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Bigarreau/La Pamplina

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 91-185).

LA

PAMPLINA


LA

PAMPLINA




I



Vers la fin de décembre 1839, ma petite ville reçut la visite de cinq prêtres espagnols, réfugiés en France et compromis dans les dernières échauffourées carlistes qui suivirent la convention de Bergara. Comment ces débris des bandes navarraises étaient-ils venus s’échouer dans le Barrois, à deux cent trente lieues des Pyrénées ? Je ne me l’explique pas encore bien aujourd’hui. Je suppose qu’un comité d’émigration, établi à Paris, dirigeait les fugitifs, au fur et à mesure, vers les provinces où ils avaient chance de trouver aide et assistance de la part de quelques familles royalistes. Le fait est que Villotte en eut cinq pour sa part, et ce ne fut pas un mince événement dans cette ville casanière que l’arrivée de ces étrangers à la figure basanée, coiffés du grand chapeau de Basile, vêtus de soutanes en loques, et s’exprimant dans une langue que personne ne comprenait. Les vieux légitimistes de l’endroit et quelques familles dévotes de la bourgeoisie se firent un point d’honneur de donner à ces proscrits le vivre et le couvert. Il advint ainsi que l’un d’eux fut logé chez de pieuses filles, nos voisines, couturières de leur métier et doyennes de la congrégation du Rosaire. Dès le lendemain de l’installation du prêtre espagnol, je me faufilai dans la cour des couturières, et, avec l’impudent aplomb d’un gamin, indiscret comme une mouche, j’eus vite fait la connaissance de don Palomino Palacios.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, brun, vif, trapu et carré des épaules. Ses cheveux plats étaient encore d’un noir luisant, son visage rasé laissait voir l’ossature puissante de ses mâchoires massives ; une cicatrice transversale couturait l’une de ses joues, et, sous d’épais sourcils qui se rejoignaient, des yeux couleur café illuminaient son teint olivâtre. Le regard avait de temps à autre un éclat pareil au feu qui allume les prunelles d’un chat sauvage, mais la bouche aux grosses lèvres gourmandes exprimait la bonhomie. Don Palomino était, en effet, bonhomme à ses heures, fumant des cigarettes du matin au soir et jouant supérieurement des castagnettes. Au bout de peu de jours, il me prit en affection, nous devînmes une paire d’amis, et il se mit en tête de m’apprendre l’espagnol, afin d’avoir quelqu’un à qui parler. À treize ans, quand on est doué d’une bonne mémoire, on apprend vite, et, grâce à la méthode de l’abbé Palacios, je fis de rapides progrès. Six mois après, je possédais assez bien le castillan pour lire les livres peu nombreux qui composaient la bibliothèque de don Palomino et pour comprendre les verbeux récits de l’ancien guerillero, qui aimait fort à raconter ses exploits. Dès que la différence des langues ne mit plus d’obstacle entre nous, notre intimité devenant plus étroite, le prêtre s’abandonna plus complètement à son besoin d’expansion et de familiarité. Je fus bientôt au courant de son histoire. — Il était né à Cordoue et avait été d’abord vicaire à Peñaflor, un gros bourg d’Andalousie, situé sur la route de Séville. Quand don Carlos était entré dans les provinces basques, don Palomino, fougueux royaliste, avait planté là son vicariat de Peñaflor et s’était enrôlé dans l’armée de Zumalacarregui. Il avait servi ensuite sous Elio et Balmaseda, et n’avait lâché pied en Navarre que lorsque la partie avait été irrémédiablement perdue, par suite de la défection du général Maroto.

En dépit de son habit ecclésiastique et de son caractère sacré, il avait, je crois, plus d’un méfait sur la conscience, et, quand il parlait de sa vie de soldat, l’œil allumé, les sourcils froncés, le geste violent, je vous réponds qu’on ne songeait point à plaisanter. Il avait une façon de narrer crûment et naïvement les choses les plus atroces qui me remuait des pieds à la tête. — Un jour, il s’était vu dans l’obligation de faire fusiller un officier christino qui avait été jadis son camarade de séminaire.

— Avant de mourir, me contait tranquillement Palacios, le malheureux demanda à me parler, et, me rappelant notre ancienne amitié, me supplia de le sauver. « Impossible, lui répondis-je ; dans cette guerre, il n’y a plus de parents ni d’amis. Les ordres de Zumalacarregui sont formels ; serais-tu mon père, tu y passerais. » Et je l’envoyai tuer : y le mandé matar, acheva-t-il en roulant sa cigarette.

Je sentais une chair de poule me courir le long de l’échine, et j’étais devenu très pâle. Don Palomino remarqua mon trouble, et, allumant sa cigarette, il ajouta en manière d’excuse :

— Quand les chefs ordonnent, il n’y a plus qu’à obéir.

Pour faire diversion à ces terribles histoires, il me vantait sa province : le beau ciel d’Andalousie « tout vêtu d’azur, » les jardins plantés de citronniers et d’orangers et les tièdes nuits embaumées de l’odeur de ces arbres, où les fruits mûrissent à côté des fleurs. Alors, grisé par le ressouvenir, il décrochait sa guitare, et, d’une voix gutturale, il me chantait des soleares et des seguiryas. Ses yeux bruns étincelants devenaient humides tandis qu’il répétait, sur un air doux comme une berceuse :


Sebiya del alma mia[1]
Sebiya de mi consuelo !…


On eût dit que tout à coup la petite chambre froide, pauvrement meublée, mal éclairée par une fenêtre donnant sur une cour étroite, lui paraissait pleine de soleil, et, se promenant de long en large, sa guitare entre les bras, il reprenait d’une voix éclatante, qui devait plonger dans la stupéfaction ses dévotes hôtesses :


Primero que te olbide[2]
Sebiya la beya,
Echaran los olibos
Limones agrios !…


L’accent dont cet exilé disait cela vous tirait les larmes des yeux.

L’été de 1840 trouva Palomino Palacios tout à fait acclimaté à Villotte. Il était attaché comme prêtre habitué à la paroisse Notre-Dame ; plusieurs familles riches l’accueillaient amicalement, et il avait toujours chez elles son couvert mis ; de plus, les nombreuses messes qu’on le chargeait de dire pour les âmes défuntes du voisinage suffisaient à le défrayer, car il était sobre et modeste dans ses goûts. Nous continuions ensemble notre étude de la langue espagnole ; j’étais devenu assez fort pour soutenir une conversation et comprendre parfaitement les propos qui s’échangeaient autour de moi, quand ses collègues et compatriotes venaient jouer au tresillo dans sa chambre.

Un jeudi du mois d’août, j’étais chez mon ami l’Espagnol. Je me rappelle qu’il faisait très chaud ; par la fenêtre entr’ouverte j’entendais les voix bourdonnantes des ouvrières de l’atelier, pénétrant dans la pièce avec l’odeur savoureuse des confitures de mirabelles que les patronnes étaient en train de confectionner. Étendu dans son fauteuil, les mains jointes sur ses genoux et les pouces superposés, don Palomino faisait la sieste, et moi, assis dans l’embrasure de la fenêtre, je lisais el Ingenioso Hidalgo don Quijote. J’en étais à l’histoire de « la fameuse infante de Micomicon, » lorsque la porte s’ouvrit, et je vis s’encadrer dans le chambranle un étrange et maigre jeune homme qui me rappela l’apparition de Cardenio à don Quichotte dans la sierra Morena. Ce visiteur pouvait avoir vingt-cinq ans. Il était svelte et frêle ; son visage, émacié par les privations ou quelque récente maladie, était exsangue, et dans cette pâleur livide luisaient d’un éclat fiévreux deux yeux noirs profondément enfoncés sous l’orbite. Le front carré et puissant, le nez aquilin, la bouche fine aux lèvres décolorées, la face allongée, remarquable par le développement des maxillaires et du menton que bleuissait une barbe de huit jours, avaient quelque chose d’attirant et d’inquiétant à la fois. Une soutane râpée et blanchie aux coutures, enveloppant comme un étroit fourreau le corps amaigri, tombait à plis droits sur un pantalon noir effrangé et sur des bottes percées.

— Don Palomino Palacios ! dit-il d’une voix douce et grave.

Aux sons de cette voix, l’abbé, qui somnolait, tressaillit, se frotta les yeux, puis, brusquement s’éleva d’un bond et courut embrasser le visiteur.

Ay, Ramon Olavidé ! s’écria-t-il à travers ses embrassades. D’où viens-tu, hijo querido ?

— Tout droit de Perpignan, répondit Ramon Olavidé en se laissant choir dans l’unique fauteuil de l’abbé ; j’y suis arrivé avec les débris de l’armée de Cabrera… À Paris, j’ai su que vous étiez ici, seňor vicario, et j’ai voulu revoir une dernière fois le seul ami qui nie reste.

Niño mio ! reprit le prêtre en le couvant des yeux, tu as bien fait… Mais tu as l’air rompu de fatigue… Attends ! attends !

Il alla dénicher dans une armoire une bouteille d’alicante, don pieux d’une dévote, posa deux verres et quelques biscuits sur la table, qu’il plaça entre lui et le jeune prêtre ; puis, remplissant les verres, il leva le sien en s’exclamant d’une voix chaude, avec une exaltation de fanatique :

Viva Carlos quinto ! viva la religion !

À quoi le señor Ramon Olavidé répondit par un sourire découragé ; puis, ayant trempé avidement ses lèvres dans le vin de son pays, il reposa son verre en poussant un soupir.

— Je vois, continua don Palomino en appliquant sa main sur la manche de son compatriote, je vois que tu as été de mon avis… Tu as pensé qu’un loyal Andalous doit faire son devoir coûte que coûte et que la robe du prêtre n’est pas un obstacle à la défense d’une sainte cause.

— Hélas ! répondit l’autre en rougissant, cet habit n’est pas le mien… Je ne l’ai revêtu que pour échapper aux poursuites et passer sûrement la frontière… Je ne suis pas prêtre, señor Palacios ; je ne suis qu’un misérable pécheur.

Ave Maria purissima ! s’écria l’abbé en joignant les mains ; que s’est-il donc passé ?… Quand je t’ai quitté, on allait te conférer le sous-diaconat… Quel maléfice a perverti mon élève, la fleur du séminaire, celui qu’on appelait el santo ?… Quel détestable tentateur t’a jeté hors de la voie de Dieu ?

— Une femme, don Palomino, répondit le jeune homme en baissant les yeux.

— Caramba ! s’écria l’ancien guerillero en frappant du poing la table, ce sera donc toujours la même histoire ?… Le proverbe aura toujours raison : « L’homme est de l’étoupe, la femme du feu ; vient le diable qui souffle[3] ! » Et où avais-tu donc rencontré la diablesse qui t’a perdu ? Conte-moi ton aventure, mon fils ; confesse-toi à ton vieux maître…

Ils étaient si émus de se retrouver et leurs pensées à tous deux étaient tellement tournées vers les souvenirs de leur lointain pays natal, qu’ils ne semblaient pas s’apercevoir d’un tiers ; moi, tapi dans mon embrasure, avec le rideau de cretonne me retombant sur le dos et mon livre sur les genoux, je me faisais petit et silencieux pour qu’on m’oubliât, mais je ne perdais pas une seule de leurs paroles. Encore que j’en saisisse parfaitement le sens littéral, je n’étais pas alors assez avancé en âge pour en comprendre toujours l’exacte signification ; mais elles restèrent gravées dans ma mémoire, et maintenant que je suis moins novice, l’entretien des deux réfugiés se reconstitue dans ma tête avec toute sa couleur dramatique et toute l’importance des moindres détails.

Je vois encore, comme si j’y étais, la pièce carrelée, fraîche et ombreuse ; les deux Espagnols ayant entre eux la table de bois noir ; les verres à demi remplis, où un mince filet de soleil mettait en lumière la teinte topaze du vin d’Espagne ; don Palomino, accoudé, appuyant son menton carré sur sa main velue et fixant ses gros yeux bruns sur don Ramon ; et celui-ci, tenant machinalement son verre dans ses doigts maigres, tandis que son corps frêle se balançait contre le dossier du fauteuil et que le damas rouge fané de ce meuble faisait ressortir la pâleur de sa longue tête couronnée de touffes de cheveux noirs. Ses grands yeux tristes promenaient çà et là leurs prunelles sombres, regardant sans les voir les articles peu nombreux du pauvre mobilier de l’abbé Palacios : le lit à rideaux de cotonnade rouge, la petite étagère pleine de livres, surmontée d’une statuette de la Vierge del Pilar, puis la guitare et les castagnettes accrochées au mur.

Ramon Olavidé souleva son verre, y trempa de nouveau ses lèvres violacées, puis, se renfonçant dans le fauteuil, il commença lentement sa confession.



