Beowulf/Botkine/Texte entier

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BEOWULF




Da veniam cœpto, Jupiter alte, meo.
Ovide.


AVERTISSEMENT

Je crois devoir me disculper, en présentant cette première traduction française de Beowulf, du double reproche qui pourrait m’être adressé d’avoir supprimé des passages du poëme et de n’en avoir pas suffisamment respecté la lettre. D’abord je dois dire que les passages que j’ai supprimés (il y en a fort peu) sont ou très obscurs ou d’une superfluité choquante. Ensuite, il m’a semblé qu’en donnant une certaine liberté à ma traduction et en évitant autant que possible d’y mettre les redites et les périphrases de l’original anglo-saxon, je la rendrais meilleure et plus conforme à l’esprit véritable de l’œuvre. Est-ce sacrifier du reste la fidélité d’une traduction que d’épargner au public la lecture de détails le plus souvent bizarres et inintelligibles ? N’est-il pas plus logique d’en finir de suite avec des artifices poétiques inconnus à nos littératures modernes, plutôt que de vouloir s’escrimer en vain à les reproduire en français ? Et alors même qu’on poursuivrait jusqu’au bout une tâche si ingrate, pourrait-on se flatter en fin de compte d’avoir conservé au poëme son cachet si indiscutable d’originalité ? Non certes ; et c’est ici le cas de répéter avec M. Taine : « On ne peut traduire ces idées fichées en travers, qui déconcertent l’économie de notre style moderne. » Sharon Turner s’était exprimé déjà d’une manière non moins énergique sur ce sujet, ainsi qu’on le verra dans les passages de son livre que je reproduis plus loin. Est-ce à dire cependant que le style du poëme soit dépourvu de tout charme ? Loin de là ; il possède au contraire une saveur sui generis un peu barbare peut-être, mais néanmoins très réelle, que le rythme et l’allitération contribuent en partie à lui donner ; mais c’est à conserver cette saveur que nos langues modernes se montrent tout-à-fait impuissantes[1].

Voilà ce que j’avais à dire sur la traduction. Je dois ajouter que, pour le développement de la partie historique du poëme, si pleine d’obscurité, j’ai suivi l’interprétation qu’en a donnée Grein et qu’on considère en général comme la plus vraisemblable. Cette interprétation elle-même est loin d’être définitive. On doit la considérer comme un bon point de départ, comme une base solide que les travaux ultérieurs de la critique compléteront et modifieront de plus d’une manière. Les notes qui suivent ma traduction sont destinées à éclaircir les points qui ne sont pas traités dans la préface : je les ai empruntées en partie aux ouvrages de Grein, Heyne, Ettmüller, dont les travaux font autorité dans le domaine de la philologie saxonne. Enfin, je n’ai pas besoin de faire ressortir l’utilité du résumé du poëme dont j’ai fait accompagner mon travail.

Je dois dire en terminant que ce n’est pas sans une certaine anxiété que je livre mon travail à l’examen des érudits. Puisse leur critique m’être légère ! Puissent-ils eux-mêmes tenir compte des efforts que j’ai faits pour publier le poëme dans son entier, des longues veilles que m’a coûtées l’étude de la langue dans laquelle il a été écrit ! Je suis du reste prêt à profiter de tous les conseils que l’examen de mon texte pourra leur suggérer ; loin de proclamer orgueilleusement la perfection de mon travail, je réclame pour lui l’indulgence de tous. Da veniam cœpto, Jupiter alte, meo.





PRÉFACE


La Poésie des Anglo-Saxons


Les vers anglo-saxons se composent de deux sections ou hémistiches réunis par l’allitération et par certaines règles prosodiques qu’il serait trop long d’énumérer ici. L’allitération qui en est le trait caractéristique porte ordinairement sur trois mots, quelquefois sur plus, rarement sur un moins grand nombre ; grâce à cette règle, commune aux anciennes langues du Nord, plusieurs mots commencent par la même lettre dans un vers ; quelquefois cependant des lettres ou des diphtongues différentes peuvent être reliées par l’allitération (comme il en est pour toutes les voyelles). On appelle lettre principale[2] la lettre allitérante qui se trouve dans la deuxième section du vers, et qui est ordinairement la seule de cet hémistiche ; les lettres allitérantes de la première section s’appellent sous-lettres[3]. Les poètes anglo-saxons paraissent avoir joui de la plus grande liberté pour l’exécution de leurs œuvres : ils n’étaient astreints qu’aux règles prosodiques dont il vient d’être parlé et qui, dans les poëmes de la meilleure époque comme celui de Beowulf, paraissent avoir été respectées dans presque tous les cas. Les compositions métriques des Anglo-Saxons se font surtout remarquer par une abondance excessive de périphrases et de synonymes qu’on ne peut mieux comparer qu’à ces rejetons sauvages qui poussent sur les arbres privés d’un entretien suffisant. Ce sont ces périphrases, non moins que la présence d’épisodes historiques fort obscurs qui rendent la lecture du texte de Beowulf difficile.

« Alors que la même idée est multipliée par la périphrase, dit fort bien Sharon Turner[4] le reste de la sentence ne gagne pas en signification. Un mot ou une épithète est l’objet d’une répétition d’expressions synonymes, mais le sens de la phrase ne subit pas, par ce fait, d’amplification. »

L’historien cite comme exemple les vingt-huit termes dont Caedmon se sert dans sa paraphrase biblique pour désigner l’arche de Noé, circonstance qui ne paraîtra pas surprenante aux personnes à qui la poésie anglo-saxonne est familière. Dans une dissertation des plus intéressantes, mais qui est trop longue pour être reproduite ici en entier, il parle ensuite en ces termes de l’origine de cette poésie :

« L’origine de la périphrase s’explique aisément. Un chef ou un héros favori remportait une victoire et était reçu à son retour par les bruyantes acclamations de son peuple. Un homme l’appelait brave, un autre furieux, un autre irrésistible. Ces louanges lui plaisaient, et l’un des convives, rempli du sentiment populaire, répétait au banquet les épithètes variées dont il avait été salué :

Edmond — le brave chef — intrépide à la guerre — irrésistible dans le combat — a mis en pièces ses ennemis à —

» Telle est la substance d’un poëme anglo-saxon.

» Mais quand il arrivait que ces harangues flattaient la vanité des chefs et excitaient leur libéralité, la construction de la périphrase était l’objet d’un travail plus considérable ; le compliment devait être parfois plus assaisonné et la périphrase se compliquait par instants de métaphores : on appelait le héros l’aigle de la bataille, le seigneur des boucliers, le donneur du bracelet, le casque de son peuple, et son épouse était saluée du nom de belle elfe.

» Il se pourrait que quand le style de la nation se fut amélioré et transformé en une prose facile et correcte, l’usage de l’ancien style ait été conservé à dessein par les Scaldes, par habitude et par un sentiment de vénération dans le peuple. En effet, les nations conservent ordinairement pendant longtemps le souvenir de leur vieux style, d’abord à cause de l’air vénérable que lui donne son ancienneté (c’est ainsi que chez nous le dialecte et les stances de Spencer sont toujours agréables et souvent imités), puis parce que ce style a servi à rédiger des compositions populaires.

» Tels furent, d’après ce qu’on suppose, les humbles origines de la poésie anglo-saxonne : d’abord, les rudes exclamations d’un peuple barbare saluant ses chefs dans un langage peu raffiné, puis, la répétition ou l’imitation de ces exclamations par quelques hommes qui en dérivaient un profit direct. Quand, par suite du progrès des mœurs et de l’état du peuple, un style plus cultivé, — ce que nous appelons une prose, — fut devenu général, parce qu’il était mieux adapté aux usages de la vie, l’ancien style cessa d’être employé dans Les circonstances ordinaires. Les poètes cependant le conservèrent et se l’approprièrent parce qu’il assurait à leur profession de plus grands avantages. Afin d’en jouir d’une manière plus exclusive et de s’assurer le monopole de l’honneur et des présents, et aussi dans le but de rendre leur style encore plus inaccessible au vulgaire, ils y ajoutèrent de nouvelles difficultés, en sorte qu’à la longue leur style poétique devint pour toujours séparé de la prose.

» On ne doit pas croire qu’en considérant ainsi notre ancienne poésie comme un art mécanique que l’on cultivait principalement comme métier, nous pensions à la confondre avec ces compositions délicieuses que nous appelons de nos jours du nom de poésie. Ces dernières sont d’une source différente et appartiennent à une époque de beaucoup postérieure. Elles doivent leur création au génie moderne, mais, au lieu d’être le fruit de son état premier et pour ainsi dire informe, elles sont le résultat d’une longue suite de temps meilleurs pendant lesquels l’intelligence générale de la société ayant été en progressant, le goût et l’imagination se perfectionnèrent aussi.

»….. La poésie anglo-saxonne présente surtout du sentiment, mais un sentiment vague et mal défini qui n’est pas exprimé dans des termes ou des images propres à la produire chez les autres. Un sentiment fortement héroïque remplit l’esprit de l’écrivain, mais il est plutôt exprimé par des paroles violentes que par l’effusion réelle ou l’analyse de l’émotion véritable. »

Les modernes, choqués de l’affectation de cette poésie, ne lui ont pas du reste épargné leurs critiques.

« En Norwége, dit Lüning dans son introduction à l’Edda, l’ancienne poésie populaire épique ne s’éteignit pas non plus tout d’un coup, mais elle recula toujours de plus en plus devant la nouvelle poésie des Scaldes qui était principalement en usage dans les cours. Cette poésie scaldique qui avait pour thème principal la louange des princes présentait, par ses ornements exagérés, un tel contraste avec la simplicité de la poésie populaire que les Scaldes ne pouvaient plus reconnaître aucun art dans cette dernière ; ils ne la connaissaient pas du reste, encore bien qu’ils fussent initiés aux mythes qui en formaient le fond et dont ils faisaient usage en faveur de leurs enjolivements de mauvais goût. Jamais le mépris de la poésie populaire et l’inaptitude à en comprendre la beauté ne se sont plus cruellement fait sentir que dans la poésie des Scaldes qui, par son exagération et son manque de naturel dans les termes et dans les figures — car le mot affectation (Künstelei), comme le dit justement Weinhold, serait une expression beaucoup trop douce en cette occasion — n’a certainement pas son pareil. Toute la poésie des Scaldes consiste à exprimer les idées d’une manière aussi bizarre que possible à l’aide de périphrases, de synonymes, etc., et à dissimuler de cette façon les conceptions les plus banales ; puis, à pousser l’enchevêtrement des phrases et la transposition de mots et même de syllabes dans d’autres phrases au point d’en rendre le sens inintelligible. L’esprit et la sagacité sont éminemment à l’œuvre dans ce genre de composition, mais aux dépens de l’imagination et du goût. »

Pour rendre encore plus claire cette explication je donne ici une traduction littérale de quelques vers du § XXXVI de Beowulf, priant le lecteur de chercher au chant indiqué l’explication du même passage.

C’est Wiglaf qui exhorte ses compagnons à aller au secours de Beowulf :

Je me rappelle le temps où nous prenions l’hydromel,
quand nous promettions à notre seigneur
dans la salle de la bière (qui nous donna ces bracelets)[5]
que nous le payerions de ces parures de guerre
s’il lui arrivait un pareil besoin
(boucliers et dures épées)[6] — (qui nous a choisis dans l’armée[7]
pour cette entreprise, d’après sa volonté,
nous a exhortés à la valeur et m’a donné ces trésors,
qui nous tenait pour de bons guerriers
(de) vaillants porteurs de casques, quoique notre seigneur
cette prouesse voulût seul
accomplir, — le gardien du peuple[8], —
parce que, plus qu’aucun homme, il a fait des actions d’éclat,
des actes téméraires.)

C’est en abordant des morceaux de ce genre que le traducteur se demande, non sans une certaine perplexité, s’il doit reproduire intégralement toutes les périphrases et tous les synonymes qui s’offrent à lui, ou s’il doit tout bonnement les supprimer. En adoptant le premier parti il rendra son texte plus conforme au modèle, mais en prenant le second il fera de sa version une œuvre plus intelligible et d’une lecture plus attrayante. Il s’agit de voir s’il peut se résoudre à adopter ce dernier parti sans manquer à son devoir de traducteur fidèle. Examinons en conséquence le vrai rôle des détails qui nous paraissent devoir être éliminés afin de rendre les phrases plus concises. Ces détails sont de trois genres : 1° périphrases ; 2° synonymes ; 3° mots composés. Il est évident que ces expressions : porter les casques, souffrir le chemin (pour aller), ouvrir le trésor des paroles (pour parler), donner des bracelets, avoir la puissance de sa parole, gouverner avec des paroles (pour régner), mettre dans le sein (pour donner en possession) n’ajoutent rien au récit et ne rendent pas la sentence plus intelligible. Il en est de même des innombrables mots composés, qui servent à rendre, en les amplifiant, les mots Dieu, mauvais esprit, roi, guerrier, homme, combat, bouclier, lance, casque, cotte de mailles, épée, salle, navire, trésor, mer, etc.[9] Peut-être, en remplaçant ces expressions ampoulées par des termes simples, sacrifie-t-on en partie l’originalité du poëme, mais en revanche on débarrasse la traduction d’artifices de composition complètement étrangers à notre style et on la rend aussi française que possible[10]. C’est ainsi qu’en interprétant les poètes latins ou grecs nous ne nous efforçons pas autant de conserver les tournures de leur style que de reproduire le fond de leur pensée avec le plus d’exactitude possible. Il est vrai qu’il y a une bien grande différence entre la poésie correcte des classiques, et les mètres anglo-saxons dans lesquels les agréments de la périphrase et les synonymes jouent le rôle principal.


Le Poëme de Beowulf

De tous les monuments de la littérature anglo-saxonne qui sont parvenus jusqu’à nous le plus curieux est sans contredit le poëme épique de Beowulf. Après être resté longtemps plongé dans un injuste oubli il a enfin pris la place honorable à laquelle sa valeur réelle non moins que son ancienneté lui donnait droit. Beowulf peut être considéré non-seulement comme le plus ancien de tous les poèmes de chevalerie mais encore comme l’une des premières manifestations littéraires de l’Europe moderne ; à ce dernier titre surtout il a droit à notre intérêt. Sans doute quand on l’examine en détail on ne peut souvent s’empêcher de critiquer l’agencement de ses parties et le style ampoulé dans lequel il est écrit, mais ces défauts très réels ne sauraient faire oublier l’importance qu’a pour nous cette épave littéraire au double point de vue philologique et historique. Le tissu du poëme lui-même n’est pas à dédaigner et bien qu’on ait penché d’abord à le regarder comme entièrement fabuleux, on croit pouvoir maintenant y démêler un fonds de vérité historique[11].

Les recherches persévérantes des philologues ne nous permettent pas de douter que Beowulf n’ait été écrit vers le viie ou le viiie siècle et que la forme sous laquelle nous le connaissons (par un manuscrit du xe siècle) ne soit assez différente de celle que lui avait donnée son auteur : mais en quelle mesure les remaniements et les fautes des copistes en ont-ils altéré la substance, c’est ce que personne ne peut dire. L’auteur parle souvent comme s’il avait été contemporain des événements qu’il décrit ou comme s’il en avait entendu parler par des témoins oculaires, ce qui n’est évidemment qu’une licence poétique. On ne s’expliquerait pas du reste les anachronismes qui abondent dans le poëme si l’on ne se disait que Beowulf est une œuvre foncièrement païenne et faisant partie du répertoire mythique commun à toute l’Allemagne, mais remaniée et en plus d’un point défigurée par des mains chrétiennes (et d’autres disent aussi danoises).

L’original de Beowulf n’a été trouvé que dans un seul manuscrit qu’on croit être du xe siècle[12]. On le trouve mentionné pour la première fois dans le Catalogus historico-criticus de Wanley qui date de 1705, mais on ne s’en est guère occupé avant 1786, époque à laquelle deux copies en furent faites, l’une d’après l’ordre du Danois Thorkelin, l’autre par Thorkelin lui-même[13]. La traduction de Beowulf que ce savant avait faite dès 1805 ayant été brûlée pendant le bombardement de Copenhague par les Anglais, il en fit paraître une nouvelle en 1815 sous les auspices de M. de Bülow que, dans sa reconnaissance, il appelle son Mæcenas optime, Sharon Turner (History of the Anglo-Saxons, t. III. p. 326) adresse à ses compatriotes des reproches mérités sur le peu de diligence dont ils ont fait preuve en cette occasion : « On peut blâmer notre patriotisme, dit-il, de ce que, alors que tant de travail et tant d’argent ont été employés à imprimer aux frais du public de nombreuses reliques du passé — et parfois des reliques de fort peu d’utilité — nous ayons laissé imprimer par un étranger et dans une contrée étrangère ce curieux monument de nos ancêtres. » — L’édition de Thorkelin est à vrai dire très défectueuse, surtout si on la considère à la lumière des dernières recherches philologiques, ce qui n’empêche pas que nous devions une grande reconnaissance à l’homme qui a exhumé le précieux poème. Depuis 1815 il a paru de nombreuses éditions de Beowulf en Angleterre, en Allemagne et en Danemark[14]. En outre de ces éditions qui se recommandent toutes par quelque avantage spécial il paraît de temps à autre des études critiques sur des points isolés du poëme soit dans la Germania, soit dans le Journal de philologie allemande, soit même dans une feuille imprimée en langue danoise le Tidskrift for Philologi og Paedagogik.

Dans le but de faciliter l’intelligence du poëme je crois devoir en donner ici un résumé, en laissant de côté toutefois les faits qui ne se rapportent pas directement au héros, le Goth Beowulf.

Le poëme débute par un aperçu historique de l’ancienne dynastie danoise. Scyld, fils de Scef, en est le chef après avoir longtemps régné sur les Danois, il meurt et le poëme nous montre ses compagnons livrant (suivant un antique usage) son corps à la mer dans une barque. — Hrothgar est l’un de ses descendants, il fait construire une salle (heal, bâtiment composé d’une seule salle) dans laquelle il distribue des trésors à tous ses sujets. Les guerriers se réunissent dans cette salle et y passent leur temps en festins ; la harpe et le chant du poëte y retentissent. Mais Grendel, un esprit des marais issu de la race de Caïn, s’irrite d’entendre dans ses ténèbres les échos joyeux du festin et jure une longue guerre à Hrothgar. Il s’introduit dans la salle pendant la nuit et s’empare de trente guerriers en repos. Le lendemain, à l’aube du jour, cette attaque est connue et les gémissements éclatent de toutes parts. Pendant douze ans les hostilités de Grendel continuent ; la salle devient déserte et le vieux roi Hrothgar ainsi que ses conseillers essayent en vain par tous les moyens possibles de se débarrasser du monstre. La situation parait donc irrémédiable quand, tout à coup, un nouveau personnage entre en scène : c’est Beowulf le Goth, parent du roi Hygelac, qui a appris par la rumeur publique les infortunes de Hrothgar et qui s’offre à aller, avec une petite troupe d’élite, affronter le terrible Grendel. Il s’embarque en conséquence, après avoir reçu les encouragements de son peuple. Le navire qui porte les Goths à travers ce qu’on croit être le Cattegat, vole avec la rapidité d’un oiseau sur la mer ; bientôt l’espace qui les séparait du Danemark est franchi. Leur arrivée dans ce pays donne l’occasion d’introduire un nouveau personnage : c’est le gardien de la côte qui hèle les navigateurs et veut savoir si leur voyage ne cache pas des projets hostiles. Ceux-ci protestent de leurs bonnes intentions et s’acheminent vers la résidence de Hrothgar.

La réception qui est faite à Beowulf est des plus flatteuses ; celui-ci n’est pas du reste un inconnu chez les Danois et Hrothgar a recueilli jadis son père qui était poursuivi pour un meurtre commis chez les Wylfingas. Le banquet qui est donné à l’arrivée des Goths donne lieu à divers incidents. Hunferth l’orateur, homme vain et bavard qui n’admet pas facilement une supériorité quelconque, rappelle une aventure arrivée jadis à Beowulf et il en interprète l’issue à sa manière. Le héros rectifie ses dires et fait remarquer à son tour, non sans à propos, que si Hunferth avait été aussi fort qu’il le prétend Grendel n’aurait pas causé tant de maux aux Danois.

Quand Wealhtheow, l’épouse de Hrothgar, qui présente la coupe d’hydromel à la ronde à tous les guerriers, arrive à Beowulf, elle salue le héros et rend des actions de grâce à Dieu qui l’a envoyé pour venger les Danois. Beowulf, dans un moment d’exaltation héroïque, jure alors de délivrer le peuple de son ennemi ou de mourir dans la salle.

Les Goths prennent leurs quartiers dans la salle et se disposent à y passer la nuit ; mais le monstre quitte sa demeure des marais et vient les y trouver. En entrant il voit la troupe étendue et se livrant tranquillement au repos. Il s’empare alors de l’un des guerriers qu’il dévore séance tenante puis il se jette sur Beowulf. Mais tandis que ses compagnons étaient plongés dans le sommeil notre héros veillait : il a vu venir Grendel et il se prépare à lui faire face. Une lutte s’engage ; Beowulf cherche à retenir son adversaire sous sa terrible étreinte, mais Grendel, qui reconnaît trop tard qu’il s’est attaqué à plus fort que lui, s’échappe en laissant un de ses bras au pouvoir du héros. Les Danois, heureux d’être débarassés de leur ennemi invétéré, célèbrent cette victoire par des réjouissances. Beowulf reçoit, au milieu d’un festin homérique pendant lequel l’hydromel et la bière coulent à plein bord, de riches présents comme gages de leur reconnaissance. Ses compagnons ne sont pas non plus oubliés en cette occasion.

Les Danois sont délivrés de Grendel, mais un nouvel ennemi va surgir au moment où ils s’y attendent le moins : cet ennemi, c’est la mère du monstre qui roule dans son esprit des projets de vengeance et qui, la nuit venue, vient de nouveau ensanglanter la salle. Cette fois, la victime est un conseiller du roi nommé Aesc-here. Beowulf n’étant pas là quand le meurtre se commet, ne peut poursuivre la furie. Le lendemain matin la funèbre nouvelle est annoncée à Hrothgar qui se livre alors au plus violent désespoir. Il exhorte Beowulf à achever de purger le pays de la race des monstres qui le désole, d’abord en excitant ses sentiments de chevalerie, puis par l’appât de riches récompenses. Le héros n’hésite pas ; il se met en marche vers la mer qui sert de demeure à l’engeance de Grendel. Ce lieu est terrible : les flots, sous le souffle de la rafale, s’y élèvent jusqu’au ciel ; des caps nus et venteux bordent cette mer au sein de laquelle nagent les dragons. Le cerf, forcé par les chasseurs, aime mieux se rendre que d’y chercher un refuge. Beowulf laisse ses compagnons sur la côte et entre dans les flots. Il est emporté, au milieu de circonstances assez singulières, dans l’habitation de Grendel et commence l’attaque contre la mère du monstre ; mais son épée lui refuse le service. Après une courte lutte, il est terrassé par la furie qui le transpercerait de son couteau si le tissu impénétrable de sa cotte de mailles ne garantissait sa vie. Il se relève et voit près du mur de la demeure une épée enchantée dont il s’empare et avec laquelle il pourfend son ennemie. — Il retrouve le cadavre de Grendel auquel il tranche la tête, puis il opère son retour chargé de ce trophée. Ses compagnons voyant la mer rouler des flots sanglants, avaient presque perdu tout espoir à son sujet ; aussi à son retour est-il salué par des actions de grâce. La salle du roi Hrothgar retentit de nouveau du bruit des fêtes. Beowulf reçoit de nouveaux présents du monarque et retourne ensuite à la cour de Gothie avec ses Compagnons. Arrivé dans son pays il raconte ses aventures à Hygelac et lui fait hommage des trésors que lui a donnés Hrothgar.

