Belluaires et porchers/Un Brelan d’Excommuniés/L’Enfant Terrible

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Stock (p. 118-135).


L’ENFANT TERRIBLE

I

C’est Barbey d’Aurevilly, auteur de l’Ensorcelée et des Diaboliques, auteur aussi de la Vieille Maîtresse et de plusieurs autres ouvrages dont le titre seul donne la nausée aux pudiques détenteurs du Vrai.

Mais cette nausée est compliquée d’épouvante. La colique et le haut-le-cœur sont simultanés. On ne connaît pas d’écrivain qui ait infligé de pareilles suées aux amiables et mitigatifs bergers des consciences et qui ait autant retourné sur le gril de l’anxiété ces involontaires martyrs.

Car ils ne peuvent ignorer que Barbey d’Aurevilly est un catholique, un indubitable chrétien romain par la tête et par le cœur, par son éducation et par ses doctrines, et voilà ce qui les désole ! Ils s’arrangeraient mieux d’un athée, d’un hérétique, ou tout au moins d’un croyant suspect. Ce ne serait qu’un ennemi de plus pour des gens cossus qui ne tiennent pas à être aimés et qui ont sagement renoncé, depuis longtemps, à tout juvénile esprit de conquêtes. Ils sont entre eux et Dieu les bénit. Cela répond à tous les besoins de rédemption et d’apostolat.

Mais un homme tel que Barbey d’Aurevilly les embarrasse et les met dans de très-petits souliers. Il est absolument avec eux, respectueux pour eux, même, ce qui me paraît héroïque. Il professe, dans tout ce qu’il écrit, le catéchisme le plus irréprochable et il a toujours pris à son compte les querelles historiques ou philosophiques suscitées à leur coma. Impossible, par conséquent, de le déporter ouvertement, en compagnie des hérésiarques et des infidèles, dans l’inclémente Calédonie de leurs anathèmes. Cependant, ils voudraient bien pouvoir se débarrasser d’un aussi compromettant zélateur.

Barbey d’Aurevilly est un artiste, hélas ! l’un des plus hauts de ce siècle, et son indépendance est à sa mesure. C’est un chevalier qui ne traite ni ne capitule. Lorsque l’Univers reparut, il y a quelque vingt ans, après la levée de l’embargo impérial, Louis Veuillot acculé à sa promesse antérieure de prendre avec lui ce redoutable compagnon, allégua, pour s’y dérober, l’impossibilité de discipliner un pareil confrère, — tirant, comme une couverture, cette lâcheté de son esprit sur une lâcheté plus basse de son pouilleux cœur. Veuillot en réalité, redoutait fort le voisinage immédiat de Barbey d’Aurevilly dont le talent énorme eût offusqué ses prétentions au califat des intelligences chrétiennes. Alors, il trouva l’expédient d’offrir à cet indompté, un tout petit mors d’acier fin dont l’effet répulsif n’était pas douteux, se jurant, sans doute, à lui-même de mieux surveiller sa langue désormais et de ne plus s’aventurer en d’aussi téméraires pollicitations.

Le premier des écrivains catholiques modernes n’a donc jamais pu écrire dans un journal catholique, et l’unique roman chrétien qui puisse être lu par des êtres appartenant à l’espèce humaine, le Prêtre marié, miraculeusement édité dans un pieux bazar, fut aussitôt mis au pilon sur l’ordre formel de l’Archevêché de Paris.

Seulement, il aurait, en même temps, fallu pouvoir étrangler l’auteur, ou, du moins, lui fermer toutes les issues, assourdir autour de lui tous les échos, le retrancher enfin de la conversation des hommes.

Imperturbable et sans aigreur, il continua de s’agenouiller, au fond de son âme, devant l’ostensoir du Dieu vivant qu’il voyait toujours fulgurer, en ce crépuscule des âges, par dessus les cadavres asphyxiants de ses délétères adorateurs. Il écrivit où il put, dans des milieux indifférents ou hostiles à l’orthodoxie de sa pensée, assuré d’atteindre, malgré tout, les rares cerveaux à la débandade qui sont tout l’auditoire dont un artiste supérieur doit se contenter.