II



Lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois à Peñaflor, mon père était encore de ce monde, et je venais prendre congé de vous avant de rentrer au séminaire. J’étais alors dans toute la ferveur de ma vocation. Mon imagination échauffée et une tendance naturelle à tout pousser à l’excès m’inclinaient vers un mysticisme exalté. J’avais un profond dédain pour les beautés du monde extérieur et les satisfactions de la chair ; il me semblait, comme la sainte d’Avila, entendre au fond de moi une voix mystérieuse et divine murmurer : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, je t’ai prédestiné aux entretiens des anges. » S’il vous en souvient, vous vous efforciez de me mettre en garde contre cette piété exagérée.

— Oui, interrompit l’abbé Palacios, je te rappelais le mot du Français Pascal : « Qui veut faire l’ange fait la bête ; » j’ajoutais qu’en s’élevant trop au-dessus de cette terre où l’on est condamné à vivre, on s’expose à des chutes piteuses…

— J’aurais dû vous écouter, mais j’étais dans l’âge où la présomption nous enivre comme un vin pur et je me croyais appelé à recommencer les édifiantes et miraculeuses prouesses des saints dont je lisais la vie. Je rentrai au séminaire, je reçus les ordres mineurs et c’est alors qu’insensiblement je devins la proie du péché qui perdit les anges eux-mêmes, du péché d’orgueil. L’exercice du sacerdoce dans les conditions ordinaires, c’est-à-dire dans un bourg ou une petite ville de ma province natale, me parut indigne de mon mérite. J’ambitionnai une carrière plus active et plus féconde, et je fus pris du désir d’aller comme missionnaire propager la foi parmi les populations de l’extrême Orient. L’esprit du mal m’insinua en même temps que, pour être à la hauteur de cette mission, je devais posséder des connaissances historiques et scientifiques plus étendues que celles qu’on pouvait me donner au séminaire. Je cédai à cette diabolique suggestion et j’obtins de mon père, ainsi que de l’évêché, l’autorisation de quitter provisoirement Ecija pour suivre les cours de l’université de Séville.

J’avais vingt et un ans sonnés, et plein de cette aveugle confiance que donne la jeunesse, je me lançai dans les études profanes et la vie laïque, sans croire un moment que mon âme pût être mise en péril par des tentations dont je n’avais même pas idée. J’allai me loger, non loin de l’université, calle Dados, dans une casa de pupilos (maison de pensionnaires) qui m’avait été recommandée par un prêtre et qui était tenue par une veuve, nommée Josefa Gutierrez. Cette veuve, brodeuse de son métier, avait un petit magasin où elle travaillait toute la journée avec sa fille, Manuelita, qui courait sur ses dix-huit ans, et deux ouvrières qui n’étaient guère plus âgées. Vous me direz que, pour un homme détaché des choses d’ici-bas et voué aux contemplations mystiques, j’avais singulièrement choisi mon logis ; mais cela prouve justement combien étaient grands mon dédain et mon inexpérience des détails de la vie pratique. D’ailleurs, la señora Gutierrez avait une réputation d’honnêteté bien établie, et j’avais été guidé dans mon choix par la tranquillité de la maison et la modicité de la pension. Pour trois pesetas par jour, j’occupais une vaste pièce au premier étage et j’avais mon couvert aux trois repas qui composaient l’ordinaire de la famille. Mes commensaux étaient un jeune abbé, celui précisément qui m’avait recommandé la casa de la veuve, un médecin, un étudiant comme moi et un vieil officier en retraite.

Dans les premiers temps de mon installation, je ne voyais guère mes hôtesses et les autres pensionnaires qu’à table. J’étais complètement absorbé par mes nouvelles études, et, quand j’avais un moment de liberté, je le consacrais à de pieuses stations à la cathédrale. Que d’heures d’extase d’une suavité indicible j’ai passées à cette époque, agenouillé sur les degrés de la chapelle du baptistère, en face du Saint-Antoine de Padoue de Murillo ! Une ombre pacifiante tombait autour de moi des lointaines hauteurs de la nef et m’enveloppait dans une nuit de recueillement, où la toile du grand peintre semblait seule éclairée par une divine lumière. En esprit je m’identifiais avec le saint, je vivais sa vie dans l’austère cellule où sa foi robuste s’épanouissait, pareille à ces lis que l’artiste a fait fleurir dans un coin du tableau. Comme lui, ébloui et prosterné, je tendais les bras vers cette glorieuse lumière autour de laquelle des anges formaient un nimbe vivant, et il me semblait que l’Enfant-Jésus souriant descendait aussi vers moi, de nuée en nuée, attiré par la force de mes prières… Encore étourdi de ce ravissement céleste je sortais par la porte du Pardon, et, longeant la place del Triunfo, je regardais avec des yeux enthousiastes la tour svelte et aérienne de la Giralda monter dans un ciel d’un bleu immaculé, au-dessus de l’enchevêtrement touffu des campaniles, des arcs-boutants, des créneaux et des galeries dentelées de l’immense cathédrale. — Lorsque, redescendu de cette idéale envolée en plein azur mystique, je me retrouvais sur terre et sur le chemin de mon quartier, j’étais étonné et presque choqué de la gaîté bruyante des rues que je traversais. La calte Dados, avec ses boutiques grouillantes d’acheteurs, les étoffes aux couleurs vives flottant aux piliers des magasins, les miradors entr’ouverts, d’où s’échappaient des éclats de rire et des fredons de guitare, les coups de soleil à travers les toiles tendues d’une maison à l’autre, me produisaient une impression pénible, quelque chose comme l’agacement d’une note discordante au milieu d’un concert délicieusement harmonieux.

Et voyez l’inconséquence de la nature humaine ! malgré mes répugnances et mes dédains, je subissais peu à peu l’influence dissolvante du milieu profane dans lequel je vivais. Tout en se fermant pour ainsi dire aux impressions de l’extérieur, mes sens les recevaient en dépit d’eux-mêmes et s’y accoutumaient. Cette joie de vivre, éparse subtilement dans l’air de Séville ; cette allégresse de la rue, cette fête sensuelle des yeux que donnent partout les fleurs des jardins, les toilettes des femmes, l’élégance des patios entrevus à travers les grilles des maisons, et même les somptuosités des cérémonies religieuses, tout cela me pénétrait peu à peu et me modifiait à mon insu. Par d’insensibles acheminements j’en vins à respirer avec une dangereuse délectation l’odeur des orangers de la place del Triunfo, à écouter sans ennui une musique de danse, et je me surpris à suivre d’un œil curieux les ouvrières qui passaient dans la rue, le châle serré autour de la taille, l’accroche-cœur sur la joue et une rose dans les cheveux.

C’est ainsi que, peu à peu, après d’imperceptibles transactions de conscience et de sourdes infiltrations de sensualité, j’en arrivai à me mêler davantage à mes commensaux, à me moins choquer de leurs habitudes de dissipation et à prendre du goût même à certains de leurs plaisirs. Le soir, les pensionnaires se réunissaient dans le patio de la señora Gutierrez, et l’on y passait quelques heures à chanter et à regarder danser les ouvrières. L’abbé lui-même était de ces réunions ; il les tenait pour innocentes ; ce fut lui qui me décida à y assister en me remontrant qu’avec mes affectations de sauvagerie, j’indisposais contre moi nos commensaux et je mortifiais cruellement la señora Gutierrez.

Chez nous, vous le savez aussi bien que moi, le clergé jouit d’une liberté qu’on ne tolérerait pas dans les pays du Nord. Nos ecclésiastiques peuvent se mêler familièrement aux laïques, s’asseoir à la table d’un café, se promener sur l’Alameda en compagnie des dames, et même assister aux réunions de famille, aux tertulias, où l’on fait de la musique et où les jeunes filles de la maison exécutent des danses nationales, ce qui, en France, serait regardé, je crois, comme tout à fait scandaleux.

— Pour sûr, s’écria l’abbé Palacios, on est ici d’une rigidité inconcevable sur le chapitre de la tenue, et l’autre jour j’ai été rudement tancé par le curé de ma paroisse pour avoir fumé une cigarette dans la sacristie !… Affaire de mœurs et de climat… En-deçà comme au-delà des Pyrénées, le diable n’y perd et n’y gagne rien…

— Donc, poursuivit Ramon, je ne me tins plus à l’écart, et, de même que mes commensaux, je fréquentai le patio de la señora Gutierrez, où, chaque soir, on se réunissait en attendant l’heure du souper. Le médecin jouait de la guitare, et les ouvrières dansaient en faisant sonner leurs castagnettes. La fille de la maison, Manuelita, était surtout remarquable par la grâce et la légèreté de sa danse. On ne pouvait pas dire qu’elle fût très jolie, mais elle était bonne enfant, et ses yeux d’un bleu noir avaient une pureté virginale qui manque souvent au regard trop allumé et trop hardi des femmes de Séville. Feu Gutierrez, son père, était né à Valence, et elle tenait de lui ces beaux cheveux blonds des Valenciennes qui accompagnent si bien leur teint blanc et leur mine souriante. Au bout de deux semaines, je crus m’apercevoir qu’elle préférait ma société à celle des autres pensionnaires et que mes façons plus réservées m’avaient précisément gagné sa sympathie.

Cette sympathie se manifestait par de délicates attentions dont j’avais seul le privilège. Chargée de l’entretien de ma chambre, Manuelita s’acquittait de ce soin avec un zèle minutieux, et quand j’y rentrais, aux heures de travail, je ne manquais pas de trouver sur ma table un verre plein de roses ou d’œillets dont elle était allée faire emplette au marché, dès la première heure ; elle devinait mes plats préférés et elle s’arrangeait pour que sa mère les fit entrer dans la composition du menu de chaque jour. Parfois, dans nos réunions du soir, quand, absorbé par une de mes méditations, je semblais oublier le milieu dans lequel je me trouvais, si je relevais brusquement la tête, je rencontrais les yeux bleus de Manuelita en train de se fixer sur moi ; mais à peine nos regards s’étaient-ils croisés, que, honteuse d’être surprise, la jeune fille perdait contenance ; ses longs cils bruns s’abaissaient sur ses joues rondes et pleines, son teint, ordinairement d’un blanc mat de fleur de jasmin, se nuançait de rose et elle tenait obstinément ses yeux braqués sur la pointe de ses petits souliers de satin.

J’étais si peu infatué de ma personne que je m’inquiétai à peine de ces premiers symptômes de la passion. Si j’avais eu la clairvoyance d’un jeune homme élevé dans le monde, je n’aurais pas hésité, je vous rassure, à couper court à cette affection dangereuse, en quittant la maison de la señora Gutierrez ; mais j’étais encore dans l’effervescence de mes rêves d’apostolat et rien ne rend égoïste comme une idée fixe. Étant resté jusque-là insensible aux émotions charnelles, je n’attachais aucune importance à ce que je regardais comme un simple enfantillage, et je continuais de traiter Manuelita comme une aimable petite fille, dont je reconnaissais de temps à autre les soins affectueux par le cadeau d’un chapelet ou d’une image de piété qu’elle serrait précieusement dans son livre d’heures. Pourtant, si, au lieu de me perdre dans mes nuages mystiques, j’étais descendu en moi-même, j’aurais reconnu dans les secrets replis de mon cœur ce limon de perversité qui repose au fond de toute âme humaine et qui est comme le résidu de la souillure originelle. Bien qu’il ne germât en moi aucun désir coupable, je n’en éprouvais pas moins une blâmable et secrète douceur à me sentir enveloppé de cette enfantine tendresse ; je me laissais gâter et choyer sans remords, et, trop confiant dans mon impeccabilité, je respirais étourdiment cette odeur d’amour qui s’exhalait des moindres gestes, des moindres paroles de la señorita, avec une suavité pareille à celle des roses dont elle ornait ma table de travail.

Cette égoïste et cruelle indolence d’une âme qui se complaît dans le voisinage du péché, tout en se flattant de ne point s’en laisser souiller, renfermait en elle-même son propre châtiment. On ne vit pas impunément dans une semblable atmosphère sans en ressentir les effets, même à son insu. Ces gâteries féminines, ces parfums de fleurs cueillies pour moi ; la musicale douceur de cette voix de jeune fille chantant dans un coin de la boutique des chansons andalouses, dont les paroles passionnées arrivaient jusqu’à ma chambre de travail ; la vue de Manuelita montant ou descendant l’escalier de la maison avec la grâce souple et la pétulance de ses dix-huit ans, toutes ces choses amollissaient peu à peu ma volonté, dissipaient mon esprit, ralentissaient les élans de ma foi religieuse, et, sans que je m’en aperçusse, me prédisposaient à succomber à la tentation, dès que le Malin voudrait se donner la peine de me tenter.