Ici finit l’histoire des aventures de Beowulf chez les Danois ; la seconde partie du poëme (aucune séparation n’existe en réalité dans le récit), et de beaucoup la moins intéressante, est remplie par les derniers combats et la mort du héros, ainsi que par des épisodes historiques (?) dont le développement est par malheur fort incomplet. — Au milieu des obscurités dont le texte abonde on croit cependant pouvoir démêler les faits suivants :

Hygelac, le roi des Goths, étant mort dans une expédition guerrière, Beowulf consent, à la prière de sa veuve, à administrer le royaume comme tuteur du jeune Heardred (le fils de Hygelac) ; la mort de celui-ci, qui paraît avoir été amenée par la trahison d’un réfugié suédois, livre ensuite à notre héros le trône de Gothie. Beowulf, parvenu ainsi à l’apogée de sa gloire et de sa puissance, règne pendant cinquante ans sur les Goths et tout pourrait faire espérer une fin paisible au héros, quand soudain un voile passe sur cette longue prospérité et le plonge derechef dans l’affliction.

Voici comment arrive cette nouvelle calamité. — Un fugitif s’est introduit dans une caverne où un dragon gardait un antique trésor inconnu aux hommes. Il en a enlevé des joyaux et notamment une coupe de prix qu’il a donnée au roi en implorant son pardon. Son pardon lui a été accordé ; mais le dragon, irrité du préjudice qui lui a été porté, est venu vomir sur le pays des torrents de flammes. La désolation est générale, tout le peuple est rempli d’effroi ; cependant Beowulf, fidèle à ses traditions de bravoure, n’hésite pas à attaquer le monstre. Il se fait montrer le chemin de la grotte par le fugitif et il s’avance seul dans les rochers à la rencontre du dragon. Aux cris que pousse le héros celui-ci s’avance en serpentant ; un combat terrible s’engage, mais Beowulf, hélas ! n’est pas le plus fort ; la flamme le brûle, le réduit à l’impuissance ; son épée lui refuse encore le service dans cette cruelle nécessité. Il va succomber ; mais soudain un secours providentiel lui arrive ; c’est son parent le jeune Wiglaf qui, témoin impatient de la lutte, vient le retrouver au milieu des flammes. La troupe qui avait accompagné Beowulf jusqu’en vue de la caverne et qui, d’après ses ordres, attendait sur un rocher l’issue du combat, est saisie alors d’une grande épouvante et s’enfuit dans un bois. La victoire, restée longtemps douteuse, finit par se décider ; le dragon, qui a commencé à faiblir sous un coup que lui a asséné Wiglaf, est achevé complètement par le couteau de Beowulf. Il meurt, mais il a fait une blessure terrible à ce dernier. Sentant sa fin approcher, le héros se fait montrer le trésor de la caverne, remet son collier, sa cotte de mailles et son casque à Wiglaf auquel il exprime ses dernières volontés, puis expire. Les hommes de Beowulf, remis de leur frayeur, se décident enfin à pénétrer dans l’antre, mais Wiglaf les apostrophe vivement au sujet de leur lâche conduite et leur prédit un éternel déshonneur. Il ordonne ensuite qu’on procède aux funérailles du héros. Les funérailles s’accomplissent selon le cérémonial usité par les anciens Scandinaves ; le corps est brûlé et un tumulus érigé en dix jours sur le sommet du promontoire de la Baleine par les soins du jeune Goth. — C’est là que, selon le désir de Beowulf, s’élève le monument comme un souvenir pour le peuple et un repère pour les navigateurs qui se hasardent sur les flots ténébreux de l’Océan.


Esquisse Historique

Une esquisse historique aussi exacte que les travaux patients et sagaces des commentateurs de Beowulf, Grein à leur tête, nous permet de l’établir, ne sera pas hors de propos dans cette préface ; elle permettra, je l’espère, de suivre la lecture du poëme avec plus de fruit et donnera la clef de bien des passages en apparence inintelligibles. Tout en mettant le lecteur en garde contre l’idée trop absolue que pourrait lui suggérer ici le mot historique appliqué à des événements d’une authenticité souvent contestable, et dont la suite, du reste, est en général assez imparfaitement connue, je dois donc le prier de se reporter aux notes rédigées ci-dessous chaque fois que la marche des évènements ne lui paraîtra pas se dégager d’une manière assez précise de la narration ; l’explication de certains détails qui ne jouent qu’un rôle secondaire dans le poëme se trouvera dans les notes placées à la fin de cet ouvrage. Je dois faire remarquer que je me suis borné ici à donner les renseignements strictement nécessaires, sans me permettre aucune conjecture sur la nature des faits que j’avais à enregistrer.

A. Les Goths (Geatas, Wedergeatas, Wederas, Guthgeatas — Goths des Combats. — Saegeatas — Goths maritimes) habitaient le Sud de la Scandinavie[15]. Ceux de leurs rois qui sont nommés dans le poème sont : Hrethel, ses fils Hæthcyn et Hygelac, le fils de Hygelac appelé Heardred et Beowulf[16]. Le père de ce dernier est Ecgtheow, guerrier célèbre qui s’était réfugié en Danemark pour échapper aux suites d’un meurtre qu’il avait commis chez les Wylfingas. La mère de Beowulf est la fille unique du roi des Goths Hrethel. C’est à la cour de ce roi et au milieu de ses fils que le héros du poëme est élevé à partir de sa septième année[17]. Il est faible et nonchalant dans sa jeunesse, mais avec l’âge viril il acquiert dans son poing la force de trente hommes ; c’est pourquoi le sort qui lui donne la victoire dans les combats corps à corps la lui refuse dans les rencontres à l’épée. Dans sa jeunesse il engage une joute sur la mer avec Breca, prince des Brondingas ; ils nagent ensemble pendant cinq jours, puis sont séparés par la tempête ; Beowulf, après avoir vaincu plusieurs monstres marins, est porté par les flots dans le Finnaland[18]. Plus tard, le héros, accompagné de quatorze Goths va porter aide au roi de Danemark Hrothgar contre Grendel, et les événements analysés ci-dessus (v. p. 16) se déroulent.

Le roi Hrethel avait eu trois fils : Herebeald, Hæthcyn et Hygelac. L’aîné, Herebeald, fut tué par Hæthcyn d’une flèche lancée par mégarde ; son père, ne pouvant le venger, tomba dans la tristesse et mourut. Hæthcyn lui succéda sur le trône. Celui-ci étant tombé à son tour dans une rencontre avec les Suédois sous la conduite d’Ongentheow, Hygelac[19] prend les rênes du gouvernement, les hostilités contre les Suédois continuent. Le chef de ces derniers (Ongentheow) périt dans un combat de la main d’un Goth appelé Eofor, dont le frère avait été mis hors de combat par Ongentheow. Eofor reçoit, en récompense de cette action, des présents ainsi que la main de la fille unique de Hygelac. Plus tard, au retour de Beowulf de son expédition contre Grendel, le poëme nous montre Hygelac marié à la jeune et douce Hygd, fille de Hæreth, qui paraît être ainsi sa deuxième épouse. De leur mariage est né Heardred qui monte sur le trône de Gothie après la mort de son père dans une expédition contre les Francs, les Frisons et les Hugues réunis[20].

Beowulf, qui a pris part à cette dernière expédition, se sauve à la nage à travers la mer, non sans avoir tué auparavant le meurtrier probable de Hygelac (le Hugue Dæghrefn). Arrivé en Gothie il refuse la couronne, mais consent à administrer le royaume comme tuteur de son cousin le jeune Heardred. Ce prince est tué plus tard par les petits-fils d’Ongentheow, Eanmund et Eadgils. Après sa mort le royaume revient à Beowulf. Celui-ci venge par la suite le meurtre de Heardred en tuant Eadgils et en s’emparant (probablement) de ses Etats.

B. Les Scylfingas dont il est parlé[21] dans le poëme sont une famille royale de Suède qui paraît alliée aux Goths puisque Wiglaf, fils de Weohstan, qui porte comme parent de Beowulf le nom de Wægmunding est aussi appelé prince Scylfing.

Les Scylfingas sont aussi appelés Heatho-Scylfingas et Guth-Scylfingas (c’est-à-dire Scylfingas des Batailles.)

C. Les Danois (Dene) comme sujets de Scyld et de sa progéniture s’appellent Scyldingas, et Ing-wine[22] d’après le premier roi des Danois de l’Est. Leurs autres désignations sont : Hrethmen, Gar-Dene (Danois des Lances), Hring-Dene (Danois cuirassés), Beorht-Dene (Danois brillants ou illustres)[23] ; les noms de Danois de l’Est, du Sud, de l’Ouest et du Nord indiquent que ce peuple est répandu sur une vaste surface. Ils possèdent également la Scanie (Scedeland, Scedenig) à l’extrémité de la presqu’île Scandinave.

Les Scyldingas sont appelés descendants d’Ecgwela. — Grein veut qu’Ecgwela soit le fondateur de l’ancienne dynastie danoise qui s’est éteinte avec Heremod[24]. Du reste, le vrai chef de la dynastie des Scyldingas est Scyld, fils de Scef[25] ; ses descendants sont Beowulf (son propre fils, qu’il ne faut pas confondre avec le héros Goth), Healfdene (son petit fils) cité pour son règne long et glorieux, Hrothgar (son arrière petit-fils) ainsi que les deux frères et la sœur de Hrothgar[26].

Hrothgar devient roi des Danois, après la mort de son frère aîné Heorogar (nous ne savons pas exactement si Heorogar a précédé Hrothgar sur le trône ou s’il est mort du vivant de son père Healfdene). Son épouse est Wealhtheow de la race des Helmingas[27]. De leur mariage sont nés deux fils, Hrethric et Hrothmund, et une fille, Freaware.

Dans une guerre que les Danois font contre les Heathobeard (Longobards), le roi de ces derniers, appelé Froda, est tué. Afin de réconcilier les belligérants on marie Freaware au fils de Froda. Mais Ingeld (c’est le nom de celui-ci) après avoir vécu en paix pendant un certain temps à côté de son épouse, venge plus tard la mort de son père. Il est poussé à cette vengeance par les exhortations continuelles d’un vieux guerrier.

Hrothgar se fait construire un heal ou grande salle de réception et de festin, et y fait une distribution d’objets précieux à son peuple ; c’est dans cette salle que Grendel vient commettre ses crimes. Beowulf tue plus tard le monstre et sa mère, et reçoit, en récompense de sa bravoure, de riches présents.

Le poëme ne nous apprend que peu de chose sur le reste de l’histoire de Hrothgar. — L’allusion (§ XVIII) à la rupture qui éclate par la suite entre Hrothgar et son neveu Hrothulf se retrouve presque dans les mêmes termes dans le Scopes widsith[28].

D. Les Suédois sont appelés Sweon et Sweo-theod ; leur pays est désigné sous le nom de Swio-rice ; leur dynastie est celle des Scylfingas. Ongentheow (l’Angantyr des Scandinaves), roi des Suédois, fait partie de cette dynastie. Son épouse est peut-être Elan, fille du roi des Danois Healfdene. Elle est mère de deux fils, Onela et Ohthere. Elle tombe au pouvoir du roi des Goths Hæthcyn pendant une expédition que celui-ci a entreprise pour se venger des maraudages d’Onela et d’Ohthere ; mais Ongentheow la délivre, tue Hæthcyn et tient les Goths enfermés dans le bois des Corbeaux (Hrefna-wudu) jusqu’au moment où Hygelac vient les secourir. Le combat qui s’ensuit est fatal à l’armée d’Ongentheow ; ce chef lui-même est attaqué par deux frères appelés le Loup (Wulf) et le Sanglier (Eofor) et tombe sous les coups de ce dernier.

E. Les passages du poëme ayant trait à Eanmund et à Eadgils sont obscurs ; voici comment on a cherché à les interpréter :

Les fils d’Ohthere, Eanmund et Eadgils, se sont révoltés contre leur père et ont dû, par suite, quitter la Suède avec leurs partisans. Ils se rendent auprès du roi des Goths Heardred ; — l’histoire ne nous dit pas dans quelle intention, mais tout nous porte à croire que leur voyage avait pour mobile la conquête de la Gothie — Heardred est assassiné, pendant un repas, par l’un des deux frères, probablement par Eanmund. Weohstan venge ce meurtre en tuant Eanmund et en dépouillant son cadavre. Eadgils retourne dans sa patrie et laisse régner en paix Beowulf qui a succédé au trône après la mort de Heardred. Plus tard, cependant, les hostilités recommencent et Eadgils tombe sous les coups de Beowulf pendant une incursion qu’il avait entreprise en Gothie. Il paraît établi qu’après ces événements Beowulf s’empare du trône de Suède.

F. Finn, fils de Folcwalda, roi des Frisons du Nord et des Jutes (Eotes) est le héros de l’épisode de Finnsburg qui nous est surtout connu par un fragment découvert au xviie siècle à la Bibliothèque archiépiscopale de Lambeth.

Hnæf[29] est l’hôte de Finn dans son château de Finnsburg. Ce Hnæf est un parent, peut-être le beau-frère de Finn ; en sa qualité de suzerain du roi des Danois Healfdene, il a sous ses ordres une compagnie de soixante hommes. La troupe de Finn vient les attaquer traîtreusement pendant la nuit. Pendant cinq jours ils gardent l’entrée de leur demeure assiégée sans avoir à déplorer aucune perte ; cependant Hnæf est tué ensuite au retranchement de Freswæl et le Danois Hengest prend le commandement de la troupe. Les Danois ont fait du reste éprouver des pertes considérables à leurs ennemis et la reine Hildeburh pleure la mort d’un fils et de frères qui ont succombé dans le combat. Les Frisons proposent alors la paix aux Danois. La paix se conclut, on échange les serments d’usage et Finn donne une somme d’argent comme compensation pour les hostilités. Les guerriers que le combat a épargnés se rendent tous ensuite en Frysland dans la demeure de Finn. C’est là que Hengest que la glace et les tempêtes empêchent de retourner en Danemark, passe la durée de l’hiver ; mais plus préoccupé du désir de venger la mort de son chef que de toute autre chose, il prend part à un combat dans lequel il trouve la mort. — Guthlaf et Oslaf, qui faisaient partie de sa troupe, le vengent, probablement après avoir été chercher du renfort dans leur patrie. Pendant le combat le heal de Finn se remplit des cadavres des ennemis ; Finn lui-même est tué ; la reine est faite prisonnière et emmenée en Danemark avec les trésors pris dans son palais[30].



BEOWULF


I

Eh quoi1! nous avons entendu parler de la valeur des rois qui gouvernèrent jadis les Danois des Lances et de l’héroïsme dont firent preuve ces princes ! Souvent Scyld, fils de Scef, remporta la victoire2 sur des foules d’ennemis et de nombreuses tribus. Lui qui avait été jadis recueilli dans le dénûment, il devint un redoutable seigneur ; ses malheurs furent réparés, car il grandit, sa renommée s’étendit dans le monde et un jour vint où tous ses voisins lui furent soumis et lui envoyèrent le tribut par-dessus les mers. Oui, c’était un excellent roi ! — Il eut un enfant que Dieu envoya pour être la consolation de ses sujets, car le Seigneur avait été témoin des maux que leur avaient causés pendant bien longtemps leurs ennemis. C’est pourquoi Dieu leur donna de la gloire en ce monde. Beowulf fut célèbre ; le nom du descendant de Scyld retentit au loin dans le Scedeland3. (C’est ainsi qu’il sied à un jeune guerrier4 de se montrer prodigue de bienfaits et de trésors envers les amis de son père5 afin que, dans sa vieillesse, il trouve aussi des compagnons volontaires qui puissent le servir en cas de guerre : ainsi sa renommée grandira dans chaque tribu par des actions d’éclat)6.

Quand le moment fatal fut venu Scyld partit, sous la garde de Dieu, pour le long voyage. Ses chers compagnons le portèrent à la mer, ainsi qu’il l’avait ordonndé pendant qu’il régnait ; — son temps de puissance avait été long. Dans le port se trouvait une barque bien équipée, — la barque du roi. Ils y placèrent, près du mât, leur souverain. La barque était remplie d’objets précieux et de trésors venant de lointains pays. Jamais, à ma connaissance, esquif ne reçut une plus belle parure d’armes et d’habits de guerre : cette masse de trésors devait partir avec lui sur les flots. Il ne furent pas moins prodigues de dons envers lui que ne l’avaient été ceux qui l’avaient livré seul, après sa naissance, au caprice des vagues. — Ils firent flotter une bannière d’or au-dessus de sa tête, puis l’abandonnèrent à la mer7. L’esprit tout rempli de tristesse ils n’auraient pu dire en vérité qui recevait la charge du navire.

II.

Beowulf, prince des Scyldingas, jouit longtemps d’une grande renommée parmi les peuples après que son père eût quitté ce monde. De lui naquit le puissant Healfdene qui gouverna heureusement, tant qu’il vécut, les Scyldingas. Celui-ci, à son tour, eut quatre enfants : Heorogar, Hrothgar, Halga-til et1 Elan qui, d’après ce que j’ai entendu rapporter, fut l’épouse d’Ongentheow2 le Heathoscylfing. Hrothgar devint puissant dans les combats : aussi ses parents lui obéirent et la foule de ses serviteurs d’armes s’accrût. Il lui vint à la pensée de faire construire une salle3 plus grande que toutes celles qu’on avait vues jusque-là4, et d’y partager entre jeunes et vieux tout ce que Dieu lui avait donné, à l’exception toutefois des terres publiques et de la vie des personnes. Grand nombre de tribus, dit-on, furent mises à l’œuvre pour construire et parer cette salle ; elle fut achevée pour le temps fixé et Hrothgar lui donna le nom de Heort. Il ne manqua pas à ses engagements et partagea trésors et bracelets5 pendant le festin6. La salle s’élevait enfin haute et spacieuse7 ; elle était réservée pour la flamme hostile8.

Le temps n’était pas loin encore où Hrothgar avait fait jurer fidélité à ses ennemis après les combats9, quand l’esprit malfaisant commença à s’éveiller : du sein de ses ténèbres il entendait avec impatience les bruits joyeux qui chaque jour s’élevaient de la salle. Le son de la harpe et le chant du poëte y retentissaient. Un homme instruit en ces matières racontait l’antique origine des mortels ; il disait que le Tout-Puissant avait créé la terre comme une belle plaine entourée par les eaux, qu’il avait posé le soleil et la lune comme des luminaires pour les habitants de la terre, qu’il avait revêtu les régions de la terre d’une parure de branches et de feuillages, qu’il avait aussi créé les êtres vivants de toute espèce10. — Les guerriers vécurent ainsi dans la joie jusqu’au moment où un esprit infernal commença à machiner des forfaits ; on l’appelait Grendel ; il habitait les marais et les lieux inaccessibles depuis que Dieu l’avait maudit. (Le Seigneur éternel vengea le meurtre d’Abel sur la race de Caïn : celui-ci n’eut pas lieu de se réjouir de la haine qu’il avait encourue, car Dieu le punit de son crime en le bannissant loin de l’humanité. C’est de lui que sont venues toutes les races pernicieuses, les géants, les elfes et les monstres marins11 lesquels combattirent longtemps contre Dieu, mais Dieu les servit selon leur mérite)12.

III

Après que la nuit fut venue Grendel alla visiter le haut édifice et voulut voir comment les Danois s’y étaient logés à l’issue du festin. À l’intérieur il trouva la compagnie des nobles qui se livrait au sommeil, libre de tout souci. Le démon avide fut bientôt prêt et enleva trente chevaliers au repos. Il partit ensuite, fier de son butin, pour se rendre dans sa demeure. À l’aurore du jour l’attaque de Grendel fut découverte : des clameurs et un grand bruit matinal se firent alors entendre. — Hrothgar était maintenant tout rempli de tristesse ; les soucis que lui causait le sort de ses chevaliers le tourmentait depuis que les traces de l’esprit infernal étaient apparues : cette guerre était trop terrible et trop longue. — La nuit suivante (et sans attendre davantage) Grendel commit de nouveaux meurtres et ne recula ni devant le combat ni devant les crimes : cette affliction s’était terriblement appesantie sur eux. — La haine de Grendel ayant été manifestée au roi par des signes certains il alla chercher dans le château un lieu de repos moins à l’étroit ; celui qui avait échappé à l’ennemi se tenait désormais au loin et sur ses gardes.

Grendel régna ainsi et combattit injustement seul contre eux tous jusqu’au jour où la plus belle des maisons devint déserte. Longue fut la durée de ses hostilités : pendant douze hivers1 les Scyldingas souffrirent toute espèce de maux, de terribles soucis ; aussi des chants lugubres apportèrent aux hommes la nouvelle que Grendel avait engagé une longue guerre contre Hrothgar. (Le monstre porta longtemps la guerre chez les Danois, car il ne voulait épargner aucun homme de leur élite ni lâcher prise à aucun prix2, en sorte que nul des conseillers du royaume ne pouvait espérer d’échapper à ses griffes par l’appât d’une haute rançon ; l’esprit infernal s’emparait également des chevaliers et des hommes d’armes et les retenaient dans les fers. Il vivait dans une nuit continuelle, au milieu des marais brumeux ; personne ne savait où il portait ses pas. — Tels étaient les nombreux crimes qu’il machinait. Il hantait Heort, la salle magnifique, pendant les nuits ténébreuses — Dieu, dont il ne connaissait pas l’amour, ne lui permit pas de s’emparer du trône3 : — ces ravages remplissaient Hrothgar de tristesse. Bien souvent le Conseil s’assemblait pour délibérer sur ce qu’il y aurait de mieux à faire pour arrêter ces attaques. Parfois ils promettaient de consacrer dans leurs temples leurs parures de guerre et priaient le démon de les secourir dans leurs calamités. — Telles étaient leurs coutumes païennes : leurs idées étaient tournées vers l’enfer ; ils ne connaissaient pas le Créateur, ne savaient pas honorer Dieu. Malheur à celui qui, par une conduite déplorable précipitera son âme dans le feu et qui n’aura aucun espoir de voir finir ses maux ! Heureux, au contraire, celui qui peut chercher après sa mort un refuge dans les bras de Dieu.

IV

C’est ainsi que l’affliction déchirait le fils de Healfdene, car il ne pouvait détourner les maux que lui causaient son ennemi : cette guerre, ce mal nocturne fait au peuple, était trop terrible et trop long !

Le bruit des crimes de Grendel parvint jusqu’au chevalier de Hygelac1 qui était vaillant parmi les Goths et l’homme le plus fort de son temps. Il ordonna d’équiper un navire et dit qu’il irait trouver par mer Hrothgar, puisque ce roi avait besoin de monde. Les hommes sagaces ne blâmèrent point ce voyage bien que le chevalier leur fût cher : ils encouragèrent ce brave2 et ils tirèrent des augures favorables sur son entreprise. Beowulf3 avait choisi, parmi les Goths, les guerriers les plus hardis qu’il avait pu trouver. Ils s’embarquèrent à quinze dans le navire. Un homme, expert dans la navigation, les conduisit à la limite des terres. Le temps était passé ; le bateau était sur les flots, remisé sous la falaise. Les guerriers étaient prêts ; ils montèrent sur la proue. Les courants faisaient tordre la mer contre le rivage. Les guerriers portèrent au milieu du navire des équipements magnifiques, puis, commençant leur expédition volontaire, poussèrent leur navire au large. Poussé par un bon vent le navire fendit comme un oiseau les flots de la mer, en sorte que, vers la même heure du jour suivant, il arriva à un endroit d’où les navigateurs aperçurent la terre et virent briller les falaises, les rochers escarpés et les vastes promontoires marins : la mer était traversée4 et le voyage à sa fin. Les Wederas montèrent aussitôt sur le rivage et attachèrent leur navire (on entendit le cliquetis des cuirasses) ; ils rendirent leurs actions de grâce à Dieu5 de ce qu’ils avaient pu accomplir facilement leur voyage.

