Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850/N

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



M Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850 O


NANSOUTY (Étienne - Antoine - Marie - Champion), comte de[modifier]

Né à Bordeaux le 30 mai 1768, fut admis à l’École militaire de Paris le 21 octobre 1782.

Cadet-gentilhomme avec rang de sous-lieutenant le 30 mai 1783, il passa sous-lieutenant au régiment de Bourgogne le 26 mars 1785, capitaine de remplacement au régiment de Franche-Comté-Cavalerie le 6 avril 1788, et, le 24 mai, au régiment de Hussards-Lauzun, devenu 6e régiment (traditions 5e régiment de hussards)

Nommé lieutenant-colonel du 9e régiment de cavalerie le 4 avril 1792, il fit les campagnes de 1792, 1793, et de l’an II à l’an VII aux armées sur le Rhin.

Nansouty se fit bientôt remarquer de ses chefs par sa bravoure, ses heureuses dispositions et ses talents. Il sut se rendre utile dans chacun des grades qu’il obtenait, et conserva dans son régiment la discipline qu’il était si difficile de maintenir alors.

Nommé chef de brigade le 19 frimaire an II, il justifia l’opinion que le général en chef Moreau avait conçue de sa prudence et de sa valeur ; mais, aussi modeste que brave, il refusa plusieurs fois le grade de général de brigade, qu’il n’accepta que le 12 fructidor an VII.

Employé à l’armée de réserve le 15 ventôse an VIII, il rentra bientôt dans l’armée du Rhin.

Appelé sur un plus vaste théâtre, le général Nansouty rendit des services plus efficaces et contribua puissamment aux succès de l’armée du Rhin. Il seconda le général en chef Ney dans les différentes attaques qu’il fit faire, depuis Seltz jusqu’à Mayence.

Nansouty surprit, à Sandhoffen, une compagnie de hulans, qu’il ramena prisonnière de guerre sans avoir perdu un seul homme.

Le 12 floréal, à Stockack, il commandait une brigade de grosse cavalerie, et ses habiles manœuvres préparèrent le succès de cette affaire.

Le 13, à Engen, il commandait la réserve de Lecourbe, et ce général déclara qu’il devait une partie du succès de cette bataille aux sages mesures et à l’intrépidité de Nansouty. Le 15, à Mœskirch, il rompit souvent l’ennemi par des charges brillantes et réitérées à la tête de sa cavalerie. Lorsque le général Lecourbe reçut l’ordre de marcher pour s’emparer d’un des ponts sur le Danube, depuis Dillingen jusqu’à Donawerth, Nansouty assura les derrières de l’armée française contre le prince de Reuss, dont le corps était stationné dans le Tyrol, et le battit chaque fois qu’il voulut déboucher. Dans la journée du 24 prairial, le général ayant été attaqué par le prince de Reuss, il le repoussa vigoureusement jusqu’à Fuessen.

Ce général prit la part la plus glorieuse à toutes les affaires qui terminèrent la dernière campagne de cette guerre, et acquit la réputation d’un de nos bons généraux de cavalerie. À la tête de son régiment, il chargeait avec la valeur d’un soldat ; commandant d’une brigade, il la dirigeait avec la prudence, la précision et le coup d’œil qui, dans les moments critiques, décident la victoire.

Le 12 prairial an IX, employé près le corps d’observation de la Gironde, et mis à la disposition du gouvernement le 12 nivôse an X, Nansouty fut attaché à la 22e division militaire le 28 ventôse suivant.

Promu général de division le 3 germinal an XI, il commanda, le 5, le département de Seine-et-Oise, et, le 8 floréal, il fit partie du camp de Nimègue.

Nommé membre de la Légion-d’Honneur le 19 frimaire an XII, il passa à l’armée des côtes de l’Océan, et reçut la croix de commandeur de l’Ordre le 25 prairial suivant.

Le général Nansouty prit ensuite le commandement de la 1re division de grosse cavalerie de la grande armée, et fit les campagnes des ans XIV, 1806 et 1807, en Autriche, en Prusse et en Pologne.

À la tête d’un corps de cuirassiers, il décida le succès du combat de Wertingen, se distingua à Ulm, et contribua puissamment à la victoire d’Austerlitz. Nansouty fit des prodiges de valeur à Eylau et à Friedland. Le maréchal Lannes lui ayant commandé d’aller au-devant de l’armée française, il passa avec sa division de cavalerie sous un feu terrible, et contint jusqu’à six heures du soir les efforts d’une masse d’ennemis. Les Russes, trompés par ses habiles manœuvres, n’osèrent avancer, et Napoléon eut le temps d’arriver avec son armée.

Grand officier de la Légion-d’Honneur le 4 nivôse an XIV, Nansouty reçut, en récompense de sa belle conduite dans cette campagne, le grand aigle de la Légion-d’Honneur le 11 juillet 1807, et le titre de premier écuyer de l’Empereur l’année suivante. En cette qualité, il accompagna Napoléon, d’abord en Espagne, puis à Erfurth, reçut des souverains l’accueil le plus honorable, et fut créé comte de l’Empire le 19 mars 1808.

En 1809, le général Nansouty prit le commandement de la division de réserve de grosse cavalerie à la grande armée en Allemagne, et mit le comble à sa réputation en exécutant, à Essling et à Wagram, ces belles charges qui achevèrent de fixer la victoire sous les drapeaux français. L’Empereur lui accorda une dotation de 10.000 francs sur le domaine de Zeven, situé en Hanovre. Nansouty reprit, près de Napoléon, ses fonctions de premier écuyer, employa une partie de 1811 à faire des inspections générales de cavalerie, et passa, le 25 décembre, au corps d’observation de l’Elbe.

En avril 1812, il commanda en Russie le 1er corps de réserve de cavalerie de la grande armée, se trouva à la bataille de la Moskowa, où il rendit les plus grands services et reçut une balle au genou.

Nommé colonel général des dragons le 16 janvier 1813, il redoubla de courage à mesure que les dangers devenaient plus éminents ; Nansouty assista glorieusement aux affaires de Dresde, de Wachau, de Leipzig et de Hanau, où il versa de nouveau son sang pour la patrie. Le 29 juillet, il prit le commandement de la Garde impériale et mérita d’être cité honorablement dans les bulletins de la grande armée en Saxe.

Dans la campagne de France, il fit des prodiges de valeur à Champ-Aubert, à Montmirail le 11 février 1814, à Craone, et fut blessé dans ces deux dernières affaires.

Le 20 avril suivant, membre de la commission des officiers généraux pour la Garde, il passa dans la 18e division militaire le 22 comme commissaire extraordinaire du Roi.

Créé chevalier de Saint-Louis le 1er juin, inspecteur général des dragons le 14 juillet, il devint ensuite capitaine-lieutenant de la 1re compagnie des mousquetaires.

Le général Nansouty mourut à Paris, des suites de ses blessures et des fatigues de la guerre, le 12 février 1815.

Son nom est inscrit sur l’arc de triomphe de l’Étoile, côté Est.

NARBONNE-LARA (Louis), chevalier, puis comte de[modifier]

né à Colorno, dans le duché de Parme, en 1755, d’une famille distinguée. Sa mère fut dame d’honneur de madame Adélaïde. M. de Narbonne embrassa de bonne heure la carrière des armes. Il servit dans l’artillerie, dans les dragons, et fut colonel du régiment de Piémont. Commandant en chef des gardes nationales du Doubs en 1790. Il conduisit à Rome les tantes de Louis XVI. Général de brigade nommé par le Roi. Ministre de la guerre du 6 décembre 1791 au 9 mars 1792, il visita les frontières pendant son ministère, et fit, à la suite de ce voyage, un brillant, rapport à l’Assemblée législative sur les ressources militaires de la France ; il organisa trois armées sous les ordres des généraux Rochambeau, Luckner et La Fayette. Décrété d’accusation après le 10 août, il se retira à Londres d’où il écrivit à la Convention pour lui demander un sauf-conduit afin de venir assumer sa part de responsabilité dans les actes du gouvernement de Louis XVI. Cette dangereuse faveur lui fut refusée.

Général de division en 1809, il remplit plusieurs missions diplomatiques, fit la campagne de Russie en qualité d’aide-de-camp de Napoléon ; fut ambassadeur à Vienne en 1813, puis commandant de la place de Torgau, où il mourut le 17 novembre 1813.


NARP (comte de)[modifier]

né le 19 avril 1786, entra au prytanée de Saint-Cyr en 1801, et demanda, l’année suivante, à entrer à l’école militaire de Fontainebleau.

Il fut interrogé par le premier Consul qui se trouvait en inspection à Saint-Cyr, et admis comme élève. Bonaparte fit personnellement les frais du trousseau.

Sorti de l’école comme sous-lieutenant en 1804, M. de Narp fit plusieurs campagnes avec le 101e régiment de ligne.

Il se distingua à la prise de Capri, passa en Espagne en 1811, fut blessé et fait prisonnier à la bataille des Arapyles, conduit dans les cachots de Lisbonne, puis en Angleterre, jeté sur les pontons, puis enfermé dans les prisons de Plymouth, et enfin envoyé en cautionnement, sur parole à Oswestry (Shropshire).

Rentré en France en 1814, M. de Narp rejoignit le 101e régiment, fit la campagne de 1815 à la suite de laquelle il revint dans ses foyers ; mais à peine y était-il qu’il reçut ordre d’entrer dans la Garde royale. En 1820, il passa dans le 1er léger en qualité de chef de bataillon ; et fut nommé, en 1823, lieutenant-colonel du 64e que l’on organisait à Lille, et, en 1829, colonel du 54e qui se trouvait en Morée.

M. de Narp était à Grenoble au moment de la Révolution de 1830. Il refusa de prendre la cocarde tricolore et faillit être victime de la fureur populaire.

Rentré dans la vie privée, il ne reprit du service qu’en 1833 et fut envoyé en Belgique par ordre du gouvernement. En y arrivant, il fut fait général de brigade par le roi Léopold qui le nomma inspecteur général d’infanterie, gouverneur militaire du Brabant et commandant chaque année une division militaire de 15 à 18.000 hommes.

À la paix avec la Hollande, Léopold ayant remercié les officiers français envoyés pour former l’armée belge, M. de Narp fut rappelé en France et fut chargé du commandement de la Dordogne.

M. de Narp fut nommé chevalier de la Légion-d’Honneur en 1814, officier en 1824 et commandeur en 1837.

Il était en outre chevalier de Saint-Louis et grand officier de l’ordre de Léopold.


NEIGRE (Gabriel), baron[modifier]

pair de France, lieutenant-général d’artillerie, grand cordon de la Légion-d’Honneur. Né le 28 juillet 1774, enfant de troupe en 1780, capitaine à 19 ans, il dut tous ses grades à son mérite.

Au commencement de 1812, l’Empereur le nomma à la direction générale des parcs de l’artillerie de la grande armée. Le grade de maréchal de camp et le titre de baron furent la récompense bien méritée de ses efforts pendant la campagne de Russie. En 1815, il assista à la funeste bataille de Waterloo, et il déploya, pendant la retraite, toute son énergie pour sauver le matériel de l’artillerie confié à ses soins. Après le licenciement de l’armée de la Loire, il vint de nouveau siéger au comité de l’artillerie. Il fut appelé en 1831 au commandement en chef de l’artillerie de l’armée du Nord, destinée à faire restituer à la Belgique la citadelle d’Anvers. Le 22 janvier 1839, il fut nommé directeur du service des poudres et salpêtres.

Mort le 11 août 1847.


NÉGRIER (François-Marie-Casimir)[modifier]

né le 27 avril 1788 au Mans. Il avait 12 ans lorsque le général Lannes le prit sous sa protection et l’emmena avec lui dans son ambassade en Portugal. Lannes le confia ensuite aux soins de son aide-de-camp Subervic, qui le ramena en France et surveilla son éducation. Destiné au métier des armes par son illustre protecteur, les succès de la campagne d’Austerlitz enflammèrent tellement le jeune cœur de Négrier que, abandonnant le lycée et ses études, il entra comme simple soldat dans le 2e d’infanterie légère en septembre 1806, et rejoignit immédiatement les bataillons de guerre à la 2e division du 8e corps de la grande armée. Il assista au siège de Hameln en octobre et y fut nommé caporal le 24 novembre.

Dans la campagne suivante, au siège de Dantzig, avec le 10e corps, Négrier se trouva, le 20 mars 1807, au passage de l’île de Noyat, opération dont le but était de couper les communications de la place avec la mer, et dont le succès valut six décorations aux soldats qui s’y étaient le plus distingués. Il était également au combat du 4 avril, où sa compagnie repoussa de la presqu’île de Pilau une colonne prussienne qui fut contrainte de se jeter en désordre dans les bateaux pêcheurs en abandonnant 300 prisonniers. Le 17, sa compagnie contribua encore à repousser dans la place une colonne de Russes et de Prussiens qui laissa 500 hommes sur le terrain.