Un dimanche de carême, je revenais de la cathédrale après les vêpres. Le printemps avait été précoce, il faisait beau temps et la chaleur était déjà très forte. Fatigué par une longue station à l’église et par la vivacité du soleil de mars, je me hâtais de regagner ma chambré, où je comptais achever la journée en lisant saint Augustin. Arrivé à la maison de la señora Gutierrez, je pousse la grille et j’entre dans le patio frais et silencieux. Une toile tendue au-dessus de la galerie intérieure du premier étage y tamisait doucement la lumière, — blonde et dorée au centre, où se trouvaient des plantes vertes et de petits orangers ; puis voilée et presque bleue sous les colonnes de la galerie. — Le calme délicieux qui y régnait n’était interrompu que par l’égouttement sonore d’une fontaine établie dans un angle. Ébloui par la grande clarté de la rue, je ne distinguai d’abord que confusément les objets ; puis, une exclamation partie d’une sombre encoignure opposée à celle de la fontaine, me fit apercevoir Manuelita à demi masquée par les feuillages de quelques pots de myrtes et de lauriers-tins. Elle était occupée à emplir de roses et de renoncules des vases placés devant une sorte d’oratoire où se dressait une statuette de la Vierge, parée d’une robe de brocart bleu et argent. Elle se retourna vers moi et me montra sa figure ronde toute couronnée de cheveux blonds crêpelés, tandis que ses yeux s’éclairaient d’un sourire.

— Je vous croyais sortie, Manuelita, lui dis-je en passant.

— Non pas, ces messieurs ont emmené ma mère à la corrida, mais j’ai mieux aimé me passer des taureaux que d’être mangée par ce grand soleil, et je suis restée pour garder la maison.

— Vous avez eu raison, la chaleur est accablante.

— N’est-ce pas ?… Et puis j’aurai le plaisir de vous tenir compagnie.

— Merci, je vais remonter chez moi pour achever une lecture commencée.

— Bah ! vous étudierez demain !… D’ailleurs, vous avez l’air fatigué.

En effet, grisé par la chaleur du dehors, je m’étais appuyé à l’une des colonnes du patio, comme un homme qui n’en peut plus.

— Voulez-vous, continua-t-elle, que je vous prépare un verre d’eau de fraises ?

— Volontiers.

Elle s’était élancée gaîment dans une pièce voisine ; elle en revint peu après avec un grand verre d’eau glacée, dans lequel ses doigts broyèrent un de ces refrescos, au suc de fraises, qui se fabriquent spécialement à Séville. Une fois la boisson préparée, elle posa le verre devant moi sur un guéridon, en me faisant une espiègle révérence.

Je vidai le verre à moitié, et, tout en la remerciant, je remarquai un détail singulier de sa toilette. Elle était vêtue de noir, comme presque toutes les Sévillanes de la bourgeoisie, mais elle portait, épinglé sur le côté gauche de son corsage, un ruban violet retenu par un cœur d’argent percé de flèches.

— Que veut dire ceci ? lui demandai-je en désignant du doigt ce détail de son ajustement.

Elle rougit légèrement et répondit avec un grand sérieux :

— C’est un vœu… J’ai promis à Notre-Dame des Sept-Douleurs de porter pendant une année les couleurs son couvent, si elle m’accorde ce que je lui ai demandé.

— Et qu’avez-vous demandé à la très sainte Vierge, Manuelita ?

Elle me lança un regard rapide ; puis, baissant les yeux :

— C’est mon secret, don Ramon.

— Voyons, mon enfant, murmurai-je en lui prenant les mains, vous pouvez bien le confesser à un prêtre.

Elle hocha la tête, avec un malicieux sourire au coin des lèvres :

— Prêtre ? Vous ne l’êtes pas encore ! répliqua-t-elle.

Elle avait laissé ses mains dans lès miennes ; elle hésita un moment et reprit d’un ton boudeur :

— Il s’agit d’un jeune homme que j’aime et que je voudrais avoir pour novio… malgré…

— Malgré vote mère, Manuelita ?

— Non, ce n’est pas cela… malgré la promesse qu’il a faite d’être d’église…

Elle m’avait retiré ses mains et en couvrait maintenant ses joues brûlantes.

Embarrassé de cette confidence, j’avais trempé machinalement mes lèvres dans le verre d’eau de fraises, puis je l’avais reposé sur le guéridon et je m’étais levé. Tout en marchant, mes yeux se fixèrent, par hasard, sur un miroir accroché en face de moi à l’une des parois du patio, et tout à coup, dans cette glace, je vis Manuelita, avec un mouvement à la fois enfantin et passionné, prendre le verre, poser ses lèvres à la place que les miennes venaient de quitter et avaler rapidement le reste de ce qu’il contenait.

— Mon enfant, dis-je d’une voix grave en me retournant brusquement, il ne faut pas faire de vœux à la légère… Le vôtre est indiscret, et Notre-Dame ne l’exaucera pas.

La figure si gracieuse de la jeune fille se contracta, je vis ses beaux yeux s’emplir de larmes ; puis, tout à coup, elle éclata en sanglots et s’enfuit.

Cette fois c’était bien clair, elle m’aimait… Pauvre fille ! Quel différent tour aurait pu prendre ma vie, pourtant, si au lieu de laisser partir Manuelita toute noyée de larmes, je lui avais tendu les mains et promis d’être pour elle le novio demandé à Notre-Dame. Nous nous serions mariés, j’aurais quitté Séville et nous serions allés vivre à Peñaflor. J’aurais cultivé le domaine dont la mort de mon père m’avait laissé possesseur l’an d’auparavant ; au lieu d’errer comme un proscrit, n’ayant plus de goût à rien au monde, je serais à cette heure un paisible campagnard, père de famille, et je regarderais de ma fenêtre moutonner mes oliviers sur la côte de Carmona !… Mais, pour cela, il n’aurait pas fallu être aveuglé par la fumée d’orgueil qui me montait au cerveau. J’étais entiché de ma prétendue vocation apostolique ; les femmes ne me disaient rien, mon heure n’était pas encore venue…

Elle devait bientôt sonner, pour ma punition et pour le malheur de ceux qui s’attacheraient à moi.

Un matin, pendant la semaine de la Passion, je revenais de l’université avec l’étudiant qui était mon commensal ; au coin de la rue de la Cuna, près de l’église del Salvador, mes yeux furent arrêtés par une grande affiche rouge en tête de laquelle s’étalaient en gros caractères : Cantes y Bailes andaluces[4], et où on annonçait que le soir même, rue Amor-de-Dios, au Salon philharmoniqae, aurait lieu, pour l’inauguration de la saison, les débuts des fameuses chanteuses et danseuses Soledad Vargas, dite la Chata de Jerez, et Pastora Florès, dite la Pamplina. Mon compagnon me vanta avec beaucoup d’éloquence les talents de Soledad Vargas, qu’il avait vue à Cadix, et qui, disait-il, n’avait pas sa pareille pour danser le jaleo et le zorongo. Il m’engagea même à assister à la représentation du soir, et, comme je me contentais de hausser les épaules :

— Pourquoi pas ? répondit-il, vous ne seriez pas le premier clerc tonsuré qu’on aurait vu rue Amor de Dios, et je suis quasi sûr que notre commensal l’abbé n’y manquera pas. D’ailleurs, un futur missionnaire ne doit rien ignorer : vous verrez forcément dans l’extrême Orient des danses qui vous scandaliseront bien davantage que notre polo andalous.

Une année auparavant, j’aurais repoussé tout net une pareille proposition ; mais, depuis six mois, je m’étais laissé tellement pénétrer par la corruption mondaine, que je me bornai à discuter longuement, avec mon interlocuteur, sur ce qui est licite et sur ce qui est défendu, sur la question de savoir si l’on évite plus facilement le mal qu’on connaît que celui qu’on ignore… Quand il s’agit du devoir, tout homme qui discute au lieu d’obéir silencieusement aux injonctions de sa conscience, est déjà un homme perdu. Le soir même, je me laissai entraîner rue Amor de Dios.

Il pleuvait quand nous partîmes, et j’en profitai pour m’envelopper dans mon manteau afin de ne pas montrer aux habitués de ce bal mon habit de séminariste. Mon compagnon était un habitué du Salon philharmonique, et il me pilotait. Nous entrâmes dans une salle oblongue assez vaste, au fond de laquelle se trouvait une buvette où l’on vendait des refrescos, du vin, et de l’eau d’anis. En face, à l’autre extrémité, sous la charpente d’une galerie faisant tribune, s’ouvrait une porte communiquant avec la pièce voisine où s’habillaient les danseuses, séparées seulement des spectateurs par un rideau de tapisserie. Au long des murailles, blanchies à la chaux, des bancs de bois étaient occupés par un public bruyant, composé de soldats de la garnison, d’étudiants, de cigarières et de familles de petits commerçants du quartier. Un maigre lustre et des quinquets fumeux éclairaient la salle, où planait la buée bleuâtre des cigarettes. Je me blottis timidement dans le recoin le plus sombre, sous la tribune, et non loin de l’habilloir des danseuses. La représentation n’était pas encore commencée ; seuls, deux guitaristes, assis sur les banquettes du milieu, réservées aux artistes, pinçaient distraitement les cordes de leurs instruments. De temps en temps, le rideau se soulevait, laissant passer un bras nu, un bout de jupe ou la tête ornée de fleurs d’une bailadoras. Travaillé par une curiosité de novice, je ne quittais pas des yeux la tapisserie derrière laquelle j’entendais les chuchotements et les éclats de rire étouffés de ces créatures. Enfin, à un signal des guitares, le rideau fut tiré, et elles accoururent ensemble, d’une volée, prendre les places sur les bancs : les unes en costumes de danseuses d’opéra, les autres portant la toilette des ouvrières de Séville, toutes en agitant au bout de leurs doigts les castagnettes cliquetantes.

Les danseuses, en jupes courtes, exécutèrent d’abord le fandango et la cachucha avec accompagnement de guitares et de castagnettes, et je me sentis assez vite ennuyé par cette exhibition de jambes pirouettantes, de bras nus s’arrondissant mécaniquement autour de têtes plâtrées, grimaçant des sourires de convention. Ce spectacle, beaucoup trop prolongé, me laissait froid, et je méditais déjà de m’esquiver quand une salve d’applaudissements salua l’apparition de l’une des étoiles du baile. C’était une jolie fille, aux yeux brillants, à la figure un peu massive, habillée comme les bohémiennes du faubourg de Triana, d’une robe assez courte d’étoffe voyante, du petit tablier d’indienne et du fichu de Manille, avec un parterre de géraniums rouges dans ses cheveux noirs luisants. Les guitares se mirent à résonner, tandis que les danseuses, restées assises, frappaient en cadence dans leurs mains.

— C’est Soledad Vargas, la Chata, me dit mon compagnon.

La danseuse et son danseur, battant des pieds et faisant claquer leurs doigts, se balançaient en face l’un de l’autre, se regardaient, se poursuivaient avec des tortillements serpentins ; parfois, l’un des accompagnateurs lançait d’une voix gutturale un couplet de ces vieilles chansons que le peuple nomme des peteneras :


Una mujé fué la causa
De mi perdision primera ;
No hay perdision en er mundo,
Niña de mi corason !…
No hay perdision en er mundo,
Que por mujeres no benga[5].


Parfois aussi les chanteurs, et le public lui-même lançaient au couple dansant de rauques paroles d’encouragement : Ole, ole ! Muerte ! Alma ! alma ! Et la danseuse, grisée par les excitations, redoublait ses trépignements et ses torsions couleuvrines, tandis que sa face brune restait impassible et souriante. — Malgré les applaudissements de la foule, je n’éprouvais aucun enthousiasme ; cette danse étrange et lascive, ces contorsions et ces trémoussements trop significatifs me dégoûtaient et me faisaient monter le rouge au visage. Cette fois, j’étais bien décidé à partir, quand on annonça Pastora Florès, la Pamplina.

Elle ne s’était pas encore montrée dans la salle ; le rideau se souleva, elle parut et soudain je me rassis.

