionne plus, et l’on commence à respirer.


« Voilà, lui écrit un de ses amis, la soupière de ta famille qui arrive, c’est-à-dire qu’on voit sur une table de mahagony (car il n’est plus question de nappe) une assiettée de haricots, deux pommes de terre, un carafon de vin et beaucoup d’eau. Ta fille veut un caniche pour lui servir de serviette et nettoyer son assiette ; malgré cela, arrive, arrive : si nous n’avons pas de quoi manger, nous aurons de quoi rire. Arrive, car ta femme et la fille ont besoin d’un meunier depuis que leur salon est décoré d’un moulin à farine ; tandis que ton Eugénie charmera les oreilles sur son forte-piano, tu prépareras le pain de son déjeuner, ta femme tricotera tes bas et ton futur gendre enfournera, car ici chacun a son métier, et voilà pourquoi nos vaches sont si bien gardées. – C’est la plus drôle de chose, de voir nos femmes, sans perruque le matin, remplissant chacune une occupation ancillaire, car il faut que tu saches que chacun de nous s’est mis à son service, et voilà pourquoi dans notre régime, s’il n’y a plus de maîtres, il y a encore des valets. Cette lettre te coûte au moins cent francs, y compris le papier, la plume, l’encre, l’huile de la lampe ; enfin, par économie, je suis venu l’écrire chez toi. Nous t’embrassons tous, sens dessus dessous, à tort et à travers. »


Un autre ami plus grave de Beaumarchais, le littérateur Gudin, va nous donner une idée de l’aspect de Paris après la terreur dans une lettre inédite qu’il adresse également à l’auteur du Mariage de Figaro, réfugié à Hambourg. Les prévisions de Gudin ne se sont pas réalisées, mais elles nous montrent sous quelles sombres couleurs l’avenir se présentait alors aux esprits sages et éclairés.


« Mon plus ardent désir, mon ami, écrit Gudin, est de vous revoir et de vous presser sur mon cœur ; mais les circonstances sont telles qu’elles m’ont forcé de quitter Paris, où je ne pouvais plus subsister. Je me suis réfugié à cinquante lieues, dans un petit hameau, où il n’y a que treize cabanes de paysans. La maison que j’habite fut jadis un très petit prieuré, occupé par un seul moine. Revenu à Paris pour quatre jours, afin d’y régler quelques affaires, cette ville, jadis si superbe, ne m’a plus offert que le spectacle d’une grande terre en décret, où tout se délabre. Les hommes sont vêtus comme des pleutres ; les jeunes femmes, entraînées par le besoin de plaire, affectent un luxe qui ne nous eût paru autrefois que la pauvreté masquée et cachant mal sa misère. Il n’y a plus ni public, ni opinion publique, ni même intérêt général ; tout n’est maintenant qu’esprit de parti, qu’intérêt de faction ; tout ce qui n’est pas d’une faction est tombé dans l’anéantissement. C’est le fruit que devait produire le système des exécrables, c’est-à-dire des Robespierre, des Couthon, des Saint-Just, des Marat, des Carrier, des Fouquier-Tinville et autres brigands trop peu punis par la mort ; ils ont détruit les arts, le commerce, les manufactures, toutes les sources de la richesse nationale. Ils ont formé des armées cinq ou six fois plus fortes que n’en eut l’empire romain pour conquérir la terre. Or, pour empêcher que ces grandes armées ne se jettent sur les citoyens, comme celles de Marius et de Sylla, il faut arracher aux citoyens le peu de subsistance qui leur reste encore. C’est là toute la politique et le soin unique : il faut faire contribuer le citoyen sans cesse et le dépouiller de tout, afin que les ennemis ou nos propres armées ne le mettent pas à contribution. La guerre se nourrit par la guerre ; plus un peuple est pauvre, plus il est enclin à se faire soldat, pour subsister soit de la solde soit de la maraude. Nous sommes précisément comme les Spartiates, dont les Athéniens disaient : Ils sont si malheureux dans leur ville, qu’ils se réfugient en foule dans leur camp pour y trouver un peu moins de malaise. Pour moi, qui ne puis prendre ce parti, je me suis réfugié dans un très petit hameau ; j’attends que la paix amène d’autres hommes et d’autres principes. Loin de mes amis, loin des arts, loin des bibliothèques, j’y vis comme Ovide chez les barbares : mon esprit s’y nourrit de ce qu’il a acquis autrefois ; je m’afflige parce que je suis homme ; je ne m’étonne de rien parce que je suis instruit : tous les crimes qu’on commet et qu’on a commis depuis trois ou quatre ans ont déjà été commis plusieurs fois ; ils n’ont pas même le mérite de la nouveauté. Et lorsque nous autres, qui avons eu dans notre enfance une bonne éducation et de bons exemples, nous serons descendus dans la tombe, nous laisserons la place à des hommes élevés, au milieu des crimes, dans une ignorance profonde, entourés de grands monumens qui tombent en ruine, dénués des moyens de les réparer et d’élever leurs enfans avec soin. La barbarie couvrira la face de la France, comme elle couvre celle de la Grèce, de l’Égypte et de l’Assyrie, de la Sicile et de l’Italie, et de tous les grands empires qui ont brillé autrefois ; cela peut affliger, mais cela est commun. Il y a parmi les savans et les artistes des vieillards qui combattent encore avec chaleur pour les progrès de l’esprit humain, mais il n’y a plus cette cohorte de jeunes gens qui s’avançait jadis pour les soutenir et les recruter. Je voudrais vous écrire des choses plus consolantes, mais je me mentirais à moi-même, si je parlais autrement. Les besoins publics ont étouffé toute idée de justice, ceux du jour détruisent jusqu’à la prévoyance : on consomme la veille les ressources du lendemain ; la nécessité d’avoir oblige à prendre, et l’on ne peut prendre qu’à ceux qui ont. C’est ce qui fait que depuis les temps les plus anciens, dans les troubles publics, les riches ont toujours été les ennemis publics. Marius et Sylla ne proscrivaient pas les pauvres, ils en faisaient leurs satellites pour dépouiller les sénateurs. Il n’y a point d’autre justice ; c’est là ce qu’ils appellent salus populi : les Cicéron sont égorgés par les Lænas. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui beaucoup de sages se taisent, ils attendent la paix : si elle vient assez tôt pour qu’il y ait encore quelques ressources, ils en feront usage ; si elle vient trop tard, ils mourront avec le sentiment de leur bonne conscience et la certitude que leurs efforts ont été inutiles.

« Adieu, mon bon ami, j’aurais mieux aimé vous parler de vous, de votre famille, de ceux qui vous aiment, des regrets que nous éprouvons tous de ne pouvoir nous réunir. Nos cœurs sont, comme le vôtre, abîmés dans la douleur. Vous savez tout ce qu’ils peuvent vous dire, et quant au détail des aventures particulières, des soins, des peines, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des travaux perdus et toujours recommencés sous mille formes différentes, il faudrait des volumes pour ne vous en donner que des notions bien faibles ; on ne peut s’en faire une idée. Imaginez le labyrinthe de la Crète sur le cratère du Vésuve : c’est là qu’habitent ceux qui veulent servir leurs amis. Je vous embrasse et soupire après l’heureux moment qui nous réunira.

« Gudin. »


Tandis que sa famille et ses amis supportent courageusement les dangers et les douleurs de cette triste époque de notre histoire, Beaumarchais, à la fois commissionné et proscrit, continue à se débattre au milieu des difficultés d’une opération impossible. Pendant deux ans, de juin 1793 jusqu’en mai 1795, il était au moins parvenu, à force de subterfuges, à soustraire les soixante mille fusils de Tervère à la rapacité anglaise, lorsqu’un nouvel incident vint rendre tous ses efforts inutiles. Au milieu des querelles qui suivirent la chute de Robespierre, une nouvelle discussion s’établit à la tribune sur ces malheureux fusils. Lecointre, avec son étourderie ordinaire, dénonce encore une fois Beaumarchais, et, après l’avoir jadis accusé de complicité avec les derniers ministres de Louis XVI, il l’accuse maintenant d’avoir spolié l’état dans l’affaire pour des fusils déposés à Tervère, de connivence avec les anciens membres du comité de salut public. Le bavardage ridicule et intempestif de Lecointre décida enfin le ministère anglais à passer par-dessus les scrupules de légalité qui l’avaient jusque-là retenu : malgré les protestations de l’agent de Beaumarchais à Tervère, qui se disait représentant d’un négociant américain, il fit enlever de force et conduire à Plymouth les soixante mille fusils, déclarant d’ailleurs que si ces armes n’étaient pas une propriété française, elles seraient évaluées par des arbitres et payées à qui de droit.

Cette solution violente rendait la position de Beaumarchais cruelle, car si les Anglais confisquaient les fusils sans les payer, il était exposé tout à la fois à perdre la somme dépensée par lui pour acquérir et préserver ces armes, en même temps qu’il aurait à restituer au gouvernement français toutes les sommes qui lui avaient été avancées en assignats sur son dépôt de 745,000 livres. Cependant le gouvernement anglais, en présence des réclamations du propriétaire fictif derrière lequel se cachait l’auteur du Mariage de Figaro, ne crut pas pouvoir aller jusqu’à une confiscation ; il fit faire des armes une estimation arbitraire, et les paya fort au-dessous de leur valeur au prête-nom de Beaumarchais en juin 1795. Dès ce moment, la mission de ce dernier était finie ; il demandait à rentrer en France pour rendre ses comptes et faire cesser cet état bizarre d’un agent du gouvernement chargé au dehors d’une mission, tandis qu’il est inscrit dans son pays sur la liste des émigrés, que ses biens sont saisis et tous ses revenus confisqués. Seulement il était plus facile d’être porté sur la fatale liste que d’en être rayé, et Mme de Beaumarchais poursuivait en vain de ses sollicitations toutes les autorités du jour.


« Une loi est faite aujourd’hui, écrit-elle à son mari en juin 1795 ; quatre jours après, elle est rapportée. Ainsi on avait été au comité de législation l’attribution des radiations d’émigrés ; on la lui a rendue. Dans l’intervalle, nous avons perdu notre rapporteur, qui est sorti, à son rang, du comité de salut public, et de là est parti pour une mission. Il a fallu parler à son successeur, l’instruire, l’échauffer, etc., etc. En vertu de ce nouveau décret, nous pensions que les comités décideraient seuls sur notre affaire. Point du tout : au comité de législation, on nous a dit que c’était au comité de salut public qu’il fallait aller directement, attendu qu’il était déjà nanti de cette affaire. Nous y avons été, mais quand nous pensions qu’il pouvait conclure souverainement, on nous a dit que, la convention étant saisie, l’affaire ne devait se terminer que par un décret et non par un arrêté, que c’était une affaire de gouvernement, un cas tout particulier… De sorte que si mon cher Peters, au lieu d’avoir une mission, s’était enfui depuis le 31 mai par frayeur, on en fournirait la preuve, tout serait dit, et il profiterait du décret qui a été rendu et remet en possession de leurs biens ceux même qu’en avait mis hors la loi ; voilà de ces bizarreries qu’on a peine à supporter ! Nous pouvons vous répondre que notre courage ne se ralentira point, et que nous obtiendrons la victoire. »


En attendant qu’il plaise au gouvernement de faire cesser l’absurde injustice dont il est victime, Beaumarchais oublie sa situation personnelle pour s’occuper des affaires publiques. Je le vois écrivant de Hambourg de nombreux mémoires soit à divers personnages influens de cette époque, soit aux autorités dont il ignore quelquefois même le nom, pour transmettre un avis sur les questions générales qui excitent sa sollicitude. Parmi tous ces mémoires inédits, je n’en citerai qu’un qui me paraît très honorable pour l’homme qui l’a écrit. Il vient d’apprendre dans son exil la victoire remportée à Quiberon sur une expédition royaliste : il ignore encore l’affreux usage que Tallien va faire de cette victoire au mépris d’une capitulation ; mais il redoute un massacre, et, quoiqu’il ne jouisse d’aucune influence, sa conscience le pousse à écrire au comité de salut public le mémoire suivant, que je crois devoir reproduire en grande partie.


« De ma retraite, près de Hambourg, ce 5 août 1795.
AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.

« Citoyens dont le comité est composé en ce moment, souffrez encore une fois qu’un citoyen proscrit injustement de son pays, qu’il n’a pas cessé de servir, s’adresse à vous directement, non pour plaider ses intérêts, mais pour vous parler un moment de ceux qu’il croit être les vôtres, unis à ceux de la nation.

« Je m’en souviens : dans ma jeunesse, il naquit un premier enfant du dauphin, père de Louis XVI ; on me fit sortir du collège pour voir les réjouissances. La nuit, courant les illuminations, je fus frappé d’un transparent posé sur le haut d’une prison, avec ces mots très énergiques : Usque in tenebris ! Ils me saisirent si vivement, qu’il me semble les lire encore. La joie publique avait passé jusque dans l’horreur des cachots. Ce que le transparent disait (la naissance du fils d’un prince étant la joie de ce temps-là), moi je le dis aujourd’hui pour un sujet plus important ; la joie du superbe triomphe de nos soldats à Quiberon a passé dans mon cœur au fond d’un grenier d’Allemagne, où je gémis depuis deux ans, caché sous un nom inconnu, des injustices de toute espèce dont on m’abreuve en mon pays. Usque in tenebris est l’épigraphe de ma situation.