Après la capitulation de Dantzig, le 2e léger étant passé au 2e corps, Négrier, qui avait été fait sergent le 1er juin, se trouva le 14 à la bataille de Friedland, où un éclat d’obus l’atteignit au-dessus de l’œil gauche, au moment où, formé en carré, son régiment essuyait, l’arme au bras, tout le feu de la droite et du centre de l’armée russe.

Après la paix de Tilsitt, Négrier à qui sa blessure avait mérité l’épaulette d’adjudant-sous-officier le 24 juin, rentra en France et reçut le 1er septembre la décoration de la Légion-d’Honneur. Il n’avait alors que 19 aiis et comptait déjà deux campagnes en moins d’une année de service.

Du camp de Rennes il passa en Espagne, fut nommé sous-lieutenant le 7 juillet 1808 et lieutenant le 13 novembre ; il se trouva le 10 décembre à l’affaire de Gamonal qui nous ouvrit les portes de Burgos, et le 11, à la reconnaissance de San Vicente de la Barquesa, dans les Asturies. Dans cette affaire, où 10.000 Espagnols furent battus et chassés par un bataillon du 2e léger, fort de 1.200 hommes, on s’était emparé d’un petit bâtiment chargé de montres. Le général Brayer les fit distribuer aux militaires, aux officiers et aux soldats. Négrier se trouva du nombre des récompensés.

Dans la campagne de 1809, il se trouva au combat de Cacabellos le 3 janvier, à ceux de Lugo, d’Elvina et de la Corogne qui décidèrent la retraite du général anglais Moore. En Portugal, avec le maréchal Soult, il assista au combat de Monterey, le 5 mars, puis à la retraite de l’armée française devant les armées combinées de sir Arthur Wellesley et du maréchal Beresford.

En 1810, Négrier assista au combat de Busaco, 27 septembre, où il reçut un coup de feu à la tête, au moment où les généraux Merle, Foy et Graindorge, un fusil à la main, combattant comme les soldats, faisaient de vains efforts pour maintenir leurs troupes sur les hauteurs d’Alcabar.

Nommé capitaine le 31 juillet 1811, il assista l’arme au bras au combat de Fuentès de Onoro, se trouva en 1812 au siège de Castro et à la funeste bataille des Arapyles qui fut le signal de nos revers dans la Péninsule. En mai 1813, il suivit le mouvement de retraite de l’armée de Portugal sur l’Èbre. Blessé d’un coup de feu à la tête à la bataille de Vittoria (21 juin) en défendant le pont de l’Ariago et le village d’Abechucho, il conserva néanmoins assez d’énergie pour rester à son poste, et se trouva le 31 août au passage de la Bidassoa, où il eut le bras droit traversé par une balle.

À l’ouverture de la campagne de 1814, il assista, comme chef de bataillon (élu le 4 octobre 1813) aux glorieux combats de Brienne, la Rothière, Champ-Aubert et Vauchamps. Après l’occupation de Méry-sur-Seine par le général Boyer (23 février), le corps de Schwartzemberg avait mis le feu à la ville, espérant que l’incendie arrêterait nos troupes ; mais le commandant Négrier, à la tête du 2e de ligne, s’élance au milieu des flammes, traverse le pont au pas de charge, et au milieu d’un feu si ardent que quelques gibernes s’enflamment et sautent. Grâce à cet acte de vigueur, nos troupes purent rentrer à Troyes avec l’Empereur le 25.

Il suivit Napoléon dans sa marche sur Soissons, et dans l’a nuit qui précéda le combat de Craone, avec 500 hommes il surprit les Russes dans leur bivouac, en tua un grand nombre et rejeta les autres au delà du village. Napoléon, témoin de ce beau fait d’armes, le nomma officier de la Légion-d’Honneur (13 mars) et accorda 25 décorations à son bataillon. C’est la dernière part qu’il prit à cette lutte terrible et immortelle.

La Restauration le conserva en activité. Après le 20 mars, il fit partie, avec le 2e léger, de la division Reille, 2e corps, et se trouva engagé le 15 juin en avant de Thuin contre un corps prussien de 890 hommes qu’il chassa devant lui jusqu’au delà du pont de Marchiennes. Dans la journée du 16, il combattit vaillamment aux Quatre-Bras. Le 18, il fit partie de l’attaque du bois et du château de Hougoumont, où il eut la jambe droite traversée par un coup de feu.

À la seconde Restauration, il échappa encore au licenciement, grâce à sa grande réputation de courage et de talent. De 1816 à 1829, il fut successivement employé dans les grades de major, de lieutenant-colonel et de colonel dans la légion de Lot-et-Garonne, les 54e et 16e régiments de ligne, et il reçut la croix de Saint-Louis le 17 août 1822.

Promu au grade de colonel le 22 août 1830 et mis à la tête du 54e de ligne, il obtint la croix de commandeur de la Légion- d’Honneur le 18 avril 1834, fut compris dans la promotion des maréchaux de camp le 22 novembre 1836 ; il prit le 8 décembre le commandement de la subdivision du Pas-de-Calais.

Appelé en mars 1837 à la tête d’une brigade d’infanterie dans la division d’Alger, il séjourna au camp d’observation de Bouffarick durant le mois de juin, et remplaça le gouverneur général dans la province d’Alger pendant la seconde expédition de Constantine.

À la fin de novembre, le maréchal Valée lui confia le commandement de Constantine et de ses dépendances, et en août 1838, il fut chargé de compléter la reconnaissance du chemin de Constantine à Stora. Sa marche hardie dans une contrée où les Turcs n’osaient pas s’aventurer étonna les Kabyles. Dès lors commença sous sa direction l’exécution de cette voie militaire, longue de 22 lieues, qui conduit en trois jours de marche de Constantine à la mer.

Vers le même temps, le commandant de Mjez-Amar ayant été arrêté par les Haraktas, dans une reconnaissance, le général Négrier marcha pour les punir ; mais à l’apparition de ses troupes, cette tribu demanda l’aman et se soumit à la réparation qu’il exigea d’elle ; puis, comme l’ex-bey El-Hadj-Ahmed s’approchait de Constantine qu’il espérait surprendre, le général se porta au-devant de lui et le contraignit à reculer sans combat.

Rappelé en France en juillet 1838, le général Négrier prit le commandement du département du Nord. En janvier 1839, on lui confia celui de la 2e brigade, 3e division, rassemblée sur cette partie de la frontière, et il rentra dans sa subdivision au licenciement des corps d’observation le 25 mai. Vers la fin de juin, il eut le commandement de la 4e division d’infanterie à Paris, fut employé au camp de Fontainebleau en 1839 et 1840, alla en mission à Heilbron pour assister aux manœuvres des troupes du 8e corps de la confédération germanique. Envoyé de nouveau en Algérie à la fin de janvier 1841, il reprit le commandement supérieur de la province de Constantine.

Abd-el-Kader avait conservé du côté de Msilah, au sud-ouest de Sétif, un reste d’influence qu’il importait de détruire. À cet effet, le général Négrier se rendit à Msilah, en mai, à la tête d’une forte colonne. Il y fit reconnaître l’autorité d’El-Mokrani, notre khalife, par un grand nombre de tribus qui vinrent faire leur soumission et pourvut aux dispositions nécessaires pour mettre le khalifat d’Abd-el-Kader dans l’impossibilité d’y créer un nouveau centre d’intrigues.

Créé lieutenant-général le 18 décembre 1841, il ouvrit la campagne de 1842, en repoussant, en janvier, une attaque dirigée contre Msilah par Ben-Omar, khalife de l’Émir. Le 31 mai, il prit possession de Tebessa, situé à 35 lieues sud-est de Constantine, et après avoir donné dans cette ancienne colonie romaine l’investiture, au nom de la France, à des autorités indigènes, il revint à Constantine en dissipant les rassemblements qui voulaient lui disputer le passage.

Rentré en France le 21 janvier 1843, le général Négrier commanda successivement les 13e et 16e divisions militaires, à Rennes et à Lille, fut nommé inspecteur général d’infanterie en 1845 et 1846, et reçut la croix de grand officier le 22 avril 1847. Au mois de mai 1848 le gouvernement provisoire lui conserva le commandement de la nouvelle 2e division, et il vint à la même époque siéger à l’Assemblée nationale en qualité de représentant du département du Nord.

Dès ses premières réunions, l’Assemblée pressentant les dangers qu’elle aurait à courir lui avait confié les fonctions de questeur. Dans la matinée du 23 juin, vers midi, il avait successivement passé en revue, sur la place de la Concorde, les 4e, 19e et 22e bataillons de garde mobile qui étaient partis pleins d’enthousiasme pour le Petit-Pont, la rue Saint-Severin et la rue Saint-Jacques, sous la conduite des généraux Duvivier et Bedeau. Deux mille hommes fournis par les 10e et 11e légions de la garde nationale restèrent sous ses ordres, bivouaqués sur la place du Palais jusqu’au lendemain 24 ; mais le 25, voyant la lutte se prolonger et n’écoutant que son ardeur, il monta à cheval à une heure de l’après-midi, serra une dernière fois la main du président de l’Assemblée nationale, et partit avec une colonne composée de six compagnies du 28e régiment de ligne, de deux compagnies du 69e et du 4e de la garde mobile qu’il conduisit d’abord sur la place de l’Hôtel-de-Ville et qu’il porta ensuite en suivant les quais vers le Grenier d’abondance d’où partait le feu des insurgés embusqués dans les décombres et dans les jardins environnants. Il avait déjà parcouru le boulevard Bourdon dans toute sa longueur et renversé les nombreux obstacles qui s’opposaient à sa marche, lorsque, arrivé à la barricade parallèle à la rue de Beautreillis, il fut atteint d’un coup de feu et tomba expirant dans les bras d’un sous-officier du 69e. Il était sept heures et demie du soir. Sa mort, loin d’intimider les soldats, excita leur ardeur, et d’un dernier élan ils franchirent les barricades qui les séparaient encore de la colonne de Juillet.

Le général Négrier comptait 42 ans de services non interrompus et constamment signalés par les vertus du citoyen, le courage du soldat et l’habileté du chef.

Paris a voulu conserver son cœur et en a confié la garde à nos soldats invalides. Lille a réclamé son corps qu’une députation lui a porté solennellement. Enfin son jeune fils, soldat au 7e régiment de ligne, a été nommé sous-lieutenant, et sa veuve, indépendamment de la pension de retraite à laquelle lui donne droit la législature, a obtenu, à titre de récompense nationale, une seconde pension de 3.000 francs, réversible sur chacun de ses deux enfants.


NEMOURS (Louis-Charles-Philippe-Raphael D’ORLÉANS), duc de[modifier]

né à Paris le 25 octobre 1814. Ce jeune prince reçut, comme ses frères, une éducation forte et populaire, d’abord sous les yeux de son père et ensuite au collège Henri IV. Il n’avait pas encore 18 ans, lorsque, le 3 février 1831, il apprit la nouvelle de son élection au trône de Belgique ; le gouvernement belge lui ayant fait officiellement l’offre de la couronne, Louis-Philippe, par de hauts motifs politiques, la refusa pour son fils.

En janvier 1833, il accompagna le roi, avec ses frères d’Orléans et de Joinville, dans le voyage que fit ce prince dans le département du Nord.

En 1836, une grande expédition avait été résolue contre Achmet-Bey, il ne s’agissait de rien moins que de la conquête de Constantine ; le maréchal Clausel devait commander l’armée, et le duc de Nemours prendre part aux fatigues, aux dangers et à la gloire de l’expédition.

L’armée, forte d’environ 7.000 hommes, partit de Bone le 13 novembre ; le 18, elle franchit le col de Raz-el-Akba ; elle avait marché jusque-là au milieu d’une population amie et pacifique ; le 18, on n’était plus qu’à deux marches de Constantine. On campa à Raz-Oued-Zenati, et ce fut là que commencèrent les souffrances inouïes et les mécomptes les plus cruels. L’armée était parvenue dans des régions très-élevées ; pendant la nuit, la pluie, la neige et la grêle tombèrent avec tant d’abondance et de continuité, que les soldats, au bivouac, furent exposés à toutes les rigueurs d’un hiver de la Russie ; les terres, entièrement défoncées, rappelaient les boues de la Pologne.

On apercevait Constantine et, déjà, on désespérait presque d’arriver sous ses murs. L’armée se mit toutefois en marche le 20, et parvint, à l’exception des bagages et d’une arrière-garde, au monument de Constantin, où l’on fut obligé de s’arrêter. Le froid était excessif. Plusieurs hommes eurent les pieds gelés ; d’autres périrent pendant la nuit, car depuis Raz-el-Akba on ne trouvait plus de bois.

