Bettine

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BettineCharpentierŒuvres complètes d’Alfred de Musset, tome V. Comédies, iii (p. 227-309).


BETTINE


COMÉDIE EN UN ACTE


1851


PERSONNAGES. ACTEURS
QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
 
LE MARQUIS STÉFANI. MM. Geffroy.
LE BARON DE STEINBERG. Lafontaine.
CALABRE, valet de chambre du baron. Perrin.
LE NOTAIRE. Lesueur.
Un Domestique. Bordier.
BETTINE, cantatrice italienne. Mme Rose Chéri.
La scène est en Italie.



Scène première


Un salon de campagne.


CALABRE, LE NOTAIRE.


Calabre.

Venez par ici, monsieur le notaire ; venez, monsieur Capsucefalo. Veuillez entrer là, dans le pavillon.


Le notaire.

Les futurs conjoints, où sont-ils ?


Calabre.

Il faut que vous ayez la bonté d’attendre quelques instants, s’il vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir ? Il n’y a pas loin d’ici à la ville, mais il fait chaud.


Le notaire.

Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. Mais je ne vois pas les futurs conjoints.


Calabre.

Madame n’est pas encore levée.


Le notaire.

Comment ! il est midi passé.


Calabre.

Alors elle ne tardera guère.


Le notaire.

Et M. de Steinberg, est-il levé, lui ?


Calabre.

Il est à la chasse.


Le notaire.

À la chasse ! Voilà, en vérité, une plaisante manière de se marier. On me fait dresser un contrat, on me fait venir à une heure expresse, et quand j’arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous conviendrez, mon cher monsieur Calabre…


Calabre.

C’est qu’il faut vous imaginer, mon cher monsieur Capsucefalo, que nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous savez.


Le notaire.

Oui, une grande artiste ; elle chante fort bien. Je ne l’ai jamais entendue elle-même, mais je l’ai ouï dire, vous comprenez.


Calabre.

Justement, c’est qu’elle a chanté cette nuit jusqu’à trois heures du matin. Aimez-vous la musique, monsieur Capsucefalo ?


Le notaire.

Certainement, monsieur Calabre, autant que mes fonctions me le permettent. Il y avait donc chez vous grande soirée, beaucoup de monde ?


Calabre.

Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et ils se sont donné ainsi un grand concert en tête à tête. Ce n’est pas la première fois. C’est une habitude que madame a prise depuis qu’elle a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n’a pas chanté. Au point du jour, elle s’est couchée, et monsieur a pris son fusil.


Le notaire.

Vous en direz ce qu’il vous plaira, cela me paraît de l’extravagance. La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses ; mais quand on se marie, monsieur Calabre, on se marie. Et les témoins ?


Calabre.

Monsieur a dit qu’il les amènerait. Un peu de patience. Que me veut-on ?


Un domestique, entrant.

Monsieur, c’est une lettre de la princesse.


Calabre, prenant la lettre.

C’est bon. Vous savez bien que monsieur n’y est pas.


Le domestique.

Il y a là un homme à cheval.


Calabre.

Qu’il attende. Ah ! voici monsieur le baron.



Scène II


Les Précédents, STEINBERG.


Steinberg.

Pas encore levée ! C’est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous êtes exact, et moi aussi, comme vous voyez ; mais la signora ne l’est guère.


Le notaire.

Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. Si vous vouliez, en attendant, jeter un coup d’œil…


Steinberg.

Tout à l’heure. Qu’est-ce que c’est que cette lettre ?


Calabre.

C’est de la part de la princesse, monsieur.


Steinberg, ouvrant la lettre.

Voyons.


Le notaire.

Je me retire, monsieur, j’attendrai vos ordres.



Scène III


STEINBERG, CALABRE.


Calabre, à part.

Si c’est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en l’air, nous allons avoir un orage.


Steinberg, lisant.

Qu’est-ce que tu marmottes entre tes dents ?


Calabre.

Moi, monsieur, je n’ai pas dit un mot.


Steinberg.

Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre ; vous vous donnez des airs d’importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du tout, je vous en avertis.


Calabre.

Si la discrétion est un tort…


Steinberg.

Assurément, lorsqu’elle est affectée, lorsqu’en se taisant, on laisse croire qu’on pourrait avoir quelque chose à dire.


Calabre.

Hé ! de quoi parlerais-je, monsieur ? Est-ce ma faute si la princesse ?…


Steinberg.

Eh bien ! qu’est-ce ? que voulez-vous dire ? Toujours cette princesse ! Qu’est-ce donc ? Nous habitons cette maison depuis un mois. La princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux pas de nous. Qu’y a-t-il d’étonnant, qu’y a-t-il d’étrange à ce qu’il existe entre nous des relations de bon voisinage et même d’amitié, si l’on veut ? Nous ne sommes pas ici en France, où l’on vit dix ans sur le même palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où l’on n’avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes en Italie, où les mœurs sont franches, libres, exemptes de cette morgue inventée par l’orgueil timide à la plus grande gloire de l’ennui ; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospitalière, sous ce beau soleil où l’ombre d’un homme, quoi qu’on en dise, n’en a jamais gêné un autre, où l’on se fait un ami en demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais temps.


Calabre.

Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon à monsieur, mais les réflexions d’un pauvre diable comme moi ne valent pas la peine qu’on s’en occupe.


Steinberg.

Quelles sont ces réflexions ? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je le veux.


Calabre.

Oh, mon Dieu ! c’est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le baron s’en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il m’a semblé quelquefois que madame était triste.


Steinberg.

Est-ce là tout ?


Calabre.

Je n’en sais pas plus long, mais je vous avoue…


Steinberg.

Quoi ?


Calabre.

Rien, monsieur, je n’ai rien à dire.


Steinberg.

Parlerez-vous, quand je l’ordonne ?


Calabre.

Eh bien ! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle vous aime tant !


Steinberg.

Elle m’aime tant !


Calabre.

Oh ! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez, quand vous n’êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en temps, pour tâcher de savoir ce que vous dites, ce que vous pensez au fond du cœur, si vous l’aimez toujours, si vous lui êtes fidèle… Vous m’accusez d’être bavard… Eh bien ! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion… Voilà pourquoi j’ose dire que cela me fait de la peine, quand je sais qu’elle en a, oui, monsieur, et quand elle pleure… Mais enfin, puisque vous allez l’épouser…


Steinberg.

Calabre ! mon pauvre vieux Calabre !


Calabre.

Plaît-il, monsieur ?


Steinberg.

Ce mariage…


Calabre.

Eh bien ?


Steinberg.

Eh bien ! je sais que je suis engagé. Je n’ai pas réfléchi, je n’ai pas voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J’ai cédé, je me suis aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.


Calabre.

Pardonnez-moi encore, monsieur, mais…


Steinberg, se levant.

Écoute-moi. Bettine est charmante ; avec son talent, sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre de telle sorte que la calomnie elle-même n’a jamais osé approcher d’elle, et l’honnêteté de son cœur est aussi visible que la pure clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s’y opposait, personne plus qu’elle ne serait capable de faire le bonheur d’un mari ; mais…


Calabre.

Eh bien ! monsieur, s’il en est ainsi,… pourquoi alors ?…


Steinberg.

Tu le demandes ? Eh ! sais-tu ce que c’est que d’épouser une cantatrice ?


Calabre.

Non, par moi-même, je ne m’en doute pas. Il me semble pourtant…


Steinberg.

Quoi ?


Calabre.

Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il me semble qu’il y a bien des exemples… Elle est jeune et jolie ; sa réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche,… vous l’êtes aussi.


Steinberg.

En es-tu sûr ?


Calabre.

Vous êtes si généreux !…


Steinberg.

Preuve de plus que je ne suis pas riche ! Je l’ai été, mais je ne le suis plus.


Calabre.

Est-il possible, monsieur ?


Steinberg.

Oui, Calabre. Quand je n’aimais que le plaisir, ce que m’ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je n’en sais rien ; mais depuis que j’ai l’amour au cœur, c’est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes qui ne coûtent rien, — et par là-dessus le lansquenet…


Calabre.

Vous jouez donc toujours, monsieur ?


Steinberg.

Eh ! pas plus tard qu’hier cela m’est arrivé.


Calabre.

Chez la princesse ? Et vous avez perdu…


Steinberg.

Cinq cents louis. Ce n’est pas là ce qui me ruine, je vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma revanche ; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n’ai plus le sou, je n’ai plus de quoi vivre.


Calabre.

Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se trouvait gêné, j’ai quelques petites économies…


Steinberg.

Je te remercie, je n’en suis pas encore là. Tu n’as pas compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue…


Calabre.

Il me semble alors que ce serait le cas…


Steinberg.

De me marier, n’est-il pas vrai ? D’autres que toi pourraient me donner ce conseil, d’autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me force à quitter Bettine.


Calabre.

Quitter madame ? est-ce vrai ?…


Steinberg.