Il lança sur le monde quelques grands livres autour desquels s’amassèrent, avec une admirative mais circonspecte lenteur, les gens amoureux de ce qui leur paraît descendre du ciel.

D’imbéciles gémissements furent entendus chez les catholiques épouvantés et dolents du déshonneur d’être épousés par un aussi grand écrivain, et c’est ainsi qu’il est devenu, pour les pasteurs de cet incomestible troupeau, l’enfant terrible qui les abreuve de tant d’absinthe, — ces Janissaires fainéants de l’Apostolat !

II

Je tiens à rappeler ici que je n’eus jamais la prétention d’être un critique. J’ai déclaré, depuis longtemps, mon incompétence en cet arpentage et je n’ai pas plus à recenser qu’à examiner l’ensemble des travaux littéraires de Barbey d’Aurevilly.

J’ai surtout à cœur de dévoiler, en parlant de lui, la nudité maternelle, à la façon d’un nouveau Cham plus maudissable que l’ancien. Nudité sans nom d’une Mère Église vautrée dans des Pentapoles d’imbécillité et reniant avec fureur ceux de ses enfants qui s’avisent de lui façonner des manteaux de pourpre.

Il suffira de l’accablant exemple d’un seul chef-d’œuvre, non seulement rejeté par elle, mais tellement relégué par son mépris, si lointainement déporté par l’indignation de ses intestins, que le titre même en est inconnu des grouillants fidèles qui se bousculent à ses orifices.

L’idée seule de proposer la lecture des Diaboliques à cette répugnante famille paraît une dérision et une cocasserie sans excuse.

Bernardin de Saint-Pierre a dit, je ne sais où : « La vérité est une perle fine et le méchant un crocodile qui ne peut la mettre à ses oreilles, parce qu’il n’en a pas. Si vous offrez une perle à un crocodile, au lieu de s’en parer, il voudra la dévorer, il se cassera les dents et, de fureur, il se jettera sur vous. »

Les chrétiens actuels ne veulent d’aucune parure de cette sorte et leurs oreilles sont éternellement absentes pour la pendeloque de l’Art. Leur colère, impuissante par bonheur, en cette époque de peu de foi, ne les emporte pas jusqu’à dilacérer physiquement ceux qui les voudraient moins imbéciles. Mais je vous jure que le sort des bêtes les plus immondes pourrait être envié par des hommes tels que Barbey d’Aurevilly, si la France était assez maudite pour que le retour d’une monarchie réintégrât ces sépulcres dans leur crédit.

On serait alors très-diligemment expédié dans les moins salubres colonies du Pacifique et le réprouvé qui écrit ces lignes aurait, sans doute, fort affaire pour sauver sa peau.

Les Diaboliques parurent pour la première fois en 1874, c’est-à-dire en pleine effervescence des pèlerinages propitiatoires, des comités catholiques et royaux pour organiser l’ordre moral et régénérer la patrie. Oiseuse fomentation des enthousiasmes décédés et des paroxysmes éteints, dont le souvenir même est, aujourd’hui, complétement effacé.

Le chef-d’œuvre aussitôt fut dénoncé à toutes les vindictes et ce fut au prix de démarches infinies et en considération de l’imposante notoriété de l’écrivain, qu’une ordonnance de non-lieu fut obtenue et que Barbey d’Aurevilly, déjà frustré de son salaire par la saisie, put échapper à je ne sais quelle infamante condamnation.

L’immoralité des Diaboliques fut notifiée surprenante, et des multitudes équitables, à qui toute lecture du livre avait échappé, reconnurent, en bavant de pudeur, que jamais aucun romancier n’avait aussi dangereusement excité la muqueuse des magistrats les plus austères.