Enfin, les bagages sur lesquels on doublait et triplait les attelages, ayant rejoint l’armée, elle franchit, le 21, le Bou-Merzoug, un des affluents de l’Oued-Rammel et prit position sous les murs de Constantine. Cette ville est défendue par la nature même : un ravin de 60 mètres de largeur, d’une immense profondeur, et au fond duquel coule l’Oued-Rammel, présente pour escarpe et contrescarpe un roc taillé à pic, inattaquable par la mine comme par le boulet. Le plateau de Mansourah communique avec la ville par un pont très-étroit et aboutissant à une double porte très-forte et bien défendue par les feux de mousqueterie des maisons et des jardins qui l’environnent.

Le maréchal Clausel occupa le plateau de Mansourah avec le duc de Nemours et les troupes du général Trézel ; le général de Rigny eut ordre de s’emparer des mamelons de Koudiat-Aty, d’occuper les marabouts et les cimetières en face la porte Ez-Rabahah et de bloquer cette porte. Malheureusement il était impossible de conduire sur ce point, le seul attaquable, l’artillerie de campagne. Le bey Achmet avait craint de s’enfermer dans Constantine, il en avait confié la défense à son lieutenant Ben-Haïssa, et avait introduit dans la ville 1.500 Turcs et Kabyles bien déterminés à la défendre.

La brigade d’avant-garde se porta sur les hauteurs qui furent successivement enlevées. Le maréchal fit diriger le feu de l’artillerie contre la porte El-Cantara. Le 22, cette brigade soutint un combat brillant contre les Arabes sortis par celle des portes que l’armée ne pouvait bloquer, puisqu’elle ne comptait plus que 3.000 hommes sous les armes. Le temps continuait à être affreux, la neige tombait à gros flocons ; le vent était glacial ; les munitions et les vivres épuisés.

Le 23, nouvelle attaque des ennemis qui furent repoussés. Deux attaques simultanées contre les Français, dans la nuit du 23 au 24, n’eurent pas de succès. Beaucoup d’hommes furent mis hors de combat. Le 24, le maréchal ordonna la retraite. Cette première journée fut très-difficile ; la garnison entière et une multitude de cavaliers arabes attaquèrent notre arrière-garde avec acharnement ; le commandant Changarnier, du 2e léger, se couvrit de gloire en cette circonstance et s’attira les regards et l’estime de toute l’armée. Entouré d’ennemis, il forme son bataillon en carré et, au moment d’une terrible attaque, fait ouvrir un feu de deux rangs à bout portant, qui couvre d’hommes et de chevaux trois faces du carré.

Le 26, l’armée campa à Sidi-Tam-Tam. Le 27, elle avait passé le défilé difficile qui conduit au col de Raz-el-Akba, et les Arabes abandonnèrent leur poursuite. Le 28, elle atteignit Guelma où elle laissa ses malades. Le 1er décembre, elle était de retour à Bone : elle avait eu dans cette expédition 453 morts ou égarés et 304 blessés, résultat funeste qui devait être suivi d’une glorieuse compensation. Une nouvelle expédition fut résolue en 1837, l’armée se réunit dans le camp de Merdjez-Hammar, établi sur les bords de la Seybouse, en avant de Ghelma, à moitié chemin de Bone à Constantine. Placée sous les ordres du général Damrémont, gouverneur général, elle avait pour chef d’état-major, le maréchal de camp Perregaux ; la lre brigade, celle d’avant-garde était commandée par le jeune et intrépide duc de Nemours, les 2e 3e et 4e étaient sous les ordres des généraux Trézel et Rulhières ; le général Valée commandait l’artillerie, et le général Rohaut de Fleury le génie.

Pour le récit de cette expédition, nous laisserons parler un témoin oculaire allemand qui servait l’armée en volontaire.

« Ce fut le 1er octobre que l’armée sortit du camp de Merdjez-Hammar pour marcher sur Constantine. Elle se composait de quatre brigades, dont chacune avait à peine la force d’un régiment ; le tout ne comprenait pas plus de 7.000 hommes. Les fièvres et les dyssenteries avaient décimé les rangs. Les grands hôpitaux de Bone, les baraques d’ambulance des camps de Drean, de Ghelma et Merdjez-Hammar ne suffisent pas au nombre toujours croissant des malades. On eut recours enfin aux bâtiments à vapeur, qui transportèrent plusieurs centaines de convalescents en France. Toutefois, les corps d’Afrique proprement dit, les Zouaves, les chasseurs d’Afrique, avaient moins souffert. Les deux premières brigades, commandées par le duc de Nemours et le général Trézel, bivouaquèrent, le 1er octobre, sur les hauteurs de Rez-el-Akba. Le sommet de cette montagne s’élève à 2.920 pieds au-dessus de la Méditerranée. Les oliviers sauvages, les arbres qui portent la pistache et le tamarin, forêts qui, dans les environs de Merdjez-Hammar, ornent les collines et les vallées d’un vert toujours varié, disparaissent tout à fait sur le Raz-el-Akba, et le pays, jusqu’à Constantine, prend un aspect d’aridité qui désespère la vue.

« Notre bivouac était sur la même place où Achmet-Bey avait eu le sien ; on y trouva une grande quantité de paille. Les soldats portaient du bois pour trois jours sur leurs havresacs, et bientôt des feux étincelants éclairèrent la montagne ; et les merveilles culinaires du soldat français brillèrent au même lieu où, quelques jours auparavant, avait fumé le triste kouskousou des Arabes d’Achmet. À un quart de lieue à l’Est de notre bivouac, on vit une masse considérable de ruines, connues dans le pays sous le nom d’Aouna. Nous prîmes copie d’une trentaine d’inscriptions latines ; mais aucune ne nous révéla le nom de cette ville numidienne.

« Le 2 octobre, l’armée campa auprès du marabout de Sidi-Tamtam, où l’on trouve des tombeaux arabes. Les troisième et quatrième brigades, commandées parle général Rulhières et le colonel Combe, se tenaient toujours une demi-journée en arrière pour protéger le grand convoi qui, avec sa multitude de voitures et de mulets, occupait deux lieues de route. « Si Achmet attaquait notre arrière-garde avec toutes ses forces, disait un officier supérieur dont l’avis avait dans l’armée l’autorité d’un oracle, nous pourrions arriver devant Constantine dans un état qui rendrait le succès très-problématique. » En effet, les troupes n’étaient pas assez nombreuses pour protéger un convoi d’une telle étendue, et les Arabes auraient pu facilement jeter un désordre affreux dans les bagages. Heureusement, Achmet avait renoncé à nous livrer bataille et voulait concentrer sa résistance dans sa capitale et les environs. Souvent nous vîmes des patrouilles de cavalerie qui, des hauteurs stériles, nous regardaient, mais elles disparaissaient aussitôt que notre avant-garde approchait d’elles.

Le 3, l’armée campa auprès de Ouad-el-Aria, petit ruisseau dont les eaux limpides rafraîchirent agréablement nos soldats. Je dois remarquer qu’en général nous n’avons pas manqué d’eau. S’il n’y a pas de rivières navigables dans ce pays, en revanche il y a une grande abondance de sources et de petits ruisseaux ; on ne fait pas une lieue sans en trouver, ils courent ordinairement vers l’Est. Ce n’est que dans la saison la plus chaude, depuis le mois de juillet jusqu’au mois de septembre, que beaucoup de ces ruisseaux se tarissent. La contrée que nous parcourûmes depuis Merdjez-el-Hammar était d’une stérilité désolante ; ce n’est qu’aux approches de Constantine que nous nous trouvâmes consolés par l’aspect d’une nature vraiment grandiose. Cependant, pour beaucoup d’entre nous, il était d’un grand intérêt d’observer la forme de l’Atlas à cette distance de la mer.

« Depuis Rez-el-Akba, nous marchions dans un pays très-élevé, dont les vallées mêmes étaient au moins à 1.500 pieds au-dessus du niveau de la mer ; mais les montagnes ne s’élevaient qu’à 500 pieds au-dessus des vallées : c’étaient de véritables collines. Les vallées s’élargissent quelquefois et se transforment en plateaux dont quelques-uns embrassent jusqu’à 30.000 hectares de terrain. On voit bien rarement des rochers ; partout une terre grisâtre, une végétation pauvre, çà et là de petites herbes, mais généralement un sol nu. Pas un arbre un peu élevé, pas un oiseau chantant pour mêler quelque poésie à cette solitude monotone. Il est vrai qu’on ne s’ennuie pas, même dans un désert au milieu de quelques milliers de Français qui trouvent partout matière à causer et à rire. Le règne animal était, s’il est possible encore, plus pauvre que le règne végétal. Aucun insecte ne bourdonne autour des fleurs clairsemées. Notre unique et assidu compagnon était le grand aigle à tête blanche (vultur leucocephalus) dont une nuée immense planait au-dessus de nos têtes comme une armée de géants ailés ; on ne pouvait regarder sans un saisissement profond ces oiseaux qui sentent les cadavres et suivent les armées comme les requins suivent les vaisseaux. Pendant le silence de la nuit, nous entendions-le rugissement des lions que les feux de nos camps empêchaient de venir chercher leur proie parmi nos chevaux et nos mulets. Les plateaux stériles de la province de Constantine sont la véritable patrie de ces redoutables animaux : c’est là que le lion partage avec le Bédouin l’empire du désert ; le lion en est le maître absolu pendant la nuit, et il apparaît régulièrement devant les douaires arabes pour lever la dîme sur le bétail.

« Notre marche jusqu’à Constantine dura près de six jours, quoique cette ville fût éloignée seulement de 19 lieues de Merdjez-el-Hammar et de 41 lieues de Bone. Les scènes du bivouac étaient toujours très-pittoresques. On campait toujours auprès d’un ruisseau ou d’une source, et le camp recevait le nom du village, ou du ruisseau, ou du tombeau, ou du marabout le plus proche. Dès que le carré était clos, il fallait admirer l’activité des soldats. Les uns couraient pour chercher de l’eau ou des tiges de chardons secs, faute de bois dont le pays est dénué ; d’autres allumaient le feu et préparaient la cuisine ; bientôt on voyait briller mille feux : ici on entendait des chants, là des causeries, plus loin des rires joyeux. Les orateurs du bivouac (c’étaient ordinairement des volontaires parisiens) rassemblaient autour d’eux leurs auditeurs, leur parlaient politique et annonçaient les futures destinées de l’Europe. Les honnêtes et simples recrues de la Bretagne et de la Vendée écoutaient en silence, avec une foi religieuse, ces oracles de Paris qui ne savent douter de rien. Dès qu’il a mangé le potage au riz et rongé le biscuit sec, le soldat français se fait un lit aussi commode que possible.

« Une fois, je vis un soldat du bataillon d’Afrique ouvrir un tombeau arabe, en déloger l’antique habitant et se coucher à sa place. D’autres restaient debout autour du feu pendant presque toute la nuit, causant et se faisant du café.

Les scènes du bivouac arabe sont toutes différentes. Dès que les spahis qui forment toujours l’avant-garde ont atteint le lieu destiné au repos, ils attachent les pieds de leurs chevaux, rangés sur deux colonnes, à des piquets de bois. Après ces soins, tous les Arabes se rassemblent pour faire la prière. Tournés vers l’Orient, ils se jettent à terre, la tête en avant, se relèvent et se couchent de nouveau, presqu’à l’instar des épileptiques, tandis qu’un d’entre eux murmure la formule de la prière. Quelquefois les rayons du soleil couchant, éclairant leurs visages à larges barbes, donnent à ces groupes, absorbés par la prière, un caractère de sainteté qui inspire en effet la vénération. Mais sitôt qu’il s’est acquitté de ce devoir pieux, l’Arabe devient gai et enjoué comme un enfant. On chauffe le kouskousou, on allume les pipes. Les plus jeunes des spahis commencent leurs jeux ; les plus âgés les regardent, assis en deux cercles, les jambes croisées ; les chevaux forment le fond du tableau et sont comme les spectateurs du côté opposé. Les jeux des Arabes sont des drames ou des pantomimes, représentant des amours, des chasses, des combats, tableau des mœurs du désert. Ces hommes habituellement si graves et si sérieux se livrent à cet amusement avec une vive gaîté : ils rient, ils plaisantent, ils crient quelquefois à troubler le sommeil de leurs camarades français. Quand ils ont assez de ces divertissements, ils forment ensemble un assez grand cercle ; ils placent au milieu de ce cercle une lanterne de papier, et l’un d’eux commence un chant guttural en s’accompagnant d’une guitare de structure barbare ; les autres écoutent immobiles et silencieux. Ils passent ainsi leur soirée jusqu’à une heure avancée de la nuit. Souvent j’ai vu, après minuit, lorsque la plupart des feux des Français étaient éteints, les Arabes assis sous les étoiles, écoutant le troubadour qui leur chantait les délices amoureuses des douaires. Vers quatre heures du matin on sonnait le réveil au camp. La musique de chaque régiment jouait ses airs les plus doux. Quelle misère brillante est la misère du soldat ! Une musique suave lui donne la force et la patience, et ranime ses membres engourdis par le brouillard et la rosée glaciale du matin.

