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Belges et Africains

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BELGES ET AFRICAINS


De Caraman-Chimay Borghese - Belges et Africains, 1916, illust 01.jpg
ANTOINE EMMANUEL DE FUNTA AMBASSADEUR DU CONGO
AUPRÈS DU PAPE PAUL V BORGHESE
1608

DE CARAMAN-CHIMAY BORGHESE


BELGES ET AFRICAINS

ALYS DE CARAMAN-CHIMAY BORGHESE




BELGES ET AFRICAINS

ROME
IMPRIMERIE DU SÉNAT



1916



TOUS DROITS RÉSERVÉS


Sur les bords de l’Yser, de la Marne, de la Somme, tous nous errons depuis deux ans en esprit. Le supplice de nos provinces ravagées nous torture ; nous tremblons à l’écho de nos villes qui s’effondrent ; quelque chose meurt en nous quand nos hommes tombent là-bas.

Notre faculté de souffrir semble devenue infinie : l’immense douleur du monde a élargi nos coeurs. Si la pensée de chacun de nous se fixe avec une irrésistible intensité sur le carré de terre où semblent aboutir toutes les fibres de son être, parce que là respire et combat le fils, le frère ou l’époux bien-aimé, notre amour s’étend à notre patrie, à nos alliés ; notre pitié s’en va vers tous ceux qui souffrent, s’en va même vers nos ennemis malheureux.

Puisqu’ils nous les ont laissées, nous sommes assez riches encore pour donner nos larmes.

Les Allemands en nous calomniant et en nous dénigrant, se montrent plus dépouillés que nous. Ils ont calomnié notre population civile, ils ont calomnié nos prêtres, ils ont calomnié nos jeunes filles, ils ont calomnié notre armée.

« Les Belges ne font rien », ont-ils dit. « Depuis la prise d’Anvers ils sont exterminés, leur courage est anéanti ; ils sont dispersés, réfugiés à l’arrière ».

La vérité est autre. Nos soldats tiennent toujours sur notre dernier fleuve en face de l’impériale puissance ; ils ont gardé leur vaillance ; ils ont reformé leur armée, ils l’ont reformée supérieure à ce qu’elle fut jamais, grâce aussi aux intrépides jeunes hommes, qui échappant aux balles et aux pièges allemands, les guettant à la frontière, ont réussi à venir prendre place dans les rangs.

Il importe de faire reconnaître la part due aux Belges. « Chaque son z’oiseau », dit-on en patois de chez nous. Même en exil ils n’ont rien perdu de leur activité ; ils ont construit des usines, fabriqué des munitions, ils en livrent pour la défense commune. Un corps de nos artilleurs opère en Russie. Nos troupes se sont jointes aux troupes anglaises et françaises pour la conquête du Cameroun, et les Belges ont pris et prennent encore une part active à la campagne de l’Afrique orientale allemande.

N’oublions pas ceux de nos frères, qui au loin, dans les immensités du continent noir, luttent, eux aussi, pour la patrie.

Nous pouvons être fiers d’eux, fiers de notre race, fiers des rois que Dieu nous a donnés ; c’est à eux que nous devons en grande partie notre mérite. Le geste magnifique d’Albert Ier a éveillé dans le moindre de ses sujets la conscience d’une responsabilité nouvelle et la volonté de se montrer digne de lui. Dès l’instant où sa fière réponse, faisant reculer dans l’univers l’empire du mensonge et de la perfidie, est allée flageller l’orgueil allemand, il a régné sur une nation plus grande.

Léopold II par son remarquable génie a préparé la voie ; il a travaillé dans le monde matériel, Albert Ier dans le monde de l’esprit. Le cri de son âme et de sa conscience droite, s’élève dans une sphère supérieure. L’un a créé des sources de richesses, fait édifier des villes, fondé le grand État du Congo ; mais l’autre a magnifié son peuple.

Dans les serres royales du château de Laeken, entre de féeriques parterres d’azalées, formant devant nous comme une mer aux vagues roses, nous tous gens de Bruxelles avons, sans doute, passé un jour.

Nous avons passé là en des heures de plaisir et des habits de fête, avec gaieté, mais parce que nous portions alors en nous toutes les énergies de l’adolescence ; les ambitions, les rêves, les transitoires soucis d’amour de la première jeunesse et les peines légères qui plus tard semblent des bonheurs ; parce que nous étions là dans l’éblouissement des fleurs et des parfums, tandis que nous avions vingt ans, nous n’oublierons jamais les serres de Laeken. Pour ceux qui y furent conviés le 22 février 1890, un souvenir pourtant domine tous les autres.

Ce jour-là, sous les grandes palmes, la haute silhouette du souverain se penchait vers un homme trapu, robuste, d’apparence ordinaire, mais dont le visage était empreint d’une remarquable énergie.

On n’entendait pas les paroles qu’échangeaient entre eux les deux personnages, seulement on voyait leurs regards, chargés de volonté, se croiser comme des éclairs.

Léopold II causait avec Stanley, le grand explorateur africain.

Tous, nous avions conscience d’assister à quelque chose de grand, puisqu’après tant d’années écoulées, cette vision est encore intacte, intense dans nos mémoires.

La fête était donnée en l’honneur des membres de la Conférence internationale anti-esclavagiste qui se tenait à Bruxelles, et dans cet entretien, dans ceux des jours qui suivirent, tandis que le cerveau génial du roi se trouvait encore une fois en contact avec celui de Stanley, Léopold II achevait de consolider l’œuvre de sa vie : la création de l’État du Congo.

Bien peu des sujets du roi Léopold étaient alors favorables à sa grandiose entreprise. Sans parler de la masse, instinctivement hostile à toute initiative, beaucoup d’esprits réfléchis s’effrayaient des risques financiers, des conditions climatériques ; d’autres, objectaient que les côtes surtout donnent la valeur aux colonies, et qu’au Congo vingt-cinq kilomètres à peine devraient servir de débouché à l’immense territoire. Ils oubliaient les facilités apportées par les innombrables cours d’eaux, assurant quinze mille kilomètres de circulation fluviale dans l’intérieur du pays !

Le roi, lui, savait. Son regard d’aigle avait tout vu, tout pénétré, tout apprécié. Parmi les opposants presque personne ne pensait alors à l’autre danger, au danger véritable et permanent : les convoitises qu’exciterait, une fois mis en valeur, cet empire quatre-vingts fois plus grand que la Belgique, et dont la possession allait faire d’elle la cinquième puissance coloniale du monde.

Au xve siècle, le littoral du Congo était sous l’influence du Portugal et fut parcouru par ses missionnaires.

Le traité de Tordesillas, conclu en 1495 sous la médiation d’Alexandre vi, entre Espagnols et Portugais, ayant reconnu à ceux-ci la propriété de toutes les côtes africaines, ils y établirent des comptoirs et des colonies.