Une vraie conspiration fut ourdie en vue d’étouffer la vente, pourtant si précaire, hélas ! des autres ouvrages de l’auteur, et de non cocufiantes épouses trimballèrent en masse leur vertu dans les boutiques, pour intimer aux négociants éperdus de comminatoires défenses. Tout libraire du faubourg Saint-Germain fut avisé que le débit d’un seul tome de ce pestilent élucubrateur serait inexorablement châtié par la désertion de sa clientèle.

C’est une ressource vraiment admirable que la chasteté ! L’éducation catholique moderne, demeurée fidèle à des traditions deux fois séculaires, enseigne imperturbablement que le plus énorme de tous les forfaits est l’impureté des sens. Il ne tient qu’aux âmes novices d’être persuadées que cette faute sans égale est l’attentat mystérieux que l’Évangile a déclaré sans pardon, tant les apophtegmes et les maximes de leurs pédagogues sont épouvantants à cet endroit.

Sans doute, les rigueurs du ciel doivent s’exercer sur les menteurs ou les paresseux, mais elles doivent triplement sévir contre les cœurs lascifs et les reins coupables. Le pardon des mains de Jésus en croix pleut à torrents sur les avares, sur les perfides, sur les bons chrétiens qui ne connurent jamais la pitié, mais il se refuse à brumer seulement du côté des fornicateurs. Enfin, il est tout à fait permis d’être sans amour quand on est sans libertinage.

Des êtres ainsi cultivés peuvent grandir et se mêler au convoi du genre humain. Ils peuvent, en secret, camper dans les marais de la luxure, acheter des études de notaires à Sodome, réaliser l’acclimatation de leur crottin dans la Voie lactée, ou bien s’en tenir pleutrement aux pratiques recommandées de la conjugale vertu ; ils n’arriveront jamais à vaincre le pli de cet enseignement initial. Et d’ailleurs, pourquoi chercheraient-ils donc à se débarrasser d’une aussi tutélaire bêtise, où s’abrite — ainsi qu’un monstre précieux entretenu par l’orgueil d’un prince — la terrifiante médiocrité de leur foi ?

Précisément, Barbey d’Aurevilly leur flanque au visage le livre le plus fait pour les atterrer, celui, je crois, de tous les livres modernes qui va le plus loin dans la vallée de la mort dont ils avaient cru boucher les passages ; une complainte horrible du Péché, sans amertume ni solennité, mais grave, mais orthodoxe et d’une inapaisable véracité.

Il est, alors, tout de bon, un enfant terrible, puisqu’il est venu s’asseoir, pour dire ces choses, au milieu des docteurs de la panique et du cœur figé et de l’abominable innocence, qui veulent que l’homme authentique soit cadenassé dans les lieux obscurs, afin que la face désolée de ce transgresseur du Sixième Commandement ne vienne pas détraquer les automates qu’ils ont engendrés.

III

« Passionnées pour le mystère et l’aimant jusqu’au mensonge », jusqu’à l’enivrement du mensonge ! Telles sont les femmes endiablées dont Barbey d’Aurevilly nous raconte l’effrayante histoire.

Une eau-forte de Félicien Rops nous montre l’une d’elles, debout, les pieds sur un enfant mort et de ses deux mains tragiquement ligaturées sur ses lèvres, bâillonnant, calfeutrant, séquestrant sa bouche. Garrottée dans son mensonge, comme le Prince des maudits au fond de son puits de ténèbres, c’est la fantaisie de ce fantôme de descendre ainsi l’emblématique bandeau de la passion et de signifier, en cet ajustement nouveau, pour les suppôtes des démons, la déchéance de la cécité.

L’amour, ici, n’a plus même l’honneur mythologique de paraître un rapsode aveugle ; c’est une cariatide de la maison du Silence, fagotée par les serpents du crépuscule, pour d’insoupçonnables attentats.

Les femmes des Diaboliques sont, en effet, tellement les épouses du Mensonge que, quand elles se livrent à leurs amants, elles ont presque l’air de Lui manquer de fidélité et d’être adultères à leur damnation pour la mériter davantage.