Dès qu’il faisait assez jour pour distinguer la route, l’avant-garde se mettait en marche ; tous les corps suivaient dans l’ordre prescrit. L’artillerie et l’immense convoi se traînaient ensuite, puis venaient la troisième et la quatrième brigade qui avaient rejoint l’armée le 1er octobre. Le 5 octobre nous aperçûmes enfin du sommet d’une hauteur couronnée par les ruines d’un beau monument romain le but de notre pèlerinage. Constantine ! Constantine ! crièrent les soldats en faisant retentir leurs armes. Je crois, en vérité, que le cri Moscou ne fut pas répété avec plus d’enthousiasme par la grande armée de Napoléon. Certes, l’aspect d’une ville avait quelque chose de fort bienfaisant après une marche de cinq jours à travers un désert montagneux d’une monotonie mortelle, où l’on ne rencontrait pas une habitation humaine.

Dans la situation terrible où se trouvait l’armée, il n’y avait pas un seul instant à perdre pour établir les batteries de brèche. Le nombre des malades croissait, les vivres commençaient à manquer ; le 10, les chevaux avaient déjà mangé tout leur fourrage. Pour faire monter l’artillerie sur le Coudiat-Aty en traversant la rivière du Rummel, on attela jusqu’à vingt chevaux à une seule pièce ; on parvint enfin avec des peines inouïes à surmonter tous les obstacles. Ce transport était d’autant plus difficile qu’on ne pouvait l’opérer que la nuit pour éviter le feu des assiégés. Le 10, toutes les pièces de 24 étaient placées sur la colline, et le 11 elles commencèrent à lancer leurs boulets contre les murs, entre les portes Bal-el-Oued et Bab-el-Decheddid, seul point où une brèche fut praticable ; c’est là que finit le profond précipice qui environne toutes les autres parties de l’enceinte ; le rocher n’y forme pas une muraille escarpée, et l’on y communique du Coudiat-Aty par une haute jetée. Sans cet unique point vulnérable, Constantine serait un autre Gibraltar qu’on pourrait détruire par des bombes, mais non pas prendre d’assaut. Le gouverneur, le duc de Nemours, le général Perregaux, chef d’état-major, se rendirent de Mansourath à Coudiat-Aty pour observer les effets produits par les batteries de brèche. La communication entre ces deux positions n’a jamais été interrompue, mais le passage du Rummel était toujours dangereux : d’un côté le feu des assiégés nous foudroyait ; de l’autre, de nombreux groupes de cavaliers, perchés sur les collines comme des oiseaux de proie, fondaient sur les hommes isolés qui essayaient de passer la rivière. Un soldat s’étant écarté des avant-postes pour couper du bois, des Arabes s’élancèrent sur lui, et avant qu’on eût eu le temps de tirer un coup de fusil, lui coupèrent la tête et reprirent leur volée. 300 Arabes environ campaient sur les hauteurs auprès de l’aqueduc colossal des Romains ; leur quartier général était à une petite demi-lieue au sud de Coudiat-Aty, non loin d’une vaste habitation appartenant au bey, là où commençaient les beaux jardins d’arbres fruitiers. On disait qu’Achmet y était en personne, entouré de 4.000 cavaliers arabes du désert de Saarah et de quelques Kabyles à pied. Ces derniers s’approchèrent quelquefois des tirailleurs français jusqu’à une demi-portée de fusil ; mais leurs attaques furent toujours conduites sans énergie et avec le désordre habituel à ces hordes, et qui les rendent si inférieures à des troupes régulières en rase campagne. Lorsqu’ils s’aperçurent du peu d’effet de leur feu, ils cessèrent et se bornèrent pendant les derniers jours à observer l’ennemi. Il y avait dans leur camp beaucoup de femmes qui, à l’instar des femmes des anciens Germains, encourageaient les guerriers par des cris et des applaudissements.

Dans la matinée du 12, la brèche était devenue si large que douze hommes de front auraient pu y passer. Vers huit heures, le gouverneur fit cesser le feu parce qu’il attendait le retour d’un parlementaire envoyé dans la ville pour sommer les habitants de se rendre. Ceux-ci retinrent le parlementaire jusqu’à ce qu’ils eussent un peu réparé la brèche avec de la terre, puis ils firent répondre : « Si vous demandez de la poudre, nous vous en donnerons ; si vous demandez du pain, vous en recevrez ; mais vous n’aurez pas la ville tant qu’un seul de ses défenseurs sera debout. » Après la réception de cette réponse on fit recommencer le feu. Les mortiers et les pièces de 24 tonnèrent sans interruption. Chaque coup était répété par l’écho le plus voisin de la montagne, qui le renvoyait à un écho plus éloigné, celui-ci à un autre, tellement que le bruit de la canonnade a pu être répercuté ainsi de montagne en montagne jusqu’au désert. Après avoir examiné la batterie, le général Damrémont s’avança imprudemment vers la partie occidentale de la colline de Coudiat-Aty pour observer, à l’aide d’une longue vue, l’effet du feu. Les boulets, les bombes, et même les balles qu’il entendait siffler ou crever autour de lui, ne purent l’arrêter dans sa promenade téméraire. Il expia enfin ce mépris obstiné de la mort : un boulet de quatre le renversa sans vie. À peine eut-il le temps de recommander à Dieu son âme intrépide par ce mot : Mon Dieu ! qui lui échappa. Le général Perregaux, se penchant sur le corps de son ami, fut blessé au front par une balle. Le général Rulhières fut effleuré par un coup de fusil à la joue gauche, et sa capote fut trouée de plusieurs balles. Le duc de Nemours se trouvait sur le même lieu où les projectiles de toute espèce ne cessaient de pleuvoir ; ses aides-de-camp essayèrent de l’en éloigner, même par la force ; mais il résista avec indignation, et resta comme les autres jusqu’à ce qu’on eût relevé le corps du général Damrémont.

« Le jeune duc de Nemours, pendant toute l’expédition, a fait preuve d’une grande bravoure ; je l’ai vu au milieu du feu le plus terrible, sur des lieux où les bombes s’enfonçaient dans la terre quatre fois par minute. Nous autres nous pensions ne rien faire de honteux en nous couchant quelquefois pour que les éclats des bombes passassent au-dessus de nous ; mais le prince méprisait nos manœuvres prudentes et se promenait sous la pluie des balles avec un sang-froid que nous admirions tous, mais dont je n’oserais apprécier le mérite, car sa taciturnité était aussi surprenante que sa bravoure. Jamais il n’a fait entendre à l’armée ou à des corps séparés une parole d’enthousiasme ; l’idée ne lui est pas venue de récompenser un beau fait d’armes par le moindre compliment. En présence du corps sanglant du général en chef, lorsque l’émotion la plus profonde s’empara de tous les officiers, même des partisans du maréchal Clausel, le duc de Nemours avait certes la plus belle occasion qui pût s’offrir à un jeune prince de révéler un certain talent oratoire : il ne sortit pas de sa bouche une phrase brillante, pas un mot digne d’être répété et d’être inséré dans le Moniteur Algérien. Le duc de Nemours montra dans cette occasion comme dans toutes les autres une bravoure inébranlable et un grand sang-froid ; mais il resta muet.

Après la mort du général Damrémont, un conseil de guerre fut convoqué et le commandement de l’armée fut confié au général d’artillerie Valée, vétéran de l’Empire. Ce triste événement n’occupa l’armée que pendant quelques heures ; il fut bientôt oublié. Le général Damrémont et les soldats de l’armée d’Afrique se connaissaient depuis trop peu de temps pour que la perte de ce général, qui pour la première fois exerçait un commandement de quelque importance, pût causer en eux une sensation bien profonde. C’était une opinion générale dans l’armée, surtout parmi les soldats, que Constantine n’eût pas été prise si le général Damrémont eût conservé le commandement.

Le général Valée, homme morose et opposé au système de négociations et de traités qu’on avait adopté depuis quelque temps, donna sur-le-champ l’ordre de doubler le nombre et la célérité des coups. Vers midi, une nouvelle batterie était construite, plus près de la ville que les autres ; elle tirait par conséquent avec plus de certitude. L’armée avait appris que l’assaut aurait lieu le lendemain : elle accueillit cette nouvelle avec une grande joie : en effet il était temps. Non-seulement les troupes avaient horriblement souffert, mais depuis le 10 les chevaux et les mulets n’avaient pas mangé un grain d’orge ; ils mouraient par centaines. Ajoutez à toutes ces misères le manque absolu de bois. À la fin du siège, les soldats ne trouvaient même plus quelques misérables tiges de chardons pour faire leur soupe. Le bivouac était affreux, surtout pendant les nuits froides et humides, où l’on n’entendait que le bruit des averses, les hurlements d’un vent glacial, les plaintes des malades et les hennissements des chevaux affamés. Heureusement, le i2 octobre, le ciel s’éclaircit un peu et avec lui l’humeur des soldats. On ne saurait se faire l’idée de l’influence qu’exerce l’atmosphère sur le moral d’une armée dans des circonstances pareilles. Le 13, le soleil se leva sur un horizon entièrement dégagé de nuages ; cela parut un signe de bon augure. Les corps désignés pour l’assaut poussèrent des cris de joie. La première colonne d’attaque fut formée par un bataillon de Zouaves, deux compagnies du 2ee léger, la compagnie franche et une partie du génie sous le commandement du colonel Lamoricière. Cet officier a le don d’exciter l’enthousiasme des soldats. Les Zouaves, couchés dans une tranchée, s’étaient approchés de la brèche jusqu’à une distance de soixante pas ; ils y avaient séjourné pendant 24 heures en attendant le signal de l’assaut, qui devait être donné par huit coups de canon tirés à la fois. Les boulets devaient soulever un nuage de poussière près de la brèche pour empêcher les assiégés de tirer sur les premiers assaillants. À huit heures du matin, les fanfares de la musique de la légion étrangère accompagnèrent le bruit des huit coups de canon ; la musique, les tambours des autres régiments répondirent à ce signal. Le colonel Lamoricière sauta de la tranchée et s’élança le premier, le sabre à la main, sur la brèche ; les Zouaves et les autres corps le suivirent au pas de charge. À ce moment, tous les Arabes et Kabyles postés sur les collines du sud et de l’ouest poussèrent des cris sauvages si bruyants qu’on n’entendait plus les fanfares de la musique française ; bientôt ils se lassèrent de crier, et à leurs hurlements succédèrent des sons rauques et plaintifs : c’était comme le chant de mort de la ville du diable. Une demi-heure après, les Français étaient maîtres de la brèche.

« La seconde colonne d’assaut se composait des compagnies d’élite du 17ee léger et du 47ee de ligne, des tirailleurs d’Afrique et de la légion étrangère. Le colonel Combe, qui la commandait, arriva devant la brèche au moment où les Zouaves demandaient des échelles. C’est que, derrière la brèche, il n’y avait pas d’entrée dans les rues, mais une porte fermée et des maisons percées de créneaux. Cet obstacle fut écarté par une formidable explosion de poudre qui tua plus de cinquante Français et en blessa un plus grand-nombre. Les récits sur les causes de cette explosion sont fort contradictoires ; comme ceux qui en furent les plus proches témoins y périrent, il a été bien difficile d’obtenir sur ce point des renseignements exacts. Quoi qu’il en soit, cette catastrophe qui fut fatale à tant de braves détruisit les derniers retranchements de l’ennemi. Les Zouaves se précipitèrent dans les rues, la baïonnette en avant. Le combat, qui eut lieu sur la brèche et dans la rue, ne dura guère plus d’un quart d’heure ; mais il fut bien meurtrier ; trois ou quatre cents morts, Français, Zouaves, Kabyles et Turcs gisaient pêle-mêle sur le sol.

« Pendant la durée de la lutte, nous autres spectateurs, postés sur le Coudiat-Aty, nous éprouvions des émotions indicibles. J’ai été plusieurs fois dans ce pays témoin d’expéditions militaires ; j’ai admiré partout la valeur brillante, héroïque de l’armée française ; mais, cette fois mon admiration fut portée au comble : ici le péril était formidable ; la mort était presque certaine pour les premiers assaillants ; pourtant il n’y eut pas un seul homme dont le cœur faiblît, dont le pas se ralentît ou chancelât. Les chefs et notamment les sous-officiers donnaient aux soldats l’exemple de l’intrépidité, aussi le nombre des morts sur la brèche fut-il égal parmi les officiers et sous-officiers et parmi les soldats. La ville de Constantine avait encore au moment de l’assaut 6.000 défenseurs. Les Turcs les plus braves se jetaient, le yatagan à la main, au-devant des assaillants et expiraient sous les coups des baïonnettes ; mais à la fin la terreur de la mort s’emparait de ces âmes fanatiques, et cependant ils étaient convaincus qu’une main chrétienne en leur donnant la mort les envoyait au paradis.