Dès 1491, sous le règne de Jean ii, roi du Portugal, le roi du Congo se convertit au catholicisme ainsi que ses sujets. Sa capitale, Ambassi, prit alors le nom de San Salvador. On y construisit des églises et des maisons ; les descriptions la représentent par la suite comme une ville riche et florissante, les habitants du Congo comme un peuple pacifique et religieux « s’enflammant facilement à l’amour de Dieu ». « Nous mangeons le sel », répondaient-ils, faisant allusion au rite du baptême, à ceux qui leur demandaient quelle religion ils pratiquaient. Leur sentiment chrétien était tel que pour les successions on ne tenait pas compte du droit d’aînesse, mais « on choisissait le fils le plus intelligent et le plus religieux ». Le roi avait une armée de 100 000 chrétiens servant « par amour pour lui, à leurs propres dépens et à ceux de l’ennemi ». Le roi ne faisait d’ailleurs « que les guerres qui lui paraissaient justes, sous l’invocation de la Vierge Marie »[1].

On n’avait au Congo ni or ni argent ; en 1594 seulement on découvrit une mine de cuivre. Les échanges se faisaient en nature, ou on se servait de coquillages comme monnaie ; pourtant il y avait au Congo des marchés célèbres. Le commerce consistait en esclaves, ivoire, peaux, et en nattes de palmes tressées.

Les plus anciennes relations sur le Congo sont celles du portugais Odoardo Lopez, publiées par un italien, Philippe Pigafetta (Rome, 1569).

En 1608, Paul V Borghese reçut l’ambassade envoyée par le roi du Congo, Alvarez II. Cédant aux instance d’Alvarez, le roi du Portugal avait prié le pape Clément VIII Aldobrandini d’ériger en évêché la ville de San Salvador[2]. Clément VIII y consentit, mais invita le roi congolais à envoyer un ambassadeur à Rome pour prêter obéissance. Le pape Clément mourut sur ces entrefaites, et ce fut Paul V qui reçut l’ambassade et la lettre destinée à son prédécesseur.

Le roi s’y intitule :

« Don Alvarez II, par la grâce de Dieu roi du Congo, Angola, Mattamba, Occanga, Seigneur des Ambundi, et des sept régions de Congorie, Mulazza, en deçà et au delà de l’effroyable fleuve Zaïre ».

Il recommande au pape son ambassadeur Don Antonio Emanuele, marquis de Funta, noble de sa cour. Il se plaint des évêques, des chapitres, et des affronts qu’ils lui font subir et « qu’il ne peut réprimer sans l’autorisation du pape, puisqu’ils sont ministres de Dieu ».

La lettre est écrite par « le secrétaire écrivain de ses secrets » [3].

« On attend à chaque minute de Civita Vecchia l’arrivée de l’ambassadeur du roi du Congo », lit-on à la date du 2 janvier 1608 dans le journal du temps [4]. « Notre Seigneur fait préparer pour lui l’appartement du cardinal Bellarmin, dans le palais du Vatican, voulant le loger et le défrayer de tout et le recevoir en consistoire public dans la Salle Royale ».

Le pauvre ambassadeur avait fait un voyage terrible. Échappé aux tempêtes, il tomba entre les mains de pirates hollandais « qui le laissèrent nu et blessé » ; il arriva dépouillé de tout à Lisbonne, puis à la cour du roi d’Espagne où il s’arrêta, ou bien fut retenu trois ans ; finalement il obtint un subside pour pouvoir continuer sa route. N’ayant plus de cortège il se joignit au cardinal Mellino, ambassadeur du roi d’Espagne, qui venait à Rome pour recevoir le chapeau. À Livourne le malchanceux congolais perdit son neveu, le dernier confident qui lui restait, et arriva très malade à Civita Vecchia. Le pape envoya à sa rencontre ses deux frères François et Jean-Baptiste, et le cardinal Scipion en personne.

L’ambassadeur fut conduit à Rome et logé au Vatican « dans l’appartement dit du Paradis, près de la grande chapelle » (probablement la Chapelle Sixtine). Il ne voulut pas se coucher sans avoir remercié Dieu de l’avoir conduit au terme de son voyage.

Le pape le combla d’attentions et de soins[5]. Il lui envoya ses médecins, leur recommandant de le traiter comme lui-même. Ceux-ci tinrent une consultation, mais ne purent reconnaître la nature du mal et leur pronostic ne fut pas favorable. En effet, l’état de l’ambassadeur s’aggravant rapidement, le pape vint lui-même le visiter et le consoler. Par l’intermédiaire de son confesseur, l’ambassadeur lui recommanda son pays et les quelques compagnons qui lui restaient. Paul V lui ayant posé la main sur le front, l’ambassadeur le pria de l’y remettre encore. Le pape lui donna l’absolution et toutes les indulgences et bénédictions.

Une fresque d’une des salles de la Bibliothèque Vaticane représente la visite du pape à l’ambassadeur mourant : le moribond assis sur son séant dans un lit à baldaquin et à courtines et couverture de soie verte, reçoit la bénédiction du souverain pontife. Deux de ses noirs compagnons, de ces hommes « dont le visage est marqué par le feu », comme dit une relation du temps, sont agenouillés à son chevet.

L’ambassadeur mourut dans la nuit du 6 janvier, jour fixé pour son entrée solennelle. Le pape voulut qu’on lui fit à Sainte-Marie-Majeure des funérailles splendides. Elles eurent lieu le 24. Six évêques, cinq protonotaires et tous les


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PAVLVS•V•PONT•MAX•ANTONIVM•EMMANVELEM•ALVARI•REGIS•CONGI•LEGATVM
EX•LONGO•ET•DIFFICILI•ITINERE•ÆGROTANTEM•IN•VATICANO•EXCEPIT•PAVCIS-
QVE•POST•DIEBVS•MORTI•PROXIMVM•INVISIT•AN•CIC•ICC•IIX•PONTIFIC•IV•

vicaires et chanoines de la basilique y assistèrent. Paul v écrivit une longue lettre au roi du Congo pour lui narrer les derniers moments de son ambassadeur « mort la nuit précédant l’Épiphanie, où l’Église célèbre le souvenir des rois mages, qui de l’Orient vinrent, conduits par l’étoile, adorer le Roi éternel du ciel, né sur la terre ». Il lui dit son intention d’ériger un monument à Antonio Emanuele.

Une Histoire du pontificat de Paul v (Amsterdam 1765) dit que le Pape fit en effet ériger ce monument, et elle en donne l’inscription :

« D. O. M. Paulus v Emanueli Funtae Marchioni primo regis Congi ad apostolicam sedem oratori, quem itineris difficultatibus fessum et aegrum, sociis omnibus amissis, moestum in Vaticano exceptum ac decumbentem invisit, legationis summam exponentem regisque sui nomine regnum Sedi apostolicae offerentem benigne audivit, moribundum apostolica benedictione munivit, mortuum funebri quasi regia pompa honorifice in suum sacellum efferri voluit, paterni amoris monumentum posuit anno 1608, pontificatus sui III ».