Le garde-côte des Scyldingas vit du rivage les brillants boucliers et les équipements que l’on portait à terre6 ; dans sa curiosité il chercha à deviner par des conjectures qui étaient ces hommes. Le serviteur de Hrothgar se rendit alors à cheval au rivage, puis secouant sa lance avec force, leur adressa ces questions :

« Qui êtes-vous donc, vous qui conduisez ainsi, couverts de cottes de mailles et de parures guerrières, ce haut navire par dessus le détroit de la mer ? Je suis le gardien de la côte et je dois veiller à ce qu’aucune flotte ennemie ne vienne ravager le pays des Danois. Jamais troupe guerrière n’est encore venue ici plus librement ; cependant vous ignorez complètement si vous pouvez obtenir la permission de nos guerriers. — Jamais je n’ai vu un plus puissant chevalier que celui qui est au milieu de vous avec ses habits de guerre ; un homme vulgaire ne porterait pas de pareilles armes ; il doit être intrépide si son apparence ne me trompe pas7. — Maintenant il me faut savoir votre origine avant que vous fassiez un pas de plus sur la terre des Danois. Écoutez donc mon simple conseil, ô habitants d’une région lointaine et navigateurs de la mer, mieux vaut dire au plus tôt le pays d’où vous venez ! »

V

Le chef1 de la troupe répondit :

« Nous sommes de la nation des Goths et des serviteurs de Hygelac. Mon père était célèbre parmi les peuples ; on l’appelait Ecgtheow ; il eut de longs jours et tous les sages2 de la terre se souviennent de lui. — Nous venons, dans un esprit de fidélité, trouver ton maître, le fils de Healfdene : puissent tes instructions nous être favorables ! Nous apportons au seigneur des Danois un message important, mais rien n’en doit être caché, je pense. Tu dois savoir, si ce que nous avons entendu dire est vrai, que pendant les nuits obscures un ennemi inconnu manifeste sa haine contre les Scyldingas par la dévastation et le meurtre. Je peux donner un bon conseil à Hrothgar à ce sujet et l’aviser de la manière de terrasser l’ennemi : il faut savoir si le temps de tribulation peut cesser pour faire place à des jours meilleurs, ou bien s’il faut toujours que Hrothgar endure des souffrances tant que demeurera sur ses fondements le plus beau des édifices3.

Le gardien de la côte répondit :

« Tout bon guerrier doit connaître la différence qui existe entre les paroles et les actes. J’entends dire que cette troupe est dévouée au seigneur des Scyldingas : venez4, je vous servirai de guide. Je vais donner l’ordre à mes gens de bien garder votre barque contre tous les ennemis, afin qu’elle puisse porter de nouveau votre chef quand il retournera à la frontière des Wederas. Puisse-t-il être donné à un si vaillant guerrier de traverser sans accident la mêlée des batailles ! »

Ils partirent alors. — Le navire resta immobile, attaché à ses cordes, ferme sur son ancre. — Le signe du sanglier brillait sur les visières ; le sanglier montait la garde5. — Les guerriers marchèrent ensemble rapidement jusqu’au moment où il purent apercevoir Heort (c’était le plus beau des édifices sous le ciel et c’est là que se tenait Hrothgar ; l’éclat de la salle se répandait sur de nombreux pays). Le gardien de la côte le leur montra, afin qu’ils pussent s’y rendre seuls, puis, faisant tourner bride à son cheval, il leur dit ces paroles6 :

« Il est temps que je parte. Que la grâce du Père tout-puissant vous garde en santé pendant vos entreprises ! Moi, je me rends à la mer pour monter la garde contre les ennemis. »

VI

La route était bigarrée de pierres ; elle indiquait la direction aux guerriers1. La cotte de mailles brillait, l’épée luisante chantait en se choquant contre les armures. Tout à coup ils arrivèrent à la salle.

Ils déposèrent leurs larges boucliers contre le mur, puis se dirigèrent vers le banc. Un homme vint alors leur demander quelle était leur nation :

« De quel endroit apportez-vous ces boucliers2, ces chemises d’armes, ces casques et cette masse de lances ? — Je suis l’envoyé et le serviteur de Hrothgar. Je n’ai pas encore vu un plus grand nombre de braves étrangers. J’espère que la hardiesse de votre esprit, et non la contrainte, vous a poussés à venir trouver Hrothgar. »

Le prince des Goths répondit :

« Nous sommes les compagnons de table de Hygelac ; mon nom est Beowulf. Je veux délivrer mon message au fils de Healfdene si, toutefois, il nous accorde la faveur de le saluer. »

Wulfgar, prince des Wendlas3 (il était renommé pour sa sagesse et sa vaillance) dit alors :

« Je vais exposer ta requête au roi des Danois et lui parler de ton voyage, et je t’apporterai de suite la réponse qu’il me fera. »

Il alla aussitôt à l’endroit où siégeait le vieux Hrothgar avec sa compagnie de nobles, et se plaçant sur le côté du roi (car il connaissait l’étiquette)4 :

« Il y a ici, dit-il, des Goths qui sont venus de loin en traversant la mer ; ils nomment le principal d’entre eux Beowulf. Ils sollicitent de s’entretenir avec toi, ô mon prince ! ne leur refuse pas la faveur d’une réponse. Ils paraissent être de braves guerriers ; leur chef surtout est excellent. »

VII

Hrothgar, prince des Scyldingas, dit alors :

« Je l’ai connu quand il était enfant. Son père1 s’appelait Ecgtheow ; le Goth Hrethel lui donna en mariage sa fille unique. Son fils est venu ici trouver son fidèle ami. C’est de lui que les marins qui portaient le tribut aux Goths disaient qu’il avait dans le poing la force de trente hommes. Dieu l’envoie comme une bénédiction aux Danois de l’Ouest et afin que j’espère la fin de la guerre contre Grendel. Je veux lui offrir des trésors pour récompenser sa bravoure. Hâte-toi ; dis leur d’entrer et de venir voir mes guerriers ; dis leur aussi qu’ils sont les bienvenus chez les Danois. »

Wulfgar alla alors à la porte de la salle2 et, de l’intérieur, il leur adressa ces paroles :

« Mon seigneur le chef des Danois de l’Est me fait dire qu’il connaît votre race et qu’il vous souhaite la bienvenue. Vous pouvez entrer maintenant avec vos habits de guerre et vos casques, en la présence de Hrothgar, mais laissez vos boucliers attendre ici l’issue de l’entretien. »

Beowulf se leva alors. Nombre de guerriers se pressèrent autour de lui ; quelques uns restèrent, d’après son ordre, pour veiller aux équipements. Ils se rendirent en hâte sous le toit de Heort3 où les conduisait le chevalier. Beowulf4 alla à l’estrade5 et dit ces paroles (son armure faite de mailles cousues avec art par le forgeron brillait sur lui) :

« Salut, ô Hrothgar ! Je suis le parent et le chevalier de Hygelac ; j’ai fait dans ma jeunesse beaucoup d’actions d’éclat. J’ai appris l’affaire de Grendel dans ma patrie. Les marins racontent que cette salle magnifique devient déserte chaque soir après la fin du crépuscule. Les plus sages et les meilleurs de mes concitoyens m’ont conseillé6 de venir te trouver parce qu’ils connaissent ma force et qu’ils ont été eux-mêmes témoins de la manière dont j’avais échappé aux embûches, quand j’ai lié cinq ennemis et anéanti la race des géants, ou encore quand j’ai tué la nuit sur les flots les esprits des eaux et vengé les attaques contre les Goths. Maintenant c’est à Grendel seul qu’il faut faire le procès. — À présent, souverain des Beorht-Dene je vais t’adresser une prière ; ne nous refuse pas à moi et à ma compagnie de chevaliers de nettoyer Heort. J’ai entendu dire que le monstre, dans son assurance, ne faisait aucun cas des armes, mais je t’affirme, par la faveur de Hygelac, mon seigneur, dont je jouis, que je dédaignerai de porter l’épée ou le large bouclier contre Grendel : c’est avec mon poing que je veux saisir l’ennemi et combattre l’implacable combat. Celui que la mort enlèvera croira à la puissance de Dieu. Je pense que si Grendel est vainqueur il voudra dévorer les hommes de Gothie comme il a dévoré souvent l’élite des Hrethmen. Tu n’as pas besoin de me donner de garde7 mais, si je meurs, Grendel voudra emporter mon cadavre sanglant, il consommera mes restes sans regret et il marquera les marais de mon sang8. Ne t’attriste pas longtemps sur mon massacre. Envoie à Hygelac, si je péris dans le combat, la meilleure des cottes de mailles, celle que porte ma poitrine : c’est un héritage de Hrædla, un travail de Weland9. Le sort est toujours le maître ! »

VIII

Hrothgar roi des Scyldingas parla ensuite :

« Tu es venu, mon cher Beowulf, combattre pour notre défense1 et nous apporter le salut. — Ton père livra autrefois un combat terrible : il tua Heatholaf chez les Wylfingas2 ; les Wederas3 refusèrent de le recevoir à cause de cette action. Il vint de là, à travers les flots, visiter les Danois du Sud. J’étais jeune alors et je venais prendre les rênes du gouvernement des Danois ; Heregar4 mon frère aîné, le fils de Healfdene, était mort (il était meilleur que je ne suis !). — Plus tard je composai pour ce meurtre ; j’envoyai des objets de prix, par dessus la mer, aux Wylfingas. Ecgtheow me prêta serment. — J’ai peine à dire à qui que ce soit l’humiliation que Grendel m’a causée dans Heort. Les rangs de mes compagnons se sont éclaircis : le destin les a livrés à la haine du monstre. Dieu peut empêcher sans peine ce téméraire de commettre ses crimes. Bien souvent les guerriers, pendant le festin de la bière, ont promis de l’affronter dans la salle avec la pointe de l’épée ; le lendemain au lever du jour la salle était tachée de sang. Le nombre de mes fidèles diminuait d’autant plus qu’ils m’étaient ravis par la mort. — Mais prends place au banquet et débarrasse tes hommes des règles de l’étiquette5 si cela te fait plaisir ! »

Après ces mots on fit place aux Goths sur les bancs de la salle du festin et les braves guerriers allèrent y prendre place. Un serviteur veillait à ce qu’il ne leur manquât de rien ; il avait une cruche à la main et leur versait de la bière. De temps en temps le poète faisait entendre ses chants éclatants dans Heort, et la joie régnait parmi la foule des Danois et des Goths.

IX

Hunferth, fils d’Ecglaf, qui était assis aux pieds du prince des Scyldingas, parla ainsi (l’expédition de Beowulf le remplissait de chagrin, parce qu’il ne voulait pas convenir qu’aucun homme eût plus de gloire que lui-même) :

« N’es-tu pas le Beowulf qui essaya ses forces à la nage sur la mer immense avec Breca1 quand, par bravade, vous avez tenté les flots et que vous avez follement hasardé votre vie dans l’eau profonde ?2 Aucun homme, qu’il fut ami ou ennemi, ne put vous empêcher d’entreprendre ce triste voyage. — Vous avez nagé alors sur la mer, vous avez suivi les sentiers de l’océan. L’hiver agitait les vagues. Vous êtes restés en détresse pendant sept nuits3 sous la puissance des flots, mais il t’a vaincu dans la joute parce qu’il avait plus de force que toi. Le matin, le flot le porta sur Heatho-ræmas4 et il alla visiter sa chère patrie5 le pays des Brondingas, où il possédait le peuple, une ville et des trésors. Le fils de Beanstan accomplit entièrement la promesse qu’il t’avait faite. — Quoique tu brilles dans tous les combats je crois qu’un sort plus terrible t’est réservé si tu oses passer une nuit auprès de Grendel. »

Beowulf, fils d’Ecgtheow, répondit :

« Combien de paroles tu as dites, excité par la bière, sur Breca et son voyage, mon ami Hunferth ! Je te dis en vérité que j’avais plus de force pour résistera à la mer qu’aucun autre homme. Nous fîmes la promesse, quand nous étions encore jeunes, de risquer notre vie à la mer et nous tînmes notre parole6. Nous avions une épée nue dans la main qui devait nous protéger contre les baleines pendant que nous nagerions sur les flots. Il ne put avancer plus rapidement que moi, et moi je ne voulus pas le quitter. Nous fûmes donc ensemble sur la mer pendant cinq nuits ; puis les flots tumultueux, le temps glacial, la nuit obscure et le terrible vent du nord nous séparèrent7. Les poissons marins étaient irrités. Ma cotte de mailles me protégea contre les ennemis : ce vêtement de guerre couvrait ma poitrine. L’ennemi m’entraîna au fond ; il me tint sous sa griffe, mais je parvins à le frapper avec la pointe de mon épée : le monstre de mer périt par ma main dans le combat. »

X

« C’est ainsi que, souvent, les ennemis mirent ma vie en péril. Je les traitai avec ma chère épée comme il était juste ; ils n’eurent pas lieu de se réjouir de l’abondance du festin ni de m’avoir entraîné près du fond de la mer pour me dévorer, car le matin ils étaient étendus sans vie sur le rivage et désormais ils ne barrèrent plus la route à ceux qui naviguent sur la mer. La lumière se fit dans l’est, le brillant flambeau de Dieu parut ; les flots s’apaisèrent et je pus voir les promontoires marins et les côtes venteuses. Souvent le sort conserve la vie du brave ! Il me permit même de tuer avec mon épée neuf niceras. Je n’ai pas connaissance qu’on ait combattu plus rude combat la nuit sous la voûte des cieux, ni qu’aucun homme ait été plus misérable sur les flots. Et cependant, quoique fatigué par le voyage, je sauvai ma vie de la griffe des ennemis. Les courants de la mer me portèrent sur le Finnaland. — Je n’ai jamais entendu dire que tu aies pris part à de semblables combats quoique tu sois le meurtrier de tes frères (tu souffriras pour ce fait la damnation dans l’enfer, bien que ton esprit soit subtil) ; jamais Breca, ni aucun de vous, n’a encore accompli de pareilles prouesses avec son épée1 (je ne m’en fais pas gloire.) Je te le dis en vérité, fils d’Ecglaf, jamais Grendel n’eut fait tant de maux à ton roi dans Heort si ton caractère était aussi belliqueux que tu le dis toi-même. Mais il a vu qu’il n’avait pas besoin de craindre trop les épées de votre peuple ; il prend son tribut, il ne fait grâce à aucun Danois, il combat, dort et se gorge à plaisir sans redouter rien de vous. Bientôt cependant il aura affaire à la force et à l’héroïsme des Goths2. — Que celui qui le pourra aille de nouveau prendre l’hydromel quand la lumière se fera demain sur les hommes et que le soleil brillera dans le sud ! »

Le prince des Beorht-Dene, ayant entendu ce discours, était heureux ; il se fiait à Beowulf dont il venait d’entendre les paroles résolues. Alors on entendit les rires des guerriers et les joyeux propos. Wealhtheow, l’épouse de Hrothgar, qui se rappelait les règles de l’étiquette, alla saluer les guerriers dans la salle, et la noble femme présenta d’abord la coupe au roi en lui disant de se réjouir au festin de la bière. Le roi prit joyeusement la coupe. La reine3 fit alors le tour de l’assistance et présenta la coupe aux chevaliers de tout rang ; le tour de Beowulf étant venu elle salua le prince Goth et remercia Dieu en de sages paroles de ce que le souhait qu’elle avait formé de pouvoir se confier dans un chevalier vengeur des crimes s’était accompli. Beowulf reçut la coupe des mains de Wealhtheow4 et, résolu au combat, il parla ainsi5 :

« J’étais résolu, en m’embarquant sur la mer avec mes compagnons, de faire prévaloir entièrement la volonté de votre peuple ou de périr et d’être saisi par les griffes de l’ennemi. Je ferai des actions d’éclat ou mes jours trouveront leur issue dans cette salle de festin. »

Ces paroles orgueilleuses du Goth plurent à la reine, qui alla prendre place auprès de son époux. Les conversations animées recommencèrent dans la salle jusqu’au moment où le fils de Healfdene se leva subitement pour aller prendre du repos ; il savait que le combat contre le monstre était résolu…6 Pendant qu’ils purent voir la lumière du soleil jusqu’à ce que la nuit obscure se fut faite dans le ciel. — Tout le monde se leva. Hrothgar salua alors Beowulf ; il lui délégua le pouvoir sur la salle et lui adressa ces paroles :

« Jamais depuis que j’ai pu lever la main et le bouclier je n’ai confié à un homme la salle des Danois, si ce n’est à toi. Garde maintenant le plus beau des édifices ; montre-toi soucieux de la gloire ; fais des preuves de bravoure ; veille sur l’ennemi ! Tu ne manqueras pas de trésors si tu échappes la vie sauve à cette action ! »

XI

Hrothgar quitta ensuite la salle avec sa compagnie de guerriers ; il alla trouver Wealhtheow pour partager sa couche1. Dieu avait posté un gardien pour surveiller Grendel : Beowulf, plein de confiance en Dieu et dans sa force, retira sa cotte de mailles et son casque ; il donna son épée à son serviteur et dit à celui-ci de garder son équipement ; puis, avant de se coucher, il prononça quelques paroles de défi :

« Je n’ai pas une plus mauvaise idée de ma force guerrière que Grendel n’a de la sienne, c’est pourquoi je ne le tuerai pas avec mon épée bien que j’en aie la puissance. Quoique redoutable dans les combats il ne saurait se battre avec des armes courtoises2 ; c’est pourquoi nous ne nous servirons ni l’un ni l’autre de l’épée s’il ose venir m’affronter, et Dieu décidera comme il le jugera convenable auquel de nous deux devra revenir la gloire. »

Beowulf inclina alors la tête ; l’oreiller reçut la tête du prince. Autour de lui se couchèrent de nombreux guerriers. Ils croyaient ne devoir jamais retourner dans leur patrie, car ils avaient appris que beaucoup de Danois avaient péri dans cette salle. — Mais le Seigneur leur donna la fortune des combats ; il assista les Goths de manière qu’ils purent vaincre tous leurs ennemis par la force de leur chef. — Grendel vint à travers la nuit ténébreuse. Les guerriers, à qui était dévolue la garde de la salle, dormaient, à l’exception de l’un d’entre eux : Beowulf veillait à l’ennemi, il attendait avec irritation l’issue du combat.

XII

Grendel vint alors du marais, situé sous les montagnes brumeuses ; — il portait la colère divine. Il voulait s’emparer de quelqu’un dans la salle. Il allait vers l’endroit où il savait bien que se trouvait l’édifice. Ce n’était pas la première fois qu’il se rendait dans la maison de Hrothgar, mais jamais de sa vie il n’y trouva un homme plus intrépide et une meilleure troupe. Le maudit arriva à la salle. La porte, solidement assujettie, ne tarda pas à céder après qu’il l’eut eu touchée de ses mains : il l’ouvrit avec fureur, car il était irrité. Bientôt après il foula le plancher de la salle et s’avança en courroux ; une lumière sinistre, pareille à une flamme, lui sortait des yeux. — Il vit beaucoup de guerriers qui dormaient étendus les uns à côté des autres ; il se trompait en ce moment en croyant qu’il pourrait les tuer tous avant la venue du jour (il avait l’espoir de faire un grand repas.) Le sort ne voulait plus qu’il saisît de nouveaux hommes pendant la nuit. — Le parent de Hygelac vit comment Grendel se disposait à attaquer subitement avec ses griffes. Le temps d’attente ne fut pas long. Il s’empara1 d’un guerrier endormi, le mordit, but son sang à longs traits et avala de gros morceaux de sa chair ; il eut bientôt dévoré entièrement les pieds et les mains du mort. Il s’avança davantage et saisit Beowulf qui se reposait ; celui-ci étendit la main contre Grendel et se fît un appui de son bras.

Grendel vit bientôt qu’il n’aurait pu trouver un poing plus vigoureux chez aucun homme. Il fut rempli de frayeur, mais il ne put s’échapper de ce lieu ; son esprit était prêt à la mort2 : il voulait fuir dans les ténèbres et chercher la compagnie des diables ; il ne retrouvait plus là son occupation d’autrefois. Le héros se rappela les paroles qu’il avait prononcées le soir ; il se dressa et saisit fortement Grendel. Les doigts de celui-ci craquèrent. Beowulf s’avança à sa rencontre. Le monstre se proposait, dès qu’il lui serait possible, de s’échapper dans ses marais ; il savait que son ennemi tenait paralysée la puissance de ses griffes. C’était un mauvais voyage que celui qu’il avait fait à Heort. La salle retentissait du bruit de la lutte. Tous les Danois trouvaient la bière pleine d’amertume3. Les combattants étaient tous les deux en colère. La salle résonnait, et c’était merveille qu’elle résistât aux efforts des lutteurs et ne s’écroulât pas ; mais elle était si bien retenue par des attaches de fer au dedans et au dehors qu’elle resta debout. J’ai ouï dire que beaucoup de bancs dorés avaient été arrachés de l’endroit où luttaient les ennemis. Les conseillers des Scyldingas n’auraient jamais pensé jadis que la salle eût pu être endommagée un jour dans un combat ; les flammes seules, selon eux, pouvaient exercer des ravages sur l’édifice. Un son étrange s’éleva ; tous les Danois du Nord qui entendirent les hurlements et les cris de douleur de Grendel4 furent remplis de terreur : c’est que Beowulf le tenait trop serré sous son étreinte.

XIII

Beowulf ne voulait pas laisser le monstre vivant, car il ne jugeait pas que son existence fut utile à aucun homme. Beaucoup d’hommes de la troupe de Beowulf prirent l’épée du héros et la brandirent ; ils voulaient protéger leur maître, si cela était en leur pouvoir. Ils ignoraient, en assaillant ainsi le monstre de tous les côtés, qu’1 aucune épée ne pouvait le toucher, car il s’était mis en garde par ses enchantements contre toute atteinte. Celui qui avait, de gaîté de cœur, fait tant de mal à la race humaine, — il haïssait le bien — vit alors que la vie lui échappait, car Beowulf le tenait par la main. Le monstre reçut une blessure dont il porta la trace ineffaçable sur son épaule ; ses muscles se brisèrent ; son corps se rompit. Beowulf était victorieux. Grendel irrémédiablement blessé, dut s’enfuir vers sa triste demeure sous les montagnes des marais ; il comprit parfaitement que sa vie touchait à son terme. — Cette victoire réalisait les vœux de toute la nation danoise. Beowulf avait nettoyé la salle de Hrothgar ; il l’avait débarrassée de l’ennemi. Il se réjouissait de sa victoire ; il avait tenu sa parole de défi envers les Danois de l’Est, et il avait entièrement délivré ceux-ci des angoisses que leur causait la haine de Grendel. Le bras2 du monstre était là comme un témoignage non équivoque de sa victoire ; il s’étendait sur toute la largeur du toit.

XIV

Le lendemain matin, d’après ce que j’ai entendu rapporter, il y eut un grand concours de guerriers devant la salle ; on accourait en troupes de loin et de près pour voir les traces merveilleuses de l’ennemi. Nul de ceux qui contemplaient l’empreinte des pas ne pensait avec peine à la fuite de Grendel dans la mer des niceras et à sa mort. Les flots étaient tout imprégnés du sang du monstre. C’est dans son asile des marais que Grendel, mortellement blessé, alla expirer et livrer son âme à l’enfer. — Les guerriers revinrent à cheval de la mer.

La renommée des hauts faits de Beowulf se répandit alors : on répéta dans toute l’étendue du royaume que nul guerrier n’était plus excellent ni plus digne que lui de régner. Mais ils ne blâmaient pas Hrothgar, car c’était un excellent roi. Parfois les guerriers faisaient courir des chevaux sur les routes qui leur semblaient propres à cet exercice ; parfois un serviteur du roi, homme chargé de gloire et qui se rappelait de beaucoup d’anciennes sagas, trouvaient des paroles bien liées1. Il commença à faire le récit des prouesses de Beowulf et à dire de sages sentences avec talent. Il raconta toutes les choses qu’il avait entendu dire touchant les hauts faits de Sigemund2 ; ces histoires étaient entièrement inconnues aux hommes. Fitela, neveu de Sigemund (le seul qui en eût le secret avec lui) les connaissait d’après les récits que lui en faisait son oncle, — car ils étaient toujours ensemble dans les combats et ils avaient tué avec leurs épées nombre de géants. Le nom de Sigemund devint illustre après la mort de ce preux, parce qu’il avait tué un dragon gardien d’un trésor ; il avait été seul l’affronter sous son rocher, car Fitela, cette fois, n’était pas avec lui. Il avait pu néanmoins percer cet étrange dragon : le monstre avait perdu la vie. En peu de temps Sigemund s’était rendu maître du trésor et il put après cela en faire tel usage qu’il voulut. Il chargea un navire d’objets précieux. Le fils de Wæls fut le plus illustre d’entre les héros et la gloire récompensa sa vaillance3.