Je n’oublierai jamais son entrée… Elle était de taille moyenne, très bien faite et vive comme une chèvre sauvage Elle portait le costume des Sévillanes : la jupe d’indienne rose terminée par un volant laissant voir de petits pieds chaussés de bas roses, le corsage serré dans un châle de crêpe de Chine blanc à fleurs jaunes et incarnat. Ses cheveux bruns, relevés par le haut peigne d’écaille, formaient d’un côté un large accroche-cœur sur la joue, et de l’autre étaient piqués d’une touffe d’œillets épanouis. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans ; sa physionomie éveillée, mobile, spirituelle, était éclairée par deux yeux qui riaient sous de longs cils, et par deux lèvres rouges souriantes aussi, mais d’un sourire enjôleur, accentué encore par un joli menton proéminent. Elle s’élança au-devant de son danseur, pendant que les guitares se remettaient à bourdonner, et que les claquements de mains recommençaient. Elle dansait le jaleo avec une légèreté, avec une volupté et une pétulance exquises ; sa danse était à la fois chaste et provocante ; c’est à peine si sa jupe soulevée découvrait jusqu’à la cheville son petit pied et ses bas roses ; mais à la voir glisser, ondoyante, touchant à peine la terre, et mimant avec sa figure expressive tous les incidents de cette danse passionnée, je sentais mon cœur sauter jusque dans ma gorge. Je m’étais mêlé à ceux qui applaudissaient ; je battis si bien des mains que mon manteau glissa derrière mon dos, et que j’apparus dans mon accoutrement de séminariste. Elle remarqua mon enthousiasme, tourna un moment la tête vers moi, m’éblouit d’un regard luisant, et disparut, tandis que les guitares continuaient de fredonner pendant l’intermède, et qu’un des chanteurs reprenait de sa voix gutturale :


Una mujé fué la causa
De mi perdision primera ;
No hay perdision en er mundo
Que por mujeres no benga…


Peu après, la Pamplina reparut, coiffée cette fois de la mantille blanche qui lui retombait sur les yeux et sur les épaules, et agitant un éventail. Elle sembla un moment épier quelqu’un derrière le rideau, qui se souleva et donna accès à son danseur en costume de majo sous sa cape rejetée sur l’épaule. Les guitaristes jouèrent la malagueña, et la danse commença : — agaceries provoquantes de la part de la danseuse, poursuite du majo voltigeant autour d’elle comme un papillon amoureux. — Chaque fois qu’il s’approchait, aiguillonné par le désir, il rencontrait l’éventail de la Pamplina entre sa bouche et les lèvres de l’espiègle fille. Il y avait une grâce mutine dans les refus de la danseuse, une attirance irrésistible dans son sourire, qui me faisaient comprendre pour la première fois toutes les délices et toutes les fièvres de la passion. Parfois, dans le tourbillon de sa danse spirituellement voluptueuse, elle se dirigeait de mon côté ; l’envolement de sa jupe rose me frôlait les genoux, et je sentais un frisson à la fois brûlant et glacé me courir par tout le corps. La musique des guitares devenait plus câline et plus tendre ; le majo quitta sa cape et l’étendit par terre ; la Pamplina passa dessus, légère comme un oiseau, tous ses traits se fondirent dans un radieux sourire de consentement et elle tomba aux bras de son danseur… C’était la fin, et au milieu des applaudissements et des cris, elle alla s’asseoir essoufflée sur un banc près de la sortie — Le public s’écoulait déjà du côté de la porte ; je me décidai à me lever, et comme je passais près d’elle, tout palpitant et intimidé, elle arrêta le mouvement de son éventail, fixa son regard luisant sur le mien, et me salua d’un sourire ensorcelant des lèvres et des yeux.

— Quelle diablerie ! s’écria don Palomino, en frappant la table d’un coup de poing.

— Oui, répondit Ramon Olavidé, une diablerie, et diaboliquement délicieuse !… J’en frissonnai jusqu’aux moelles. Ce fut ce sourire qui me perdit. Je sortis en chancelant comme un homme ivre, et sans me préoccuper de la pluie qui tombait à verse, je cheminais tête baissée dans la rue obscure, quand mon compagnon me saisit par le bras :

— Holà ! s’écria-t-il, tu t’en vas tout droit à l’Alameda d’Hercule et non à la calle Dados. Est-ce que la Pamplina t’a jeté un sort ?



III



Je ne sais quel philtre les regards de Pastora Florès m’avaient versé, mais il me coulait comme du feu dans les veines, et sans cesse son image dansait devant mes yeux. J’étais possédé, halluciné. Je revoyais toujours ses bas roses et son petit pied battant l’air sous l’envolement de sa jupe ; toujours ses prunelles luisantes, son rouge sourire et la souple cambrure de sa taille ronde, que n’emprisonnait aucun corset. J’avais beau appeler à mon aide tous les remèdes pieux, recommandés en pareil cas par les docteurs de l’église et par mon directeur, rien ne pouvait chasser le fantôme voluptueux qui me hantait. Le nom de la Pamplina se mêlait aux mots latins de mes prières, le fil de mes méditations était rompu à chaque instant par son souvenir, et entre les pages de mon livre se glissait, à chaque tour de feuillet, son spirituel profil au nez espiègle et au menton proéminent. En vain, pour me soustraire à cet ensorcellement, j’essayais de me réfugier comme jadis à l’ombre de la chapelle du baptistère et de m’abîmer dans la contemplation du Saint Antoine de Padoue. Ô vision sacrilège ! à la place du niño Jésus, c’était elle, la bailadora, qui surgissait au milieu du nimbe radieux des saints anges, puis avançait dans une buée lumineuse et descendait vers moi, sur les nuées blondes, avec son malicieux regard et son attirant sourire, tandis que ses petits pieds aux fines chevilles battaient de rapides taconeos (coups de talon) ! C’était vers elle que je tendais les bras maintenant sous les nefs sacrées de la cathédrale !…

Les solennités de la semaine sainte avaient suspendu les représentations des bailadores ; je ne savais encore quand je reverrais la Pamplina, mais je n’avais plus qu’un seul désir, — la revoir. Aussi, dès le mercredi saint, lorsque les processions des confréries commencèrent à sortir, je ne quittai plus la place de la Constitucion, où les pasos[6] s’arrêtaient tous en se rendant à la cathédrale, et où, de trois à six heures, la foule s’amassait devant le palais de l’ayuntamiento. J’espérais toujours que Pastora Florès viendrait là, attirée par la curiosité, comme les autres.

Le printemps était dans sa prime fleur et jamais le ciel ne m’avait paru si soyeusement bleu. Dans le carré formé par le palais de l’ayuntamiento, de l’Audiencia et les maisons, toutes les fenêtres étaient garnies de curieux. De triples rangs de chaises et de tribunes, occupés par les belles dames de Séville en toilettes noires, fleuries de roses et d’œillets, s’alignaient devant la façade du palais, laissant au milieu un espace vide où circulait la foule bariolée des promeneurs : cigarières drapées dans leur châle avec une rose piquée dans leurs cheveux brillants, toréadors en vestes de velours et chemises brodées, paysans des environs, la ceinture rouge aux reins et la veste sur l’épaule ; tout cela grouillait et bourdonnait, et sur cette basse bourdonnante se détachait le cri aigu des aguadores : Qui quiere agua ? Dans un angle, au-dessus des toits, la tour de la Giralda, baignée d’une gaie lumière rose, montait haut dans l’azur et contemplait la ville en fête. Et moi, mêlé à la foule, j’allais et venais, croyant à tout instant distinguer au milieu d’un groupe la taille cambrée et la tête fine de la Pamplina. Par intervalles, les fanfares d’une musique retentissaient au-dessus des rumeurs populaires, les alguazils faisaient évacuer l’espace compris entre les chaises et les tribunes, et une procession s’avançait avec ses files de pénitents blancs, violets ou noirs ; ses confrères, habillés en Romains, balançant leurs casques à plumes au rythme de la musique militaire ; son lourd paso étoilé de cierges, au milieu desquels se dressaient les statues du Christ et de la Vierge, tout reluisants de broderies et de bijoux. Le paso, supporté par une vingtaine d’hommes de peine dissimulés sous les draperies rouges, stationnait un moment devant la tribune du capitaine-général, puis lentement, aux sons des fanfares, le cortège se remettait en route par la rue de Genova, et la foule grouillante recommençait à rouler ses flots bruyants entre les chaises et les tribunes.

Les processions des cófradias avaient beau lutter de magnificence, la pompe des pasos avec leurs chapes brodées et leur orfèvrerie étincelante me laissait indifférent. Je m’obstinais toujours à chercher la Pamplina dans les remous de la foule. Mes yeux fureteurs se fatiguaient à vouloir la découvrir dans chacune de ces cent fenêtres béantes où les toilettes lilas, bleues, rose tendre des femmes tranchaient sur la blancheur des façades et les galeries vertes des balcons ; ils la cherchaient jusqu’aux faîtes des maisons, le long des terrasses aériennes où il y avait un fourmillement de silhouettes curieuses se découpant sur le bleu du ciel, et un palpitement d’éventails agités, reluisant au soleil couchant. Le crépuscule descendait peu à peu, éteignant toutes les couleurs, mais ne ralentissant ni mon désir ni l’ardeur de mes poursuites, et je continuais mes investigations, plongeant de plus belle, sans me lasser, au plus épais de la foule.

Le soir du vendredi saint, j’errais dans la calle Sierpes, dont les boutiques étaient closes, mais dont l’animation n’avait jamais été si tumultueuse. Les cris des marchands de pattes de crabes et de gâteaux à la cannelle, les voix quémandeuses des mendiants, la fumée et l’odeur âcre des fritures l’emplissaient tout entière. Arrêté par un encombrement, je regardais machinalement une procession descendre de San Salvador par la calle Gallegos, qui s’étoilait des cierges des pénitents, tandis qu’au loin la luxueuse illumination du paso dominait toute l’enfilade de la rue de ses centaines de lumières tremblotantes. Brusquement je sentis mon bras effleuré par un coup d’éventail ; je me retournai… C’était la Pamplina, debout à mon côté, la tête enveloppée dans une mantille noire qui ne laissait quasi voir que ses deux yeux étincelants. J’eus une violente commotion au cœur ; la fastueuse illumination de la procession disparaissait toute devant l’éclat de ces deux yeux phosphorescents.

Buena noche, seňor estudiante ! me dit-elle d’une voix mordante.

Je restai d’abord interdit et agité par un tremblement intérieur qui m’ôtait toute présence d’esprit.

— Après le bal, la pénitence, continua-t-elle du même ton. Voilà une belle nuit pour effacer ses péchés en suivant les pasos.


Je ne savais que répliquer, j’aurais voulu lui crier : « Ce ne sont pas les processions qui m’attirent, c’est vous que je cherchais ; » mais je n’avais ni le sang-froid, ni l’audace nécessaires pour lui faire pareille réponse. Cette rencontre, que j’avais désirée de toutes les forces de mon cœur, le hasard me la ménageait, et, au lieu d’en profiter, je restais là, balbutiant, rougissant comme un sot, tandis qu’elle éclatait de rire en agitant son éventail.

— Est-ce que je vous fais peur ? reprit-elle en se reculant de quelques pas pour se dégager de la foule.

— Oui, murmurai-je sans trop savoir ce que je disais ; ne vous moquez pas de moi !

Ay, santo niño, je ne suis pourtant pas si effrayante !… Vous aviez l’air moins effarouché, l’autre nuit, quand vous me regardiez danser la malagueña.

— Vous vous souvenez de moi ? m’écriai-je ingénument.

— Je me souviens toujours des jolis garçons qui m’applaudissent… Pourquoi n’êtes-vous pas venu me parler avant de sortir ?

— Je n’aurais jamais osé, señorita.

— Ah ! santito, vous craigniez de vous compromettre !… Tenez, en ce moment ci, savez-vous ce qui vous donne la mine si embarrassée ?… Vous avez peur qu’on vous voie causer avec une bailadora ?

Elle avait deviné juste, et malgré le violent désir qui me poussait vers elle, je tremblais d’être aperçu par un de mes camarades. Je me remis à rougir et à balbutier ; nous étions arrivés au coin de la rue San Acasio.

— Je ne veux pas que vous scandalisiez vos amis, dit-elle avec un éclat de rire. Demain, j’ai vacance, et je me promènerai vers les trois heures de l’après-midi, dans les jardins de l’Alcazar… Toute la ville étant occupée à faire ses dévotions, on ne risquera pas d’y être ennuyé par les fâcheux… Et puis les orangers en fleurs y sentent bon… N’aimez-vous pas cette odeur-là ?… Buena noche, señor… Comment vous appelez-vous ?

— Ramon.

Buena noche, santo Ramon !

Et avec le mouvement preste et onduleux d’une couleuvre qui se glisse au ras d’un mur, elle fila le long des maisons de San Acasio, me laissant tout ébaubi, tandis qu’elle disparaissait dans les ténèbres d’un carrefour.

Je rentrai, la tête en désordre, et montai m’enfermer dans ma chambre, où je ne m’endormis que fort avant dans la nuit, d’un sommeil fiévreux. Le lendemain je m’éveillai très tard aux détonations des boîtes d’artillerie et des pétards qui annonçaient la résurrection de Notre-Seigneur. En même temps, les cloches de la cathédrale se mirent à sonner en volée, d’autres carillons s’éveillèrent tour à tour dans chacune des églises et bientôt tout Séville retentit de tintements sonores. Ô la musique des cloches de mon pays, la délicieuse musique que je n’entendrai plus !…

Pendant toute la matinée, je me promenai dans ma chambre, en me disant que je n’irais pas à l’Alcazar ; quand je descendis pour le repas du midi, j’étais si pâle, que Manuelita s’informa d’une voix inquiète si j’étais malade. Ce fut à peine si je lui répondis, et, le dîner achevé, je m’empressai de sortir. J’errai à travers les rues pleines de tapage et de soleil, j’entrai dans la cathédrale afin d’essayer de m’y recueillir : — Non, non, me répétais-je, je n’irai pas à l’Alcazar ! — Et pourtant trois heures n’étaient pas sonnées, que je franchissais le vestibule du palais et que je m’égarais dans les allées ombreuses pavées de briques émaillées. J’allai ainsi à travers les massifs de roses épanouies, jusqu’à un pavillon aux revêtements de faïence qu’entourent des quinconces d’orangers. Le jardin était solitaire, et le silence de l’après-midi n’était interrompu que par le gazouillement frais des jets d’eau sautillant dans leurs vasques de marbre. — Elle ne viendra pas, pensais-je, elle s’est moquée de moi ; — et je me sentais à la fois soulagé et dépité de son manque de parole. Tout à coup j’entendis un léger bruit de pas, et je la vis qui s’avançait sous les branches vertes des orangers.

