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Biblio-sonnets/Préfaces

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Biblio-sonnetsH. Floury (p. np-iii).


Il semble qu’une destinée tragique poursuive ces poèmes : Verlaine, à qui Pierre Dauze les avait commandés, est mort avant de les achever. Et Pierre Dauze, qui avait entrepris de les éditer, est mort, lui aussi, avant que l’édition ne fût prête.

Nous la faisons paraître aujourd’hui : ces lettres de Verlaine et ces sonnets sont donc les dernières lignes et les derniers vers qu’il ait écrits. La mélancolie qui se dégage de cette pensée ajoute à la grâce malicieuse, ironique et savante de ces poèmes.

Il convenait, en outre, que Pierre Dauze mourût en préparant la publication de cet ouvrage. Un bibliophile tel que lui devait être frappé en songeant au Livre, comme il convient qu’un soldat meure sur un champ de bataille. Dans l’art et la science du Livre mon ami Pierre Dauze eut du génie. Il assurait aux œuvres qu’il préférait des éditions royales et magnifiques. Et c’est une émouvante fatalité que la mort l’ait emporté tandis qu’il allait faire paraître un Livre à la gloire du Livre.


Adrien Bertrand.


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PRÉFACE


Nous reproduisons ces notes écrites hâtivement par Pierre Dauze quelques heures après la mort de Verlaine, et qui étaient le projet de la Préface qu’il comptait écrire.


11 janvier 1896. — Verlaine est mort hier soir à 7 heures. Je l’ai appris ce matin en montant en voiture, au moment où j’allais me rendre chez lui, 39, rue Descartes, derrière le Panthéon.

J’avais en effet reçu la veille quelques mots de sa maîtresse, Mademoiselle Krantz, m’avisant que Verlaine était fort souffrant et qu’il désirait me voir.

Verlaine a succombé à une affection pulmonaire. C’est Catulle Mendès qui a pris soin de ses funérailles, ainsi que Vanier, son éditeur habituel.

Le poète n’avait pour ce dernier qu’une estime très mitigée. Il se considérait comme un peu exploité ; mais il est bien difficile de se prononcer, car lui-même était tellement irrégulier dans la livraison de son travail qu’il est délicat de juger lequel exploitait l’autre.

Mes propres rapports avec Verlaine ne remontaient pas à bien loin. Nous avions fait connaissance tout simplement chez un bouquiniste du quai Saint Michel, Chacornac, où le poète allait de temps en temps laver quelques bouquins plus ou moins dédicacés que lui offraient ses admirateurs.

Je demandai à Verlaine s’il voulait se charger de m’écrire un certain nombre de sonnets sur des sujets ayant trait à la Bibliophilie, et forcément un peu prosaïques. L’idée lui plut, et il accepta sur le champ. Le prix fut fixé tout de suite par lui, pas bien cher, payable dès réception.

Le nombre de ces sonnets avait été fixé à vingt-quatre. Tous les huit jours j’en esquissais le canevas et en retour le poète m’envoyait régulièrement deux sonnets. J’en avais seulement quatorze, quand la maladie arrêta Verlaine dans la dernière semaine de décembre. C’est donc sans aucun doute sa dernière production poétique.

Il travaillait alors à un grand drame en vers, « Louis XVII », dont il parlait avec enthousiasme, et que la mort a laissé inachevé.

J’ai eu occasion de lui rendre visite, à diverses reprises, à propos de ces sonnets. Il habitait un petit logement, au troisième étage, de trois pièces, une sur le devant, une autre sur le derrière et une toute petite cuisine où l’escalier donnait directement accès. Cela n’était pas luxueux — loin de là, — mais propre et bien entretenu, clair et plutôt gai. Verlaine, en grand enfant qu’il était resté, s’était amusé à dorer quelques meubles, et notamment des chaises. Je me souviens, à ma première visite, en avoir emporté un souvenir, sous la forme d’une empreinte dorée sur le dos de mon vêtement, que j’eus assez de peine à faire disparaître. C’est peut-être une des rares fois où on ait rapporté de l’or de chez un poète, — qui surtout en avait si peu.

Une autre fois, j’assistai à son déjeuner, que je refusai de partager ; mais nous bavardâmes copieusement ; et Verlaine, qui avait généralement peu d’appétit, distrait, absorba assez facilement son modeste menu.

Il habitait avec sa maîtresse, Mademoiselle Krantz, une bonne fille, aux gros traits, assez commune, mais qui me parut douée d’un bon caractère, sincèrement attachée à Verlaine, bien que des bruits contraires se soient fait jour ensuite.

Ces modestes racontars n’offrent, évidemment, qu’un intérêt tout relatif, mais ils ont le mérite d’avoir été écrits sur le vif, et rien de ce qui concerne Verlaine saurait être indifférent à ceux qui prennent intérêt à son œuvre.


Pierre Dauze


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