Beilvert de Bouaye (1788-1818)

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Annales de la société académique de Nantes et de Loire-inférieureSérie 9, vol 3 (p. 149-176).

BEILVERT DE BOUAYE

(1788-1818)


I

Une fois pour toutes, nous renvoyons pour contrôle et références aux archives départementales de la Loire-Inférieure, série L, liasses 41, 103, 132, 204, 294, 295, 585, 866, 1321, 1327, 1328, 1398, 1559, 1560, etc., aux dossiers des suspects sous l’Empire et la Restauration, aux livres d’écrou de la prison du Bouffay de Nantes de 1794 à 1822, etc., aux archives curieuses de Verger (Bibliothèque de Nantes), aux archives communales de Rezé.

Enfin, dans sa brochure « La commune de Bouguenais et le château d’Aux », M. Lallié s’étant occupé de Beilvert, nous nous sommes trouvé en présence des mêmes documents, et nous lui avons même emprunté quelques anecdotes qui avaient échappé à nos recherches.


Ce ne pouvait être le premier venu un homme ayant occupé pendant près de trente ans toutes les autorités départementales, dont l’histoire se trouve mêlée aux noms de généraux tels que Hoche, Avril, Travot, Grignon, Muscar, etc. des préfets comte Réal, Bonnaire, et de ceux qui les suivirent ; de plusieurs des célébrités révolutionnaires du pays nantais, de Carrier entre autres[1] ; des commissaires locaux du canton de Bouaye, de tous les maires de la contrée. De plus, à son histoire viennent témoigner des centaines de citoyens, et elle a pour cadre l’époque la plus troublée des temps modernes !

Bien mieux, sa renommée fut telle que les acteurs et les auteurs de l’époque en parlant de Beilvert lui assignent un rang qu’il n’eut jamais. Lucas de la Championnière écrit, page 157 de ses mémoires :

« La Cathelinière avait une faible garnison à Port Saint-Père et fut attaqué par les républicains… Un piqueur, nommé la Rose, traversa la rivière à la nage et enleva le cheval, le drapeau et le manteau “de Beillevert” ».

Et plus loin :

« Nous ne pûmes empêcher Beillevert et Muscar de brû1er tous les moulins jusqu’à Sainte-Pazanne. »

Beilvert, qui ne fut jamais que maréchal des logis, est nommé d’abord ; Muscar, qui commandait à Aux comme adjudant général, ensuite[2].

Même confusion chez Verger[3] :

« Dans sa défense, Carrier accusa Beillevaire et Muscar d’avoir tué 850 chouans à Aux. »

En rassemblant toutes les pièces qui le concernent, nous allons nous trouver en présence d’un malfaiteur d’une espèce rare ; effroi pour le temps où il vécut, curiosité pour la postérité ; ayant un panache et du courage militaire certain, mais en même temps policier, brigand, détrousseur ; opérant sous le drapeau républicain, mais soldat sans vergogne, qui eût aussi bien servi sous une autre bannière. Malfaiteur rappelant par un côté Fra Diavolo et ayant eu la chance de ne pas trouver un Sigisbert Hugo pour le faire pendre.

Voici une appréciation d’un de ses concitoyens :

« Delormeau signale l’immoralité et la forfanterie d’un nommé Beilvair, qui fait tout trembler autour de lui dans les communes voisines dont il est le tyran absolu. Beaucoup d’habitants ont fui pour ne pas avoir affaire à ce scélérat. » (Note de Verger).

On trouve au dossier des suspects 1809-1817, adossée à une lettre du baron Réal, conseiller d’Etat, préfet de la Loire-Inférieure, une note dont nous détachons le passage suivant :

« Le sieur Beilvert est un monstre couvert de tous les crimes, l’horreur et l’effroi de tout le pays ; condamné à la peine de mort avant la Révolution pour assassinat, il sut protéger sa tête à l’aide d’un protecteur puissant qu’il possédait dans le parlement de Bretagne. Depuis, assassin de nouveau, incendiaire, voleur, il sut encore éviter la vengeance, etc. »

D’autre part, on sait par la brochure de M. A. Lallié, qu’avant 1789 il fut enfermé pour dettes, et condamné pour faux le 31 juillet 1788, pour avoir emprunté la signature d’un sieur Chiché.

Le document préfectoral transcrit plus haut donne une appréciation reproduite maintes fois. Lettres particulières, lettres des maires de Bouaye, de Rezé, de Bouguenais, de Saint-Aignan, de Rouans, etc. ; rapports des commissaires cantonaux ; tous les écrits sont concordants et offrent une garantie de véracité.

Il fut malgré tout certainement couvert par de hauts personnages ; nous verrons pourquoi. Nous-mêmes, en écrivant les documents sous les yeux, nous nous plûmes un instant à chercher des circonstances atténuantes « à ses exploits », en les mettant sur le compte de l’agitation sanguinaire qui s’empara trop longtemps, hélas ! des républicains et des royalistes ; mais l’unanimité des témoignages, leur nombre et souvent la qualité des déposants nous forcent à nous ranger à l’avis commun. Beilvert fut un affreux coquin, un monstre, qui cent fois mérita la corde, et qui, avec une chance et une habileté incroyables, sut toujours l’éviter.

Nous sommes sans renseignements sur le crime rappelé par le baron Réal ; mais le dossier de notre héros est assez chargé ; inutile de s’occuper « d’une erreur de jeunesse ». Beilvert a 37 ans, quand nous nous occupons de lui, et pour faire cadrer son histoire, rappelons qu’à l’insurrection du 11 mars, le canton de Bouaye entier avait embrassé la cause royaliste ; qu’entre autres les gens de Bouguenais s’étaient fort compromis par l’ardeur de leur action contre-révolutionnaire[4] ; que, depuis le mois de septembre, le canton avait été nombre de fois traversé par les troupes républicaines, qui y avaient ramené un semblant d’ordre ; qu’un camp installé à Aux protégeait la fonderie de canons d’Indre ; et que les troupes, qui l’occupaient, avaient reçu une mission de police et de sécurité.

Après avoir guerroyé dans le Maine-et-Loire y tenait garnison le 8e bataillon des volontaires du Bas-Rhin, commandé par un certain Muscar, militaire de grande valeur, fort rude et d’un républicanisme intransigeant. Étranger à la contrée, il y avait recruté un certain nombre de citoyens, qui, encadrés dans sa cavalerie, y servirent sous le nom d’éclaireurs. Ceux-ci bien que nés dans le pays, y ayant leurs relations de famille et d’amitié, furent d’une cruauté inouie[5].