Tout en elles semble porter en dedans, suivant l’expression de l’auteur. Elles sont inextricables de replis, entortillées comme des labyrinthes, serpigineuses comme des ulcères, et leur abominable gloire est d’avoir dépassé toute fraude humaine pour s’enfoncer dans l’hypocrisie des anges.

« Je suis convaincu, dit Barbey d’Aurevilly, que, pour certaines âmes, il y a le bonheur de l’imposture. Il y a une effroyable, mais enivrante félicité dans l’idée qu’on ment et qu’on trompe, dans la pensée qu’on se sait seul soi-même et qu’on joue à la société une comédie dont elle est la dupe et dont on se rembourse les frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris. »

À l’exception d’une seule, dont l’effroyable sincérité n’est qu’un luxe de vengeance et qui se traîne elle-même, en brâmant de désespoir, sur la claie choisie de son stupre éclaboussant, — la tapisserie de ces bayadères est plombaginée, fil à fil, de toutes les nuances pénombrales de l’imposture, de la cafardise de la femme et du sycophantat de sa luxure.

L’imagination peut toujours surcharger le drame ou le mélodrame, on ne dépassera pas cette qualité d’horreur.

Le belluaire de ces vampires félins partant de ceci, que « les crimes de l’extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l’extrême barbarie par le fait de leur raffinement, de la corruption qu’ils supposent et de leur degré supérieur d’intellectualité,… » fait observer que « si ces crimes parlent moins aux sens, ils parlent plus à la pensée ; et la pensée, en fin de compte, est ce qu’il y a de plus profond en nous. Il y a donc, pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu à tirer de ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins des crimes à la superficialité des vieilles sociétés matérialistes, parce que le sang n’y coule pas et que le massacre ne s’y fait que dans l’ordre des sentiments et des mœurs. »

Ce genre de tragique, il l’a donc trouvé précisément où il le cherchait, dans le dénombrement des cancers occultes, des inexplorés sarcomes, des granulations peccamineuses de l’hypocrisie.

Ah ! le cagotisme grossier conçu par Molière paraît peu de chose à côté ! C’était la répercussion, dans une cervelle de matassin, du borborygme religieux d’un grand siècle ignoble, et toutes les formules jansénistes on gallicanes qui précédèrent ou suivirent le chef-d’œuvre prétendu de cet inane farceur, n’ont jamais donné rien de plus, en somme, que la rudimentaire assertion d’une grimace aussi centenaire que le sentiment religieux dans l’humanité.

Barbey d’Aurevilly ne mentionne point de simagrées. Il n’a que faire du cul-de-poule et des contorsions physiques enregistrées par un saltimbanque pour la trop facile désopilation des bourgeois. Ce grand artiste prend quelques âmes, les plus fortes, les plus complètes qu’il ait pu rêver, des âmes sourcilleuses et inaccessibles qui semblent faites pour la solitude éternelle, il les enferme dans le monde, maçonne autour d’elles des murailles d’imbéciles, creuse des circonvallations de chenapans et des contrevallations de pieds-plats ; puis, il verse en elles, jusqu’au nœud de la gorge, des passions d’enfer.

Le résultat de cette expérience est identique à la damnation des anges superbes. Ces captives réduites à se dévorer elles-mêmes, finissent par se trouver du ragoût et leur apparente sérénité mondaine est le masque sans coutures de leurs solitaires délices. Dissimulation si profonde qu’elle n’a plus même en vue l’estime sociale, mais simplement le déblai des mammifères ambiants et la volonté fort précise de n’être jugée par personne !

D’ailleurs, il ne s’agit plus du tout, à l’heure qu’il est, pour un être puissamment organisé, mais nauséabond, de paraître un fervent chrétien. C’est une remarque étrange, mais certaine, qu’une pire hypocrisie est rigoureusement intimée par un moindre Dieu. Or le Dieu du Calvaire et des Sacrements est depuis longtemps au rancart, c’est bien entendu, et le Narcisse qui est au fond de tout cœur humain l’a très-plausiblement remplacé. Chaque moderne porte en soi une petite Église infaillible dont il est le Christ et le Pontife et la grosse affaire est d’y attirer le plus grand nombre possible de paroissiens. Mais, comme il est de l’essence de toute foi de tendre à l’œcuménicité, la momerie se dilate naturellement en raison inverse de l’exiguïté du tabernacle. On voit alors cette merveille d’une âme publique se badigeonnant de vertu pour s’absoudre et se communier elle-même et mériter, par ce moyen, le Paradis de ses propres complaisances.

