Biographie - M. Léon Faucher

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Biographie - M. Léon Faucher
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 9 (p. 204-213).



BIOGRAPHIE.
M. LEON FAUCHER.

Une belle intelligence, unie à un grand cœur, vient de s’éteindre. M. Léon Faucher, ancien ministre de l’intérieur, membre de l’Institut, vient de mourir. La Revue perd en lui un collaborateur éminent, l’Académie des sciences morales et politiques un de ses membres les plus laborieux et les plus jeunes, la France un de ses plus nobles enfans.

Né à Limoges le 8 septembre 1803, il avait à peine cinquante et un ans. Venu tout enfant à Toulouse, il a été élevé au collège de cette ville. C’est là que je l’ai connu. Plus jeune que lui de quelques années, je commençais mes études classiques au moment où il finissait les siennes ; mais cette différence s’est bientôt effacée, et nous nous sommes liés d’une de ces amitiés de jeunesse que rien ne peut altérer ni remplacer. Né sans aucune fortune, mais avec le goût des études sérieuses, il avait eu d’abord, comme presque tous les hommes illustres de notre temps, la pensée de se vouer à renseignement ; il vint à Paris dans cette intention, et y débuta comme précepteur des enfans de M. Dailly, maître de poste. Cette excellente famille ne tarda pas à l’apprécier et à l’adopter en quelque sorte ; les deux jeunes gens dont il a dirigé l’éducation ont toujours conservé pour lui les plus tendres sentimens d’affection et de respect, et dans la foule choisie qui a suivi ses obsèques, ils n’étaient pas les moins affligés, témoignage également honorable pour tous trois.

M. Léon Faucher avait d’abord montré une prédilection décidée pour les études philosophiques, mais il trouva une extrême difficulté à entrer dans l’Université comme professeur. Il se tourna alors vers la presse périodique, et commençait à peine à y pénétrer quand éclata la révolution de 1830. Je me souviens encore de la lettre enthousiaste qu’il m’écrivit au milieu du combat, mais il était trop jeune et trop inconnu pour que son nom figurât parmi les vainqueurs. Quand le nouveau gouvernement se constitua, il vit des journalistes, des écrivains, passer subitement aux premiers emplois de l’administration, de la magistrature et même du gouvernement. Plusieurs ont justifié cette faveur de la fortune par des talens exceptionnels ; mais beaucoup n’avaient sur lui d’autre avantage que d’être nés quelques années plus tôt, ce qui leur avait donné le temps de prendre rang. Il avait manqué son moment, et n’a retrouvé sa place que dix-huit ans après, quand une nouvelle révolution est venue balayer cette génération qu’il avait vue passer tout entière devant lui.

Tout ce qu’il dut à la révolution qui venait de satisfaire autour de lui tant d’ambitions fut d’entrer comme rédacteur au journal le Temps, pour remplir un des vides que ces promotions inespérées venaient de faire dans la presse. Il s’y distingua de bonne heure par la fermeté de son style et de sa pensée ; mais le moment des grands succès était passé. Rien de pareil aux dernières années de la restauration, à cette époque fiévreuse où quelques journalistes soulevaient à leur gré les masses populaires, ne devait plus se reproduire. La presse ne tint tête quelque temps au nouveau gouvernement qu’au prix de violences inouïes, qui répugnaient au caractère droit et à la raison déjà mûre de Léon Faucher. Il refusa de s’associer à l’ardente croisade de Carrel contre la monarchie nouvelle, et tout en se plaçant dans les rangs de l’opposition de gauche, où l’appelaient ses convictions, il porta dans ses opinions une modération qui n’excluait pas l’énergie. Ses principaux articles du Temps furent des fragmens sur la philosophie de l’histoire : il n’arriva que progressivement à la politique proprement dite.

Il essaya bientôt de créer un journal du dimanche, intitulé le Bien public. Ce journal ne réussit pas, et je ne l’aurais pas mentionné, s’il n’avait donné lieu à un acte admirable, connu des seuls amis de Léon Faucher. Le Bien public avait été fondé par des actionnaires ; il crut de son devoir, bien qu’il n’y fût nullement obligé, de leur rembourser tout ce qu’ils avaient avancé, et contracta sans hésiter de lourds engagemens qui ont pesé longtemps sur sa pauvre et laborieuse jeunesse. Il était déjà ce qu’il a toujours été, honnête et fier jusqu’à l’excès, si l’excès est possible en fait d’honneur. Il n’a jamais eu ce qui s’appelle du bonheur ; ses moindres pas lui ont coûté les plus grands efforts, et sans l’énergie de sa résolution, il n’aurait jamais triomphé des obstacles qu’il a rencontrés sur son chemin, et qu’il aggravait encore par l’austérité scrupuleuse de ses mœurs publiques et privées.