Elle avait une robe bleue à jupe courte, laissant voir, ses jambes fines chaussées de bas de soie bleue et de souliers de velours ; un petit châle de Manille à fleurs jaunes serrait sa taille souple ; la mantille noire, à peine posée sur le sommet de sa tête brune, retombait sur ses épaules et un gros bouquet de jasmin était planté dans son corsage.

— Tiens, vous étiez là ? dit-elle en riant… C’est aimable à vous d’être venu… Mettez-vous près de moi.

Elle s’assit sur le petit mur à hauteur d’appui qui fait face au pavillon et me ménagea une place à côté d’elle. J’obéis, mais j’étais trop troublé pour parler et je ne savais plus que lui dire. Elle paraissait fort étonnée de mon silence, n’étant nullement habituée à une pareille réserve.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes à Séville ? me demanda-elle… Voyons, contez-moi votre histoire.

Tout heureux du sujet de conversation qu’elle me fournissait, je lui parlai naïvement de mon village, de mon entrée au séminaire, et de l’intention où j’étais de me faire missionnaire dès que j’aurais reçu les ordres majeurs.

Elle m’écoutait avec son espiègle hochement de tête et elle me lança à peu près la même réponse que Manuelita :

— Bah ! ce n’est pas encore fait… D’ailleurs ce serait dommage… Êtes-vous sûr d’avoir la vocation ?

En même temps elle fixait sur moi ses grands yeux noirs si profonds et si sombres, sous la verdure des orangers, qu’il me semblait, en les regardant, plonger au fond d’un abîme qui m’attirait. C’étaient de ces yeux flambants et veloutés qu’on n’oublie plus une fois qu’on les a regardés… Oui, je serais mort et au fond du tombeau, que je crois qu’un regard de ces yeux-là suffirait pour me ressusciter… je me lèverais du cercueil pour les voir encore !… Ils me donnaient le vertige et ma tête tournait.

— La vocation ? murmurai-je éperdu, je l’avais, mais depuis que je vous ai vue, je ne sais plus… je ne sais plus !…

Elle éclata de rire en montrant ses fines dents blanches entre ses lèvres rouges ; puis, tendant le bras, elle cueillit sans façon une orange aux branches qui pendaient au-dessus de nous, et se mit à la peler en jetant à droite et à gauche l’écorce sur les petits pavés de faïence.

Pobrecito ! il ne sait plus !… disait-elle tout en suçant son orange. Puisque mes yeux ont fait le mal, continua-t-elle, c’est à moi de le réparer… Il y a justement ici une fontaine dont l’eau guérit les maux d’yeux et les peines de cœur… Je vais vous y conduire.

Elle me prit la main et m’entraîna avec sa pétulance endiablée vers le Bain de la Sultane, qui est à gauche des quinconces où nous étions assis. Debout contre la niche d’où jaillissait l’eau fraîche, elle fit une coupe de ses deux mains jointes, et me les tendit ruisselantes : — Buvez ! dit-elle avec son ensorcelant sourire.

Je me précipitai sur les deux mains que j’avais prises dans les miennes, j’y bus quelques gouttes d’eau, mais surtout je les couvris de baisers.

— Assez ! assez ! cria-t-elle en secouant ses doigts, ou le remède serait pire que le mal.

Elle était charmante ainsi avec ses bras mouillés qui scintillaient en plein soleil, et ses yeux où le rejaillissement du jet d’eau avait mis de petites perles tremblantes jusqu’au fin bout des cils.

— Adios ! reprit-elle, voici l’heure où je dois rentrer… Inutile de me suivre… Demain je danserai au Salon philharmonique ; j’espère que vous viendrez m’y voir.

Elle rassembla les plis de sa jupe de toile bleue, sauta dans l’allée et disparut derrière les massifs de rosiers…

Je retournai le lendemain rue Amor de Dios, seul cette fois, et je me blottis de nouveau près de la porte de l’habilloir, sous la tribune. Elle m’aperçut et me fit un signe de tête amical ; puis lorsque ce fut son tour de danser, elle me lança de nouveau un regard et je vis qu’elle s’arrangeait pour ramener son danseur presque toujours vers le coin sombre où j’étais tapi, de sorte qu’elle n’avait l’air de danser que pour moi. Cette préférence pour la partie la moins éclairée de la salle occasionna des murmures à l’autre extrémité et parut contrarier le grand garçon au costume andalous qui lui servait de partenaire. Il en témoigna de l’humeur et ils échangèrent à voix basse quelques paroles peu aimables ; dès qu’ils eurent terminé la malagueña, elle lui tourna le dos, disparut sous la portière et ne revint plus. Inquiet, je gagnai la rue, où, caché dans l’encoignure d’une porte, j’attendis impatiemment la sortie de la Pamplina. Je la vis enfin paraître, enveloppée dans un châle blanchâtre et filant rapidement dans l’ombre, avec ce petit piaffement qui lui était familier. Je la suivais, le cœur palpitant, mais à une faible distance, et je n’osais la rejoindre, pressentant qu’elle s’en allait fâchée, après avoir eu une altercation avec son impresario.

À un coin de rue, sous un réverbère, elle se retourna brusquement, me reconnut et sourit.

— Ah ! c’est vous, el santo ! s’écria-t-elle. Savez-vous ? j’ai failli me brouiller avec les gens du Salon à cause de vous !… Comme dédommagement, vous allez me faire un bout de conduite… À cette heure, cela ne vous compromettra pas.

Je m’étais élancé près de Pastora Florès ; elle vit bien à mon air ébloui que j’étais complètement fasciné, qu’elle n’avait plus qu’à commander et que je n’avais plus qu’à obéir.

Quand nous fûmes arrivés sur l’Alameda d’Hercule, elle s’arrêta devant une maison blanche dont toutes les fenêtres étaient noires et endormies.

— Voici où je demeure, dit-elle, tout là-haut, près du ciel… Venez, je vous offrirai un verre de limonade ; vous l’avez bien gagné !

Je me laissai emmener, je l’aurais suivie au bout du monde. Elle ouvrit la lourde porte et me prit la main pour me guider le long de l’allée ténébreuse, puis dans les spirales de l’escalier plus noir encore et tout imprégné d’odeurs de friture. Je montais en buttant contre les marches, heureux de me sentir mené comme en laisse par cette main fraîche et nerveuse, dont la paume s’appuyait contre la mienne. Quand nous fûmes au sommet, elle chercha à tâtons au fond d’une sorte de niche pratiquée dans le mur, trouva un briquet, alluma une petite lampe et me poussa dans sa chambre, grande pièce aux murs blancs, donnant de plain-pied sur une terrasse avec laquelle on communiquait par une large fenêtre restée ouverte.

À la lueur de la lampe, j’examinais la chambre : le lit bas dans un coin, recouvert d’une mante valencienne, un miroir au-dessus d’une petite table, puis une statuette de la Vierge et, en face, une guitare accrochée au mur avec une paire de castagnettes. — La Pamplina avait ouvert une armoire, soulevé une cruche pleine d’eau, rincé un verre, et je l’entendais chantonner en me préparant la limonade promise, qu’elle m’apporta sur la table.

— Maintenant, dit-elle, asseyez-vous et buvez.

Mais je lui avais pris les deux poignets et, les dents serrées, silencieusement, violemment, j’essayais de baiser ses lèvres rouges si provocantes. Avec un brusque effort, elle m’arracha ses poignets meurtris, recula en arrière et, me toisant des pieds à la tête :

Hombre ! s’exclama-t-elle, comme vous y allez !… Est-ce que les gens d’église ont tous de ces façons de muletier ?

J’étais moi-même honteux de mon emportement de brute, et je baissais les yeux sans oser parler. Elle me tourna le dos, roula tranquillement une cigarette, l’alluma à la lampe et alla s’asseoir dans l’embrasure de la fenêtre.

Je me rapprochai d’elle humblement, les mains jointes :

— Pamplina, murmurai-je, pardon, je suis fou !… Je vous aime, ayez pitié de moi !

Elle vit que j’avais les larmes aux yeux et, tournant vers moi ses flamboyantes prunelles :

— Bien vrai, santito, tu m’aimes ?

— Comme un possédé.

— Tu m’aimes plus que ta vocation, plus que ton séminaire ?…

— Plus que tout au monde !

Elle laissa tomber sa cigarette, puis, se levant et défaisant sa mantille et son fichu, qu’elle lança par la chambre, d’un bond elle se jeta dans mes bras et appliqua ses lèvres sur les miennes.

— Eh bien ! prends-moi, je suis à toi !

Oh ! cette nuit dans la petite chambre de l’Alameda d’Hercule, ces caresses de femme qui m’enlaçaient pour la première fois, cette veillée d’amour dans le grand silence de la ville endormie !… La lampe était éteinte ; du recoin sombre où nous étions, je voyais, par la fenêtre ouverte, la terrasse blanchissante, le ciel plein d’étoiles ; tout à travers nos baisers jamais las, j’entendais au loin, à l’extrémité de la place, une belle voix d’homme qui montait dans la paix de la nuit d’avril, et je distinguais des lambeaux de couplets qui m’arrivaient doux comme des bouffées de printemps :


La pena y la que no es pena ;
Todo es pena para mi.
Ayer penaba por ber te,
Solea, triste de mi !
Ayer pena por ber te
Y hoy pena porque te bî…[7]



IV



À partir de cette nuit de Pâques, je ne m’appartins plus. J’étais pareil à un de ces pantins qu’on donne aux enfants ; toutes mes actions semblaient mues par un fil, et ce fil magique était tenu par les doigts capricieux de la Pamplina. Je ne vivais qu’une heure par jour ; celle où j’attendais la danseuse à la porte du Salon philharmonique et où je la ramenais chez elle, — et encore plus d’une fois mon attente fut-elle trompée. Pastora Florès n’était pas toujours libre de disposer de sa soirée ; son impresario l’emmenait, avec les autres danseuses, à des tertulias données par le capitaine-général ou quelque autre grand personnage ; elle me faisait prévenir à la hâte du contre-temps par un gamin, et je m’en revenais de fort méchante humeur calle Dados.

Un soir que je rentrais fort triste, après avoir été frustré de mon rendez-vous, je trouvai Manuelita seule dans le patio. À la lueur d’une lampe posée près des pots de myrtes, elle achevait une broderie qu’on devait livrer le lendemain, et ses cheveux blonds frisottants entouraient d’une auréole dorée sa jolie tête penchée sur la bande d’étoffe. Depuis le dimanche où j’avais si durement accueilli les tendres confidences de la pauvre fine, c’était la première fois que nous nous rencontrions seuls. Ma mauvaise humeur s’en accrut encore, il me semblait qu’elle devait lire sur ma figure le dépit que me causait mon rendez-vous manqué, et je sentais un redoublement d’irritation à l’idée de surprendre un éclair moqueur dans ses regards.

— Bonne nuit ! don Ramon, me dit-elle en levant vers moi ses grands yeux bleus, où je ne vis qu’une lueur attristée.

— Bonne nuit ! répliquai-je d’un ton maussade en approchant mon bougeoir de la mèche de la lampe.

— Pourquoi me répondez-vous d’un air fâché ? reprit-elle doucement en posant son ouvrage sur la table… Vous êtes bien changé depuis quelques semaines… Qu’avez-vous donc ?

— Je n’ai rien.

— Si fait, vous n’êtes plus le même… Vous négligez vos amis, et les livres que vous aimiez autrefois, vous ne les ouvrez plus.

— Vous vous trompez, Manuelita.

— Non, je ne me trompe pas, soupira-t-elle en secouant la tête. Quoique je ne sois qu’une enfant, il y a bien des choses que je devine et qui me font de la peine… Ce n’est plus de l’église maintenant que je suis jalouse, c’est de la femme qui a pris votre cœur et qui n’est pas digne de vous.

— Voilà, en effet, des propos qui ne sont guère d’une enfant et que je suis étonné de trouver dans votre bouche ! interrompis-je avec impatience.

— Oh ! cette femme, continua-t-elle en s’animant et en se levant, je la hais parce qu’elle vous rend malheureux !

— Assez, Manuelita, vous êtes folle ! m’écriai-je rudement. Et je me hâtai de regagner ma chambre, qui était voisine de la sienne.

Mais, pendant une partie de la nuit, j’entendis l’enfant qui pleurait à chaudes larmes au lieu de dormir, — et cette douleur naïve, dont j’étais l’unique cause, redoubla l’irritation que je sentais contre moi-même.