« C’est sur les suites de cette victoire de Quiberon, décisive pour la paix que nous désirons tous, que je vais vous soumettre les réflexions d’un citoyen in tenebris.

« Si, vainqueurs généreux, vous n’abusez pas de votre triomphe pour en faire une boucherie, vous allez conquérir l’estime de tous les partis. C’était dans les revers que les Romains restaient ennemis implacables ; ils étaient grands et généreux sitôt qu’ils avaient des succès. Cette conduite également noble et ferme leur a valu l’empire du monde. La vengeance la plus complète et la plus fructueuse de toutes est de traiter les Français vaincus et soumis avec une générosité qui vous soumettra tous les autres.

« Permettez-moi de vous citer un exemple du grand effet de la conduite que j’indique ; la ressemblance des faits est frappante.

« Pendant la guerre de l’Amérique insurgée contre l’Angleterre oppressive, une armée entière d’Anglais et d’Américains loyalistes (c’étaient bien là leurs émigrés) descendit du Haut-Canada par le lac Champlain et les fleuves, sous les ordres, si je m’en souviens bien, du général Burgoyne. Arrivée jusqu’au cœur de la nouvelle république, cette armée fut enveloppée dans les plaines de Saratoga, et forcée de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion. Le congrès général, aussi prudent que généreux, sentit qu’une paix honorable et la base du gouvernement qu’il formait allaient dépendre, aux yeux de sa nation, de l’usage qu’il ferait de cette victoire éclatante. Il offrit le pardon à tous ceux qu’il avait soumis, des terres à cultiver à tous les Anglais et Hessois qui désireraient s’établir dans le pays qu’ils avaient voulu subjuguer. Washington consulté, qui donna ce noble conseil, consolida sa grande réputation, que rien depuis n’a pu détruire. Le gouvernement d’Angleterre sentit qu’un peuple qui usait aussi noblement du triomphe était désormais invincible, car sa conduite généreuse, en lui conquérant tous les cœurs, soumettait toutes les opinions.

« Ô Français ! vous qui gouvernez des Français plus divisés entre eux que n’étaient les Américains, vous qui avez, comme membres d’une assemblée agitée, à ramener une foule de cœurs aigris par les horribles cruautés de ceux auxquels vous avez succédé sans avoir été leurs complices, je ne doute pas que vous n’ayez senti aussi vivement que moi-même de quel prix est l’événement que la fortune vous présente. Pardonnez à vos prisonniers ! Quelque sort que vous leur fassiez, ils n’ont plus le droit de s’en plaindre. Vous les avez vaincus les armes à la main, mais sachez aujourd’hui, si par hasard vous l’ignorez, qu’il n’y a pas un seul Français, parmi ces émigrés vaincus, qui rougisse de l’avoir été par des Français, qu’il n’y en a pas un qui ne soit plus que vous l’ennemi prononcé de ces Anglais qui les emploient. Sachez que c’est au besoin seul de subsister et de ne pas mourir de faim qu’ils ont cédé pour se soumettre à ces arrogans insulaires ; sachez surtout que le ministre Pitt est perdu radicalement si vous adoptez cette idée, qu’on ne lui pardonnera pas le tâtonnement de sa conduite, la fausseté de ses mesures, la nullité de ses succès, et qu’un cri général applaudissant à votre humanité, vous aurez plus fait contre lui, et pour vous et pour votre gloire, pour assurer votre stabilité et la confiance universelle, oui, vous aurez plus fait par ce seul acte généreux que par tous les exploits presque incompréhensibles par lesquels nos armées ont étonné toute l’Europe ! C’est vous seuls qui ferez la paix, la prescrirez, la dicterez même aux Anglais, dont une grande partie déteste les mesures prises par leur gouvernement pour vous troubler dans la forme libre du vôtre. Et, citoyens (j’ai déjà pris la liberté de vous l’écrire), si vous étiez bien reconnus, dans un honorable traité, par ces Anglais (que la seule vanité arrête), comme peuple libre et souverain, pesez ce mot, ô citoyens ! vous députés ! vous convention ! vous seriez parvenus au faîte de la gloire, car l’Europe entière suivrait sans hésiter ce grand exemple, et c’est alors que vous auriez acquis, conquis le droit si beau de délibérer sagement, — si le gouvernement d’un seul, le plus fort, le plus net et le plus rapide de tous dans l’exécution des projets mûris profondément par les assemblées législatives, convient mieux à un grand pays que toute autre répartition de ce pouvoir si orageux…

Pierre-Augustin Caron Beaumarchais,
« Commissionné, proscrit, errant, persécuté, mais nullement traître ni émigré. »


À l’époque où Beaumarchais écrivait cette lettre, le gouvernement de la convention n’avait plus que deux mois à vivre. Il fut bientôt remplacé par celui du directoire et des deux conseils. Les ardentes sollicitations de la femme et des amis du proscrit parvinrent enfin à le faire rayer de la liste des émigrés, et, après trois ans d’absence, l’auteur du Mariage de Figaro put rentrer dans son pays.


III. – BEAUMARCHAIS APRÈS SON RETOUR EN FRANCE.

Revenu à Paris le 5 juillet 1796, Beaumarchais se trouvait en présence d’une grande fortune abîmée non seulement par la crise générale qui en avait détruit tant d’autres, mais encore par l’effet de six scellés successifs, de la confiscation de tous ses revenus, de l’enlèvement en masse de tous ses papiers, de la disparition de toutes ses créances. Sa belle maison était dégradée, ses jardins étaient bouleversés. En même temps que ses débiteurs s’étaient débarrassés de leurs dettes en les payant au fisc en assignats, de nombreux créanciers l’attendaient pour le prendre à la gorge. Il avait des comptes à rendre et à demander à l’état, qui, après avoir séquestré sa fortune, tenait encore dans ses mains 745,000 fr. déposés par lui. Il s’occupa d’abord de marier sa fille unique « avec un bon jeune homme, dit-il dans une lettre déjà publiée par Gudin, qui s’obstinait à la vouloir quand on croyait que je n’avais plus rien ; elle, sa mère et moi, ajoute-t-il, avons cru devoir récompenser ce généreux attachement. Cinq jours après mon arrivée, je lui ai fait ce beau présent[7]. » Une fois le bonheur de sa fille assuré, l’auteur du Mariage de Figaro eut à régler ses comptes avec le gouvernement, et à remédier de son mieux aux ravages que quatre ans de procès ou de proscription avaient faits dans sa fortune.

On n’a pas oublié sa situation vis-à-vis de l’état quant à cette désastreuse affaire des fusils. Il avait reçu des avances en assignats ; il avait déposé des valeurs en nantissement de ces avances ; tous ses revenus avaient été confisqués pendant près de quatre ans ; il avait été obligé de dépenser des sommes considérables pour empêcher les Anglais de s’emparer des fusils déposés à Tervère, et, après avoir préservé ces armes pendant quatre ans, il s’était vu contraint de les laisser enlever de force et d’accepter le prix arbitraire auquel le gouvernement anglais avait jugé à propos de les estimer. — Il s’agissait donc d’établir une compensation entre les avances en assignats reçues par lui et le prix de vente des fusils également touché par lui d’une part, et de l’autre les valeurs qu’il avait déposées en nantissement, ses revenus et ses créances indûment confisqués, les sommes diverses dépensées pour la préservation de ces armes par ordre du comité de salut public ; il s’agissait de le constituer soit créancier, soit débiteur de la république, suivant le résultat de cette compensation.

En général, les gouvernemens n’aiment guère à restituer de l’argent, et cette répugnance, en quelque sorte normale, devait être encore augmentée ici par le résultat de toute l’affaire, puisqu’en fin de compte la république avait fait des avances contre nantissement à la vérité, mais n’avait pas reçu de fusils. D’un autre côté, ce n’était pas la faute de Beaumarchais si, au milieu du désordre des temps, après n’avoir prêté aucun concours à ses opérations, on avait encore très injustement confisqué tous ses revenus et poursuivi, au profit de l’état, le recouvrement de toutes ses créances. Un premier examen de ce difficile règlement de comptes entre Beaumarchais et l’état dura près de deux ans. Enfin, le 4 pluviôse an VI (janvier 1798), une commission nommée par le directoire et composée des citoyens Golbéry, Deladreux et Sénovert, à la suite d’un rapport très bien motivé, mais très long, et que par conséquent nous ne reproduirons pas, après avoir balancé avec soin les créances de Beaumarchais sur la république et celles de la république sur Beaumarchais, déclara que l’état restait débiteur envers ce dernier d’une somme de 997,875 fr., y compris bien entendu les 745,000 fr. de contrats déposés en nantissement par lui au début de l’opération.

L’auteur du Mariage de Figaro réclamait une somme plus forte, mais c’était déjà une belle victoire que d’obtenir d’un gouvernement peu scrupuleux une restitution si considérable. Cette somme allait le mettre à même de satisfaire ses créanciers les plus impérieux et de trouver un peu de tranquillité à la fin de sa vie, lorsque, par une fatalité qui fit le désespoir de ses derniers jours, le directoire crut devoir nommer une nouvelle commission, qui détruisit le travail de la première. Refusant de tenir compte à Beaumarchais de tout ce que le gouvernement lui avait pris à l’époque où, sans aucun motif raisonnable, on l’avait inscrit sur la liste des émigrés, et des dépenses occasionnées pour la préservation des fusils à Tervère, cette nouvelle commission le fit brusquement repasser de l’état de créancier de 997,875 fr. à l’état de débiteur de 500,000 fr. C’est à lutter auprès de toutes les autorités contre la décision de cette dernière commission que se consuma la vieillesse de Beaumarchais[8]. Tandis que, par suite de cette décision inique, le gouvernement s’unissait à ses véritables créanciers pour le tourmenter, ceux-ci ne lui laissaient pas un instant de repos : il se voyait en proie aux assignations, aux saisies mobilières et immobilières, aux procureurs et aux huissiers, en un mot à toutes les horreurs d’une fortune en déconfiture. Il occupait un palais superbe qu’il ne pouvait ni vendre ni louer ; au milieu des besoins les plus urgens, il avait de la peine à trouver de quoi payer l’impôt des deux cents fenêtres et des quatre portes en grilles qui décoraient ce palais. Une lettre inédite au ministre des finances Ramel, écrite avant même que la nouvelle commission eût porté son désespoir au comble, donnera une idée de cette situation.


« Paris, ce 30 germinal an VI.
« Citoyen ministre,

« Je vous jure que mon état devient intolérable. J’aurais réglé le monde entier avec tout ce que j’ai écrit pour cette détestable affaire, qui use ma raison et flétrit ma vieillesse. Voir des oppositions sur moi quand je suis patient créancier ! Toujours languir, toujours attendre, sans jamais rien voir arriver ! Courir, frapper partout, et ne pouvoir rien terminer, c’est le supplice d’un esclave, d’un sujet de l’ancien régime, et non la vie d’un citoyen français.

« Souffrez que j’envoie un grabat dans un grenier de votre hôtel. On vous dira tous les jours : Il est là. Vous concevrez alors qu’un homme désolé, jeté depuis six ans hors de sa place et ruiné, est excusable de désirer qu’on daigne s’occuper de lui.

Caron-Beaumarchais. »


Le sentiment de ses chagrins particuliers s’associe toujours, chez Beaumarchais, à des réflexions générales. C’est ainsi qu’il écrira, vers cette même époque, le 10 prairial an VI, à un haut fonctionnaire :


« J’ai reçu avant-hier, citoyen obligeant, un peu de consolation en votre nom par le citoyen Meunier-Dubreuil, quoique le mot qu’il m’annonçait du secrétariat du ministre, relativement aux contributions, oppositions, contradictions, et autres mots en ons dont mon mal présent se compose, ne soit pas encore arrivé. J’ai lu, non sans quelque plaisir, le motif qui vous fait préférer son dîner amical au mien ; il m’offre un couvert près de vous à sa table, et moi j’ai répondu : Oui-da ! si mon grand débiteur et tous mes tristes créanciers m’ont laissé le pavé des rues libre, ce qui devient fort incertain.

« La plus belle fortune d’un travailleur français en tout genre s’est fondue dans la masse des brigandages, sans qu’il en soit resté un écu de profit pour la république française, et je me dis souvent : Toute l’Europe est souffrante et très pauvre ; où diable est donc allée la fortune de l’Europe ? La réponse que je me fais est qu’elle n’est allée nulle part. Elle consistait en circulations de tous genres. Les travaux partout ont cessé ; notre jeunesse, qui se détruit en détruisant celle de nos ennemis, dévore sans profit la subsistance du peu de travailleurs qui restent. Abyssus abyssum, etc.