Beilvert, marchand de vins, natif de Bouaye, avait pris un engagement parmi ces éclaireurs et s’y distingua. Dans un factum sur lequel nous reviendrons, il dit avoir assisté à cinquante-sept combats, et s’être enrôlé, « après avoir acheté un bien d’émigré, pour réparer ses affaires compromises par la guerre ». On sait par ailleurs, qu’il sauva la vie à Muscar « entouré d’ennemis » [6].

Il ne faut pas oublier que la plus grande insécurité régnait encore sur les routes, qu’aucun détachement ne sortait de Aux sans être attaqué, et que Muscar, officier de police judiciaire, répondait énergiquement à ces provocations.

D’autre part, Sig. Hugo écrit dans ses mémoires :

« Qu’à un moment donné une telle excitation régnait des deux côtés que tout individu pris les armes à la main était impitoyablement fusillé »

La Championnière, lieutenant de Charette, en termes différents, dit la même chose ; il ajoute que la forêt de Princé, (située non loin de Aux), devint un vaste cimetière.

Ceci dit pour réduire à de justes proportions l’attendrissement que peut produire cette histoire.

II


Le premier floréal an II (20 avril 1794), parvenait au district de Nantes une suite de dénonciations provenant de la municipalité de Bouguenais, (siégeant alors aux Couëts), contre les nommés Beilvaire, Guibeaudeau et Algran, natifs de Bouaye et de Bouguenais, guides attachés au bataillon du Bas-Rhin, tenant garnison à Aux. Dans le nombre des accusations nous relevons :

« Qu’étant au village de la Motte, ils attachèrent la veuve Gadais, cultivatrice, au pied d’un arbre, qu’ils ligotèrent sa fille et la hissèrent dans le grenier là elle fut violée. Qu’ensuite les malheureuses se virent voler de 75 livres cachées dans la maison.

« Qu’à Bouaye ils avaient tué le père et la mère Jorret assis devant leur porte (Déposition de J. Jorret fils).

« Que l’un deux blessa d’un coup de fusil le nommé Douault, et qu’étant revenu la femme Douault leur dit que son mari était couché des suites de sa blessure ; que Beilvert donna l’ordre qu’il soit achevé dans son lit ; ce qui fut fait.[7].

Suit la nomenclature d’un certain nombre d’autres crimes et une dénonciation générale sur la conduite des guides du château d’Aux ; la municipalité de Bouguenais appuie la plainte de faits précis[8].

Les trois guides furent arrêtés, conduits à Nantes et incarcérés à la prison du Bouffay, le 17 floréal (6 mai 1794). Deux instructions se succédèrent ; dans la première, vingt et un crimes sont relevés et quarante témoins entendus.

Beilvert, qui sentit sa position mauvaise, provoqua une pétition dans son corps ; les archives l’ont conservée couverte de signatures d’officiers et de soldats. Toutes les vertus civiques sont attribuées à notre homme ; on mentionne qu’à Sainte-Pazanne, il sauva Muscar entouré de cinquante brigands « que s’il y avait vingt cinq Beilvert, depuis longtemps il n’existerait plus de brigands » (par disparition de la race sans doute).

D’une lettre du citoyen Elzéar Aude, qui pour la beauté des sentiments, qui y sont exprimés, serait toute à reproduire, nous détachons le passage suivant :

« Dans une République dont la vertu morale et la justice sont les bases fondamentales, on doit soigneusement punir tous les crimes[9]. »

La seconde instruction porta sur quarante et un crimes et n’en retint que six, qui servirent de base à l’accusation. À l’instruction, les guides démentirent tous les témoins et nièrent tous les faits. Ils furent jugés et acquittés le 4 thermidor an II (19 juillet 1794). Les considérants du jugement disent : « que s’il est constant que les crimes ont été commis, il n’est pas constant qui l’aient été par Beilvert et consorts. »

Algran fut retenu, pour avoir servi et pour avoir pillé dans les rangs vendéens (1548)[10].

Le 25 frimaire an III (15 décembre 1794), le commissaire de Bouguenais fut chargé, conjointement avec le maire de cette localité, de procéder à une enquête sur les arrestations qui précédèrent les terribles exécutions de Aux des 18, 19 et 20, germinal (7, 8, et 9 avril).

Voici comment Sig. Hugo rappelle cet évènement (il était alors major du bataillon du Bas-Rhin) :

« Tous les détachements, qui, se rendaient à Aux en emprutant le chemin de Bouguenais, étaient attaqués par les gens de cette commune. Notre cavalerie, commandée par un officier supérieur, souffrit cruellement de cette attaque ; au lieu de rentrer au château, elle resta à Bouguenais, y prit 270 hommes et femmes qu’il nous amena.

« Ils furent enfermés dans des granges, et se faisaient remarquer par leur douceur résignée. Le commandant Muscar, embarrassé de sa prise, fit demander des instructions à Nantes… »

Ce récit ne peut être retenu que pour une partie. Il est possible, que la cavalerie attaquée ait amené de suite un certain nombre de prisonniers à Aux ; mais ce qui est plus certain, c’est que l’ordre fut donné de perquisitionner chez les habitants, et que plusieurs battues humaines eurent lieu. Rien ne nous est parvenu des instructions que durent recevoir les guides chargés de ces perquisitions ; il est permis toutefois de supposer, que, fort sévères, elles durent viser les gens ayant été aux brigands, les détenteurs d’armes, les récalcitrants, etc.

Et c’est ici qu’entre en scène Beilvert, chargé spécialement de cette opération. Aux archives existe, sur deux états, la déposition de cent quatre personnes ayant eu des membres de leur famille fusillés ; les déclarations sont en partie uniformes et effrayantes dans leur laconisme. Beilvert est l’auteur visé de la plupart des arrestations faites sous le prétexte fallacieux de délivrance de certificat de civisme.

« Mon mari était en train de déragouler sa vigne », dépose une veuve ; « le mien était à la maison », disait une autre ; « mon fils travaillait aux champs », soupire une mère ; Beilvert leur dit : « Si tu n’a pas de certificat de civisme, viens avec moi en chercher un. » Les hommes qui protestèrent furent attachés, les femmes qui voulurent défendre leurs maris furent appréhendées. Alors se formèrent de longs convois, qui amenèrent à Muscar 270 prisonniers hommes et femmes.