Ainsi ma faute était déjà connue de toute la maison !… J’en éprouvais un sentiment de honte qui me rendait le logis odieux et qui me le faisait fuir pendant des journées entières. Parfois, alors le remords m’empoignait et j’essayais de réagir contre la séduction dont m’enveloppait la Pamplina. Je ne pouvais pas croire qu’un regard et une caresse de femme fussent suffisants pour déraciner une vocation comme la mienne ; ma superbe se révoltait contre ce joug humiliant ; je songeais à la ruine de mes projets d’avenir, à la perdition de mon âme, à la damnation éternelle. Je courus me jeter dans un confessionnal, aux pieds d’un prêtre, et je lui avouai ma chute avec des cris de détresse. Mon confesseur, avec véhémence et compassion, m’exhortait à la contrition, à la mortification et à la pénitence. Il me parlait de la miséricorde du Seigneur et me faisait espérer que mes prières trouveraient grâce devant lui ; il me recommandait de fuir les occasions de péché, de me réfugier avec confiance dans le sein de la toute-puissante Miséricorde : au regard de ce suprême Bien, toutes les joies terrestres n’étaient-elles pas misérables et vaines, et la grâce de Dieu n’était-elle pas d’un si haut prix qu’on dût, pour l’obtenir, mépriser comme de la boue toutes les basses voluptés des sens ?…

— Oui ! m’écriai-je mentalement en quittant l’église, j’arracherai de mon cœur, et pour toujours, la coupable image de cette femme ; avec l’aide de la pénitence et de la prière, je la chasserai de ma pensée, comme Jésus chassait les vendeurs du temple !…

Et j’essayais sérieusement pendant un jour d’exécuter mes pieuses résolutions ; mais il suffisait de l’apparition du gamin porteur d’un message de la Pamplina pour tout gâter, et je courais rue Amor de Dios attendre la danseuse à la porte du Salon. J’entendais le piaffement de ses brodequins sur les marches de l’escalier ; elle me coulait une diabolique et reluisante œillade, un sourire retroussait le coin de ses lèvres et me montrait ses petites dents blanches ; c’en était fait de ma contrition et de mes projets de pénitence. Dans ces moments-là, j’aurais donné pour la suivre ma part de vie éternelle. Quand une fois, seuls dans la chambre haute, qu’éclairait une douteuse lueur d’étoiles, nous nous tenions embrassés, sa taille pliant sur mon bras, sa tête se renversant sur mon épaule avec toute sa chevelure dénouée, une senteur de géranium s’exhalait de sa peau fraîche, de ses cheveux, de tout son corps, et j’oubliais le monde entier…

— Assez ! assez ! interrompit impétueusement don Palacios en levant les mains au ciel. Passons !

— Oui, passons, reprit tristement don Ramon, car ce souvenir seul me rend fou, et je sens que si je la revoyais, je mourrais dans l’impénitence finale… Un soir, j’étais resté deux jours sans pouvoir la joindre ; dès que nous fûmes dans sa chambre, je m’aperçus qu’elle était soucieuse. Au lieu de m’attirer près d’elle, comme de coutume, elle était allée s’asseoir sur le seuil de la terrasse et s’était mise à fumer.

Santito, me dit-elle brusquement, j’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre… Voici la foire qui touche à sa fin, et l’empresa quitte Séville demain soir pour aller à Grenade inaugurer la saison… Il va falloir nous séparer…

Je restai interdit et n’eus pas la force de prononcer une parole. — Pendant les deux jours que j’avais passés loin d’elle, je m’étais remis, comme toujours, à détester mon péché et à former de belles résolutions, mais je n’avais jamais songé à la possibilité d’une séparation aussi prompte.

— Oui, hermano, après demain il y aura des montagnes entre nous, et Dieu sait quand nous nous reverrons !…

Tandis qu’elle parlait d’un ton tranquille et dégagé, je me promenais avec agitation par la chambre ; tout en ayant le cœur déchiré à la pensée de la quitter, je ne pouvais m’empêcher de songer aux promesses que j’avais faites à mon confesseur. — Peut-être y avait-il, dans ce brusque départ, une intention divine, un secret dessein de la Providence pour me sauver malgré moi, pour arrêter mon âme sur le chemin de la perdition… Assurément le doigt de Dieu se levait dans les ténèbres où j’étais plongé pour me montrer un moyen de reconquérir la grâce. Je n’avais plus qu’à courber le dos sous la main paternelle qui me frappait, qu’à crier vers le Seigneur, comme le roi David : « Je suis préparé à souffrir tous les châtiments, et ma douleur est continuellement devant mes yeux. »

— Eh quoi ! s’écria la Pamplina en me regardant fixement, tu ne réponds rien ?

— Ma pauvre enfant, murmurai-je d’une voix étranglée… j’ai le cœur brisé… Nous étions trop heureux dans notre péché, et le ciel veut nous punir en nous arrachant l’un à l’autre…

Amen ! s’écria-t-elle en bondissant sur ses pieds, c’est bien !… Je feignais d’être calme pour connaître ce qu’il y a au fond de ton cœur… Je vois que tu ne m’aimes pas et que tu te consoleras facilement de mon départ !

— Je vous aime éperdument, passionnément, Pastora, et quand vous serez loin de moi, Dieu seul, qui me frappe, saura combien je souffrirai… Vous aurez eu tout mon amour, et, vous partie, aucune créature terrestre ne sera plus rien pour moi… Je ne songerai plus qu’à prier Dieu pour nous deux et à me vouer entièrement à lui…

— En vérité ! interrompit-elle en croisant les bras, prier Dieu et te vouer à lui, n’est-ce pas ? sans plus te soucier de moi que d’une guitare fêlée !… C’est parfait !… Pourquoi donc alors m’as-tu dis que tu m’aimais plus que tout au monde ? Tu m’as enjôlée avec tes regards et tes paroles, et maintenant que je suis ton esclave, tu m’abandonnes ! tu m’assassines !… Une conduite édifiante pour un prêtre, et un joli début pour un missionnaire !…

Ses yeux flambaient et sa physionomie était devenue tragique.

— Mais, continua-t-elle en se rapprochant de moi avec un hochement de tête plein de menaces, prends garde !… Si tu te moques de moi, si tu me foules aux pieds, si tu me poignardes le cœur, tu t’en souviendras et tu t’en repentiras ! Ta religion, ton amour de Dieu, ta vocation, tout cela, menterie pure, et tu n’es au fond qu’un misérable égoïste !…

Brusquement, comme si elle avait été terrassée par la violence de sa colère, elle se laissa choir sur le sol, et tout d’un coup elle éclata en sanglots.

Ses pleurs me bouleversaient ; en l’écoutant, je m’étais déjà reproché ma cruauté. Je m’agenouillai prés d’elle, je la pris dans mes bras, et je bus les larmes qui roulaient sur ses joues.

— Chérie, m’écriai-je, c’est moi qui suis ton esclave, c’est moi qui suis ta chose ! Mais que faire quand la fatalité nous sépare ?… De même que tu ne peux rompre ton engagement et rester ici, de même moi, je ne puis quitter Séville pour te suivre.

— Qui t’en empêche ? dit-elle en tournant doucement vers moi ses yeux câlins et mouillés.

— Mais, répliquai-je hésitant, tout : mes études, les promesses que j’ai faites à mes supérieurs, les vœux que j’ai déjà prononcés…

— Et ne m’as-tu pas fait aussi des promesses, et ne sont-elles pas aussi sacrées que celles que tu as marmottées aux gens de ton séminaire ?… Quand il s’agissait de m’avoir, n’as-tu pas juré que tu m’aimais plus que ton église et ta vocation ? Eh bien ! si tu es un honnête homme et non un traître, tiens ta parole et viens avec moi !…

J’étais encore trop novice dans la vie et trop aveuglé par mon amour pour distinguer entre un engagement pris de sang-froid et une promesse faite dans l’emportement de la passion. L’argument de Pastora Florès me troubla, je faiblis, elle s’en aperçut, devint plus pressante, et, après quelques timides objections qu’elle combattit victorieusement, je consentis à la suivre à Grenade. Quand elle me vit complètement décidé, elle battit des mains, se mit à danser dans la chambre, puis se jeta à mon cou et m’enveloppa de ses irrésistibles caresses.

— Tu verras, niño mio, comme nous serons heureux ! me criait-elle à travers mille folies, je te ferai un paradis de Grenade !…

Il fut convenu que je rejoindrais la troupe des bailadores à la porte San-Fernando, vers les dix heures du soir et que, monté sur une mule que la Pamplina se chargea de me procurer, j’accompagnerais la galera où les danseuses devaient s’entasser pour le voyage. Le lendemain matin, je fis mes préparatifs, j’achetai rue des Francos les vêtements destinés à remplacer mes habits de séminariste, et, le soir venu, je m’enfermai dans ma chambre pour procéder à mon changement de costume. Je revêtis la veste de gros drap des paysans andalous, la culotte de tricot brun et les guêtres de cuir à aiguillettes flottantes, puis, les reins ceints de l’écharpe rouge, la cape sur l’épaule, je sortis furtivement de ma chambre quand je crus la maison endormie. Je n’avais parlé de mon projet à personne, afin de me soustraire aux questions embarrassantes, et surtout d’éviter une pénible explication avec la trop perspicace Manuelita, mais à peine eus-je mis le pied sur la galerie, que je me trouvai en face de la jeune fille ; elle sortait de sa chambre et elle étouffa un cri en me surprenant dans mon accoutrement de voyageur.

— Don Ramon, demanda-t-elle d’une voix tremblante, est-ce possible ?… Où allez-vous à cette heure ?

— Chut ! Manuelita, répondis-je ; je pars pour quelques jours ; je vais à Peñaflor, où m’appellent des affaires d’intérêt.

Elle secoua la tête d’un air incrédule.

— Dans ce costume ?… à Peñaflor ?… Ah ! don Ramon, vous nous trompez, vous vous jouez de nous !… Vous vous en allez ailleurs et vous ne reviendrez plus ?

— Je reviendrai, Manuelita… Dites à votre mère que je lui écrirai sous peu, mais pour Dieu, ne me retardez pas !… Je suis pressé.

Ses yeux bleus s’emplirent de larmes et elle ne fit plus aucune tentative pour me retenir ; d’un geste violent, elle arracha de sa poitrine le cœur d’argent percé de flèches qu’elle portait toujours, et l’attacha sur ma manche.

— Gardez-le en souvenir de moi, reprit-elle d’une voix sourde, il vous préservera peut-être du mal… Mais si, malgré cela, vous deveniez malheureux, revenez-nous ; vous trouverez toujours votre chambre et vos amis qui vous seront fidèles… Adieu, don Ramon ; que Notre-Dame des Douleurs vous protège !

Elle rentra dans sa chambre, et moi, la tête basse, je m’enfuis hors de la maison.

À la porte San-Fernando, je trouvai la galera attelée et déjà bourrée de voyageurs. La lourde charrette à quatre roues était recouverte d’une toile et tapissée d’un matelas ; sur le siège était assis le mayoral (le conducteur). Non loin de la galera, j’aperçus la Pamplina qui tenait elle-même la bride de ma mule.

Ses yeux étincelèrent en me reconnaissant.

— À la bonne heure ! cria-t-elle, tu es homme de parole. — Elle m’aida à monter sur la mule, puis, s’élançant sur le siège à côté du mayoral, elle dit à ce dernier en lui frappant sur l’épaule :

— Maintenant, vamos con Dios !

Et, sur la route poudreuse, nous nous en allâmes, éclairés par un ciel plein d’étoiles.



V



Cette excursion à petites journées, à travers les plus beaux sites de l’Andalousie et à côté de la Pamplina, compte parmi les jouissances les plus exquises et les plus pures que j’aie goûtées. Nous voyagions la nuit et le matin ; puis nous nous arrêtions vers midi dans un village, où nous faisions la sieste pour ne repartir qu’au crépuscule. Dans les montées un peu rudes, Pastora, descendant de la galera, marchait près de ma mule, la main appuyée sur mon genou, et c’était charmant de cheminer ainsi l’un près de l’autre dans la nuit tiède et silencieuse, entre les aloës et les cactus hérissant de leurs raquettes épineuses ou de leurs lames aiguës les deux talus de la route et découpant leur végétation monstrueuse sur le ciel étoilé.

C’était charmant aussi, dans la fraîcheur du matin, de côtoyer les champs déjà herbeux et de voir, au premier rayon de soleil, onduler toute la plaine dans la bordure de fleurs éclatantes dont le printemps avait semé les fossés. Au milieu de la verdure argentée et mouvante des seigles, de frêles glaïeuls roses frissonnaient, les bourraches s’ouvraient comme des yeux bleus, et les grands coquelicots semaient l’herbe épaisse de leurs larges taches de sang. À l’imitation de toutes ces fleurs, je sentais mon cœur s’épanouir plus à l’aise ; je serrais la main de la Pamplina, et j’aurais voulu marcher ainsi toujours, sans arriver jamais…

Je me souviens avec délices d’une halte que nous fîmes vers le milieu du jour, dans la vallée du Genil, en vue de Loja. La galera, dételée, stationnait sur la route ; les mules paissaient çà et là au bord des talus. Le mayoral et la plupart des voyageurs étaient allés chercher des vivres à la ville voisine, dont nous voyions, de l’autre côté de la rivière, les tours d’église, les murs de couvent et les maisons couleur d’amadou se détacher en amphithéâtre sur la verdure des plantations de mûriers. La Pamplina et moi, nous étions restés au bord du Genil, non loin d’un moulin en ruine, et là, assis sur une herbe drue, à l’ombre des trembles et des peupliers qui foisonnent le long de la rivière, nous savourions le bonheur de nous retrouver en tête-à-tête, enfouis dans cette jeune feuillée, à deux pas de cette eau claire qui gazouillait en sautant sur les cailloux. Pastora, vautrée dans l’herbe comme un chevreau, semblait grisée par toutes les sèves printanières dont elle aspirait à pleines narines les émanations aromatiques. Elle chantait comme une alouette, cueillant des fleurs à brassées ; puis, accourant vers moi, elle m’en répandait des jonchées sur la figure, et, se jetant à mon cou, elle m’embrassait furieusement.