Heremod fut livré, après le combat, au pouvoir des Eotes, ses ennemis ; les soucis le tourmentèrent longtemps. Il avait causé la plus grande affliction à tous ses nobles et ceux-là souvent regrettaient les temps anciens qui avaient espéré trouver en lui un remède à leurs maux et avaient aspiré au moment où il succéderait à son père sur le trône des Scyldingas. Beowulf fut plus aimé des hommes que lui4.

D’autres fois les guerriers engageaient des courses par enjeu. — Alors le soleil recommença sa course. Nombre d’hommes se rendirent à la salle afin de voir la merveille. Le roi lui-même sortit de la chambre conjugale et se rendit sur les lieux avec une grande troupe ; son épouse, suivie de ses servantes, l’accompagnait.

XV.

Hrothgar prononça ces paroles (il alla à la salle, s’appuya contre une colonne1, considéra le toit élevé et la main de Grendel) :

« Que le Tout-Puissant reçoive mes profonds remerciements pour ce spectacle ! J’ai bien souffert de la haine de Grendel ; mais Dieu peut toujours faire merveille sur merveille ! Il y a peu de temps encore, quand Heort était couvert de taches sanglantes, je ne croyais point pouvoir obtenir de remède à mes maux ; cette calamité avait chassé au loin tous mes conseillers2 qui n’espéraient plus pouvoir garder la salle contre les ennemis infernaux. Mais Beowulf a accompli, avec l’aide du Seigneur, ce qu’aucun de nous n’avait pu faire. Oui !3 on peut bien dire de la femme qui l’a mis au monde que Dieu la bénissait par la naissance d’un tel fils. Je veux, ô Beowulf, le meilleur des hommes, t’aimer comme mon fils ; garde bien dans l’avenir ce nouveau lien de parenté. Aucune des choses précieuses de ce monde que j’ai en ma possession ne te fera défaut. Bien des fois j’ai récompensé par mes dons des guerriers moins dignes et moins vaillants dans les combats. Toi, tu as accompli des prouesses qui te donnent la gloire4 pour l’éternité. Que le Tout-Puissant te donne ses biens en récompense, ainsi qu’il l’a fait jusqu’à présent. »

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ensuite :

« Nous avons accompli cette action bien volontiers ; nous avons vaillamment affronté l’ennemi. — Je pensai de suite à le retenir sous mon étreinte à l’endroit même du combat, mais Dieu ne le voulut pas, et je ne pus le tenir assez fort pour l’empêcher de fuir ; il était trop puissant à la course. Cependant il laissa son bras pour sauver sa vie. Ce sacrifice ne lui a été d’aucune utilité, car l’esprit de perdition ne vit plus ; la blessure qu’il a reçue l’a emprisonné sous une chaîne fatale ; c’est ainsi qu’il attendra maintenant jusqu’au jour du jugement la conscience toute chargée de crimes la sentence qu’il plaira à Dieu de prononcer contre lui. »

Hunferth se taisait ; il ne se vantait plus de ses exploits guerriers depuis qu’il voyait les yeux de l’assistance tournés vers la main qui remplissait le toit comme un témoignage de la valeur de Beowulf. Chacun des ongles de cette main était ferme comme l’acier et l’ensemble formait une serre énorme5. Tout le monde disait qu’aucune épée n’avait de prise sur Grendel ni n’aurait pu lui arracher sa main.

XVI

On ordonna que les mains orneraient l’intérieur de Heort ; grand nombre d’hommes et de femmes furent occupés à parer la salle. Les tissus d’or brillèrent sur les murailles et beaucoup de merveilles s’étalèrent aux yeux des spectateurs. Le bel édifice était beaucoup endommagé intérieurement. Les gonds des portes étaient arrachés ; le toit seul était resté intact quand Grendel, désespérant de son salut, avait pris la fuite.

C’était le temps où le fils de Healfdene se rendait à la salle pour prendre part au banquet. Jamais à ma connaissance on n’avait vu une tribu composée de tant de guerriers se mieux comporter en présence de son monarque. Ils allèrent alors prendre place à leurs bancs et se réjouirent de la bonne chère. — Hrothgar et Hrothulf reçurent de nombreuses coupes d’hydromel dans Heort. L’union régnait dans l’intérieur de la salle ; les Theod-Scyldingas s’abstenaient en ce moment de commettre aucun acte répréhensible. Alors le fils1 de Healfdene donna à Beowulf en récompense de sa victoire une bannière d’or avec sa poignée, un casque, une cotte de mailles, et l’on vit porter devant le héros une épée couverte de pierreries. Beowulf prit la coupe d’hydromel ; il n’avait pas lieu de rougir devant les guerriers des trésors dont il lui était fait présent et je ne sache pas que don plus amical ait été fait à un guerrier pendant le festin. Des boucles retenaient le casque en dehors de manière que les épées ne pussent le pénétrer quand le héros irait affronter les ennemis2. Hrothgar fit ensuite amener huit chevaux, avec leurs rênes dorées, dans l’intérieur de la salle ; l’un d’eux richement caparaçonné, était la monture dont se servait le roi pendant les batailles, car jamais il ne manquait de se placer à la tête des combattants. Le prince des Ingwine donna ensuite les coursiers et les armes à Beowulf et lui dit d’en bien jouir. — Tels furent les dons splendides par lesquels il récompensa les exploits de Beowulf : aucune personne soucieuse de dire la vérité ne pourra donc jamais lui infliger de blâme à ce sujet.

XVII

Hrothgar donna en outre, pendant le banquet, des trésors à tous ceux qui avaient traversé la mer avec Beowulf et il compensa par de l’or la mort de celui que Grendel avait assassiné.

Le poète de Hrothgar répéta le chant de Hnæf et l’attaque subite de ce général, en s’accompagnant de la harpe :

« Le guerrier de Healfdene, Hnæf des Scyldingas, tomba à Freswæl. Hildeburh n’eut pas lieu de louer la fidélité des Eotes ; elle perdit dans le combat ses fils et ses frères qui furent blessés mortellement1 par les javelots : c’est pourquoi elle fut remplie de chagrin. Ce n’était pas pour rien que la fille de Hoce se lamenta sur son sort quand elle put voir au retour de la clarté du matin les cadavres de ceux qui lui étaient le plus chers. Le combat n’avait laissé qu’un petit nombre de survivants parmi les serviteurs de Finn en sorte que celui-ci ne pouvait livrer bataille ni résister à Hengest.

Mais ils proposèrent alors un traité qui stipulait qu’ils posséderaient désormais le pouvoir en commun avec les fils des Eotes et que le fils de Folcwada leur feraient chaque jour une distribution de trésors.

« C’est ainsi qu’ils conclurent la paix des deux parts. Finn prêta à Hengest des serments solennels pour l’assurer que les reste de sa troupe se conformerait aux avis du witan2 et que personne ne viendrait, soit par des paroles, soit par des machinations, porter atteinte à la paix, encore bien qu’ils dussent suivre le meurtrier de leur prince ; enfin, que si quelqu’un des Frisons tentait par des paroles coupables de ranimer les anciennes haines il serait puni par le tranchant de l’épée. Le serment fut prêté, l’or3 fut compté aux guerriers. Le meilleur homme de guerre des Here-Scyldingas était prêt pour le bûcher. On put voir sur le bûcher la chemise d’armes sanglante, le casque doré4 et les nombreux nobles qui avaient succombé à leurs blessures ; — quelques-uns avaient péri dans la mêlée. Hildeburh ordonna alors de livrer son fils à la flamme au bûcher de Hnæf. Elle poussait des lamentations en s’appuyant sur le bras de son fils. Le corps de celui-ci fut placé sur le bûcher. La flamme s’éleva vers le ciel en sifflant ; elle dévora les têtes qui reposaient sur le bûcher ; les blessures des cadavres s’ouvrirent et le sang en jaillit. La flamme avide consuma tous ceux que le combat avait fait périr parmi les deux peuples ; — aussi la puissance de ceux-ci était désormais éteinte. »

XVIII

« Les guerriers, privés de leurs amis, partirent pour leurs villes de Frisland. Hengest passa ce lugubre hiver auprès de Finn ; il pensait à son pays, mais il ne pouvait s’engager dans un navire sur la mer ; les flots étaient sombres et battus par la tempête : l’hiver les retint enfermés sous des entraves de glace jusqu’à ce qu’une autre année fut revenue, ainsi qu’il arrive toujours au temps fixe, et que la saison fût de nouveau belle. L’hiver était passé, le sein de la terre brillait d’une fraîche parure. Hengest projetait de partir, mais il pensait plus à la vengeance qu’au voyage ; il espérait pouvoir livrer un combat et trouver le moyen de nuire aux Eotes. Cependant il ne résista pas à la destinée quand Hunlafing lui porta un coup de son épée dans la poitrine. Mais ce meurtre fut vengé. — Finn fut tué dans sa propre demeure après que Guthlaf et Oslaf, se souvenant de leurs afflictions furent venus l’attaquer après avoir traversé la mer ; — la salle se couvrit alors des cadavres des ennemis ; Finn fut tué et la reine faite prisonnière. Les Scyldingas portèrent dans leurs navires tout ce qu’ils purent trouver dans la maison du foi, y compris les bijoux précieux, et ils conduisirent la reine chez les Danois. »

Le chant du poëte était terminé. Les bruits joyeux recommencèrent. Les échansons versèrent le vin qui remplissait les vases de prix. Wealhtheow, la tête couverte d’un diadème d’or, alla alors à l’endroit où étaient assis les deux hommes excellents, l’oncle et le neveu ; — la paix régnait encore entre eux. Hunferth l’orateur était assis aux pieds de Hrothgar ; tout le monde avait foi dans son caractère, bien qu’il ne se fût pas montré fidèle à ses parents dans la joute des épées. — La reine des Scyldingas parla alors :

« Prends cette coupe, ô mon seigneur ! sois heureux, ô roi, et use de douces paroles envers les Goths1 ainsi qu’il est convenable ! sois joyeux et prodigue envers les Goths : tu as maintenant la paix2 auprès et au loin. On m’a dit que tu voulais aimer le héros3 comme un fils. Heort est délivré ; n’épargne donc pas tes récompenses pendant que tu le peux et laisse à tes héritiers le peuple et le royaume après ta mort. Je connais l’amitié de Hrothulf ; je sais qu’il veillerait loyalement sur tes fils si tu quittais le monde le premier et que, s’il se rappelait de la sollicitude que nous avons eue pour lui dans sa jeunesse, il nous en récompenserait par ses attentions envers nos enfants. »

Elle alla alors vers le banc où étaient ses fils Hrethric et Hrothmund et les fils des guerriers ; c’est là que Beowulf se trouvait. Il était assis auprès des deux frères.

XIX

La coupe lui fut portée et il reçut l’invitation à boire ; il reçut en présent de l’or1 ainsi que des parures, des bracelets et un collier magnifique. (je n’ai pas ouï-dire qu’il ait existé un objet plus précieux depuis que Hama, fuyant les embûches d’Eormenric enleva le collier de Brosinga2 ; Hygelac, le petit fils de Swerting, posséda le collier en second lieu pendant qu’il défendait les trésors sous sa bannière3 — il mourut dans une expédition qu’il avait organisée par orgueil contre les Frisons ; — ce collier, ainsi que la cotte de mailles de Hygelac, tomba au pouvoir des Francs en même temps que le cadavre de Hygelac ; — des guerriers moins braves possédèrent le champ de carnage et dépouillèrent les cadavres). — La salle était remplie de bruyants échos. Wealhtheow dit alors ces paroles devant l’assemblée des hommes :

« Jouis en paix de ce collier, cher Beowulf ! prends cette parure royale ; prospère ; montre ta force ; donne de bienveillants conseils à ces enfants : je n’oublierai pas ta récompense ! Grâce à ton industrie les hommes sages de tous les pays t’honorent ! Sois riche pendant ta vie ; je ne me montrerai pas avare de trésors envers toi. Sois propice à mon fils4 par tes actes ! Ici tout homme se montre sincère envers son pareil et fidèle à son roi ; — agis donc, ô seigneur, comme je t’en prie ! »

Après ces mots elle se rendit à son siège. Il y eut alors un repas splendide. Les hommes burent du vin ; ils ignoraient les coups cruels que le destin leur réservait une fois la nuit venue, après que Hrothgar se serait retiré pour prendre du repos.

Un grand nombre de chevaliers gardèrent la salle comme ils l’avaient souvent fait jadis ; les bancs furent rangés et l’on étendit par terre des lits et des coussins. Un serviteur du roi dont les jours étaient comptés, s’étendit pour prendre du repos6. Ils mirent leurs boucliers sous leur têtes ; sur le banc au-dessus de Beowulf on voyait le casque élevé, la cotte de mailles et la forte lance du héros. Ils avaient coutume de se tenir ainsi prêts au combat, aussi bien chez eux que pendant leurs campagnes guerrières, afin de pouvoir rendre service en toute occasion à leur souverain, car c’était un vaillant peuple.

XX

Ils se livrèrent alors au sommeil. Mais l’un d’eux expia cruellement le repos nocturne, ainsi qu’il était souvent arrivé dans le temps où Grendel possédait la salle et y commettait ses forfaits (mais sa mort était venue mettre fin à ses péchés). Ils virent alors qu’un être vengeur avait survécu à leur ennemi. La mère de Grendel, qui habite les flots horribles depuis le jour où Caïn tua son frère1 se souvint du malheur qui la frappait. Remplie de sombres pensées elle voulut exécuter une funèbre expédition et venger la mort de son fils2. Elle arriva à Heort où les Hring-Dene dormaient étendus dans la salle. Dès qu’elle fut entrée la situation des guerriers changea3. Leur effroi était amoindri cette fois autant que la force d’une femme comparée à celle de guerriers prêts au combat. L’épée fut tirée dans la salle, le bouclier vint s’affermir dans leurs mains, mais ceux4 qui virent le péril ne songèrent pas à se couvrir avec les casques et les larges cotes de mailles. — Elle se hâtait, elle voulait aller mettre sa vie en sûreté au loin, au moment où elle se vit découverte ; elle eut bientôt saisi fortement l’un des nobles et partit ensuite pour les marais : c’était le compagnon le plus cher de Hrothgar et un homme influent qu’elle venait de tuer pendant le sommeil. Beowulf n’était pas là, car après la distribution des trésors une autre demeure lui avait été assignée. Des clameurs s’élevèrent dans Heort. Elle s’était emparée de la main sanglante ; les guerriers étaient de nouveau dans l’affliction, car c’était pour eux une triste affaire que de voir la vie de leurs amis sacrifiée de deux côtés5. Le vieux roi devint triste quand il apprit que son serviteur le plus cher n’était plus. — On alla aussitôt chercher Beowulf dans sa chambre. À l’aube du jour ce noble guerrier se rendit avec ses compagnons à l’endroit où se tenait Hrothgar. Arrivé là il demanda au seigneur des Ingwine s’il avait passé une nuit paisible, comme il lui en avait fait le souhait.

XXI

Hrothgar répondit en ces termes :

« Ne me parle pas de repos ! L’affliction s’est étendue de nouveau sur les Danois. Æsc-here, le frère ainé d’Yrmenlaf, mon conseiller intime, mon compagnon inséparable dans la mêlée est mort ! — tout bon guerrier devrait être tel que lui ! La mère de Grendel a été sa meurtrière dans Heort ; j’ignore où, fière de son butin, elle a dirigé ses pas. Elle a tiré vengeance de la mort que tu as donnée la nuit dernière à son fils, avec ton étreinte puissante, en punition des maux qu’il avait trop longtemps causés à mon peuple. Il est tombé privé de vie dans le combat, maintenant un autre ennemi redoutable est venu venger la mort de son fils ; la mère de Grendel nous a voués à sa haine et maint guerrier déplore maintenant cette cruelle affliction. À présent la main de celui qui était toujours prêt à faire ce qui vous était avantageux est immobile ! J’ai entendu dire à des hommes de mon peuple qu’ils avaient vu deux géants, deux habitants des marais dont l’un, d’après ce qu’ils purent savoir de plus précis, avait un visage de femme et l’autre avait l’aspect d’un homme, bien qu’il fût plus grand qu’aucun être humain ; on appelait ce dernier Grendel. On ne lui connaissait pas de père et on ignorait s’il avait engendré quelque démon. Leur demeure est une terre cachée, des collines de loups, des caps venteux, d’horribles sentiers des marais où les torrents de montagnes se précipitent à l’ombre des promontoires ; c’est non loin d’ici que se trouve la mer ; des bois au feuillage bruissant1 ombragent ses eaux. Chaque nuit on peut voir des prodiges en ce lieu : le feu brille sur les eaux ; aucun homme, si instruit qu’il puisse être, ne sait où se trouve l’abîme. Le cerf aux fortes ramures harassé par les chiens et cherchant le couvert des bois, aime mieux livrer sa vie sur le bord que de se réfugier dans ses flots. Ce n’est pas un endroit agréable ; les vagues, quand le souffle de la tempête les agite, s’y élèvent en masses sombres vers les nuages jusqu’au moment où le ciel s’obscurcit et laisse couler ses larmes. Maintenant le secours est prêt ; à toi d’agir encore ! Tu ne connais pas encore le lieu terrible où tu pourras trouver l’esprit du mal : cherche-le donc si tu l’oses ! Je te récompenserai, comme je l’ai déjà fait, par des trésors, si tu réchappes de cette guerre ! »

XXII

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Ne crains rien, ô homme sagace ! Mieux vaut certes venger un ami que le pleurer ; chacun de nous doit subir la mort ; que celui qui le peut se couvre de gloire avant sa fin ! La gloire est la meilleure récompense de celui qui succombe. Lève-toi, ô roi, allons vite trouver la trace1 de la mère de Grendel. Je te promets qu’en aucun asile où elle puisse se trouver elle ne pourra nous échapper, que ce soit dans les entrailles de la terre, dans les bois des montagnes ou dans le fond de la mer. Patiente encore aujourd’hui avec tes maux, car j’espère qu’ils prendront bientôt fin. »

Hrothgar sauta de joie à ces paroles ; il remercia Dieu de ce que Beowulf venait de dire. On brida son cheval à la crinière frisée. Il partit ; la troupe des guerriers se mit en marche. On distinguait au loin les empreintes des pas le long des sentiers de la forêt ; ils cheminaient à travers les marais obscurs et portaient le corps inanimé du meilleur des chevaliers qui avaient partagé le pouvoir avec Hrothgar. Le prince traversa alors des rochers escarpés, un sentier inconnu, des promontoires abrupts et les nombreuses maisons des niceras. Il allait en avant de la petite troupe afin d’explorer la plaine quand tout à coup il rencontra des arbres suspendus aux pentes grises des rocs, — une lugubre forêt ; au-dessous s’étendait une eau sanglante et agitée. Tous les Danois devinrent tristes quand ils eurent rencontré la tête d’Æsc-here sur la falaise. Les flots roulaient du sang. — Les guerriers regardèrent la mer. Les sons du cor retentissaient par intervalles. Les guerriers s’assirent ; ils virent les nombreuses espèces de serpents et de dragons aux formes étranges qui se mouvaient dans les eaux, car souvent les serpents et les bêtes sauvages entreprennent à l’heure de midi des expéditions funèbres sur la mer ; ils virent aussi les niceras qui étaient étendus sur les pentes des caps. Ceux-ci entendirent le son du cor et s’éloignèrent courroucés. Beowulf en tua un d’une flèche : le trait atteignit la bête au cœur ; ses mouvements dans les flots devinrent plus lents, car la mort la frappait. Elle fut bientôt achevée avec des épieux et des crocs et tirée sur le cap ; les guerriers se mirent à contempler l’esprit malfaisant. Beowulf se couvrit de ses vêtements de chevalier. — Avant d’entrer dans la mer il revêtit sa large cotte de mailles qui devait protéger sa poitrine contre toute agression ; sa tête était défendue par son casque, objet richement orné et rendu si solide par le forgeron que ni le feu ni les épées n’auraient pu l’entamer. Ce n’était pas non plus la moindre des armes que celle que lui avait remise, pour s’en servir dans la nécessité, l’orateur de Hrothgar : cette épée s’appelait Hrunting ; c’était un ancien joyau ; la lame en était de fer trempé dans le poison2 et endurcie par le sang des combats ; jamais cette épée ne refusait le service à celui qui la maniait dans la bataille. Ainsi ce n’était pas la première fois que Hrunting allait accomplir des prouesses. Le fils d’Ecglaf ne se rappelait plus en remettant cette arme à un guerrier plus valeureux que lui, les paroles qu’il avait prononcées étant ivre ; quant à lui il n’osait risquer sa vie sur la mer ni faire des preuves de bravoure, (il perdit pour ce fait son renom de vaillance.) Il ne ressemblait pas à Beowulf qui était préparé au combat.

XXIII

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Maintenant que je suis prêt à partir, rappelle-toi, ô fils illustre de Healfdene, que nous étions jadis convenus dans nos entretiens que si je mourais pour ta défense tu serais un père pour mes compagnons. Sois donc leur protecteur, si la guerre me prend ; envoie aussi à Hygelac les trésors que tu m’as donnés, cher Hrothgar : il pourra voir par là que j’ai rencontré un roi magnanime et que j’ai profité de ses libéralités tant que j’ai pu. — Et toi, Hunferth, donne moi ta veille épée : je périrai ou je m’illustrerai avec Hrunting. »

Après ces paroles et sans vouloir attendre de réponse, le héros se hâta de pénétrer dans les flots. — Un jour se passa avant qu’il pût apercevoir le fond de la mer. La gardienne de la mer s’aperçut bientôt qu’un homme s’approchait de sa demeure ; elle le saisit avec ses griffes mais une cuirasse impénétrable l’entourait et elle ne put lui faire de mal. Arrivée au fond de l’abîme elle emporta Beowulf dans sa demeure, en sorte qu’il ne put se servir de ses armes, (tous ces monstres le tourmentaient et déchiraient sa chemise d’armes avec leurs dents.) Beowulf s’aperçut alors qu’il se trouvait dans1 une salle inconnue où l’eau ne pouvait l’atteindre ; il vit une lumière qui jetait des feux brillants. Il vit en ce moment la mère de Grendel et se précipita sur elle avec son épée ; le coup ne fut pas manqué et l’épée s’abattit sur sa tête en faisant entendre un bruit belliqueux. Alors Beowulf vit que l’épée ne pouvait s’enfoncer, mais qu’elle lui manquait dans le besoin (c’était la première fois que cette arme précieuse manquait à sa réputation). Le parent de Hygelac, soucieux de la gloire, ne se déconcerta pas, il rejeta l’arme qui alla s’étendre sur le sol ; il se confia à la force de son poing. C’est ainsi que doit faire celui qui cherche une longue gloire au milieu des batailles et qui n’a pas souci de sa vie. Il prit alors son ennemie par l’épaule et la secoua si fortement (car il était en colère) qu’elle tomba sur le sol. Elle l’étreignit bientôt à son tour. Beowulf, alors, trébucha et fit une chute. La mère de Grendel s’assit sur lui et, tirant son couteau, voulut venger son fils. Mais sur l’épaule du héros était étendu un réseau étroit qui protégea sa vie et interdit l’entrée à la lame. Le fils d’Ecgtheow serait donc mort sous le vaste abîme si sa cotte de mailles ne l’avait secouru et si le Seigneur n’était le maître de la victoire ; Dieu en décida justement et Beowulf se releva ensuite sans difficulté.

XXIV

Il vit alors au milieu des armures une épée victorieuse, anciennement possédée par les géants ; c’était une arme de prix, bien qu’elle fût trop grande pour qu’aucun homme autre que lui pût s’en servir. Il la prit par la garde avec colère et l’ayant brandie il en porta un coup si violent à son ennemie que l’arme s’enfonça dans le corps de celle-ci : la furie tomba alors. L’épée était couverte de sang et Beowulf se réjouit de son ouvrage. Il regarda la salle ; il alla près du mur et leva l’arme par la garde ; il voulait punir Grendel et sans retard de ses attaques réitérées contre les Danois de l’Ouest, des expéditions pendant lesquelles il avait tué les serviteurs de Hrothgar dans leur sommeil. Beowulf le punit de ses actions quand il le vit étendu sans vie sur le sol, le cadavre de Grendel bondit au loin quand le héros y ayant porté un coup terrible, en détacha la tête.