L’Histoire du pontificat de Paul v, ajoute qu’en 1629 Urbain viii Barberini fit graver une autre inscription sur le même monument. L’envoyé y est nommé Antonius Nigrita.

C’est en effet cette seconde inscription qui se trouve sur le monument dans le baptistère de Sainte-Marie-Majeure. Urbain viii venait finalement de recevoir le serment d’obéissance apporté en 1629 par un autre ambassadeur du roi du Congo, J. B. Vivès, prot. apostolique.

Voulant commémorer cet événement, peut-être le Pape chercha-t-il à faire une économie, en se bornant à recouvrir l’inscription de son prédécesseur par la sienne et en s’attribuant du même coup le mérite du monument : ce sont choses qui se sont vues.

La qualité du marbre de l’inscription, très inférieure à celle du monument et d’une nuance absolument différente, fait pencher vers cette hypothèse. Quant au buste, il est incontestablement dû à Paul v, puisqu’on en trouve le


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Médaille frappée
pour commémorer la venue de l’ambassadeur du Congo
à Rome

paiement noté à l’archivio Camerale, paiement qui

fut fait en avril 1608 au sculpteur Francesco Caporale.

L’artiste reçut en trois versements, la somme de 90 écus et 25 baiocchi[6].

Le buste en marbre polychrome est très beau et d’un réalisme très frappant : l’ambassadeur nègre porte un carquois plein de flèches sur ses épaules, couvertes d’un manteau en marbre jaune.

Des médailles furent frappées pour commémorer la cérémonie de prestation d’obéissance, qui ne put avoir lieu. Elles montrent l’effigie de Paul V. Au revers le Pape, assis sur son trône et assisté d’un cardinal, donne sa bénédiction à l’ambassadeur congolais, agenouillé devant lui ; en exergue on lit l’inscription : « Et Congo adgnoscit Pastore suū A. MDCVIII ».

Un des bas-reliefs de la tombe de Paul V représente le Pape recevant les ambassadeurs persans, mais au dessous est gravée l’inscription, relative également aux ambassades du Congo et du Japon.

Il est curieux de trouver une allusion à cette ambassade congolaise dans une pièce de vers adressée à Paul V, par un Belge, Juste Ryckius de Gand, qui séjournait alors à Rome :

Vidimus extremis properantes finibus Afros,
Hinc ubi longaevus pondere nutat Atlas :
Venit ab extrema numerosus Perside cultor
Venit et Eoa missus ab Armenia ecc.

Il est intéressant aussi de noter que Vivès, ambassadeur du roi du Congo, représentait également à la cour de Rome les archiducs Ferdinand et Isabelle, souverains des Pays-Bas.

Les archives Borghese possèdent différentes copies et traductions des lettres du roi du Congo au Pape Paul V. En 1608 Alvarez écrit pour demander que son royaume devienne feudataire de l’Église, probablement pour se libérer du joug des Portugais.

Dans une autre et très intéressante lettre [7], il énumère les difficultés et les maux qu’il souffre de la part des Portugais, tant ecclésiastiques que laïques. Il demande au Pape divers privilèges pour les décimes et les chapelains, et spécialement « Un bref d’excommunication pour quiconque voudra toucher à ses mines et à ses terres ». Très préoccupé des choses religieuses, il a besoin de prêtres, mais il voudrait les Carmes déchaussés qui ont si bien réussi du temps de son père et non pas ces prêtres étrangers « qui font de l’argent et puis s’en vont, se mêlant des choses qui ne les concernent pas ». Il en décrit certains qui sont joueurs, avares, querelleurs, se disputant jusqu’en sa présence. Il se plaint de l’évêque qui refuse de donner un esclave en échange du vin nécessaire pour dire la messe, et il regrette aussi qu’il occupe en public un siège plus élevé que le sien, ce qui lui fait perdre le respect des rois gentils.

Au siècle suivant des missionnaires italiens continuèrent à visiter le pays. Un capucin, Giacinto Brugiotti de Vetralla, nommé préfet du Congo de 1651 à 1657, composa une sorte de grammaire congolaise et laissa une relation de sa mission, avec des notes intéressantes sur le pays et les habitants.

Un autre capucin italien, le père Cavazzi, prêcha vingt ans au Congo et dans les pays voisins. Il publia à Bologne en 1687 la description des royaumes du Congo, de Matamba et d’Angola, que Labat traduisit en français dans sa relation historique de l’Éthiopie Occidentale (Paris, 1732).

Cette civilisation naissante allait être ruinée par l’introduction et l’extension de l’horrible traite qui bientôt, exploitant tout ce littoral et ce centre africain comme un immense réservoir de chair humaine, replongea les indigènes, traqués comme des fauves, dans la misère et dans la barbarie.

Vers 1517, le célèbre évêque Las Casas, chapelain de Charles-Quint, mais surtout protecteur passionné des Indiens (Protector universal de todos los Indios), avait proposé, afin de les soustraire aux épuisants travaux des mines, de leur substituer des nègres, de nature plus vigoureuse.

Il se repentit bientôt d’avoir donné ce conseil qui ne fut que trop suivi et fut l’origine de la traite. Son organisation remonte à une lettre patente, donnée par Charles-Quint à un gentilhomme flamand et l’autorisant à introduire 4 000 nègres par an dans les colonies espagnoles, Cuba, Jamaïque, Porto-Ricco, Haïti. Pour 25 000 ducats, des marchands génois achetèrent son privilège au gentilhomme flamand, sans doute peu friand de pratiquer lui-même ce genre de sport. Les Portugais se chargèrent de fournir les « pièces d’Inde », comme furent appelés les misérables noirs. L’exemple des Espagnols fut suivi par tous les pays qui avaient des colonies en Amérique, où le commerce des esclaves fut déclaré libre en 1689.

Un siècle plus tard, on évaluait à 74 000 le nombre des nègres arrivant chaque année dans les colonies, et ce chiffre ne représentait que le quart, dit-on, des malheureux morts au moment de leur capture ou pendant le trajet, qui se faisait dans des conditions effrayantes. La traite fut pratiquée sans scrupules jusqu’en 1792, année où le Danemark l’abolit le premier. Elle fut supprimée en principe par la révolution et par le Congrès de Vienne, cédant aux instances de Lord Castlereagh, le représentant de l’Angleterre, toujours à la tête du mouvement abolitionniste. Les autres pays suivirent lentement : en 1820 les nations civilisées se mirent d’accord pour que la suppression devînt effective et établirent dans ce but le droit de visite des navires, suspectés de se livrer encore à ce trafic monstrueux.

Pourtant, en 1880, il existait encore des marchés d’esclaves pour les états musulmans. Ce fut « la traite par terre » plus ou moins clandestine, que les puissances s’engagèrent de nouveau à supprimer au Congrès de Berlin en 1885.

