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Bibliothèque historique et militaire/Essai sur la tactique des Grecs/Chapitre V

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Essai sur la tactique des Grecs
Anselin (1p. 30-33).

CHAPITRE V.


De la Cavalerie dans ses rapports avec la Phalange.


Les Grecs avaient été long-temps sans cavalerie ; mais, lors de l’invasion de Xerxès, ayant beaucoup souffert de la nombreuse cavalerie des Perses, il fut résolu dans les assemblées générales de la Grèce que désormais l’infanterie marcherait appuyée par un certain nombre de chevaux. D’abord, cette troupe auxiliaire ne forma que la onzième partie de l’armée ; cependant elle augmenta beaucoup par la suite, et le nombre des cavaliers sous Alexandre fut souvent porté au sixième des combattans.

La cavalerie, divisée comme l’infanterie en deux classes bien distinctes, l’une pesante, l’autre légère, offrait encore plusieurs subdivisions. Celle qu’on appelait cataphracte se présentait armée de pied en cap et les chevaux bardés : on reconnut bientôt qu’elle était trop lourde, et l’on en fit peu d’usage. La cavalerie nommée proprement la grecque, et qui servit de modèle aux Romains, avait les chevaux sans bardes ; l’armure du cavalier était une cotte de mailles, le casque de fer, des bottines, et le bouclier passé au bras gauche ; pour armes offensives, il portait la lance et une large épée suspendue à sa bandoulière.

La cavalerie légère la plus estimée était celle des Tarentins : elle faisait ses attaques en voltigeant autour de l’ennemi. Le cavalier portait un javelot qu’il lançait ; il chargeait avec l’épée ou la hache d’armes ; quelquefois avec un autre javelot qu’il tenait en réserve. Les archers à cheval, dont aussi l’on faisait beaucoup de cas, commençaient par harceler l’ennemi de très loin, l’enveloppaient, le mettaient en désordre et préparaient l’attaque des escadrons de cuirassiers. Alexandre, qui renforça son armée de toutes les espèces de cavalerie, tira de celle-ci des services importans. Il avait encore formé une troupe de dimaques, armée plus légèrement que les hoplites, plus pesamment que les cavaliers, et qui, semblable à nos dragons, combattait à pied et à cheval.

Ce prince n’avait pas négligé non plus de prendre à sa solde des Thessaliens, qui passaient pour les meilleure cavaliers de toute la Grèce ; leurs chevaux étaient admirables, et leurs escadrons réunissaient la force nécessaire pour le choc, sans rien perdre en légèreté. Leur réputation était si bien établie, que tous les états de la Grèce recherchaient à l’envi leur alliance.

Élien et Arrien indiquent la manière dont se formaient les escadrons. Les Scythes et les Thraces faisaient les leurs en coin ; les Thessaliens en losange ; les Perses, les Siciliens et la plupart des Grecs, les ordonnaient en carré. Selon Arrien, la meilleure proportion du carré était celle qui contenait en étendue la moitié plus de monde qu’en hauteur, comme huit sur quatre, douze sur six, etc., parce que comptant la longueur du cheval double de sa largeur, la forme de l’escadron devait représenter un carré parfait. D’autres cependant comptaient la longueur du cheval triple de sa largeur, et alors le front de l’escadron devait présenter trois fois sa hauteur, pour qu’il formât un carré. De ces différentes ordonnances, Arrien estime davantage la dernière comme la plus simple, la plus propre à charger en bon ordre et la plus facile pour le ralliement. Au reste, dans toutes ces formations d’escadrons, on y recherchait les propriétés de la force, de la légèreté et de la vitesse dans les manœuvres.

Les Thessaliens plaçaient dans l’ordre losange les plus braves cavaliers aux rangs antérieurs. Les deux hommes nommés garde-flancs étaient à l’angle de la droite et à celui de la gauche ; le serre-file occupait l’angle postérieur ; enfin, l’ilarque était à la tête. Les deux cavaliers placés à ses côtés n’avaient pas besoin de former un rang derrière lui, mais d’être seulement en arrière, de sorte que la tête des chevaux fût a la hauteur de ses épaules. Les chevaux disposés à droite et à gauche mettaient entre eux un intervalle ; car, étant plus longs que larges, ils auraient pu atteindre, en tournant, les chevaux voisins, ou blesser les cavaliers.

Quelques-uns formaient le rhomboïde par rangs et par files ; d’autres par rangs et non par files ; d’autres par files et non par rangs. Ceux qui le disposaient par rangs et par files faisaient le rang du milieu impair, comme de 13 ou de 15, celui de derrière moindre de 2, savoir de 11 ou de 13 ; les suivans de 9 ou de 11, et ainsi de suite jusqu’à l’unité ; de sorte que si le rang du milieu était de 15, tout le rhombe donnait 113. La moitié du rhombe se nommait coin.

Ceux qui n’admettaient ni files ni rangs prétendaient que dans cette disposition la conversion et les charges étaient plus faciles, parce qu’il n’y avait aucun obstacle ni à droite, ni à gauche, ni en arrière. Ils placèrent donc les cavaliers à droite et à gauche de l’ilarque, de sorte que les têtes des chevaux fussent à hauteur des épaules du cheval qui précédait, et formassent ainsi les deux premiers rangs ou faces antérieures du rhombe en nombre impair, 11 par exemple. Ils mettaient ensuite derrière l’ilarque le zygarque et formaient en dedans deux rangs parallèles aux premiers, mais moindres de deux hommes. Les deux premiers étant de 11, les deux seconds donnaient 9, et ainsi de suite jusqu’à l’unité. Polybe a fait usage de cet ordre au nombre de 64 et en forme de Λ ou de coin. Philippe de Macédoine l’inventa, et il plaçait les meilleurs soldats à la pointe, afin que les autres fussent fortifiés et conduits par eux comme un fer l’est par une pointe forte et bien acérée.