« Bonjour, monsieur, si ce mot ne vous offense point. Nous sommes devenus un peu bégueules sur les titres ; mais tous ceux qui se rendent et circulent au pair n’altèrent point la sainte égalité. Le monseigneur, qui ne se rendait pas, si ce n’est entre les évêques, sur le principe reconnu : Inter sese fricant asini, a mérité sa proscription ; mais si vous êtes tous mes sieurs et moi votre sieur à vous tous, qui peut donc en être blessé ? Citoyen, qui vient de cité, se rapportait à une ville. De Rome provenait le citoyen romain, d’Athènes, d’Argos ou de Corinthe venaient les citoyens appartenant à ces cités ; mais nous, qui nous piquons d’être grands créateurs, nous nous intitulons citoyens de la France. N’est-elle pas une cité ? C’est comme nous avons nommé patriotes mille gens sans propriétés, quoique le mot patrie dérive des patrimoines qu’on y possède. Les gens qui ne possèdent rien roulent indifféremment partout ce titre sacré, qu’ils traînent et avilissent. Voilà ce qui me fait approuver qu’on récompense en terres nos guerriers, qui sans cela seront des hordes, et moi, je m’aperçois que je suis un bavard ; c’est là le défaut de mon âge. Salut et gratitude.

Caron-Beaumarchais. »


Dans cette correspondance de sa vieillesse, Beaumarchais ne semble pas toujours animé d’un enthousiasme très vif pour les institutions républicaines. Cependant quelques lettres intimes annonceraient chez lui un certain goût pour le régime nouveau, si ce penchant n’était trop souvent contrarié par les fourberies et les violences des partis les uns à l’égard des autres. Il a assisté, par exemple, à un dîner de patriotes dont l’assemblage est un peu bizarre, et il rend compte de ses impressions à un de ses amis par la lettre suivante, en date du 24 germinal an V :


« Je fis hier, mon Charles, un dîner dont le souvenir marquera longtemps dans ma mémoire par le choix précieux des convives que notre ami Dumas (le général Matthieu Dumas) avait rassemblés chez son frère. Jadis, quand je dînais chez les grands de l’état, j’étais toujours choqué du ramassis de gens de tous les caractères que la seule naissance faisait admettre. Des sots de qualité, des imbéciles en place, des hommes vains de leurs richesses, de jeunes impudens, des coquettes, etc. Si ce n’était pas l’arche du bon Noé, c’était au moins la cour du roi Pétaut ; mais hier, sur vingt-quatre personnes attablées, il n’y en avait pas une qu’un grand mérite personnel n’eût mise au poste qu’elle occupe. C’était, si je puis dire ainsi, un excellent extrait de la république française, et moi, silencieux, je les regardais tous en appliquant à chacun d’eux le grand mérite qui les distingue. Voici leurs noms.

« Le général Moreau, vainqueur à Biberach, etc., et qui a fait la superbe retraite qu’on sait.

« Le ministre de l’intérieur Bénezech, que la voix publique appelle au directoire.

« Boissy d’Anglas, dont quarante-deux départemens se sont disputé l’honneur de la réélection, et qui vient d’être encore réélu.

« Petiot, ministre de la guerre, que tous les militaires honorent.

« Lebrun, l’un des hommes les plus forts du conseil des anciens.

« Siméon, très grand jurisconsulte du conseil des cinq-cents.

« Tronçon du Coudray, du conseil des anciens, l’un des plus éloquens appuis qu’aient les infortunés.

« Dumas de Saint-Fulcran, chez lequel nous dînions, l’un des chefs les plus estimés des subsistances militaires.

« Lemérer, du conseil des anciens, l’un des soutiens de la constitution contre les anarchistes.

« Le général Sauviac, grand homme de guerre, et qui a fait l’éloge de Vauban.

« Pastoret, défenseur éloquent, courageux des principes au conseil des cinq-cents.

« Le ministre de la police générale, Cochon, l’un des hommes puissans qui savent le mieux faire tourner à l’avantage de la nation un ministère difficile.

« Vaublanc, du conseil des cinq-cents, le défenseur des colonies contre tous les usurpateurs.

« Le jeune Kellermann, qui, blessé, nous apporte vingt-cinq drapeaux de la part de Bonaparte.

« Le général Menon, qui s’est acquis une gloire immortelle en refusant de faire tirer sur les citoyens en vendémiaire.

« Le général Dumas, du conseil des anciens ; ce nom n’a plus besoin d’éloges.

« Lehoc, qui a été chargé de nos affaires en Suède.

« Zac-Matthieu, soutien de la constitution, comme tous ses amis du conseil des anciens.

« Portalis, du conseil des anciens, dont la mâle éloquence a renversé cent fois les noires entreprises des ennemis de l’intérieur, et dont on attend après-demain un rapport contre la calomnie, et les abus inséparables de la presse en sa liberté.

« Matthieu, commissaire général de l’année du général Moreau.

« Baudeau, général de brigade, aide de camp du général Moreau.

« Loyel, son second aide de camp.

« Ramel, colonel des grenadiers qui gardent le corps législatif.

« Et pour dernier et plus minime convive, votre ami, moi, l’observateur qui jouissais dans la plénitude de l’âme.

« Le dîner a été instructif, point bruyant, très aimable et enfin tel que je ne me souviens pas d’en avoir fait encore. Si vous aimez que votre ami voie bonne compagnie, celle-ci était excellente. Bonjour.

« Caron-Beaumarchais. »


C’est en avril 1797 que Beaumarchais figurait à ce dîner dont il nomme les convives assez singulièrement amalgamés un extrait de la république ; quatre mois après, le 18 fructidor, un coup d’état proscrivait la moitié à peu près de ces vingt-quatre convives. « Les députés du peuple, dit Gudin, étaient enlevés de leurs sièges sacrés, enfermés dans des cages ambulantes comme des bêtes féroces, entassés dans des vaisseaux et transportés à la Guyane. » Ce coup d’état républicain refroidit naturellement beaucoup le zèle républicain de Beaumarchais. « Il ne reconnaissait plus, ajoute Gudin, ni les hommes ni les affaires ; il ne comprenait plus rien aux formes et aux moyens employés dans ces temps dénués de règles et de principes. Il invoquait la raison, qui l’avait fait triompher tant de fois ; la raison était étrangère, elle était, si on ose le dire, une espèce d’émigrée dont le nom rendait suspect celui qui l’invoquait. »

Au milieu de ce tourbillon d’illégalités et de fraudes, il fallait que l’auteur du Mariage de Figaro, devenu sourd, dit-il quelque part, comme une urne sépulcrale, harcelé de créanciers, poursuivant des débiteurs insolvables et surtout son grand débiteur l’état, qui ne voulait pas le payer, recommençât sur nouveaux frais, à soixante-cinq ans, tout le travail de sa vie. Il semblerait qu’une situation aussi désastreuse eût dû suffire pour l’absorber tout entier ; il n’en est rien cependant. Sous le poids des chagrins qui l’assiègent, on le voit secouant ses préoccupations personnelles pour s’inquiéter avec une ardeur infatigable de toutes les questions d’intérêt public, de mille affaires littéraires ou autres, de mille incidens qui lui sont étrangers. Tantôt il signalera avec indignation, dans les journaux du temps, l’incroyable négligence qui permet que le corps de Turenne, soustrait au vandalisme de la terreur, reste oublié et exposé parmi des squelettes d’animaux au Jardin des Plantes, et il provoquera l’arrêté du directoire qui, cinq mois après sa lettre, mit fin à ce scandale ; tantôt il écrira soit au gouvernement, soit aux députés qui, comme Baudin des Ardennes, représentent ses idées de modération et de légalité, des mémoires ou des lettres sur toutes les questions qui sont à l’ordre du jour. Il causera de littérature et de théâtre avec l’aimable Collin d’Harleville, ou bien il plaidera auprès des ministres pour les droits des auteurs dramatiques contre les acteurs, et tout à côté il écrira une lettre charmante en faveur d’une actrice malheureuse, Mme Vestris. Il s’occupera en même temps de la reprise de son drame de la Mère coupable, il jouira avec délices de ses derniers succès de théâtre, et pour activer le zèle des comédiens français, il leur adressera cette épître inédite assez plaisante et qui est tout à fait dans son genre d’esprit :


« Ce 14 germinal an V.

« Mes chers concitoyens, vous qui représentez tant de belles choses et si bien, vous en avez une médiocre sur le chantier de vos études, du faible estoc de votre serviteur.

« Sur cette médiocrité, vous l’avez vu, je n’ai montré nul indiscret empressement pour que ma mère obtînt la préférence ; mais de ce que vous avez paru en aimer quelque temps la jouissance exclusive, depuis six mois je la refuse à des galans qui la demandent : d’où il résulte, que ma mère ne se sent épouser par personne, ce qui déplaît profondément aux femmes.

« Mes bons amis, si l’épousaille traîne autant que les fiançailles, vous m’exposez à la désobligeance de continuer à refuser, sans motif apparent, ma mère à ceux qui voudraient en tâter ; car, ne pouvant leur opposer qu’un hymen équivoque et sans publicité pour eux, comme sans effet pour ma mère, personne n’est content de moi.

« Si, dans vos amours clandestins, quelque défaut vous avait lassés d’elle, au moins prononcez le divorce ! Et veuve, hélas ! sans avoir eu d’époux, dédaignée des plus beaux amans, je la laisserai consoler par quelques amans secondaires, car ma mère me dit ingénuement que, devenant presque aussi vieille que son fils, elle n’a pas de temps à perdre si je veux qu’on la claque encore. Et moi, noble enfant que je suis, je veux, mes chers amis, tout ce qui peut plaire à ma mère. Salut.

Beaumarchais. »


Une imagination aussi ardente que celle de Beaumarchais ne pouvait rester étrangère à l’enthousiasme universel qu’inspirait alors le jeune conquérant de l’Italie. Après avoir poursuivi le général Bonaparte de sa prose et de ses vers jusqu’au-delà des Alpes, lorsque ce dernier vint à Paris en décembre 1796, l’auteur du Mariage de Figaro adressa à ce sujet au ministre Talleyrand, son ami, une lettre qui contient de bien mauvais vers, mais qui est assez curieuse en ce qu’elle prouve que, même à cette époque, il y avait encore des gens en France qui estropiaient ce grand nom de Bonaparte, comme l’avait estropié le Moniteur en l’imprimant, après vendémiaire, pour la première fois[9] :


« Ce 24 frimaire an vi.
« Citoyen ministre,

« Lorsque Bonaparté signa les préliminaires de la paix, je fis glisser dans les journaux français qui franchissaient les Alpes ces quatre méchans petits vers, dont tout le mérite était dans l’intention, qu’il a très noblement saisie et même devancée :

Jeune Bonaparté, de victoire en victoire
Tu nous donnes la paix, et nos cœurs sont émus ;
Mais veux-tu conquérir tous les genres de gloire ?
Pense à nos prisonniers d’Olmutz[10].

« Aujourd’hui qu’il se moque de nous en se cachant le plus qu’il peut, je vous prie de lui en montrer ce mécontentement de ma part :


BOUTADE D’UN VIEILLARD QUI A DE L’HUMEUR DE NE L’AVOIR PAS VU.

Comme Français, je cherche une façon nouvelle
De rendre un juste hommage au grand Bonaparté.
Si j’étais né dans Londre, ah ! je vomirais comme elle
Que le diable l’eût emporté !

« Vous savez que je suis le premier poète de Paris en entrant par la porte. Antoine ; mais je signe pour vous,

« Beaumarchais. »


Trois mois plus tard, le général Matthieu Dumas, beau-frère du gendre de Beaumarchais, ayant fait faire à ce dernier la connaissance du général Desaix, l’auteur du Mariage de Figaro en profita pour écrire par lui directement au général Bonaparte une lettre dont je n’ai pas retrouvé le brouillon dans ses papiers, mais qui lui valut ce billet inédit, où l’on peut déjà reconnaître, sous la familiarité républicaine, la concision impériale, ce que les anciens nommaient imperatoria brevitas.


« Paris, le 11 germinal an vi (mars 1798).

« Le général Desaix m’a remis, citoyen, votre aimable lettre du 25 ventôse. Je vous en remercie. Je saisirai avec plaisir toutes les circonstances qui se présenteront de faire la connaissance de l’auteur de la Mère coupable.

« Je vous salue.

Bonaparte. »


Ainsi, pour le général Bonaparte, Beaumarchais est avant tout l’auteur de la Mère coupable. Serait-ce là l’indice d’une préférence littéraire pour ce drame ou d’une certaine répugnance politique pour le Mariage de Figaro, ou tout simplement le résultat de ce fait que le drame de la Mère coupable avait été remis récemment au théâtre ? C’est une question qu’il nous paraît difficile de résoudre[11].