Bientôt les hommes qui, en compagnie de Hrothgar, examinaient la mer, virent que les flots étaient tout mêlés et souillés de sang ; ils parlèrent ensemble de Beowulf et se dirent qu’ils n’espéraient pas le voir revenir victorieux auprès de Hrothgar, car beaucoup croyaient que la Louve de l’abîme1 l’avait tué. La neuvième heure2 arriva. Les Scyldingas quittèrent le cap et le roi retourna chez lui. Les étrangers remplis de tristesse s’assirent3 et regardèrent la mer ; ils étaient si découragés qu’ils ne croyaient point qu’il leur serait donné d’assister au retour de leur chef.

Rongée par le sang qui la couvrait l’épée commença à diminuer ; chose merveilleuse elle fondit entièrement comme la glace au retour du printemps. Le prince des Goths, bien qu’il vit dans la demeure de nombreux trésors, ne prit que la tête de Grendel et la garde de l’épée (la lame s’était fondue tant était chaud et empoisonné le sang qui la couvrait.) Bientôt celui qui avait affronté la lutte des ennemis s’engagea sur la mer et nagea à travers les flots ; la terre et les eaux étaient maintenant délivrées de l’esprit infernal. Beowulf atteignit alors la terre en nageant ; il se réjouissait de son butin. Sa troupe alla à sa rencontre, remercia Dieu et se réjouit de ce qu’elle pouvait le revoir sain et sauf. On le débarrassa promptement de son casque et de sa cotte de mailles, car l’eau de la mer était corrompue et souillée de sang. Les Goths retrouvèrent alors, le cœur joyeux, les traces de leurs pas et reprirent la route connue. Tous aidèrent à transporter la tête de Grendel ; quatre d’entre eux la portèrent péniblement sur une lance jusqu’au moment où ils arrivèrent tous les quatorze à la salle : — Beowulf marchait au milieu d’eux. Il entra pour saluer Hrothgar ; la tête de Grendel fut portée par les cheveux dans la salle où buvaient les hommes ; elle fut placée devant la reine et les guerriers : ceux-ci contemplèrent ce spectacle merveilleux.

XXV

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Eh quoi ! nous t’avons apporté avec joie ce don de la mer que tu regardes, ô fils de Healfdene. J’ai garanti ma vie avec peine pour l’acquérir ; j’ai combattu sous les flots, mais j’eusse été bientôt impuissant si Dieu ne m’avait protégé. Je n’ai pu me servir de Hrunting pendant le combat, bien que cette arme soit bonne, mais le Seigneur, qui aide le plus souvent ceux qui sont sans amis m’a donné de voir une épée qui était suspendue au mur de la demeure et j’ai fait usage de celle-ci comme d’une arme. J’ai tué ensuite les gardiens1 de la maison, les circonstances me le permettant. Le sang qui jaillit alors fit fondre l’épée, mais j’en ai emporté la garde ; j’ai vengé la mort des Danois ainsi qu’il était convenable. Je te donne l’assurance que tu peux dormir désormais sans crainte dans Heort avec tes guerriers et tous les hommes de ton peuple et que tu n’as plus à redouter de ce côté, comme tu le faisais jadis, la mort des chevaliers. »

La poignée d’or, ancienne œuvre des géants, fut ensuite remise au roi et elle devint sa possession2, Hrothgar parla ensuite ; — il regarda la poignée sur laquelle était gravée l’origine de l’ancien combat (le déluge fit périr les géants en punition de leur conduite téméraire ; ce peuple était étranger à Dieu, c’est pourquoi Dieu le punit en l’engloutissant sous les eaux) ; sur la garde3 était aussi indiqué exactement en lettres runiques le nom de celui qui avait fait l’épée. — Le fils de Healfdene parla, et tout le monde se tut :

« Ta gloire, ô mon cher Beowulf, s’étend maintenant chez tous les peuples. Jouis pour toujours de ta puissance et de ta sagesse. Je me montrerai reconnaissant envers toi ainsi que je te l’ai promis. Tu seras la consolation et l’espoir de ton peuple. Heremod n’a pas agi ainsi avec les descendants d’Ecgwela ; son élévation ne causa pas le bien, mais la mort des Danois : il fit périr ses compagnons jusqu’au jour où il fut privé des joies humaines ; bien que Dieu l’eût élevé en puissance au-dessus de tous les hommes, des pensées sanguinaires surgirent dans son cœur, il ne fit pas de distribution de bracelets aux Danois ; la tristesse lui échut en partage pour les persécutions qu’il avait ordonnées. Apprends par son exemple la conduite qu’il sied de tenir à un homme ; le conseil que je te donne m’est dicté par ma longue expérience. — Il est admirable de voir comment Dieu, dans sa magnanimité, donne la sagesse, la puissance et l’héroïsme aux hommes ; — Dieu est le maître de tout ce qui existe. Parfois il laisse l’esprit du prince se porter sur l’amour des biens et il lui donne l’empire et la joie en ce monde ; il étend ses possessions à ce point que rien ne vient le troubler, ni la maladie, ni l’âge, ni les embûches, ni les attaques, mais que tout le monde lui est soumis ; il ne connaît donc pas l’infortune et, dans sa folie, il ne peut croire que sa fin arrivera ; mais l’orgueil s’élève en lui pendant que le gardien de son âme dort — ce sommeil au milieu de l’orage est profond, mais le meurtrier qui décoche traîtreusement ses flèches est proche. »

XXVI

« Il est alors frappé au cœur par le trait dévorant ; il ne peut, poussé par les ordres du démon, se garantir du péché ; il considère comme peu ce qu’il a longtemps gardé ; il devient avide, ne donne plus de trésors, oublie et méprise la destinée à cause des honneurs que Dieu lui avait donnés jadis, puis il meurt. Un autre lui succède qui distribue joyeusement ses trésors. — Garde toi des passions mauvaises, ô Beowulf, le meilleur des hommes ; choisis la vie éternelle ; ne sois point orgueilleux, illustre guerrier ! Ta force n’est que pour un temps et bientôt elle te sera ravie par la maladie ou par l’épée, par le feu ou par les flots, ou par le javelot, ou par les rigueurs de l’âge, ou bien la clarté de tes yeux se troublera et la mort te prendra soudain. C’est ainsi que j’ai gouverné les Hring-Dene pendant de longues années1 et que je les ai garantis par les armes contre les attaques de beaucoup de peuples, à ce point que je ne pensais plus avoir d’adversaires sous le ciel. Mais quoi ! un changement se fit dans ma demeure ; l’effroi succéda au plaisir après que Grendel se fut introduit chez moi : je souffris à cause de lui de longues infortunes. Je remercie Dieu qui m’a laissé vivre pour contempler de mes yeux sa tête ensanglantée ! Rends-toi à ton banc et jouis du festin, illustre guerrier ; demain un grand nombre d’objets précieux seront communs entre nous2. »

Le Goth était joyeux ; il se rendit à son siège comme le lui disait Hrothgar. Le repas fut servi aux assistants avec toute la pompe qui avait été déployée jadis. Les ténèbres de la nuit se firent. Toute la compagnie se leva ; le vieux roi voulait se retirer vers sa couche. Beowulf désirait aussi vivement prendre du repos ; l’intendant conduisit sans retard le guerrier fatigué au lieu de repos. Beowulf dormit dans la salle jusqu’au moment où le corbeau noir signala gaiement le soleil. L’astre brillant vint alors glisser sur les plaines3. Les guerriers se hâtèrent ; ils étaient prêts à retourner chez eux ; le Goth voulait aller retrouver son navire. Il fit alors remettre Hrunting au fils d’Ecglaf et il dit à celui-ci de prendre son épée ; il le remercia de ce prêt et ajouta qu’il croyait que cette épée était bonne ; il s’abstint de la déprécier dans ses discours, car c’était un vaillant homme. — Les guerriers étaient prêts pour le voyage ; leur chef alla au trône saluer Hrothgar.

XXVII

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Nous venons te dire que notre intention est d’aller retrouver Hygelac. Nous avons été traités à souhait pendant notre séjour ; tu as été bon envers nous. C’est pourquoi, afin de posséder encore davantage ton affection, je suis prêt s’il le faut à affronter de nouveaux combats. Si j’apprenais qu’une guerre pareille à celle que tes ennemis t’ont suscitée jadis t’opprimât de nouveau, j’amènerais mille guerriers à ton aide. Je sais que Hygelac, bien qu’il soit jeune, me soutiendra par ses paroles et par ses actes s’il voit que je te secours dans le besoin. Si Hrethric le fils du roi fait traité avec la cour des Goths1 il trouvera là de nombreux amis : il vaut mieux que celui qui a foi dans sa valeur visite des terres étrangères. »

Hrothgar répondit ainsi :

« C’est le Seigneur qui met ces sentences dans ton cœur ! Jamais je n’ai entendu homme aussi jeune parler avec plus de sagesse ; tu es à la fois indomptable et sage. — Je crois que si la guerre ou la maladie prenait le fils de Hrethel ton roi, et que tu sois en vie et consentant à administrer le royaume, les Goths de la mer ne pourraient choisir un meilleur monarque que toi. Plus je connais ton caractère, plus il me plaît, ô cher Beowulf ; c’est grâce à toi que la paix unira les Goths et les Gar-Dene et que leurs anciennes querelles s’apaiseront, c’est grâce à toi que, tant que je gouvernerai cet empire, ils posséderont les trésors en commun et qu’ils se feront mutuellement visite avec des présents à travers la mer. Je sais que l’amitié de ces peuples est affermie pour l’avenir. »

Hrothgar, fils de Healfdene, lui donna encore douze objets de prix et il lui dit de se rendre, avec ces présents, auprès de son peuple et de revenir le voir bientôt. Il embrassa ensuite Beowulf les larmes aux yeux. De ses deux recommandations la dernière était celle qui lui tenait le plus au cœur ; le héros quoique étranger à lui par le sang, lui était si cher qu’il ne pouvait contenir son émotion et qu’il aspirait intérieurement au temps où il lui serait donné de le revoir. Beowulf partit ensuite fier de ses trésors. Le navire, attaché à son ancre, attendait son possesseur. Pendant le trajet on vanta souvent les dons de Hrothgar (Hrothgar fut un roi irréprochable jusqu’au moment où l’âge vint le priver de la jouissance de sa force.)

XXVIII

Les guerriers arrivèrent à la mer. Le gardien de la terre s’aperçut de leur retour : il ne salua pas les étrangers, de son poste sur la pente du cap, par des paroles d’injure, mais il chevaucha jusqu’à eux et leur souhaita la bienvenue ; les guerriers allèrent ensuite au navire. Le vaisseau était sur la plage, chargé de vêtements de guerre, de chevaux et d’objets précieux ; le mât s’élevait sur les trésors de Hrothgar. Il donna au gardien du navire une épée en or ciselé, l’arme fit ensuite la gloire de cet homme dans les repas des guerriers. — Ils partirent sur le navire et quittèrent le pays des Danois. Les voiles étaient attachées au mât par des cordages. Le navire frémissait ; le vent n’entrava pas sa marche sur les flots, si bien qu’ils purent bientôt apercevoir les falaises de Gothie et les promontoires bien connus. Le navire, que le vent agitait, s’approcha de la terre. Le gardien du port qui, depuis longtemps guettait leur arrivée, fut bientôt près du rivage ; il attacha solidement la barque au moyen des cordes des ancres, de peur que la violence des flots ne l’entraînât au loin. Il fit porter à terre les trésors de Hrothgar. C’était non loin de là qu’il fallait aller pour trouver le roi ; Hygelac, fils de Hrethel, et ses compagnons demeuraient à proximité de la côte ; sa demeure était splendide. Hygd, fille de Hæreth, qui était remplie de sagesse malgré le petit nombre de ses ans, habitait avec lui ; malgré sa dignité elle ne se montrait ni basse ni avare envers le peuple goth.

L’esprit de Thrytho1 était rempli de desseins criminels. Aucun guerrier n’osait la regarder, à l’exception toutefois de son mari. Mais elle le fit charger de chaînes et peu de temps après le désigna pour périr par l’épée. Si belle que soit une reine elle ne doit point imiter cette conduite ni faire périr son époux pour satisfaire sa colère. — Mais le parent de Heming2 réprima cette conduite. D’autres disaient au festin de la bière qu’elle avait commis moins de crimes après qu’elle avait été donnée au jeune guerrier et que, sur l’ordre de son père, elle avait été chercher au delà des flots la salle d’Offa ; là elle vécut heureusement sur le trône, se montra libérale dans ses dons et remplie d’amour pour le roi son époux (Offa était célèbre par ses largesses et ses batailles ; il gouverna sa maison avec sagesse ; c’est de lui que naquit Eomær, parent de Heming et petit-fils de Garmund qui secourut les hommes et fut puissant dans les combats.)

XXIX

Beowulf et sa troupe se mirent alors en marche sur le rivage. Le soleil brillait dans le sud. Ils allèrent rapidement là où ils apprirent que se trouvait Hygelac. Hygelac sut bientôt que Beowulf revenait à sa cour après avoir échappé sain et sauf au combat. D’après ses ordres on fit aussitôt place aux voyageurs dans la salle. Après que le roi l’eut eu salué dans une harangue solennelle Beowulf vint s’asseoir à son côté. La fille de Hæreth parcourut la salle avec un vase d’hydromel1 : elle était remplie d’attentions pour son peuple et portait la coupe aux guerriers2. — Hygelac commença à interroger courtoisement son compagnon : il désirait vivement connaître les aventures des Goths :

« Qu’est-il arrivé à toi et à ta troupe pendant le voyage, cher Beowulf, après qui tu as été parti pour chercher, au delà de la mer, le combat à Heort ? As-tu pu apporter remède au mal bien connu de Hrothgar ? Ce voyage m’a rempli d’inquiétudes et de tourments, car je n’avais pas confiance en ton entreprise et je t’avais longuement prié de ne pas aller trouver l’esprit de carnage et de laisser les Danois du Sud combattre eux-mêmes contre Grendel. — Je remercie Dieu de te revoir sain et sauf. »

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Le combat que j’ai livré à Grendel sur les lieux où il avait bien souvent massacré les Scyldingas de la Victoire est connu d’un grand nombre d’hommes, ô Hygelac ; j’ai vengé tous ces crimes, en sorte qu’aucun descendant de Grendel n’a lieu de se vanter du bruit du crépuscule ». Je me rendis d’abord dans Heort pour y saluer Hrothgar ; et quand il eut connu ma résolution il me donna un siège à côté de son propre fils. Tout le monde était dans la joie : je n’ai jamais vu convives goûter mieux les plaisirs de l’hydromel. La reine parcourait la salle par intervalles et encourageait les jeunes gens ; souvent, avant d’aller à son siège, elle donnait4 un bracelet à un guerrier. D’autrefois Freaware, la fille de Hrothgar, portait la coupe remplie de bière aux principaux chevaliers et je l’entendais proclamer les noms des assistants en leur passant la coupe. — Freaware avait été fiancée au fils de Froda ; Hrothgar avait pensé qu’il serait avantageux de se servir de sa fille pour mettre un terme à la guerre, mais il arrive souvent5 après la défaite que la lance meurtrière ne se repose que pour peu de temps, et que la fiancée, si excellente qu’elle puisse être, n’apaise que momentanément le combat. »

XXX

« Le prince des Heathobeard, ainsi que tous les chevaliers de son peuple, a droit de ne pas être satisfait quand il va dans la salle avec son épouse ; un noble rejeton de la race danoise y présente la bière aux guerriers ; sur lui brille l’héritage des Heathobeard, les parures prises après le combat. Le vieux guerrier qui se rappelle le trépas des hommes de sa nation s’assombrit en voyant ces parures ; il parle et commence à éprouver la pensée d’Ingeld :

« Ne peux-tu reconnaître, ô mon prince, l’épée que porta ton père dans son dernier combat quand les Danois le tuèrent et prirent possession du champ de carnage (cette défaite n’a pas été vengée !)? Maintenant l’un des fils de ces assassins parcourt la salle fier de sa parure, tire gloire du meurtre et porte les objets qui devraient en justice t’appartenir. »

« C’est ainsi qu’il l’exhorte sans cesse par de violents discours jusqu’au moment où le serviteur de son épouse expie par un coup mortel les actes de Hrothgar. L’auteur du meurtre s’échappe vivant1 (il connaissait bien le pays.) Après cet acte les serments des nobles sont rompus ; une haine mortelle agite Ingeld et, par suite, l’amour qu’il portait à son épouse se refroidit. C’est pourquoi je ne crois pas qu’une paix solide unisse les Heathobeard et les Danois.

« Je parlerai encore de Grendel afin que tu saches au juste l’issue du combat des guerriers. — Après que le soleil eut glissé sur les plaines, l’esprit de la nuit courroucé vint nous rendre visite dans la salle. Son attaque fut fatale à Hondscio qui était le plus avancé des guerriers : Grendel fut le meurtrier de ce brave et dévora entièrement son corps. Cependant il ne voulut pas quitter la salle les mains vides ; il vint m’éprouver et me saisit soudain avec sa griffe, un large gant2 pendait le long de son corps ; ce gant était l’œuvre des diables ; il était formé de peaux de dragon. Grendel voulait me transpercer mais il ne le put, car je me levai en colère. Il serait trop long de dire comment je lui fis expier tous ses crimes ; ce fut alors, Hygelac, que j’honorai ton peuple par mes œuvres. Il s’échappa, mais pour mourir bientôt après ; toutefois, sa main droite garda sa trace dans Heort. Il alla, plein de tristesse, s’affaisser dans la mer. Hrothgar me donna en récompense de ce combat, pendant le festin du jour suivant, beaucoup d’objets précieux. Il y eut alors des chants et de la joie ; Hrothgar se faisait raconter des histoires et prenait lui-même plaisir à en dire ; parfois le vieux guerrier touchait de la harpe, parfois il entonnait un chant plein de faits tristes et véridiques, parfois il narrait quelque curieux récit ; d’autre fois encore il pleurait la vaillance de sa jeunesse, et son esprit s’enflammait en se rappelant toutes ces choses. — C’est ainsi que nous passâmes toute la journée à l’intérieur en nous divertissant3 jusqu’au moment où la nuit se fut faite pour les hommes. La mère de Grendel fut bientôt prête pour la vengeance ; elle s’avança soucieuse de la mort de son fils. Elle le vengea alors en tuant l’un des guerriers ; Æsc-here, le sage conseiller, périt sous sa griffe. Quand le matin fut venu les Danois ne purent le charger sur le bûcher et le livrer aux flammes, car la furie avait emporté son corps sous le torrent de la montagne. Ce fut le coup le plus terrible que Hrothgar eût éprouvé depuis longtemps. Alors le roi rempli d’affliction me supplia d’aller, avec ta permission4, combattre en chevalier dans la mer, de risquer ma vie, de m’acquérir de la gloire : il me promit au retour une récompense. J’allai trouver la gardienne de la mer. Pendant quelque temps nos bras se confondirent dans la lutte ; la mer roulait du sang ; mais je coupai sa tête dans la salle avec une large épée (je n’étais pas encore destiné à mourir). Hrothgar me donna de nouveau des trésors. »

XXXI

« Telle était la libéralité du roi : je ne perdis rien de la récompense, mais le fils d’Healfdene voulut encore me donner des trésors ; ces trésors je veux te les apporter et te les donner en présent. Mon affection t’est toujours acquise car je n’ai guère de proches, hormis toi, ô Hygelac. »

Il donna l’ordre d’apporter la bannière1, le casque, la cotte de mailles et l’épée qu’il avait reçus de Hrothgar, puis il dit ces paroles :

« Hrothgar m’a donné cette cotte de mailles en me prescrivant de t’en dire l’histoire ; elle a été longtemps possédée, m’a-t-il dit, par le roi Heorogar, prince des Scyldingas, qui n’a pas voulu s’en dessaisir en faveur de son fils le vaillant Heoroweard, bien que celui-ci lui fût cher. — Jouis de tout cela à ton aise ! »

J’ai entendu dire que quatre chevaux pommelés en tout semblables, suivaient ces présents ; Beowulf donna au roi les chevaux et les trésors. C’est ainsi qu’on doit se comporter envers un parent : on ne doit point lui tendre d’embûches ni amener sa mort par de ténébreuses machinations ! — Beowulf était tout dévoué à Hygelac et joyeux envers tout le monde. J’ai ouï dire qu’il donna à Hygd le collier que Wealhtheow lui avait remis en présent, ainsi que trois coursiers sellés et caparaçonnés : après le repas le sein de Hygd reçut la précieuse parure. Ainsi brillait par ses actes héroïques le fils d’Ecgtheow ; il vivait honorablement et ne tuait pas ses compagnons de festin ; son esprit n’était pas rude quoiqu’il possédât — don inappréciable qu’il tenait de Dieu — plus de force qu’aucun homme au monde. Il avait été longtemps méprisé ; les Goths ne le croyaient pas solide et le roi ne lui faisait pas grand honneur au banc de l’hydromel : bien souvent on disait de lui qu’il était mou et incapable, mais les épreuves de ce héros eurent une fin glorieuse. — Hygelac fit ensuite apporter l’épée de Hrethel ; il n’y avait pas d’épée plus précieuse chez les Goths ; il la remit à Beowulf et lui donna sept-mille2, un château et la dignité de prince. Leur naissance leur donnait droit à tous deux à la possession des terres, mais Hygelac avait plus de puissance sur le royaume parce que ses titres étaient meilleurs.

Il arriva plus tard que Hygelac mourut et que l’épée fit périr Heardred3 quand les Heatho-Scylfingas furent venus attaquer le neveu de Hereric. Le vaste royaume échut ensuite à Beowulf ; et celui-ci le garda sans accident pendant cinquante hivers (il gouverna avec sagesse) jusqu’au moment où un dragon commença à régner pendant les nuits noires ; — ce dragon gardait un trésor dans la lande4 ; un chemin inconnu aux hommes s’étendait au-dessous. Un homme y pénétra et prit un objet précieux5 ……………………………………………………………

XXXII

Ce n’était pas volontairement que cet homme cherchait le trésor1, mais il était forcé de fuir les coups de la haine ; ce fut bientôt le moment où l’aspect effrayant du dragon ………………………… il vit un vase précieux et il y avait beaucoup d’autres objets dans la caverne, car c’était là que jadis un homme avait caché l’héritage d’une noble race. Tous étaient morts et le gardien du trésor quoique affligé de la perte de ses amis, désirait rester encore un peu de temps sur la terre afin d’y jouir de ces immenses richesses. La tombe était située près d’un cap de la mer2 ; L’homme déposa le trésor à l’intérieur, puis il prononça ces paroles3 :

« Garde cela à présent, ô terre ! les hommes ne posséderont plus ces biens : n’est-ce pas de toi, du reste, qu’ils les ont jadis obtenus ! Tous les hommes de mon peuple ont péri dans le combat, ils ont été goûter les joies de l’autre monde4. Personne n’est resté debout pour manier l’épée ou pour porter la coupe. Le casque doré va se dépouiller de son éclat, car ceux qui l’ont couvert de ses riches ornements ne sont plus ; la cotte de mailles qui avait résisté à la lame pénétrante des épées va maintenant se corrompre. Après la mort des guerriers la cuirasse cesse de couvrir leur sein dans les expéditions lointaines, la harpe joyeuse devient muette, le faucon ne vole plus dans la salle et le coursier rapide cesse de battre le sol de ses pieds. La mort a enlevé de nombreuses races d’hommes ! »

C’est ainsi qu’il se lamenta jour et nuit, jusqu’au moment où l’aiguillon de la mort le toucha au cœur. — Le dragon qui cherche les tombeaux et qui vole la nuit entouré de feu, vit le trésor ouvert ; il vint habiter le souterrain et y prit possession de l’or des païens, — il n’en eut du reste aucun avantage.

