Biographie des femmes auteurs contemporaines françaises/Éliza Guizot

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Mme Amable Tastu
Texte établi par Alfred de MontferrandArmand-Aubrée, libraire (p. 320-339).


Mme Eliza Guizot.


Mme ÉLIZA GUIZOT


En traçant le nom de cette jeune femme, sitôt ravie aux affections qui l’entouraient, une pensée m’a tout à coup saisie, c’est que jamais, si elle eût vécu, ni son nom, ni ses traits n’auraient figuré ici. Cette conviction, puisée dans les écrits qu’une honorable confiance a déposés entre mes mains, a failli arrêter ma plume. Je me suis demandé s’il m’était permis de soulever, après sa mort, ce voile étendu sur sa vie, non par une instinctive et puérile timidité, mais par une volonté forte et raisonnée ? Longtemps cette question est demeurée sans réponse. Mais quoi ! si de profonds et légitimes regrets trouvent dans la sympathie appelée sur sa mémoire un faible soulagement, eût-elle voulu le leur défendre ? Si, maintenant qu’elle n’est plus là, son image et son exemple peuvent jeter en d’autres âmes de bonnes et fructueuses impressions, s’obstinerait-elle à les leur dérober ? Une voix secrète m’a répondu : Non 1 Et j’ai écrit, heureuse de pouvoir dire à tous que la publicité n’est point la conséquence forcée de toute supériorité intellectuelle ; que les principes les plus austères peuvent s’allier chez une femme aux affections les plus tendres ; la plus fervente piété à l’esprit le plus indépendant ; un savoir réel et solide à une absence totale de prétentions ; des facultés brillantes à une vie utile et modeste.

Marguerite - Andrée - Éliza Dillon naquit à Paris, le 30 mars 1804. Son père, Jacques Dillon, était issu d’une branche des Dillon d’Irlande, qui avait suivi en France Jacques II, roi d’Angleterre. Cette branche s’était établie à Naples, où elle avait pris du service. M. Jacques Dillon fut envoyé en France par le roi de Naples avec une mission scientifique. Il suivit les cours de l’école polytechnique, devint ingénieur des ponts et chaussées, et se fixa en France, où son caractère honorable et ses talents le firent bientôt distinguer. Parmi les travaux dont il fut chargé, on peut citer la construction du pont des Arts et celle du pont d’Iéna. Il épousa, en 1803, Henriette de Meulan, sœur cadette de Mlle Pauline de Meulan, déjà célèbre par ses écrits. Le bonheur qui suivit cette union ne fut pas de longue durée. M. Dillon mourut en 1807, laissant sa femme sans fortune, et chargée de deux filles en bas âge. La jeune mère entreprit seule leur éducation. Austère, simple, tendre, douée de cet esprit délicat et cultivé qui semble un apanage de la famille de Meulan, elle devait être pour ses filles la meilleure des institutrices, et jamais élèves ne furent plus dignes de ses soins. La jeune Éliza surtout, manifesta de bonne heure une intelligence peu commune et une extrême ardeur pour l’étude. C’était une nature énergique, et j’ajouterais passionnée si, dans l’acception actuelle, ce mot ne donnait l’idée d’un entraînement sans règles et sans mesure vers ce qui nous plaît : ce n’est point ainsi qu’il faut l’entendre en l’appliquant à celle dont je parle. Elle ne pouvait à la vérité ni vouloir, ni aimer faiblement ; mais une raison saine et un sentiment moral aussi pur qu’élevé dirigeaient vers le bien sa volonté et ses penchants ; et par une faveur que la Providence accorde parfois à celles qui lui ressemblent, il se trouva que les êtres qui avaient le plus de droit à ses affections étaient aussi ceux qui les méritaient le mieux. Sa sœur Pauline surtout, plus jeune et plus faible qu’elle, lui inspirait un attachement pour ainsi dire maternel, et qui ne fit que s’accroître avec les années. Occupée sans relâche de sa destinée, « elle aurait voulu la soulever de terre, de peur qu’une pierre ne heurtât son pied. » Pour elle, « jamais personne ne lui avait paru assez doux, assez soigneux, assez complaisant. » Sa tendre sollicitude était payée de retour ; rien n’altéra jamais entre les deux sœurs une si touchante amitié : la mort seule put la rompre.