Toutes les lettres de la vieillesse de Beaumarchais ne sont pas également intéressantes sous le rapport du sentiment qui les a dictées. Il en est deux surtout qui firent scandale lorsqu’elles furent publiées par lui dans le Journal de Paris, et que le philosophe Gudin n’a pas manqué de reproduire pieusement : ce sont celles où, critiqué au sujet de la publication des Œuvres de Voltaire, l’auteur du Mariage de Figaro, qui jusque-là n’avait jamais attaqué directement la religion chrétienne[12], se laisse aller, sous l’influence d’un mouvement d’humeur, à une polémique indécente et vulgaire sur Jésus-Christ. Beaumarchais, disciple de Voltaire, tombait ici comme lui dans cette grossière erreur, si commune d’ailleurs au XVIIIe siècle, qui consiste à confondre la franchise avec l’effronterie, et à se croire autorisé et même obligé, parce qu’on n’a pas de religion, à blesser ceux qui en ont dans leurs sentimens les plus chers. Propager l’incrédulité avec l’ardeur que l’on mettrait à propager une croyance est un procédé qui, même en se plaçant au point de vue du scepticisme, ressemble, qu’on me passe cette comparaison, au procédé d’un homme qui, pour ne pas croire en général à la vertu des femmes, s’imaginerait qu’il a le droit de démontrer à chaque fils que sa mère est indigne de son respect. Il y a là une obligation de réserve que tous les peuples non corrompus comprennent d’eux-mêmes. C’est ainsi qu’on voit les Arabes s’incliner devant la manifestation d’une croyance religieuse qu’ils ne partagent pas. Les sceptiques de nos jours ont au moins cet avantage sur ceux du XVIIIe siècle, qu’ils sentent au fond de leur conscience une voix qui leur dit que, toutes qualités égales d’ailleurs, celui qui croit sincèrement, qui pratique sa religion sans amertume et sans haine contre son prochain, vaut mieux que celui qui ne croit pas, et doit être, sinon envié, au moins respecté dans sa foi.

Nous avons déjà vu Beaumarchais lui-même, en demandant très sérieusement et très convenablement des messes pour sa femme, sa fille, sa sœur et les fidèles de son quartier, donner l’exemple de ce genre de respect que le scepticisme doit à la religion. On ne peut donc s’expliquer cet écart de sa vieillesse qu’en l’attribuant à un accès d’irritation. Désapprouvé par Mme de Beaumarchais, l’auteur du Mariage de Figaro n’eût sans doute jamais écrit ces deux lettres malencontreuses, si sa sœur Julie, qui était très pieuse, et qui avait une certaine influence sur lui, ne fût morte un an auparavant[13]. Le résultat de ces deux lettres sur Voltaire et Jésus-Christ, publiées en avril 1799, constate d’ailleurs un progrès déjà notable dans l’esprit du temps. On sent que le XVIIIe siècle s’en va, et qu’on est à la veille du grand succès du Génie du Christianisme. Parmi les voltairiens qui applaudissaient ces lettres, quelques-uns refusèrent de les insérer dans leurs journaux. Un homme très grave, un économiste célèbre, un ancien membre de la première constituante, Dupont de Nemours, depuis conseiller d’état sous la restauration et membre de l’Institut, qui rédigeait en 1799 le journal l’Historien, écrit à ce sujet à Beaumarchais cette lettre inédite où l’on voit le préjugé anti-religieux, aussi ardent chez lui que chez l’auteur du Mariage de Figaro, contraint pourtant de subir l’influence de la réaction religieuse.


« 15 germinal an vii (avril 1799).

« J’ai lu avec beaucoup de plaisir, mon cher philosophe, votre petit article sur Voltaire et sur Jésus-Christ. Il est, comme tout ce que vous faites, fortement pensé et énergiquement écrit : mais mes lecteurs ne sont pas encore à cette hauteur-là, il faut les y amener par degrés, et se tenir pour content s’ils y arrivent l’année prochaine.

« Les persécutions jacobiniques ont reculé la Lumière. Leur intolérance a refait des chrétiens de gens qui n’étaient pas mêmes} déistes. Telle est la révolte de la liberté contre toute tyrannie.

« Tu ne veux pas que je croie à ce qui est absurde, et tu me menaces pour cela du cachot ou de la guillotine : eh bien ! je veux dire que je le crois. » Et après l’avoir répété quelquefois par courage, beaucoup de gens se remettent à le croire un peu par habitude.

« Ces demi-chrétiens sont d’ailleurs utiles et respectables, en ce qu’ils sont ennemis de nos bourreaux et alliés naturels de la liberté, de la sûreté, de la propriété.

« Il convient donc que nous les ménagions sur des préjugés qui ne peuvent être durables, et qui cesseront avec la persécution qui les réveille.

« Je vous embrasse bien tendrement, vous remercie de même de l’intérêt que vous avez la bonté de prendre à l’Historien, et réclame pour lui votre secours en bornant votre zèle aux octaves moyennes. On nous croit hardis, nous n’allons pas à moitié du clavier, mais cela viendra.

« Vale et me ama.

Dupont de Nemours. »


Il nous semble que cette lettre de Dupont de Nemours donne bien une idée de la température religieuse et morale en 1799. Voici un autre journaliste, — Corancez, — qui accepte, quant à lui, l’article sur Voltaire et Jésus-Christ, mais en reconnaît en même temps qu’il fait en cela un acte de hardiesse :


« 15 germinal an vii.

« J’insérerai votre lettre sur le dernier mot de Voltaire, citoyen, parce que je la crois bonne, parce que c’est vous qui racontez, et enfin parce que je ne suis point hypocrite. Je n’accuse personne, mais le refus serait, selon moi, ou un acte de catholicisme ou une hypocrisie[14].

Corancez. »


Pour compléter ce tableau de l’état des esprits en 1799 sur la question religieuse, il faut joindre à ce qui précède un passage sur le même sujet d’une lettre inédite de La Harpe récemment converti, lettre écrite en décembre 1799 à Mme de Beaumarchais, six mois après la mort de son mari, et dont nous avons déjà cité un fragment au début de ce travail :


« J’aurais voulu (écrit La Harpe) pouvoir lui rendre (à Beaumarchais) ce témoignage qui n’est pas le moins honorable, — qu’il avait été du nombre des hommes de talent qui n’ont jamais attaqué la religion ; je le lui aurais rendu d’autant plus volontiers, que je regrette plus de ne pouvoir me le rendre à moi-même ; je suis privé de ce plaisir par la malheureuse lettre[15] qu’il écrivit environ quinze jours, ce me semble, avant cette mort si prompte et si imprévue qui vous l’a enlevé. Cette lettre et les circonstances où elle fut écrite m’ont affligé, et je vous connais un assez bon esprit pour croire que vous ne l’avez pas approuvée. Je suis sûr au moins que vous ne trouverez pas mauvais que je ne l’approuve pas. Cet écart, chez un homme d’ailleurs si éclairé, est une suite de la contagion révolutionnaire, et je n’ai pas le droit d’être sévère sur ce genre d’erreurs. »


Ce ton de modestie et de charité, qui paraît ici très sincère, est assez rare chez La Harpe pour qu’on se plaise à le signaler. Le célèbre critique nous dicte lui-même avec une justesse parfaite la plus équitable appréciation qu’on puisse faire de cette erreur de Beaumarchais, dont l’esprit a dû être d’ailleurs aigri quelquefois ou troublé par les tracas et les chagrins qui tourmentaient les derniers jours de sa vie.

Pour ne pas laisser le lecteur sur une impression défavorable, il faut montrer le même homme qui écrivait cette lettre inconvenante sur Jésus-Christ adressant vers la même époque à un vieux pécheur, à Morande, les lignes suivantes, écrites dans l’abandon de l’intimité, dont la bonne foi par conséquent ne saurait être suspecte, et qui annoncent que, si chez lui le sentiment religieux n’est pas complet, il est peut-être moins éteint que chez plusieurs autres personnages fameux du XVIIIe siècle :


« Je n’aime pas, écrit Beaumarchais, que dans vos réflexions philosophiques vous regardiez la dissolution du corps comme l’avenir qui nous est exclusivement destiné : ce corps-là n’est pas nous, il doit périr sans doute, mais l’ouvrier d’un si bel assemblage aurait fait un ouvrage indigne de sa puissance, s’il ne réservait rien à cette grande faculté à qui il a permis de s’élever jusqu’à sa connaissance. Mon frère, mon ami, mon Gudin s’entretient souvent avec moi de cet avenir incertain, et notre conclusion est toujours : Méritons au moins qu’il soit bon ; s’il nous est dévolu, nous aurons fait un excellent calcul ; si nous devons être trompés dans une vue si consolante, le retour sur nous-mêmes, en nous y préparant par une vie irréprochable, a infiniment de douceur. »


À côté de cela, on aime à voir l’auteur du Mariage de Figaro accusé en 1798 par son ami Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères, d’être dupe de tout le monde et acceptant très bien ce reproche :


« Je souriais, écrit-il, avant-hier au soir du magnifique éloge que vous faisiez de moi en attestant que je suis dupe de tout le monde. Être dupé par tous ceux qu’on a obligés, — du sceptre jusqu’à la houlette, — c’est être victime et non dupe. Au prix d’avoir conservé tout ce que l’ingrate bassesse m’a ravi, je ne voudrais pas une seule fois m’être comporté autrement. Voilà ma profession de foi. Ce que je perds me touche faiblement : ce qui touche la gloire ou le bonheur de ma patrie épuise toutes mes sensibilités. Quand nous commettons une faute, j’en ai une colère d’enfant, et sans que je sois bon ni employé à rien, je répare en projet chaque nuit nos sottises de la journée. Voilà ce en quoi mes amis prétendent que je suis une dupe, chacun dit-on, ici ne pensant qu’à lui seul. Quelle fichue patrie, si cela était vrai pour tous ! mais je suis sûr et très sûr du contraire. Quand voulez-vous voir mon petit commerce de dupe[16] ? Vous n’en serez pas mécontent ; vous y trouverez à puiser pour le passé, le présent, l’avenir, — l’avenir, seule chose qui existe pour nous ! Pendant qu’on parle des deux autres, elles sont déjà bien loin, bien loin. Salut, impérissable attachement.

Beaumarchais. »


Cette ardeur de sensibilité et de désintéressement patriotique devait être bien sincère, puisque Beaumarchais ne craignait pas de s’en prévaloir auprès d’un homme aussi retors que Talleyrand : à coup sûr, il ne pouvait pas avoir la prétention de le duper : c’était donc une nuance de son caractère qu’il entendait maintenir contre les railleries du rusé ministre. Et en effet rien n’est plus vrai que cette perpétuelle sollicitude de Beaumarchais pour ce qui ne le regarde pas. On ne saurait se faire une idée de la quantité de papier que, dans une vieillesse si tourmentée de soucis personnels, il barbouille tantôt pour les solliciteurs ou inventeurs[17] qui implorent son appui en lui supposant une influence qu’il n’a point, tantôt sur toutes les questions politiques, diplomatiques ou commerciales qui intéressent la France.


IV. – MORT DE BEAUMARCHAIS. – CONCLUSION.

Au milieu de ces préoccupations si diverses, et malgré les heures de découragement où Beaumarchais se croit ruiné sans ressources, la gaieté native[18] de son opulence, aux prises avec des emprunteurs ou des mendians qui manquaient souvent de politesse ; sa vieillesse et sa pauvreté ne l’exemptent point de ce genre de désagrémens : on s’obstine à le supposer riche. Tandis que sa maison et ses meubles sont saisis par ses créanciers, il est souvent obligé de fermer rigoureusement sa porte aux quémandeurs très multipliés qui l’assiègent encore, et il reçoit d’étranges billets dans le genre de celui-ci :


« Ce 9 fructidor an v (26 août 1797).
« Monsieur,

« Je ne puis me dispenser de vous témoigner ma surprise de l’impudence d’un homme de votre extraction qui se permet de laisser chez un portier un militaire en grade, et qui lui fait réponce verbale par l’organe d’un domestique. Vous ne répondrez pas ; vous faindrez n’avoir pas reçu la présente, je m’y attends.

« Néansmoins je n’oublie jammais un outrage, et je suis offencé de votre façon de recevoir des personnes honnêtes. Satis.

« C. Dubois Dunilac,
« Commissaire des guerres, rue Traversière-Saint-Honoré, n° 77. »


Singulière façon, s’écrie le vieux Beaumarchais, de faire demander aux portes ! Il aurait pu certainement s’abstenir de répondre ; mais comme il lui semblait un peu fort de se voir en pleine république reprocher son extraction par un mendiant en ac se disant commissaire des guerres, il ne résiste pas au désir d’écrire deux mots à ce prétendu gentilhomme. Voici sa réponse :


« Paris, ce 10 fructidor an v (27 août 1797).

« Le ton peu décent de votre lettre, citoyen ou monsieur, comme vous l’aimez mieux, devrait sans doute me dispenser d’y répondre, ainsi que vous le présumez ; mais si je ne vous dois rien, je me dois à moi-même de repousser l’insulte d’un homme peu délicat. J’ai donné l’ordre exprès chez moi de ne laisser entrer que des personnes connues, pour échapper à toutes les ruses dont mille escrocs, peut-être pis, se servent dans ces temps fâcheux pour s’introduire dans les maisons. Cette mesure de sûreté générale n’a rien d’offensant pour vous, que je ne connais pas.