« Les habitants continuèrent quelque temps encore leur résistance dans les rues, pour s’assurer la retraite vers la Kasbah et une issue hors la ville ; beaucoup s’élancèrent à travers des rochers, vers la plaine, du côté du midi ; plusieurs se tuèrent en tombant, d’autres se blessèrent ; quelques-uns se traînèrent péniblement jusqu’aux jardins méridionaux, ou furent emportés par leurs parents : 200 cadavres gisaient au pied des rochers. Avec la résistance des habitants de la ville cessa la fureur des soldats français, mais on ne pouvait les empêcher de piller. Cependant aucun habitant ne périt pendant le pillage. Vers 9 heures, le drapeau tricolore avait remplacé sur le rocher le drapeau rouge. La palme de la victoire est due à la première colonne et à son brave chef, le colonel Lamoricière. Cet intrépide officier, le visage brûlé, presque privé de la vue, conduisit les Zouaves jusqu’à la Kasbah. La deuxième colonne soutenait la première avec zèle ; mais les dangers qu’elle courait n’étaient plus les mêmes : l’explosion de poudre avait déjà eu lieu lorsqu’elle arriva sur la brèche ; le colonel Combe, le commandant de cette seconde colonne, fut frappé par deux coups de fusil lorsqu’il se trouvait sur la muraille ; cependant il continua à commander ses soldats jusque dans la ville ; ce ne fut qu’alors qu’il se rendit auprès du duc de Nemours, lui fit son rapport, et ajouta enfin avec le plus grand sang-froid : « Monseigneur, permettez maintenant que je me retire, je suis blessé mortellement ; je vous recommande ma malheureuse famille. » Il avait su tellement se contenir pendant qu’il faisait son rapport, que le prince ne s’était point aperçu de l’état où il se trouvait. Le colonel Combe eut encore la force de retourner presque seul au bivouac de son régiment, où trois jours après il fut enterré. Vers dix heures du matin, le massacre avait entièrement cessé, et dès ce moment aucun coup de fusil ne fut tiré. Les Arabes et les Kabyles qui, du haut de leurs collines, avaient été témoins de l’assaut, se retirèrent en silence lorsqu’ils ne virent plus le drapeau rouge.

« Tous les curieux de l’armée accoururent alors pour voir l’intérieur de cette sombre ville qui, dans le cours d’une année, avait été le théâtre de deux catastrophes, et dont la prise venait d’être achetée au prix de tant de sang. La brèche avait trente pieds de largeur ; il fallait, pour y monter, grimper sur une élévation de terre et de sable ; un grand nombre de sacs de laine, de pierres, etc., étaient épars derrière la muraille renversée. Ces matériaux avaient été probablement entassés pour remplir la brèche. On voyait derrière la brèche des débris de maisons crevées par la violence de l’explosion. Les corps sanglants et brûlés des Africains et des soldats français gisaient ici les uns si près des autres, que nous ne pouvions pénétrer dans la ville qu’en marchant sur ces morts. La plupart des cadavres étaient horriblement mutilés ; plusieurs étaient sans tête, ou le visage tellement noirci par les brûlures, qu’on ne pouvait plus distinguer les blancs européens des Kabyles basanés et des nègres. Dans les rues de la ville, au contraire, les cadavres n’étaient point mutilés ; les groupes de morts y avaient même quelque chose d’imposant : là, on avait combattu face à face, et le Français reposait comme réconcilié sur la poitrine du Kabyle. Il y avait une expression de tranquillité héroïque dans les pâles figures des Français ; ils paraissaient dormir, tandis que les traits sanglants des Maures et des Kabyles étaient défigurés par des grimaces atroces.

« Je n’oublierai jamais la figure à longue barbe d’un vieux Maure ou Turc que je vis assis, appuyé vers le coin d’une maison, les yeux et la bouche ouverts, la main gauche fermée et étendue vers le ciel, tandis que la main droite tenait encore un pistolet ; cette figure avait quelque chose d’horriblement menaçant.

« Parmi les épisodes de ces scènes de carnage, j’ai remarqué un trait d’humanité qui m’a paru plus digne d’admiration qu’un acte d’héroïque bravoure : Au milieu du pillage, j’aperçus un officier du génie, qui portait avec le plus grand zèle les cadavres des soldats de son arme dans des lieux écartés, afin que ceux qui pillaient et qui, dans leur fureur, se précipitaient d’une maison dans l’autre en marchant avec indifférence sur les corps de leurs camarades, ne pussent point les mutiler. Puis, le même officier courait dans les maisons les plus proches pour en protéger les habitants tremblants et en chasser les pillards furieux. Deux Maures aveugles étaient debout au coin d’une des rues, ne sachant peut-être point ce qui se passait, ils étendaient leurs mains et demandaient du pain ; leurs figures douces et belles avaient une singulière expression de prière, « C’est trop, s’écria un soldat, ces coquins nous demandent encore du pain ! — À qui voulez-vous qu’ils en demandent ? dit l’officier ; ces pauvres diables n’ont plus que nous pour leur en donner. » Et il courut vers des soldats de son corps et leur demanda un morceau de biscuit pour les ennemis aveugles. Cela eut lieu après le carnage le plus atroce.

« Cet homme généreux dont je crois devoir citer ici publiquement le nom, était M. Chandon, lieutenant du génie d’état-major.

« Lorsque le bruit du combat eut cessé, on enterra les morts avec assez peu de cérémonie, on jeta tous ensemble Français et Africains dans une grande fosse.

« Il ne resta plus rien à faire qu’à se promener et à prendre un coup d’œil de la ville.

« L’intérieur de Constantine ressemble à peu près à toutes les autres villes de la Barbarie : des maisons sans croisées, ayant des cours intérieures et des galeries à colonnes, des rues étroites, sombres, sales et puantes, quelques marchés publics, une immense quantité de cafés et de boutiques, voilà le tableau général de la ville intérieure. Les mosquées ne sont pas plus belles que celles d’Alger.

« Le palais du célèbre Ben-Aïssa n’est pas très-brillant, les galeries n’ont pas même de colonnes qui ornent généralement la maison de chaque Maure tant soit peu riche. En revanche, les caves de cette maison, dit-on, renferment des sommes considérables d’argent comptant qu’on y a caché ; l’extérieur du palais du bey est bien misérable.

« À l’aspect des peintures à fresque du palais, nous fûmes pris d’un rire inextinguible ; elles sont mauvaises au-dessus de toute expression ; l’art de la peinture est chez ce peuple encore dans l’état d’enfance, tandis qu’il n’y manque pas d’architectes habiles. Les peintures à fresque représentent, pour la plupart, des voiles déployées et leurs canons faisant feu. L’attaque manquée du général Clausel est aussi représentée sur les murs ; les Français y sont peints comme des nains, et les Turcs comme des géants. Dans une aile du palais se trouvaient environ 80 femmes ; c’étaient des prisonnières du bey, les épouses et filles de Cheiks arabes, qui n’avaient pas payé le tribut, et dont le Bey espérait extorquer une rançon. Achmet-Bey qui, malgré son âge, est encore très-libertin, traita ces femmes, durant leur captivité, comme les siennes.

« L’armée resta à Constantine jusque vers la fin du mois de novembre. À cette époque, le général Valée y laissant une garnison sous les ordres du général Bernelle, revint à Bône avec le duc de Nemours. Il y reçut la nouvelle de sa promotion à la dignité de maréchal de France.

« Le duc de Nemours revint en France par Gibraltar et l’Atlantique ; en revenant il se blessa au bras, ce qui ne l’empêcha pas d’assister à l’ouverture des chambres, le 18 décembre 1837. Le 27 avril 1840, le duc de Nemours épousa à Paris Victoire-Antoinette-Auguste, princesse de Saxe-Cobourg-Gotha, née à Vienne le 16 février 1822.

« Le 13 juillet 1842, le duc d’Orléans, héritier du trône, meurt tragiquement sur la route de Neuilly. Les chambres dissoutes la veille sont convoquées de nouveau ; elles votent à une immense majorité la loi de régence qui leur est proposée. Après ce vote unique en faveur du duc de Nemours, la session est close.

« Le 12 juillet 1844, le duc se vit père d’un fils qui reçut le titre de duc d’Alençon. En juin 1846, il assista à Lille, avec son frère le duc de Montpensier, à l’inauguration du chemin de fer du Nord. »

Le 24 février 1848, jour néfaste, la duchesse de Nemours quitta Paris avec le roi et la reine. Le duc resta pour accompagner sa belle-sœur, la duchesse d’Orléans et résigner en sa faveur ses pouvoirs de régent. Il était avec elle à la chambre des députés en costume d’officier général. On sait le succès de cette démarche. Le duc, séparé de sa belle-sœur par les flots de la multitude, quitta Paris et arriva à Londres le 27 février avec la princesse Clémentine.


NEUHAUS, dit MAISONNEUVE (Emmanuel - Michel - Bertrand - Gaspard)[modifier]

général de division, naquit à Landau (Bas-Rhin) le 29 septembre 1757. Après avoir terminé ses études au collège de Mayence, il s’enrôla dans le régiment de Champagne-Infanterie le 16 août 1775. Ce régiment ayant dédoublé à Calais en 1776, il passa dans celui d’Austrasie-Infanterie, où il devint caporal le 28 novembre 1779, s’embarqua avec ce corps pour les Grandes-Indes le 15 janvier 1780, et assista à tous les combats qui eurent lieu à la côte de Coromandel.

Au siège de Trinquemal, dans l’île de Ceylan, Neuhaus-Maisonneuve, à la tête d’un fort détachement, attaqua l’ennemi et contribua à la prise de cette place, ainsi qu’à la reddition du fort d’Osteinbourg.

Nommé sergent le 3 juillet 1782, il s’embarqua sur le vaisseau amiral le Héros le 3 septembre suivant, et combattit à la mémorable journée où ce vaisseau soutint seul une lutte de huit heures contre 12 vaisseaux anglais. Un boulet de canon lui ayant emporté le bras gauche, il restait inébranlable à son poste, lorsqu’il eut la jambe gauche fracturée par un second boulet. L’amiral Suffren, témoin de son dévouement, lui promit de solliciter le brevet d’officier, l’emmena en France avec lui, et le présenta lui-même au roi, dont il reçut une pension le 23 mai 1784.

Neuhaus-Maisonneuve fut nommé sous-contrôleur de l’hôpital militaire de Sarrelouis le 8 mai 1786. Les habitants de Metz l’ayant choisi, le 2 juillet 1789, pour être leur centenier, il obtint, le 29 du même mois, le grade de capitaine aide-major chef de bataillon dans la garde nationale sédentaire de cette ville.

Commandant des fédérés de la Moselle, qui se rendirent à Paris lors de la fête du 14 juillet 1790, il passa, le 17, comme sous-lieutenant dans le régiment provincial-artillerie de Metz, et y devint major des cinq bataillons de la garde nationale le 15 février 1791.

À la formation du 2e bataillon des volontaires de la Moselle, le 14 août suivant, Neuhaus-Maisonneuve fut nommé lieutenant-colonel commandant en premier de ce corps. Il mit tous ses soins à l’organiser, le conduisit sur les frontières, et reçut l’ordre d’aller au camp retranché sous Sedan, où il envoya plusieurs détachements contre quelques partis ennemis répandus des Ardennes. Lorsque, après l’affaire du camp de la Lune, où il se trouva, les Prussiens furent obligés de rendre Longwy et de quitter le territoire français, Neuhaus-Maisonneuve eut le commandement de Stenay.

Devenu lieutenant-colonel divisionnaire chef de brigade le 12 mai 1793, il se rendit à l’armée de la Moselle pour l’ouverture de la campagne devant Trêves. Il fut ensuile chargé de couvrir la Sarre à la rentrée de l’armée, et commanda les flanqueurs de droite au combat de Forbach. C’est lui qui, à l’affaire de Neukirch, pays des Deux-Ponts, après avoir rallié les tirailleurs, força le passage du pont, culbuta l’ennemi et favorisa ainsi la marche de l’armée, qui volait au secours de Mayence. Mais, dès que la reddition de cette place eut forcé les troupes françaises de prendre la défensive sur la Sarre, Neuhaus-Maisonneuve prit le commandement de l’armée de Bliescastel pour empêcher que l’ennemi ne franchît la Blize, et ne se jetât entre l’armée des Vosges et celle de la Moselle, ce que le corps du partisan ennemi Sekouly essaya vainement de faire.

Élevé au grade de général de brigade le 30 juillet 1793, il se distingua à l’armée des Ardennes, campée, sous Carignan.

Après avoir battu l’ennemi aux journées des 30 août, 1er, 2 et 3 septembre, il le rejeta au delà de la rivière de Semoys, pays de Luxembourg, et fut promu au grade de général de division le 20 du même mois. Il passa presque aussitôt à l’armée du Nord, où il contribua au déblocus de Maubeuge ; il obtint ensuite le commandement du camp retranché d’Arleux, auquel il joignit celui des divisions de Douai, de Pont-à-Marcq, et de la division de droite sur la Sambre, près de Beaumont.