Muscar, fort embarrassé de l’énormité de la prise, en référa à Nantes, et pour le malheur des Bouguenaisiens, la terrible commission mobile Bignon, chargée de juger des faits de guerre, fut envoyée à Aux[11]. Le même jour et sans enquête furent jugés, condamnés et exécutés par petits paquets 210 hommes (chiffre donné généralement) ; parmi les victimes se trouvaient sept vieillards de 72 à 78 ans et quatre enfants de treize à dix huit ans ! Un adolescent de douze ans trouva seul grâce devant ces bourreaux [12] !

L’audience fut troublée par divers incidents. Sig. Hugo, qui voulut prendre la défense des accusés, se vit refuser la parole, et la municipalité de Bouguenais, son maire Kerlégand en tête, s’étant interposée pour sauver quelques-uns des accusés, fut arrêtée et conduite à Nantes à la prison du Sanitat. Il est possible que Beilvert ait dénaturé et amplifié le motif des arrestations, mais en tout cas il est impossible de se reporter à d’autres accusations, qu’à celles des guides qui arrêtèrent ces malheureux.

Beilvert doit-il être rendu responsable de ces terribles jugements ? Moralement il n’y a guère à en douter ; mais, régulièrement couvert par ses chefs, il échappe à toute responsabilité. Le rappel de son rôle dans cette odyssée était cependant nécessaire ; ce rôle, en effet, ne cadre que trop bien, hélas ! avec la cruauté des actes que nous allons avoir maintenant à exposer.

Nous avons vu Beilvert acquitté ; le jugement veut, que dans toutes les communes cent affiches proclament son innocence ― donnée comme probante. ― Il rentre à son corps, y reçoit de suite les galons de maréchal des logis et est placé à la troisième compagnie. Ce grade stimule son zèle ; et ses exactions de recommencer aussitôt. Une nouvelle arrestation s’en suivit le 4 pluviose an III (23 janvier 1795), huit mois après son retour à Aux.

Nous allons résumer quelques-unes des accusations portées contre lui ; environ cent quarante dépositions figurent au dossier, presque toutes ayant trait à des crimes différents ou à des histoires, auxquelles il se trouve fâcheusement mêlé.

Le 27 vendémiaire an III, la municipalité de Saint-Aignan déclarait, que Beilvert et ses hommes avaient tué au village du Pressoir la veuve Léauté, la veuve Chesneau et la veuve Prou. (Le mari de cette dernière avait été mis à mort un mois avant par les insurgés). Ces infortunées « confectionnaient du raisiné », quand le crime fut commis. Le maire de Saint-Aignan termine ainsi sa dénonciation : « Pillée le jour par les volontaires, la nuit par les chouans, telle est notre situation. »

Le citoyen Kérouard, propriétaire à Saint-Aignan et habitant de Nantes, écrivit au District ce sujet :

«… Quand il fut question de tuer cette dernière (la veuve Prou), elle leur demanda la grâce de la laisser vivre, au moins pour l’enfant qu’elle portait ; on ne l’écouta pas. Le surlendemain la troupe revint qui voulut piller la maison de ces femmes. Beilvert s’y opposa mais un des hommes répondit : « C’est la maison des femmes que nous tuâmes avant hier. » De nombreux témoins certifièrent le fait.

« Au nom de l’humanité, que pareille horreur n’arrive donc plus ! »

Les représentants en mission, à Nantes, se firent amener l’officier, qui avait ordonné la patrouille. Muscar écrivit que toutes les plaintes ne devaient pas être écoutées, que parmi les nombreux réclamants beaucoup étaient fort compromis, etc. Sa remarque est vraisemblable.

Sur la lettre du maire de Saint-Aignan, Chagna, greffier de mairie, déclare que Beilvert, passant au village du Frety à la tête d’une ronde, se saisit de deux hommes, les fit lier et fusiller à deux cents mètres de leur maison. Chagna arrivait au moment de l’exécution.

Pierre Lemerle, tonnelier aux Couëts, dépose que Beilvert avait tué son père, chez lequel il vola ensuite deux montres, deux boucles de soulier en argent et différents autres objets.

Jean Jahan certifie que son père, qui avait un certificat de civisme, fut tué au village de la Chaussée par Beilvert ou par ses hommes.

Mainguy, officier municipal de Saint-Léger, témoigne avoir été témoin du meurtre de plusieurs hommes à Saint-Lumine-de-Coutais. Kerlégand, maire de Bouguenais, certifie que neuf hommes furent tués à la Bauche du Désert, le lendemain du jugement de Aux, par la troupe de Beilvert, etc.

Notre homme se faisait accompagner par des chiens terribles, qu’il lançait sur les gens ; au village de la Ville au Denis, la femme Archin ayant été attaquée se défendit des molosses ; il ordonna de tirer sur la malheureuse ; le coup, mal ajusté, tua la femme et le chien ; « J’aimerais mieux avoir perdu cent louis que mon chien » dit Beilvert, en reprochant au tireur sa maladresse. (Fait rapporté par M. Lallié).

Nous pourrions continuer cette énumération de crimes ; ce ne serait qu’une longue répétition. À la suite de la plainte du maire de Saint-Aignan, Beilvert fut arrêté et écroué au Bouffay.

L’instruction de cette nouvelle affaire dura neuf mois et ne nous a laissé que quelques notes de la main de Beilvert, deux interrogatoires et une pétition en sa faveur.

Le 21 ventôse, il écrivit au juge, que son séjour en prison lui devient fort préjudiciable ; qu’on lui a volé 2 barriques de vin dans son magasin de Léobert, 22 aux Landes Barres, 2 au Bois Cholet ; qu’il est arrêté sans savoir pourquoi ; qu’il possède des certificats de civisme ; qu’on témoigne en sa faveur.

« Fort de ma conscience, ajoute-t-il, je demande à être jugé, d’autant que je n’oppose à mes ennemis qu’une conduite sans reproche. »

Quelques jours après, il s’adressa au représentant Jary, en mission à Nantes ; nous extrayons de sa longue épitre.

« Victime de mon ardent patriotisme ; j’attends depuis de longs mois, qu’une accusation se lève contre moi. Mes ennemis sont ceux de la République. »

Sa lettre est annotée par Jary, qui prie qu’on active l’instruction de son affaire.

