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Bibliothèque historique et militaire/Essai sur la tactique des Grecs/Chapitre XIV

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Essai sur la tactique des Grecs
Anselin (1p. 81-86).

CHAPITRE XIV.

Constitution militaire de la Grèce.


La plupart des guerres que les Grecs eurent à soutenir, se passèrent entre les différens peuples d’origine grecque ; les territoires de ces républiques étaient peu étendus, par conséquent d’une occupation facile ; les troupes subsistaient en saccageant le pays ennemi ; et le but de l’expédition se bornait à la prise de la ville principale, c’est-à-dire le plus souvent à la prise de la ville unique de la contrée. L’usage des diversions par lequel on a l’art d’attirer la guerre sur plusieurs points d’un vaste territoire, ne présentait pas matière à beaucoup de combinaisons avec des gouvernemens incapables de mettre sur pied plus d’une armée.

Aussi les Grecs brillèrent-ils par la tactique. Ils furent savans sur le champ de bataille, et s’occupèrent peu de la stratégie qui sait combiner un plan de campagne, afin d’en calculer les succès et les difficultés.

Tout citoyen était soldat dans ces républiques ; les armées représentaient donc en quelque sorte l’état tout entier. La nature du sol de la Grèce, le peu de richesse de ses habitans, durent les porter à multiplier l’infanterie, et ce corps était composé parmi eux d’hommes tellement animés d’un même esprit, tellement assouplis et préparés par les exercices auxquels ils se livraient continuellement, que l’on peut dire qu’au moral comme au physique, la réunion de ces hommes formait un faisceau indissoluble.

Jamais chez aucun peuple un général n’a dû compter autant sur le simple soldat que chez les Grecs ; jamais aucune société ne fut composée d’hommes individuellement plus parfaits. N’est-il pas étrange que de l’harmonie de ces divers élémens, il ne soit pas résulté une combinaison telle, que l’association politique ait présenté aussi chez cette nation le modèle le plus accompli !

Quoi de plus dangereux cependant que cette coutume des Athéniens qui donnait le commandement de l’armée à dix chefs connus sous le nom de stratèges, et représentant les dix tribus d’Athènes ? L’autorité de ces généraux changeait tous les jours, et vous avez vu qu’à Marathon cette disposition faillit perdre la république. Ces stratèges se tiraient au sort, ce qui faisait dire à Philippe que les Athéniens étaient bien heureux de trouver tous les ans dix hommes en état de commander leurs armées, lorsqu’il n’avait encore pu rencontrer que Parménion pour conduire les siennes.

Le gouvernement démocratique de Lacédémone était enchaîné par des capitaines-généraux héréditaires qu’on y nommait des rois. Mais tout ce qui constitue l’essence de la souveraineté était dans les mains du peuple, qui, pour contenir ses propres rois et réprimer leur ambition, fut obligé de confier aux éphores une autorité si grande, que jamais dans aucune république le premier magistrat ne se vit élevé à un tel degré de puissance. Ce système de contrepoids politique était l’un des principaux vices de cette constitution, où pour se sauver du despotisme, on dut recourir à la tyrannie. En politique, il n’y a point d’équilibre parfait, parce qu’il n’est pas possible de partager également des forces qui sont de nature à croître et à décroître.

Les deux capitaines-généraux de Lacédémone avaient seuls le droit de diriger les opérations militaires, et devenaient dans leur camp de véritables souverains. Aussi les vit-on préférer sans cesse la guerre la plus incertaine à la paix la plus profonde ; car ils se trouvaient bien moins gênés au milieu de leurs troupes, que dans une ville où les magistrats veillaient sur eux, souvent avec une excessive sévérité. Les Lacédémoniens ayant soumis plus tard ces rois au concours de dix assesseurs sans l’aveu desquels ils ne devaient rien entreprendre, on vit alors diminuer leur autorité, jusqu’à ce que Cléomène fit enfin égorger les cinq éphores en plein jour, brisa leur tribunal, anéantit leur nom, et subjugua l’état comme César subjugua Rome.