Cependant l’ardeur de la lutte, s’apaisait ; les passions anarchiques, vaincues dans de grandes batailles, avaient été refoulées dans les derniers rangs du peuple, où elles devaient fermenter en silence pour produire plus tard une explosion. L’opposition constitutionnelle s’était décidément séparée de la conspiration républicaine. Parmi les organes de cette opposition légale et parlementaire figurait au premier rang le Courrier français. Léon Faucher y entra d’abord comme rédacteur ordinaire, et le rédacteur en chef, M. Châtelain, étant venu à mourir en 1839, il fut naturellement désigné pour le remplacer. C’était encore alors une situation considérable que celle de rédacteur en chef d’un journal accrédité, après tous les glorieux exemples qu’on avait vus ; il en remplit les devoirs avec un sentiment peut-être exagéré de l’importance de ce rôle, mais cette exagération ne saurait être blâmée, puisqu’elle tournait au profit de la dignité personnelle, de l’indépendance et du talent.

J’arrivais alors moi-même à Paris, et j’essayais à mon tour de faire mes premières armes dans la presse. J’avais des opinions tout à fait différentes, et j’écrivais dans un journal, aujourd’hui oublié, qui défendait la politique de la majorité conservatrice et qui s’appelait le Journal général de France. Je rappelle ici pour la première fois ces faits obscurs, parce qu’ils n’ont pas été sans quelque influence sur un événement qui a fait alors beaucoup de bruit : je veux parler de la coalition. Léon Faucher voyait tous les jours MM. Thiers et Odilon Barrot, chefs de l’opposition constitutionnelle ; de mon côté, j’étais accueilli avec une bienveillance, qui ne m’a jamais manqué, par MM. Guizot et de Rémusat. Nous n’inventâmes ni l’un ni l’autre la coalition ; elle fut décidée dans des sphères où nous n’étions pas encore admis, mais dès que nous en vîmes poindre la pensée, nous la saisîmes tous deux avec ardeur.

Nous avions tort sans doute, puisque en fin de compte la coalition a si mal tourné. Ceux qui jugent toujours d’après l’événement diront que son succès était impossible. Je suis en effet porté à le croire aujourd’hui, après une plus longue expérience des rivalités humaines ; mais ce que je n’avouerais pas aussi volontiers, c’est que ce succès ne fût pas à désirer. Je n’exprime ici qu’une opinion personnelle, puisque la Revue où j’écris a été vivement engagée contre la coalition ; mais je croyais et je crois encore qu’une des principales causes de la faiblesse du gouvernement de juillet a été la division radicale des hommes qui avaient le plus contribué à le former. Qu’on s’y soit mal pris pour opérer entre eux un rapprochement, qu’on ait porté à tort dans la lutte contre les obstacles ces allures acerbes qui étaient alors le langage habituel des journaux, c’est possible. Le public français, si prompt à croire le mal en toute chose, et, il faut bien le dire, si peu habitué, si peu enclin et si peu propre à l’exercice de la liberté politique, n’a vu dans la coalition qu’une ligue d’ambitions ; il y avait plus et mieux, selon moi, — une pensée vraiment politique qui aurait sauvé la monarchie constitutionnelle en élargissant sa base ; Après 1848, une tentative du même genre a été essayée dans de bien meilleures conditions, et elle a encore échoué.

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner comment la coalition triomphante s’est rompue après les élections de 1839. Après avoir fait l’un et l’autre ce que nous avions pu pour la mener à bien, nous reprîmes, après sa dissolution, notre place dans notre camp respectif, et peu à peu, quand les deux fractions un moment rapprochées en vinrent de nouveau aux mains avec acharnement, nous finîmes par partager les liassions hostiles que nous avions essayé de contenir. Ce court moment de la coalition est le seul où j’aie pris une part active à la polémique politique, et le résultat que j’avais obtenu n’était pas de nature à m’encourager à continuer : je quittai donc la presse quotidienne, Léon faucher y persévéra, et acquit de jour en jour, dans son parti, plus de renommée et d’autorité.