Étant tombé malade par suite des fatigues de la guerre, il fut mis à la retraite le 21 pluviôse an II. Remis en activité comme général de division commandant l’arrondissement de Bitche, Neuhaus-Maisonneuve se rendit utile dans ce pays et le purgea des brigands incendiaires qui le troublaient depuis longtemps.

À la chute du gouvernement directorial, le premier Consul le nomma commandant d’armes de la place de Bitche le 1er vendémiaire an IX.

Créé membre de la Légion-d’Honneur le 10 frimaire an XII, il devint officier de l’Ordre le 26 prairial suivant, puis chevalier de l’Empire le 23 juillet 1810.

Il commanda pour la dernière fois la place de Bitche pendant le blocus au 1er janvier 1814, époque à laquelle il fut confirmé dans ce commandement par le maréchal duc de Valmy, commissaire du roi.

Nommé chevalier de Saint-Louis le 29 septembre de cette année, il fut remplacé le 16 mai 1815, obtint presque aussitôt sa retraite, et mourut le 22 novembre 1834.

NEUMAYER (Maximilien-Georges-Joseph)[modifier]

né à Neuhausen, près Worms, ex département du mont Tonnerre, aujourd’hui grand duché de Hesse, le 1er avril 1789. Il entra en 1807 à l’école de Fontainebleau, d’où il passa à celle de Saint-Cyr ; et en 1809, dans le 6e d’infanterie légère, en qualité de sous-lieutenant.

Après avoir fait une campagne en Allemagne, son régiment passa en Espagne où le jeune Neumayer ne tarda pas à se signaler. Le 18 juillet 1810 il s’empara d’une pièce de canon, sur le glacis de la ville d’Almeida (Portugal), dans une sortie que fit la garnison. Peu après il fut blessé d’un coup de feu à l’affaire de Buraco et mérita par sa belle conduite l’épaulette de lieutenant.

Le 12 avril 1813, à la tête d’une compagnie de carabiniers, il enleva et passa le premier le point retranché de la Horaduda sur l’Èbre, et culbuta trois compagnies qui la défendaient. Le 30 mai suivant, il se précipita avec sa compagnie au milieu du bataillon d’Artola (en Biscaye), lui fit mettre bas les armes et ramena 300 prisonniers. Enfin, le 29 juillet, il débusqua avec deux compagnies un bataillon anglais et se rendit maître, à l’arme blanche, des crêtes des Pyrénées qui dominent le val Carlos. Ces divers faits furent mis à l’ordre du jour de l’armée et méritèrent à M. Neumayer la croix de la Légion-d’Honneur et le grade de capitaine. Il avait été blessé d’un coup de feu dans la dernière action.

À peine remis de sa blessure, il se trouva au combat sous Bayonne (10 décembre 1813), où il eut le bras gauche cassé d’un coup de feu. Mais il suivit le mouvement de retraite de l’armée et put se trouver en ligne à Toulouse, où il combattit vaillamment, et reçut une blessure d’autant plus grave que la balle l’atteignit au même bras qui avait été fracturé quatre mois auparavant.

Mis en non-activité en 1814, M. Neumayer fut, pendant les Cent-Jours, nommé capitaine adjudant-major au 8e bataillon de la garde nationale mobilisée du département du Bas-Rhin. Les désastres de Waterloo le rejetèrent dans les cadres de la non-activité jusqu’en 1820. À cette époque, il entra dans la légion des Bouches-du-Rhône (6e d’infanterie de ligne) en qualité de capitaine, et fit plus tard la campagne d’Espagne pendant laquelle il fut nommé chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis, et de celui de Saint-Ferdinand (2e classe).

À sa rentrée en France, il fut promu au grade de chef de bataillon au 22e de ligne.

À la suite de la Révolution de Juillet, il fit la campagne de Belgique et fut honorablement cité dans les rapports du maréchal Gérard et créé officier de la Légion-d’Honneur et chevalier de l’ordre de Léopold.

Envoyé en Afrique en 1835 en qualité de lieutenant-colonel de la Légion étrangère, il rentra en France à la suite d’une fracture à la jambe.

Après son rétablissement, il entra dans le 1er d’infanterie légère, d’où il passa en 1837 au commandement du 10e d’infanterie de ligne.

Il fut depuis promu successivement au grade de général de brigade, et le 12 juin 1848 à celui de général de division. Il est aujourd’hui commandeur de la Légion-d’Honneur et commande la 1re division militaire.

M. Neumayer est compté à juste titre parmi nos officiers généraux les plus distingués.


NEY (Michel)[modifier]

né à Sarrelouis le 10 janvier 1769, d’un ouvrier tonnelier.

Il entra fort jeune au service, comme simple hussard dans le régiment de Colonel-Général. Après avoir passé par tous les grades inférieurs, il était devenu capitaine en 1794. Kléber le fit nommer adjudant-général chef d’escadron. Général de brigade sur le champ de bataille en 1796, il venait de prendre Wurtzbourg avec 100 hommes de cavalerie seulement, et avait forcé le passage de la Rednitz et pris Forcheim, 70 pièces de canon et d’immenses approvisionnements. Général de division en l’an IV ; envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire auprès de la République helvétique en 1802, il eut le bonheur de pacifier ce pays menacé de la guerre civile. Commandant de l’armée de Compiègne en 1803. Maréchal d’empire le 19 mai 1804, et grand aigle le 1er février 1805. Cette même année, il reçut le titre de duc d’Elchingen, en mémoire de la bataille de ce nom qu’il avait gagnée.

Nous donnons ici un fragment des Mémoires du maréchal Ney, où se trouve le récit de ces glorieux combats.


Affaires d’Elchingen, du 6 au 20 octobre 1805.


« Le mouvement avait continué. Nous occupions Nordlingen, nous tenions les avenues qui conduisent au Danube. Nous étions au moment de mener à terme une grande combinaison. Marmont avait ordre de se porter sur Neubourg ; Davoût était chargé de le suivre, et Bernadotte de pousser sur Munich l’armée bavaroise, dont il venait de prendre le commandement. Murat, de son côté, devait presser la marche de ses colonnes, il devait déboucher devant Donawerth, forcer la place et enlever le pont. Lannes, Soult, l’appuyaient avec leurs troupes : l’entreprise ne paraissait pas douteuse.

« L’ennemi, néanmoins, venait de voir démasquer des manœuvres qui jusque-là lui avaient échappé ; il nous voyait inopinément déboucher sur ses derrières, il devait tout entreprendre, tout tenter pour sauver ses communications. L’Empereur ne voulut pas courir les chances qu’enfante quelquefois une position désespérée. Il résolut de réunir ce qu’il avait de troupes disponibles, et appela le maréchal à Donawerth. Celui-ci venait de prendre position sur le Brentz ; ses positions commandaient le cours du Danube et dominaient tous les débouchés qui mènent à ce fleuve, depuis Ulm jusqu’à Donawerth. En revanche, elles se trouvaient un peu trop sur la droite de la ligne d’opérations ; le maréchal, appelé à heure fixe sur le point où il devait combattre, ne pouvait plus l’atteindre s’il était obligé de gagner Neresheim. S’y porter en côtoyant le Danube, faire une longue marche de flanc, pouvait paraître dangereux à l’état-major ; mais le maréchal ne partageait ni les vues ni les appréhensions de celui-ci sur les projets de l’ennemi, et il se décida à ce mouvement. Il était convenu que Mack n’avait « que quelques escadrons de cavalerie légère en avant de Donawerth ; qu’il n’avait garde d’engager une action ayant la Wernitz à dos. » Quant à leurs entreprises, il s’était assuré que les Autrichiens n’avaient aucune notion certaine sur notre marche, qu’ils ne nous croyaient pas même réunis en corps d’armée.

« Ces aperçus ne tardèrent pas à se vérifier. Le quatrième corps avait enlevé Donawerth sans résistance, et le sixième avait fait son mouvement le long du fleuve, sans qu’aucun incident fâcheux eût signalé sa marche, lorsqu’il reçut ordre de prendre position. Soult s’était avancé le 6 sur la place ; il n’avait aperçu, comme l’avait annoncé le maréchal, que quelques partis de cavalerie qui n’avaient pas essayé de s’engager. Il avait précipité son mouvement et était arrivé, après une traite de quinze heures, devant le pont qu’il devait enlever. Ses voltigeurs s’étaient élancés sur les travées que les Autrichiens livraient aux flammes, et le fleuve avait été franchi.

« L’ennemi se replia sur le Lech, on le suivit, on s’avança sur Neubourg ; mais l’Empereur, auquel on annonçait de toutes parts qu’il se concentrait sur cette place, se persuada qu’il avait abandonné le Michelsberg et résolut d’emporter Ulm. Il chargea Ney de l’attaquer sur la rive gauche, tandis que Soult la presserait par la rive droite. Il était convaincu que les Autrichiens s’étaient détachés du fleuve, qu’il n’avait qu’à faire marcher pour circonscrire leur champ d’opérations ; le maréchal était loin d’adopter ses vues à cet égard. Les Autrichiens venaient de quitter la rive gauche du Lech et s’avançaient dans une sorte de confusion sur Ulm. Le pont de Guntzbourg était détruit, leurs flancs étaient assurés, leurs derrières hors d’atteinte ; il ne doutait pas qu’ils ne cherchassent à déboucher sur la rive gauche, et ne dissimulait pas les dangers que couraient les dragons établis à Heydenheim, si on ne se hâtait de les faire serrer sur lui.

« L’irruption, du reste, n’était pas imminente. Ney avait atteint les hauteurs de Burgberg le 8 ; le 9, il avait continué son mouvement. Loison avait enlevé Elchingen, Dupont s’était établi à Albeck, Malher avait fait halte à Riedhausen. Il menaçait à la fois Guntzbourg et Ulm, il était en mesure de battre, de contenir l’armée autrichienne quelque part qu’elle se présentât : mais la fortune semblait l’avoir mise hors d’état de rien entreprendre. Davoût atteignait Aicha ; Bernadotte entrait à Munich ; Soult, Marmont, poussant sur Landsberg, achevaient l’investissement des colonnes ennemies, et leur laissaient pour tout champ d’excursion l’étroit espace qui s’étend du haut Lech au Danube.

« Ainsi circonscrites, enveloppées, elles n’avaient d’autre alternative que de se jeter dans le Tyrol ou d’en venir aux mains ; car, de s’aventurer sur la rive gauche, le major général vit qu’il y avait de la folie à l’entreprendre, et plus encore à le supposer. Une bataille était donc imminente, et Napoléon désirait que le maréchal s’y trouvât. « Ne perdez pas de vue, écrivait à Ney le ministre de la guerre, que par ses projets, qui sont de cerner l’ennemi, l’Empereur se trouve obligé de disséminer un peu ses forces, et qu’il a besoin de toute la confiance qu’il a dans ses généraux et de toute leur activité pour ne pas rester oisif quand il faut agir. » Les troupes succombaient à la fatigue : depuis trois jours elles n’avaient ni subsistances ni repos. La pluie était battante, le sol détrempé ; tout ce qu’il y a de pénible dans la vie se réunissait sur elles. Mais la dépêche était pressante. Le général Malher eut ordre de faire ses dispositions. Arrivé le 10, à trois heures du matin, à Riedhausen, il se remit en marche dès que le jour parut, et s’avança sur Guntzbourg. La route était défoncée, le pays couvert de marécages. Il ne fit son mouvement qu’avec les plus grandes difficultés. Il atteignit enfin les bords du fleuve. Le maréchal lui avait signalé un gué qu’il avait reconnu autrefois, et qui, sans doute, existait encore. Il l’avait chargé de le faire sonder, et lui avait indiqué le point du passage qui lui semblait présenter plus de chance. Mais Malher ne tient pas compte de ces obstacles. Ses colonnes sont formées ; il donne le signal. Marcognet est chargé d’emporter Guntzbourg ; il ouvre le feu, tombe de tout son poids sur les Tyroliens qui défendent les abords du Danube, enlève hommes et canons. Il se jette alors dans le fleuve, traverse le premier bras, s’empare de l’île et arrive au pont. Les travées sont coupées. Il essaie courageusement de les rétablir ; mais la mitraille succède à la mitraille : il est obligé de lâcher prise, de se retirer sur la lisière des bois.

« Le maréchal ne tarde pas à être informé de la résistance que Malher éprouve. Il fait prendre les armes à la 2e division et la charge de lui prêter main-forte ; le secours est inutile. Le général Labassé a été plus heureux que son collègue ; il s’est porté sur le point qu’indiquaient les instructions. Les difficultés du terrain, le feu de l’infanterie, le jeu des pièces n’ont pu arrêter son audace ; il est arrivé au pont de Reseinsberg, s’est élancé sur les madriers, les a franchis, et, fondant sur les troupes qui le couvraient de feu, il a enlevé les unes, culbuté les autres : il les a suivies, les a refoulées dans la place, et s’est fièrement établi sur les hauteurs.