Eh ! que veux-tu donc que je fasse ? J’avais le dessein, en l’épousant, de lui faire abandonner le théâtre ; mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux-tu pas que je l’y suive, quitte à rester dans la coulisse ? — Que me veut-on ? qu’est-ce que c’est ?



Scène IV


Les Précédents, Un Domestique.


Le domestique.

Monsieur le baron, c’est une carte que je porte à madame.


Steinberg.

Elle n’est pas levée.


Le domestique.

Pardon, monsieur le baron.


Steinberg.

Tu as raison ; voyons cette carte. Le marquis Stéfani ? Qu’est-ce que c’est que cela ?


Le domestique.

Monsieur le baron, c’est un monsieur qui se promène dans le jardin.


Steinberg.

Dans le jardin ?


Le domestique.

Monsieur, voyez plutôt ; le voilà auprès du bassin, qui regarde les poissons rouges. Il dit qu’il revient d’un grand voyage.


Steinberg.

Eh bien ! qu’est-ce qu’il veut ?


Le domestique.

Il veut voir madame, et il attend qu’elle soit visible.


Steinberg, à part.

Stéfani ! Je connais ce nom-là.

Haut.

Calabre, n’est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence ?


Calabre.

Mais… oui, monsieur,… je le crois du moins.


Steinberg, regardant au balcon.

C’est lui-même, je le reconnais. C’est un vrai pilier de coulisses, soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina.


Calabre.

C’est un homme riche, monsieur, un grand personnage.


Steinberg.

Oui, c’est un patricien qui a fait du commerce à l’ancienne mode de Venise ; mais il n’est pas prouvé que son engouement pour la signora s’en soit tenu à l’admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de dire à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je sors ; je reviendrai tantôt.


Calabre.

Vous allez encore jouer, monsieur ?


Steinberg.

Fais ce que je te dis ; tu m’as entendu ?

Il sort.

Calabre.

Oui, monsieur.



Scène V


CALABRE, LE NOTAIRE, puis BETTINE.


Calabre, à part.

Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie !


Le notaire.

Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et je ne vois pas les futurs conjoints.


Calabre.

Tout à l’heure, monsieur Capsucefalo.


Le notaire.

Et les témoins ?


Calabre.

Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait.


Bettine, arrivant en chantant.

Ah ! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami ! As-tu tes paperasses ?


Le notaire.

Oui, madame, le contrat est prêt. J’ai seulement laissé en blanc les sommes qui ne sont point stipulées.


Bettine.

Tu ne stipuleras pas grand’chose, quand ce seraient tous mes trésors. — Est-ce que tu n’as pas vu Filippo Valle, mon chargé d’affaires ? Il a dû t’instruire la-dessus.


Le notaire.

Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est connu pour puissamment riche.


Bettine.

Je n’en sais rien. Où est-il donc ?


Calabre.

Il est sorti, madame, pour un instant.


Bettine.

Sorti maintenant ? Est-ce que tu rêves ?


Calabre.

C’est-à-dire,… je ne sais pas trop…


Bettine.

Va donc le chercher. — Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon.


Le notaire.

J’en sors, madame, je suis à vos ordres.

À Calabre.

Que ces grandes artistes sont charmantes ! Avez-vous observé qu’elle m’a tutoyé ?


Calabre.

C’est sa manière quand elle est contente.


Le notaire.

Hum ! vous m’aviez promis quelques rafraîchissements.


Bettine.

Mais certainement.

À Calabre.

À quoi penses-tu donc ?


Calabre.

Je l’avais oublié, madame.


Bettine.

Vite, des citrons, du sucre, de l’eau bien fraîche, ou du café, du chocolat, ce qu’il voudra. Non, il a peut-être faim ; vite, un flacon de moscatelle et un grand plat de macaroni.


Le notaire.

Madame, je suis bien reconnaissant.

Il se retire avec de grandes salutations.

Bettine, à Calabre.

Eh bien ! toi, qu’est-ce que tu fais là ? Tu as l’air d’un âne qu’on étrille. Je t’avais dit d’aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà dans le jardin.


Calabre.

Pardon, madame, ce n’est pas lui.


Bettine.

Qui est-ce donc ? Ah ! jour heureux ! c’est Stéfani, mon cher Stéfani. Est-ce qu’il y a longtemps qu’il est là ?… Dis-lui qu’il vienne, dépêche-toi.


Calabre.

Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà qui monte le perron ; mais je dois vous dire que monsieur le baron…


Bettine.

Que je suis contente ! Eh bien ! le baron, le perron, qu’est-ce que tu chantes ? Est-ce que tu fais des vers ?


Calabre.

Non, madame, pas si bête ! Je dis seulement que M. de Steinberg m’a recommandé…


Bettine.

Parle donc.


Calabre.

Monsieur le baron m’a chargé de vous prier…


Bettine.

Tu me feras mourir avec tes phrases.


Calabre.

De ne pas recevoir ce seigneur.


Bettine.

Qui ? Stéfani ? tu perds la tête.


Calabre.

Non, madame ; monsieur le baron m’a ordonné expressément…


Bettine, riant.

Ah ! tu es fou… Ah ! le pauvre homme ! il ne sait ce qu’il dit, c’est clair, il radote… Ne pas recevoir Stéfani ! un vieil ami que j’aime de tout mon cœur !… Ah ! le voici… Va-t’en vite, va chercher Steinberg.


Calabre, à part, en sortant.

Qu’est-ce que j’y peux ? Je n’y peux rien… Cela va mal, cela va bien mal.



Scène VI


BETTINE, LE MARQUIS.


Bettine, allant au-devant du marquis.

Et depuis quand dans ce pays ? et par quel hasard, cher marquis ?… Comment vous portez-vous ? que faites-vous ? que devenez-vous ?… Vous avez bon visage… Que je suis ravie de vous voir !


Le marquis.

Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté ; mais, dès qu’on vous voit, c’est tout simple.


Bettine.

Des compliments ! Vous êtes toujours le même.


Le marquis.

Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que jamais ; et savez-vous qu’il y a quelque chose comme deux ou trois ans que je ne vous ai vue ?


Bettine.

Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez !… Je vais me marier !… Avez-vous déjeuné ?


Le marquis.

Oui, certes ; vous me connaissez trop pour me croire capable de m’embarquer sans avoir pris…


Bettine.

Vos précautions. D’où venez-vous donc ?


Le marquis.

Là, d’à côté, de chez la princesse, votre voisine.


Bettine.

Ah ! vous êtes lié avec elle ? On dit qu’elle est très-séduisante.


Le marquis.

Mais oui, elle est fort bien. C’est elle qui par hasard, en causant, m’a appris que vous étiez ici. Je ne m’en doutais pas, je suis accouru… Et vous allez vous marier ?


Bettine.

Oui, mon ami, aujourd’hui même.


Le marquis.

Aujourd’hui même ?


Bettine.

Le notaire est là.


Le marquis.

Eh bien ! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C’est bien de votre part, cela, c’est très bien. Je ne m’y attendais pas, je suis enchanté.


Bettine.

Vous ne vous y attendiez pas ? Voilà un beau compliment cette fois ! Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le marquis ?


Le marquis.

Non pas, non pas, ma belle, Dieu m’en garde ! Oh ! comme je vous retrouve bien là ! Voilà déjà vos beaux yeux qui s’enflamment. Calmez-vous ; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime autant que je vous aime, c’est assez dire que je vous connais. Mais vous avez une certaine tête…


Bettine.

Comment, une tête ?


Le marquis.

Eh ! oui, une tête…

Il la regarde.

Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d’esprit et d’imagination, qui comprend tout, à qui rien n’échappe, et qui porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de Cendrillon.


Bettine.

Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.


Le marquis.

C’est vrai ; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j’avais toujours envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de vous enlever dans mon carrosse.


Bettine.

Miséricorde, marquis ! quelle vivacité !


Le marquis.

Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d’or, avec vos trois diadèmes l’un sur l’autre, étincelante de diamants…


Bettine.

Je chantais bien mieux, n’est-ce pas ?


Le marquis.

Je n’en sais rien, mais c’était charmant. Tra, tra, comment était-ce donc ?


Bettine, chante les premières mesures de l’air final de la Cenerentola, puis s’arrête tout à coup et dit :

Ah ! que tout cela est loin maintenant !


Le marquis.

Que dites-vous donc là ? Renoncez-vous au théâtre ?


Bettine.

Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout à l’heure) me laisserait remonter sur la scène ? Cela ne se pourrait pas, marquis. Songez-y donc sérieusement.


Le marquis.

C’est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas du moins à la musique ?


Bettine.

Ah ! je crois bien. Est-ce que je pourrais ? Nous en vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez l’honneur de venir manger la soupe, nous vous en ferons tant que vous voudrez,… plus que vous n’en voudrez.


Le marquis.

Oh ! pour cela, j’en défie… Mais c’est égal, cela me fend le cœur de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m’aller blottir dans ce cher petit coin où j’étais à demeure pour me délecter à vous entendre.


