Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Préface

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PRÉFACE



Bien des écrivains déjà, se sont occupés du pauvre potier Bernard Palissy. La prose et la poésie, le drame et le roman, le français et le patois ont célébré ses malheurs ou raconté sa vie. Moi-même j’ai, en 1864, publié sa biographie. Mais écrite à l’époque où, de nouveau, nous mettions en avant et commencions à exécuter le projet d’une statue à l’éminent artiste, elle avait pour but de faire connaître à son pays d’adoption qui croyait la connaître, une vie enjolivée par les conteurs et souvent par les historiens. Aussi devait-elle se ressentir un peu des nécessités du moment et de la promptitude du travail. L’ouvrage que nous offrons aujourd’hui au public est un ouvrage consciencieusement et fort sérieusement médité. C’est Palissy tout entier.

Assurément il est des personnalités plus éclatantes, plus bruyantes, plus grandioses. Mais est-il un homme en qui le seizième siècle, avec ses qualités et ses défauts, avec ses misères et ses grandeurs, s’incarne mieux ? Il naît avec lui, 1510, et meurt avec lui, 1590. Dans sa longue vie se reflètent fidèlement les goûts et les malheurs de l’époque. Il connaît, si j’osais emprunter à Bossuet cette expression un peu ambitieuse ici, il connaît toutes les extrémités des choses humaines. Fils d’artisan ou de bourgeois, il devient le protégé des grands et des rois. Illettré, il arrive par sa ténacité à acquérir d’étonnantes connaissances, et à composer deux ouvrages, trésor de sages conseils et de théories précieuses. Artiste, il invente un art. La passion de l’étude le dévore ; il observe, il contemple. Il porte dans toutes les branches cette curiosité fiévreuse qui est un des caractères du temps. Il est encyclopédique, comme le sont ses plus illustres contemporains. Léonard de Vinci est peintre, naturaliste, écrivain. Michel-Ange est peintre, architecte, sculpteur et poëte. Laurent de Médicis est grand seigneur, poëte et banquier ; lui, sera géologue, physicien, chimiste, écrivain, artiste, historien. Mécontent de l’enseignement de l’école, il rompra avec la tradition ; il étudiera dans le livre de la nature au lieu de consulter les écrits des philosophes. Il voudra « n’être aucunement imitateur de ses devanciers, » principe tout moderne, que mettront en pratique Bacon et Descartes. Il fera plus. À côté des chaires de l’État ; il élèvera une chaire particulière. Fier de sa raison et de ses connaissances, il convoquera à ses leçons les grands et les doctes. Et, comme on vit sur les bancs de l’Université de Paris, s’asseoir des écoliers à cheveux blancs, pour apprendre le grec que le professeur Georges Hermonyme, de Sparte, ne savait pourtant guère mieux que ses élèves[1], on verra un parent de Coligny, le président Henri de Mesmes, Ambroise Paré, venir entendre le potier de terre enseignant les sciences naturelles. Dans son style se réuniront à la fois, le ton amer du sectaire, la bonhomie railleuse de l’homme du peuple et la mélancolie du rêveur. Enfin, pour dernier trait, il embrasse la religion de Calvin. Pour sa foi nouvelle il subit la persécution, la prison ; et, grâce à la tolérance particulière qui vivait fort souvent à côté de l’intolérance dogmatique et légale, il échappe trois fois à la mort que lui avaient méritée, d’après les lois en vigueur, ses convictions religieuses et sa passion de prosélytisme.

Tel est, en quelques mots, l’homme que nous voudrions étudier au triple point de vue de l’art, de l’histoire et de la science. Cette division nous était d’avance indiquée et toute tracée par le sujet lui-même. Bernard Palissy n’est guère connu que comme potier, artisan, émailleur. Ceux qui ont pénétré plus avant dans sa vie, savent un peu qu’il fut aussi géologue, physicien, chimiste, agronome, écrivain. Nous voudrions compléter ce que l’on connaît de l’artiste, montrer les découvertes étonnantes que, sans s’en douter, lui doit la science moderne, et par suite faire voir où en étaient au quinzième siècle les sciences naturelles, enfin le révéler comme historien local d’un des événements les plus importants de son époque, la Réforme. Pour cela nous n’aurons qu’à suivre notre personnage. Cette division correspond assez exactement aux trois périodes caractéristiques de cette originale physionomie. Nous n’aurons donc pas besoin de nous écarter de la biographie pour l’apprécier comme ouvrier énergique, artiste créateur, comme narrateur exact, écrivain et penseur remarquable, enfin comme le père de la géologie et des sciences naturelles. Cet ouvrage, dont l’opuscule publié en 1864 n’était pour ainsi dire que la préface ou du moins les premiers chapitres, est né de la même pensée qui en ce moment même érige une statue à Maître Bernard. Nous voudrions qu’il en fût le complément, le commentaire, le livret développé. Une statue est une synthèse. Puisse ce volume être les bas-reliefs qui, faute d’argent, ne la décoreront pas !

Secrétaire de la Commission de la statue, j’ai pris mon rôle au sérieux, trop au sérieux peut-être, et cru que ces fonctions m’obligeaient, non pas seulement à écrire sous l’inspiration de la Commission quelques milliers de lettres et de circulaires, mais encore une vie de notre héros, examinée avec soin, et qu’on pourra étudier avec confiance. Tout en respectant le caractère et les mérites de Palissy, tout en lui conservant une sympathique admiration, je ne me suis pas condamné à tout louer chez lui ; et, quand il a fallu, j’ai blâmé. C’est une étude, non un panégyrique que je faisais, une histoire, non une oraison funèbre. Palissy paraîtra donc débarrassé d’une auréole menteuse qui sera, je l’espère, remplacée par une couronne plus solide, et dégagé d’une foule de légendes qui peu à peu transformaient le penseur saintongeois en un héros mythologique. Des documents nouveaux ou récents m’ont aidé à renverser bien des hypothèses données comme des vérités par les précédents biographes et acceptées comme paroles d’évangile par le public. Livre sincère et de bonne foi, livre de longues recherches, je désire qu’il procure à mon personnage autant de gloire qu’il a coûté de travail à son biographe.


  1. Graece balbutiebat, dit Érasme, Epistola LVIII.