Barbey d’Aurevilly a voulu montrer cette âme dans l’exercice de sa liturgie de ténèbres, en plein conflit de son mystère avec la convergente police des yeux des profanes…

C’est pourquoi son livre donne l’impression d’une espèce de sabbat, le sabbat effréné de la Luxure autour du Baphomet du Mensonge, dans quelque endroit prodigieusement solitaire et silencieux, où l’atmosphère glaciale absorberait jusqu’au plus aphone soupir. Cela, au milieu même d’un monde superficiel dont l’insignifiance hostile ne soupçonne rien du voisinage de ces épouvantements.

C’est un trou d’aiguille à la pellicule de civilisation qui nous cache le pandémonium dont notre vanité suppose que des cloisons d’univers nous séparent. Le redoutable moraliste des Diaboliques n’a voulu que cela, un trou d’aiguille, assuré que l’enfer est plus effrayant à voir ainsi que par de vastes embrasures.

Et c’est bien là que son art est véritablement affolant, l’horreur qu’il offre à nos conjectures étant, d’ordinaire, beaucoup plus intense que l’horreur qu’il met sous nos yeux. On a parlé de « sadisme » à propos de lui. Je me garderais bien de l’en défendre, puisque la logique de son œuvre exigeait précisément qu’il y pensât. Ce qu’on entend par sadisme est-il autre chose qu’une famine enragée d’absolu, transférée dans l’ordre passionnel et demandant aux pratiques de la cruauté le condiment des pratiques de la débauche ? Pourquoi donc pas cette réalité, puisqu’il fallait que le Diable soufflât sur ce livre esthétiquement conçu comme le véridique miroir d’un état d’âme tout à fait humain et que, par conséquent, l’extrémité du Péché Mortel y devait être indispensablement déroulée ?

Il resterait, peut-être, à écrire une autre série de Diaboliques, où les hommes, exclusivement, cette fois, seraient les boute-feux de la perdition. La matière serait copieuse. Mais Barbey d’Aurevilly a choisi les femmes qu’il voyait mieux dans leur abomination et qui lui semblaient devoir porter avec plus de grâce la fameuse chape dantesque dont l’affublement sied, pourtant, si bien à de certains hommes.

N’importe, les femmes qu’il a peintes sont exécrables et sublimes. Pas une qui ne soit complice de la moitié des démons et qui ne reçoive, en même temps, la visitation d’un art angélique. Le grand artiste qui les créa semble gardé spécialement par des esprits non moindres que des Dominations ou des Trônes,… mais triés, sans doute, parmi ceux-là dont les lèvres sont demeurées pâles depuis les siècles, ayant été, — pendant un millionième de la durée d’un clin d’œil, — fascinés par Lucifer et sur le point de tomber dans les gouffres piaculaires.

IV

Barbey d’Aurevilly n’ignore pas plus qu’un autre qu’il peut exister des Célestes, immergées dans un bleu très-pur, qu’il en existe certainement. Mais voilà, il n’en connaît pas assez et, surtout, elles ne vont pas à la nature de son esprit. Il est de ceux qui vinrent au monde pour être les iconographes et les historiens du Mal et il porte cette vocation dans ses facultés d’observateur.

Aussi ne faut-il pas trop compter sur la promesse vague de la préface des Diaboliques. L’auteur, assurément fort capable d’enthousiasme pour la vertu et même d’un enthousiasme du lyrisme le plus éclatant, n’a pas l’égalité d’humeur tendre qu’il faudrait pour s’attarder à la contempler sans fin. Puis, je le répète, la structure de son cerveau, le mécanisme très-spécial de sa pensée lui font une loi rigoureuse d’être surtout attentif aux arcanes de ténèbres et de damnation.