Quand le ministère du 1er mars 1840 se constitua, la coalition n’était pas encore tout à fait dissoute. M. Thiers devint président du conseil. M. de Rémusat ministre de l’intérieur, M. Guizot ambassadeur à Londres. Le nouveau président du conseil avait une considération marquée pour les journaux, qu’il regardait comme les plus sûrs moyens d’agir sur l’opinion : on vit, ce qui ne s’est peut-être jamais vu à ce point, et ce qui dans tous les cas n’est arrivé qu’alors pour les journaux de la gauche, de simples écrivains devenir les confidens intimes du gouvernement. Léon Faucher était, parmi eux, le plus écouté. Je ne dis pas qu’il ait toujours donné les meilleurs conseils, j’étais des lors rarement de son avis ; mais ce que je puis dire, parce que je l’ai vu, c’est qu’il fit preuve dans cette circonstance du plus absolu désintéressement : il n’usa jamais de son influence que pour ce qu’il croyait l’intérêt public.

Une occasion plus frappante encore se présenta bientôt pour lui de montrer une fois de plus l’inflexibilité de sa probité politique. Le ministère du 1er mars ayant été remplacé, cet homme, qui avait pris un moment une part active, quoique peu apparente, au gouvernement de son pays, continuait, comme par le passé, son labeur quotidien au Courrier français. La propriété de ce journal changea de mains, et les nouveaux acquéreurs annoncèrent l’intention d’en modifier un peu la couleur. Léon Faucher donna immédiatement sa démission de rédacteur eu chef : trait d’autant plus honorable, qu’en y renonçant il abandonnait l’unique fruit du travail de sa vie.

Il se consacra alors presque tout entier aux travaux économiques. Le premier article qu’il ait publié dans la Revue est du 1er novembre 1834. Quelques autres avaient suivi, notamment un travail sur l’état et la tendance de la propriété en France, de la fin de 1836, qui a été souvent cité comme une autorité, soit en France, soit en Angleterre, et un grand projet d’association commerciale entre la France, la Belgique, l’Espagne et la Suisse, qu’il avait appelée l’Union du Midi, et qui devait, à ses yeux, servir de contrepoids à l’association douanière allemande. Il avait aussi publié en 1837, au profit des jeunes libérés, un traité de la réforme des prisons, qui avait justement attiré l’attention par l’originalité des idées et par un profond sentiment d’humanité. Cependant, comme tous les hommes engagés dans la presse quotidienne, il n’avait pu encore produire aucune œuvre de longue haleine qui donnât la mesure de son talent.

Le 1er octobre 1843 parut dans la Revue un article sur White-Chapel qui devait être le premier d’une série, sur l’Angleterre industrielle. Des études analogues sur Saint-Giles, Liverpool, Manchester, Leeds, Birmingham, y parurent successivement, et l’ensemble fut réuni en deux volumes en 1845. C’est là le principal ouvrage de Léon Faucher, le seul que, dans sa carrière agitée, il ait eu le temps de terminer, malgré le travail opiniâtre qui a rempli sa vie. Ce n’est certes pas tout ce qu’il aurait pu faire, et j’ai toujours regretté que la nécessité de chaque jour ne lui permit pas de se recueillir assez pour montrer dans tout leur éclat les qualités vigoureuses de son esprit ; mais enfin c’était une œuvre complète, fruit de longues recherches et de fortes réflexions, remarquable surtout par ce style sobre et incisif qui ne se rencontre qu’avec la gravité de la pensée. Les Anglais eux-mêmes en ont jugé ainsi, et, bien que contesté sur plusieurs points, ce livre, souvent si sévère, est tenu en haute estime par nos voisins.