Cette union, du reste, régnait entre tous les membres de la famille de Meulan : des cœurs aimants et des esprits occupés sont les meilleurs éléments d’une société paisible. Celle-là offrait aux deux sœurs tous les moyens de perfectionner les dons qu’elles avaient reçus de la nature. Mlle Pauline de Meulan, leur tante, se trouvait, par sa naissance et ses anciennes relations, en rapport avec ce qui restait de ce qu’avant la révolution on nommait la bonne compagnie, et par ses écrits, avec tout ce que la littérature d’alors comptait d’hommes distingués. Ainsi placée entre le grand monde et le monde littéraire, elle touchait encore au monde artiste par l’alliance de sa famille avec celle de M. Turpin de Crissé, amateur des arts et peintre distingué. Ses jeunes nièces devaient se développer rapidement dans cette favorable atmosphère, au milieu de ce mouvement des idées, qui est à la santé de l’esprit ce que l’exercice est à celle du corps.

En 1812, le mariage de M. Guizot avec Mlle de Meulan vint jeter au milieu de ce doux échange de sentiments affectueux et de jouissances intellectuelles le poids de spéculations plus sévères et d’intérêts plus sérieux. Mais ce fut pour y ajouter un nouveau degré d’activité : ainsi, le bloc de rocher qui tombe au milieu d’une rivière limpide en change tout à coup l’aspect ; mais l’entrave qu’il semble apporter à son cours habituel lui prête plus de mouvement, d’éclat et de vie.

Les heureuses dispositions de la jeune Eliza la rendirent bientôt l’objet des soins particuliers de M. et de Mme Guizot ; elle en profita au delà de leurs espérances. En 1814, la mère d’Eliza contracta un second mariage avec M. Devaisne, directeur général des contributions indirectes dans les départements au delà des Alpes. Les événements de cette époque ayant enlevé ces départements à la France, la place de M. Devaisne se trouva supprimée de fait ; mais à la restauration il fut nommé préfet, d’abord à Bar-le-Duc, et plus tard à Nevers, où il demeura six ans.

Pendant ces six années l’enfant était devenue jeune fille ; son esprit et son âme avaient achevé de se développer ; elle possédait une instruction aussi solide qu’étendue, et cultivait les arts avec succès. Chez elle, un cœur tendre et dévoué, une vive imagination, avaient pour contre-poids une austère et fervente dévotion ; elle était alors zélée catholique, comme on peut le voir par ce qu’elle écrivait à sa sœur, pendant un petit voyage que celle-ci avait fait à Paris avec sa mère :

« N’en déplaise à la Fête-Dieu et à mes oraisons, ma Pauline, je t’écrirai aujourd’hui une longue lettre ; pourtant, que ta conscience se rassure ; j’ai été ce matin à une grand’messe de deux heures, j’ai lu un sermon de Massillon, j’irai à vêpres, et j’aurai encore du temps pour ma bourse particulière. Oui, ma chère Pauline, le salut entre pour beaucoup dans ma vie ; je vais tous les jours à la messe ; mon père m’a envoyée toute l’octave au salut, le soir ; j’ai communié dimanche et le jour du Sacré-Cœur, et ce jour-là j’ai été à la messe, grand’messe et vêpres, malgré les moqueries de M. D…., qui a fait mon père grande bredouille pendant ce temps-là. Demain, jour de la Saint-Cyr, je vais à la première messe de M. Duplessis, et de plus je ménage tous les jours du temps pour nos oraisons. » (Lettre écrite en 1822.)

Cependant l’assassinat du duc de Berry avait décidé la chute du ministère Decazes, et avec lui, de tout ce que le zèle des partisans quand même de la monarchie qualifiait de libéral. M. Devaisne, parent et ami de M. Guizot, fut révoqué à ce titre, et revint à Paris avec sa famille.

Le salon de M. Guizot était alors, en quelque sorte, le centre où venait aboutir tout le mouvement politique, philosophique et littéraire de cette époque ; autour du mari et de la femme se réunissait avec les notabilités de la chambre, de l’Académie et des salons, une active et studieuse jeunesse. Les uns, suivant l’impulsion donnée par M. Guizot lui-même aux études historiques, fouillaient avec une infatigable patience la poudre des vieilles chroniques, pour y retrouver les monuments de notre passé, et les éclairer d’une lumière nouvelle ; d’autres, comme de hardis aventuriers, allaient à la conquête des richesses étrangères ; et tandis que les jeunes philosophes du Globe nous révélaient, du haut de leur sceptique indifférence, comment les dogmes finissent, ils retrouvaient dans leur cœur, sous une autre forme, ces sentiments qui ne finissent pas, et qui leur faisaient embrasser la science comme un culte, la politique comme une foi. J’en appelle au zèle religieux des jeunes adeptes de cette mère de nos associations, qui avait pris pour devise : Aide-toi, le Ciel t’aidera.