La disposition par files, mais sans rangs, se faisait comme il suit : on formait une file d’un nombre quelconque dont l’ilarque était le premier et le serre-file le dernier. On plaçait ensuite de chaque côté une autre file, en face des intervalles de la première, et précisément vis-à-vis leur milieu. Les deux nouvelles files présentaient un cavalier de moins que la précédente. S’il y en avait dix primitivement, la seconde donnait 9, la troisième 8, et de même jusqu’à 1. Cette disposition était commode pour les à droite et les à gauche, et différait des autres en ce que les têtes des chevaux qui formaient les files secondaires étaient moins avancées, et n’allaient pas à la hauteur des épaules du cheval qui les précédait.

La disposition par rangs et non par files se prenait ainsi : on faisait un rang impair, qui était celui du milieu, et on formait les autres devant et derrière, de sorte que les chevaux fussent vis-à-vis de l’intervalle du rang postérieur ou de l’intérieur.

L’escadron rectangulaire avait ou le front plus étendu que la hauteur, ou la hauteur plus grande que le front. Le premier cas était préférable pour le combat, à moins que l’on ne voulût percer la troupe ennemie ; car l’ordre profond devenait alors plus avantageux.

Les îles ou escadrons se formaient tantôt devant la phalange, tantôt à sa droite et à sa gauche et quelquefois derrière les psilites. Le premier escadron donnant de 64, son premier rang était de 15, le second de 13, le troisième de 11, et ainsi de suite jusqu’à l’unité. Le porte-enseigne était au second rang, à la gauche du zygarque. Il y avait en tout soixante-quatre îles faisant quatre mille quatre-vingt-seize hommes, et chaque île avait son ilarque.

Deux îles formaient une épitarchie de cent vingt-huit hommes ; deux épitarchies, une tarentinarchie de deux cent cinquante-six ; deux tarentinarchies, une hipparchie de cinq cent douze ; deux hipparchies, une éphiporchie de mille vingt-quatre ; deux éphiporchies, une télos de deux mille quarante-huit ; deux télos, un épitagme de quatre mille quatre-vingt-seize.

On entremêlait souvent avec les escadrons des pelotons d’armés à la légère, lestes et bien dressés à ce genre de combat.

Alexandre eut en Asie des troupes légères de toute espèce : archers, à pied et à cheval, acontistes, frondeurs, cavaliers coureurs. Ce prince avait aussi des corps d’infanterie et de cavalerie qui formaient sa garde. Cette garde consistait en un corps d’élite appelé Hétaires, c’est-à-dire amis ou plutôt compagnons. Ils étaient tous Macédoniens ; les uns, distingués par leur naissance, formaient la cavalerie ; les autres, remarquables par leur taille et leur force, composaient l’infanterie. La cavalerie était divisée en huit îles ; on ignore combien d’hommes avait chaque île : la totalité ne paraît cependant pas s’être élevée au-dessus de douze cents.

Ces escadrons ne portaient pas le nom de leur ilarque, tous choisis entre les amis d’Alexandre les plus distingués par leur valeur. La première île aux ordres de Clitus s’appelait la Basilique ou royale, parce qu’elle était plus particulièrement attachée à la personne du roi. Une seconde portait le nom de Lagée, vraisemblablement à cause de Ptolomée, fils de Lagus. On en connaît encore une troisième, l’Anthémusiade, d’Anthémus, ville de Macédoine ; elle était sous la conduite de Péridas. Enfin, Socrate, fils de Sathon, en avait une quatrième tirée d’Apollonie, ce qui montre assez que les autres îles avaient été levées dans autant de villes principales de Macédoine.

Toute la cavalerie des Hétaires reconnaissait pour chef Philotas ; mais après sa mort, le commandement de cette troupe fut partagé entre Clitus et Héphæstion, de crainte que réunie sous un seul chef, elle lui donnât trop de pouvoir. Toutefois lorsqu’Alexandre mourut, elle obéissait toute entière à Perdiccas, auquel succéda Séleucus. On voit encore dans l’armée d’Eumènes neuf cents cavaliers hétaires, et les successeurs d’Alexandre s’empressèrent d’avoir auprès d’eux une garde comme celle du prince.

Aux journées du Granique, d’Issus et d’Arbelles, Nicanor, second fils de Parménion, était à la tête des Hypaspistes qui formaient une partie de l’infanterie des Hétaires. Un très long bouclier couvrait les Hypaspistes qui, étant encore armés d’une longue sarisse, différaient peu des hoplites grecs. Au nombre d’environ trois mille, ces soldats marchaient immédiatement après les îles et faisaient la garde à l’entrée de la tente ou du palais d’Alexandre.

Les Argyraspides, ainsi nommés parce que leurs boucliers étaient argentés, avaient la même fonction. On doit les classer parmi les peltastes. Le nom d’Agema, par lequel ce corps se trouve souvent désigné, paraît être une marque distinctive qui s’appliquait également à la cavalerie. Elle avait son agema comme l’infanterie ; c’était dans chacun de ces corps d’élite une première section. Cette nuance n’a pas été sentie par les historiens modernes d’Alexandre, et le dernier traducteur d’Arrien s’y est trompé lui-même. Les Argyraspides se distinguèrent dans toutes les actions mémorables. On nous les représente comme un corps de vétérans sexagénaires et même septuagénaires que le courage et l’expérience rendaient invincibles.