Vers la même époque, il lut à l’Académie des sciences morales et politiques des recherches sur l’or et sur l’argent considérés comme étalons de la valeur, un de ses meilleurs écrits, un de ceux qui portent le plus la marque d’un génie investigateur et scientifique. Il prenait part à la rédaction du Journal des Economistes, et y écrivait un assez grand nombre d’articles sur les questions économiques du moment, notamment sur nos tarifs de douane, un des objets les plus constans de ses études. Quand l’association française pour la liberté des échanges s’organisa sur le modèle de la fameuse ligue qui venait d’obtenir tant de succès en Angleterre, il en fut un des membres les plus zélés. Il s’y essayait avec succès à l’art oratoire, et ses discours, fortement nourris de faits et d’idées, n’étaient pas les moins applaudis. Malheureusement l’association pour la liberté des échanges, si conforme au véritable intérêt national, tomba dans quelques exagérations qui lui portèrent coup dans l’opinion. Avec son sens exact et pratique, Léon Faucher comprit le premier la portée de ces exagérations, et refusa de s’y associer par une lettre rendue publique.

Ce genre d’études l’avait naturellement appelé à s’occuper de grandes affaires industrielles. De puissantes compagnies s’étaient constituées, à l’instar de l’Angleterre, pour doter la France de l’industrie des chemins de fer. Quand il s’en forma une pour le chemin de Paris à Strasbourg, il en fit partie comme membre du conseil d’administration. Cependant le jour approchait où il allait reparaître dans la vie politique : il fut nommé, aux élections de 1846, par la ville manufacturière de Reims, où ses opinions en faveur de la liberté du commerce lui avaient concilié de vives sympathies, membre de la chambre des députés.

Je ne reviendrai pas avec détail sur ces temps douloureux où l’on vit le gouvernement de juillet, au milieu de succès inouis tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, incessamment battu en brèche par une opposition qui avait passé toutes les bornes. Plus que jamais aujourd’hui il est inutile de réveiller ces inconcevables querelles. Léon Faucher n’y prit part qu’à demi ; son goût le portait moins vers les violences personnelles que vers les questions sérieuses. Il traita avec distinction à la tribune quelques sujets spéciaux, et entre autres l’organisation des banques. Il y soutint des idées neuves, contestées alors, qui ont depuis reçu la sanction éclatante de l’expérience. Ce n’était pas malheureusement de ces intérêts qu’il s’agissait : le ministère avait le tort impardonnable, dans ce pays mobile et changeant, d’avoir occupé trop longtemps la scène ; la division se mit dans les rangs mêmes de la majorité, et quand un roi de soixante-quinze ans, fatigué de lutter contre l’injure et la calomnie, eut abdiqué cette couronne devenue trop lourde, tout fut entraîné, gouvernement et opposition, dans une ruine commune.

Je n’écris pas ici un panégyrique, je ne veux rien cacher, rien atténuer. Léon Faucher avait désapprouvé la funeste campagne des banquets patriotiques, qui, sous le prétexte légitime d’une agitation légale, devait soulever tant de passions révolutionnaires ; il avait même nettement refusé, malgré les clameurs soulevées contre lui dans son propre parti, d’assister au banquet de la capitale ; son instinct de gouvernement protestait contre toute connivence avec l’insurrection. Puis, quand il vit la gauche constitutionnelle outragée malgré lui dans la plus ardente résistance, il crut de son devoir de ne pas reculer, et il signa la mise en accusation des ministres. D’autres y verront peut-être le plus beau trait de sa vie : c’est pour moi le seul que je voudrais effacer de cette mémoire qui m’est si chère. Je comprends toutes les divergences d’opinion, et je crois que ce qui nous manque le plus en France pour l’exercice des droits politiques, c’est précisément ce respect de l’opinion d’autrui, si général en Angleterre ; je comprends aussi, pour l’avoir moi-même éprouvée, cette tyrannie de la discipline qui remplace dans les partis politiques la religion du drapeau chez les soldats ; je sais qu’il est des hommes intrépides, et il était du nombre, qui se font un point d’honneur de ne plus raisonner quand il s’agit de payer de sa personne dans un combat ; je sais enfin qu’aux yeux de quelques-uns des signataires, cette fatale démarche n’était qu’une concession apparente pour calmer les esprits irrités et sauver la monarchie : — elle n’en était pas moins un acte injuste, qui précipita la catastrophe au lieu de l’empêcher, et qui restera comme un témoignage des entraînemens où l’ardeur de la lutte peut porter parmi nous les cœurs les plus droits.