Au milieu d’une telle société, Mlle Dillon se trouvait dans son élément ; elle écoutait avidement ces entretiens, où se discutaient toutes les questions religieuses, sociales ou littéraires qui divisaient les esprits, où toutes les idées de quelque valeur passaient à l’examen. Ses idées, à elle, y gagnaient d’autant ; ses opinions se modifiaient en s’affermissant ; sa croyance religieuse, surtout, subit l’influence protestante et philosophique qui l’entourait ; mais sans que sa piété y perdit, sans même que son respect pour les cérémonies d’un culte auquel elle regrettait de n’avoir plus foi en fût altéré : « Ah ! que ne puisse éviter de scandaliser les faibles ! écrivait-elle à sa sœur ; que ne puis-je, en conscience, remplir toutes les observances du catholicisme ! Il m’en coûte de voir l’hommage que je rends à Dieu incomplet devant les hommes : je voudrais le glorifier en face de toute créature, et beaucoup croiront que je le renie ; c’est là la plus sévère épreuve de ma nouvelle croyance, et elle pourrait devenir bien plus sévère encore. Si je vivais à la campagne, par exemple, je ne sais ce que je ferais ; avec la piété dans le cœur, paraîtrais-je l’impiété sur le front ? ou bien irais-je m’associer à des mystères qui n’ont pas ma foi, et me soumettre à des observances peut-être nuisibles ? c’est ce que je craindrais le plus au monde ; c’est ce qui seul pourrait me faire regretter de n’être pas née protestante ; la foi catholique convenait bien mieux à mon esprit rigoureux et absolu, ses mystères, ses cérémonies à l’ardeur de mon âme ; mais à présent, il me serait bien plus doux d’être protestante : là il n’y a rien dans le culte à quoi je ne pusse m’associer ; la communion elle-même ne me semblerait pas un inconvénient, n’étant pas un sacrement mystérieux ; elle ne serait pour moi qu’une prière. Et je l’avoue, il me faut de la prière, et de la prière en commun avec les autres ; j’aime à adorer mon Dieu au milieu de mes frères ; il me semble qu’il m’en écoute mieux quand je ne le prie pas seule… »

Bientôt sa résignation religieuse fut mise à la plus cruelle épreuve ; elle perdit sa mère, qui mourut au mois de novembre 1823, et resta à dix-huit ans chargée du soin de sa famille et de l’éducation d’un jeune frère du second lit, qu’elle aimait tendrement. Ces nouveaux devoirs n’étaient point au-dessus de ses forces ; elle les accepta avec cette volonté consciencieuse, cette abnégation d’elle-même qu’elle mettait à toute chose, et trouva moyen de les remplir, sans abandonner le soin de son perfectionnement intellectuel et moral. Elle faisait, dans les diverses langues qui lui étaient familières, de fortes et sérieuses lectures, sans autre but que l’intérêt qu’elle y prenait. Elle écrivait, pour le seul plaisir de se rendre compte de ses idées et de formuler ses jugements ; car elle pensait que la gloire littéraire détourne les femmes de leur véritable mission. Un morceau sur le roman de Corinne, un autre sur lord Byron, ont été recueillis dans le volume non publié[1] qui contient ce qui reste d’elle. On y reconnaît déjà cette tendance à tout ramener aux idées de devoir et de moralité qui ont dominé sa vie. Un peu plus tard elle écrivit une sorte de petit poëme en prose, intitulé : Un mariage aux îles Sorlingues ; composition gracieuse et originale, qui donne la mesure de ce qu’elle aurait pu faire en s’abandonnant à son imagination.

Bientôt un nouveau chagrin vint l’arracher à ses occupations. La santé de Mme Guizot, depuis longtemps chancelante, déclina tout à coup, au point de donner les plus vives inquiétudes. Mlle Dillon consentit à se séparer de sa famille pour accompagner sa tante aux eaux de Plombières qui lui étaient ordonnées. Mais ce voyage fut inutile, Mme Guizot mourut à Paris peu de temps après son retour, au mois d’août 1827.