Bettine.

Oui, vous étiez un de mes fidèles.


Le marquis.

Pour cela, je m’en vante. L’allumeur de chandelles me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne manquais pas d’arriver dans ce moment-là. Ma foi, j’étais de la maison.


Bettine.

Mieux que cela, marquis ; je m’en souviens très bien que vous avez été mon chevalier.


Le marquis.

C’est vrai. Contre ce grand benêt d’officier.


Bettine.

Qui m’avait sifflée dans Tancrède.


Le marquis.

Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j’en reçus le plus rude coup d’épée. Ah ! c’était le bon temps, celui-là !


Bettine.

Oui. Ah, Dieu ! que tout cela est loin !


Le marquis.

C’est votre refrain, à ce qu’il paraît ? Que dirai-je donc, moi qui suis vieux ?


Bettine.

Vous, marquis ? Est-ce que vous pouvez ? Victor Hugo a fait son vers pour vous, lorsqu’il a dit que le cœur n’a pas de rides.


Le marquis.

Si fait, si fait, je m’en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine ? C’est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu’il ne faudrait ; c’est un grand tort. Je m’étais promis toute ma vie de ne jamais tomber dans ce travers-là. J’ai vu tant de bons esprits devenir injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des années, que je m’étais juré de rester impartial pour les choses nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau :

Pour honorer les morts font mourir les vivants.

Eh bien ! j’ai beau faire, j’aime mieux maintenant ce que j’ai aimé que ce que j’aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux ; mais Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses gestes de statue antique ; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait dans la gorge ; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure, escorté du long nez de Pellegrini ; Lablache m’a fait rire, la Malibran pleurer. Eh ! que diantre voulez-vous que j’y fasse ?


Bettine.

Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j’aime mes souvenirs.


Le marquis.

Est-ce qu’on peut en avoir à votre âge ?


Bettine.

Pourquoi donc pas, monsieur le marquis ? Si vos souvenirs sont les aînés des miens, cela n’empêche pas qu’ils ne se ressemblent.


Le marquis.

Bah ! les vôtres sont nés d’hier ; ce sont des enfants qui grandissent. Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.


Bettine.

Jamais, cher Stéfani, jamais.


Le marquis.

Mais, voyons, dans ce temps-là, n’étiez-vous pas heureuse ?


Bettine.

C’est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah ! c’est que je n’avais pas aimé.


Le marquis.

Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?


Bettine.

Ce que je dis. J’ai été un peu folle, c’est vrai, insouciante, coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n’est pas notre droit, par hasard ? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j’ai senti mon cœur.


Le marquis.

L’amour vous a rendu la raison ? Ah, morbleu ! prouvez-nous cela ! Mais ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l’aimez donc beaucoup, ce monsieur de… de…, vous ne m’avez pas dit…


Bettine.

Si je l’aime ! ah ! mon cher ami, que les mots sont froids, insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de dire combien l’on aime ! Vous n’avez pas l’idée de notre bonheur, vous ne pouvez pas vous en douter.


Le marquis.

Si fait, si fait, pardonnez-moi.


Bettine.

C’est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l’heure que vous aviez eu quelquefois l’envie de m’enlever ?


Le marquis.

Oui, le diable m’emporte !


Bettine.

Eh bien ! il l’a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme inexprimable ! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en chaise de poste, comme deux oiseaux dans l’air, sans regarder à rien, sans songer à rien ; j’ai rompu tous mes engagements, et lui m’a sacrifié toute sa carrière ; j’ai désespéré tous mes directeurs…


Le marquis.

Peste ! vous disiez bien, en effet, que l’amour vous avait rendue sage.


Bettine.

Eh ! que voulez-vous ! quand on s’aime ! Nous avons fait le plus délicieux voyage ! Imaginez, marquis, que nous n’avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit tableau !


Le marquis.

Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d’Italie.


Bettine.

N’est-ce pas, marquis ? quand on s’aime ! Qu’est-ce que cela nous faisait, vos curiosités ? Si vous saviez comme il est bon, aimable ! Que de soins il prenait de moi ! Ah ! quel voyage, bonté divine ! Moi qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j’ai fait quatre cents lieues comme un rêve. — Votre Italie ! qui veut peut la voir, mais je défie qu’on la traverse comme nous ! Nous avons passé comme une flèche, et nous sommes venus droit ici.


Le marquis.

Pourquoi ici, dans cette province ?


Bettine.

Pourquoi ?… mais je ne sais trop ; … parce qu’il l’a voulu,… parce qu’il avait loué cette campagne… Que vous dirais-je ?… Je n’en sais rien… Je serais aussi bien allée autre part,… au bout du monde,… que m’importait ? Je me suis arrêtée ici, parce qu’en descendant devant la grille, il m’a dit : Nous sommes arrivés.


Le marquis.

Que ne vous épousait-il à Paris ?


Bettine.

Sa famille s’y opposait. C’est encore là un des cent mille obstacles…


Le marquis.

Vous ne m’avez pas encore dit son nom.


Bettine.

Ah, bah ! je ne vous l’ai pas dit ? C’est qu’il me semble que tout le monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg.


Le marquis.

Mais ce n’est pas un nom français, cela.


Bettine.

Non, mais sa famille habite la France.


Le marquis.

En êtes-vous sûre ?


Bettine.

Oh ! il me l’a dit.


Le marquis.

Steinberg ! je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines circonstances… assez peu gracieuses… Eh, parbleu ! c’est lui que je viens de voir ce matin.


Bettine.

Où cela ? Dites. Chez la princesse ?


Le marquis.

Précisément, chez la princesse.


Bettine.

Ah ! malheureuse ! il y est encore !


Le marquis.

Eh ! qu’avez-vous, ma bonne amie ?


Bettine.

Il y est encore, c’est évident ; c’est pour cela qu’il ne vient pas. Il y est encore, un jour comme celui-ci ! quand tout est prêt, quand le notaire est là, quand je l’attends !… Ah ! quel outrage !


Le marquis.

Vous vous fâchez pour peu de chose.


Bettine.

Pour peu de chose ! où avez-vous donc le cœur ? Vous ne ressentez pas l’insulte qu’on me fait ? Et cet impertinent valet qui me répond d’un air embarrassé… Calabre ! Calabre ! où es-tu ?



Scène VII


Les Précédents, CALABRE.


Calabre.

Me voilà, madame, me voilà. Vous m’avez appelé ?


Bettine.

Oui, réponds. Pourquoi tout à l’heure as-tu fait l’ignorant quand je t’ai demandé où était ton maître ?


Calabre.

Moi, madame ?


Bettine.

Oui ; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu’il est chez la princesse.


Calabre.

Ma foi, madame, je ne savais pas…


Bettine.

Tu ne savais pas !


Calabre.

Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame.


Bettine.

Ah ! on te l’avait donc défendu ? Parleras-tu ?


Calabre.

Eh bien ! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien. Monsieur le baron avait joué hier, il avait perdu sur parole. Il s’était engagé à payer ce matin. Il a voulu, avant toute autre affaire, tenir sa promesse.


Bettine.

Il avait perdu, mon ami ? Ah, mon Dieu ! je n’en savais rien. Vous le voyez, marquis, c’était là son secret, c’était là tout ce qu’il me cachait. Et il l’avait dit à Calabre ! N’est-ce pas que c’est mal de ne m’en avoir rien dit ?


Le marquis.

Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu’un excès de délicatesse.


Bettine.

N’est-ce pas ? Oh ! c’est que mon Steinberg n’a pas l’âme faite comme tout le monde… Il pourrait pourtant revenir plus vite.


Le marquis.

Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu’on paye dans les vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n’est pas celle-là qu’on aime.


Bettine.

Mais j’y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne t’envoyait-il porter cet argent ?


Calabre.

Madame, c’est qu’il ne l’avait pas. Il lui fallait aller à la ville le demander à son correspondant.


Bettine.

Mais j’en avais, moi, de l’argent. Ah ! que c’est mal ! que c’est cruel ! C’est donc une somme considérable ?


Calabre.

Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m’a dit que cela ne le gênait point.


Le marquis.

Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu.


Bettine.

Mais vous nous reviendrez ? Oh ! je veux que vous soyez notre ami, d’abord, entendez-vous ? notre ami à tous deux ! Je prétends vous voir tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez-vous ?


Le marquis.

À trois pas d’ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres.


Bettine.

C’est délicieux ! nous voisinerons.


Le marquis.

Je le voudrais, mais c’est que je pars demain.


Bettine.

Ah, bah ! si vite ! c’est impossible ! nous ne permettrons jamais cela. Et où allez-vous ?


Le marquis.

Je vais à Parme. Vous savez que j’ai là ma famille, et, dans ce moment-ci, je suis absolument forcé…


Bettine.