« L’armée autrichienne se trouvait presqu’en entier réunie sous les murs de Guntzbourg. Elle reprend l’attaque, l’action recommence plus vive et plus ardente ; mais le général Malher est accouru de son côté avec le reste de ses troupes. On joint l’ennemi, on le renverse ; l’infanterie autrichienne regagne la place en désordre et n’ose plus en sortir. Il n’en est pas ainsi de la cavalerie : aucun échec n’a encore ébranlé la confiance qu’elle a dans son courage ; elle veut à toute force emporter les hauteurs qu’occupe le 59e. Elle s’avance avec intrépidité sur lui, et, toujours désorganisée par son feu, elle l’aborde avec une fureur toujours nouvelle. Cinq fois elle a échoué ; elle se rallie, elle ne se rebute pas encore. Elle forme de nouveau ses escadrons, et revient intrépidement à la charge ; mais cet admirable régiment a perdu ses plus braves officiers. Le colonel Lacuée est au nombre des morts, deux chefs de bataillons sont atteints. Il veut les venger, avoir satisfaction de ces attaques, qui, sans cesse dissipées, se reproduisaient sans cesse. Il anime son feu, désorganise cette cavalerie si opiniâtre, et l’oblige enfin de s’éloigner. Malher fait alors investir la place et y pénètre avant le jour.

« La 2e division commençait à paraître. Le maréchal se trouvait avec les deux tiers de ses forces sur la rive droite. Il avait forcé le passage, enlevé des canons, des drapeaux, et pris un millier d’hommes. L’Empereur lui témoigna la satisfaction que lui causait ce beau résultat : mais il persistait à croire que les ennemis manœuvraient sur l’Iller ; il le pressait de s’avancer sur Ulm et d’en prendre possession. « Il le laissait le maître de marcher comme il l’entendrait pour atteindre ce but ; mais il fallait que la place fût cernée le 11. La chose importait sous tous les points de vue. »

« Le maréchal se mit en mesure de la tenter. Loison poussa sur la rive droite, Dupont eut ordre de se rapprocher de la rive gauche ; et Baraguay-d’Hilliers, qui était à Stalzingen avec les dragons, de se diriger sur Languenau et de prendre position en arrière d’Albeck, afin de le soutenir. Dupont devait se munir d’échelles, de madriers, de tout ce qu’exige une escalade, sans faire cependant aucune tentative qu’il n’eût reçu de nouveaux ordres. Mais, sur ce théâtre mobile, chaque heure a son incident, chaque heure amène sa combinaison. On annonce tout à coup que les Russes commencent à se montrer sur l’Inn. L’Empereur court à leur rencontre, et Murat prend le commandement de l’aile droite. Maître de deux des barrières du champ clos où se sont placés les Autrichiens, ce prince se persuade aussi que c’est sur l’Iller qu’il doit leur donner le coup de grâce, que c’est là qu’il doit les chercher. Le maréchal combat vainement cette opinion ; vainement il représente que l’archiduc s’est éloigné de Guntzbourg à la tête de dix régiments d’infanterie et de plusieurs corps de cavalerie ; que sans doute il s’est dirigé sur Ulm, où sont déjà 15.000 hommes accourus la veille de Schaffouse ; que tout démontre que ce sont nos communications qu’il veut atteindre ; que c’est par la rive gauche qu’il est résolu d’opérer. Murat refuse de croire qu’il ose l’entreprendre. Les marches, les maladies, le défaut de vivres ont réduit nos forces outre mesure. Il a pour instructions principales d’empêcher les Autrichiens de communiquer par leur droite avec les troupes adossées au Tyrol. Il veut réunir tout ce qu’il y a de disponible, pousser sur l’Iller et donner bataille.

« Ney juge la résolution imprudente : il la combat, la désapprouve ; une vive discussion s’établit entre eux. Tous deux sont égaux en grade, tous deux sont fiers, ardents. L’un supporte impatiemment d’être obligé d’obéir ; l’autre est décidé à faire exécuter ses ordres. Ils sont au moment de vider leur querelle par un combat singulier ; déjà la lettre de provocation est écrite ; mais au moment de l’expédier, Ney se rappelle qu’il est devant l’ennemi, et se résigne à ce qu’il ne peut empêcher. Il commande d’organiser un corps d’observation en avant d’Albeck, appelle Dupont et Baraguay-d’Hilliers sur la rive droite. Néanmoins, le mouvement lui paraît si grave, qu’il croit devoir signaler de nouveau au ministre les conséquences qu’il entraîne. Il lui expose à la fois les chances que présente l’action qu’on veut livrer, et le danger qu’il y a à abandonner aux Autrichiens les débouchés d’Ulm. Ils peuvent, dès que nous aurons passé le fleuve, se jeter brusquement sur nos derrières, saisir nos communications, et nous mettre dans la situation où nous les avons placés nous-mêmes. Ils peuvent se diriger sur Elvangen, Heydenheim, Neresheim, pousser même jusqu’à Nordlingen, s’ils le jugent convenable. À ce grave inconvénient s’enjoint un autre. Nous voulons livrer bataille, mais comment y parvenir ? L’Iller n’est guéable nulle part. L’ennemi n’a qu’à rompre les ponts ; nous n’avons plus aucun moyen de l’atteindre. Se décide-t-il à combattre, la chance devient fort douteuse. Nous sommes sans approvisionnements, et le défaut de subsistances commence à se faire vivement sentir. Notre cavalerie est d’une bravoure à toute épreuve ; mais le manque de fourrages, les longues marches l’ont cruellement éclaircie. La division de hussards et de chasseurs qui est attachée au 6e corps ne dépasse pas 900 chevaux. Celle du général Bourcier, qui se compose de six régiments de dragons, s’élève au plus à 1.600 hommes sous les armes. Le corps entier ne compte pas au delà de 16 à 17.000 combattants, ce qui n’est, à proprement parler, qu’une forte division.

« Le reste de l’aile droite n’a pas moins souffert. La division du général Gazan est réduite à 5.000 hommes ; celle du général Oudinot en compte à peu près 6.000 ; celle du général Suchet 8.000 ; les dragons à pied 4.000 ; la cavalerie en a tout au plus 5.000 : total général 50.000 combattants. Un tel état de choses peut-il inspirer une bien haute confiance ? Les résultats qu’il est permis de se promettre valent-ils les chances auxquelles on s’expose ?

« Mais déjà tout ce que prévoyait, tout ce que redoutait le maréchal avait eu lieu. Arrivés le 10 dans la nuit à Ulm, les Autrichiens avaient passé le Danube le 11 au matin, et s’étaient répandus comme un torrent sur nos communications. Dupont faisait son mouvement. On s’était de part et d’autre trouvé inopinément en présence ; de part et d’autre on s’était vivement engagé. La disproportion des forces eût rendu le feu meurtrier. On avait joint l’ennemi à la baïonnette, on avait porté le désordre dans ses rangs ; mais une colonne n’était pas rompue qu’elle était remplacée par une autre. Baraguay, qui devait appuyer la division, ne paraissait point. Seul aux prises avec une armée entière, Dupont ne put contenir les colonnes qui couvraient la plaine, et les Autrichiens, tout meurtris des coups dont il les avait frappés, continuèrent leur mouvement. Werneck marcha sur Heydenheim, Riesck se dirigea avec une colonne nombreuse sur Elchingen. Cette position était pour ainsi dire abandonnée, il s’en empare, s’y établit, et fait aussitôt toutes les dispositions que la circonstance exige. Il désorganise le pont, brise les travées, mine les pilotis, ne laisse qu’un étroit passage pour éclairer la rive droite. Six pièces de canon, des troupes nombreuses sont placées sur l’avenue ; la défense en parait assurée. Ces mesures néanmoins ne suffisent pas encore. On s’établit dans les jardins, on se retranche dans le château, le couvent, la chapelle. Il n’y a pas un mur dont on ne fasse un appui, pas un détour dont on ne profite, pas un obstacle dont on ne tire avantage.

« Le maréchal venait d’acheminer sa seconde division sur le Roth. Il reçut à la fois l’ordre de gagner le Leiben et de reporter Dupont sur Albeck. L’Empereur avait jugé comme lui de l’importance qu’avait la rive gauche. Il avait vivement blâmé le projet de dégarnir, d’abandonner les hauteurs qui commandent le fleuve. Le maréchal chargeait la première division de les réoccuper, lorsqu’il apprend le rude combat qu’elle a soutenu et les dispositions que fait le général Riesch. Il pousse aussitôt la troisième division à la suite de la deuxième, et court de sa personne joindre les colonnes que conduit Loison. Il les atteint le 13 à sept heures du soir. À huit heures il se remet en marche et se présente le 14, au point du jour, devant Elchingen. Elchingen est située sur un plateau d’où ses édifices, ses jardins, se prolongent jusqu’aux bords du fleuve. À droite est une forêt qui touche au Danube ; à gauche, des villages, des bouquets de bois ; en face, un terrain coupé qui se termine à pic à soixante toises au-dessus du courant. Vue de la rive droite, Elchingen apparaît comme un château-fort que couvrent de formidables ouvrages, que défend une armée nombreuse, et auquel on n’arrive qu’après avoir franchi un fleuve qui semble à lui seul une barrière insurmontable. On se dispose néanmoins à l’aborder ; on marche au pont, on assemble quelques planches, on essaie de les ajuster. L’artillerie tonnait avec force ; les soldats perdent bientôt patience et laissent là ces longs apprêts. Ils vont droit à l’ennemi qui les foudroie, s’élancent de poutrelle en poutrelle, enlèvent les pièces, culbutent les colonnes chargées de les défendre. Le passage dès lors est assuré. On se presse, on se heurte, on débouche en masse sur la rive gauche. Le terrain ne présente pour se déployer qu’une prairie étroite. On ne marche qu’avec plus d’ardeur à l’ennemi ; on le pousse de jardin en jardin, de maison en maison ; on réussit à le chasser des principaux édifices. Il ne se rebute pas néanmoins ; il continue à combattre, à tirer parti de tous les obstacles ; et quand enfin les dernières maisons lui échappent, il se rallie, se forme sur le plateau, et se dispose de nouveau à tenter la fortune. Mais la cavalerie légère avait débouché. Le colonel Cblbert était en bataille ; le général Roguet, chassant devant lui les masses qui avaient opposé une si longue résistance dans l’abbaye d’Elchingen, venait de couronner les hauteurs. Le maréchal fit ses dispositions. Riesch, déployé sur deux lignes, appuyait sa droite aux bois qui courent le long de la route de Gottingen et se développait parallèlement au Danube. Plus haut, à quelque distance, se trouvait le général Miezery, chargé de maintenir la communication entre cette colonne et celle qui gagnait Heydenheim sur les derrières, mais on ne savait où était le général Dupont qui, appelé d’abord sur la rive droite, avait presque aussitôt reçu ordre de réoccuper Albeck. La situation était difficile, un peu confuse ; le maréchal néanmoins ne désespéra pas dé la ramener à bien. Il feignit de vouloir opérer par la droite, attira par ses déploiements les réserves de l’ennemi sur ce point, et ne le vit pas plus tôt dégarnir son centre que, se jetant à la tête d’une partie de ses forces, il manœuvra pour le couper par la gauche, lui enlever ses communications. Colbert se développe au-dessous d’Elchingen. Placé au-dessus, Roguet rompt par pelotons à gauche, avec le 69e, longe intrépidement le front de la ligne ennemie et reçoit son feu à bout portant. Le 76e, qui suit en colonnes, appuie à droite. Le 18e de dragons se met en mouvement. On s’aborde, on se heurte avec violence. En un instant deux carrés ennemis sont enfoncés ; mais Riesch a saisi le but de la manœuvre. Il voit que le maréchal veut le tourner, qu’il cherche à intercepter le chemin de traverse qui mène d’Elchingen à la grande route d’Albeck à Ulm. Il serre, il groupe ses colonnes ; d’une extrémité de la ligne à l’autre toutes se forment en carré, toutes appuient vivement à droite. Vaine précaution ! l’infanterie les disperse dans le bois, la cavalerie les rompt dans la plaine ; quelque part qu’on les atteigne, on les renverse, on les enfonce. Elles réussissent néanmoins à conserver leur communication ; quelques corps seuls sont chassés sur Langueneau, le reste se jette dans la forêt de Kesselbrun et s’y rallie. Mais Villate a suivi le mouvement ; ses colonnes ont atteint la lisière du bois. Le général Malher arrive sur le champ de bataille ; il éclaire la gauche et se place en deuxième ligne. L’action recommence. On se joint, on se presse, on combat avec ardeur. Enfin nous sommes au moment d’emporter le bois de Haslach ; nous nous établissons sur la route d’Albeck. La victoire semble consommée, lorsque survient un incident qui est sur le point de tout compromettre. Wernech, prévenu que l’on était aux mains, avait rebroussé en toute hâte. Dupont, de son côté, qui s’était réfugié à Brentz, après la rencontre d’Haslach, avait fait son mouvement par Langueneau, et venait d’arriver à Albeck lorsque la colonne ennemie se présenta. L’un tenait la route, l’autre voulait la forcer. Mais quelle que fût la résolution des Autrichiens, ils n’auraient pu triompher de la résistance qu’on leur avait opposée. Diverses charges avaient eu lieu, et toujours ils avaient été rompus ; toujours ils avaient été ramenés avec perte. Les colonnes descendues d’Elchingen venaient compliquer une position qui était déjà si fâcheuse. Ils recueillirent leurs forces et s’avancèrent avec une sorte de fureur à leur rencontre ; mais le général Bourcier arrivait avec sa cavalerie. Ils furent rompus, rejetés partie sur Langueneau, partie sur Jungengen. Le maréchal n’essaya pas de les suivre. Il avait cinq mille prisonniers, des canons, des drapeaux. L’artillerie tonnait sur sa droite avec une force toujours croissante ; il fit un changement de direction et accourut au secours.