Ce Congrès, où fut reconnu l’État indépendant du Congo, était l’aboutissement des découvertes de Stanley et du mouvement anti-esclavagiste moderne, auquel avait contribué d’une façon si prépondérante le roi des Belges Léopold II.

Après que le portugais Diego Cam eut reconnu en 1483 l’embouchure du Congo, bien des explorateurs tentèrent de pénétrer dans l’intérieur du pays en remontant le fleuve, mais les chutes qui en barraient le cours à 200 kilomètres de la côte, allaient, sinon arrêter et décourager toutes les tentatives, du moins les faire avorter pendant bien longtemps.

En 1805, la découverte du Niger par Mungo Park, en faisant supposer que ce fleuve pouvait peut-être aboutir à l’estuaire du Congo, suscita de nouvelles expéditions, notamment celle de Tuckey en 1814. Celles de Burke, Speke, Cirant, Livingstone, Cameroun, Sehweinfurth, Brazzà, dans le centre africain, sont trop connues pour en redire ici les détails, mais malgré tous les efforts, le cours et les sources du grand fleuve restaient enveloppés de mystère.

À Stanley était réservé de résoudre la captivante énigme. Parti du plateau du Congo supérieur, tantôt abandonnant ses embarcations au cours impétueux du fleuve, tantôt les chargeant sur les épaules de ses porteurs qu’il dirigeait et accompagnait dans des marches accablantes, ayant perdu l’un après l’autre tous ses compagnons blancs au cours de ce long trajet de onze-mille cinq-cents kilomètres, Stanley parvenait à la cataracte d’Isanghi, point extrême atteint par les explorateurs venus de la côte occidentale, et arrivait à Borna le 9 août 1877, 999 jours après avoir quitté Zanzibar.

Pour que l’effort de Stanley prît toute son importance il fallut que le destin en ce moment précis eût mis sur un trône l’homme capable d’en tirer un parti grandiose.

Nous apprécions mal nos contemporains, leur véritable physionomie morale nous échappe, d’insignifiants détails nous font perdre de vue les seules lignes importantes. Ce n’est que lorsqu’ont disparu ceux qui furent, de véritables grands hommes, des héros dans le sens que Carlyle donne à ce mot, que leur valeur se manifeste et s’affirme avec le temps.

Alors ils se révèlent peu à peu par le développement progressif de l’œuvre qu’ils ont conçue et bientôt identifiés avec elle, participent à son immortalité. Léopold II vit à présent dans sa création du Congo.

Qui dira ce qu’il lui fallut de courage et de persévérance pour détourner, l’un après l’autre, les obstacles amassés par les gens et les choses devant sa volonté, pendant de longues années d’efforts !

En 1876, à la Conférence de Bruxelles, fut fondée, par son initiative, l’Association internationale africaine, pour la civilisation de l’Afrique centrale et l’abolition de la traite. Cette association fut bientôt remplacée par le Comité d’Études du Haut-Congo, organisateur de nouvelles explorations, et enfin par l’Association internationale du Congo, qui commença à acheter des territoires et à créer des stations.

Tout cela se fit sous l’inspiration du roi. Sachant merveilleusement se servir des hommes et des événements, il les faisait inflexiblement converger vers le but qu’il s’était d’abord fixé. Magnifique lutteur, rien ne le détourna de son plan, jusqu’au jour où il accepta à la Conférence de Berlin, en 1885, la souveraineté du nouvel État indépendant, et jusqu’au 1er novembre 1908, où les Chambres se décidèrent, après des années de réflexion et d’hésitations, très légitimes d’ailleurs, à approuver l’annexion du Congo à la Belgique.

L’ambition du prévoyant souverain, d’assurer au pays les débouchés nécessaires à son commerce expansif et à sa race féconde, ses étonnantes qualités de financier, la conscience que sa finesse lui permettrait d’aplanir les difficultés diplomatiques probables, purent seules soutenir sa détermination.

Il y eut des moments terribles, mille complications surgirent ; les fonds manquaient. Le roi engagea toute sa fortune personnelle, risqua tout, osa tout, jusqu’au moment où il eut accompli sa mission.

Alors il s’en alla, ce grand roi extraordinaire, qui avait toujours et en toutes choses dérouté et dépassé l’attente, et dont on a pu dire qu’il avait fait reculer la mort, tant était fort son désir d’assurer pour l’avenir une armée à la Belgique, en signant, avant que son heure ne sonnât, le décret sur la loi militaire.

Léopold II mourut le 17 décembre 1909. Trop roi pour se souvenir d’être père, par son testament où il dépouillait ses filles, il léguait tout ce qu’il avait acquis à la nation.

Lorsqu’un homme de génie a jeté dans le monde un idéal nouveau, un projet grandiose, il incombe aux hommes ordinaires la tâche difficile de rajuster, pour ainsi dire, leur pensée et leurs dessins à la taille et aux forces humaines, de les faire entrer dans le domaine des réalités, de les incarner dans des applications pratiques.

Ceci les Belges l’ont fait. La royale volonté s’achemine rapidement et admirablement vers sa réalisation au Congo.

La légitimité des conquêtes coloniales est pour certains un problème troublant ; mais l’inéluctable marche en avant du monde fait tout courber devant elle, et la civilisation que nous apportons, peut servir à nous justifier ; nos mœurs sont un progrès, pour les anthropophages au moins.

Certaines tribus comprennent très bien le commerce et c’est souvent contre de bons écus sonnants, que Stanley obtint en 1883, pour le compte de l’État naissant, les cessions de territoire de plus de mille chefs indépendants, avec lesquels il établit la fraternité du sang. Ceux-ci renonçant à leurs droits souverains, promettaient à l’Association le secours de leurs forces.

Nos conventions et nos besoins particuliers, donnant seuls une valeur aux choses que nous convoitons, sans aucun doute le Bangala hilare nous regarde avec commisération échanger de vieilles dents, contre les verroteries qu’il aspire à posséder, autant que nous les diamants. Cailloux pour cailloux, sont après tout l’aboutissement de nos rêves communs.

Beaucoup de tribus du Congo nous virent donc arriver sans haine ; les noirs, cruellement décimés pendant des siècles par les rafles incessantes, les chasses à l’homme des marchands d’esclaves, abritèrent volontiers leurs pauvres cases sous l’étendard portant l’étoile d’or sur champ d’azur. Ils échangeaient un péril toujours imminent contre un espoir de libération, sinon immédiate et complète, du moins théorique et prochainement certaine.

Quelque inhumain qu’il nous paraisse à présent, l’esclavage fut, paraît-il, à ses débuts un progrès. La première forme de la victoire consistait chez toutes les tribus primitives à manger les vaincus. Le manque d’appétit en ayant fait mettre quelques-uns en réserve, on les employa en attendant leur sort, aux ouvrages les plus durs. Ainsi naquit l’idée de tirer profit des forces humaines asservies. Désormais les guerres se multiplièrent dans le but de se procurer des esclaves ; l’esclavage engendré par la guerre, l’engendrait à son tour. Il fut largement pratiqué, ainsi que le servage, sa forme atténuée. Ni les penseurs grecs, ni même les Pères de l’Église ne le condamnèrent, quoique l’Église cherchât à l’adoucir, en interdisant les jeux d’amphithéâtre, en rachetant les captifs, en défendant la vente des enfants, et seule institution vraiment égalitaire, accueillit comme des frères le maître et l’esclave, leur imposant les mêmes lois, leur accordant les mêmes sacrements, leur faisant entrevoir les mêmes béatitudes.