— N’est-ce pas que c’est bon, santito ? murmurait-elle ; nous nous aimerons toujours bien, n’est-ce pas, quoi qu’il, arrive ?

— Oui, toujours !

Et les baisers pleuvaient plus nombreux encore.

Hélas ! ce fut notre dernière heure de volupté sans mélange.

À mesure que nous approchions de Grenade, la gaîté de la Pamplina s’évanouissait. Elle devenait taciturne, et, les sourcils froncés, les yeux assombris, elle regardait d’un air farouche s’accuser plus nettement les lignes des montagnes qui entourent la Vega[8] de leurs crêtes azurées ou neigeuses ; à la tombée de la nuit, comme nous distinguions déjà dans les ombres accrues les lumières des faubourgs, elle quitta la galera et vint se placer auprès de ma mule.

— Ramon, me dit-elle d’une voix légèrement hésitante, nous allons être arrivés. Tu iras te loger à la Puerta-Réal, dans une casa de huespedes[9], qui est au coin de la carrera del Darro. Quant à moi, dès que je serai installée, je te ferai savoir où et comment nous pourrons nous voir.

— Eh quoi ! m’écriai-je interdit, je ne demeurerai donc pas avec toi ?

— C’est impossible, pauvret. Ici, à Grenade, je suis obligée à plus de circonspection… Je n’y ai pas tout à fait la même liberté qu’à Séville, parce que…

Elle s’arrêta comme pour reprendre haleine.

— Achève ! m’écriai-je anxieux, parce que ?…

— Parce que c’est à Grenade que demeure mon mari.

— Ton mari !… Vous êtes mariée ?

Il me sembla que le sol de la Vega s’ouvrait sous nos pieds, tandis qu’un crêpe noir tombait du ciel et enténébrait tout autour de moi. — Mariée !… Non seulement j’avais rompu mes vœux et abandonné le séminaire pour vivre avec une danseuse, mais maintenant à la faute du péché de fornication s’ajoutait celle du péché d’adultère, et c’était pour apprendre cela que je m’étais enfui de Séville !

— Oui, santito, je suis mariée ; tu l’aurais su un jour ou l’autre, et il est préférable que je te dise dès aujourd’hui toute la vérité… Pour Dieu, ne fais pas cette figure d’enterrement !… Non importa ! Sébastien Paco est aussi peu mon mari que possible ; seulement… c’est un misérable, et il me fait payer cher la liberté qu’il me laisse !

Je ne comprenais pas bien ce qu’elle voulait dire, et bouleversé par ce que je venais d’apprendre, je la pressais de questions. Alors, peu à peu, et à travers de brûlantes protestations d’amour, elle me révéla, avec des larmes de honte et de rage, toute l’ignominie de sa situation matrimoniale. — Son père, qui dirigeait une escuela de bailes (salle de danse), l’avait mariée à seize ans à ce Sébastien Paco, qui était mayoral et conduisait une galera, faisant le service entre Malaga et Grenade. Dès la première année de son mariage, Paco avait exploité la beauté de sa femme en la vendant à un riche Anglais qui visitait l’Alhambra. Depuis lors, il continuait ce métier lucratif, fermant les yeux sur les infidélités de la Pamplina, pourvu qu’elles lui rapportassent de l’argent ; mais il était intraitable quand il s’apercevait que son honneur conjugal était compromis en pure perte.

— Il ne vit pas avec moi, ajouta Pastora, mais quand je suis à Grenade, il me fait espionner par des gens à lui, et s’il venait à apprendre que je t’aime, mon pauvre santito, il serait homme à t’attirer dans quelque guet-apens. Soyons donc prudents, et en public n’aie pas l’air de me connaître… Cela ne m’empêchera pas de te bien aimer, niño de mon cœur ! Je suis folle de toi et je serais morte si tu étais resté là-bas, à Séville. — Je t’adore, va, et je te jure de n’être plus désormais qu’à toi !… Quant à cet homme, je le hais, et, un jour ou l’autre, je me vengerai de lui à ma façon !…

En même temps elle me prenait les mains et les couvrait de baisers, puis elle remonta dans la galera. Un quart d’heure après, nous entrions à Grenade, et laissant la voiture des bailadores prendre de l’avance, je me rendis solitairement et très tristement à la casa de huespedes de la Puerta-Real.

Pendant les premiers temps de mon installation, la Pamplina ne me donna pas signe de vie. Je restai livré à moi-même et à mes tristes réflexions. — Oisif et seul dans cette ville où je ne connaissais personne, je me trouvais complètement perdu ; condamné à mener une vie de déclassé, je me sentais désormais à la merci d’inquiétants et ténébreux hasards. Ce n’était pas qu’au point de vue matériel j’eusse rien à redouter pour le moment ; avant de quitter Séville, je m’étais procuré une somme assez ronde, et, avec mes goûts modestes, j’étais sûr de vivre longtemps à l’abri du besoin. Mais l’incertitude de l’avenir et les navrantes confidences de la Pamplina m’emplissaient d’une mélancolie noire qui me gâtaient jusqu’aux beautés de ce merveilleux pays, à l’heure même où le printemps, dans son plein épanouissement, le revêtait des plus adorables couleurs.

Dès le matin, je me hâtais de gravir la montée de los Gomeres et de pénétrer dans la magnifique futaie qui ombrage la colline de l’Alhambra jusqu’à l’entrée du Généralife. Les ormes et les frênes, les charmes et les sorbiers étaient dans toute la luxuriance de leur verdure nouvelle ; des centaines de rossignols chantaient sous les grands couverts ; des masses de fleurs bleues et blanches foisonnaient au bord des rigoles où bourdonnait une eau claire et glacée, alimentée par les neiges éternelles de la Sierra. Je passais de longues heures contemplatives dans la cour des Lions, ou sous les voûtes de la salle des Abencerrages aux sculptures pareilles à des stalactites bleuâtres. Partout je trouvais des eaux jaillissantes, une lumineuse fraîcheur, des recoins ombreux au fond desquels, par les doubles baies des arcades brodées à jour, j’apercevais l’azur du ciel à travers les mobiles découpures des orangers. — Hélas ! en dépit des enchantements de l’Alhambra, je me sentais esseulé et séparé de la Pamplina par des centaines de lieues. — J’allais m’asseoir à l’extrémité des jardins en terrasse qui longent la tour de l’Armeria et d’où l’on domine la Vega de Grenade. Là, enfoui dans des buissons de roses, je promenais mélancoliquement mes regards sur la ville aux maisons peintes, sur la plaine fertile et verdoyante, sur les vives arêtes des montagnes qui font à ce paradis une ceinture de cimes bleues, lilas ou neigeuses, et, songeant aux désillusionnantes révélations de Pastora Florès, je sentais mes yeux s’emplir de larmes à la vue de toutes ces splendeurs d’où le bonheur semblait banni pour moi. Je pleurais sur mon amour blessé à mort, comme on dit que le roi Boabdil pleura quand, du haut de la sierra d’Elvire, il jeta un dernier adieu à ce royaume de Grenade d’où il était exilé pour toujours…

Un soir, comme je sortais de l’Alhambra par la porte du Jugement, j’aperçus, débouchant d’une avenue d’un vert tendre, où des arbres de Judée mêlaient leur tendre floraison rose, une vingtaine de séminaristes de dix-huit à vingt ans, en soutanes noires, liserées de rouge vif. Ils cheminaient d’un pas allègre, les uns arrachant des feuilles aux arbustes d’un talus, d’autres fumant des cigarettes ; leurs jeunes visages aux yeux purs, aux lèvres rieuses, avaient une expression de sérénité, d’innocence et d’enjouement qui me faisait envie. Je suivis longtemps leurs silhouettes noires et rouges se découpant sur la fraîche verdure des massifs. Il me semblait que c’était ma jeunesse qui passait, qui fuyait pour toujours dans le lointain vaporeux de la futaie, et un cruel remords me rongeait le cœur, tandis que, la tête basse, je comparais le pécheur que j’étais aujourd’hui avec le candide et pieux adolescent que j’avais été jadis au séminaire…

Le soir même, en rentrant chez moi, je trouvai une petite fille qui m’apportait un bouquet d’œillets de la part de la Pamplina et qui me transmit en même temps un message de la danseuse :

— La señorita, me dit l’enfant, vous attendra après l’Angelus à la Promenade d’été, au bord du Genil.

J’y allai à l’heure indiquée, et j’aperçus, en effet, la Pamplina. Elle me saisit la main, la serra tendrement contre sa poitrine, et, m’entraînant dans une contre-allée obscure

— Ah ! murmura-t-elle, niño de mon cœur, il me semble qu’il y a des années que je ne t’ai vu !… Ce misérable Paco est à Grenade, et il est venu me trouver pour me proposer ce qu’il n’a pas honte d’appeler une bonne affaire… Je l’ai reçu comme un chien ; il s’en est allé furieux… Je sais qu’il me fait espionner par des gitanos de l’Albaycin… Aussi, pauvre santito, il faudra patienter et redoubler de sagesse… Voilà ce que je voulais te dire ce soir en t’embrassant, et maintenant, adios !… Ne te désole pas cependant ; j’espère avant peu trouver une maison sûre où nous pourrons nous voir plus longuement.

En effet, quelques jours après cette courte entrevue, la même fillette vint me prévenir que la Pamplina se rendrait, après la représentation, dans une certaine maison de la côte de Peña partida, où la petite commissionnaire devait me conduire.

Il était dix heures de la nuit quand je quittai mon logis, escorté par cette enfant. La Peña partida longe la lisière de la futaie de l’Alhambra, en face de la tour des Siete-Suelos. La nuit était pluvieuse, très obscure, et je suivais mon guide en trébuchant dans les sentiers boueux qui coupaient en écharpe la pente boisée. En quittant le couvert des arbres, nous arrivâmes à un carrefour où se dressait, isolée, une maison de pauvre apparence, dont l’unique fenêtre grillée ne laissait passer aucun rayon lumineux.

— C’est ici, murmura l’enfant.

En même temps, elle frappait violemment de son petit poing la lourde porte percée d’un guichet également grillé. Après un moment, quelqu’un de l’intérieur vint parlementer à travers le grillage ; puis, ayant probablement reçu un ordre de passe, se décida à ouvrir. La clé tourna péniblement dans la serrure ; une femme portant une lampe de cuivre entr’ouvrit le battant, me fit signe d’entrer et congédia la petite fille. Marchant sur les talons de ma nouvelle conductrice, je descendis les degrés d’un escalier humide, et je pénétrai dans une salle voûtée, assez obscure, où deux filles basanées, que je reconnus pour des gitanas du Monte-Sacro, dansaient en agitant leurs castagnettes, tandis que deux vieilles, accroupies sous le manteau de la cheminée, chauffaient leurs mains noires à un feu de souches d’olivier.

Étonné de ne point voir Pastora Florès, je commençais à craindre d’être tombé dans quelque coupe-gorge, quand rune des deux danseuses s’arrêta, me prit la main en riant, ouvrit une petite porte dissimulée au fond de la salle basse et m’introduisit dans une pièce contiguë, un peu mieux éclairée, où j’aperçus la Pamplina assise sur un vieux canapé et occupée à peler une orange.

Elle était vêtue de cette même robe d’indienne rose qu’elle portait lorsque je l’avais vue pour la première fois danser rue Amor de Dios ; le même fichu de crêpe blanc à fleurs rouges et jaunes serrait sa taille et retombait en franges soyeuses sur ses hanches ; des œillets jaunes et incarnats étaient piqués dans ses cheveux noirs.

La gitana sourit de nouveau, murmura : — Buena noche ! et se retira en fermant la porte sur nous. Pendant ce temps, la Pamplina s’était levée et m’avait jeté les bras autour du cou.

Santo amado, rey de mi alma ! s’écriait-elle à travers ses baisers, enfin je te tiens et je puis te caresser à mon aise !

Elle m’avait emmené sur le canapé, et son corps serpentin s’enlaçait autour du mien, tandis que sa tête s’appuyait câlinement sur mon épaule.

— Pauvre santito ! reprenait-elle, tu as passé très tristement ton temps à Grenade ; mais, va, je t’en dédommagerai, et nous aurons encore de bons moments… D’abord l’empresa ne restera pas toujours ici ; dans un mois, nous irons à Murcie, et nous y serons libres comme l’air.