C’est ainsi que le dragon garda le trésor souterrain pendant trois cents hivers jusqu’au moment où un homme le fit entrer en colère ; celui-ci porta au roi une coupe dorée et demanda sa grâce5 à son seigneur. On s’empara ensuite du trésor et le pardon du proscrit fut accordé. Le roi regarda pour la première fois l’antique ouvrage des hommes. — Quand le dragon s’éveilla les hostilités recommencèrent ; il flaira le long du rocher et trouva l’empreinte des pas d’un ennemi ; l’homme avait pu, à l’aide de ses enchantements, s’avancer près de la tête du dragon. Le dragon chercha avidement sur le sol ; il voulait trouver celui qui lui avait causé du mal pendant son sommeil ; il fit plusieurs fois le tour de la caverne ; aucun homme ne se trouvait dans cet endroit ; cependant il se réjouissait dans l’espoir du combat. Il se dirigea vers la tombe et se mit à chercher la coupe, mais il s’aperçut bientôt qu’on avait fouillé le trésor. Il attendit alors la nuit avec impatience ; il était en colère et voulait faire expier par la flamme, à beaucoup de monde, le vol dont il était victime. Le jour s’écoula ; il ne voulut pas attendre plus longtemps, mais il partit au milieu d’un cercle de flammes. Le commencement de ses hostilités fut terrible pour le peuple, leur fin par la mort de Beowulf, fut douloureuse et prompte.

XXXIII

Le dragon commença alors à vomir la flamme et à brûler les habitations du peuple ; la flamme s’éleva menaçante sur les hommes : le dragon ne voulait rien épargner. On assista à ce combat de près et de loin et l’on vit combien le monstre haïssait et opprimait le peuple des Goths. Le dragon retourna au trésor avant la venue du jour : il avait entouré le pays d’un cercle de flammes ; il se fiait à la solidité de sa retraite, mais son espoir fut déçu. Beowulf connut bientôt les dévastations qui avaient été commises par le dragon et vit que sa propre demeure était consumée par les flammes. Ces événements le remplirent de douleur et il se dit qu’il avait dû mettre Dieu en colère contre lui en péchant contre l’un des commandements : des pensées sombres et inaccoutumées roulèrent dans son âme. Le dragon avait brûlé le trône des Goths1 ; Beowulf songea à se venger. Il fit faire un magnifique bouclier tout de fer : il savait bien que le bois ne pourrait le secourir contre la flamme du dragon. Le terme de sa vie approchait ; le dragon, quoiqu’il eût possédé le trésor pendant de longues années, allait aussi mourir. Beowulf dédaigna d’affronter l’ennemi avec une troupe nombreuse ; il ne craignait pas la lutte et ne faisait aucun cas de la vaillance du dragon, car il avait jadis risqué sa vie dans de nombreux combats, après qu’il eut délivré la salle de Hrothgar et saisi dans la lutte la mère de Grendel2. — Ce ne fut pas le moindre de ses combats que celui où Hygelac fut tué. Le roi des Goths périt dans une attaque contre la Frise. Beowulf s’échappa de là à la nage ; il avait sur lui l’un des trente bracelets3 quand il entra dans la mer. Les Hetware qui marchèrent contre lui n’eurent point lieu d’être glorieux car un petit nombre seulement d’entre eux purent regagner leur pays. Le fils d’Ecgtheow traversa alors la mer4 à la nage : il retourna seul vers son peuple. Arrivé en Gothie Hygd lui offrit le trésor et le royaume, car elle ne croyait pas que son fils pût défendre le royaume contre les armées ennemies, après la mort de Hygelac. Cependant les Goths ne purent décider Beowulf à devenir le seigneur de Heardred ni à monter sur le trône5, mais il aida le jeune homme de ses bienveillants conseils jusqu’au moment où celui-ci atteignit l’âge de gouverner. Des bannis, les fils d’Ohthere vinrent le trouver par mer ; ils s’étaient révoltés contre le roi des Scylfingas qui gouvernait dans le Sweo-rice. La fin de Heardred arriva alors ; il reçut, dans un repas6, une blessure mortelle ; le fils d’Ongentheow retourna dans son pays, il laissa Beowulf occuper le trône de Gothie ; — Beowulf fut un excellent roi.

XXXIV

Il pensa par la suite à venger la mort de son souverain et fut l’ennemi1 du fugitif Eadgils. Le fils d’Ohthere traversa la mer avec une troupe de guerriers ; Beowulf accomplit sa vengeance en tuant le roi. Ainsi le fils d’Ecgtheow avait résisté à tous les combats jusqu’au jour où il affronta le dragon. — Il alla voir la bête en compagnie de onze hommes, (il connaissait alors la raison de la guerre faite à son peuple ; la coupe de prix lui avait été remise de la main de l’auteur de la découverte). Le fugitif accompagnait la troupe comme guide ; il était retenu par des entraves et c’était à contre-cœur qu’il marchait vers la demeure du dragon. Le chemin qui conduisait à cette demeure n’était pas facile à suivre. — Beowulf s’assit sur un cap pendant qu’il faisait ses adieux à ses compagnons ; son âme était remplie de tristesse et d’idées de mort : le destin avait fixé à bientôt le terme de sa vie et il devait céder devant ses arrêts. — Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Pendant ma jeunesse j’ai pris part à de nombreux combats et j’en ai gardé fidèlement la mémoire. J’avais sept hivers quand le roi me prit des mains de mon père ; le roi Hrethel me garda ; il me donna des parures, me convia à des festins : je ne fus pas plus mal vu dans sa maison que Herebeald, Hæthcyn ou Hygelac, ses enfants. — Herebeald, l’aîné de ses fils, tomba ensuite sous la flèche de son frère Hæthcyn : Hæthcyn manqua son but et le frappa à mort. Ce fut un coup irréparable et le roi dut quitter la vie sans en avoir tiré vengeance, (car il paraît dur à un vieillard de voir son fils suspendu au gibet : ce triste spectacle lui fait pousser à bon droit des gémissements). Aucun jour ne se passait sans qu’il se rappelât la mort de son fils ; il ne se souciait plus d’attendre un autre héritier2 maintenant que Herebeald était tombé sous les coups de son frère. Il regardait mélancoliquement la salle déserte de son fils. »

XXXV

« Il se retirait dans ses appartements et répétait son chant de douleur ; campagnes et villes tout semblait trop vaste à son gré. C’est ainsi qu’après la mort de Herebeald le roi des Wederas éprouva un cruel chagrin. Il ne pouvait en aucune manière faire expier son crime au meurtrier ; il ne pouvait non plus lui porter aucun dommage, bien qu’il ne lui fût point cher. Le chagrin qui le minait causa sa mort. Il laissa à ses descendants la possession du pays et de la capitale. Les hostilités s’engagèrent entre les Suédois et les Goths après sa mort. Les descendants d’Ongentheow ne voulurent plus garder la paix et vinrent souvent semer le carnage près du Hreosna-beorh. Mes parents vengèrent ces attaques, mais Hæthcyn le roi des Goths succomba dans cette terrible guerre. J’ai entendu dire qu’au matin Eofor avait donné un coup d’épée à Ongentheow pour se venger de ce que celui-ci avait frappé son frère : le casque se fendit, le prince des Scylfingas tomba ; la main du guerrier s’était souvenue de la vengeance et le coup avait bien porté. Je le récompensai dans le combat des trésors, de la terre et du château qu’il m’avait donnés : il n’eut pas besoin d’acheter chez les Gifthas1, chez les Danois ou chez les Suédois les services d’un moindre guerrier ; je voulais toujours être à la tête de la troupe ; maintenant encore j’entends me battre tant que je posséderai cette épée qui m’a si souvent servi depuis que j’ai tué Dæghrefn le guerrier Hugue, (il ne put porter mon collier2 au roi des Frisons, car il mourut dans le combat) : il ne périt pas par l’épée, mais sa poitrine se brisa en combattant avec moi corps à corps. Maintenant ma main et cette épée vont faire leur office ! »

Beowulf, poursuivant sa harangue, fit la déclaration suivante :

« Dans ma jeunesse j’ai affronté bien des combats ; je veux encore, bien que roi et âgé, chercher la lutte, gagner de la gloire, si le dragon vient me trouver hors de sa demeure souterraine. »

Il salua ensuite chacun des guerriers pour la dernière fois :

« Je ne porterais pas mon épée contre le dragon si je savais comme jadis pour Grendel qu’il existât une autre manière de remplir l’engagement que j’ai pris contre le monstre, mais je m’attends à affronter une flamme brûlante et c’est pourquoi je me suis muni de mon bouclier et de ma cotte de mailles. Je ne reculerai pas d’un seul pas devant lui, mais il arrivera de cela ce que voudra le destin. Mon âme est vaillante, mais je ne veux pas jeter de défi à l’ennemi. Quant à vous, restez sur la montagne, voyez qui de nous deux pourra mieux résister aux blessures ; ceci n’est pas votre affaire : aucun homme, à l’exception de moi, ne peut lutter avec le monstre. Je me rendrai maître du trésor par ma vaillance ou la mort terrible prendra votre roi ! »

Le hardi guerrier se leva ensuite et alla sous le rocher ; il avait foi dans sa force. Il vit près du mur — il était placé3 sur une arche de rocher — un cours d’eau qui s’échappait de la colline ; les eaux de cette source bouillaient du feu des combats ; — il ne pouvait rester un seul moment dans l’abîme sous peine d’être brûlé par la flamme du dragon. — Le prince des Weder-Geatas laissa échapper des paroles de colère de sa poitrine ; sa voix retentit bruyamment sous le rocher. Le dragon s’entendit provoquer et il ne fut plus temps dès lors de courtiser son amitié. On vit sortir du rocher son souffle chaud et humide ; la terre tremblait. Beowulf brandit son bouclier contre le dragon : alors celui-ci s’apprêta à le combattre. Le héros avait tiré son épée. Les deux adversaires s’inspiraient une mutuelle terreur. Beowulf s’appuya sur son bouclier pendant que le dragon enroulait rapidement ses replis ; il attendait la bête avec ses armes. Elle s’avança alors au milieu des flammes : Beowulf leva la main et la frappa de son épée, mais la lame glissa sur l’os et pénétra moins loin qu’elle n’aurait dû le faire. Après ce coup le dragon entra dans une grande colère ; il se mit à vomir des flammes qui s’étendirent au loin. Beowulf ne s’enorgueillissait pas d’une brillante victoire ; son épée lui avait refusé le service dans le combat, contrairement à ce qu’elle aurait dû faire. Le fils d’Ecgtheow allait subir la loi commune et mourir. Les combattants ne tardèrent pas à être de nouveau aux prises. Le dragon prenait de l’assurance ; un souffle brûlant sortait de sa poitrine et Beowulf était de nouveau à l’étroit dans un cercle de feu. Ses compagnons ne se pressèrent nullement autour de lui, mais ils s’enfuirent et allèrent mettre leur vie à l’abri dans un bois. Cependant le cœur de l’un d’entre eux était rempli de soucis (l’homme d’honneur n’oublie jamais ses parents).

XXXVI

Wiglaf, fils de Weohstan, vit que la flamme étouffait son roi. Il se souvint alors de la bienveillance de Beowulf qui lui avait donné autrefois la riche demeure des Wægmundingas et tous les privilèges possédés par son père ; il ne put résister, mais il prit son bouclier, et tira son épée de son fourreau (c’était l’épée d’Eanmund, fils d’Ohthere ; la vengeance de Weohstan lui fut fatale et les armes qu’il tenait de son parent Onela tombèrent en la possession du vainqueur ; Weohstan ne parlait guère de ce combat dans lequel il avait tué le neveu d’Onela. Il conserva l’épée et la cotte de mailles du défunt pendant de longues années jusqu’au temps où son fils fut en âge d’affronter les combats ; il lui donna alors un nombre immense de vêtements de guerre puis il mourut chargé d’années). C’était la première fois que le jeune guerrier allait conduire l’attaque avec son roi, mais son esprit n’éprouva pas de faiblesse et son épée ne lui refusa point le service dans la mêlée : c’est ce que le dragon vit dès qu’il arriva en sa présence. Wiglaf, dont l’âme était remplie de tristesse, tint à ses compagnons ce noble discours :

« Je me rappelle le temps où nous buvions l’hydromel dans la salle et où nous promettions à notre roi de reconnaître sa générosité si l’occasion s’en présentait un jour. C’est lui qui nous a choisis dans l’armée pour effectuer cette entreprise, c’est lui qui nous a exhortés à la valeur et m’a donné ces objets de prix ; il nous tenait pour de bons guerriers, mais il a voulu accomplir seul cette prouesse, parce que plus qu’aucun autre homme il a fait des actions d’éclat et des coups hardis. Maintenant le jour est venu où notre seigneur a besoin de la force de bons guerriers ; secourons notre roi pendant le temps que durera la flamme meurtrière ! Dieu sait que je préfère de beaucoup voir mon corps entouré par la flamme à abandonner mon souverain dans la nécessité. Il ne me semble pas convenable que nous reportions nos boucliers dans nos maisons sans avoir tué l’ennemi et défendu la vie du prince des Wederas. Un si brave guerrier a droit à être secouru dans l’infortune : c’est pourquoi je vais aller affronter avec lui le combat. »

Il se rendit alors, à travers la fumée, au secours de son roi, auquel il adressa ces quelques paroles :

« Cher Beowulf, bats-toi avec courage ! souviens-toi de ce que tu disais dans ta jeunesse, de la promesse que tu as faite de ne pas laisser chanceler ton honneur parmi les hommes ; résiste de toute ta force ; je t’aiderai dans cette tâche. »

Après ces paroles le dragon revint courroucé et couvert d’ondes flamboyantes à la rencontre des ennemis. La flamme consuma le bouclier de Wiglaf. La cotte de mailles ne pouvait secourir le jeune guerrier, aussi s’empressa-t-il de se mettre à couvert sous le bouclier de son parent. Le roi, se souvenant de sa valeur et de sa force, frappa de nouveau avec son épée ; l’épée resta fixée sur la tête du dragon : Nægling se fendit, la vieille épée refusa le service dans le combat. Le sort ne voulait pas que les épées pussent l’aider à la guerre ; sa main avait trop de force et elle portait des coups plus rudes qu’aucune épée1. — Le dragon recommença l’attaque pour la troisième fois ; il se jeta au moment propice sur Beowulf et entoura complètement le cou du héros de ses dents acérées ; la bête fut couverte par le sang qui s’échappait à flots de la blessure.

XXXVII

Wiglaf, à ce qu’on m’a rapporté1, fit preuve selon son habitude d’héroïsme et de constance dans la nécessité du roi ; il ne protégea pas sa tête et sa main fut brûlée au moment où il frappait l’ennemi (son épée s’enfonça dans le dragon et après ce coup le feu commença à se ralentir). Le roi, qui avait repris ses sens, leva encore le couteau affilé qu’il portait sur sa cuirasse et fendit le dragon par le milieu. Le dragon mourut sous les coups des deux parents ; — tout le monde devrait suivre l’exemple de Wiglaf et secourir ainsi ses proches dans le besoin.

Ce fut la dernière guerre à laquelle prit part Beowulf. La blessure que le dragon lui avait faite commença à enfler et à le brûler. Il s’aperçut bientôt que le poison agitait son sein. Il alla s’asseoir alors près du mur ; il regarda l’œuvre des géants et vit comment les arches de pierre et les colonnes sur lesquelles elles reposaient soutenaient l’intérieur de la caverne. Wiglaf rafraîchit ensuite avec un peu d’eau son roi sanglant et fatigué et détacha son armure. Beowulf, qui voyait approcher la fin de sa vie, parla en ces termes :

« Si j’avais un fils je lui donnerais mes vêtements de combat. J’ai gouverné ce peuple pendant cinquante hivers ; aucun des rois voisins n’a osé m’attaquer pendant mon règne. J’ai passé sur le trône le temps que le destin a voulu ; j’ai bien gardé ce que je possédais ; je n’ai pas tendu d’embûches et je n’ai pas fait de faux serments. Je dois donc, malgré mes souffrances, me réjouir de ce que Dieu ne pourra m’accuser après ma mort d’avoir été le meurtrier de mes parents. — Maintenant que le dragon est mort va voir au plus vite, cher Wiglaf, le trésor caché sous la roche grise. Fais hâte afin que je voie ces pierres brillantes, ces antiques richesses ; je quitterai ensuite ce monde plus aisément. »

XXXVIII

J’ai entendu dire qu’après ces paroles le fils de Weohstan s’empressa d’obéir à son roi mourant et qu’il alla sous le toit de la caverne. Il vit l’antre du dragon et des objets précieux en grand nombre, de l’or qui étincelait sur le sol, des merveilles sur le mur, des coupes antiques privées de leur dorure ; il y avait là de nombreux casques rouilles ainsi que beaucoup de riches bracelets. Ces trésors pouvaient bien rendre un homme orgueilleux1. Au-dessus il vit encore attachée une merveilleuse bannière tissue d’or : elle répandait un éclat qui lui permit de distinguer le lieu où il se trouvait. Le dragon ne se montrait plus en cet endroit, car l’épée l’avait fait périr. J’ai appris que Wiglaf dépouilla en ce moment le trésor et se chargea des coupes et des plats dont il avait fait choix ; il prit aussi la bannière et l’épée du dragon. Le messager se hâta ; il désirait vivement être de retour ; les trésors le faisaient se dépêcher ; il voulait savoir s’il retrouverait son roi vivant là où il l’avait laissé. — Il le trouva mourant et se mit à l’humecter d’eau, jusqu’au moment où ces paroles s’échappèrent de la poitrine de Beowulf2. — Beowulf dit ces mots3 en regardant le trésor :

« Je remercie Dieu d’avoir pu acquérir pour mon peuple avant de mourir toutes les richesses que je vois ici. Ma vie a été le prix de ce trésor. Faites maintenant ce qui est nécessaire au peuple, car je ne resterai pas longtemps sur cette terre. Après que mon corps aura été livré au bûcher faites construire une tombe par les guerriers au promontoire de la mer ; elle s’élèvera, comme un souvenir pour mon peuple, sur le sommet du cap de la Baleine et les navigateurs, en conduisant leur esquifs au loin sur les ténèbres de la mer, l’appelleront plus tard le rocher4 de Beowulf. »

Le héros retira l’anneau d’or qui entourait son cou et le donna, avec son casque et sa cotte de mailles, à Wiglaf, à qui il recommanda d’en bien jouir :

« Tu es le dernier de notre race, le seul survivant des Wægmundingas ; le sort a fait périr tous mes parents et moi à mon tour je vais les rejoindre ! »

Ce furent les dernières paroles de Beowulf : son âme sortit de sa poitrine5 et alla trouver la gloire éternelle.

XXXIX

Wiglaf contempla alors Beowulf étendu sans vie sur le sol ; son meurtrier le dragon gisait à côté de lui : il ne devait plus garder le trésor des bracelets, car il avait été exterminé par les épées et s’était affaissé, couvert de blessures, sur le sol de la caverne. — Beowulf avait payé de sa vie la possession des trésors ; les deux adversaires avaient atteint le terme de cette vie terrestre.

Les lâches compagnons de Beowulf ne tardèrent pas à quitter le bois dans lequel il s’étaient réfugiés ; ils vinrent tout honteux à l’endroit où gisait Beowulf et ils regardèrent Wiglaf. Celui-ci était assis près du roi qu’il humectait d’eau : peine inutile ; il ne pouvait, malgré son désir, retenir la vie de Beowulf ni changer l’ordre du Tout-Puissant ; alors, comme de nos jours, Dieu voulait gouverner tous les hommes par des actes. Une apostrophe sévère envers ceux qui avaient forfait à l’honneur n’eut pas de peine à sortir des lèvres du jeune homme. Wiglaf, fils de Weohstan, l’esprit accablé de chagrin, dit ces paroles en regardant les lâches :

« Celui qui veut parler d’une manière véridique peut bien dire que le roi qui vous donna les parures que vous portez sur vous (quand, au banc de la bière, il distribua aux chevaliers des casques et des cottes de mailles) a tout à fait gaspillé les équipements de guerre. Il n’a pas eu à se vanter de ses compagnons d’armes, pendant le combat, mais Dieu lui a accordé, comme il manquait de monde, de se venger seul avec la pointe de l’épée. — Je ne pus lui procurer le salut dans le combat et cependant je l’aidai au delà même de mes forces. Mais j’étais toujours trop faible quand je frappais le dragon de mon épée ; le feu s’échappait alors plus rapidement de sa poitrine. Trop peu d’hommes se pressèrent autour de leur roi en ce moment. Maintenant votre race sera privée entièrement des plaisirs du foyer, des ressources de l’existence ainsi que de la part au trésor ; vous serez dépouillés de vos privilèges quand les chefs de votre pays connaîtront votre fuite, votre indigne action. Mieux vaut la mort qu’une vie ignominieuse ! »

XL

Il fit ensuite porter au peuple la nouvelle du combat. Les guerriers restèrent assis toute la matinée sur le rocher de la mer, hésitant entre la croyance à la mort de Beowulf et l’espoir en sa résurrection. — Le messager ne cacha rien des tristes nouvelles, mais il adressa à tous ces paroles :

« Le prince des Wederas est maintenant étendu sur son lit de mort : il a péri dans la lutte contre le dragon ; le dragon, lui aussi, a succombé sous le couteau et gît à côté du roi, — l’épée n’avait pu faire le moindre mal au monstre. Wiglaf, fils de Weohstan, est assis sur Beowulf et soutient la tête1 du prince. Le peuple peut s’attendre à la guerre, quand la mort du roi sera connue2 chez les Francs et les Frisons. Les hostilités commencèrent avec force contre les Hugas après que Hygelac fut allé avec son armée dans le Fresnaland ; c’est là qu’il périt dans le combat sous les coups des Hetware ; ceux-ci arrivèrent en hâte avec leur nombreuse troupe, et le tuèrent au milieu de ses hommes : il ne fit plus de présents aux guerriers ; après ce temps le bon vouloir des Mérovingiens nous fit toujours défaut. Je ne crois pas non plus que nous ayons la paix avec les Suédois, car tout le monde a appris qu’Ongentheow avait tué Hæthcyn, fils de Hrethel, près du bois des Corbeaux, quand les Goths allèrent trouver les Guth-Scylfingas dans un orgueilleux dessein. Le terrible père d’Ohthere frappa Hæthcyn, délivra son épouse3, la mère d’Onela et d’Ohthere, et suivit les ennemis sans chef jusqu’au moment où ils pénétrèrent à grand peine dans le bois des Corbeaux. Il les assiégea alors avec son armée et pendant toute la durée de la nuit il adressa de sinistres menaces à la malheureuse troupe : il promit de les anéantir dès l’arrivée du matin et d’en envoyer quelques-uns au gibet pour servir de pâture aux oiseaux4. À la pointe du jour la consolation revint aux malheureux, après qu’ils eurent entendu le son du cor et de la trompette de Hygelac qui arrivait à l’aide des guerriers. »

XLI

« La nouvelle de la guerre entre les Suédois et les Goths se répandit au loin. Ongentheow, rempli de tristesse, partit alors avec sa famille et alla se réfugier dans son fort ; la puissance de Hygelac s’était manifestée à lui dans le combat ; il n’espérait pas pouvoir résister aux hommes de mer ni défendre son trésor, son épouse et ses enfants, c’est pourquoi il alla se mettre à l’abri du rempart de terre. Les Suédois furent poursuivis et leur étendard tomba au pouvoir de Hygelac. Il traversèrent le Champ de la Paix1 après que les descendants de Hrethel furent venus chez eux. Ongentheow fut cloué sur place par l’épée et dut souffrir la force d’Eofor. — Wulf, fils de Wonred, l’avait frappé avec fureur et le sang avait jailli de ses veines2, mais le vieux Scylfing ne fut point intimidé, car il rendit avec plus de force encore le coup qu’il avait reçu ; Wulf ne parvint pas à lui porter un nouveau coup, tandis que le Scylfing lui brisa son casque sur la tête et le fit tomber tout sanglant sur le sol : il n’était pas encore destiné au trépas mais, quoique blessé, on le vit se relever ensuite. Son frère Eofor fendit un casque par dessus le mur des boucliers : on vit alors s’incliner le roi qui était frappé à mort. Le champ de carnage était en leur pouvoir, aussi un grand nombre d’hommes vinrent panser et relever le frère d’Eofor. Pendant ce temps ce dernier dépouillait Ongenthow3 et prenait la cotte de mailles, l’épée et le casque du roi ; il porta ces objets à Hygelac qui les reçut et lui promit de brillantes récompenses. Hygelac tint sa parole ; de retour dans son pays il récompensa Eofor et Wulf en leur donnant de grandes richesses ; il leur donna des terres, des bracelets en quantité immense (il n’avait pas lieu de reprocher à ces braves une récompense qui honorait leur vaillance) ; comme gage de sa faveur il donna de plus à Eofor sa fille unique, l’agrément du palais. — C’est pourquoi je crains4 l’hostilité des Suédois quand ils auront appris que notre roi est mort, lui qui protégea le pays contre tous les ennemis, qui gouverna les Scylfingas après la défaite5, qui servit au mieux les intérêts du peuple et accomplit des prouesses. — À présent hâtons-nous d’aller voir le corps du roi et de le porter au bûcher. Nous ne ferons brûler la propriété de personne avec lui, mais il y a ici un trésor, des bracelets, une masse d’or immense qui sont le prix6 de sa vie : il faut que le feu les consume. Aucun homme ne portera ces parures, aucune femme n’attachera ces colliers sur son sein, car maint d’entre eux devra prendre le chemin de l’exil, maintenant que le roi est mort. Le fer se croisera ; le son de la harpe n’éveillera plus les guerriers morts, mais le corbeau noir et avide prendra son copieux repas et dira à l’aigle qu’il a fait un grand festin pendant qu’il dévorait les cadavres avec le loup. »

Telles furent les paroles sinistres que prononça le chevalier ; il ne mentit pas dans ses dires. Tous les hommes se levèrent et se rendirent en pleurant sous le cap des Aigles. Il trouvèrent leur roi étendu sans vie sur le rivage : les jours terrestres du héros étaient terminés. Ils virent le dragon étendu sur le sol en face de Beowulf : le dragon avait péri par sa propre flamme ; son corps avait cinquante pieds de longueur ; jadis il fendait l’air pendant la nuit et redescendait ensuite dans son antre ; à cette heure il avait cessé d’avoir la jouissance des cavernes. Autour de lui on voyait étendus des plats, des coupes et des épées de prix rongées par la rouille, car ces objets étaient restés mille ans dans le sein de la terre depuis le moment où ils avaient été enchantés et où défense avait été faite à tous les hommes de toucher à la salle, à moins que Dieu lui-même (il est le soutien des vivants !) ne permit d’ouvrir la cachette à qui lui semblerait bon.