En négligeant la culture des sciences et des arts, les Lacédémoniens manquèrent une grande partie du but qu’ils voulaient atteindre, c’est-à-dire d’être un peuple vraiment militaire. Comme ils ne cessaient de faire la guerre dans un pays montagneux et rempli de défilés, ils avaient acquis une grande expérience dans la manière de dresser des embuscades ; mais ils n’inventèrent ou ne perfectionnèrent aucune machine propre à l’attaque des places, et leurs meilleurs capitaines ne conduisirent jamais les opérations d’un siége, suivant les règles de l’art. On ne comprend rien à l’esprit d’une loi qui leur défendait de monter à l’assaut ; on ne conçoit pas davantage par quels motifs ils ne devaient pas poursuivre l’ennemi vaincu sur le champ de bataille.

Vous avez vu qu’ils assiégèrent pendant deux ans la petite ville de Platée sur les confins de l’Attique ; ils bloquèrent pendant onze ans les Messéniens sur le mont Ira, et ensuite dix années sur le mont Ithôme. Ces faits, que l’on ne peut révoquer en doute, peuvent servir à expliquer les opérations et les lenteurs du siége de Troie qui n’était vraisemblablement qu’un blocus soutenu par des combats singuliers.

Quoi qu’il en soit, toutes les idées des Spartiates se tournaient vers la guerre. C’était pour eux une obligation d’être soldats depuis l’âge de vingt ans jusqu’à soixante ; tous marchaient, dès que l’ennemi pénétrait dans la Laconie. Cette nécessité indispensable de servir l’état cessait de paraître onéreuse, parce qu’elle était générale. La Laconie pouvait entretenir trente mille hommes d’infanterie pesante et quinze cents cavaliers.

Les Spartiates portaient la chevelure dans toute sa longueur, mais divisée en deux où trois tresses qui flottaient sur leurs épaules, tandis que des moustaches touffues tombaient jusqu’à leur poitrine. En temps de guerre, ils couvraient leur tunique d’une casaque rouge fort courte, au lieu du manteau athénien. C’était avec cette casaque et un rameau d’olivier, symbole des vertus guerrières chez ce peuple, que l’on enterrait le soldat mort à son rang. Celui qui avait péri en tournant le dos était privé de sépulture.

Si un soldat avait quitté son rang, pourvu que ce ne fût pas pour prendre la fuite, il était contraint de rester pendant quelque temps debout, appuyé sur son bouclier, et chacun en le voyant pouvait lui décerner le blâme. Quant au Spartiate qui s’éloignait par lâcheté, on le vouait à l’infamie. S’il n’était pas marié, il ne pouvait s’allier à aucune famille ; et s’il l’était, aucune famille ne s’alliait à la sienne. Le soldat qui ne rapportait pas son bouclier, se voyait aussi déshonoré.

Jadis l’arme la plus usitée à Lacédémone était la demi-pique ou le javelot qu’on pouvait manier d’une seule main ; et c’est surtout par cet emblème que l’on caractérisait la capitale de la Laconie. Quelque terrible que fût cet instrument lorsque l’on savait s’en servir avec dextérité, on ne pouvait cependant l’approprier a toutes les manœuvres de la phalange ; et, lorsque ce corps prenait l’ordre serré, ces piques si courtes devenaient presque inutiles aux rangs secondaires, tandis que les sarisses macédoniennes, portées jusqu’à seize coudées, formaient des espèces de beliers et renversaient tout ce qui se présentait devant elles.

Cléomène comprenant que la phalange laconique était surtout inférieure à celle de la Macédoine par le vice de son armure, la réforma dans toutes ses parties, depuis l’épée jusqu’au bouclier. Mais s’il est bien de profiter des améliorations que l’on trouve chez les autres peuples, on doit en user avec des précautions infinies, et ne jamais changer subitement la tactique d’une nation. Cléomène en fit une expérience terrible à la bataille de Sélasie.

Tant que les Grecs n’avaient eu de querelles qu’entre eux, Lacédémone fut la puissance dominante ; toutefois, dès que l’on sentit la nécessité de défendre les côtes, et que l’on forma le projet d’attaquer les Perses jusque dans l’Asie, la supériorité accordée à cette république n’était plus qu’un vieux préjugé sur lequel les Athéniens ne pouvaient manquer de faire ouvrir les yeux. La république de Sparte était trop pauvre pour disputer à celle d’Athènes l’empire maritime, et Lacédémone devait s’attacher à garder sa suprématie sur le continent.