« Vous avez donc, monsieur, une extraction dont vous pensez pouvoir vous faire un titre pour blesser sur la leur les citoyens paisibles à qui vous écrivez ? Je croyais toutes ces misères bien enterrées avec l’ancien régime ; mais je vois que j’avais raison lorsque j’ai fait dire au théâtre comme un adage de tous les temps : La sottise et la vanité sont compagnes inséparables.

« Quand on a l’honneur, croyez-moi, d’être employé sans nul danger dans les braves armées de la république, on peut avoir quelque fierté de bien exercer son emploi ; mais cette triste vanité d’une extraction gentilhommière n’est qu’une puérilité indigne d’un homme sensé dans votre état comme en tout autre.

« Recevez mes salutations en réponse à vos invectives. Je ne suis point fâché du tout. Vos pareils ne m’ont point chargé du soin de votre éducation. Peut-être êtes-vous jeune encore, et moi j’ai soixante-cinq ans : que peut-il y avoir de commun entre nous, sinon cette leçon qui vaut bien un fromage sans doute, comme a dit le bon La Fontaine ? Et moi je vous l’offre gratis, ce qui répond au mol satis par lequel finit votre épître : un peu de latin ne nuit pas, quand on n’écrit que pour briller.

Caron-Beaumarchais. »
« Citoyen français. »


On ne se douterait guère de quel travail l’auteur du Mariage de Figaro, assiégé par les huissiers, s’occupait à la veille de sa mort. On pourrait le donner à deviner en mille. Il rédigeait un mémoire au directoire sur l’assassinat des plénipotentiaires français commis par des hussards autrichiens, le 28 avril 1799, près de Rastadt, et dont la nouvelle, qui venait d’arriver par le télégraphe, excitait en France une explosion de surprise et d’horreur. Le mémoire de Beaumarchais commence ainsi :


BEAUMARCHAIS AU CITOYEN TREILHARD.
« Citoyen directeur,

« Dans le cours ordinaire des événemens politiques, je pense qu’il y aurait plus qu’indiscrétion de ma part à vous offrir mon sentiment, quel qu’il fût, dans la vue d’influer sur vos résolutions ; mais le crime inouï, l’atroce accident que nous apprend le télégraphe est d’une si haute importance, que je crois remplir le devoir d’un bon citoyen qui vous honore et qui vous aime en vous disant en peu de lignes ce que j’en pense. Le voici. »


L’auteur du mémoire expose ensuite l’attitude qui, suivant lui, convient à la France en présence de cet attentat : pas de précipitation dans les mesures de vengeance, une majesté imposante et calme. Et après avoir développé les motifs de son opinion, il continue en ces termes :


« Si j’avais l’honneur d’être un des cinq premiers magistrats de la république, j’opinerais pour que l’on ordonnât un deuil universel à l’occasion de la blessure à mort qu’on a portée à la nation dans la personne de ses plénipotentiaires à Rastadt ; faites une proclamation par laquelle vous identifierez la France à l’exécrable injure que ses trois délégués ont reçue en son nom

« Ou je connais mal mon pays, ou je crois qu’après une façon de procéder aussi auguste, la véritable levée en masse est ce que vous devez en attendre.

« Salut, respect et dévoûment,

Caron-Beaumarchais. »
« 15 floréal an vii (5 mai 1799). »


Treize jours après avoir écrit cette lettre, dans la matinée du 18 mai 1799, Beaumarchais, qui venait de passer une soirée très gaie au milieu de sa famille et avec quelques amis, fut trouvé mort dans son lit, frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante, à l’âge de soixante-sept ans et trois mois.

Il paraîtrait que, sur la foi de quelques mots plus ou moins authentiques prêtés à Beaumarchais dans une conversation avec un ami qu’on ne nomme pas, et où il aurait été question des moyens chimiques de mourir sans douleur, l’opinion qu’il s’était empoisonné avec de l’opium aurait dès lors trouvé quelques partisans. Je vois en effet, huit ou dix jours après son décès, un ami de la famille écrire à Mme de Beaumarchais qu’il a rencontré quelqu’un qui lui a, dit-il, débité gravement cette impertinence. Ce bruit ayant été reproduit de nos jours par plusieurs écrivains[19], il faut prouver qu’il est absolument dénué de toute vérité.

D’abord nous avons sous les yeux le certificat du chirurgien Lasalle, appelé à constater le décès, certificat daté du jour même de ce décès (29 floréal an vii), et qui déclare que le citoyen Beaumarchais est mort d’une apoplexie sanguine, et non autre maladie. À ce témoignage nous devons joindre celui du gendre même de l’auteur du Mariage de Figaro, M. Delarue, qui, comme nous l’avons déjà dit, existe encore, et qui, instruit par nous de la persistance de ce bruit qu’il ignorait, nous écrivait, il y a quatre ans, la lettre suivante :


« Villepinte, par Livry (Seine-et-Oise), le 7 octobre 1849.
« Monsieur,

« Je viens d’apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l’on a fait courir sur les derniers momens de Beaumarchais, mon beau-père. L’assertion mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des écrits sérieux, m’oblige à repousser avec toute l’indignation qu’elle mérite une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se seraient émus, s’ils l’avaient connue plus tôt.

« Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus animée, où jamais son esprit n’avait été plus libre et plus brillant, a été frappé d’apoplexie. Son valet de chambre, en entrant chez lui le matin, l’a trouvé dans la même position où il l’avait laissé en le couchant, la figure calme et ayant l’air de reposer. Je fus averti par les cris de désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je constatai cette mort subite et tranquille ; je ne m’occupai plus ensuite que de sauver à sa fille, qui avait un véritable culte pour son père, l’angoisse d’une nouvelle qui aurait pu lui être funeste, si elle l’eût apprise sans ménagement. Voilà, monsieur, la vérité exacte…

« Delarue. »


Le récit de la mort de Beaumarchais tracé par Gudin dans son manuscrit se rapporte parfaitement à celui de M. Delarue. Enfin, pour écarter tout soupçon d’une réticence convenue sur ce point entre les parens et les amis du défunt, nous devons dire que dans les lettres les plus intimes de la famille il n’y a pas trace d’une opinion de ce genre, que Gudin, par exemple, dans ses lettres à Mme de Beaumarchais, fait de fréquentes allusions à la mort de son ami, toujours pour souhaiter comme lui une mort soudaine et tranquille, tandis que Mme de Beaumarchais écrit de son côté : Il est sorti de la vie à son insu, comme il y était entré. D’où il faudrait conclure que si Beaumarchais s’était suicidé, ce suicide, connu seulement des étrangers, aurait été complètement ignoré et du chirurgien qui a constaté son décès et de sa propre famille, ce qui est, à coup sûr, bien peu vraisemblable. Nous devons ajouter que Beaumarchais, dans sa vieillesse, présentait l’aspect d’un homme replet et sanguin. Ce caractère physique de sa personne est indiqué jusque dans le dernier passeport que lui donna le ministre de France à Hambourg au moment de sa rentrée, et il se qualifie lui-même dans des vers de cette époque :

Un bon vieillard grand, gris, gros, gras.


Or les tracas, les agitations, les impatiences causés par le délabrement de sa fortune, et dans lesquels on a cherché une explication de son prétendu suicide, si on les combine avec son tempérament, motivent bien plus naturellement l’apoplexie. Enfin cette opinion d’un suicide, basée uniquement sur quelques paroles en l’air qu’un témoin anonyme aurait entendu prononcer par Beaumarchais causant des poisons qui ne font point souffrir, cette opinion d’un suicide est radicalement incompatible avec la situation et le caractère connu de l’auteur du Mariage de Figaro. Il adorait sa fille unique, dont il était adoré ; lui seul paraissait et lui seul se croyait capable de débrouiller l’inextricable chaos de sa grande fortune compromise. Est-il vraisemblable qu’il ait pu songer à laisser volontairement ce lourd fardeau sur les bras de sa fille et d’un jeune mari, alors étranger aux affaires ?

On sait aussi qu’un des traits distinctifs du caractère de Beaumarchais, c’est une persévérance obstinée ; or il luttait, nous l’avons dit, à l’époque de sa mort, contre la décision inique d’une dernière commission qui proposait au ministre des finances de lui enlever 900,000 francs accordés par une commission précédente, et de le constituer débiteur de l’état pour une somme de 500,000 francs. Dix jours avant de mourir, le 18 floréal an vii, il écrivait à ce sujet au ministre Talleyrand, son ami, les lignes suivantes : « C’est contre cette commission meurtrière, laquelle je prendrai à partie, c’est contre leur inique façon de procéder à mon égard que je me pourvois aujourd’hui devant le ministre des finances ; j’ai mis à l’instant sous ses yeux la réclamation de mes titres dans un jour lumineux comme le soleil, et c’est le moment de me recommander. » Est-ce dans un pareil moment, lorsqu’il est constant qu’à sa mort le ministre des finances n’avait encore pris aucune détermination, est-ce dans un pareil moment de combat acharné et décisif que Beaumarchais aurait songé à quitter la partie en se suicidant ? Évidemment non. Il est donc certain que cette fable d’un suicide, détruite déjà par les documens et les témoignages les plus authentiques, n’est pas moins en contradiction avec toutes les vraisemblances : elle ne repose sur rien et doit être définitivement écartée.

Dans une des plus sombres allées de son jardin, Beaumarchais avait fait disposer un bosquet destiné à ombrager sa tombe. « Ce fut là, dit Gudin, que son gendre, ses parens, ses amis et quelques gens de lettres qui l’aimaient lui rendirent les derniers devoirs, et que Collin d’Harleville proféra un discours que j’avais composé dans l’épanchement de ma douleur, mais que je n’étais pas en état de prononcer. » Sous ce bosquet funéraire, après une vie si orageuse, Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire : Tandem quiesco. C’était encore là une illusion ; ce bosquet est aujourd’hui une rue, et le cercueil qu’il protégeait a dû être transporté dans un de ces grands cimetières qui deviendront aussi un jour des rues et des places publiques.

À la mort de l’auteur du Mariage de Figaro, sa brillante fortune semblait complètement détruite. Il léguait à ses héritiers beaucoup de dettes et de procès. Cependant, au bout de quelques années, par une suite de circonstances heureuses et une bonne administration, l’état des choses s’était notablement amélioré. Je vois en effet, dans un rapport du caissier Gudin adressé à la fille de son ancien patron, que cette fortune, quoique considérablement diminuée, s’élevait encore en 1809 à près d’un million. C’est donc en forçant un peu la signification des mots que, dans un dialogue que nous avons rapporté, Mme Delarue disait à l’empereur : « Sire, la révolution nous a ruinés, à peu de chose près. » Cette opinion de la ruine complète de Beaumarchais ayant été reproduite dans un assez grand nombre d’ouvrages, nous avons cru devoir la rectifier.

Ce travail ne serait pas complet si nous ne consacrions spécialement quelques lignes à la femme et à la fille de Beaumarchais. On n’a pu apprécier la première que par quelques citations très écourtées : sa correspondance annonce une intelligence des plus distinguées ; ses amis l’appellent une nouvelle Sévigné, et ce n’est pas là tout à fait une flatterie. Nous ne citerons qu’une seule de ses lettres pour donner une idée de son tour d’esprit ; elle écrit à une dame qui a traduit Sapho :


« Ma chère amie, j’ai lu Sapho avec soin, parce que vous l’avez traduite. Des vers saphiques pourraient me plaire, si je pouvais les lire dans leur langue maternelle. Quant aux aventures de cette jeune Grecque, elles ne m’intéressent point ; mon orgueil féminin se trouverait même très blessé si je ne voyais Vénus derrière la toile, et Vénus tout entière à sa proie attachée ; c’est cette fatalité précisément qui détruit tout l’intérêt. Il a fallu le beau talent et les ressources inépuisables de notre Racine pour en inspirer à ses auditeurs en faveur de Phèdre. L’intervention des dieux gâte toute illusion ; dès que vous n’êtes plus libre d’agir, ou dès que vous n’agissez plus que par une impulsion étrangère et invincible, le charme n’existe plus.

« Sapho s’éprend d’un bel athlète… À la bonne heure !… Vous rougirez, mais vous prendrez Alcide. Ce jeune homme n’est que poli avec elle, jamais il ne l’encourage ; dès le principe, il raconte les faveurs signalées qu’il a reçues de Vénus (on ne sait encore par quel caprice de déesse), il parle de son amour, de ses engagemens prochains avec la plus belle fille de la Grèce, il souhaite du bonheur à Sapho (ce qui n’est pas le lui promettre) ; enfin il n’éveille pas la plus légère espérance, et cependant la passion de Sapho devient si extrême, que, méprisant toutes les bienséances de son sexe, étouffant tous les sentimens de la nature, elle fuit la maison paternelle pour courir en insensée après ce bel insensible. Après tant d’extravagances, le délire s’empare d’elle, les idées superstitieuses la troublent, et, pour se délivrer de ses peines ou trouver le terme de sa vie, elle fait le saut périlleux. Vous conviendrez, ma chère amie, que si Vénus n’était pas le machiniste d’une telle aventure, on la trouverait monstrueuse et indécente. Sapho ne serait, au jugement des bons esprits, qu’une folle ou une dévergondée dont on se garderait bien de révéler la honteuse faiblesse ; mais Vénus fait tout passer.