De ce jour date la plus belle partie de la vie de Léon Faucher. Quand les anciennes oppositions, un moment englouties dans le naufrage, sentirent le devoir de relever les ruines qu’elles avaient faites, il entra avec sa résolution ordinaire dans cette croisade réparatrice. Dès le 1er avril 1848, un mois après la révolution de février, il publiait dans la Revue une première étude sur l’organisation du travail. Réélu membre de l’assemblée constituante, il y figurait aux premiers rangs parmi les défenseurs de l’ordre ; il prit part à toutes les batailles de cette terrible époque, et quand l’élection du 10 décembre 1848 eut substitué aux pouvoirs sortis de la révolution un nom issu de la souveraineté populaire, il fit partie, d’abord comme ministre des travaux publics et ensuite comme ministre de l’intérieur, du premier cabinet du nouveau président. La France et l’Europe se souviennent encore de l’énergie qu’il y apporta.

Ses ennemis, ses amis même, lui ont souvent reproché des manières brusques, un abord froid et hautain. Sa qualité principale était une volonté inflexible que ne pouvaient ébranler ni craintes ni influences ; on peut bien lui pardonner quelque raideur de formes en considération de ce don si rare et si précieux dans les temps difficiles. Outre les combats de la rue et de l’assemblée qu’il soutint sans faiblir, il osa ce que personne peut-être n’aurait osé à ce point, la réforme complète de l’administration intérieure. La révolution de février avait fait ce que font toutes les révolutions, ce qui en est malheureusement chez nous le principal mobile : elle avait expulsé tous les fonctionnaires de la monarchie pour en mettre d’autres à la place. À son tour, il examina avec soin les titres des nouveaux et des anciens, et, convaincu que de bons administrateurs ne s’improvisent pas, il rappela à leur poste la plupart des préfets et des sous-préfets révoqués par la république.

Cette vigoureuse restauration, qui devait soulever contre lui tant d’animosités, accomplie sous le feu des attaques les plus furieuses, au milieu de dangers toujours renaissans, est d’autant plus digne d’hommages qu’il avait dû lui-même, pour rendre ainsi justice aux services passés, faire trêve à ses anciens griefs d’homme d’opposition. Rien ne pouvait frapper plus au cœur les triomphateurs de février ; rien ne pouvait manifester, par un symbole plus visible, le retour à un ordre régulier et la réparation des injustices commises contre l’ancien gouvernement. Chacun de nous se souvient de ces séances qui ressemblaient plus à une mêlée qu’à un débat, et où les paroles se croisaient comme des épées ; il y tint tête à tous les orages. Il couronna son mémorable ministère par cet ensemble de mesures hardies, prises avec le concours du général Changarnier, qui contraignirent moralement l’assemblée constituante à se retirer, malgré sa mauvaise volonté bien constatée, et il eut l’honneur de conduire la France, avec une administration réorganisée et l’ascendant de l’autorité partout rétabli, aux élections de 1849.

On sait comment l’assemblée expirante se vengea du courageux ministre. Une dépêche émanée de son cabinet pour resserrer l’union des bons citoyens dans les élections fut dénoncée par l’extrême gauche comme une intervention coupable, et la majorité elle-même l’abandonna. Ainsi vont toujours les choses dans notre oublieux et ingrat pays. Quand le danger presse, on est bien forcé de se ranger autour des hommes de cœur ; quand il est passé, l’esprit de dénigrement prend bien vite sa revanche. « Que voulez-vous ? disait ici même la chronique du 15 mai 1849, M. Léon Faucher savait les services qu’il rendait ; il mesurait l’idée qu’il avait de lui-même aux difficultés qu’il savait avoir surmontées, aux périls qu’il savait avoir vaincus ; est-ce un défaut ? Oui, sans doute, car il faut qu’un ministre soit à la fois hardi et modeste, ferme et doux, décisif et réservé, parfait enfin. On a toujours vu les majorités ministérielles reprendre par la médisance ce qu’elles donnaient par la nécessité. »

Dès la réunion de l’assemblée législative, un de ses premiers votes fut une solennelle réparation envers le ministre démissionnaire. Elle fit plus ; elle le réélut cinq fois vice-président. De son côté, l’Académie des sciences morales et politiques l’avait admis au nombre de ses membres, avec l’intention évidente de reconnaître la conduite du ministre, non moins que les travaux de l’économiste.