On pardonne, en effet, aux Athéniens d’avoir dirigé toutes leurs forces vers la marine, parce qu’ils habitaient un pays stérile qui ne pouvait se soutenir que par le commerce et l’importation des blés étrangers. Mais ces considérations ne purent jamais exister à l’égard de Lacédémone, au moins aussi long-temps qu’elle fut en état de conserver une conquête comme la Messénie, dont les terres étaient suffisantes pour nourrir la nation. D’ailleurs une marine considérable exigeait de grandes dépenses ; de sorte que par une spéculation vicieuse, les Lacédémoniens crurent pouvoir couvrir une partie de ses frais en diminuant leur cavalerie, qu’ils négligèrent ensuite totalement.

Nous avons dit qu’Athènes était partagée entre dix tribus qui fournissaient chacune un stratège, et que le commandement roulait sur ces dix chefs. À Thèbes, les généraux qui gardaient le pouvoir au-delà d’une année, étaient punis de mort. Épaminondas, après la bataille de Leuctres, allait être condamné pour avoir transgressé cette défense, lorsqu’il demanda si l’on ne graverait pas sur son tombeau qu’il avait perdu la vie pour avoir sauvé la république. Les juges n’osèrent appliquer la loi.

À Athènes, le service militaire ne réclamait les citoyens que depuis dix-huit ans jusqu’à quarante. Dès qu’on avait résolu la guerre, les dix généraux tenaient conseil, dressaient un mémoire, et le communiquaient au peuple. On établissait ensuite un tribunal sur la place publique, et là les Taxiarques et Hipparques appelaient dans chaque tribu ceux dont le tour était venu.

Tous les citoyens dont les noms avaient été prononcés, étaient contraints de marcher s’ils ne donnaient à l’instant une excuse légitime. Le général annonçait ensuite le jour du départ, en accordant un court délai pour mettre ordre aux affaires domestiques. Ce délai était de sept jours suivant une loi à laquelle on ne dérogeait que dans les circonstances qui exigeaient une extrême célérité.

La cavalerie athénienne était recrutée et entretenue avec beaucoup de soin. La totalité de cette arme formait un corps de douze cents chevaux. Chaque tribu fournissait cent vingt cavaliers avec le chef qui devait les commander.

Il serait difficile de préciser l’époque où les Grecs ont commencé à solder leurs troupes. Elles n’étaient divisées qu’en trois classes, ce qui devait beaucoup simplifier leur administration. 1°. Le général ou stratège à la tête de la phalange ou de l’armée ; 2°. le centurion ou taxiarque, premier officier hors de rang, qui commandait deux tétrarchies ou cent vingt-huit hommes ; 3°. l’hoplite, le seul combattant qui portât le nom de soldat. Tout se trouvait placé dans l’une de ces trois catégories ; les officiers dans le rang étaient payés comme le soldat ; les autres, assimilés au stratège ou au centurion.

Au siége de Protidée, pendant la guerre du Péloponnèse, les Athéniens donnèrent jusqu’à deux drachmes par jour à un hoplite. C’était trente six sous de notre monnaie. Cette solde éprouva des variations, et du temps d’Iphicrate, elle était réduite à vingt-quatre sous. Le général recevait cent quarante-quatre francs par mois ; l’officier, soixante-douze et l’hoplite, trente-six. On ne payait pas les combattans de moindre considération d’une manière uniforme ; ils étaient quelquefois à la charge de l’hoplite qu’ils servaient comme écuyers.

La solde du cavalier en temps de guerre était variable, suivant les circonstances. En temps de paix, où les troupes n’étaient pas payées, on lui allouait pour l’entretien de son cheval, environ seize drachmes par mois, ou quatorze francs quarante centimes.

Lorsqu’il s’agissait de certaines expéditions, on diminuait la paie, en considération du butin présumé. Dans la plupart des armées grecques, le butin, à l’exception de quelques objets d’une importance extraordinaire, était partagé de la sorte : un tiers appartenait au général ; les deux autres tiers étaient répartis entre tous les combattans.