« Quant au style, il n’est pas assez naturalisé, il y a des constructions étrangères et gênées, une redondance des mêmes images, des mêmes pensées, des mêmes expressions, qui fatigue l’imagination ; au total, la marche n’est pas assez rapide et les métaphores ne sont pas toujours heureuses. Voilà ce que je vois dans Sapho et la manière dont elle m’a affectée. Si vous étiez l’auteur au lieu d’être le traducteur, je ne me serais pas livrée à cette critique, je me serais bornée à vous faire quelques observations. Ces demoiselles de Grèce étaient généralement assez dissolues, témoin celles de Lesbos ou celles qui à certains jours attendaient les chalands sur la porte du temple ; mais celle qui court après le galant serait cent fois plus méprisable, si elle avait agi d’elle-même. Pas vrai, Thérèse[20] ? »


Quelques jours après la mort de son mari, Mme de Beaumarchais écrit sur lui les ligues suivantes :


« Notre perte est irréparable. Le compagnon de vingt-cinq ans de ma vie a disparu, et ne me laisse que d’inutiles regrets, une solitude affreuse et des souvenirs que rien n’effacera… Il pardonnait de bonne grâce, et oubliait volontiers les injures et les mauvais procédés, il était bon père, ami zélé et utile, défenseur né de tous les absens qu’on attaquait devant lui. Supérieur aux petites jalousies si communes parmi les gens de lettres, il les conseillait, les encourageait tous, et les servait de sa bourse et de ses conseils. Aux yeux de la philosophie, sa fin doit être regardée comme une faveur : il s’est dérobé à cette vie laborieuse, ou plutôt elle s’est dérobée à lui sans débats, sans douleur, sans aucun des déchiremens de l’affreuse séparation de tous ceux qui lui étaient chers. Il est sorti de la vie à son insu, comme il y était entré. »


La veuve de Beaumarchais mourut en 1816, conservant jusqu’au bout, et quoiqu’elle fût en proie à des infirmités cruelles, la grâce et la fraîcheur de son esprit.

La fille de l’auteur du Mariage de Figaro, Mme Delarue, a laissé dans l’esprit de tous ceux qui l’ont connue le souvenir d’une personne charmante de vivacité, de finesse et de bonté, aimant et cultivant les arts avec passion, excellente musicienne, femme du monde et en même temps mère de famille accomplie. Son style offre une allure dégagée, colorée, qui rappelle assez bien la manière de son père. C’est ainsi qu’après avoir enfin gagné en 1818 un long procès relatif à l’estimation de sa belle maison, elle raconte son triomphe en ces termes :


« Après douze années d’injustice, trois ou quatre révisions, autant d’expertises, bassesse, et astuce d’une part, maladresse et incapacité de l’autre, bonne foi, duperie, patience et impatience d’une troisième ; après un ballottage désespérant, une série de dits, redits et dédits plus démontans encore ; après un an, même deux, de pourparlers, quatre mois d’escarmouches, six semaines d’attaques à bout portant, deux tentatives d’escalade, sans compter les mines et contre-mines et les intelligences dans la place (j’entends par intelligences les tachygraphes tenant note des points importans dans les plaidoiries pour et contre), après une vive sortie des assiégés, etc., nous l’emportons enfin, et voici les stipulations du traité. »


Dans un paquet de lettres de Mme Delarue, adressées à deux de ses meilleures amies, à la noble veuve de l’illustre général Hoche et à sa fille Mme la comtesse Des Roys, qui ont bien voulu me les communiquer, je trouve des billets écrits d’une plume rapide comme la pensée, offrant toujours, avec une nuance de grâce féminine, la verve et l’entrain de l’auteur du Mariage de Figaro. Tel est celui-ci, par exemple, écrit au commencement de 1831, à la nouvelle d’une belle victoire des Polonais :


« Eh bien ! nos Polonais et leurs victoires ! Trois combats décisifs ! 8 à 10,000 prisonniers russes ! L’armée ennemie en pleine déroute ! Dieu veuille qu’il n’y ait point à rabattre de toutes ces merveilles ! Quelle héroïque nation ! Vous savez ces nouvelles sans doute ? Je les appris hier soir du général M… à l’Opéra-Italien, ce qui excita en moi des transports qui se reportèrent ensuite sur Lablache et sur Mme Malibran. Figaro, Rosine, furent admirables, tous les autres personnages dans la perfection. Au dire des enthousiastes de cette représentation, jamais aucune autre n’avait été exécutée avec plus de gaieté, de verve, d’ensemble, plus de ce qui fait trépigner, pâmer d’aise. »


Cet enthousiasme pour les Polonais, qui se combine avec l’enthousiasme de la musique, et d’une musique qui rappelle la gloire paternelle, tout ce mélange va bien, ce me semble, à la fille de Beaumarchais. Mme Eugénie Delarue est morte en juin 1832.


Me voici enfin arrivé au terme de ces études sur Beaumarchais et son temps. L’abondance et la variété des documens m’ont entraîné à dépasser un peu le cadre que je m’étais d’abord tracé. J’espère que le public ne s’en plaindra pas trop, il ne s’agissait pas pour moi de surfaire outre mesure la valeur individuelle d’un homme d’ailleurs incontestablement supérieur à l’opinion qu’il a laissée de lui, mais de présenter sous son véritable jour cette existence orageuse et singulière, d’y rattacher tous les incidens qui m’ont paru propres à fournir quelques lumières nouvelles soit sur la politique, soit sur les idées, soit sur les mœurs au XVIIIe siècle, en un mot de rédiger une de ces biographies détaillées et consciencieuses, à la manière anglaise, où les citations se mêlent au récit pour l’éclairer et le justifier sans l’écraser, où les considérations historiques et littéraires se combinent avec les tableaux de la vie privée, et où l’auteur cherche à présenter un ensemble qui soit à la fois instructif, intéressant et exact.

Je n’ai pas la prétention d’avoir atteint complètement ce triple but, mais je puis affirmer du moins que je me suis efforcé de l’atteindre. Pour y parvenir, j’avais à résoudre un problème assez délicat, car si, d’une part, les papiers inédits qui m’étaient confiés, en venant s’ajouter à mes propres recherches, facilitaient beaucoup mon travail en ce qui touche l’intérêt, d’autre part, j’étais quelquefois placé entre la crainte de manquer au devoir de véracité et de sincérité imposé à l’écrivain qui se respecte et la crainte de ne pas répondre entièrement aux désirs d’une famille très honorable, qui me donnait un témoignage de confiance dont je me sentais fort reconnaissant, mais que je n’avais accepté toutefois qu’à la condition expresse de rester libre dans mes assertions et mes appréciations. Je crois pouvoir me rendre cette justice, qu’en cherchant à concilier de mon mieux ces deux devoirs, j’ai cependant toujours subordonné toute autre considération à la satisfaction de ma propre conscience, et que, quand il m’a paru qu’il fallait choisir, je n’ai pas hésité. Si donc ce travail laisse beaucoup à désirer, il offre au moins, ce me semble, un avantage que présentent rarement les travaux biographiques accomplis dans des conditions pareilles ; il est une biographie rédigée d’après des papiers de famille, et il n’est pas un panégyrique. La nature des documens n’a point enchaîné l’indépendance de l’écrivain. C’est un rapporteur qui parle, ce n’est pas un avocat. Cette attitude de rapporteur consciencieux que je me suis attaché à conserver dans tout le cours de ce récit me permet peut-être, en le terminant, de présenter, comme un témoignage impartial et éclairé mon opinion sur l’ensemble du caractère et de la vie de Beaumarchais.

Il est évident, et c’est là un fait qui ne pouvait être ni supprimé, ni contesté, il est évident que parmi les hommes célèbres du XVIIIe siècle, Beaumarchais est un de ceux qui n’ont pas joui d’une considération égale à leur célébrité. Son caractère a été souvent en butte aux attaques et aux calomnies les plus injurieuses. Il cherche lui-même à expliquer ce fait dans un document inédit.


« Avec de la gaieté et même de la bonhomie, j’ai eu des ennemis sans nombre, et n’ai pourtant jamais croisé, jamais couru la route de personne. À force de m’arraisonner[21], j’ai trouvé la cause de tant d’inimitiés ; en effet, cela devait être.

« Dès ma folle jeunesse, j’ai joué de tous les instrumens ; mais je n’appartenais à aucun corps de musiciens, les gens de l’art me détestaient.

« J’ai inventé quelques bonnes machines ; mais je n’étais pas du corps des mécaniciens, l’on y disait du mal de moi.

« Je faisais des vers, des chansons ; mais qui m’eût reconnu pour poète ? J’étais le fils d’un horloger.

« N’aimant pas le jeu du loto, j’ai fait des pièces de théâtre ; mais on disait : De quoi se mêle-t-il ? ce n’est pas un auteur, car il fait d’immenses affaires et des entreprises sans nombre.

« Faute de rencontrer qui voulût me défendre, j’ai imprimé de grands mémoires pour gagner des procès qu’on m’avait intentés, et que l’on peut nommer atroces ; mais on disait : Vous voyez bien que ce ne sont point là des factums comme les font nos avocats. Il n’est pas ennuyeux à périr ; souffrira-t-on qu’un pareil homme prouve sans nous qu’il a raison ? Inde iræ.

« J’ai traité avec les ministres de grands points de réformation dont nos finances avaient besoin ; mais on disait : De quoi se mêle-t-il ? cet homme n’est point financier.

« Luttant contre tous les pouvoirs, j’ai relevé l’art de l’imprimerie française par les superbes éditions de Voltaire, entreprise regardée comme au-dessus des forces d’un particulier ; mais je n’étais point imprimeur, on a dit le diable de moi. J’ai fait battre à la fois les maillets de trois ou quatre papeteries sans être manufacturier ; j’ai eu les fabricans et les marchands pour adversaires.

« J’ai fait le haut commerce dans les quatre parties du monde ; mais je n’étais point déclaré négociant. J’ai eu quarante navires à la fois sur la mer ; mais je n’étais point armateur, on m’a dénigré dans nos ports.

« Un vaisseau de guerre à moi de 52 canons a eu l’honneur de combattre en ligne avec ceux de sa majesté à la prise de la Grenade. Malgré l’orgueil maritime, on a donné la croix au capitaine de mon vaisseau, à mes autres officiers des récompenses militaires, et moi, qu’on regardait comme un intrus, j’y ai gagné de perdre ma flottille, que ce vaisseau convoyait.

« Et cependant de tous les Français, quels qu’ils soient, je suis celui qui ai fait le plus pour la liberté de l’Amérique, génératrice de la nôtre, dont seul j’osai former le plan et commencer l’exécution malgré l’Angleterre, l’Espagne et la France même : mais je n’étais point classé parmi les négociateurs, mais j’étais étranger aux bureaux des ministres, inde iræ.

« Lassé de voir nos habitations alignées et nos jardins sans poésie, j’ai bâti une maison qu’on cite ; mais je n’appartiens point aux arts, inde iræ.

« Qu’étais-je donc ? Je n’étais rien que moi, et moi tel que je suis resté, libre au milieu des fers, serein dans les plus grands dangers, faisant tête à tous les orages, menant les affaires d’une main et la guerre de l’autre, paresseux comme un âne et travaillant toujours, en butte à mille calomnies, mais heureux dans mon intérieur, n’ayant jamais été d’aucune coterie, ni littéraire, ni politique, ni mystique, n’ayant fait de cour à personne, et partant repoussé de tous. »


Il y a certainement beaucoup de vrai dans cette explication que Beaumarchais donne des inimitiés nombreuses dont il a été l’objet, on peut même ajouter que l’étonnante diversité de ses aptitudes a contribué aussi à l’empêcher de s’élever dans chaque direction à la hauteur qu’il n’eût pas manqué d’atteindre, si ses efforts eussent été moins éparpillés. Qu’on le suive au théâtre, puis au milieu des opérations industrielles et des négociations politiques : on verra ce que les facultés les plus heureuses perdent à se partager ainsi entre des buts trop divers, et combien le manque d’unité dans les tentatives peut jeter de disparates dans la plus brillante carrière. Doué du génie dramatique, Beaumarchais a produit des ouvrages qui resteront à la scène, car ils ont pour eux l’originalité, le mouvement et la vie, toutes les qualités possibles, moins la correction et ce quelque chose d’exquis, d’achevé, que l’amour exclusif de l’art répand sur les compositions des grands maîtres. L’auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro n’a jamais pris le temps de diminuer ses défauts au profit de ses qualités. On ne trouverait point chez lui cette progression ascendante qui conduit Molière de l’Étourdi à l’École des Femmes, de l’École des Femmes au Misanthrope et au Tartufe. — Si du domaine des lettres nous passons à la vie des affaires, nous voyons Beaumarchais, né avec le talent des grandes opérations industrielles et commerciales, mêler à de vastes entreprises qui annoncent une rare intelligence des imprudences, des générosités d’artiste ou des témérités plus ou moins patriotiques qui lui font honneur, mais qui, combinées avec des circonstances difficiles, l’empêchent de fonder une fortune solide, et le condamnent à mourir, après avoir gagné plusieurs millions, sans savoir au juste s’il laissera quelque chose après lui. — Très capable enfin de prendre une part honorable et importante au gouvernement de la société, l’agent de Louis XVI et du ministre Vergennes porte encore dans les missions politiques cette mobilité aventureuse qui est le signe de son talent, qui contribue à l’empêcher d’être pris au sérieux et de s’élever au-dessus des régions de la diplomatie secrète.