Ah, mon Dieu ! quel ennui ! Vous êtes forcé, dites-vous ? Eh bien ! tenez, j’aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car ce n’est qu’un regret de plus que vous êtes venu m’apporter, et Dieu sait maintenant quand vous reviendrez ! Allez ! vous êtes un méchant homme ! — Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon contrat.


Le marquis.

Je ne le peux pas, je suis engagé ; mais je reviendrai vous faire ma visite d’adieu ; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous enverrai un bouquet de noce.


Bettine.

Un bouquet ?


Le marquis.

Oui.


Bettine.

Va pour un bouquet.


Le marquis.

Où allez-vous donc, s’il vous plaît ?


Bettine.

Je vous reconduis jusqu’à la grille. Je veux vous garder le plus longtemps possible. Dieu ! que vous êtes ennuyeux ! que vous êtes insupportable !



Scène VIII


CALABRE, seul, puis LE NOTAIRE.


Calabre.

Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra cette fois quelque justice à mon intelligence. Ah, mon Dieu ! le voilà qui rentre ; il va rencontrer madame avec le marquis ;… et la défense qu’il m’a faite !

Il regarde au balcon.

Non, non ! il prend une autre allée ; il va du côté du petit bois, comme s’il faisait exprès de les éviter. Serait-il possible ? Oui, c’est bien clair ; il les a vus, il fait un détour.


Le notaire.

Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés ?


Calabre.

Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore ; dans un instant, dans une minute.


Le notaire.

Fort bien, monsieur, je suis tout prêt.


Calabre.

Plaît-il ?


Le notaire.

Comment ?


Calabre, regardant toujours.

Je croyais que vous disiez quelque chose.


Le notaire.

Oui, je disais que je suis tout prêt.


Calabre.

Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle ?


Le notaire.

Oui, monsieur, plus qu’il ne m’en faut.


Calabre.

À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de vous déranger. Je vous avertirai quand il sera temps.


Le notaire.

Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point d’ici.



Scène IX


CALABRE, STEINBERG.


Steinberg.

C’est donc ainsi qu’on suit mes ordres ?


Calabre.

Monsieur, je puis vous assurer…


Steinberg.

Quoi ? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme ici ?


Calabre.

Monsieur, j’ai fait votre commission ; mais madame n’en a pas tenu compte.


Steinberg.

Ce n’est pas possible. Lui avez-vous répété ?…


Calabre.

Tout ce que monsieur m’avait ordonné. J’ai même trouvé une excuse pour justifier l’absence de monsieur.


Steinberg.

Quelle excuse as-tu trouvée ?


Calabre.

Monsieur, j’ai dit que vous aviez joué.


Steinberg.

Comment, malheureux ! Et qu’en savais-tu ?


Calabre.

Voilà encore que j’ai eu tort ! Je n’avais pas d’autre ressource, monsieur ; vous me l’aviez dit ce matin, et j’ai eu bien soin d’ajouter que c’était peu de chose.


Steinberg.

Oui, peu de chose ! C’était peu ce matin, mais maintenant… Mort et furies ! c’est une maison de jeu, c’est un enfer que ce palais !


Calabre.

Vous avez encore joué, monsieur ? Hélas ! je vous l’avais bien dit.


Steinberg.

Tu me l’avais bien dit, animal ! Répète-le donc encore une fois ! Y a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-là ? et dès qu’il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le monde. Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me casse la jambe : Nous vous l’avions bien dit, s’écrient ceux qui vous relèvent. Quel doux effort de l’amitié !


Calabre.

Monsieur, j’ai déjà essayé de prendre la liberté de vous dire que si mes petites économies…


Steinberg.

Eh, morbleu ! tes économies, que diantre veux-tu que j’en fasse ?


Calabre.

J’ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me semble…


Steinberg.

Quinze mille francs ! La belle avance ! Écoute-moi ; mais sur ta vie, garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte.


Calabre.

Vous, monsieur ! Est-ce bien possible ?


Steinberg.

Je n’ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je ne l’ai pas ; il faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j’aille à Rome ou à Naples. Je connais là quelques banquiers. Je partirai secrètement, je trouverai un prétexte.


Calabre.

Et madame, monsieur, madame ? Elle en mourra.


Steinberg.

Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-même ? C’est avec le désespoir dans l’âme que je m’éloigne de ces lieux ; mais, je le répète, il faut que je parte,… ou que je me donne la mort. Ainsi, que veux-tu ? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prépare tout,… et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite à la poste demander des chevaux pour ce soir.


Calabre.

Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, monsieur ?


Steinberg.

Quinze mille francs ! Il m’en faut cent mille !



Scène X


Les Précédents, BETTINE.


Bettine.

Cent mille francs, Steinberg ! Il vous faut cent mille francs ?


Steinberg.

Qui dit cela, ma chère Bettine ?

Il lui baise la main.

Comment vous portez-vous ce matin ? Vous êtes fraîche comme une rose.


Bettine.

Il ne s’agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez joué ?


Steinberg.

Vous avez mal entendu, ma chère.


Bettine.

Mal entendu ? est-ce vrai, Calabre ?


Calabre.

Moi, madame ! je ne sais pas…


Steinberg.

Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd’hui, c’est assez bavarder.


Calabre, à part, en sortant.

Bon ! encore une gourmade en passant. Mon Dieu ! tout cela va de mal en pis.



Scène XI


STEINBERG, BETTINE.


Bettine.

Vous n’êtes pas sincère, mon ami.


Steinberg.

Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais, c’était dans l’idée d’un changement, d’une fantaisie.


Bettine.

D’un changement ?


Steinberg.

Oui, à propos d’une terre, d’une terre assez belle avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en causerons plus tard, s’il vous plaît. J’ai quelques ordres à donner.


Bettine.

Steinberg, vous n’êtes pas sincère.


Steinberg.

Pourquoi me dites-vous cela ?


Bettine.

Parce que je le vois.


Steinberg.

Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas ?


Bettine.

Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi vous avez pris l’allée pour nous éviter.


Steinberg.

J’ai pris l’allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous rencontrer dans la compagnie où je vous voyais.


Bettine.

Comment ! Stéfani ! Vous ne le connaissez pas ! C’est un ancien ami. Quel motif pourriez-vous avoir ?…


Steinberg.

Je n’aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m’empêcher d’en entendre ; mais je ne les répète jamais.


Bettine.

Des propos, sur quoi ? Sur mon compte et sur celui de ce bon marquis ? — Ah ! cela n’est pas sérieux… Mais, maintenant je me rappelle,… vous l’avez vu chez moi, à Florence… Est-ce là qu’on tenait des propos ?


Steinberg.

Peut-être bien.


Bettine.

Quoi ! à Florence ? Mais Stéfani venait comme tout le monde. Souvenez-vous donc, j’avais une cour, j’étais reine alors, mon ami ; j’avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave parterre qui m’aimait tant, et à qui je le rendais si bien… Ingrat ! qui, seul dans cette foule, m’étiez plus cher que mes triomphes, et que j’ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos pieds,… vous, Steinberg, jaloux d’un propos, fâché d’une visite que je reçois par hasard ! Allons, voyons, c’est une plaisanterie, convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c’est un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je voulais savoir et vous délivrer de mes questions.


Steinberg, s’asseyant.

Oh ! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis… bien malheureux.


Bettine.

Malheureux, vous ! près de moi ! Qu’est-ce que c’est ? Vite, dites-moi, de quoi s’agit-il ?


Steinberg.

J’ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c’est qu’un joueur ;… eh bien ! Bettine, c’est vrai, j’ai joué, et je suis rentré de mauvaise humeur ; mais ce n’est rien, rien qui en vaille la peine ; n’y pensons plus, pardonnez-moi.


Bettine.

Ce n’est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.


Steinberg.

Je vous demande en grâce d’y croire.


Bettine.

Vous le voulez ?


Steinberg.

Je vous en supplie.


Bettine.

Eh bien ! j’y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d’orages. Vous souvenez-vous de cette chanson ?

Elle se met au piano et joue la ritournelle d’une romance.

Steinberg, se levant.

Bettine, pas cette chanson-là.


Bettine.

Pourquoi ? vous l’avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce qu’elle se rattache à ces souvenirs qu’elle a déjà cessé de vous plaire ? Elle vous ôtait jadis vos ennuis.

Elle chante.

Nina, ton sourire,
Ta voix qui soupire,
Tes yeux qui font dire
Qu’on croit au bonheur, —

Ces belles années,
Ces douces journées,
Ces roses fanées,
Mortes sur ton cœur.


Steinberg, à part, tandis que Bettine joue sans chanter.

Pourrais-je jamais l’abandonner ? et pour qui ? grand Dieu ! par quelle infernale puissance me suis-je laissé subjuguer ?


Bettine.

À quoi rêvez-vous donc, monsieur ? est-ce que c’est poli, ce que vous faites-là ?… Il me semble que je me trompe,… je ne me rappelle pas bien,… venez donc…


Steinberg, se rapprochant du piano et chantant.