Parmi les penseurs modernes, Herbert Spencer considère même l’esclavage comme ayant été un principe nécessaire aux sociétés ; il établit la différenciation des classes. « C’est avec la formation d’une classe servile que commence la différenciation politique entre les appareils régulateurs et les appareils d’entretien, qui se retrouve partout dans les formes élevées de l’évolution sociale » [8].

Le monde restait indifférent aux souffrances inouïes des pauvres victimes. En 1685, Colbert s’avisa le premier de régler par son « Code noir » le traitement des esclaves dans les colonies françaises. Ils y étaient jusqu’alors abandonnés à l’arbitraire le plus complet. L’esclavage supprimé par la révolution, rétabli par Napoléon, fut aboli définitivement, seulement en 1848 par la seconde république, grâce surtout aux efforts de Victor Schoelcher, le grand abolitionniste. La Hollande suivit l’exemple de la France en 1860, tandis que l’Espagne maintenait l’esclavage à Cuba. En 1871, le Brésil se décidait à accorder « l’affranchissement par le ventre », c’est-à-dire au fils à naître de la femme esclave, et aux États-Unis, les divisions entre abolitionnistes et esclavagistes, portées à leur paroxysme par le livre de Mrs Beecher-Stowe, La Case de l’oncle Tom, avaient causé en 1860 la guerre de Sécession.

Ne nous plaignons pas trop de nous-mêmes ; après des siècles d’aveuglement, en deux ou trois générations nos yeux se sont assez rapidement dessillés ; toute forme même atténuée d’esclavage révolte à présent les meilleurs d’entre nous.

L’administration de l’État du Congo a été très attaquée pour son traitement des indigènes, alors que la colonie était dans une période de formation, dépassée à présent. La critique est aisée et non toujours sans arrière-pensée. Il faut considérer d’où l’on part et comme tout se transforme lentement.

Partout où il y a un homme, a dit un philanthrope, il y a place pour un bienfait. Partout où il y a des hommes, pourrait-on ajouter, il y a place pour des iniquités. Prétendre que les colonies en soient immédiatement et totalement exemptées, qu’elles soient mises à l’abri d’abus d’autorité de gens grisés par son exercice même, ou de crimes individuels toujours possibles, serait exiger pour elles beaucoup plus que pour leur mère patrie.

Il est curieux de remarquer en passant que deux de nos principaux détracteurs auprès de l’Angleterre furent précisément Sir Roger Casement et Morel, peu appréciés d’elle par la suite.

Et tout d’abord la Belgique a fait en Afrique un bien moral immense. En 1888, le roi Léopold alla lui même prier les Pères de Scheut[9] d’organiser une mission au Congo. Parmi ceux qui partirent il y a vingt-huit ans, il suffira de dire, pour donner une idée de la valeur et de la trempe de ces hommes, que l’un d’eux, le Père Gueluy, exerce encore son ministère au front belge, et qu’un autre, le Père Cambier, est actuellement prisonnier en Allemagne. Le Père Cambier fut arrêté à Roselies (diocèse de Tournai), où il avait voulu prendre la place du curé, assassiné par les Allemands.

Les missions de Scheut, restées les plus importantes, comptent plus de 60,000 chrétiens mais les immenses régions du Congo furent réparties par la « Propaganda Fide » entre presque tous les ordres religieux belges : Pères blancs, Jésuites, Rédemptoristes, Trappistes, Prémontrés, Pères du Sacré-Cœur, Bénédictins, Franciscains, Frères de la Doctrine chrétienne, Sœurs de charité, Sœurs Franciscaines, Sœurs de Notre Dame et du Sacré-Cœur. Il y a à présent au Congo 144,000 chrétiens et 182,000 catéchumènes : le nombre des mariages célébrés l’an dernier a été de 4000 environ. Cette statistique est très importante. L’organisation de la famille marque le vrai progrès de la civilisation chrétienne sur la vie de sauvage, où chacun, le plus polygame qu’il pouvait, citait le nombre de ses femmes pour prouver sa richesse.

Les premiers missionnaires retrouvèrent encore, paraît-il, des vestiges de rites chrétiens, dans les cérémonies indigènes ; on s’y servait de mitres, de chapes, et surtout de goupillons pour asperger les assistants. Beaucoup de Congolais portent en grand secret un nom chrétien corrompu, dont il est facile de retrouver l’origine. Ils s’en servent pour prêter serment. C’est leur « mo santo » qu’ils échangent mystérieusement entre eux, mais qu’ils ne révèlent à aucun étranger.

Au musée colonial de Tervueren, je me souviens d’être restée longtemps pensive devant une petite idole, sculptée dans un morceau de bois à peine dégrossi, me demandant par quelle sagesse inconsciente le sauvage sculpteur avait choisi, pour les fixer entre les rudes paupières de sa divinité, des éclats de miroir lucide, où se reflètent toutes choses…

À côté des églises s’élèvent toujours des hôpitaux et des écoles. Les hôpitaux accueillent toutes les misères, spécialement les malades du sommeil. Après les écoles gardiennes des sœurs, les nègres trouvent des écoles primaires, des écoles moyennes pour l’étude des langues et de la comptabilité, des écoles professionnelles qui forment des menuisiers, des maçons et des mécaniciens. Peu à peu, comme autour des abbayes du moyen-âge, les indigènes se groupent autour des missions. Chaque famille a son habitation, son champ ; les missionnaires distribuent les semences, ils donnent des conseils ; les enfants sont instruits, les malades soignés. Pour la première fois, les malheureux noirs trouvent quelqu’un pour les consoler dans leurs peines, et croire enfin à leur âme !

En ce qui touche la colonisation, tout était à faire au Congo, plein de promesses pour l’avenir ; toutes les essences tropicales y croissent ou peuvent y être cultivées. À part le Bas-Congo couvert en grande partie par la brousse, s’étend presque partout la savane fertile ; quant au plateau du Haut-Congo, il fut paraît-il, un jour, une vaste mer intérieure, et ce dut être un spectacle grandiose, lorsque rompant tout coup la crête des Monts de Cristal, cette masse d’eau se précipita vers l’Océan, en creusant sa voie dans la plaine.