Entre temps, ne trouve-t-on pas dans une chambre louée par Beilvert, rue du Sanitat, à Nantes, tout un dépôt d’objets provenant de ses pillages : « neuf couettes, plusieurs pochées de linge (sic), des vêtements d’homme, de femme, etc. Inventaire en est dressé.

Mais voici que, comme dans sa précédente affaire, une pétition datée du 15 messidor s’est couverte de signatures ; elle porte en exergue les deux mots Humanité et Justice. On croit rêver. Elle est adressée au représentant Jary ; c’est une apologie fort longue du prisonnier. « La terreur des royalistes et la victime la plus ouverte (sic) des gens qu’il avait à surveiller. »

La pétition est couverte de signatures données par des citoyens de toutes conditions et de toutes les communes du canton de Bouaye, et jusqu’à Kirouard que nous avons vu s’élever avec indignation contre le massacre de Saint-Aignan, qui écrit : « Je certifie qu’il a empêché que ma maison ne soit brûlée ! »

Qui fit signer cette pétition ? Nous l’ignorons. Mais il est présumable, que ce furent les terribles guides, ses compagnons ; il n’y avait guère à discuter avec eux. En tous cas, une fois de plus on peut déplorer la veulerie, qui dans les moments graves, s’empare de groupements entiers de citoyens.

Au livre de correspondance du Directoire départemental (118, folio 179) se trouve la note suivante adressée au général Hoche, en date du deux brumaire :

« L’administration ignorait les horreurs commisses… Comme vous elle est indignée. Justice doit être faite ;… C’est avec plaisir qu’elle apprend que le fameux Beillevaire ne sera plus employé dans l’armée ; il est désavantageusement connu. »

Beilvert fut encore employé dans l’armée, et le Directoire savait parfaitement à quoi s’en tenir sur les horreurs, qui se commettaient. La chose est facile à prouver.

Quinze chefs d’accusation furent retenus contre Beilvert ; son interrogatoire d’instruction s’est conservé. Cette fois, il rejeta la responsabilité de ses actes sur son chef, et nia toujours les faits trop cruels. Jugé le 27 vendémiaire an IV (19 octobre 1796), il fut acquitté. Cette date est donnée par le livre de levée d’écrou de la prison du Bouffay ; les dispositifs du jugement nous restent inconnus.

III


Beilvert rentra dans ses foyers ; mais il a la nostalgie de l’armée. En nivôse an IV, des élections pour la formation de la garde nationale ont lieu à Bouaye ; il pose sa candidature au poste de capitaine, et malgré sa propagande il n’est nommé que sergent. Sur le procès-verbal de l’élection se trouve une note de protestation écrite par Beilvert. Il s’élève contre la nomination d’un capitaine, qui a son domicile fixe à Nantes. Pour une fois il nous semble avoir raison.

L’élection fut-elle cassée ? nous ne le savons et déclarons qu’ici notre instruction devient pénible. Une note d’un dossier (crimes et délits commis par des militaires) nous dit qu’il est capitaine de la garde nationale et commande à cinquante hommes ; ailleurs, il est dénommé sous le nom de capitaine de la garde territoriale de Bouaye, et enfin nous allons le trouver en campagne à la tête d’une douzaine d’hommes. Somme toute, nous croyons que ses fonctions furent modifiées et que de capitaine de la garde nationale, il devint capitaine de compagnie franche[13].

Beilvert, dans son factum, écrit qu’il doit sa nomination au général Hoche ; après les deux instructions ouvertes contre lui, la chose semble étrange ; ce qui est certain, c’est qu’il commande à des hommes soldés, matriculés à la guerre et qu’il est chargé d’assurer la tranquillité du pays allant de Nantes à la mer, dans la contrée qu’il venait de terroriser. C’est à n’y pas croire !

À cette époque, les pièces deviennent tellement nombreuses qu’il nous est seulement possible de les analyser. Avec les nouvelles fonctions de Beilvert continuèrent ses exactions. Il commença par une suite de visites domiciliaires, qui mirent le canton en émoi. Des plaintes virulentes sont portées aux commissaires cantonaux Mathieu, de Bouaye, et Binet, de Bouguenais, qui, d’une part, en rendent compte à leur supérieur Letourneux, de Nantes, et de l’autre, mandent à Beilvert d’y aller en douceur, que la loi régit les cas de visites domiciliaires.

Mais notre homme a une mission ; il y croit et la veut remplir ; il réfère des multiples observations, qui lui sont faites, à la division militaire de Montaigu, dont il dépend. Le général Grignon, qui y commande, écrit à ce sujet à son supérieur, le général Avril, et, dans sa longue lettre, nous lisons :

« Qu’il trouve pitoyable, qu’un simple commissaire de canton vienne, par des observations, troubler la quiétude et les services signalés rendus par le capitaine Beilvert. »

Transmise à Letourneux, duquel dépendent les commissaires cantonaux, des observations fort sévères sont adressées à Mathieu et à Binet. Ceux-ci ripostent et transmettent à leur chef la longue suite de plaintes, dont ils sont assaillis. Si ce n’était la prolixité des écrivains, leur correspondance très piquante serait à reproduire. Bref, la situation devient impossible pour Mathieu, qui abandonne ses fonctions ; nous croyons même qu’il fut révoqué. (Lettre à Bretin, de Bouaye, correspondant des commissaires cantonaux.)

Letourneux trouve alors ses commissaires trop sensibles ; d’autre part, le général Avril se méfie de Beilvert et écrit « qu’il a l’œil sur lui ! » (plus de vingt lettres sont à ce sujet échangées entre eux). Enfin l’évidence éclate. Letourneux finit par changer d’opinion et avise le général que Beilvert est très mal vu et par sa conduite et par le souvenir qu’il a laissé (15 frimaire an V, 5 décembre 1796). Cette lettre ne précède que de six mois l’arrestation, dont nous allons parler.

Au milieu de cette correspondance se trouvent intercalées de nombreuses plaintes contre « la bande à Beilvert », ainsi qu’on la désigne dans le pays. Il en vient de partout, de Bourgneuf, de Machecoul, de Sainte-Pazanne, etc., etc. ; et pourtant l’insurrection a jeté son dernier cri et le régime de l’indulgence est à l’ordre du jour.

La bande s’installe chez les gens et fait ripaille à leurs frais.