XLII

On vit alors que le combat n’avait pas profité au dragon. Celui-ci avait tué quelques hommes, mais il avait reçu une punition sévère. Beowulf était mort aussi, car il n’est donné à aucun homme de jouir longtemps de ce monde. Beowulf, en allant affronter les embûches du dragon, ne savait ce qui lui arriverait, car ceux qui avaient déposé là le trésor l’avait enchanté jusqu’au jour du jugement en sorte que celui qui foulait ce lieu se couvrait de péchés et s’attachait aux liens de l’enfer. Or Beowulf n’était pas avide, et préférait la faveur divine aux trésors.

Wiglaf, fils de Weohstan, parla ainsi :

« Beaucoup d’hommes doivent souvent supporter, par le fait d’un seul, le poids de l’infortune, et c’est ce qui nous est arrivé. Aucun de nos conseils n’a pu empêcher le roi d’aller trouver le dragon et de le laisser habiter son antique demeure jusqu’à la fin des temps. Le destin a été sévère à notre égard en attirant ici notre roi1. — Je pénétrai à grand peine jusqu’à la salle et je pus voir à l’intérieur toutes les parures qui la couvraient. Je me hâtai de prendre une grande charge d’objets précieux et je les apportai ici à mon roi : il était encore vivant et en possession de ses sens. Il me dit beaucoup de choses, m’ordonna de vous faire ses adieux et de vous prier de construire un souvenir de ses actions (il a été pendant sa vie le plus illustre de tous les guerriers) un haut et vaste tumulus sur l’emplacement du bûcher. Allons donc voir encore une fois2 le trésor ! Je vais vous conduire là où vous ne vous rassasierez pas de voir des bracelets et de l’or. Que la bière soit prête quand nous sortirons pour conduire notre roi à sa dernière demeure. »

Le fils de Weohstan fit alors apporter par un grand nombre d’hommes, le bois qui devait servir au bûcher :

« Maintenant la flamme va consumer le roi qui essuya souvent la grêle des dards quand, lancés par des mains vigoureuses, les traits volaient par dessus la muraille des boucliers. »

Le fils de Weohstan fit alors sortir de la troupe les sept meilleurs chevaliers et alla avec eux dans la caverne. Celui qui ouvrait la marche portait une torche dans ses mains. La destinée du trésor était résolue ; les chevaliers le sortirent aussitôt, et sans regret, de sa cachette. Ils jetèrent aussi le dragon par dessus la muraille et laissèrent les flots l’engloutir. Le trésor fut mis sur un chariot et l’on porta Beowulf au cap de la Baleine.

XLIII

Les Goths préparèrent un bûcher solide auquel ils suspendirent des casques, des boucliers et des cottes de mailles brillantes, ainsi que Beowulf l’avait recommandé ; au milieu ils placèrent leur roi en gémissant. Ils allumèrent ensuite un grand feu…. Une fumée noire sortit de la flamme et s’éleva en même temps que leurs gémissements ; la flamme dévora pendant ce temps le corps de Beowulf. Ils se lamentèrent sur la mort de leur roi ; la vieille épouse gémissait aussi : elle était affligée………1 La fumée se perdit dans le ciel. — Les Wederas construisirent ensuite sur la colline un tombeau large et élevé qui pouvait être vu de loin par les navigateurs ; ils firent ce monument de Beowulf en dix jours, puis ils l’entourèrent, selon les indications des plus habiles, d’une belle muraille. Ils enfouirent dans la tombe les bracelets, les sigle2 et tous les objets précieux qui avaient été dérobés au trésor : ils les confièrent à la terre où ils se trouvent encore aujourd’hui, toujours aussi inutiles aux hommes qu’ils l’ont été jadis. Douze nobles chevauchèrent autour de la tombe : ils pleuraient leur roi et s’entretenaient de lui, ils parlaient de ses prouesses et vantaient sa vaillance de toutes leurs forces, ainsi qu’il convient de faire envers un roi défunt. C’est ainsi que les Goths pleurèrent la mort de leur roi et répétèrent qu’il avait été le plus doux et le plus bienveillant des princes, et le plus avide de louanges d’entre tous les hommes.





NOTES


I

1. Eh quoi ! Interjection qui rend suffisamment l’anglo-saxon hwæt ! L’interjection hwæt se trouve au commencement de deux grandes compositions poétiques anglo-saxonnes : Andreas et l’Exode de Caedmon. C’est comme on voit, une entrée en matière assez brusque pour un poème.

2. Mot-à-mot : « enleva les bancs de l’hydromel à des foules d’ennemis, etc. »

3. Ce passage est ainsi rendu par Sharon Turner, Hist. of the Anglo-Saxons, t. III :

« Le bruit se répandit au loin que le descendant du scyld (?) attaquerait plusieurs pays. Aussi pourrait-il obtenir de bons navires et des dons nombreux en temps opportun, etc. »

Cette citation et les différents extraits que je donne plus loin montreront jusqu’à quel point les premières traductions du poëme diffèrent des versions modernes.

4. Jeune guerrier (geong guma), ma seul est lisible dans le ms. ; le reste est suppléé par Grein.

5. Amis de son père ; amis, traduction du mot wine suppléé par Grundtvig.

6. Dans le passage placé ici entre parenthèses l’auteur indique la ligne de conduite que tint le fils de Scyld envers les suzerains de son père et la propose en même temps comme exemple aux jeunes princes.

7. L’Edda (Sinfioetlalok) parle aussi de l’antique coutume qui consistait à exposer les corps dans une barque.

II

1. Halga til, til surnom qui signifie bonus, aptus.

2. Ongentheow manque dans le manuscrit ; ce mot ainsi que wæs a été ajouté par Ettmüller conformément aux données du poëme.

3. Heal, français halle, bâtiment composé d’une seule salle. Les termes qui servent ici à désigner le monument sont heal-reced et medo-ærn (salle de l’hydromel).

4. D’après Turner, loc. cit. : « Il lui vint à l’idée d’appeler ses héros dans la salle de son palais. Les hommes se hâtèrent de préparer beaucoup d’hydromel. Les chefs des hommes prenaient sans cesse des informations à ce sujet ! » Cette traduction ne s’accorde guère du reste avec les citations dont Turner la fait suivre, mais l’historien anglais ne paraît pas s’être aperçu de cette différence.

5. Bracelet, beag, beah (islandais baugr). Le mot beag ne signifie pas toujours bracelet ; on le trouve aussi employé pour collier, diadème ; son véritable sens parait être anneau. La traduction bracelet est peut-être ici un peu risquée ; cependant, nous savons que les bracelets étaient l’un des articles de parure les plus recherchés des Anglo-Saxons, surtout des hommes, lesquels mettaient leur amour-propre à en posséder de très coûteux.

6. Nous possédons les descriptions de distributions d’armes et de vêtements à l’occasion de la réunion du grand conseil national des Saxons (witena gemot) sous Kenulf et Edgar, lesquelles ne sont pas sans rapport avec celle qui est tracée dans le poëme.

7. Mot-à-mot horn-geap, large entre les cornes, (de cerf) qui couronnaient le mur (Heyne). Grein traduit simplement pinnaculis prominens, et avec raison, selon moi, puisque la même locution se retrouve dans un passage d’Andreas où il n’est nullement question de cornes de cerf.

8. « Le poëte parait indiquer, par ces mots obscurs, que la salle a été plus tard détruite par le feu dans un combat. » (Heyne)

9. C’est Heyne qui me paraît avoir rendu avec le plus de fidélité le sens du passage qui précède ; Grein, au contraire, n’a pu l’expliquer qu’en apportant au texte une modification très hasardée.

10. « The author… introduces the curious circumstance of a scop or poet singing a poem on the origin of things, like Jopas, at Carthage, before Dido and Æneas. » Sharon Turner, loc, cit.

11. Les monstres, esprits infernaux, etc., dont parle le poëme sont de différents genres. Grendel et sa mère sont rangés parmi les géants (eoten, thyrs) et sont du reste l’objet des qualifications les plus variées. Viennent ensuite les ylfe (incubus, Elb), les orcneas (monstres marins), les niceras (esprits des eaux, allem. nixe), les dracas ou wyrmas (dragons). Le poëme nomme encore les scuccas, les scynnas, esprits infernaux.

12. Ce passage (qu’il m’a fallu mettre entre parenthèses ainsi que plusieurs autres), trahit maladroitement une main chrétienne. On verra plus loin les nombreux anachronismes que commet l’auteur en mêlant les rites païens des anciens Scandinaves aux croyances chrétiennes de son temps.

III

1. Les Anglo-Saxons comptaient par nuits et par hivers. Le premier de ces usages était également répandu chez les Celtes, chez les anciens Germains (v. César, Tacite) et chez plusieurs autres peuples encore ; le second n’est pas tout à fait inconnu à notre style poétique (c’est ainsi que nous disons : elle a atteint son vingtième printemps, en prenant la saison pour l’année.) En russe le mot liet signifie également été et âge.

2. À aucun prix, feothingian, en adoptant le changement de fea (ms.) en feo proposé par Kemble.

3. Passage obscur et probablement interpolé, qui a été l’objet de nombreux commentaires. L’explication qui en est donnée ici est due à Heyne. On lira avec intérêt les raisonnements ingénieux auxquels se livre le philologue à propos de ce passage (Beowulf, p. 88.)

IV

1. Beowulf.

2. Ce brave, higerofne. Au lieu de ce mot, adopté par les éditeurs de Beowulf, les copies de Thorkelin portent higethofne et higeforne et le mot hige est seul lisible dans le ms.

3. Il m’est impossible de garder plus longtemps un anonyme que les circonlocutions du poëme devraient conduire jusqu’au § VI.

4. Voyage ou plus exactement séjour sur la mer, addition aux glossaires faite par Leo. On n’est pas d’accord du reste sur le sens exact de ce mot, Thorpe en fait ea-lada, watery way, Ettmüller et Grein, eolet, voyage rapide.

5. L’auteur vient de nous dire plus haut (§ III) que les Danois ne connaissaient pas Dieu, c’est-à-dire qu’ils étaient païens (et l’on peut sans témérité appliquer également ces paroles aux Goths) et le voici maintenant qui nous montre la troupe de Beowulf adressant des actions de grâce à Dieu. — Nous aurons plus d’une fois l’occasion de relever des inconséquences du même genre dans le poëme.

6. Littéralement ofer bolcan, sur la planche, sur la planche qui reliait le navire au rivage. Grein définit bolca, forus navis, Schiffsgang ; anglais, gangway.

7. Homme vulgaire, ags. seld guma, traduction bien préférable, dit justement Heyne, à celle qui a été donnée par Grein : « vir qui semper in domo manet ». Si son apparence ; si est la trad. de næfne substitué par les éd. au næfre (jamais) du texte.

V

1. Le chef est le synonyme de yldesta (l’ancien), mot qui s’emploie au moins autant dans le sens de commandant, homme qui a de l’autorité que dans le sens de vieillard, (cf. grec πρέσϐυς, lat. senator, de senex),

2. Sages ne rend qu’imparfaitement witena, mot qui a le double sens de sages et de conseillers.

3. Transition difficile à saisir entre les deux membres de phrase ; l’interprétation présentée ici laisse sans doute beaucoup à désirer.

4. Ce mot paraît sous-entendre une sentence facile du reste à suppléer, telle que celle-ci : « venez avec moi trouver Hrothgar et le convaincre de l’honnêteté de vos intentions. »

5. Il s’agit ici de l’image du sanglier qui ornait les casques.

6. Heyne dit à propos des mots anglo-saxons word æfter cwæth « le sens paraît être : il parla en se retournant. » Pourquoi ne pas traduire tout simplement ; « dit ensuite ces paroles. »

VI

1. Des phrases de ce genre sont réellement moins insupportables dans l’original que traduites et la raison en est qu’elles sont à l’unisson du style ordinaire du poëme.

2. Le mot boucliers rend ici incomplètement le fætte scyldas du texte. Le mot fæt signifie lame, plaque, principalement plaque d’or ; d’où boucliers dorés recouverts de lames d’or.

3. Les Wendlas (peut être les Vandales) sont cités également dans le Scopes widsith, v. 59.

4. Mot-à-mot « devant les épaules » « Il ne se tenait pas directement devant Hrothgar, mais un peu de côté, ainsi que l’exigeait l’étiquette. » Cf. Gloss. Heyne, Beóvulf, p. 149.

VII

1. Son père, au lieu de son vieux père (anglo-saxon eald-fæder) Eald sert plutôt à amplifier fæder et à produire l’allitération qu’à modifier le sens réel de ce mot en y ajoutant la circonstance de vieillesse (la même chose pour eald-metod, ær-fæder, etc.)

2. Ces mots sont suppléés par Grein.

3. Heorot dans le texte. J’ai adopté dans ma traduction une orthographe uniforme pour les noms propres qui est malheureusement fort loin d’être dans l’original, (l’orthographe du nom de Beowulf n’est pas plus fixe que celle des autres noms). La question de l’orthographe de Heort m’a cependant beaucoup embarrassé. Le poëme désigne tour à tour la salle sous les noms de Heort, Heorot, Heorut, Hiort ; le Scopes widsith l’appelle Heorot : j’ai cru devoir me tenir à la première orthographe qui a pour elle l’autorité du vers 78. Dans tous les cas le sens de ce nom (Cerf) est le même.

4. Conformément au mode de traitement que j’ai dû appliquer au poëme pour en donner une traduction en prose à peu près supportable (c’est-à-dire la substitution du terme propre à la périphrase), l’expression hyge-rof est rendue ici par Beowulf ; mais cette expression n’est elle-même que conjecturale et fait partie d’une sentence imaginée par Grein pour remplacer un demi-vers manquant dans le ms.

5. Estrade, ags. heothu. Dietrich interprète ce mot d’une autre manière ; d’après lui il signifierait intérieur d’un édifice.

6. Sharon Turner : « Mes gens m’ont appris qu’ils étaient les plus heureux des ceorles sagaces, etc. ! »

7. Tu n’as pas besoin de me donner de garde, — Telle est d’après Heyne, la signification de l’ags. na thu minne thearft hafalan hydan et le professeur de Bâle appuie sa traduction de considérations très plausibles. D’après lui Beowulf refuse ici de recevoir la garde d’honneur à laquelle il a droit en sa qualité de prince du sang. Les autres traducteurs interprètent ce passage d’une manière bien différente ; par exemple, Thorpe : « Tu n’auras pas besoin de cacher ma tête (tu n’auras pas l’occasion de m’ensevelir car mon corps sera dévoré par Grendel). »

8. Sharon Turner, qui n’avait pas du tout compris ce passage, traduit : « si la mort m’enlevait emporte-moi loin du carnage sanglant. Mange sans tristesse sur [la tombe du] voyageur solitaire (!) Marque mon tumulus (hillock) d’une modeste fleur ! »

9. Ce Weland n’est pas seulement cité dans notre poëme ; il joue un grand rôle dans beaucoup de récits légendaires du Nord. La tradition le représente comme très habile à forger les métaux. Alfred, dans sa paraphrase des mètres de Boëce, le place naïvement à côté de Brutus et de Caton. Weland est le Voelund de la légende islandaise, le même qui ayant été fait captif par le roi Nidad, se vengea en tuant les deux fils de celui-ci et en faisant violence à sa fille Boedvild. — Voir les détails dans le Voelundarkvidha.

VIII

1. Défense, were-fyhtum mot substitué au fere fyhtum du texte ms. par Grundtvig.

2. Les Wylfingas sont cités dans le Widsith (29) ainsi que leur roi Helm. « Cette tribu est célèbre dans les légendes héroïques de l’Allemagne, mais on ne peut démontrer historiquement son existence. » Ettmüller, Scopes widsidh, p. 17.

3. Wederas, en supposant toutefois que la lecture de Grundtvig soit la meilleure ; le ms. porte gara cyn.

4. Heregar est le même qui est désigné dans le § II sous le nom de Heorogar.

5. V. la justification de cette traduction, dont l’auteur est le Prof Léo, dans l’ouvrage de Heyne, p. 91.

IX

1. Sharon Turner : « Es-tu ce Beowulf qui combat avec tant de profit sur la vaste mer. » Breca paraît être ignoré complètement du traducteur.

2. L’interrogation ne paraît être mise ici que pour la forme puisque, avant d’achever la phrase, Hunferth a déjà désigné directement le héros.

3. Il est bon de se rappeler ici ce qui a été dit au § III au sujet du mode de division du temps par nuit.

4. Heatho-ræmas, d’après les nouveaux éditeurs. Le ms. porte Heatho-ræmes ou ræmis.

5. Au lieu de l’anglo-saxon ethel rendu ici par patrie on trouve dans le ms. le signe runique pour E ; la même chose a lieu aux vers 914 et 1703.

6. Sharon Turner, loc. cit. : « Nous fîmes la menace (?) dans notre jeunesse d’aller dormir dans l’Océan avec nos ancêtres ! »

7. Heyne fait un verbe d’andhwearf et traduit en conséquence : « jusqu’à ce que le vent du nord se fut mis à souffler avec violence contre nous ; » mais Grein dont j’ai suivi ici les indications, considère ce mot comme composé de la conjonction and et d’un adjectif hwearf allié à l’ancien nordique hwerfr qui signifie rapide, variable.

X

1. Après épée deux demi-vers manquent probablement dans l’original, à moins qu’on n’adopte l’interpolation du mot fela proposée par Grein, et Grundtvig.

2. On n’est pas d’accord sur la véritable lecture du manuscrit à cet endroit. Le mot ic qui donnerait à la phrase un sens personnel se rapportant à Beowulf se trouve-t-il réellement dans le texte ? Kemble et Grundtvig le disent, mais Thorpe ne l’a pas vu dans le ms. ; d’après Heyne et Holtzmann, dont j’ai suivi ici les indications, quelle que soit la lecture qu’on adopte, c’est seulement en supprimant le mot ic qu’on obtient le sens véritable.

3. Le mot reine rend ici le ides Helminga, princesse fille des Helmingas qui se trouve dans le texte.

4. Sharon Turner : « Il prit la coupe avec joie…… au mur des Baleines (?) » L’orthographe Wealhtheon au lieu de Wealhtheow qui se trouve au vers 613 a suffi pour dérouter complètement le traducteur.

5. Il parla ainsi. L’anglo-saxon n’est guère aussi concis : « Il reçut la coupe de Wealhtheow, le guerrier intrépide au combat et il chanta alors, résolu au combat ; Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla. » Chanta, ags gyddode : plus exactement parler en vers allitérants, dire une sentence en vers.

6. Il y a ici une lacune que les deux vers proposés par Grein ne sauraient combler.

XI

1. Sharon Turner croit voir ici une prière de la reine « au roi de gloire » contre Grendel.

2. Cette traduction de l’anglo-saxon nat he thara goda est proposée par Heyne qui l’appuie sur des considérations très plausibles. D’après lui goda a le sens de force, de bravoure et surtout de bravoure disciplinée et la signification de la phrase est : que Grendel ne sait pas combattre en chevalier quoiqu’il soit un redoutable adversaire.

XII

1. « Par le haut côté ? » ajoute ici Sh. Turner.

2. Il sentait qu’il ne sortirait pas vivant de là.

3. Tel est le sens que Heyne attribue à ealu scerpen (après avoir modifié préalablement le scerven du ms. en scerpen.) « D’après cela le sens de cette phrase est que la bière leur parut aigre, c’est-à-dire que leur terreur fut telle que la bière qu’ils avaient bue au repas leur revint pour ainsi dire et, au lieu de leur sembler agréable, leur fit éprouver un goût d’amertume. »

4. Grendel ; en admettant que le changement du mot hæfton en hæftan soit juste.

XIII

1. Que = thæt suppléé par Ettmüller, mot nécessaire ici pour la clarté de la phrase.

2. Bras. Le texte, comme toujours, est plus prolixe, sans être plus intelligible. Ici il est question du bras (earm), de la main (hond) et de l’épaule (eaxle) de Grendel dont la réunion forme la griffe du monstre (grap) : c’est cette griffe qui reste au pouvoir de Beowulf.

XIV

1. Paroles bien liées, liées par l’allitération ; vers. Il ne sera pas inutile d’indiquer l’enchaînement des faits racontés dans ce §, enchaînement qui ne se dégage pas d’une manière suffisante du texte. Après la victoire de Beowulf le peuple accourt à Heort pour voir l’empreinte des pas de Grendel et paraît suivre ces traces jusqu’aux marécages qui servent de demeure au monstre ; puis les réjouissances publiques à l’occasion de la victoire commencent : ce sont des courses de chevaux et des récitations de vers ; un serviteur de Hrothgar raconte le triomphe de Sigemund sur un dragon ; enfin le roi et Wealhtheow se rendent sur le théâtre de la lutte afin de voir le bras de Grendel.

2. Ce Sigemund est fils de Wæls ; il a eu Fitela avec sa sœur Signy, en sorte que Fitela est à la fois son fils et son neveu.

3. « La gloire récompensa sa vaillance, » c’est la traduction que Leo et avec lui son élève Heyne, donne de la phrase : he thæs ær onthah. Grein traduit : « er des ehgedieh. » — Tout le monde remarquera la manière brusque dont l’auteur passe ici de la louange de Sigemund à l’histoire de la punition de Heremod. J’ai séparé les deux passages en question, mais aucune division n’existe en réalité dans le texte. On croit voir ici un artifice poétique destiné à mieux faire ressortir Sigemund par le contraste de la noble conduite de ce héros avec la tyrannie de Heremod. Un parallèle du même genre est établi plus loin entre Hygd, l’épouse de Hygelac et la cruelle Thrytho. V. la note du § xxviii.