« Le feu s’était successivement éteint ; la nuit était noire lorsqu’il arriva. Il établit sa droite à Albeck, sa gauche vers Gottingen, attendant, pour reprendre l’attaque, que le jour vînt l’éclairer. Mais l’Empereur, qui d’abord avait mal apprécié le combat d’Haslach, n’avait pas tardé à revenir de sa méprise. Ses colonnes convergeaient sur Ulm lorsque la nouvelle de cette rencontre lui était parvenue. Il avait pressé la marche de tous ses corps, il était lui-même accouru prendre la direction du mouvement. Bessières s’était porté à Wassen-Horn ; Soult s’était avancé sur Memmingen, et Marmont, établi à Ober-Kirch avait complété l’investissement sur la rive droite. Murat avait passé sur la gauche ; Lannes l’avait suivi et poussait sur Michelsberg, Le maréchal reçut ordre de le soutenir et de se reporter sur les positions qu’il avait quittées la veille. Le jour commençait à poindre ; il prit les armes et se dirigea sur Jungengen. Le général Suchet occupait déjà le village. On se forma, on se déploya, on chercha à embrasser les hauteurs, à tourner les redoutes qui les couvraient.

« Le maréchal avait la droite, Lannes menait la gauche. Tout était disposé ; on marcha, on se mit en mouvement. L’ennemi en position sur le Michelsberg opposa d’abord une vive résistance ; mais attaqué de front, menacé sur ses derrières, il fut obligé de lâcher prise, de se réfugier dans la place. Ney rejetait avec impétuosité dans les faubourgs les colonnes qui lui étaient opposées, que Lannes se débattait encore contre les redoutes qu’il avait en face. Tout à coup celui-ci s’aperçoit que son collègue est maître des hauteurs, se déploie sur les glacis. Il s’indigne de se voir devancer ; il veut à son tour brusquer la fortune : il excite ses généraux, ses chefs de corps, répand partout l’ardeur qui le transporte. Vedel s’élance à la tête de la 17e légère sur les redoutes qui couvrent le Frauenberg et les emporte. Le maréchal Lannes applaudit à ce coup de vigueur et prend le parti de suivre la route que l’intrépide colonel lui a frayée. Ses colonnes sont formées ; il veut forcer, enlever la place, porter le désordre au milieu des bataillons autrichiens, partager avec son collègue la gloire de renverser les derniers obstacles qui les couvrent. Il lance encore la 17e. De son côté, Ney pousse le 50e de ligne et le 6e léger. L’attaque est sur le point de réussir ; ces intrépides soldats ont franchi les ponts, l’ennemi épouvanté jette ses armes. Ils n’ont plus qu’à suivre, qu’à pousser leurs avantages ; mais la fortune est décidée, et l’armée vaincue peut encore rendre un sanglant combat. L’Empereur ne veut pas prodiguer le sang de tant de braves. Il arrête les colonnes, les Autrichiens se remettent de leur stupeur. Le colonel Vedel, avec quelques centaines de soldats, est fait prisonnier.

« Nous étions maîtres de tous les forts, de toutes les avenues. Werneck, battu de nouveau en avant d’Albeck, gagnait la Franconie en désordre. Toute espérance était perdue. Les généraux autrichiens, hors d’état de se dégager par la force des armes, essayèrent de se faire jour à l’aide des négociations. Ils députèrent le prince de Lichtenstein au maréchal, et lui offrirent la remise de la place, à condition qu’ils pourraient joindre Kienmayer, prendre part à ses opérations. Si on refusait une demande qui leur paraissait naturelle, ils étaient décidés à s’ensevelir sous les murs de la ville, à ne plus faire d’ouvertures comme à n’en pas recevoir. Ney n’essaya pas d’interrompre le prince. Il honorait sa personne, respectait son malheur ; mais, dans l’état des choses, semblables termes étaient inadmissibles : il ne lui dissimula pas qu’il fallait que l’armée autrichienne subît sa destinée. Lichtenstein reporta ces tristes nouvelles à Ulm. Les généraux s’assemblèrent et résolurent d’essayer si la constance du maréchal tiendrait devant un dernier effort. Ils prirent une délibération ainsi conçue : « La garnison d’Ulm, voyant à regret que les conditions équitables qu’elle s’était crue en droit de demander à juste titre à son Excellence le maréchal Neu n’ont pas été acceptées, est fermement décidée à attendre le sort de la guerre.

« Le comte GIULAY, lieut.-gén.
« LOUDON, lieut.-gén.
« Le comte RIESCH, lieut.-gén.

« Ulm, le 16 octobre 1805.

« La résolution était digne de ceux qui l’avaient prise ; mais que sert le courage quand il n’est pas secondé par la fortune ? Ulm était sans magasins, nous occupions les hauteurs qui dominent la place. L’armée autrichienne subit la loi de la nécessité : trente-trois mille hommes, dont la plupart avaient assisté à d’honorables combats, défilèrent tristement devant les bataillons qui les avaient vaincus, et nous livrèrent leurs armes, leurs drapeaux. Le 6e corps les avait battus dans six rencontres consécutives : il les avait défaits à Guntzbourg, à Haslach, à Elchingen, à Albeck, au Michelsberg ; il leur avait fait quatorze mille prisonniers, enlevé une artillerie nombreuse, pris dix drapeaux. Le combat de Wertingen, la capitulation de Memmingen étaient les seules actions dont il ne pût revendiquer la gloire ; toutes les autres étaient son ouvrage. L’Empereur voulut honorer sa constance, sa bravoure. Il lui décerna la place d’honneur dans cette grande cérémonie, et chargea le maréchal Ney de prendre possession de la place que nous abandonnaient les vaincus. »

La capitulation d’Ulm ne fut que le prélude d’Austerlitz. Pendant que Napoléon frappait ce grand coup, Ney, détaché vers le Tyrol avec la droite de la grande armée, terminait la campagne en chassant du Tyrol l’archiduc Jean, en s’emparant d’Inspruck et de la Carinthie.

Bientôt s’ouvrit la campagne de Prusse.

Ney fut surnommé le Brave des braves après la bataille d’Iéna. Il battit en Espagne le général Wilson et exécuta à Miranda d’admirables manœuvres.

Il commandait le 3e corps d’armée à la campagne de Russie, où il se couvrit d’une gloire impérissable.

Il fut nommé prince de la Moskowa le 7 septembre 1812, sur le champ de bataille de ce nom, où les Russes perdirent 45.000 hommes. Commandant l’arrière-garde lors de la retraite pendant laquelle sa conduite éleva au-dessus de tout éloge ses talents militaires et son intrépidité. Laissé à l’extrême arrière-garde après la bataille de Krasnoé, surnommée par les ennemis la bataille des héros, il n’avait que 6.000 hommes et se vit attaquer par des masses énormes qui lui fermaient la marche ; il se retire devant elles, surprend le passage du Dnieper, se fait jour à travers des nuées de Cosaques et rejoint, après trois jours et par d’audacieuses manœuvres, Napoléon, qui disait hautement qu’il donnerait 300 millions pour sauver le Brave des braves. Au passage de la Bérésina, il sauva les débris de l’armée, et n’arriva aux frontières de la Russie qu’après des marches forcées et des périls sans nombre. « Après la sortie de Wilna, dit M. de Ségur, Ney traverse Kowno et le Niémen, toujours combattant, reculant et ne fuyant pas ; marchant toujours après les autres, et pour la centième fois depuis quarante jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver quelques Français de plus. Il sort enfin de cette fatale Russie, montrant au monde l’impuissance de la fortune contre les grands courages, et que, pour le héros, tout tourne en gloire, même les plus grands désastres. »

Ney fut le premier des maréchaux qui abandonna Napoléon après la capitulation de Paris.

Commandant en chef de la cavalerie de France à la Restauration, gouverneur de la 6e division militaire ; Pair de France ; commandant le corps d’armée destiné à s’opposer au retour de Napoléon, il se compromit alors par des paroles imprudentes, et se vit entraîné près de Napoléon quelques jours après. Commandant l’aile gauche de l’armée du Nord dans les Cent-Jours, il fit des fautes à Waterloo, se battit comme un lion et eut sept chevaux tués sous lui. Compris dans l’ordonnance du 24 juillet 1815, le maréchal Ney fut arrêté au château de Bessonis, près d’Aurillac ; conduit à Paris, il parut le 9 novembre devant un conseil de guerre qui se déclara incompétent. Traduit devant la Cour des Pairs le 21 novembre, défendu par Dupin aîné et Berryer père, condamné à mort dans la nuit du 6 au 7 décembre, et fusillé le 7 à 9 heures du matin, derrière le jardin du Luxembourg, du côté de l’Observatoire.

— « Au retour de la campagne de Russie, Napoléon se montrait si frappé de la force d’âme qu’il disait avoir été déployée par Ney, qu’il le nomma prince de la Moskowa, et qu’il répéta alors à plusieurs reprises : « J’ai 200 millions dans mes caves, je les donnerais pour Ney. » (LAS CASES.)

« Ney ne s’est jamais permis un langage hautain en ma présence ; au contraire, il était toujours très-soumis ; quoiqu’il se livrât parfois en mon absence à des excès de violence, S’il se fût permis un langage inconvenant à Fontainebleau (comme on l’a écrit), les troupes l’eussent déchiré en pièces.

« Quant à la proclamation que Ney a prétendu avoir reçue de moi en 1815, c’est une fausseté : j’aurais supprimé cette proclamation, si cela eût été en mon pouvoir, car elle était indigne de moi. Ney n’aurait pas dû la publier, ou du moins il aurait dû agir différemment qu’il n’a fait ; car, quand il a promis au roi de m’amener dans une cage de fer, il parlait dans la sincérité de son âme, et ses intentions étaient conformes à ses discours ; il y persista pendant deux jours, après quoi il se joignit à moi. Il aurait dû faire comme Oudinot, qui demanda à ses troupes s’il pouvait compter sur leur fidélité ; elles lui répondirent unanimement : Non ; nous ne voulons pas nous battre contre Napoléon. » (O’MÉARA.)

« À Waterloo, Ney était tout hors de lui ; on pouvait lire sur son front, pêle-mêle, les remords de Fontainebleau et ceux de Lons-le-Saulnier. » (LAS CASES.)

— « La défense politique de Ney semblait toute tracée : il avait été entraîné par un mouvement général qui lui avait paru la volonté et le bien de la patrie ; il y avait obéi sans préméditation, sans trahison ; des revers avaient suivi ; il se trouvait traduit devant un tribunal ; il ne lui restait rien à répondre sur ce grand événement. Quant à la défense de sa vie, il n’avait rien à répondre encore, si ce n’est qu’il était à l’abri derrière une capitulation sacrée qui garantissait à chacun le silence et l’oubli sur tous les actes, sur toutes les opinions politiques. Si, dans ce système, il succombait, ce serait du moins à la face des peuples, en violation des lois les plus saintes, laissant le souvenir d’un grand caractère, emportant l’intérêt des âmes généreuses, et couvrant ses bourreaux de réprobation et d’infamie ; mais ce zèle était peut-être au-dessus de ses forces morales.

« Il est certain que Ney quitta Paris tout au roi ; qu’il n’a tourné qu’en voyant tout perdu. Si, alors, il s’est montré ardent en sens contraire, c’est qu’il sentait qu’il avait beaucoup à se faire pardonner.

« La situation de Ney était comparable à celle de Turenne, Ney pouvait être défendu ; Turenne était injustifiable, et pourtant Turenne fut pardonné, honoré, et Ney allait probablement périr. En 1649, Turenne commandait l’armée du roi. Malgré qu’il eût prêté serment de fidélité, il corrompit son armée, se déclara pour la Fronde et marcha sur Paris ; mais dès qu’il fut reconnu coupable de haute trahison, son armée repentante l’abandonna, et Turenne poursuivi se réfugia auprès du prince de Hesse pour échapper à la justice.

« Ney, au contraire, fut entraîné par le vœu, par les clameurs unanimes de son armée. Si sa conduite au 20 mars n’est pas honorable, elle est du moins explicable, et, sous quelques rapports, excusable. » (LAS CASES.)

M Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850 O