Elle s’interrompait pour me donner des baisers et s’étonnait de me voir répondre à ses caresses avec plus de tiédeur que de coutume. Bien que je fusse heureux de la retrouver, je me sentais nerveux et une vague inquiétude me paralysait. Malgré moi, je pensais à son mari, le mayoral, et cette désagréable image se dressait à chaque instant devant mes yeux.

— Allons ! déride-toi, continuait-elle, oublions les heures tristes, profitons de cette nuit qui nous appartient, et vive l’amour !

Elle me serrait plus étroitement dans ses bras, la chaleur de son corps me pénétrait, l’odeur de géranium qui l’imprégnait commençait à me monter à la tête et je fermais doucement les yeux.

— Aime-moi bien, soupirait-elle, et ne te tracasse pas l’esprit !… Ici, nous ne serons pas dérangés par cette brute de Paco…

— En es-tu bien sûre ? cria tout à coup une rageuse voix d’homme.

Nous nous levâmes, effarés, et nous nous aperçûmes que la petite porte s’était rouverte pour livrer passage à un fâcheux qui n’était autre que le mayoral.

Nous avions été, trahis, et Sébastien Paco, qui comptait de nombreux amis parmi les gitanos de l’Albaycin, avait sans doute acheté pour quelques douros la complicité de ceux auxquels Pastora s’était confiée.

Il était là, nous narguant, le dos appuyé contre la porte refermée. Je le vois encore, chaussé d’alpargates blanches, tête nue, cou nu, court du buste et carré des épaules. Il était serré dans sa veste marron à boutons d’argent et dans sa ceinture, ornée d’une navaja, dont le manche de cuivre étoilé de rouge dépassait l’étoffe violette ; une mante de Valence était roulée autour de son bras gauche.

— Eh ! eh ! en ricanant, vous faites un honnête métier, ma mie !…

— Que me veux-tu ? interrompit Pastora d’une voix rauque en le dévisageant très bravement.

— J’ai deux mots à te dire.

— Dis-les donc et va-t’en !

Momento !… Tu es bien pressée de te débarrasser de moi !… Un autre s’en fâcherait, et ferait un mauvais parti à ce jeune caballero qui a risqué sa peau pour te venir voir… Moi, je suis bon prince et je me contente de renouveler mes offres de l’autre soir… Veux-tu partir avec moi, demain, pour Malaga ?

Pastora, pâle de colère, se mordait les lèvres ; brusquement elle me saisit le bras :

— Tu l’entends, Ramon !… Cela ne lui suffit pas de m’avoir vendue trois fois déjà et il veut recommencer son dégoûtant trafic !… Gavacho, tu peux chercher ailleurs la marchandise qui plaît à tes clients… Tiens, voilà le cas que je fais de toi !

Elle se détourna et cracha à terre en signe de mépris.

— Prends garde ! grogna Paco en serrant les poings et en marchant vers elle, un mot de plus, et de ton galant et de toi je fais deux san Bartolomé[10] !

J’étais sans armes et, me mettant sur la défensive, je cherchais du regard quelque meuble à jeter à la tête du mayoral, quand mes yeux tombèrent tout à coup sur le manche de la navajà qu’il portait à sa ceinture, et tandis qu’il s’avançait menaçant, d’un mouvement rapide et inattendu, j’enlevai le couteau et le brandis à deux pouces de son visage pour le tenir du respect. Ce fut l’affaire d’une seconde. Il jura affreusement et recula décontenancé.

— Ah ! ah ! s’écria la Pamplina, tu as trouvé ton maître, gibier de préside !

Il s’était de nouveau appuyé à la porte et il se dédommageait en accablant Pastora d’injures.

Maldita bestia ! (bête maudite) hurlait-il, je te rattraperai !… Je te ferai ramasser par la police et enfermer avec tes pareilles, écume de Triana, plus souillée que la boue des rues !… Mes compliments sur votre maîtresse, caballero, elle a eu plus d’amants qu’il n’y a de pavés dans le Zacatin !

Furieuse de recevoir cette pluie d’invectives en ma présence, la Pamplina se tordait sous l’outrage comme un brin de bois vert sur le feu… Elle me lança un noir regard flambant, frappa du pied avec rage et me poussant par le bras :

— Tue-le !… Mais tue-le donc ! me cria-t-elle, exaspérée.

Mes oreilles tintaient, de violentes bouffées de colère me montaient à la tête et m’aveuglaient… Je bondis sur Paco et lui plantai la navajà dans la poitrine.

Il fit : « Ha ! » et tomba la face contre terre dans un vomissement de sang.

Au bruit de la dispute, les bohémiennes de la pièce voisine étaient accourues ; l’une d’elles entr’ouvrit la porte, aperçut le cadavre et s’enfuit en se lamentant bruyamment. J’étais devenu pâle, j’avais lâché la navajà et je me sentais défaillir… La Pamplina me secoua avec violence.

— La police va venir, me dit-elle d’une voix brève, il ne faut pas qu’on te trouve ici… Vite ! vite !

Avec la même insouciante légèreté que lorsqu’elle passait en dansant sur le manteau étendu de son danseur, elle sauta par-dessus le corps qui barrait la porte, m’entraîna tout frémissant d’horreur dans le couloir, monta quelques marches et ouvrit une lucarne qui donnait sur les champs.

— Sauve-toi par là ! murmura-t-elle.

— Et toi ? lui dis-je en lui prenant les mains.

— L’ouverture est trop petite, mes jupes n’y passeraient pas… Ne t’inquiète pas de moi, je saurai toujours me tirer d’affaire… Gagne la campagne et va m’attendre à Séville, faubourg de Triana, chez Juan le Colorao.

— Je ne pars qu’avec toi ! répliquai-je, décidé à ne pas l’abandonner.

— Ne fais pas l’enfant, je ne crains rien, moi, tandis que, si on te trouve, c’est la prison pour toi et peut-être pis. Nous nous reverrons à Triana.

Elle me donna un dernier baiser et me poussa vers la lucarne. Déjà des rumeurs et des pas lourds retentissaient à la porte d’entrée… Elle m’aida à franchir l’étroite ouverture.

— Cours à toutes jambes, me cria-t-elle quand je fus dehors… Adios !

Je retombai sur la terre humide et m’enfuis par les rues de l’Antequerrula jusque dans la campagne. Au lever du soleil, j’étais loin de Grenade. J’avais eu heureusement la précaution de porter mon argent sur mai. À Atarfé, j’achetai à un gitano une mule pelée, et dans cet équipage, je repris le chemin de l’Andalousie, voyageant la nuit et me cachant le jour au fond d’obscurs villages. Après une semaine de fatigues, je vis enfin surgir à l’horizon la tour de la Giralda. Je m’arrêtai au faubourg de Triana et me logeai dans la venta où la Pamplina m’avait promis de venir me rejoindre.

Le même soir, à la nuit, enveloppé dans ma cape, je courus calte Dados, et je rôdai autour de la maison de Josefa Gutierrez. J’en vis sortir la señora, accompagnée d’un de mes anciens commensaux ; elle allait se promener sans doute aux Délicias, et, comme d’habitude, Manuelita gardait la maison. Dès qu’ils furent loin, je frappai à la grille du patio. Manuelita apparut et devint très pâle en me reconnaissant.

— Don Ramon ! s’écria-t-elle, vous nous revenez, Dieu soit loué !… Vous trouverez votre chambre en ordre comme au jour où vous êtes parti… Je vais vous y installer.

— Non, Manuelita, répondis-je tristement, je ne suis plus digne de vivre avec d’honnêtes gens et je ne resterai ici que quelques instants… Êtes-vous seule à la maison ?

— Bon Dieu ! qu’y a-t-il ?

— J’ai tué un homme et je suis obligé de me cacher.

Elle joignit les mains et recula effarée, abasourdie.

— Vous le voyez, poursuivis-je, je vous fais horreur. Permettez-moi de monter un moment là-haut et d’y reprendre mes habits de prêtre, qui me serviront de déguisement.

D’un geste, elle me montra la lampe. Je m’en emparai ; je revis la chambre où j’avais vécu si heureux, j’y changeai rapidement de costume, puis faisant un paquet des vêtements encore éclaboussés du sang de Paco, je redescendis dans le patio, où Manuelita m’attendait en pleurant.

— Adieu ! lui dis-je, et pour toujours… Priez pour moi, mon enfant !

Elle me tendit son front ; j’osai à peine l’effleurer de mes lèvres criminelles et je m’enfuis.

Je retournai à Triana et je m’y tins caché, attendant fiévreusement la venue de Pastora Florès. Les jours s’écoulaient et elle ne paraissait pas. Je commençais à être mortellement inquiet, quand un soir je rencontrai dans la cour de la venta un joueur de guitare que j’avais connu rue Amor de Dios et qui avait suivi les danseurs à Grenade. Je n’eus pas besoin de le questionner longtemps pour être fixé sur mon sort. La Pamplina était restée là-bas et elle m’avait oublié… Accusée de complicité dans le meurtre de Paco, elle avait eu recours à la protection d’un aide-de-camp du capitaine-général, et celui-ci l’ayant tirée d’affaire, elle était devenue sa maîtresse. — Que voulez-vous, señor caballero ? me dit le guitariste avec un sourire ; l’officier était beau garçon et il lui avait rendu service. La Pamplina n’est pas fille à marchander sa reconnaissance, et elle lui aura donné bonne mesure !…

C’était le coup de grâce ! La femme à qui j’avais tout sacrifié me trahissait, j’avais la mort d’un homme sur la conscience, mon avenir était brisé, et je me faisais honte à moi-même. Je résolus d’en finir au plus vite avec ma misérable existence ; je quittai Séville et je m’enrôlai dans une des bandes carlistes qui se formaient dans la Sierra-Morena. À cette époque, Cabrera guerroyait dans la province de Valence, nous allâmes le rejoindre et je pris part, sous ses ordres, à la campagne de l’Èbre. Je me battais en désespéré, je ne cherchais qu’à me faire tuer. Au combat de la Cenia, je reçus une balle dans la poitrine ; j’espérais bien en mourir, mais Dieu ne voulait pas encore de moi : on me soigna, on me guérit, je remontai à cheval et j’arrivai à Berga au moment où Cabrera passait en France avec les débris de son armée… Toute résistance était devenue impossible ; j’errai pendant quelques jours dans les Pyrénées ; j’atteignis Perpignan à demi mort de faim et de fatigue, et me voici…

L’histoire de don Ramon m’intéressait si vivement que j’avais passé ma tête hors du rideau pour mieux entendre… Dans un mouvement que je fis pour allonger le cou, mon livre, glissant de mes genoux, tomba à terre, et les deux Espagnols s’aperçurent tout d’un coup de ma présence.

— Quel est cet enfant ? demanda don Ramon en fronçant le sourcil.

— Un voisin… Non importa ! répondit l’abbé Palacios… Va-t’en, petit, laisse-nous… Le señor et moi avons à causer de choses sérieuses.

Je sortis, à mon grand regret, et je n’eus plus l’occasion de revoir don Ramon, bien qu’il se fût établi à Villotte. À la fin des vacances, ma famille quitta le pays et je n’y revins qu’au bout d’une quinzaine d’années…

J’y retrouvai don Palomino Palacios logeant toujours chez nos anciennes voisines et disant fidèlement, chaque matin, sa messe à la paroisse Notre-Dame. Seulement, il mêlait le profane au sacré ; — pour occuper ses loisirs et grossir son casuel, le vieux guerillero vendait du chocolat de Bayonne aux dévotes du quartier. — Quant à don Ramon, six mois après son arrivée à Villotte, il était mort d’une maladie de poitrine à l’hôpital. En me promenant au cimetière, je découvris sa tombe à demi enfouie sous des touffes d’armoise. Son nom seul était inscrit sur la pierre, et, en guise d’épitaphe, don Palomino avait fait graver les quatre vers de la vieille petenera andalouse :


Una mujé fué la causa
De mi perdision primera ;
No hay perdision en er mundo
Que per mujeres no benga.




  1. Séville de mon âme, — Séville, ma consolation !
  2. Avant que je t’oublie, — Séville la belle, — les oliviers porteront — des citrons aigres !
  3. El hombre es stopa,
    La muger es fuego ;
    Viene el demonio y sopla.

  4. Chansons et Danses andalouses
  5. Une femme fut la cause — Première de ma perte. — Il n’y a pas de perdition au monde, — Fillette de mon cœur ! — Il n’y a pas de perdition au monde — Qui ne vienne des femmes.
  6. Chars supportant des groupes de statues qui représentent des scènes de la Passion.
  7. La peine et ce n’est pas la peine, — Tout est peine pour moi. — Hier, je peinais pour te voir ; — Solitude ; triste de moi ! — Hier je peinais pour te voir, — Et aujourd’hui je peine de t’avoir vue !
  8. Nom de la plaine de Grenade.
  9. Maison meublée.
  10. Jasar un San Bartolome, — tuer un homme.