« Ils sont restés vingt-quatre heures à mon domicile, dépose un paysan de la Grande-Noë ; et, après avoir tout bu et tout mangé ce qui était chez moi, ils sont partis en me disant qu’ils se sont bien trouvés et qu’ils reviendraient. »

Non seulement elle pille les gens, mais elle les arrête et les conduit à Nantes, d’où, faute de preuve, ils sont généralement renvoyés ; Beilvert, dans une suite de lettres, s’insurge contre ce manque de rigueur.

S’il visite la chaumière, le château ne lui est pas indifférent. Un sieur Boismorin, habitant la Caillère, écrit à ce sujet :

« La bande à Beilvert a pillé chez moi… accompagnée d’un gendarme ; elle a été jusqu’à éventrer mes matelas, histoire d’y trouver des ornements sacerdotaux. »

L’un se plaint d’un bois, que Beilvert a abattu et qui est sa possession, l’autre d’un incendie allumé après boire. Un commissaire écrit, qu’il a tiré sur un paysan à Bourneau. De Brains, parvient tout un dossier ; il a forcé la municipalité à expulser un habitant, pour en obtenir l’habitation.

L’histoire d’un factum imprimé par Beilvert et dirigé contre le commissaire Binet serait toute à écrire ; mais à quoi bon s’attarder à ces vétilles ? son existence sanguinaire est passée.

Le 29 nivôse an V (18 janvier 1797), le général Avril recevait une lettre des hommes de Beilvert, l’avisant que depuis huit mois leur solde n’avait pas été réglée. (De quoi vivaient-ils alors, sinon de rapines ?)

Des informations sont demandées à notre capitaine ; sans sourciller, il répond que n’ayant rien touché, il n’a rien distribué ! Grand émoi parmi les officiers payeurs de l’armée, qui fournissent, avec les reçus de Beilvert, la preuve, que les prêts ont été régulièrement touchés (les reçus sont conservés aux archives). À ses titres de gloire Beilvert pouvait ajouter celui de concussionnaire !

Le 7 pluviôse an V. (26 janvier 1797), le commissaire des guerres Mac Curtain[14] faisait arrêter Beilvert, qui, dit l’ordre d’écrou, sera envoyé de brigade en brigade pour être traduit devant le Conseil de guerre de la Rochelle (où il fut jugé et acquitté !!).

Son jugement eut lieu le 20 ventôse (10 mars 1797) ; il était poursuivi sous les chefs de pillage, violence, concussion, et pour avoir détaché à son service particulier des soldats en activité. Son acquittement fut décidé : 1º Parce que les faits sont insuffisamment prouvés ; 2º Parce ce que la loi d’amnistie bienveillante de vendémiaire couvre les faits incriminés (archives du Conseil de guerre de Nantes.)

M. Lallié signale une autre arrestation datant du 19 floréal an V (18 mai 1797). Le livre d’écrou du Bouffay confirme ce renseignement ; on y lit :

«… Ordonne de conduire à la maison d’arrêt J. Beilvert, capitaine de la garde nationale de Bouaye ; prévenu d’avoir, avec deux autres quidams, tenté d’assassiner Jean L’Hommelet, de la Chevrollière, étant armés de sabres, pistolets et bâtons. »

En marge est écrit :

« Parti pour la Rochelle le 11 prairial an V (30 juin 1797). Signé Hervelin, gendarme. »

Il dut certainement être jugé et acquitté à nouveau.

Il fut encore incarcéré en l’an VIII ; la preuve en est au répertoire alphabétique de la prison du Bouffay, registre 869.

Beilvert rentra à Bouaye et reprit son grade de capitaine de compagnie franche, qu’il possédait encore en 1800. Jusqu’à cette époque existent de lui ou sur lui un certain nombre de lettres ou de rapports ; mais nous sommes obligés de faire un choix, et nous ne signalerons qu’une certaine pièce datant de nivôse an VIII, où il raconte, qu’étant au Bois-Cholet, il rencontra trois cavaliers portant la cocarde blanche, vêtus superbement et montés sur des chevaux de luxe. Par devoir, il dut les interroger, quand survint « un quatrième quidam », monté sur un cheval rouan, qui précipita un de ses hommes dans une mare. Par humanité, je ne l’ai pas arrêté, écrit-il.

Bretin, commissaire cantonal de Bouaye, auquel le rapport est communiqué, le traite de mensonger et de regrettable.

Le 19 germinal an IX (9 avril 1801), Beilvert posa sa candidature à l’élection primaire qui a lieu. Son influence était telle, qu’il faillit être élu. Bretin écrit à ce sujet :

« Beilvert ne se sentait pas de l’aise qu’il allait avoir de mettre tous ces bougres-là au pas ; il lui semblait reprendre son ancien métier de bourreau. Mais sa joie fut de courte durée… »

Il ne fut pas élu.

Deux écrivains se sont plus ou moins longuement occupés de Beilvert : M. Lallié unit dans la même réprobation tous les guides et une partie de la garnison de Aux ; Dugast-Matifeux parle de notre héros, en le désignant sous le qualificatif de républicain trop ardent. Il est probable, que si ces deux honorables historiens avaient poursuivi leur enquête, ils ne l’eussent attaché à aucun parti ; la suite de ce récit prouvera, que ses convictions politiques ne furent rien moins que durables. Au reste, les monstres ne pratiquent aucune des vertus communes à l’espèce humaine.

Dans l’affreuse guerre, qui désola la Vendée, on vit des deux côtés trop de grands et de petits Beilvert ; et dans la répression nécessitée par la révolte, l’horreur dépassa, du côté républicain, tout ce que la raison et l’humanité commandaient. Dugast-Matifeux eut donc raison d’écrire

« Reconnaissons que ces jugements sont bien plus propres à compromettre qu’à servir une bonne cause. Bona, bonis, les bonnes causes par les bons moyens. »

S’il eût mis le mot excès au lieu du mot jugement, il eût certainement proclamé une vérité éternelle.

IV


Nous suivrons notre homme jusqu’en 1818 ; cette période de son existence est encore tellement en dehors de la voie commune, qu’elle mérite d’être rappelée.

Nous reprenons notre récit sous l’Empire ; le baron comte Réal, conseiller d’État, préside comme Préfet aux destinées de la Loire-Inférieure, et la première pièce que nous trouvons au dossier des suspects nous apprend, que Beilvert est tenu pour fort dangereux et activement surveillé. La correspondance, dont il sera l’objet jusqu’à ce que nous le quittions, est tellement importante qu’elle défie la reproduction ; une simple analyse suffira.