Nina, ma charmante,
Pendant la tourmente,
La mer écumante
Grondait à nos yeux ;
Riante et fertile,
La plage tranquille
Nous montrait l’asile
Qu’appelaient nos vœux !


Ensemble.

Aimable Italie
Sagesse ou folie,
Jamais, jamais ne t’oublie
Qui t’a vue un jour !
Toujours plus chérie,
Ta rive fleurie
Toujours sera la patrie
Que cherche l’amour.


Steinberg.

Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles du cœur, ces souvenirs me pénètrent l’âme, me rendent à moi-même… Non, tant d’amour ne sera point un rêve ! tant d’espoir de bonheur ne sera point un mensonge ! j’en fais le serment à vos pieds.

Il se met à genoux.

Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donné souvent trop de raison de l’être.


Bettine.

Ne parlons pas de cela, Steinberg.


Steinberg, se levant.

J’en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont coûté des larmes, je le sais…


Bettine.

Charles !


Steinberg.

Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d’elle. Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l’univers nous oublie à son tour ! Le notaire est là, n’est-ce pas ? Eh bien ! Bettine, signons à l’instant même. Les témoins ne sont pas arrivés ? Je sais bien pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et moi, morbleu ! je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne que pourra ! Je répète, avec le vieux proverbe : Celui qui aime et qui est aimé est à l’abri des coups du sort !



Scène XII


Les Précédents, CALABRE.


Calabre, entrant avec une lettre et une boîte.

On apporte cette lettre pour monsieur le baron.


Steinberg.

Eh, que diantre ! est-ce donc si pressé ?


Calabre.

Oui, monsieur ; l’homme qu’on envoie a dit qu’on attendait la réponse.


Steinberg.

Voyons ce que c’est.

Il prend la lettre.


Calabre, donnant la boîte à Bettine.

Ceci est pour madame.


Steinberg, après avoir lu précipitamment la lettre.

Calabre !


Calabre.

Monsieur.


Steinberg.

Qui est-ce qui est là ?


Calabre.

Monsieur, c’est un homme… de là-bas…


Steinberg.

De chez la princesse ? Où est-il, cet homme ?


Calabre.

Là, dans l’antichambre.


Steinberg.

Je vais lui parler.



Scène XIII


BETTINE, CALABRE.


Bettine.

Qu’arrive-t-il encore, mon ami ? As-tu remarqué, en ouvrant cette lettre, comme il a changé de visage ? Est-ce encore un nouveau malheur ? Ah ! cette femme nous fait bien du mal.


Calabre.

La lettre n’est pas d’elle, madame ; c’est un de ses gens qui l’a apportée, mais ce n’est pas son écriture.


Bettine.

Son écriture, hélas ! excepté moi, tout le monde la connaît donc dans cette maison ?


Calabre, désignant la boîte.

Ceci, madame, vient de la part du marquis.


Bettine.

Ah ! je n’y pensais plus.

Elle ouvre la boîte.

Des diamants !


Calabre.

Il y a un petit billet.


Bettine.

Voyons :

Elle lit.

« Vous m’avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce… »

Ah ! ciel ! j’entends la voix de Steinberg ; il parle avec une violence ! L’entends-tu, Calabre ? Il revient ici… Garde cet écrin, il ne faut pas qu’il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu’il vienne, combien a-t-il perdu ?


Calabre.

Ah ! madame, il m’est impossible…


Bettine.

Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais lié par mille serments ! Faut-il te le demander à genoux ?


Calabre.

Ah ! ma chère dame !


Bettine.

Est-ce cent mille francs ?


Calabre, à voix basse.

Eh bien ! oui.



Scène XIV


LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG.


Steinberg, à Calabre.

Que faites-vous là ? retirez-vous.

Calabre sort.

Bettine.

Vous paraissez ému, Steinberg ; cette lettre semble vous avoir… contrarié.


Steinberg.

Pas le moins du monde. — Qu’est-ce donc que cette boîte que l’on vient de vous envoyer ?


Bettine.

Une bagatelle. — Dites-moi, mon ami, tout à l’heure…


Steinberg.

Une bagatelle ! mais enfin, quoi ?


Bettine.

Mon Dieu, ce n’est pas un mystère,… c’est un cadeau de Stéfani.


Steinberg.

Ah ! un cadeau ? et à quel propos ?


Bettine.

À propos… de notre mariage.


Steinberg.

Un cadeau de noce !… Est-il votre parent ?


Bettine.

Non, mais, je vous l’ai dit, c’est un ancien ami.


Steinberg.

Et les anciens amis font aussi des présents ? Je ne connaissais pas cet usage. Voyons cette boîte, si vous le voulez bien.


Bettine.

Elle n’est pas là, on l’a portée chez moi. Mais, mon ami, ne me ferez-vous pas la grâce de me dire ce que cette lettre…


Steinberg.

Voulez-vous que j’appelle votre femme de chambre ?


Bettine.

Pourquoi ?


Steinberg.

Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur.


Bettine.

Je me trompais… Cet écrin n’est pas chez moi… Calabre, je crois, l’a gardé.


Steinberg.

Ah !… si c’est un objet de prix, la précaution est fort sage.

Appelant.

Calabre ! holà ! Calabre ! où êtes-vous donc ?



Scène XV


Les Précédents, CALABRE.


Calabre.

Monsieur…


Steinberg.

Où êtes-vous donc quand j’appelle ?


Calabre.

Monsieur, j’étais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans doute les ordres…


Steinberg.

Il n’est pas question de cela.


Bettine.

Calabre, avez-vous là l’écrin que je viens de vous confier ?


Calabre.

Oui, madame.


Bettine.

Donnez-le moi.

Elle le remet à Steinberg.

Steinberg, ouvrant l’écrin.

Ce sont de fort beaux diamants. Peste ! un bouquet de fleurs en brillants, mêlés de rubis et d’émeraudes ! c’est tout à fait galant ! — Il y a un mot d’écrit.


Bettine.

Vous pouvez le lire.


Steinberg.

À Dieu ne plaise ! ma curiosité ne va pas jusque-là.


Bettine.

Je vous en prie ; je ne l’ai pas lu.


Steinberg.

Vraiment ? Puisque vous le voulez.

Il lit :

« Vous m’avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce. Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des fleurs qui, lorsqu’elles seraient fanées, se remplaceraient aisément ; mais puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous, laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, quelques brins d’herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d’une vieille amitié vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je n’oublierai jamais. — J’aurai l’honneur de vous voir ce soir. »

C’est à merveille ! — Monsieur Calabre, avez-vous fait demander des chevaux ?

Il pose l’écrin sur une table.

Calabre.

Pas encore, monsieur ; je pensais…


Steinberg.

Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu’on m’entende ? Que Pietro parte sur-le-champ.


Bettine.

Des chevaux, Steinberg ? pour quoi faire ?


Steinberg.

Il faut que j’aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre.


Bettine.

Un instant encore ! Ne se pourrait-il ?…


Steinberg.

À qui obéit-on ici ?

Calabre s’incline et va pour sortir.

Calabre.

Charles, je sais votre secret ! Je ne voulais vous en rien dire. J’aurais attendu, j’aurais désiré que la confidence m’en vînt de votre part ; mais vous voulez partir… Pourquoi ?


Steinberg.

Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez ! Il paraît qu’il y a ici une inquisition dans les règles, et qu’on s’inquiète fort de mes intérêts ; mais il semble aussi que M. Calabre conserve plus discrètement ce que vous lui confiez qu’il ne sait respecter mes ordres.


Calabre.

Monsieur, je vous jure sur mon âme…


Steinberg.

Je ne vous interroge pas. — Et moi aussi je voulais garder le silence ; mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien ! madame, soyez satisfaite ! Oui, j’ai agi imprudemment ; oui, ma parole est engagée ; ma fortune, déjà compromise, est aujourd’hui à peu près perdue. Cette lettre vient d’un créancier qui m’annonce tout d’un coup un voyage, qui prétexte un départ subit pour me demander de l’or, comme votre marquis pour vous en donner.


Bettine.

Bonté divine ! perdez-vous la raison ?


Steinberg.

Non pas. Croyez-vous, s’il vous plaît, que je ne sache pas par cœur ces finesses, ces artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse ? Supposer qu’on s’en va pour se faire retenir ! accompagner cela d’un présent bien solide, afin qu’on sente tout ce qu’on va perdre ! voilà qui est nouveau, voilà qui est merveilleux ! Mais il faudrait, pour n’y pas voir clair, n’avoir jamais mis le pied dans le foyer d’un théâtre, n’avoir jamais connu vos pareilles !


Bettine.

Mes pareilles, Steinberg ? — Vous voulez m’offenser. Vous n’y parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n’est pas vous qui parlez. Si vos ennuis vous rendent injuste, le plus simple est d’en détruire la cause. Écoutez-moi. — Je n’ai pas, bien entendu, cent mille francs dans mon tiroir ; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour moi. Il n’y a qu’à les faire prendre à la ville, et vous les aurez dans une heure.