Cette femme distinguée avait toujours eu pour sa nièce Éliza la plus vive affection. Plus âgée de quinze ans que son mari, avertie par ses souffrances de sa fin prochaine, peut-être, dans une de ces inquiètes prévisions familières au cœur des femmes, eut-elle la pensée que la jeune fille qu’elle s’était plu à former, serait, après elle, chargée d’un bonheur qui fut longtemps le premier intérêt de sa vie.

La mort de sa tante rendit Mlle Dillon à ses travaux habituels. Pour obliger un ami, elle s’était mise à compulser les bénédictins, et ne pouvait s’expliquer à elle-même le plaisir qu’elle y prenait : « Je crois en vérité, disait-elle en plaisantant, que j’ai l’amour pur des in-folio ; quand j’en ai un en face de moi, un autre à côté, et que je me plonge dans ces grandes pages de latin barbare, pour y trouver une ligne, un mot qui vaillent la peine d’être notés, je ne me donnerais pas pour un empire. Je crois que j’aurai fini mon travail demain ; en tout cas, je veux qu’il soit terminé avant mercredi ; il n’y aura plus de gros livres dans l’appartement quand tu y arriveras. Ne ris pas ; ce sont tes plus dangereux rivaux auprès de moi. Tes rivaux ! chère sœur, je donnerais, pour le plaisir de te voir, tout ce qui a jamais été imprimé dans le monde ; tu es mille fois plus pour moi que tout ce qui n’habite que dans mon esprit, toi la constante préoccupation de mon âme, le but chéri de toutes mes pensées. Ce n’est pas à cause de ce que je sais que tu m’aimes, que je suis chère aux miens ; la science est une œuvre du temps ; elle cessera avec l’ignorance de l’homme ; mais l’affection durera toujours : elle est immortelle comme Dieu. Mes chers amis, je serai toujours votre Eliza, même après que le nom des siècles aura disparu : la foi et l’espérance finiront, a dit saint Paul, mais la charité durera éternellement. Ainsi tout périra de nous, tout, excepté le souffle divin de l’amour, que Dieu a déposé en nous pour y être un continuel appel à l’infini ; à quoi bon nous aimer, si ce n’était que pour le temps ? Tout ce qui passe est si court ! dit saint Augustin. » (Lettre écrite en 1827.)

On voit que les préoccupations scientifiques n’ôtaient rien à la sensibilité de son cœur ; elles n’avaient pu non plus exalter sa vanité, ni altérer la rectitude tranquille de son jugement. J’aime à citer les preuves de ce que j’avance ; elles valent mieux, pour la faire connaître, que tout ce que je pourrais dire.

…… « Il y a dans la raison des hommes quelque chose de supérieur qui dédommage de la soumission: leur volonté est calme, tandis que la nôtre s’agite sans cesse ; une multitude de petits incidents qui nous contrarient vivement ne les atteignent même pas ; aussi veulent- ils moins fréquemment, mais, plus également et plus durablement que nous. Dans tous les ménages que je vois de près, j’observe cette différence… Je suis persuadée que beaucoup de femmes très-distinguées ont dû à cette dispensation de la Providence leur bonheur avec des maris qui n’avaient pas autant d’esprit qu’elles, mais dont le caractère ferme et calme leur donnait l’appui et le repos dont elles avaient besoin. Pareille chose t’arrivera, chère amie, et peut-être à moi, et nous verrons tout ce qu’une femme spirituelle peut apprendre d’un homme médiocre. On dit que je suis très-instruite, et je sais bien que je le suis plus que la plupart des femmes ; eh bien, ma chère, je n’ai jamais causé un peu sérieusement avec un homme sans m’apercevoir combien il y avait de décousu dans mon instruction et de lacunes dans mes connaissances. Il y a quelque chose de désultoire dans l’esprit et l’éducation des femmes ; elles ne savent jamais rien à fond, ce qui fait que les hommes les battent aisément dans la discussion. Si on est vaincue par un mari qu’on aime, le mal : n’est pas grand. » (Lettre écrite en 1827.)