Beilvert est toujours habitant de Bouaye, et M. de Biré est devenu maire de cette commune[15] ; ce dernier écrit au baron Réal, en 1809 :

« Beilvert met tout à mal dans ma commune ; c’est un un homme incorrigible. »

D’autre part, une suite importante de lettres apprennent, que de Biré et Beillevert sont en procès ensemble. De Biré s’exprime ainsi :

« Je suis peu à mon aise avec lui, soutenant un procès particulier ; j’ai crainte que vous supposiez que mon intérêt ne me fasse départir de l’impartialité commandée par mes devoirs de magistrat. »

Effectivement, dans la série Q des archives départementales, nous avions trouvé, qu’en 1795, Beilvert s’était rendu acquéreur, pour 680 livres, de la récolte des vignes de la Mévéliere, appartenant à de Biré, « soupçonné d’émigration ». Il arriva depuis, que, confondant le fonds et la récolte, il cultiva les vignes de Biré et que celui-ci, en rentrant légalement dans son bien, en demanda la restitution. Il s’agissait des terres du « Pas de la louve » et de « la Grande Noë », celle-ci ayant une superficie de 101 journaux.

Beilvert ayant été forcé à la restitution par la perte d’un procès, qui lui avait été intenté à Nantes, en appela à Rennes ; mais comme, à cette époque, tout voyage nécessite l’obtention d’un passe-port, il en sollicite un à la préfecture de Nantes, qui d’abord le refuse et finit par le lui accorder sur un avis motivé de M. de Biré (15 novembre 1809). Or, pas plus heureux à Rennes, il se réclame de la Cour de Cassation ; c’est un voyage à Paris dont il s’agit ; mais un passe-port lui est refusé comme à malfaiteur dangereux (avril 1810).

Entre temps, il s’était adressé à l’Empereur ; la bibliothèque de Nantes conserve une pétition signée Beilvert, Delormeau et Lemaire. On y lit :

« Sire, vos fidèles sujets demandent à rentrer en possession des terres de la Grande-Noë. Biré de la Mévélière a surpris la bonne foi du Conseil de Préfecture. »

Bien entendu, nous n’avons pas trouvé la réponse de S. M. à ses fidèles sujets.

Le 28 juillet 1811, une scène épouvantable mettait en émoi le bourg de Bouaye. Beilvert, dans un accès de fureur, avait à moitié assommé son fils aîné[16]. Instruction ouverte contre lui, il est condamné à deux mois de prison, cinq ans de surveillance et mille francs d’amende ― qu’il ne paiera jamais, nous en avons trouvé la preuve. ―

À peine en prison, il demande au Ministre de la Justice une réduction de peine ; sa femme est très malade, écrit-il. De quelle influence usa-t-il ? Nous ne le savons. Mais ce qui est certain, c’est que de suite sa mise en liberté fut ordonnée et que le Préfet traita cette grâce de fâcheuse. Beilvert lui causa d’ailleurs tant de soucis, que nous trouvons deux lettres demandant son internement pour cause de sécurité publique. Mais la chance sert notre homme ; après une nouvelle condamnation à cinq jours de prison pour sévices sur son fils cadet, il reste dans ses foyers, « toujours agité », disent certains rapports cantonaux, et sans qu’un fait grave mérite d’être rappelé.

Nous arrivons en 1814 ; c’est la fin de l’Empire ; des mouvements royalistes sont signalés en Vendée, et un redoublement de surveillance est exercé sur la campagne ; la tarentule policière, qui si longtemps taquina Beilvert, se réveille, et sans être mandaté, il se joint aux gendarmes de Bouaye qu’il fait bénéficier de son expérience. Dans une lettre de reproches écrite au commandant de gendarmerie de Nantes, on lit qu’à la suite d’une orgie, ses hommes, en compagnie de Beilvert, ont pillé la maison de Prou, de la Grande-Noë et promené tout nu le fils de la maison.

La coupe était pleine ; le 14 février 1814, Beilvert est arrêté, interné à Guérande et placé sous la surveillance du maire de cette localité. Le lieu de la scène change, mais la Préfecture n’en est pas plus tranquille ; le maire de Guérande fait savoir, que la responsabilité la plus désagréable lui est donnée, que son prisonnier est intenable, qu’il signe tous les jours ses feuilles de présence (elles sont au dossier), mais « que son séjour est un scandale pour la population ». De son côté, Beilvert écrit, qu’il ne peut travailler et ne sait comment vivre ; cela se comprend. Bref, le commissaire et le maire de Guérande, la Préfecture et le tribunal de Nantes échangent leurs vues sur un cas, qu’ils ne savent pas solutionner ; la multitude de leurs lettres ne nous apprend ni quand ni pourquoi il quitta Guérande ; toujours est-il qu’une lettre fait savoir qu’il habite Nantes.

« Un sieur Beilvert, habitant rue Contrescarpe, chez B…, fripier, alarme notre surveillance. Je demande qu’il soit expulsé. » (Lettre du maire de Nantes).

Mais nous voici aux Cent jours ; des mesures très sérieuses sont prises contre l’agitation manifeste de la Vendée. Une nouvelle création de compagnies franches est ordonnée. Beilvert, que l’on pouvait croire à tout jamais chassé de l’armée, par un retour de fortune, reçoit le commandement de la compagnie chargée d’opérer dans le sud de la Loire. Le voici au service de l’empereur.

Sa réapparition, sous le costume de capitaine, devait jeter un effroi compréhensible dans la contrée ; les protestations se formulèrent de tous les coins du canton : Le maire Chenu de Saint-Aignan écrit :

« Beilvert a repris sa vie d’aventures ; il pille les maisons à la tête de vingt brigands armés. Aux Sacchais, ils ont dévalisé la maison… »

De son côté, le maire de Rouans mande au préfet Bonnaire, le 6 juin :

« Il n’y a pas d’opinion, mais la sécurité de tout le monde est engagée depuis la nomination de Beilvert. »

Dès le 31 mai, le lieutenant-général Wurot, commandant les troupes mobiles de là Vendée, s’était effrayé ; dans une lettre adressée au préfet, nous lisons :

« Beilvert a été désigné par le général Brouard pour commander une compagnie franche ; il n’offre peut-être pas une garantie certaine, mais il peut rendre de grands services ; personne ne connaît mieux que lui les chefs des environs de cette ville. Mais je suis tout prêt à licencier cette compagnie si vous trouvez Beilvert dangereux. »

Avec la fin de l’Empire, ses fonctions durent cesser ; mais la confiance qu’il inspira, comme les protecteurs qu’il sut trouver même sous la Restauration, resteront une cause de surprise pour la postérité.