À la place qu’occupait la mer commença alors à croître la forêt profonde, déroulant les vagues vertes de ses feuillages et le mystère des ombres. Alors s’élevèrent gigantesques les arbres aux fibres résistantes et splendidement colorées, le noir ébène, l’acajou, le palissandre, le bois de fer et les plantes odorantes ; et puis se mirent à croître les palmes élancées, pliant sous le poids des dattes dorées et des noix pleines de lait ; et puis crûrent aussi les tiges et les lianes, dont la sève s’écoule en huiles, en vernis et en gommes précieuses. Et tout cela représentait des sources inépuisables de richesses, qui se renouvelaient avec les saisons.

Ici se trouvait l’ivoire fossile ; là, sous le sol du Katanga, le cuivre et le fer ; ailleurs l’or, l’étain, la houille et le plomb.

En 1910, le caoutchouc seul rapportait environ 51 millions, les noix et l’huile de palmes quatre millions et demi, l’or deux millions et demi, la gomme copal un million et demi, l’ivoire six millions. Seul l’ivoire, dont les arrivages avaient fait d’Anvers le premier marché d’ivoire du monde, doit tendre à diminuer.

En 1910 également, le commerce général du Congo atteignait plus de 95 millions pour les exportations, près de 44 millions pour les importations.

Mais aux premiers gestes de l’avidité trop hâtée de saisir, les Belges eurent le mérite de savoir substituer ceux de la réflexion qui prévoit, ménage, entretient, améliore. Volontairement ils diminuèrent le rapport actuel de leur colonie, pour s’assurer dans l’avenir un rendement sûr et progressif.

À qui arrachait fut imposé de planter dans une mesure correspondante ; à qui coupait, d’inciser seulement. De nouvelles essences furent introduites, de grandes exploitations furent créées, partout on chercha à améliorer les modes de culture. À Eala se trouve aujourd’hui une école professionnelle d’agriculture, un jardin botanique, un jardin d’essai, une ferme modèle. On a fondé aussi des centres d’élevage pour le bétail, on a acclimaté nos bêtes de trait, les volatiles de basse cour. On s’efforce de domestiquer l’éléphant et le zèbre.

Depuis le voyage au Congo en 1909 du ministre des colonies, M. Renkin, de nouvelles réformes ont été décrétées et appliquées. Le système de l’exploitation en régie des produits du domaine a été abandonné. On a remplacé les prestations par la généralisation de l’impôt en argent et on l’a diminué. Les Compagnies paient en numéraire ; des facilités ont été données au commerce et à l’initiative privée, des mesures ont été prises pour le développement de l’instruction morale et professionnelle des indigènes, l’extension du service médical, la création d’hôpitaux et de lazarets. Léopoldville a un Institut bactériologique où tous les efforts sont faits pour enrayer les maladies locales, surtout la terrible maladie du sommeil. Le roi Albert a attribué un million, pris sur le « Fonds spécial », aux mesures d’hygiène et à la lutte contre la lèpre et la néfaste mouche tsé-tsé.

Un cours colonial prépare à Bruxelles les candidats aux fonctions et emplois du gouvernement au Congo.

Une école de médecine tropicale donne la connaissance et le traitement des maladies locales.

Les universités de Louvain et de Bruxelles ont aussi organisé un cours colonial.

On a construit au Congo des usines comme celle de Kinshasa ; des sociétés commerciales sont venues s’établir avec de gros capitaux ; l’administration judiciaire a été organisée ; mais surtout les Belges ont entrepris courageusement l’immense travail des voies de communication. Les biefs navigables des fleuves ont été améliorés, une flottille d’une centaine de steamers les parcourent, assurant le service public ; des routes ont été tracées. La première ligne de chemin de fer Boma-Lukulu (80 kil.) a été d’abord achevée ; puis celle de Matadi-Léopoldville (400 kil. au prix de 160 mille francs le kilomètre), est venue remplacer la route des caravanes, de lugubre mémoire. Les lignes Stanley-Ponthierville (125 kil.), Kindu-Kongolo (320 kil.), Lualaba-Albertville (267 kil.) en achevant de mettre en communication les parcours navigables du fleuve, permettent de se rendre par une route essentiellement belge, d’environ 4000 kilomètres, de l’embouchure du Congo au Tanganyka. La ligne Sakanié-Elisabethville (275 kil.) commence la réalisation du grand projet qui doit relier directement le sud-ouest du Katanga à la côte.

La télégraphie sans fil a eu en Afrique centrale sa première application, grâce à l’insistance du roi Albert. Depuis longtemps déjà une quantité de bureaux de poste, plusieurs lignes téléphoniques et télégraphiques fonctionnent[10].

Voilà ce que la Belgique a su faire en moins de trente ans pour ressusciter l’immense contrée, étendue dans son inertie de cadavre ; voilà ce qu’elle a fait pour lui donner le mouvement et la vie. La vie qui est surtout le contact, l’échange et la circulation de la pensée !

Toute réalisation impose le sacrifice, demande aux hommes, comme rançon du succès, leur temps, leur argent, leur peine et leur existence même. Tout cela les Belges l’ont donné sans compter. Combien ont succombé là-bas dans l’exercice de leur devoir, victimes des maladies et des fièvres ! Combien de nos officiers sont tombés dans les luttes contre les Arabes esclavagistes, furieux de voir leur trafic entravé par l’occupation des blancs. Combien sont tombés lorsqu’il fallut repousser les attaques mahdistes ou réprimer des rébellions de troupes indigènes. Combien des nôtres se sacrifient encore chaque jour en de hardies entreprises. Combien de missionnaires et de religieuses sont morts ou sont prêts à mourir. Peut-être ne connaît-on pas assez l’effort immense accompli par les Belges, peut-être a-t-on médit injustement du programme de la Belgique pour sa grande colonie, programme résumé par le roi Albert à son retour du Congo, le 23 décembre 1909, dans le discours du couronnement :

« Avec la conscience de ses devoirs, avec fermeté aussi, la nation a tracé la politique coloniale qu’elle entend suivre. C’est une politique d’humanité et de progrès. Pour un peuple épris de justice une mission colonisatrice ne peut être qu’une mission de haute civilisation : en l’acceptant loyalement, un petit pays se montre grand. La Belgique se gouverne elle-même par des institutions dont d’autres États ont emprunté les principes ; toujours elle a tenu ses promesses, et quand elle prend l’engagement d’appliquer au Congo un programme digne d’elle, nul n’a le droit de douter de sa parole ».

Les événements de 1914, ont donné, je crois, pour le monde entier, un sens plus profond encore à cette affirmation.

Les autorités compétentes écriront certainement la part prise par les Belges dans la lutte contre les forces allemandes, tant au Cameroun que dans l’Afrique orientale. Je veux seulement résumer ici à grands traits leur action pendant ces deux dernières années et les motifs qui l’ont déterminée.

Après le coup d’Agadir en 1911, les Allemands avaient obtenu, moyennant l’abandon de leurs prétentions au Maroc, une partie de territoire, qui leur donnait vers le Congo deux tentacules extrêmement menaçants pour nous. Il aurait suffi d’une attaque partant de ces régions pour couper notre ligne de communication sur le fleuve, et amener ainsi les conséquences les plus graves pour le ravitaillement de toute la colonie. La guerre étant commencée en Afrique, le meilleur moyen d’empêcher une offensive sur ce point dangereux, était de la prendre nous-mêmes.