Steinberg.

Je n’en veux pas.


Bettine.

Signons notre contrat ; dès cet instant, vous êtes mon mari.


Steinberg.

Jamais !


Bettine.

Vous le vouliez tout à l’heure.


Steinberg.

Jamais, jamais à un tel prix !


Bettine.

À un tel prix !… Ah ! vous ne m’aimez plus.


Steinberg.

Il ne s’agit pas d’amour dans une question d’argent. Et qu’arriverait-il si je cédais ? Vous seriez ridicule, et moi méprisable.


Bettine.

Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié.


Steinberg.

Ririez-vous aussi de notre ruine ?


Bettine.

Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas insupportable, elle n’a rien que je redoute. Si elle vous effraie, eh bien ! je ne suis pas morte, et ce que j’ai fait peut se recommencer.


Steinberg.

Remonter sur la scène, n’est-il pas vrai ? C’est là votre secret désir, d’autant plus vif, que vous savez bien que je n’y saurais consentir.


Bettine.

Mon ami…


Steinberg.

Brisons là, je vous en prie. Je n’ajouterai qu’un seul mot : j’étais prêt à vous épouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une existence honorable et libre ; maintenant je ne le puis plus.


Bettine.

Pourquoi cela ? où est le motif ?


Steinberg.

Où est le motif ? Et mon nom ? et ma famille ? et mes amis ? et le monde ?…


Bettine.

Ah ! voilà l’obstacle.


Steinberg.

Oui, le voilà, comprenez-le donc ; oui, c’est le monde qui nous sépare, le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui est ma vie, dont je n’attends rien, dont j’ai tout à craindre, mais que j’aime par-dessus tout ; le monde, l’impitoyable monde, qui nous laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas d’un danger, mais qui, le lendemain d’une faute, se ferme devant nous comme un tombeau.


Bettine.

Je ne croyais pas le monde si méchant.


Steinberg.

Il ne l’est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu’il fait. C’est incroyable ce qu’il pardonne, et comme il vous soutient, comme il vous défend, par respect pour lui-même, dès l’instant qu’on en est, tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus praticables et les plus indulgentes qu’on puisse imaginer ; mais malheur à qui les transgresse ! Malheur à qui brave cette impunité, à qui abuse de cette indulgence ! Il est perdu, il n’a rien à dire, et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que lorsqu’on l’y force, n’est que justice.


Bettine.

Ainsi vous partez ?


Steinberg.

Et que voulez-vous donc ? De quel front, avec quel visage irais-je subir ce rôle d’un mari qui vit d’une fortune qui n’est pas la sienne, et promener par toute l’Italie une femme que je ne ferais que suivre, avec mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture ? Encore faudrait-il, si, par impossible, on consentait à pareille chose, encore faudrait-il que cette femme fût digne d’un tel sacrifice !


Bettine.

Est-ce bien là le motif, Steinberg ?


Steinberg.

Je sais donc bien mal me faire comprendre ?

Montrant l’écrin.

Eh bien ! le motif, le voilà.

Il sort.



Scène XVI


BETTINE, CALABRE.


Bettine.

Calabre.


Calabre.

Madame.


Bettine.

Je suis perdue.


Calabre.

Patience, madame. Il ne faut pas croire…


Bettine.

Je suis perdue, perdue à jamais.


Calabre.

Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire que monsieur le baron vous ait dit là son dernier mot, ni même qu’il ait parlé sincèrement ; non, c’est impossible. Il changera de langage quand son dépit sera calmé, car ce n’est pas contre vous qu’il peut être irrité ; il reviendra, madame, il va revenir.


Bettine, regardant au balcon.

Le voilà qui part.


Calabre.

Est-ce possible ?


Bettine.

Tu ne le vois pas ? Il part seul, à pied. Où va-t-il ? Sans doute à la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le… Ah ! le cœur me manque.


Calabre.

J’y vais, madame, je vous obéis… Mais permettez du moins…


Bettine.

Non ! arrête ! laisse-le partir ; mais il faut que tu partes aussi. Il faut que tu sois avant lui à la ville. Te sens-tu la force de prendre la traverse par le chemin de la montagne ?

Elle va à la table et écrit.

Calabre.

Pour vous, madame, je monterais au Vésuve.


Bettine.

Il n’y a que toi qui puisses faire ma commission. Filippo Valle te connaît. — Et toi, connais-tu la personne à qui Steinberg doit ce qu’il a perdu ?


Calabre.

L’homme qui a apporté la lettre m’a dit que c’était le comte Alfani.


Bettine.

Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez lui, la somme nécessaire. Il faut qu’il l’envoie sur-le-champ à cet Alfani, et qu’il fasse dire que c’est la princesse qui prête cet argent à Steinberg.


Calabre.

Comment ! madame, vous voulez…


Bettine.

Oui. Il ne m’aime plus assez pour accepter de moi un service ; mais, croyant qu’il vient d’elle, il n’osera refuser. Allons, Calabre, dépêche-toi ; nous n’avons pas de temps à perdre.


Calabre.

Mais, madame, pensez donc que cette somme est considérable, et que vous disiez ce matin même au notaire que votre fortune ne l’était guère…


Bettine.

C’est bon, c’est bon. Ne t’inquiète pas.


Un domestique, entrant.

Monsieur le marquis Stéfani demande si madame veut le recevoir.


Bettine.

Stéfani !

Après un silence.

Oui, sans doute, qu’il vienne. Allons, Calabre, tu n’es pas parti ?


Calabre.

Hélas ! madame…


Bettine.

Ne t’inquiète pas, te dis-je. Je t’ai entendu tantôt, il me semble, offrir quinze mille francs à ton maître ?


Calabre.

Oui, madame, et s’il se pouvait…


Bettine.

En possèdes-tu beaucoup davantage ?


Calabre.

Je ne dis pas ; mais dans un cas pareil…


Bettine.

Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire ? Va, Calabre, va, mon vieil ami, — et quand je serai ruinée, tu me feras tes offres, à moi, et j’accepterai.


Calabre.

Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore le jarret ferme, et moi aussi, quoi qu’on en dise. Je serai bientôt parti et revenu. Ah ! si M. de Steinberg a du cœur, il sera dans un quart d’heure à vos pieds !


Bettine.

Va, ne me fais pas penser à cela.



Scène XVII


BETTINE, LE MARQUIS, entrant à droite pendant que Calabre sort à gauche.


Bettine, à part.

C’est pourtant bien là ce que j’espère !


Le marquis.

Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous, mais elle a son danger.


Bettine.

C’est vous, Stéfani ? De quoi parlez-vous ?


Le marquis.

Eh ! de ce que vous venez de faire.


Bettine.

Étiez-vous là ? M’auriez-vous écoutée ?


Le marquis.

Non, Dieu m’en garde ! mais j’ai entendu.


Bettine.

Marquis !


Le marquis.

Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je venais vous voir tout bonnement, comme je vous l’avais dit, pour vous faire mes adieux. Il n’y avait personne à la salle basse, ni personne dans la galerie. J’attendais, devant vos tableaux, qu’il vînt à passer quelqu’un de vos gens, lorsque votre voix est venue jusqu’à moi. Je n’ai pas tout saisi au juste, mais j’ai bien compris à peu près. Vous payez une petite dette et vous ne voulez pas qu’on le sache. Vous vous cachez même sous le nom d’un autre ; — c’est bien vous, cela, Élisabeth. Seriez-vous blessée de ce qu’une fois de plus j’ai eu la preuve de tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité ?


Bettine.

Mais… est-ce qu’il y a longtemps que vous êtes là ?


Le marquis.

Non, il n’y a pas plus de deux minutes, et, je vous le dis, j’ai compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l’escalier, j’ai aperçu votre monsieur de… Steinberg, qui s’en allait par le jardin. Il ne m’a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque chose ?


Bettine.

Plaisantez-vous ? Il vous connaît à peine.


Le marquis.

Vous pourriez même dire pas du tout.


Bettine.

Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.


Le marquis.

Oui,… je comprends bien ;… cet argent perdu, pas vrai ? ce jeune homme-là joue trop gros jeu.


Bettine.

Oui.


Le marquis.

Oui, et il ne sait pas jouer.

Bettine s’assied pensive.

Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu’il est, soit de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien qu’à tout prendre c’est un jeu aussi savant que pile ou face ou la bataille. L’indifférent qui regarde n’en voit point davantage ; mais demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement pour lui rouge ou noir ; ils veulent dire heur ou malheur. La fortune, dès qu’on l’appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère ; ce qu’il faut étudier pour lui plaire, ce n’est pas le carton peint ni les dés, ce sont ses caprices, ce sont ses boutades qu’il faut pressentir, qu’il faut deviner, qu’il faut savoir saisir au vol… Il y a plus de science au fond d’un cornet que n’en a rêvé d’Alembert.


Bettine.

Vous parlez en vrai joueur, marquis. — Est-ce que vous l’avez été ?