XV

1. Stapol, tronc d’arbre, par extension colonne, pilier, ici colonne centrale en bois de Heort.

2 Heyne rejette ici le changement que Grein a cru devoir apporter au texte comme tout à fait inutile.

3. Oui ! Hwæt, traduction un peu différente de celle qui a été donnée premièrement. V. § I, note 1.

4. Gloire = dom suppléé par Kemble.

5. Des preuves à l’appui de cette traduction sont citées dans le Beóvulf de Heyne (v. p. 93.)

XVI

1. Le fils, en adoptant la correction proposée par les éditeurs ; le ms. porte brand.

2. Sharon Turner : « afin que l’acier qui frappe rude ne pût le mettre aucunement en danger quand il s’en irait en colère à la rencontre du coupable voleur. »

XVII

1. Hie on gebyrd hruron gare wunde. Gebyrd, destinée ? Ce mot n’a pas été expliqué d’une manière satisfaisante.

2. Witan ; le texte porte witena, des conseillers. Le witan, witena gemot est la première ébauche d’assemblée représentative qui ait vu le jour chez les Anglais.

3. L’or, icge gold ; le mot icge n’a pas été bien expliqué.

4. Le texte original signale encore ici la particularité du signe représentant un sanglier et servant d’ornement aux casques. (Sanglier, ferh, swin, eofer), mais j’ai cru devoir abréger toutes ces longueurs.

XVIII

1. La traduction du mot spræc (unterhalte dich) proposée par Leo est réfutée par son disciple Heyne. — Turner : « Dans ta salle tu as été réjoui par la vue des hommes et tu as parlé aux Jutes (traduction du mot Geatum) dans les termes affables qu’il convenait d’employer. »

2. La paix, ags. frithu, suppléé par Ettmüller.

3. Héros est traduit en adoptant la modification apportée par les éditeurs à l’ags. hereric.

XIX

1. De l’or ; mot-à-mot wunden gold, or en anneau, bracelets.

2. Le texte porte : « depuis que Hama enleva de la résidence illustre le collier de Brosinga. » — Freyja, la Vénus Scandinave possède le collier Brisingamen qui lui a été dérobé par Loki. Brisingamen, parure des Brising, race de pygmées. — Eormenric, dont il est parlé ici, joue un grand rôle dans les traditions des Allemands et des Scandinaves ; — Heime (Hama) dans la légende allemande est son vassal.

3. Périphrase trop hardie pour qu’on puisse la rendre sous une autre forme. Le sens est : — pendant qu’il était parti pour une expédition (comme pirate).

4. Pourquoi Wealhtheow ne parle-t-elle plus ici que de son fils ? Parce que, dit Ettmüller, c’est de l’héritier présomptif seul qu’il est question.

5. Turner, loc. cit. : « elle ordonna de préparer les boissons pour les nobles guerriers. » — Fidèle à son roi, en adoptant la modification apportée au texte heol par les éditeurs.

6. Turner : « Quelques échansons préparèrent joyeusement et en hâte la chambre du repos. »

XX

1. Dans un passage que j’ai cru devoir supprimer l’auteur rappelle brièvement le châtiment de Caïn et parle de sa postérité dont Grendel fait partie, puis il retrace en quelques mots le combat de Heort dans lequel Beowulf a fait justice du monstre. Ce passage est du reste tout à fait inutile. — Remarquons que les éditeurs ont remplacé par le nom du meurtrier d’Abel le camp du ms.

2. Je suis ici le texte de Heyne et autres qui s’écarte à la vérité du ms., mais qui offre un sens beaucoup plus intelligible.

3. Le changement de situation dont il est question ici doit s’entendre de la manière suivante : « Après que la mère de Grendel eut pénétré dans la salle, les anciens périls qui accompagnaient les visites de Grendel, les menacèrent de nouveau. » Beóvulf, Heyne, p. 143.

4. Le changement de tha (ms.) en the rend la phrase intelligible ; j’ai adopté cette modification.

5. Traduction libre de l’anglo-saxon. Des deux côtés, c’est-à-dire de Grendel et de sa mère.

XXI

1. Au feuillage bruissant ; cette traduction n’est valable que dans la supposition que le verbe hrinan a le sens de sonare, clamare, ce qui n’est peut-être pas suffisamment prouvé.

XXII

1. La trace, ags gang. Le manuscrit porte gan et un g au-dessus de l’initiale qui suit.

2. L’idée que les épées trempées dans le poison acquéraient une vertu particulière était également répandue chez les Scandinaves ainsi qu’on le voit par l’Edda.

XXIII

1. Kemble a ajouté ici le mot in au texte, avec beaucoup d’à-propos.

XXIV

1. Louve de l’abime, c’est l’une des appellations variées dont le poète enrichit la mère de Grendel.

2. La neuvième heure du jour, non dæges, l’heure qui correspondait à trois heures de l’après-midi. Les Anglo-Saxons comptaient le temps de jour à partir de six heures du matin.

3. S’assirent ; le manuscrit porte chercher : cette correction est de Grundtvig.

XXV

1. Les gardiens. Pourquoi le pluriel en cette occasion puisque Beowulf, dans son expédition, n’a tué que la mère de Grendel ? Le pluriel étant du reste assez souvent employé au lieu et place du singulier dans notre poëme, il convient de ne pas attacher une grande importance à ce fait.

2. Les sept vers qui suivent ne renfermant que des redites j’ai cru devoir les passer sous silence.

3. Garde. L’anglo-saxon est scenne. On ignore le sens exact de ce mot ; Grein traduit par partie de la poignée et par Schutzblatt en faisant suivre ces définitions de points d’interrogation.

XXVI

1. De longues années, mot-à-mot cent missera. Ce mot, qui est islandais, signifie une demi-année, un semestre, mais il est pris ici dans une acception générale pour désigner un espace de temps considérable.

2. Seront communs entre nous : nous les partagerons.

3. Ces mots : « l’astre brillant vint glisser sur les plaines » n’existent pas en réalité dans le ms. ; ils sont suppléés en partie par Heyne dans son édition de Beowulf publiée à Paderborn ; Grein remplit la lacune du texte par cette phrase : « l’éclatante lumière vint alors briller sur les ombres. » Le ms. porte seulement : « Tha com beorht (alors vint le brillant……) scacan (glisser.) »

XXVII

1. Allusion à une ancienne coutume germanique par suite de laquelle les fils des rois s’engageaient dans la suite des souverains étrangers. Beowulf prédit au fils de Hrothgar un bon accueil au cas où il voudrait se rendre à la cour de Gothie.

XXVIII

1. Le passage relatif à Thrytho serait resté inintelligible si l’on avait continué, ainsi que le faisaient les anciens commentateurs du poëme, à le rapporter à Hygd, l’épouse de Hygelac ; mais Grein, qui a jeté une si vive lumière sur les études anglo-saxonnes en général et sur le texte de Beowulf en particulier, a écarté la principale difficulté en considérant l’histoire de Thrytho comme un épisode tout à fait distinct et en le rattachant avec bonheur à l’histoire de l’épouse d’Offa, roi de Mercie, qui nous est racontée par Matthieu Paris, moine anglais du XIIIe siècle. La cruauté de Thrytho n’est placée ici que pour mieux faire ressortir les qualités de la reine Hygd, de même que le récit de la fin misérable de Heremod n’a pour but que de mieux faire valoir la gloire de Sigemund (v. § xiv).

2. Le parent de Heming, ici, est Offa. Cet Offa est le roi des Angles (IVe siècle) dont il est question dans le Scopes widsith et dans Byrhtnoth ; il est fils de Garmund ; de son union avec Thrytho naît Eomær. Le chroniqueur Matthieu Paris a dû commettre une confusion en attribuant à l’épouse d’Offa, roi de Mercie depuis 755 l’histoire à laquelle j’ai fait allusion plus haut ; en réalité le fond de cette histoire et jusqu’au nom de sa triste héroïne coïncident au point de ne nous laisser aucun doute sur l’identité des deux personnages.

XXIX

1. « Des vases d’hydromel et un lith-wæge. » Ce lith-wæge serait, à ce qu’on croit, un vase renfermant une boisson fermentée analogue au vin, appelée lith.

2. Aux guerriers, hælum. Le manuscrit porte hænum, mot qui n’a pour nous aucune signification.

3. Ce bruit du crépuscule (uhte) est probablement une allusion aux clameurs qui s’élevèrent parmi les Danois quand, au petit jour, ils connurent la première attaque de Grendel (v. § iii. Tha wæs on uthan mid ær-dæge…… wop up ahafen, micel morgen-sweg).

4. Elle donnait, addition de Thorpe.

5. La justification de l’interpolation du mot no dans le texte du poëme se trouvera à la page 98 de l’édition de Heyne.

XXX

1. « Échappe vivant ; » le mot vivant (lifigende) n’est pas complet dans le ms.

1. Le mot ags. glof (anglais glove) rendu ici par gant signifierait d’après Grein, poche, havre-sac. Le savant critique ne donne du reste ces définitions que sous réserve.

3. Divertissant, ags. niode naman. Neod signifierait divertissement contenu dans les bornes de l’étiquette. Par contre Grein : « Nous prîmes tout ce que nous désirions. »

4. La traduction « avec ta permission » proposée par Leo (lequel apporte ici une légère modification au texte du ms.) paraît devoir obtenir la préférence sur l’interprétation adoptée jusqu’ici par les éditeurs : « pendant ta vie. » — « Il sied au suzerain d’employer cette expression en s’adressant à son roi pour lui faire le récit de ses aventures. »

XXXI

1. Bannière ne rend qu’incomplètement le eofor-heafod-segn de l’original. Ce mot composé signifie d’après Grein (Sprachschatz, I) signum ad capitis aprini similitudinem fabre factum.

2. Il s’agit ici d’un présent en argent, d’un domaine et d’un titre de prince (ou d’un trône ? ags. brego-stol.) D’autres veulent que les sept mille désignent la moitié des guerriers de Hygelac.

3. Hearede dans le manuscrit.

4. Dans la lande ; le ms. porte seulement heav…hthe que Grundtvig et Kemble ont converti en heare hæthe ; les derniers vers de ce § ne sont plus que des débris.

5. Après ces mots on lit encore : « puis il le… dormant près du feu, le gardien des crimes (le dragon) avec l’adresse du voleur que… qu’il était en colère. » Puis quelques mots qui n’offrent aucun sens.

XXXII

1. Il y a ici un mot (cræft) qui n’a pas été expliqué. — Une grande partie de ce § est tellement altérée dans le ms. que j’ai dû renoncer à indiquer toutes les modifications que les éditeurs y ont apportées afin de le rendre intelligible.

2. L’anglo-saxon niwe be næsse signifierait d’après Leo qui compare niwe à neowol « un escarpement près du cap. » — Les mots caverne, tombeau, revenant plusieurs fois dans le récit à l’occasion de la lutte de Beowulf contre le dragon, je crois devoir dire quelques mots sur leurs deux principaux équivalents ags. hlæw et beorh. Hlæw a le triple sens de caverne, de colline et de tombeau. Le dragon habite une caverne, hlæw under hrusan ; on construit un monument funéraire à Beowulf ou hlæw ; enfin dans le Phénix, poëme allégorique imité de Lactance, hlæw est employé dans l’acception pure et simple de colline. Beorh est pris dans le double sens de montagne et de tumulus. Les Goths aperçoivent les montagnes escarpées de la côte danoise, beorgas steape ; le sépulcre de Beowulf s’appelle Beowulfes Beorh.

3. Ici se trouve un mot (fec) dont le sens exact est inconnu.

4. Traduction un peu conjecturale ; le texte, il faut bien le dire, n’est pas toujours des plus clairs et prête souvent aux doubles sens.

5. Sa grâce ; l’ags. friotho-wære signifie plus exactement paix, contrat de paix, et le sens est ici : « Il demanda pardon à son seigneur pour sa fuite. »

XXXIII

1. Les mots ea-lond utan indiqueraient que le chef-lieu du pays était situé dans une île.

2. Il est encore question ici des « parents de Grendel, » mais comme nous ne connaissons que la mère de Grendel et qu’il est dit au § xxi « no….. hwæther him ænig wæs ær acenned dyrnra gasta » il est préférable de rejeter le pluriel comme une inconséquence ou une licence poétique.

3. Ce passage évidemment corrompu est interprété de différentes manières par les philologues ; il ne faut guère songer à le rétablir d’une façon satisfaisante.

4. Le terme ags. pour mer n’a pas été reconnu tout d’abord. Dietrich y voit une périphrase dont le sens est domaine des baies.

5. Peut-être ce passage pourrait-il encore se traduire ainsi : « Rien dans la conduite de Beowulf ne put faire soupçonner aux Goths qu’il voulût devenir le seigneur de Heardred et s’emparer du trône. »

6. Dans un repas ; la lecture du manuscrit est malheureusement douteuse (or feorme = on feorme ?)

XXXIV

1. Heyne, dans son édition de Beowulf, donne des preuves à l’appui de cette traduction qui est basée sur la substitution de feond (ennemi) au freond (ami) du texte, substitution proposée par Leo.

2. D’attendre un autre héritier, c’est-à-dire de voir naître un autre enfant.

XXXV

1. Les Gifthas du poëme sont les Gépides, cités également dans le Scopes widsith. (v. 60).

2. C’est le collier dont Wealhtheow a fait présent à Beowulf et que le héros remet ensuite à Hygd ; il est orné de pendants en or qui tombent sur la poitrine, d’où son nom : breost-weor-thung. — Heyne.

3. Il était placé, traduction qui n’est valable qu’autant qu’on admet le changement de stodan (ms) en stod on apporté au texte par Grundtvig.

XXXVI

1. La main de Beowulf était trop forte pour manier une épée ; sa force rendait la lame inutile dans les combats.

XXXVII

1. Rapporte, ags. grefrægn (j’ai entendu dire) addit. de Kemble.

XXXVIII

1. Traduction incertaine basée sur le sens donné ici au mot ofer-higian.

2. La périphrase est ici d’une hardiesse inimaginable : « jusqu’à ce que la pointe du mot ait percé le trésor de la poitrine. »

3. « Beowulf dit ces mots, » Beowulf mathelode, demi-vers suppléé par Grein.

4. Rocher, beorh, mais pris ici dans l’acception de tumulus (v. plus haut note 2 du § xxxii).

5. Poitrine (hrethre) tient la place du hwæthre du ms. dont le sens était ici inintelligible.

XL

1. Mot-à-mot : il « tient la tête du gardien de l’amitié et de la haine. » Le gardien de l’amitié et de la haine serait le roi ; le mot hige-mæthum (joyau des pensées) serait une périphrase pour tête. Telle est l’explication de Leo. D’autres voient ici une espèce de veille des morts et traduisent hige-mæth, reverentia.

2. Connue, ags. underne substitué par Grein au. mot under (dessous) qui se trouve dans le ms.

3. Cette traduction, si simple en apparence, est malheureusement basée sur une lecture incertaine du texte, ou pour mieux dire sur une légère modification apportée au texte par Grein. Il est regrettable que les passages de ce genre qui nous permettraient de connaître l’histoire des personnages du poëme soient parfois tellement maltraités ou tellement inintelligibles qu’on ne puisse leur faire rendre un sens sans avoir recours à des hypothèses hasardées.

4. Oiseaux ne se trouve pas dans le ms. ; c’est une addition de Thorpe.

XLI

1. Ce nom paraît devoir s’appliquer à un véritable champ et ne pas être une périphrase comme on le penserait d’abord.

2. Je n’ai pas traduit le forth under fexe du texte (sous la chevelure), supposant qu’il s’agissait ici d’une périphrase analogue à heard under helme, under here-grimann, etc.

3. La phrase n’a pas cette précision dans l’original ; le mot-à-mot dont il est presque impossible de ne pas toujours s’écarter est : « un guerrier en volait un autre, il prenait à Ongentheow, etc. »

4. La phrase ne présenterait aucun sens si l’on n’adoptait point l’interpolation de wen effectuée par les éditeurs.

5. Scylfingas ; ms. Scyldingas, ce qui explique l’observation de Thorpe : « d’où il résulterait que Beowulf s’est aussi emparé du trône de Danemark. » Cependant il semble que le mot Scylfingas soit plus en harmonie avec le sens général de la phrase et que l’auteur ait voulu dire ici que, aussitôt la mort de Beowulf connue, les Suédois voudront secouer le joug de leurs conquérants. V. Heyne, Beóvulf, p. 102.

6. Qui sont le prix = gebohte ; te seul lisible dans l’original.

XLII

1. Le destin a été sévère ; ces mots rendent plutôt le sens que la lettre du texte heoldon heah gesceap. Cette lecture avait du reste été contestée, notamment par Grein qui fait de heah gesceap un mot composé dépendant de la phrase précédente ; mais le texte du ms. a été justifié par un vers de Gœthe dans lequel se trouve l’épithète hohes Schicksal traduction littérale de heah gesceap. — Roi = theoden, mot suppléé par Grundtvig.

2. Encore une fois, othre sithe. Sithe n’est pas dans le ms.

XLIII

1. Le texte original de ce § est en partie remanié par les éditeurs ; je n’ai donc pas cru devoir indiquer les différences qui existent entre le manuscrit et les nouvelles éditions du poëme. Après affligée (sorg-cærig) on lit encore quelques mots que j’ai dû supprimer parce qu’ils n’offrent aucun sens ; tout ce passage n’est plus qu’un débris.

2. Les Sigle (Sigel, soleil) devaient être des bijoux ronds en forme de soleil.

  1. Il ne faut pas oublier que la langue française différant complètement par ses racines de l’anglo-saxon, il ne m’a pas été permis d’éluder les difficultés de l’original comme on a pu le faire parfois en anglais et en allemand.
  2. C’est la lettre que les poëtes islandais appellent hoefuthstafr.
  3. Chaque vers contient quatre syllabes accentuées et c’est sur elles que porte toujours l’allitération.
  4. History of the Anglo-Saxons, vol. III, lib. IX.
  5. Apposition à seigneur
  6. id. à bracelets
  7. id. à seigneur
  8. id. id
  9. L’Edda renferme aussi un grand nombre de synonymes. Le mot roi à lui seul en compte une vingtaine.
  10. C’est ce qu’avait déjà senti Conybeare au commencement de ce siècle en publiant ses élégantes versions de plusieurs poëmes anglo-saxons.
  11. Quelques personnes croient que le poëme a été greffé sur un mythe météorologique. Beowulf représenterait alors le tonnerre, ses combats contre Grendel et le dragon seraient « le symbole des orages qui accompagnent le commencement et la fin de l’été » (Wollzogen). Dans tous les cas il est difficile de ne pas reconnaître que le poëme renferme un certain nombre de faits véritables, mal groupés peut-être et le plus souvent d’une chronologie fautive, mais dignes néanmoins d’être accueillis avec confiance. L’histoire des Scyldingas, des Geatas et des Scylfingas, dont l’origine se perd dans les brumes mythologiques, prend corps à mesure qu’elle entre dans la période historique et paraît se confondre avec celle des premières dynasties scandinaves.
  12. Ce manuscrit, qui fait partie de la Bibliothèque Cottonnienne du British Museum, est signé Vitellius xv et se compose de fragments provenant de plusieurs époques. Fortement endommagé pendant un incendie en 1731 il est devenu de nos jours presque entièrement illisible. Kemble dit qu’il est écrit de deux mains différentes, la première allant du commencement au vers 1940 (xxviii §) la deuxième de 1941 jusqu’à la fin (le poëme se compose de 3184 vers). Au poëme de Beowulf se rattache l’épisode de l’attaque de Finnsburg découvert par Hickes au xviie siècle et maintenant détruit.
  13. Ces deux copies se trouvent à Copenhague.
  14. On en trouvera une liste complète a la fin de cette traduction.
  15. Toutes les recherches qui ont été faites sur le théâtre des événements racontés dans le poëme ne me paraissent avoir établi clairement que deux choses savoir : que Heort des Danois se trouvait en Seeland (il importe peu que ce soit à Rœskild ou ailleurs) et que le siège du royaume de Beowulf était situé non loin de la rivière Gotha. Les Geatas sont les Gautar des Scandinaves.
  16. Dans la table généalogique de la famille royale des Saxons de l’Ouest — qui a la prétention de faire remonter l’origine de cette dynastie à Odin — figure le dieu Beowulf, prototype du héros de la grande épopée anglo-saxonne. Les Allemands se sont beaucoup occupés à faire ressortir le fond mythologique du poëme qu’ils considèrent comme leur propriété nationale. (Dans la petite édition de von Wolzogen les noms propres anglo-saxons sont même entièrement remplacés par des synonymes allemands.)
  17. D’après Bède la première jeunesse des Anglo-Saxons se terminait à sept ans.
  18. Breca aborde chez les Heatho-ræmas. Il est encore fait mention de ce prince dans le Scopes widsith, l’un des plus anciens poëmes anglo-saxons qui nous soient parvenus.
  19. On croit retrouver Hygelac dans le Chocilage de Grégoire de Tours. Les pirateries de ce Chocilage sont citées dans les Gestis reg. Francor. c. 19.
  20. Les Francs, Het-ware ou Mere-wioingas sont cités également dans le Scopes widsith. Quant aux Frisons il faut distinguer ceux qui, avec les Francs et les Hugues, remportent la victoire sur Hygelac de ceux qui dans l’épisode de Finnsburg cité plus loin, tombent sous les coups des Danois dont ils ont assassiné le général. Le pays des premiers est la Frise Occidentale et s’appelle Fresnaland, le pays des derniers est la Frise Septentrionale et a nom Frysland.
  21. La terminaison ing indique la descendance et équivaut à fils de. Par extension les noms de dynasties sont souvent appliqués aux peuples mêmes, en sorte que Scylfingas signifie Suédois et Scyldingas, Danois. — Dans l’Edda (Hyndlulioth) on trouve la généalogie mythique des Scyldingas et des Scylfingas.
  22. Ing-wine, les amis d’Ing. Le nom d’Ing se trouve dans le curieux chant anglo-saxon sur les runes que l’illustre Humboldt cite dans son Cosmos (tome II).
  23. Le Scopes widsith les appelle Sædene ou Danois maritimes et parle de leur chef Sigehere.
  24. Heremod n’appartient pas à la dynastie des Scyldingas mais, d’après Grein, la précède peut-être immédiatement ; il est chassé du trône à cause de sa cruauté inouïe.
  25. Ce Scef serait le Sceafa des Langobards du Scopes-widsith, d’après Grein.
  26. Les descendants de Scyld, ainsi que le peuple danois qu’ils gouvernent s’appellent tour à tour dans le poëme Ar, Sige, Theod et Here-Scyldingas, c’est-à-dire Scyldingas de la victoire, de l’honneur, etc.
  27. Cette dynastie règne sur les Wylfingas d’après le Scopes widsith, qui cite son chef Helm : Helm [weold] Wylfingum. C’est chez les Wylfingas qu’Ecgtheow, le père de Beowulf, a tué Heatholaf. « L’histoire ne fournit pas de renseignements sur ce peuple. » Ettmüller.
  28. Le Scopes widsith nous apprend encore que Hrothgar et Hrothulf (ou Hrothwulf) « mirent en déroute la race des wiking (je ne doute pas que wiking ne désigne ici les Heathobeard—Ettmüller) et firent dévier le fer d’Ingeld ; qu’ils ruinèrent à Heort la puissance des Heathobeard. »
  29. Hnæf et Finn sont cités dans le Scopes widsith le premier comme chef des Hocingas, le second comme roi des Frisons. On n’est pas d’accord sur les Hocingas ; les uns les considèrent comme une nation et Ettmüller cherche à les identifier aux Hugues ou Hugas ; les autres en font une dynastie dont Hnæf serait le descendant.
  30. Ce résumé de l’épisode de Finnsburg (cf. les 17/8 § du poëme) est établi d’après les hypothèses de Grein. L’explication que le savant philologue a donnée de cet obscur passage est certainement très ingénieuse et tout-à-fait en harmonie avec les données du poëme ; certains détails cependant demeurent inexpliqués et déjoueront sans doute toujours les efforts des commentateurs.