En octobre 1914, notre colonne pénétra dans le Cameroun par la vallée de la Sangha. Elle parcourut mille kilomètres environ, dans un pays couvert le plus souvent de forêts, dépourvu de ressources, et où tout s’opposait à la marche en avant. Nos valeureux soldats eurent sans cesse à lutter contre l’ennemi, et ce fut seulement le 28 janvier 1916, après quinze mois d’efforts persévérants, qu’opérant leur jonction avec les troupes anglaises et françaises, ils entrèrent dans Yaunde, capitale de guerre de la colonie allemande, où ils eurent la satisfaction de voir hisser sur la place le drapeau belge avec celui des nations alliées.

Les débris des forces ennemies, renonçant à la résistance, se réfugièrent dans la Guinée espagnole.

Le 15 avril, les compagnies Marin et Bol rentraient par mer à Boma, capitale du Congo, tandis que la colonne Weyenberg revenait à Léopoldville par voie de terre.

Voyons à présent l’effort des Belges dans la colonie allemande de l’Afrique orientale.

Qui possède un territoire de deux millions et demi de kilomètres carrés, ne peut ambitionner de nouvelles conquêtes ; mais tout ce qui est enlevé à l’envahisseur qui détient en Europe nos terres, peut devenir matière à échange ; et puis les forces belges, représentant un tiers environ des forces anglaises en action, n’étaient pas un secours indifférent dans la lutte engagée contre l’ennemi commun.

Par ordre du général Tombeur qui dirige toutes les opérations, nos forces se divisèrent en deux colonnes.

Au nord, la brigade Molitor (IIIe régiment, lieutenant-colonel Huyghe ; IVe régiment, major Rouling) quitta l’Uganda le 21 avril 1916, envahit le Ruanda, refoulant les avant-postes allemands à Kasibu et dans la région des lacs Kivu et Mohasi. Elle arriva le 6 mai à Kigali, chef-lieu de la province, et le 11 à Nyanza, pendant que le général Tombeur occupait, le 12 mai, le massif du mont Kama, à l’est de Kissenji, important réduit défensif des Allemands, où il s’emparait d’un canon de 77.

De son côté, la brigade Olsen (Ier régiment, major Muller ; IIe régiment, lieutenant-colonel Thomas), envahissant la colonie allemande par l’ouest, traversait la Ruzizi, cours d’eau qui réunit le Tanganika au lac Kivu.

Le 2e bataillon du régiment Muller, occupa le 19 avril Shangugu, et Isanghi le 22. Opérant dans un pays extrêmement difficile, il lui fallut seize jours pour parcourir cent kilomètres à vol d’oiseau et arriver à Nyanza le 19 mai.

Sur le point d’être encerclés, les Allemands refusèrent le combat, détruisant plusieurs canons et ils firent une retraite précipitée vers l’Akanjuru. Une grande quantité d’approvisionnements, du matériel, notamment des pontons, restèrent entre nos mains.

Le 6 juin, le 2e bataillon soutint encore, à Kiwitawé, un combat sérieux.

Le régiment Thomas occupa, le 8 juin, Usambura, situé à l’extrême nord du Tanganika et chef-lieu de l’Urundi ; le 16, il était à Kitega. Le 24 juin, le lieutenant-colonel Huyghe, de la brigade Molitor, occupa Biaramulo, et s’empara à Kampchuma de plus de mille charges d’armes et de munitions. L’armée du général Tombeur avait atteint son premier objectif ; elle était désormais maîtresse de la route qui relie les deux grands lacs.

La brigade Molitor parvenue aux rives du lac Victoria, chercha alors à couper la retraite vers le sud, aux forces qui tenaient encore dans la région de Karagwé. Le 3 juillet, le IVe régiment mixte, commandé par le major Rouling, blessé pour la seconde fois à la tête de son régiment, soutint pendant sept heures à Nyakarunzu un très violent combat, où le commandant de la colonne allemande, Godovius, fut fait prisonnier. Dix officiers ou sous-officiers belges furent tués ou blessés. Les ennemis s’enfuirent vers Mariahilf et de là vers Saint Michael, toujours poursuivis par les Belges. Les 14 et 15 juillet la brigade Molitor lutta victorieusement à Diobahika contre la colonne du commandant Wintgens, qui avait défendu précédemment le Ruanda. Le 12 août elle occupait Saint-Michael, et entrait en liaison avec les troupes du général anglais Sir G. Crewe, venant de Muanza.

C’est à la demande faite au général Tombeur par le général Smuts, commandant en chef des forces britanniques, que la brigade Molitor avait marché vers Muanza, et que la brigade Olsen redescendit vers le sud.

Le 29 juillet le IIe régiment, colonel Thomas, de concert avec notre flottille, enlevait le point le plus important du Tanganika, Udjiji-Kigoma, tête de ligne du chemin de fer allemand. L’ennemi laissa sur le terrain une centaine de tués. Au cours de cette action combinée, surpris par le petit glisseur belge la Netta, fut détruit sur le Tanganika le Graf von Gotzen, la plus grosse unité et le dernier reste de la flottille ennemie.

Le 29 juin également, 800 kilomètres plus à l’est, les troupes anglo-boers du général Van Deventer atteignaient elles aussi le chemin de fer à Dodoma.

Le 30 juillet, le premier régiment de la brigade Olsen, major Muller, livrait encore à Rutschugi un combat où périt le sous-lieutenant Colson. Les nôtres prirent deux canons de marine de 105 provenant du Koenigsberg, s’emparèrent de matériel et de locomotives.

Ce chemin de fer Dar-es-Salam-Udjiji, avait évidemment été créé par les Allemands, dans leur but habituel d’envahissement sournois du territoire d’autrui et de main-mise sur son commerce. À présent ce sont les locomotives belges, transportées à travers le Tanganika, qui roulent sur les voies allemandes.

Nos colonnes occupèrent ensuite les salines de Gottorp et le grand pont sur le Magarassi.

Les forces de la défense des rives du Tanganika n’étaient pas restées inactives. Le lieutenant colonel Moulaert qui les commandait, entré en rapport avec le commandant anglais Spicer Simson, prêtait assistance à l’expédition navale britannique, notamment pour remonter le Saint-Georges et transporter son ravitaillement à Bismarcksburg, quartier général du commandant Simson. Débarquée à Karema le 7 août, la colonne Moulaert a occupé par la suite Utinda et Edithbourg.

Pendant toute cette période, agissant en union avec nos troupes, les lieutenants aviateurs Behaege, Collignon, Castiaux, Orta, survolaient intrépides le Tanganika, bravant la traîtrise du ciel africain, aussi hostile à l’homme que le sol, et où de grands trous d’air ouvraient à chaque instant sous leur vol, des abîmes entre les couches de l’atmosphère. Bombardant journellement les défenses du port de Kigoma, ils obligeaient l’ennemi à en abandonner les travaux.