Cependant Mlle Dillon ne paraissait point pressée de se marier ; elle croyait, à la vérité, que si le bonheur est de ce monde, il n’y est que dans le mariage. Mais ce bonheur était pour elle à de hautes conditions ; il fallait, pour obtenir le sacrifice de sa liberté, de ses goûts, qu’on se fît aimer, respecter, admirer. Elle était décidée à ne pas se donner à moins, et le cercle où elle pouvait choisir se trouvant circonscrit par des circonstances de fortune et de position, elle entrevoyait tranquillement la possibilité de rester fille, persuadée qu’elle s’accommoderait mieux du célibat que d’un mariage imparfait. « Je ne renonce point au mariage, disait-elle à sa sœur, mais je n’en fais pas la condition sine quâ non de ma destinée ; si je trouve l’homme qu’il me faut, eh bien ! je goûterai le paradis sur la terre, l’amour dans le mariage ; sinon, avec toi, mon père, Maurice, mes amis, mes livres et les pauvres, je passerai encore une douce et, je l’espère, un peu utile vie. » (Lettre écrite en juillet 1827.)

Son mariage avec M. Guizot, qui eut lieu en novembre 1828, vint réaliser l’idée qu’elle s’était faite du bonheur conjugal : une communauté tendre et intime de plaisirs, de peines, de pensées et de travaux. Ce bonheur même, elle le sentait si complet, qu’elle en éprouvait une sorte d’effroi. « Dieu me protège ! disait-elle, car je suis une trop heureuse créature ! » Et comme si une voix secrète l’avertissait que son passage ici-bas devait être rapide, elle se hâtait d’en employer tous les moments et d’en marquer utilement tous les pas. Plus elle était heu¬ reuse, plus le malheur des autres touchait profondément son âme. Elle croyait avoir contracté une dette envers eux ; elle exprima ses idées à ce sujet dans un morceau intitulé : De la charité et de sa place dans la vie des femmes, aussi remarquable par les pensées que par le style. Elle invite les femmes à ramener parmi les hom¬ mes, par l’exercice d’une charité zélée, persévérante et bien entendue, l’esprit de concorde et de paix, à servir de lien entre les classes diverses de la société, en faisant disparaître autant qu’il est en elles tout ce que l’inégalité a de sec et d’amer : « Mettons-nous à l’oeuvre avec cou- « rage, leur crie-t-elle, voici des jours favorables, voici a des jours de salut. Notre belle France en paix appelle (v toutes les améliorations ; les esprits sont en mouvement, u les cœurs animés : jamais circonstances n’ont été plus « favorables. Uu moment viendra peut-être où nous rc- « gretterons profondément de n’en avoir pas profité ; et « s’il ne venait pas pour notre pays, il viendrait sûrement , « pour chacune de nous. Quand les temps ne seraient pas « mauvais, leè jours sont courts ; nous marchons avecrapi- « dité vers le lieu doit Von ne revient pas ; travaillonspen- « dant (fit il fait jour. Avons-nous le cœur triste ou trop «peu occupé? Le travail de la charité est la plus sûre « consolation dans les épreuves de la vie, le plus doux «passe-temps au milieu de scs langueurs ; et si une dos- « tinée heureuse nous est réservée en ce monde, pouvons- «nous jamais faire assez pour ceux qui soupirent en vain « après le bonheur ? p

Loin que sa nouvelle situation l’eût forcée de renon¬ cer à ses études, Mme Eliza Guizot trouva plus d’occa¬ sions de s’y livrer ; elle mettait son zèle et sa science au service des travaux de son mari, qu’elle aidait dans ses recherches. Elle écrivait pour la Revue française des articles souvent remarquables par la profondeur et la solidité. Peu de personnes savaient que ces pages d’une savante analyse ou d’une consciencieuse érudition sortaient de la plume d’une jeune femme, et ceux qui l’ignoraient ne l’auraient pas deviné[2].

Mme Éliza Guizot écrivit aussi, en 1828, pour la Société des traités religieux, deux petits contes (le Maître et l’Esclave, et l’Orage) qui rappellent la manière de miss Harriet Martineau ; un autre conte (l’Effet d’un malheur) a été joint aux derniers ouvrages de sa tante, Mme Pauline Guizot, et ne leur est pas inférieur.

Deux ans s’écoulèrent ainsi entre de sérieux travaux, de charitables occupations et le soin de sa petite fille, née en 1820 ; je citerai en témoignage cette lettre, écrite pendant une absence de son mari : « Je vais travailler pour passer le temps ; j’ai un article sur les poésies d’Uhland pour le prochain numéro de la Revue ; je ferai des notes ; puis je reprendrai mes Gaulois, et j’écrirai la guerre de César. Quand il fera beau le soir, j’irai me promener avec Henriette ; mes sorties du matin seront pour ma salle d’asile et mes pauvres : voilà ma vie. » (Lettre écrite le 15 juin 1830.)