V


Nous terminerons l’histoire de Beilvert en ouvrant le dossier des suspects sous la Restauration ; la partie qui le concerne est encore très importante et nous fera voir le vieux bandit aux prises avec l’adversité ; il a alors près de soixante ans.

Le 22 septembre 1815, le maire de Nantes avisa le préfet, que Beilvert clame partout, qu’il part pour Paris assassiner le roi. Il est de suite arrêté et incarcéré à la prison du Bouflay, où il demeure environ quinze mois sans qu’une instruction soit ouverte contre lui. Fatigué de réclamer contre sa détention auprès des autorités locales, il prend le parti de s’adresser directement au duc Decazes, alors secrétaire d’État et préfet de police, dans lequel il croit devoir trouver un protecteur. Étant donné la différence du régime, la chose paraît invraisemblable, mais est pourtant réelle.

Le 20 février 1817, le duc Decazes fit parvenir l’ordre de mettre Beilvert en liberté, et le 11 mars, après un nouvel échange de lettres, il était reconduit à la barrière de Pont-Rousseau avec défense absolue de rentrer à Nantes.

Interné à Bouaye, il y devient boulanger ; mais l’Administration préfectorale n’en a pas fini avec son terrible administré, et nous allons la voir succomber dans la lutte qu’elle a déclarée. Beilvert n’est pas un homme à demeurer dans un endroit fixé, et, d’ailleurs, il résulte des pièces qui nous sont tombées sous les yeux, que son but fut alors de créer des ennuis au préfet.

Dans une lettre qui ne donne aucun motif, Beilvert formule le désir d’obtenir un passe-port pour Saumur. Refus péremptoire lui est opposé. Beilvert se souvient du duc Decazes, renouvelle sa demande à Paris, et l’ordre de lui donner satisfaction parvient à Nantes le 22 mai 1817.

La scène devient amusante. Guignol bat le commissaire. Le préfet envoie le passe-port à la mairie de Bouaye et croit bien faire en avisant la gendarmerie et le sous-préfet de Saumur du passage de son administré. « Homme des plus dangereux, à surveiller spécialement », écrit-il partout. Mais il s’est attaqué à plus fort lutteur que lui. Beilvert, « qui n’a rien à se reprocher », ainsi qu’il l’écrit souvent, possède assez de dignité, pour ne pas voyager avec un itinéraire fixe et des recommandations compromettantes. Il demeure à Bouaye.

Au reste, a-t-il jamais eu l’intention d’aller à Saumur ?

Pendant que l’on signale de partout, qu’il n’a pas été vu (au dossier trois lettres du sous-prétet de Saumur), un troisième message du duc Decazes arrivait à Nantes « Je vous ai déjà dit, que je voulais Beilvert libre, surveillez le occultement, mais qu’il agisse à son gré », écrit-il en substance.

Ce que nous racontons est du pur roman, pourtant absolument véritable ; nous avons rappelé en quelques lignes ce qui peut se lire en de longues épitres au dossier des suspects.

À la fin de notre histoire, nous nous trouvons encore en présence de plusieurs pièces capitales. L’une est une pétition adressée à la direction de la police par Beilvert, datée du 17 janvier ; fort longue et superbement écrite, elle a été retournée à Nantes à seule fin d’explications. On y lit :

« Depuis l’heureuse entrée du roi Louis XVIII en France, je ne cesse d’être en but à toutes les vexations de l’autorité ; j’en ignore le motif. »

Notre homme a-t-il abandonné toute idée républicaine ; et le duc Decazes, dont on se rappelle les efforts pour royaliser la nation et nationaliser le royalisme, a-t-il fait au moins un adepte à Bouaye ? Nous ne le savons ; mais toujours est-il que, Beilvert demande la permission de voyager « toutes les fois qu’il lui sera nécessaire pour ses affaires. »

De sa lettre, on peut inférer que de nouvelles difficultés s’étaient élevées avec la Préfecture. Celle-ci répondit à Paris par une narration fort longue ― quatre grandes pages en caractères minuscules, ― où l’histoire de Beilvert est succinctement racontée, narration qui se termine en affirmant, que la seule mesurer à prendre est de l’incarcérer par mesure de sécurité publique.

Le 10 février 1818, on répondait de Paris par un avis favorable : « Qu’au moindre sujet de plainte, ainsi soit fait. »

La dernière difficulté, que Beilvert eut avec l’autorité, date du mois d’avril 1818. Petit, officier municipal, l’arrêta pour port illégal d’uniforme militaire ; on lit dans son rapport :

« Beilvert, en traversant la ville, fut accablé d’insultes par la foule qui voyait avec satisfaction cet être abominable sortir de la prison de laquelle il ne doit plus sortir… »

Le tribunal jugea le motif de son arrestation insuffisant et l’acquitta. Il résulte donc, qu’après un nombre considérable d’arrestations, aucune condamnation ne figure à son dossier du fait de son action publique.

Nous avons gardé pour la bonne bouche une note trouvée sur un état des « Individus en surveillance en 1816 ». En face du nom de Beilvert est écrit :

« C’est celui qui parut dans les guerres de Vendée avec un baudrier fait avec les oreilles des Vendéens qu’il avait fait fusiller. »

En toute sincérité, nous rapprocherons cette fantaisie de la légende, qui fait porter à Beysser une culotte de peaux de brigands tannées ; mais elle prouve l’effroyable souvenir laissé par cet homme dans l’esprit de nos grands-pères.

Il a été imprimé, lisons-nous dans une note de Dugast-Matifeux (bibliothèque de Nantes), une brochure de 25 pages intitulée :

« Mémoires pour Joseph Beilvert, maréchal des logis des guides de l’armée de l’Ouest, adressé à la Convention et à tous les citoyens français par Léonard Leblois, défenseur officieux[17]. »

Ni la Bibliothèque de Nantes, ni la Bibliothèque nationale de Paris ne la possèdent. Elle fut envoyée à la mairie de Rezé ; la lettre d’envoi de Léonard Leblois a subsisté ; nous en résumons l’esprit en transcrivant cette phrase apologétique :

« Voyez, citoyens, comme j’ai vengé l’innocence accusée !! »

Que devint Beilvert depuis 1818 ? où vécut-il ? où mourut-il ?