Ils atteignirent deux fois de leurs projectiles le Graf von Gotzen, qui, ainsi qu’il est indiqué plus haut, se fit sauter dans la journée du 28 juillet devant la Netta, commandée par le lieutenant Lenaerts[11].

La disparition du Graf von Gotzen assurait définitivement aux Alliés la maîtrise du lac, sur lequel fut lancé un nouveau vapeur belge, le Baron Dhanis.

À l’heure actuelle, les Belges ont libéré le territoire qui s’étend du Ruzizi et du Tanganika au lac Victoria. C’est-à-dire les provinces très fertiles, très saines, et très peuplées de l’Usambiro, de l’Urundi, du Karagwé, de l’Usynia et du Ruanda, où une administration provisoire a été organisée.

Toutes les opérations belges ont été faites d’accord avec les Anglais, qui ont envahi la colonie à la fois par le nord-est et par le sud-ouest, venant de l’Afrique orientale anglaise et de la Rhodésie. Ces deux colonnes marchant à la rencontre l’une de l’autre sont arrivées à couper les forces allemandes en deux tronçons, dont l’un se retire vers le sud, vers le Mozambique, où il tombera entre les mains de nos alliés les Portugais, et dont l’autre, isolé actuellement au milieu de la colonie, se trouvera prochainement cerné entre les colonnes anglaises et belges.

Une grande nouvelle vient d’arriver. Après un rude combat de dix jours contre toutes les forces allemandes du centre, commandées par le général prussien Wahle, qui disposait d’artillerie de gros calibre, les Belges viennent de prendre Tabora, le centre le plus important de commerce et de communications, à l’intérieur du pays.

Le général Tombeur y est entré victorieusement le 19 septembre, à la tête de ses colonnes. Les Allemands ont perdu cinquante des leurs et plus de trois cents soldats indigènes. Une centaine d’officiers et de sous-officiers européens et de nombreux noirs ont été faits prisonniers par les Belges. Ceux-ci se sont emparés de quatre canons et ont libéré près de deux cents Européens appartenant aux nations alliées, prisonniers de guerre de l’ennemi.

Déjà les Anglais marquant ainsi que la fin de la domination allemande est proche, ont hissé leur drapeau sur Dar-es-Salam, « la ville de la paix », ville au doux nom de paradis, qui, un peu en dessous de Zanzibar, baigne dans l’Océan Indien, derrière une ceinture de corail.



Ces détails n’intéresseront pas tout le monde ; ce n’est pas à tout le monde non plus que je les adresse.

Je les adresse à ceux qui ont quelqu’un là-bas ; à une femme, à une sœur, à une fiancée, ou à de vieux parents peut-être, qui voyant ce petit livre, le prendront à cause de l’absent, et puis un soir qu’ils se sentiront plus tristes, rapprochant leurs deux chaises, ils l’ouvriront auprès de leur foyer désert.

Mon but sera atteint, si alors, trouvant tout à coup entre les feuilles, le nom aimé, leurs yeux pleins de larmes s’éclairent…



Pauvre petite Netta, lancée sur le canal de Willebroek, tu te balançais doucement sur ses eaux tranquilles, entre les rives régulières, couvertes d’une herbe sage, et au dessus de toi les peupliers formant comme un rideau, remuaient à peine du frissonnement prudent de leurs feuilles les gazes grises du ciel du nord, qui tamisent le pépiement des moineaux.

Et puis tout à coup le décor a changé. Transportée sous le soleil de l’Afrique, tu as été entraînée sur ses fleuves violents à travers la forêt infinie où, dans les baobabs, éclatent les cris rauques des perroquets multicolores, où hurlent les chacals et les hyènes, où bondissent les singes et vivent les éléphants, et, te glissant sous les lianes énormes aux fruits empoisonnés, entrecroisées et confondues avec les serpents, toi, d’abord entourée des guirlandes légères que forme le houblon avec ses fils tenus et les joyeux grelots de ses fleurs en paille vert tendre ; effleurant dans ta course rapide les eaux profondes du Tanganika, tu es allée provoquer le gros monstre allemand !

Les jeunes hommes qui te conduisent, ne semblaient pas non plus réservés à de telles aventures ; eux, nés sans doute de placides flamandes, qui se penchant sur eux, les abritaient des ailes empesées de leurs coiffes de mousseline blanche, ou bien, du bout de leurs sabots recourbés, remuaient doucement leurs petits berceaux, posés sur les dalles rouges et luisantes.

Pourtant ils ont été prêts, et quand le destin, comme le maître de l’Évangile, est venu les appeler, aucune de leurs lampes ne s’est trouvée éteinte.


À nous qui ne pouvons agir, incombe le devoir de penser sans cesse à ceux qui ne pensent jamais à eux-mêmes ; de mettre sur le pavois leur vertu, de ne laisser aucun de leurs gestes être enseveli par l’oubli, de réclamer pour eux, selon notre pouvoir, le respect et l’admiration dus à ceux qui font tout ce qu’il est en eux de faire.

À qui veut les dénigrer, ils nous donnent la fierté de pouvoir répondre par des faits qui se prouvent.

Quelque minime que soit leur force devant ta colossale puissance, partout nos soldats te combattent et ne t’insultent pas, Allemagne qui sera vaincue !


Rome, 30 septembre 1916.


De Caraman-Chimay Borghese - Belges et Africains, 1916, illust 04.jpg



Prix : Fr. 1.25


  1. Archives du Vatican. Fonds Borghese, série IV, n° 56, feuille 193.
  2. Bref du 18 juillet 1596, armoire 14, tome 40, p. 255 tergo.
  3. Fonds Borghese, série I, tome 60, feuille 195.
  4. Archives du Vatican. Avvisi (journal du temps), année 120e, feuille 85.
  5. Fonds Borghese, série I 721. Journal du maître des cérémonies de Paul V, Mucanzio.
  6. Fabbriche di N. S. Papa Paolo V, 1605-1008. Archivio Camerale.
  7. Borghese, série ii. 65, p. 510.
  8. Principes de Sociologie, to. III, p. 393.
  9. Ordre de missionnaires fondé en 1865 par le Père Verbiek, aumônier militaire à Anvers.
  10. La plupart de ces renseignements sont tirés du très intéressant livre Notre colonie, par A. Michiels, professeur à l’Institut Sainte-Marie de Bruxelles ; des Annuaires statistiques officiels, et des Bulletins de la Propaganda fide.
  11. La Netta est un petit bateau glisseur, dû à l’ingénieur belge Goldschmidt. Lancé sur le Tanganika, pour assurer les transports rapides, il fut au début des hostilités armé des canons légers. Bateau à fond plat, sous lequel sont fixées de nombreuses lamelles obliques, il se soulève d’autant plus hors de l’eau que sa vitesse augmente ; en pleine course il glisse seulement sur les flots.