Deux ans environ se sont écoulés entre son premier et son second ministère. Dans cet intervalle, il prit part à tous les travaux de l’assemblée législative. Membre influent de toutes les commissions importantes, et notamment de celle qui eut à préparer la fameuse loi du 31 mai 1850, dont il fut aussi le rapporteur, il eut souvent à occuper la tribune, et s’il ne s’y montra pas l’égal des grandes renommées oratoires qui l’avaient remplie autrefois, il s’y distingua par des qualités qui étaient alors plus nécessaires, la précision et la fermeté. Cette époque est aussi celle où il a coopéré le plus activement à la Revue, il trouvait du temps et des forces pour lui donner tous les deux ou trois mois un travail étendu sur les questions financières, les plus importantes du moment, depuis que les grands embarras politiques avaient été en partie écartés. La plupart de ces écrits, sur l’impôt du revenu, sur la reprise des paiement en espèces par la Banane de France, sur les budgets de 1850 et de 1851, sur les banques coloniales, sur la démonétisation de l’or, etc., sont des modèles de discussion et de science économiques ; ou y retrouvera la sûreté de coup d’œil et la rigueur de principes qu’il portait dans les finances comme dans la politique.

Ses études antérieures l’avaient préparé à traitera fond les problèmes économiques que soulevait le socialisme ; il fut à cet égard comme en tout le plus hardi champion de la résistance. On peut signaler entre autres un discours prononcé à la tribune sur l’organisation des travaux publics, et un examen du budget socialiste publié dans la Revue.

Cependant l’assemblée législative poursuivait sa pénible carrière. Dans la constituante, les diverses nuances de la majorité n’avaient eu d’autre tâche que de s’unir contre l’ennemi commun et de lui livrer bravement bataille ce qui a toujours été facile pour des Français. Il y avait plus à faire désormais, il fallait donner à la France un gouvernement définitif ; bien que réunissant à peu près l’élite de la nation politique, l’assemblée législative ne put pas y réussir. Parmi les partis qui la divisaient, il s’en était formé un qui voulait conserver le gouvernement parlementaire, avec la présidence de Louis-Napoléon. C’est à celui-là qu’appartenait Léon Faucher, et c’est pour essayer de réaliser ce programme qu’il rentra au ministère au mois d’avril 1851. Il y resta six mois, mais sans pouvoir conjurer le choc qui se préparait entre le président et l’assemblée, et quand il reconnut l’inutilité de ses efforts, il se retira. Six semaines après éclatait le coup d’état du 2 décembre.

Si ce second ministère a été à peu près perdu pour la politique proprement dite, puisqu’il n’a pas atteint son but, il n’en a pas été de même de la partie administrative. Léon Faucher aimait l’administration, et il y était propre ; les hauts employés du ministère vantaient en lui la promptitude de la décision, une application infatigable au travail, une attention soutenue et une étude approfondie des détails. Il présenta et fit passer le grand projet de loi dont nous voyons se poursuivre l’exécution, et qui consacrait 50 millions à l’ouverture de la nouvelle rue de Rivoli et à l’achèvement des halles centrales. Au moment où il venait de poser la première pierre des halles ; le président de la république lui donna publiquement la croix de commandeur de la légion d’honneur, distinction extraordinaire qui le surprit lui-même, tant il l’avait peu sollicitée ; après avoir été deux fois ministre, il n’avait seulement pas encore la croix de chevalier.

Il avait toujours eu un goût très vif pour les arts, et il leur donna, comme ministre, de puissans encouragemens ; les découvertes de Ninive, celles de Rome souterraine, trouvèrent en lui un protecteur éclairé, qui obtint pour elles de l’assemblée législative des crédits considérables. Il créa, pour réconcilier avec la morale la littérature dramatique, une série de prix dont on peut contester l’efficacité, mais dont on ne peut que respecter la pensée. Ces soins le consolaient des ennuis dont l’accablaient les difficultés de la situation politique.

Quand la rupture qu’il avait voulu empêcher fut tout à fait déclarée, le président le nomma, le jour même du coup d’état, membre de la commission consultative qu’il venait d’instituer ; il refusa. Il aurait pu sans nul doute, s’il avait voulu adhérer à l’acte du 2 décembre, occuper les positions les plus élevées auprès du prince qu’il avait déjà servi, mais il était trop fortement attaché aux principes parlementaires. Un jour, pendant son second ministère, l’incurable défiance des partis animés, qui ne se contentent pas de juger les actes, mais qui veulent toujours incriminer les intentions, l’avait accusé de travailler sourdement à la destruction de la liberté politique. — Je ne suis rien, avait-il répondu, que par la presse et par la parole, et si jamais cette tribune doit être renversée, je resterai enseveli sous ses débris. Il n’a que trop littéralement tenu parole ; il ne savait rien faire, rien sentir modérément, et il portait en toute chose l’impétuosité de son caractère.