Nos recherches pour répondre à ces questions sont restées infructueuses. Les livres d’écrou de la prison du Bouffay, que nous avons parcourus de 1818 à 1822, n’y signalent pas son passage, et nos recherches dans les livres de l’état-civil de nombreuses communes ne nous ont pas révélé trace de son décès.

Enfin, une vieille dame de Bouaye nous raconta, qu’il fut enterré dans le cimetière de cette localité, et que les bonnes gens disaient, en frappant du pied l’endroit, qu’aucune croix ne désignait :

C’est là qu’est enterré Beilvert le cruel.

Toutefois l’état-civil de Bouaye ne signale pas sa mort[18].


  1. Beilvert est recommandé par Carrier pour seconder la recherche des fourrages à Buzay (Reg. du Conseil de département, 41-103).
  2. Son nom a été écrit Beilvert, Beillevert, Belvert, Beillevaire, etc.
  3. Archives curieuses de la Loire-Inférieure (Bibliothèque de Nantes).
  4. En 1815 existait encore à Bouguenais 38 blessés de la période révolutionnaire. (Archives départementales, secours et indemnités.)
  5. Les plaintes contre les guides ou éclaireurs furent nombreuses. Kerlégand, maire républicain de Bouguenais, demanda l’incarcération de plusieurs d’entre eux, entre autres celles de J. Bagnand, qui tua et vola le notable J. Godeau.
    (Aux arch. départ., voir les liasses 1542, 1552 de la série L).
  6. À la Chevrollière, Muscar fut traversé de part en part par une balle. (14 juin 1794) À Clisson, il se fractura le bras dans une charge contre l’ennemi. (Archiv. administrative de la Guerre.)
  7. Voici, copiée sur le dossier de l’instruction, la déposition de la veuve Douault

    « Douault se disposait à partir pour Nantes, quand sur les sept heures survint un détachement de la garnison de Aux ; son mari qui se trouvait dans le haut du village fut blessé de plusieurs coups de fusils, sabré et volé de tout ce qu’il avait sur lui. Après avoir été laissé pour mort il se traîna jusque chez lui où il se mit au lit.

    « Sur les trois heures Beilvert reparut qui vint frapper à la porte ; la femme Douault ouvrit et il en rentra plusieurs chez elle qui lui demandèrent qui était au lit. Elle répondit que c’était son mari qui avait été blessé le matin ; quelques-uns dirent qu’il fallait l’achever et qu’elle méritait aussi d’être tuée.

    « Elle dit que son mari n’avait jamais été aux brigands, Beilvert qui était à la porte cria qu’il fallait l’achever, ce qu’ils firent alors et le trainèrent dans la place…

    « Enfin elle déclara que Beilvert lui a enlevé son vin et différents objets dont elle donne le détail. »

    Beilvert, auquel la déposition est communiquée, répondit que le témoin en impose et que le vin a été enlevé par le commissaire du Pèlerin.

  8. Il est entendu que nous ne donnerons que le détail de quelques crimes ; leur ensemble n’ajouterait rien à l’intérêt et affecterait inutilement la sensibilité du lecteur.
  9. Pourquoi Aude ne pensa-t-il pas à ces belles théories, lorsqu’en qualité de juge il commit peu après à Aux un déni de justice effrayant.
  10. La teneur de son procès existe aux archives du Conseil de guerre de Nantes.
  11. Elle se composait de Bignon, comme président, de Wolff, Chanterelle, Elzéard Aude comme assesseurs, de Le Camus comme greffier.
  12. Nous nous permettrons de signaler à M. A. Lallié, qui avec une droiture et une habileté d’historien consommé a mené son enquête sur cette terrible tragédie, qu’aux archives de Rezé existe un état du 15 ventose an IV (5 mars 1796) signé de l’Orme fils, receveur d’enregistrement et des domaines et portant pour titre : « Etat des individus de Bouguenais, condamnés par la Commission militaire séant à Nantes. »

    Il ramène le nombre des victimes à 182 ; en face le nom de plusieurs est écrit : existe encore. Au bas de la pièce se trouve cette annotation : « Extrait des jugements véritables envoyés à Paris sous différentes dates. »

  13. Les compagnies franches furent formées par Hoche en mars 1796 (Chassin, les Pacifications, t. ii, p, 406). L’organisation dans la Loire-Inférieure est du 18 prairial, (6 juin 1796) si nous nous en rapportons à une circulaire des représentants Bollet et Grenot. (S. L. L. 104). Douze chefs de compagnies furent nommés par le Directoire départemental de la Loire-Inférieure.
  14. Mac Curtain passa toujours pour un royaliste. Voir ce qu’en dit dans ses mémoires Mme de la Rochejaquelein. Député par la Loire-Inférieure aux Cinq Cents, il fut suspecté et déporté à la Guyane. (Kurkoski, Les élections aux Cinq Cents). Mais, s’étant évadé, il rejoignit Bourmont lors de la reprise de l’insurrection de 1799 en Anjou. Il fut connu à l’armée chouanne sous le nom de Kainlis.
  15. Sous la Terreur, M. de Biré s’était trouvé compromis. La liasse 1321 de la série L contient : 1º une dénonciation contre lui d’un certain Aycard, membre de la société Vincent la Montagne ; il l’accuse d’avoir traversé deux brigands sur le lac de Grand-Lieu ; 2º une lettre de Biré donnant des explications sur le fait qu’on lui reproche. Enfin, sur le livre du Comité révolutionnaire se trouve, à la date du 24 brumaire an II, un ordre d’arrestation de Biré signé Gotillin et Bachelier.
  16. Par le dossier des suspects sous la Restauration, on sait, que le fils Beilvert fut condamné à huit jours de prison pour manifestation bonapartiste.
  17. Léonard Leblois a son sommaire à la table du « Moniteur ». C’était un créole touchant une indemnité du Gouvernement. Il habita Orléans ; le fonds Dugast-Matifeux contient tout un dossier sur lui et sur les très violentes discussions, qu’il eut avec les amis de Goupilleau, de Montaigu.
  18. La maison de Beilvert existe toujours. Elle est actuellement la propriété de M. le Maire de Bouaye.