Cette diversité trop grande d’aptitudes ne suffit pas cependant à expliquer les côtés faibles du talent de Beaumarchais dans tous les genres et les inimitiés souvent injurieuses dont il a été l’objet. Ces inimitiés injurieuses, dont l’influence s’est perpétuée jusqu’à nous, demandent aussi une autre explication. Beaumarchais a eu presque constamment à lutter contre un défaut et contre une qualité de son siècle. Le défaut de son siècle, c’était de faire encore une part fort injuste aux droits de l’intelligence, de telle sorte qu’un homme admirablement doué comme lui se trouvait sans cesse entravé dans son essor, parce qu’il était le fils d’un horloger, et, ne pouvant parvenir directement à une situation élevée, se voyait contraint de déployer parfois dans des pratiques obscures et mesquines une activité et une capacité qui, en d’autres temps, l’eussent conduit tout droit aux dignités et aux honneurs. À côté de ce défaut du XVIIIe siècle se trouvait une qualité également contraire à Beaumarchais. De son temps, quoique l’amour du lucre eût déjà fait beaucoup de progrès, on n’avait pas encore ce respect qu’on a aujourd’hui pour quiconque a su gagner de l’argent ; loin d’admettre en quelque sorte préjudiciellement, comme de nos jours, que tout homme devenu riche mérite par ce seul fait la considération, à moins que les moyens employés par lui ne soient entachés d’une improbité trop notoire, on partait de l’idée opposée. En voyant un homme sortir de la pauvreté et s’enrichir rapidement, on se sentait enclin, par cela même et sans autre examen, à se défier de lui ; s’il joignait à ces aptitudes industrielles des talens littéraires, on s’en défiait encore plus, et enfin, s’il avait la prétention de jouer un certain rôle dans les affaires, le monde officiel aimait à lui barrer le chemin. C’était là sans doute une injustice ; mais elle dérivait d’un sentiment délicat, qui refusait de subordonner l’importance sociale des personnes à la question d’argent. Le préjugé de la naissance paraissait encore moins trompeur que celui de la fortune, qui l’a remplacé aujourd’hui. Celui-ci est peut-être plus sûr au point de vue de la capacité, puisqu’il la suppose assez justement d’ordinaire chez l’homme qui a su s’enrichir, mais on peut douter qu’il le soit davantage au point de vue de la moralité. Le nombre des hommes enrichis rapidement par l’industrie ou le commerce, et qui parviennent à une haute situation politique et morale, comme Necker par exemple, est encore très restreint au XVIIIe siècle : pour obtenir une situation de ce genre, il fallait avoir su se créer une renommée de vertu poussée jusqu’à l’austérité.

L’origine plébéienne et la carrière à la fois industrielle et littéraire de Beaumarchais ont donc été pour lui, au XVIIIe siècle, un obstacle permanent à la consistance sociale, et lorsque cet obstacle a été brisé par la révolution, l’auteur du Mariage de Figaro était déjà trop vieux pour entrer dans le mouvement nouveau des hommes et des choses. Pour nous, le mélange de l’artiste et du négociant n’est pas le côté le plus intéressant de cette physionomie ; mais est-ce bien notre siècle qui aurait le droit de se montrer difficile sur ce point ? Est-ce notre siècle, où les jeux de bourse et en général tous les genres de spéculation qui reposent sur la ruine d’autrui sont pratiqués ouvertement, publiquement par des personnages souvent très considérables ; — est-ce notre siècle qui aurait le droit de refuser la considération à Beaumarchais, parce qu’il a aimé à gagner de l’argent sans jamais spéculer sur la ruine de personne et en associant presque toujours ses entreprises à de grands intérêts publics ? Le seul acte de sa vie commerciale qui ait pu fournir quelque prétexte à la suspicion est l’affaire des trois millions donnés par la France et l’Espagne pour concourir aux fournitures américaines. J’ai dit sur ce point toute la vérité ; il m’est démontré que cette subvention accordée à Beaumarchais s’est trouvée compensée et au-delà par les pertes énormes éprouvées par lui avant même que les États-Unis eussent refusé de remplir leurs engagemens, et à plus forte raison après. Je n’ai pu trouver la preuve écrite qu’un compte de l’emploi de ces fonds ait été rendu à M. de Vergennes ; mais cela n’a rien d’étonnant, si l’on réfléchit à la nature de cette opération essentiellement secrète, et la preuve que ce compte a été rendu résulte évidemment de ce fait, que, dix années plus tard, le roi et M. de Vergennes accordent officiellement à Beaumarchais une indemnité de deux millions pour cette même affaire d’Amérique. N’est-il pas clair comme le jour que le même roi et le même ministre n’accorderaient pas une indemnité de deux millions à un homme n’ayant point encore rendu compte de l’emploi de trois millions qui lui auraient été secrètement confiés dix ans auparavant, pour une opération complètement terminée depuis huit ans, surtout quand cet homme vient de faire jouer le Mariage de Figaro ?

Cette question éclaircie, y a-t-il de nos jours beaucoup de spéculateurs qui pourraient permettre à un observateur un peu curieux de fouiller dans tous leurs papiers avec la certitude qu’on n’y trouverait rien de plus obscur que ce que j’ai trouvé dans les papiers de Beaumarchais ?

Le même homme d’ailleurs, dont la vie publique a provoqué des appréciations si diverses, n’offre dans la vie privée que des qualités précieuses et rares. Sa bonté ne s’étendait pas seulement sur ceux qui l’entouraient ; on a vu par plus d’un exemple avec quelle facilité et en même temps quelle délicatesse il aimait à obliger quiconque lui paraissait digne d’intérêt. Gudin affirme que l’inventaire fait après sa mort offrait, indépendamment des sommes données sans qu’il en restât aucune trace, plus de 900,000 francs de titres pour sommes prêtées à des malheureux de toutes les classes, artisans, artistes, gens de lettres, gens de qualité, avec absence complète de garanties quant au remboursement.

Beaumarchais eut des ennemis acharnés ; mais un point important à noter, c’est que tous ceux qui l’ont attaqué avec fureur le connaissaient très peu ou ne le connaissaient pas du tout, tandis que tous ceux qui ont vécu dans son intimité l’ont aimé avec passion. Tous les écrivains qui, l’ayant approché pendant sa vie, ont parlé de lui après sa mort en ont parlé avec affection et estime. Deux esprits aussi différens que La Harpe et Arnault se rencontrent à son égard dans l’expression des mêmes sympathies, et je n’ai pas trouvé dans sa longue carrière un seul exemple d’un homme qui, après avoir été son ami intime, soit devenu son ennemi. J’ai trouvé au contraire dans ses papiers le témoignage d’amitiés qui ne sont pas communes ; j’ai trouvé des amitiés commencées avec sa jeunesse, quand il était simple horloger ou contrôleur de la maison du roi, qui le suivent pendant trente ou quarante ans, sans se démentir ou s’affaiblir jamais, qui vont toujours au contraire en redoublant d’intensité et se manifestent avec le caractère de la tendresse la plus vive et la plus désintéressée. Ce ne sont pas des amis qui ont besoin de lui, ce sont des amis indépendans qui l’aiment pour lui-même, qui connaissent ses défauts et ne se gênent pas pour les dire, mais qui connaissent aussi ses excellentes qualités, et qui subissent avec un plaisir toujours nouveau l’irrésistible attraction qu’il exerce autour de lui.

Nous ne citerons que deux exemples de ces amitiés si vives et si persistantes que Beaumarchais savait inspirer. L’auteur du Mariage de Figaro était intimement lié avec un officier distingué qui est mort, si je ne me trompe, lieutenant-colonel, au 10 août, en défendant la monarchie : il se nommait d’Atilly ; leur amitié datait de leur première jeunesse à tous deux ; leur caractère et leurs opinions différaient, et cette intimité n’offre pas un nuage pendant trente ans, quoique l’affection de d’Atilly fût aussi indépendante que sincère. Après le procès Goëzman, il écrit à Beaumarchais :


« J’aime à parler de toi, j’aime à redire à quel point j’ai vu l’envie s’acharner à te décrier. Le tableau de ton intérieur, celui du bonheur de tes femmes dont j’ai été le témoin, tant d’autres détails sont précieux à mon amitié. Rien n’est plus commun que de rencontrer des gens prévenus par le charme de tes Mémoires. Il m’est si doux d’y faire ajouter la bonne opinion que te doivent ceux qui te connaissent complètement, et que je te refuserais peut-être le premier, si je ne te connaissais qu’à demi, car avec le cœur d’un honnête homme tu as toujours eu le ton d’un bohême ! »


Le sens de cette critique un peu vive de d’Atilly s’explique par une autre phrase de sa lettre : « J’ai rassemblé, ajoute-t-il, depuis que je suis ici, une vingtaine de tes bucoliques qui constatent ce que je dis là ; j’en donne quelques lèches à gens de ta trempe, car je doute que, livrée au public, ta morale fût approuvée Marin[22]. » C’est donc à la forme un peu licencieuse que Beaumarchais donne à sa pensée, surtout dans ses chansons, que d’Atilly fait allusion ici ; mais sa phrase ne laisse pas d’avoir une certaine vérité plus générale, si on l’applique à l’ensemble de la tenue et du ton de Beaumarchais ; elle prouve dans tous les cas que chez ses amis la sincérité marchait de pair avec le dévouement.

Un dernier document entre mille, qui a sa place à côté de la lettre de d’Atilly, est un billet adressé à Beaumarchais par un ancien ami, le fermier-général Laborde[23] :


« Je t’ai dit, mon bon ami, que je te donnerais le plan d’un bosquet à faire dans ton charmant jardin et qui doit être consacré à la plus tendre amitié ; je te l’envoie, ne doutant pas que tu ne consentes à rendre ces derniers devoirs à un ami qui envisage comme le plus grand bonheur pour lui d’habiter encore avec toi lorsqu’il ne sera plus. Ce n’est pas un cénotaphe que je te demande, mais un véritable tombeau. Refuserais-tu aux restes de ton ami ce que tu as fait pour le simple souvenir de Dupaty ? J’aime à croire que non, que j’habiterai ton élysée, lorsque j’aurai cessé d’être ; — que le langage muet de ce monument te rappellera quelquefois le souvenir d’un homme qui t’a toujours aimé depuis qu’il t’a connu, et qui, pénétré de reconnaissance pour les bontés dont il est comblé par tout ce qui t’est cher, forme pour dernier vœu celui de reposer pour toujours dans le lieu qu’ils habitent. »


Ne fallait-il pas que l’auteur du Mariage de Figaro eût en lui quelque chose de singulièrement attrayant pour inspirer à un fermier-général une telle effusion de sensibilité ?

On a souvent raconté, mais avec un peu d’inexactitude, un trait charmant de son caractère au sujet de l’inscription gravée sur le collier de sa petite chienne. Ce trait ayant été signalé de son vivant au public dans un article fort élogieux d’un journal rédigé par Rœderer, le vieux Beaumarchais écrit naïvement au rédacteur pour le remercier de ses éloges, et le prier de vouloir bien rectifier l’inscription de ce collier, qui a été un peu défigurée, « car, dit-il, il faut toujours citer juste : »

« Je suis Mlle Follette ; Beaumarchais m’appartient.
« Nous demeurons sur le boulevard. »

En résumé, les défauts qu’on a pu reprocher à Beaumarchais venaient moins de l’homme que de sa situation et de son temps. Placez-le dans un milieu social où les droits du talent soient pleinement reconnus, et au lieu d’avoir cette physionomie un peu forcée où la hardiesse, poussée parfois jusqu’à l’effronterie, n’est que le contrecoup des injustes dédains qu’on lui oppose, il aura la véritable physionomie de son caractère, entreprenant, actif, courageux, mais foncièrement bon, délicat et loyal. Il n’aura pas besoin, comme tant d’autres personnages qui sont venus après lui, de se créer à grands frais de ruse, en serpentant à travers tous les partis et en se rangeant toujours du côté du plus fort, une consistance sociale équivoque. Du jour où la carrière sera ouverte à tous, sa rare intelligence lui permettra facilement d’y jouer un grand rôle. Pour s’imposer, il lui suffira peut-être d’ajouter à toutes ses qualités un défaut qu’il n’avait pas et qu’il aurait pris facilement, car rien n’est plus commun de nos jours que ce défaut qui peut s’appeler l’hypocrisie de la dignité. Un des esprits les plus éminens et en même temps les plus sagaces de l’Angleterre, M. Thomas Carlyle, a écrit au sujet de ces études sur Beaumarchais quelques lignes qu’on nous permettra de citer en terminant, parce qu’elles résument très bien l’opinion définitive qui résulte pour nous de ce long travail, et que nous serions heureux de répandre. « Ces récits, écrit M. Carlyle à un collaborateur de la Revue, M. Émile Montégut, m’ont donné sur le caractère de l’auteur du Mariage de Figaro des notions que je n’avais encore trouvées nulle part. Beaumarchais était après tout une belle et vaillante espèce d’homme, et dans son genre un brillant spécimen du génie français. » — Rien de plus juste que cette appréciation de M. Carlyle, et l’on peut affirmer que pour donner toute sa mesure, pour arriver à tout, pour figurer dans l’histoire de son pays avec autant d’élévation et d’éclat qu’il y a figuré avec agitation et avec bruit, il n’a manqué à Beaumarchais que de venir au monde cinquante ou soixante ans plus tard.