Dès ce moment, ce noir chagrin qui s’empare souvent des esprits ardens réduits à l’inaction, et qui a déjà dévoré parmi nous tant d’hommes déçus dans leurs croyances, se saisit de lui pour ne le plus quitter. Terrible effet de nos innombrables révolutions ! l’opinion nationale, cette mer si violemment agitée, tantôt élève jusqu’aux nues ses favoris d’un jour, tantôt les précipite et les abandonne. Que de tristes victimes de ces brusques reviremens ! que d’existences un moment soulevées par le flot perfide pour échouer rudement sur un écueil ! Léon Faucher avait eu le seul sentiment qui puisse soutenir les combattans engagés sur cette mouvante arène, la foi en lui-même et dans sa cause ; la ruine de ses espérances le frappa au cœur. Il crut d’abord trouver un aliment pour son activité dans l’établissement de la société de crédit foncier, cette institution si neuve et si utile, qui n’a eu d’autre tort que d’exciter à son début de trop grandes espérances, et qui a déjà rendu, qui doit rendre surtout avec le temps de précieux services à la propriété française. Il s’y attacha tout entier, avec cet intérêt obstiné qu’il mettait à tout, et qu’entretenaient par leur difficulté même les grandes et curieuses questions que le crédit foncier soulève à chaque pas ; mais là aussi il trouva des déceptions qui achevèrent de le blesser profondément.

Il avait épousé en 1837 Mlle Alexandrine Wolowski, fille d’un ancien député à la diète de Pologne, réfugié en France, et sœur de M. Louis Wolowski, professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, qui a été depuis membre de l’assemblée constituante et de la législative et directeur du crédit foncier. Cette union lui a donné les seuls momens de bonheur qu’il ait goûtés dans sa courte et orageuse carrière. Cet homme, que l’habitude de la lutte avait trempé à l’extérieur comme l’acier, était naturellement affectueux et bon. Il aimait à se renfermer dans l’intimité de la vie domestique ; il y trouvait une femme dévouée, qui a partagé sans pâlir tous ses périls, dont la tendresse enthousiaste le soutenait dans ses épreuves, et avec elle une famille chérie et de vieux amis, car il n’en a jamais perdu un ; dès qu’on avait pénétré jusqu’au cœur, on lui restait fidèle, parce qu’on savait ce qu’il y avait eu lui de chaleur d’âme, de sérieux et solide attachement.

Par malheur, Dieu ne lui avait pas donné d’enfant ; cette consolation, la plus douce de toutes, lui a manqué ; ce devoir, qu’il était si digne de comprendre, est le seul qu’il n’ait pas eu à remplir, vide immense et irréparable à ce déclin de l’âge où la vie n’a plus de but quand on n’a personne auprès de soi pour la continuer. Son imagination désœuvrée errait de projets en projets. Tantôt il voulait faire un voyage en Italie, tantôt il rêvait le calme de la vie rurale, qui m’a donné de si bons momens depuis que j’ai quitté sans regret ce qu’on appelle chez nous la vie politique, et il me chargeait de lui chercher près de moi une solitude champêtre ; mais il ne devait pas lui être donné de goûter le repos en ce monde. Une affection de la gorge, que ses efforts de tribune avaient développée, prit peu à peu un caractère grave. Poussé par l’inquiétude du mal, il passa tout l’été dernier aux eaux des Pyrénées, allant des Eaux-Bonnes à Saint-Sauveur, de Saint-Sauveur à Bagnères de Luchon, et toujours suivi par la fièvre qui le dévorait sans relâche. C’est dans ce cruel voyage qu’il a tracé, d’une main toujours ferme, quoique mourante, les meilleures pages qu’il ait laissées peut-être. Passionné pour la gloire et la grandeur de son pays, depuis longtemps attaché à l’alliance anglaise et opposé aux envahissemens de la Russie, qu’il considérait comme l’ennemie-née de la liberté et de la civilisation, il avait vu avec un vif sentiment de sympathie la guerre déclarée par les puissances occidentales. Ne pouvant s’y associer que par sa plume, il voulut au moins se servir de cette arme, et au milieu des angoisses de la souffrance, il écrivit pour la Revue ses Finances de la Guerre. Toute l’Europe a lu, sans savoir ce qu’elle avait coûté à son auteur, cette belle étude, qui montrait une égale connaissance des trois budgets de la Russie, de l’Angleterre et de la France, et qui jetait un grand jour sur les véritables sources de la puissance des nations. L’effet fut si profond et si universel, que le gouvernement russe crut devoir y faire répondre, traitant ainsi d’égal à égal avec ce redoutable adversaire. Ou n’a pas oublié la vive réplique qu’il s’attira.