Le marquis.

Oui, et joueur assez heureux, parce que j’étais très hardi quand je gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m’ennuyait.


Bettine.

On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.


Le marquis.

Bon ! comme les autres. Mais je suis là à bavarder… Je ne voulais que vous baiser la main, et je me sauve, car j’importunerais…


Bettine.

Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu près mes secrets, nous n’en dirons rien, n’est-ce pas ? Et vous me pardonnerez si je suis distraite. — Le chagrin n’est jamais aimable.


Le marquis.

Celui que vous avez est bien mieux que cela : il est estimable, et il vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l’ours de la fable avec son pavé. Ils se font prier, ils vous marchandent, et lorsqu’ils vous croient suffisamment plein d’une reconnaissance éternelle, ils vous assomment d’un affreux bienfait. Ils détruisent ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d’une bonne action. Vous n’avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus légère encore lorsqu’elle obéit à votre cœur que lorsqu’elle court sur ce piano pour exprimer votre pensée.


Bettine.

Asseyez-vous donc, je vous en supplie.


Le marquis, s’asseyant.

À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que je sois de trop, d’être assez de mes amis pour me mettre à la porte.


Bettine.

De vos amis, marquis ? À propos, savez-vous bien que vous m’avez envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l’accepterais certainement de personne au monde, excepté vous.


Le marquis.

Il n’y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de vos lèvres. — Mais il y a quelque chose qui me tracasse. — Laissez-moi vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous ne prenez pas vos précautions ?


Bettine.

Quelles précautions ?


Le marquis.

Mais, dame ! une signature, une hypothèque, une garantie.


Bettine.

Je n’entends rien à tout cela.


Le marquis.

Vous avez tort, morbleu ! vous avez tort.


Bettine.

C’était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu’il y avait un danger pour moi ?


Le marquis.

Précisément.


Bettine.

Expliquez-vous donc.


Le marquis.

C’est que cela est fort délicat, et puis j’augmenterais vos inquiétudes.


Bettine.

Le vrai moyen de les augmenter, c’est de ne parler qu’à demi.


Le marquis.

Vous avez raison, et j’ai tort. N’en parlons plus ; prenez que je n’ai rien dit.

Il se lève.

Bettine.

Non pas, car je comprends vos craintes… Vous connaissez la princesse ?


Le marquis.

Eh ! oui, eh ! oui, je la connais.


Bettine.

La croyez-vous capable d’une mauvaise action ?


Le marquis.

Eh ! je n’en sais rien.


Bettine.

Mais je dis,… d’une perfidie,… d’une noirceur…


Le marquis.

Eh ! qui en répondrait ?


Bettine.

Stéfani, vous m’épouvantez. Écoutez-moi : vous m’avez vue ce matin presque jalouse de cette femme.


Le marquis.

Vous l’étiez bien un peu tout à fait.


Bettine.

Oui, par instants ; mais vous savez ce que c’est, mon ami : — on croit douter des gens qu’on aime, on les accable de reproches, on les appelle parjures, infidèles ;… au fond de l’âme on n’en croit pas un mot, et pendant que la bouche accuse, le cœur absout. N’est-ce pas vrai ?


Le marquis.

Sans doute. Eh bien ? ma chère Bettine…


Bettine.

Eh bien ! marquis, sincèrement, je n’ai jamais pensé, je n’ai jamais cru possible qu’il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient maintenant. Vous l’avez vu chez elle, — qu’en pensez-vous ?


Le marquis.

Bon Dieu ! ma belle, que demandez-vous là ? On ne voit pas les cœurs, comme dit Molière. Franchement, d’ailleurs, je n’en crois rien.


Bettine.

Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez ?


Le marquis.

Ah ! c’est qu’il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et fagot.


Bettine.

Et vous croyez que celle-ci…


Le marquis.

Elle me fait tant soit peu l’effet de n’être pas de bien bonne fabrique, et d’avoir été achetée de hasard.


Bettine.

S’il en est ainsi…


Le marquis.

Je n’en suis pas sûr ; mais je conviens qu’il m’est pénible de voir le sort d’une personne comme vous entre les mains d’une femme comme elle.


Bettine.

Je ne saurais croire que Steinberg…


Le marquis.

Puisse vous tromper ? Je suis de votre avis. Eh ! palsambleu ! s’il ne vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c’est lui, je me retire. Non, ce n’est pas lui, c’est son valet de chambre.



Scène XVIII


Les Précédents, CALABRE.


Bettine.

Eh bien ! Calabre, qu’as-tu fait ?


Calabre.

Tout ce que vous m’aviez dit, madame.


Bettine.

L’argent est payé ?


Calabre.

Oui, madame.


Bettine.

As-tu vu Steinberg ?


Calabre.

Hélas ! oui.


Bettine.

Que t’a-t-il dit ?


Calabre.

Voici une lettre.


Bettine, après avoir lu vite.

Ah ! c’est très bien,… parfaitement bien,… c’est à merveille.

Elle tombe évanouie sur un fauteuil.

Calabre.

Madame ! madame !


Le marquis.

Qu’y a-t-il donc ?


Calabre.

Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu’il faut.


Le marquis, tirant un flacon.

Ce flacon suffira. Qu’êtes-vous donc venu lui annoncer ?


Calabre.

Ah ! monsieur, c’est horrible à dire !… Il est parti avec la princesse.


Le marquis.

Parti ! — La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter cette lettre…

Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main.

Bettine.

Non, non !… oh ! ne m’ôtez pas cela… Où suis-je donc ? J’ai fait un rêve. C’est vous, marquis ? Je vous demande pardon.


Le marquis.

Restez en repos ; ne vous levez pas.


Bettine.

Ah ! malheureuse ! je me souviens. Il est parti ; n’est-ce pas, Calabre ? Savez-vous cela, Stéfani ? — Il est parti avec cette femme ! Tenez, lisez cette lettre, lisez-la tout haut.


Le marquis.

Je sais tout, ma chère.


Bettine.

Ah ! vraiment ? Cette nouvelle est-elle déjà connue ? Suis-je déjà la fable de la ville ? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure, elle fournira matière à la gaieté publique ; mais comment oseraient-ils rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire ? Tout n’est pas fini, et apparemment j’ai aussi le droit de dire mon mot dans cette comédie.


Le marquis.

Personne ne se rira de vous. Il n’y a rien de moins plaisant que de voler l’argent du prochain.


Bettine, s’animant par degrés.

Voler ! qui parle d’une chose pareille ? Cette somme dont j’ai disposé, je l’ai donnée volontairement, j’ai supplié qu’on l’acceptât. J’ai été obligée d’employer la ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai que mon stratagème n’a pas tourné à mon avantage ; mais qui peut dire que je m’en repente ? Si c’est de cela que vous me plaignez, vous me supposez un singulier chagrin.

Elle se lève.

Le marquis.

Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît que ce n’est pas peu de chose.


Bettine.

Eh ! que m’importe ? Quelle étrange idée vous faites-vous donc des personnes mêmes que vous prétendez estimer, si vous ne voyez ici qu’une affaire d’intérêt ? Ah ! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce que le reste comptait pour quelque chose ? Mais c’est ainsi que juge le monde. — Un amour trompé, qu’est-ce que cela ? Une femme qu’on abandonne, un serment qu’on trahit, un lien sacré qu’on brise, ce ne sont que des bagatelles ! cela se voit tous les jours, cela se raconte, cela égaie la bonne compagnie ! mais qu’il s’agisse de quelques écus de moins, de quelques misérables poignées de jetons qu’on aura perdus par hasard, oh ! alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécuniaire sera l’objet d’une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front.


Le marquis.

Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches.


Bettine.

Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous êtes, je vous offense ; mais ce que j’éprouve est si affreux, qu’il faut me pardonner ce que je puis dire, car je n’en sais rien, je suis au fond d’un abîme. Tenez, Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en prie.


Le marquis, lisant.

« Ma chère Bettine,

« Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis obligé de vous remercier de ce que vous venez de faire pour moi… »


Bettine.

Obligé de me remercier !


Le marquis, continuant.

« Mais vous comprenez que mon premier soin doit être de chercher les moyens de vous rendre la somme que vous avez bien voulu m’avancer… »


Bettine.

On n’écrirait pas mieux à un homme d’affaires.


Le marquis, de même.

« Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se réaliser, les convenances mêmes semblent s’opposer à ce que je demeure plus longtemps près de vous… »


Bettine.

Que dites-vous de cela, marquis ?


Le marquis, de même.

« Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies… »


Bettine.

Quelle audace !


Le marquis, de même.

« … De nos amies part maintenant pour Rome, et m’offre de l’accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule… »


Bettine.

Continuez, continuez.


Le marquis, de même.

« Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chère Bettine, que vous recevrez bientôt de mes nouvelles.

« Steinberg. »

Bettine.

Steinberg ! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d’un ingrat !


Le marquis.