Jamais aucun peuple ne s’occupa plus sérieusement de ses finances que les Athéniens. On ne trouve pas un seul exemple de quelque murmure élevé parmi les armées de la république d’Athènes, par rapport à l’altération de la monnaie avec laquelle on payait les troupes. On ne peut douter que l’argent ne soit le nerf de la guerre ; cependant comme il faut que tout paraisse singulier dans l’histoire des républiques de la Grèce, vous remarquerez qu’Athènes et Sparte n’ont jamais été si puissantes que lorsqu’elles ont fait la guerre sans argent ou avec peu.

À Athènes, un général était tenu d’expliquer sa conduite et ses opérations à la fin de la campagne ; et on le condamnait à une amende plus ou moins forte, lorsque l’assemblée jugeait qu’il n’avait pas rempli ses devoirs. On voit par le compte que Périclès rendit de son administration (ce qui doit passer pour le monument le plus authentique de l’histoire grecque), qu’au commencement de la guerre du Péloponnèse, il était parvenu à mettre sur pied une armée de trente-un mille huit cents hommes, en y comprenant la cavalerie. Voilà le plus haut point où la république d’Athènes ait jamais porté ses forces sur le continent. Elle les diminua depuis pour augmenter sa marine, qui compta jusqu’à quatre cents trirèmes.

Les Athéniens formaient leur armée en la recrutant sur la masse des citoyens, et au besoin ils l’augmentaient par les domiciliés, les affranchis et les mercenaires étrangers. Ils suivaient en cela la même politique que les Spartiates qui, étant en petit nombre, appelaient à leur aide les citoyens de la Laconie, quoiqu’ils n’eussent pas les mêmes priviléges que les véritables Lacédémoniens de race dorique. Les affranchis, les étrangers et même les esclaves entraient également dans les troupes de Lacédémone.

Les Grecs, si habiles tacticiens, n’étaient pas aussi instruits que les Romains en ce qui concerne la castramétation. Dans les plaines, ils disposaient leur camp en forme ronde, et le général placé au centre où toutes les rues venaient aboutir, pouvait d’un seul coup-d’œil apercevoir ce qui se passait dans l’intérieur. Mais si cette méthode présente quelques avantages, elle viole un principe que l’on ne peut pas omettre à la guerre, celui de camper dans l’ordre même du combat.

Quelquefois le camp était entouré d’un parapet et d’un fossé. Les Grecs croyaient d’ailleurs que les fortifications faites par la nature même du terrain, étaient beaucoup plus sures que celles de l’art. Cette préférence accordée aux positions militaires apportait souvent des modifications considérables à la forme circulaire, et devait produire quelque chose d’irrégulier et de vacillant dans l’exécution. Vous verrez dans la suite que les Romains avaient à cet égard des principes immuables ; toutefois il faut considérer que dans les guerres entreprises par ces hommes intrépides, et qui souvent les portaient au milieu des contrées inconnues, il devenait indispensable que le camp fût pour eux une habitation fixe, et comme une seconde patrie capable de leur donner un refuge en cas de défaite.

Les marches des Grecs se composaient communément de six de nos lieues par jour. Ils étaient cependant chargés deux fois autant que les soldats européens. Mais cette charge même allégeait la marche du total de l’armée, parce que le bagage et les munitions qui occasionnent parmi nous tant de longueur et de retard, étaient chez eux en très grande partie sur le corps du soldat.

Il est curieux d’observer que quelques efforts qu’aient faits les Grecs pour conserver les formes républicaines dans le conseil de leurs généraux, ils ont toujours été contraints d’y renoncer lorsque les circonstances se présentaient difficiles. L’esprit républicain produisit au surplus un bien notable ; c’est que les officiers grecs ne pouvaient exiger pour eux-mêmes un respect servile ; qu’ils prescrivaient l’obéissance au nom de la loi, et s’y soumettaient les premiers.

Les Macédoniens, sans faire partie du corps de la Grèce, en avaient retenu beaucoup d’usages, et c’était seulement en ce qui concernait les opérations militaires, que les rois chez eux se montraient absolus. Alexandre lui-même, tout grand, tout victorieux qu’il était, n’osa de son autorité faire justice de plusieurs officiers qui avaient conspiré contre lui. Il les fit accuser devant une assemblée de six mille vieux soldats qui les condamnèrent et les exécutèrent. Si, depuis, Alexandre ne suivit pas les mêmes formalités, c’est que la gloire l’avait élevé au-dessus de la condition humaine ; mais en violant les lois, il ne put les anéantir.