Louis de Loménie.



  1. Voyez les livraisons des 1er et 15 octobre, 1er et 15 novembre 1852, 1er janvier, 1er mars et 1er mai, 1er juin et 15 juillet, 15 août, 1er octobre, 1er novembre 1853 et 15 novembre 1853.
  2. Ce n’est pas 750,000 francs, comme nous l’avons dit, mais 745,000 francs que Beaumarchais avait déposés dans les mains du gouvernement en contrats viagers sur l’emprunt dit des trente têtes de Genève, garanti par la ville de Paris. Ces contrats donnaient à Beaumarchais un revenu annuel de 72,000 fr. Il avait été formellement stipulé qu’il n’engageait que le titre, et qu’il continuerait à toucher les arrérages.
  3. Hubert Lindet ne veut pas avouer ici que c’est sur un arrêté du comité de sûreté générale que le département de Paris replaça de nouveau sur la liste des émigrés Beaumarchais, agent du comité de salut public ; mais le conflit des autorités ressort suffisamment de sa lettre.
  4. Nous expliquerons plus loin comment se termina l’opération imposée à Beaumarchais.
  5. Il reçut bientôt après des fonds d’un correspondant d’Amérique.
  6. Beaumarchais avait constitué à sa sœur Julie une pension de 4,000 francs, dont le paiement en espèces était alors forcément remplacé par des assignats.
  7. Le bon jeune homme à qui Beaumarchais donnait en 1796 sa charmante fille était M. André-Toussaint Delarue, qui fut en 1789 aide de camp du général Lafayette, administrateur des droits-réunis sous l’empire, colonel de la 8e légion de la garde nationale sous la restauration et sous le gouvernement de juillet. En 1840, M. Delarue demanda, à cause de son âge, à se démettre de ses fonctions de colonel ; le gouvernement, ne voulant pas se séparer d’un homme qui avait rendu de grands services dans des circonstances difficiles, lui fit accepter le grade de maréchal de camp dans la garde nationale, grade qu’il occupa jusqu’en février 1848, où à quatre-vingts ans il commandait une brigade. Ce gendre de Beaumarchais, au moment où nous écrivons, vit encore, entouré, dans sa florissante vieillesse, de l’affection respectueuse de tous ceux qui ont pu apprécier les nobles qualités de son esprit et de son caractère. De son mariage avec la fille unique de Beaumarchais, M. Delarue a eu deux fils, dont l’aîné, après avoir été successivement page de l’empereur, officier d’ordonnance du roi Louis-Philippe, colonel du 2e régiment de lanciers, est actuellement général de brigade. Le second petit-fils de l’auteur du Mariage de Figaro occupe les fonctions de receveur particulier des finances, et enfin une petite-fille de Beaumarchais, mariée à un officier de l’empire, a donné le jour à une des personnes les plus aimables et les plus spirituelles de Paris, Mme Roulteaux-Dugage, dont le mari, ancien préfet sous le gouvernement de juillet, est aujourd’hui membre du corps législatif.
  8. Je n’ai pu savoir bien exactement ce que devint l’affaire après sa mort. Les documens que j’ai sous les yeux et le témoignage de sa famille me portent à penser qu’on prit un terme moyen entre la décision des deux commissions : on ne demanda rien aux héritiers de l’auteur du Mariage de Figaro, mais on ne leur restitua rien, et ils restèrent spoliés de la somme de 997,875 fr. que les trois premiers commissaires avaient allouée à Beaumarchais. Quant à lui, même au milieu des chagrins dévorans que lui cause cette nouvelle commission, je le vois, toujours fidèle à son caractère original, rédiger le titre du dossier contenant ses rapports avec elle sous cette forme plaisante : Mes rapports avec la f…tale commission intermédiaire.
  9. Il paraîtrait du reste que Beaumarchais défigure ici volontairement le nom de Bonaparte pour les besoins de l’hémistiche et de la rime, car nous venons de voir qu’il l’écrit plus haut correctement.
  10. Allusion à Lafayette qui fait honneur à la sensibilité de Beaumarchais.
  11. Je trouve dans les papiers de Beaumarchais un autre billet de Bonaparte, premier consul, adressé à la veuve de l’auteur du Mariage de Figaro après la mort de son mari, et en réponse à une pétition. Il est ainsi conçu : « Paris, 2 vendémiaire an ix. Madame, j’ai reçu votre lettre ; je porterai dans votre affaire tout l’intérêt que mérite la mémoire d’un homme justement célèbre et que vous-même inspirez. — Bonaparte. » Ceci nous amène à rectifier une des erreurs de détail assez nombreuses qui se rencontrent dans le Mémorial de Sainte-Hélène. L’auteur de cet ouvrage fait dire au glorieux captif « qu’il avait constamment repoussé Beaumarchais en dépit de tout son esprit, lors de son consulat, à cause de sa mauvaise réputation et de sa grande immoralité. » Outre que les deux billets que nous venons de citer sont loin d’indiquer une répulsion aussi marquée, l’empereur n’a pas pu dire qu’il avait repoussé Beaumarchais lors de son consulat, attendu que ce dernier était mort avant le consulat, le 18 mai 1799, au moment où le général Bonaparte était encore en Égypte.
  12. C’est La Harpe lui-même qui fait cette remarque dans son chapitre du Cours de Littérature relatif à Beaumarchais.
  13. Nous aurions bien désiré laisser dans l’oubli quelques lettres de Beaumarchais d’un autre genre et non moins blâmables. Malheureusement ces lettres existent dans un dépôt public, et il en a déjà été parlé de manière à nous obliger d’en dire on mot pour atténuer un peu les conséquences qu’on en pourrait tirer. Il paraît que le British Musæum à Londres possède quelques billets très cyniques écrits par l’auteur du Mariage de Figaro dans sa vieillesse à une femme, et dont on nous a communiqué un résumé. Ces billets faisaient partie d’un paquet de lettres que la famille de Beaumarchais avait rachetées et croyait avoir entièrement détruites ; mais, comme il arrive souvent en pareille circonstance, le vendeur de ces lettres en avait gardé quelques-unes, qui, en passant de main en main, ont fini par se trouver déposées comme des documens précieux au British Musæum. Si cet établissement aime les autographes de Beaumarchais, on pourrait, en échange des billets orduriers et d’ailleurs très peu spirituels qu’il possède, lui en fournir de beaucoup plus intéressans et de beaucoup plus dignes d’être conservés. Cependant, puisque les premiers existent encore et ont été lus par un assez grand nombre de personnes, il faut dire ici qu’on se tromperait si l’on croyait y trouver la preuve que Beaumarchais, même dans sa vieillesse et au milieu des chagrins qui l’accablent, formait des liaisons indignes de lui. La personne à qui ont été adressés ces billets était une personne assez peu estimable par elle-même, mais portant un nom assez distingué, et dont la liaison avec Beaumarchais remontait à plusieurs années avant la date où ces billets ont été écrits. Cette liaison avait été très peu suivie, très interrompue par Beaumarchais et par sa famille, qui la connaissait. Après la révolution, la dame en question était devenue fort pauvre ; elle avait recours à la bourse de l’auteur du Mariage de Figaro, toujours généreux, quoique très embarrassé lui-même : de là le renouvellement d’un commerce épistolaire et ces déplorables écarts de langage d’un vieillard dont la jeunesse a manqué de pudeur, et qui se voit encouragé à ce genre d’excès par une femme licencieuse. Du reste, pour apprécier équitablement tout cela, il faut tenir compte de l’esprit d’un siècle où des romans obscènes comme celui de Diderot se lisaient jusque dans les boudoirs des plus grandes dames. De nos jours, si l’on pouvait assister aux conversations intimes de plus d’un personnage considérable et vertueux en apparence, on entendrait peut-être de singulières choses ; mais il est juste d’ajouter que ce qu’on dit, on n’irait pas en général jusqu’à l’écrire, et c’est en cela que, même dans le mal, consiste la différence des deux siècles. L’insouciance de Beaumarchais, laissant exposées à la circulation des saletés écrites de sa main et signées d’un nom qu’il a rendu célèbre, est certainement un des traits caractéristiques de son temps.
  14. C’est bien là cette confusion entre la franchise et l’effronterie dont nous parlions tout à l’heure.
  15. C’est la lettre sur Voltaire et Jésus-Christ dont nous venons de parler.
  16. C’est un mémoire en faveur de la paix avec les États-Unis ; nos rapports diplomatiques avec cette jeune république venaient d’être troublés.
  17. C’est ainsi qu’un des derniers travaux de sa vieillesse est un mémoire au ministre de l’intérieur, François de Neufchateau, en faveur d’un homme qui croyait avoir découvert l’art de diriger les aérostats. Un autre jour, si Mme Scherer, femme du ministre de la guerre, vient visiter son jardin, Beaumarchais en profite pour lui présenter une supplique très galamment tournée en faveur d’un vieux militaire.
  18. Nous avons déjà cité le singulier couplet en réponse au couplet de Julie mourante ; pourquoi ne citerions-nous pas encore en note, pour achever le portrait de cette physionomie si variée, la chanson inédite que voici ? Quoique légère, elle est plutôt grotesque et plaisante qu’indécente. Beaumarchais a écrit ces couplets de son écriture de vieillard la plus lourde : ils doivent donc dater des derniers jours de sa vie. On pourrait dire d’eux ce qu’il dit de la chanson de sa sœur Julie : c’est aussi son chant du cygne.
    ROMANCE QUI DOIT ÊTRE CHANTÉE LENTEMENT ET AVEC UN GRAND SENTIMENT.

    Devant les dames, on la chante en i ;
    Devant les filles, on la chante en ou.

    Sur l’air : O gué lan la landerirette,
    O gué lan la landerira.

    Esménard, dans son article Beaumarchais de la Biographie universelle, exprime un soupçon de ce genre. On le trouve également reproduit, d’après Beuchot, par un de nos érudits les plus estimés, M. Ravenel, dans la notice qui précède sa petite édition in-18 de Beaumarchais. M. Sainte-Beuve déclare qu’il ne fait aucune difficulté d’admettre l’apoplexie, en se réservant, dit-il. tout au plus un léger doute. Enfin un travail distingué sur Népomucène Lemercier, publié dans cette Revue par M. Charles Labitte, contient un passage où l’auteur semble incliner aussi, d’après Lemercier lui-même, vers cette opinion que Beaumarchais se serait suicidé. C’est une erreur complète ; mais en réfutant cette erreur, je profiterai de l’occasion pour saluer d’un hommage, en passant, la mémoire de ce jeune, spirituel et savant Charles Labitte, prématurément enlevé aux lettres, qu’il cultivait avec un talent déjà si remarquable et une conscience si droite. Je dois déclarer également ici que le frère de M. Charles Labitte m’a remis quelques notes que ce dernier avait recueillies dans l’intention de rédiger une étude sur Beaumarchais, et, quoique ces notes m’aient peu servi au milieu de la masse de matériaux fournis par la famille de l’auteur du Mariage de Figaro, elles n’ont pas laissé de m’offrir quelques indications utilesCette dame qui avait traduit Sapho était une filleule de Mme de Beaumarchais, Mme Thérèse Dujard.C’est là un de ces mots que Beaumarchais fabrique de temps en temps pour son usage, sans trop se préoccuper du dictionnaire.On se souvient que Marin, l’adversaire de Beaumarchais, était censeur. L’auteur de l’opéra de Pandore et l’ancien premier valet de chambre de Louis XV.
    1er COUPLET.
    Grave et doux.

    Au fond d’un verger, Climène
    Attendait le beau Licas ;
    Sa bouche exprimait à peine.
    Mais son cœur disait tout bas :

    Vite et fort

    Qué bigre est ça ? landerirette
    Qué bigre est ça ? landerira

    2e COUPLET.
    Grave et doux.

    Dans son ardeur inquiète,
    Mille fois elle appela :
    Mais l’écho, qui tout répète,
    Ne rendit que ces mots-là :

    Vite et fort

    Qué bigre est ça ? landerirette
    Qué bigre est ça ? landerira

    3e COUPLET.
    Grave et doux.

    Le berger entend sa plainte,
    Il accourt entre ses bras :
    « Ta douleur s’est peu contrainte,
    « Car j’entendais de là-bas :

    Vite et fort

    Qué bigre est ça ? landerirette
    Qué bigre est ça ? Landerira !