Il est certain que tout cela n’est pas beau. En vérité, cela demanderait vengeance.


Bettine.

Vengeance ! ah ! oui, n’en doutez pas ! Mais quelle vengeance puis-je trouver ? Vous parlez en homme, Stéfani, et vous ressentez en homme un affront. Vous-même, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez un ennemi ? Que pouvez-vous de plus que de le tuer ? Vous croyez vous venger ainsi… Ah ! mon ami, pour un cœur honnête, il y a des maux plus affreux que la mort ; mais pour un lâche, ce qu’il y a de plus terrible, c’est la mort, qui n’est rien.


Le marquis.

Je gagerais que cette lettre impertinente n’est pas entièrement du fait de votre baron. Il y a de la femme là dedans, — c’est un monstre à deux têtes, — car enfin quelle nécessité de vous avertir qu’il ne s’en va pas seul ? La lâcheté est de lui, l’insulte est féminine.


Bettine.

Je l’ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen de l’éviter ; il savait que, lorsqu’une femme frappe le cœur d’une autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure ne se guérit pas. Ô perfide ! le jour même qui était fixé, qu’il avait choisi pour notre mariage !… Hier au soir, il fallait voir comme il savait dissimuler ! Il semblait, dans son impatience, souffrir d’attendre qu’il fît jour. Ô ciel ! c’est moi qu’on joue ainsi ! mon âme loyale ainsi traitée ! Vous me connaissez, marquis, n’est-ce pas ? Eh bien ! j’ai combattu mon caractère trop vif, j’ai plié mon orgueil, afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon cœur et mon honneur !


Le marquis.

Ah ça ! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu’il vous dit qu’il ne vous laisse pas seule, qu’est-ce qu’il entend par ces paroles ? Est-ce donc que Calabre reste auprès de vous ?


Calabre.

Oh ! non, monsieur, cela signifie autre chose.


Bettine.

Tais-toi, Calabre.


Le marquis.

Pourquoi donc ? — Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre ?

Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui montre l’écrin qui est sur la table.

Le marquis.

Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour ?


Calabre.

Madame me défend de parler.


Bettine.

Parle si tu veux.


Le marquis, se levant et allant à la table.

Ceci pique fort ma curiosité. Qu’y a-t-il donc, monsieur Calabre ?


Calabre.

Eh bien ! monsieur, puisqu’on me permet de le dire, c’est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui arrive.


Le marquis.

Vous voulez badiner, sans doute ?


Calabre.

Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches horribles à madame d’avoir accepté ces bijoux.


Le marquis.

Mais cela n’a pas le sens commun !


Calabre.

Et ce matin, monsieur, s’il faut ne vous rien taire, j’étais chargé moi-même de dire à madame qu’elle eût à ne vous point recevoir.


Le marquis.

Ah ça ! mais cela a l’air d’un rêve… Est-ce que c’est vrai, Bettine, ce qu’on me raconte là ?


Bettine.

Très vrai.


Le marquis.

Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette querelle d’Allemand ? ce ne pouvait être qu’un méchant prétexte dont il avait besoin pour se fâcher.


Calabre.

Oh ! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.


Le marquis.

J’entends. Mais quelle bizarre idée !


Calabre.

C’est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps qu’elle était à Florence, et monsieur le baron s’est imaginé…


Le marquis.

Quelque sottise.


Calabre.

Il s’est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez recommencer à faire votre cour à madame.


Le marquis.

Eh bien ?


Calabre.

Et cela l’a fâché.


Le marquis.

C’est malheureux. Quoi ! il va l’épouser, et voilà le cas qu’il sait faire d’elle ? Mais c’est un drôle que ce monsieur.


Bettine.

Stéfani ! songez que je l’ai aimé.


Le marquis.

C’est juste, je vous demande pardon. Je n’ai pas les mêmes raisons que vous pour le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites qu’on est jaloux de moi ?


Calabre.

Oui, monsieur.


Le marquis.

En vérité ? Eh bien ! cela me fait plaisir, cela me rajeunit. — Ah ! on est jaloux de moi !

Après un silence.

Eh bien ! morbleu ! il a raison. — Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé, vous vous êtes trompée, vous avez fait un mauvais choix, vous en portez la peine ; cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes gens, c’est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste après le passé, je suis tout prêt et je vous aiderai très volontiers à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n’ai plus le pied assez leste pour me jeter dans une valse, je l’ai encore, Dieu merci, assez ferme pour soutenir un coup d’épée, et je serais ravi de rendre à ce monsieur celui que j’ai reçu autrefois pour vous.


Bettine.

Mon ami…


Le marquis.

Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable), vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser faire le médecin qui guérit toute chose, le temps, connu depuis que le monde existe, je m’offre à vous.


Bettine.

Vous, Stéfani ?


Le marquis.

Moi, non pas aujourd’hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout à fait vous-même, c’est-à-dire gaie, aimable et charmante ; quand la blessure qu’un ingrat vous a faite s’effacera avec les jours d’oubli, oui, je le répète, je m’offre à vous. On dit que je veux vous faire ma cour, on a raison ; que je vous ai aimée, on a raison ; que je vous aime encore, on a raison ; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que j’aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie.


Bettine.

Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins sincère que vous. Répondre sur-le-champ à ce que vous me proposez, vous comprenez que c’est impossible…


Le marquis.

Quand vous voudrez.


Bettine.

Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans hésiter, c’est qu’au milieu des chagrins que j’éprouve et de toute l’horreur qui m’accable, à cet instant où mon cœur est brisé par un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent d’y exciter une émotion qui m’est bien douce. Et pourquoi vous le cacherais-je ? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde n’est pas encore désert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent quelquefois s’y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la main fidèle d’un ami. Je le savais, mais j’allais l’oublier. Vous m’en avez fait souvenir,… voilà ce dont je vous remercie.


Le marquis.

Et vous pourriez douter qu’on vous aime !


Bettine.

Non, je crois ce que vous me dites ; mais il y a une réflexion que vous n’avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez ?


Le marquis.

À la plus charmante femme que je connaisse.


Bettine.

Considérez ceci, marquis : je suis tout fait désespérée. Le coup que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu’il m’a d’abord anéantie. Maintenant que ma raison se réveille peu à peu, je cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne le vois pas.


Le marquis.

Prenez courage.


Bettine.

Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement ce qui m’arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul espoir. Je perds l’homme que j’aimais, et ce qu’il y a de plus affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je devienne ? Es-tu de mon avis, Calabre ? Plus je réfléchis, et plus je vois qu’il n’y a plus pour moi d’existence possible. Je ne peux plus rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main ? est-ce à un masque couvert de larmes ?

Elle pleure.

Le marquis.

Oui, morbleu ! et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en distraire, mais je vous dis : le temps s’en chargera, — et laissez-moi aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous n’avez plus, dites-vous, d’existence possible ? Vous en avez une toute faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire… Vous retournerez au théâtre.


Bettine.

Y pensez-vous ?


Le marquis.

Pourquoi donc pas ? Cela vous paraît-il si étrange, qu’en vous offrant d’être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène ? Oui, je me souviens que, ce matin, vous me disiez qu’une fois mariée, vous y comptiez renoncer pour toujours ; mais je vous ai répondu, ce me semble, que ce n’était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure. Est-ce qu’on résiste à son talent ? En a-t-on la force, en a-t-on le droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie montagne où les Muses dansent autour d’Apollon, et les abeilles autour des Muses ?… Croyez-vous donc que l’on puisse être tout bonnement baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là ? Oh ! que non pas ! La nature parle : bon gré, mal gré, il faut qu’on l’écoute. Eh ! palsambleu ! un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout comme un pommier fait des pommes. Lorsqu’on me raconte que Rossini se tait, je déclare que je n’en crois rien. Et vous non plus, Bettine, vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit coin, à côté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue, attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal, déchirent leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges dorées, qui, lorsque le cœur leur bat aux accents du génie, lui jettent si noblement leurs bouquets parfumés ! Tout cela vous attend, vous regrette et vous appelle… Ah ! je jouissais jadis de vos triomphes ! votre amitié m’en donnait une part. — Que serait-ce donc si vous étiez à moi !


Bettine.

Ah ! Stéfani… Mais c’est impossible.


Le marquis.

Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C’est là tout ce que je vous demande.

Il lui baise la main.

Le notaire, sortant du pavillon.

Monsieur Calabre !


Calabre.

Ah ! c’est vous ?


Le notaire.

Oui, il n’y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les futurs conjoints. Je vais retourner à la ville.


Calabre, lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du marquis.

Attendez, attendez un peu.

FIN DE BETTINE.

Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui joignait à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et de musicienne consommée. Cette pièce, représentée pour la première fois sur le théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre 1851, fut écoutée avec une apparence d’attention et de respect, mais dans un morne silence. Il ne serait pas facile d’expliquer aujourd’hui pourquoi ce charmant ouvrage n’a pas obtenu plus de faveur.