Il voit mieux qu’aucune autre chose l’âme humaine dans les avanies et les retroussements de sa Chute. C’est un maître imagier de la Désobéissance et il fait beaucoup penser à ces grands sculpteurs inconnus, du Moyen Âge, qui mentionnaient innocemment toutes les hontes des réprouvés sur les murs de leurs cathédrales.

L’Église n’était pas bégueule alors et les cœurs purs avaient des yeux purs. On ne se salissait pas aussi facilement qu’aujourd’hui et les esprits chastes pouvaient affronter sans péril l’ostentation même des folies charnelles qu’une foi profonde faisait abhorrer comme des manifestations du pouvoir du Diable. En dehors du Sacrement, l’amour ne paraissait plus qu’une immondice et la représentation matérielle de ses désordres, bien loin de troubler les simples qui s’en venaient adorer le Fils de la Vierge et le Roi des Anges, les fortifiait, au contraire, dans l’exécration du vieux Tentateur.

Parce que nous sommes aujourd’hui phosphorés comme des charognes, Barbey d’Aurevilly semble un incendiaire. Telle est la justice. Mais les catholiques allumables, surtout, ont sujet de le détester, pour la double injure de les menacer eux-mêmes de son brandon et de prétendre, néanmoins, leur appartenir. L’Église romaine en vénère pourtant beaucoup, sur ses autels, de ces vieux Docteurs qui n’y mettaient pas tant de façons et qui ne croyaient pas le moins du monde qu’il fût si nécessaire de cacher l’opprobre dont le Rédempteur s’était accoutré comme d’un vêtement de fiancé !

Jusqu’à l’avénement des deux cliques de Luther et de Jansénius, ç’avait été une tradition parmi les chrétiens de crier la vérité « par dessus les toits » et de ne jamais reculer devant les « scandales nécessaires. » Maintenant, les mêmes chrétiens insensiblement inoculés, depuis longtemps, des sales virus de ces deux malpropres engeances, en sont venus à se persuader que la vérité n’est pas bonne à dire et que le scandale est toujours funeste, — blasphémant ainsi, sans même s’en apercevoir, les leçons du Maître qu’ils font profession d’adorer et qui mourut en croix pour leur certifier sa Parole.

Qu’importe, après tout, l’universelle coalition de ces infusoires ? Les œuvres puissantes et belles ont une longévité prodigieuse qui les fait aïeules des pensées futures. Ah ! sans doute, la postérité ne décerne pas infailliblement la justice, mais en la supposant plus abjecte encore que les générations avilies du présent siècle, il y aura toujours une élite pour se souvenir et pour témoigner.

Piètre réconfort, je le sais bien, que cet espoir d’un salaire d’admiration si posthume devant être ordonnancé, dans un siècle ou trois, par quelques loqueteux de génie dont la naissance est incertaine et qui ne viendront que pour recommencer les mêmes douleurs ! Pourtant, la nature de l’homme est ainsi faite que c’est un réconfort tout de même.

Quand les titulaires actuels du nom de chrétiens seront tellement défunts et amalgamés au néant que leurs savoureuses carcasses auront été oubliées, même sous la terre, des générations d’helminthes qui les auront dévorées ; quand un nouveau siècle sera venu transformer les cacochymeuses passions du nôtre et que le requin de la sottise éternelle aura renouvelé ses ailerons ; — il est présumable qu’en des solitudes sans douceur, les œuvres des anciens maîtres seront admirées encore par des artistes sans espérance qui légueront à d’autres leurs extases.

Pour ceux-là, certainement, un livre tel que les Diaboliques apparaîtra ce qu’il est en réalité : une monographie pénale du Crime et de la félicité dans les bras du crime — document implacable qu’aucun moraliste n’avait apporté jusqu’ici, dans un ciboire de terreur d’une aussi paradoxale magnificence.