Cette réplique à M. Tegoborski a paru dans la Revue du 15 novembre. Un mois après, le 14 décembre, Léon Faucher n’était plus. Il était revenu un moment à Paris pour mettre ordre à ses affaires, et il en était reparti pour l’Italie, où il comptait passer l’hiver. Une crise terrible l’avait arrêté à Marseille, à la veille de s’embarquer, et après une lutte violente de quinze jours, car il a été fort contre la mort comme dans la vie, il avait rendu à Dieu sa belle âme. Sa veuve, qui ne l’avait quitté ni jour ni nuit dans sa longue agonie, a encore eu le courage de rapporter à Paris ses restes mortels, pour les déposer dans une tombe de famille. Nous avons dû à ce soin pieux la triste consolation de lui rendre les derniers devoirs. Ils étaient là presque tous, vieillis avant l’âge et comme courbés sous les coups réguliers que la mort frappe dans leurs rangs, ceux qui ont pris dans d’autres temps une part brillante aux combats de la parole et de la pensée. La plupart avaient été quelque jour les adversaires de Kéon Faucher, et ils n’en étaient pas moins venus, dans un sentiment unanime de douleur et de respect, apporter leur hommage à cette vie si pure, si active et si tôt brisée.


LEONCE DE LAVERGNE.




LITTERATURE DRAMATIQUE
LA MEDEE.

J’ai entendu reprocher à M. Legouvé le choix du sujet qu’il vient de traiter. Pour ma part, je ne saurais m’associer à cette mauvaise humeur. Je ne comprends pas en effet qu’on demande aux poètes des sujets que personne n’ait encore abordés. Envisager l’art de cette façon, c’est déclarer tout simplement qu’on y voit un délassement pour l’oisiveté, mais qu’on n’a jamais entrevu les conditions suprêmes qui le régissent. Sans doute c’est pour les poètes un avantage immense de choisir un thème vierge, qui n’ait encore été soumis à aucune épreuve : ils sont sûrs d’éviter ainsi toute comparaison ; mais lorsqu’ils se décident à braver le danger, il ne faut pas blâmer leur témérité, ni leur reprocher de marcher dans un sentier déjà battu depuis longtemps, car dans le domaine de l’art il n’y a pas de sujet, si vieux qu’il soit, que l’imagination et l’étude ne puissent rajeunir. L’écueil, qu’on le sache bien, n’est pas dans l’âge du sujet, mais dans la manière de le comprendre. Il n’y a pas une donnée traitée plusieurs fois par le génie grec ou romain que l’esprit moderne ne puisse aborder avec l’espérance légitime de la renouveler par les développemens, de la féconder par la méditation. Pour tenter cette tâche délicate, il faut tout à la fois une singulière prudence et une grande hardiesse. Et qu’on ne s’étonne pas de voir réunies ces deux expressions qui semblent se contredire : pour la conception, en pareille occasion, la prudence est de première nécessité ; pour l’exécution, la hardiesse n’est pas moins nécessaire. Essayer de renouveler un sujet traité par les poètes antiques est une entreprise que le bon sens ratifie, à la condition pourtant que le poète moderne aura pris la peine d’étudier à loisir tous les élémens de la donnée dont il veut s’emparer. Quant à l’exécution, il est évident que s’il manque de hardiesse, s’il se borne à imiter ses devanciers, il n’aura pas le droit de solliciter l’attention publique, et recueillera l’indifférence, seule moisson digne d’un tel labeur. Il est donc inutile d’insister sur ce point. Qu’il s’agisse de Médée ou de Frédegonde, peu nous importe. Toute