M. Guizot s’était rendu à Nîmes ; il s’agissait de la réélection des 221, qui, comme on le sait, détermina les ordonnances, et, par suite, la révolution de juillet. Cette révolution, qui suivit de près le retour de M. Guizot, le porta bientôt au ministère. Peut-être pensera-t-on que ce changement de situation dut produire un grand effet sur cette jeune femme, transportée tout à coup du modeste appartement de l’homme de lettres dans l’hôtel du ministre ? Eh bien, non ! elle jette autour d’elle un regard un peu étonné, sourit, et rentre dans son calme habituel.

« Je t’écris, chère sœur, dans une chambre tendue en satin rouge superbement broché, sur un secrétaire magnifique, avec commode, toilette, psyché à l’avenant. Tout cela me paraît un peu étrange, et je ne me crois guère chez moi : j’en ai bien quelques raisons, car tout est encore très-provisoire ; aussi je ne m’établis pas, je me campe….. Quel rêve que tout ceci ! Je suis un peu ennuyée de la magnificence un peu bruyante et désordonnée de cette maison. Je compte bien, si j’y reste, y mener la vie la plus simple possible, sauf les occasions d’apparat obligées…»

Bientôt elle revient à ses préoccupations chéries, ses devoirs de charité, qui lui paraissent d’autant plus rigoureux qu’elle occupe une position plus élevée. Elle avait eu la joie de marier sa sœur à M. Decour, envoyé à Béthune comme sous-préfet. « Je voudrais bien, chère amie, lui écrivait-elle, te voir un peu occupée des pauvres à présent que tu es mariée, et que ta position même t’en fait une sorte de loi. Nous avions parlé d’une salle d’asile à fonder à Béthune ; est-ce que tu n’y penses plus ? C’est un bien grand service qu’on rend ^ à peu de frais, aux pauvres gens. Ne fait-on pas dans votre pays la charité à domicile ? Quelles sont les dispositions du clergé à cet égard ? Ne serait-ce pas pour vous un bon moyen d’entrer en relation ? Tu désires réunir les diverses classes de la société ; il n’y a, pour y parvenir, point de meilleur terrain que l’aumône ; on ne s’y rencontre que par ses bons sentiments. N’oublie pas, chère amie, que le bonheur impose de nouvelles obligations envers les malheureux, qu’il n’est pas permis de considérer la vie comme destinée uniquement à en jouir, et que rien ne nous a été donné dans notre seul intérêt. Mets-toi à l’œuvre ; je t’aiderai tant que tu voudras de mes conseils et de mon expérience, car j’en ai déjà assez pour aider une novice. Et puis tu trouveras des secours à Béthune, il y a partout des personnes charitables dévouées aux bonnes œuvres ; le tout est de les trouver, et dès qu’on les cherche, on les trouve. » ( Lettre écrite le 21 janvier 1832. )

Par son caractère et sa situation, Mme Guizot devait prendre un vif intérêt aux affaires publiques, mais non cet intérêt étroit et personnel que les femmes unies à un homme politique y apportent trop souvent. Passionnément attachée à son mari, elle voyait ses succès avec bonheur, et ses revers avec calme. Elle partageait ses opinions ; elle avait foi à son caractère et à ses talents ; mais elle ne criait pas « Tout est bien ! » quand il entrait au ministère, ni « Tout est mal ! » quand il en sortait ; elle s’associait à sa situation, quelle qu’elle fût, avec une confiance paisible, et priait surtout la Providence d’écarter de la France les maux qui auraient pu le rendre nécessaire, a Que Dieu, disait-elle, donne un peu de tranquillité au pays ; qu’il écarte de nous les dangers dont la terreur m’a fait passer tant de nuits sans sommeil ; que je n’aie rien à redouter pour l’être chéri auquel ma vie est suspendue, et nulle créature ne devra plus d’actions de grâces au souverain dispensateur de tout bien. »

Le fléau qui désola la France en 1832 la trouva à son poste, prête à se dévouer, comme elle l’était toujours. « Nos projets d’été sont plus incertains que jamais ; nous ne quitterons pas Paris tant que le choléra y régnera. Nous ne voudrions ni emmener, ni laisser nos écoliers. D’ailleurs, nous trouvons mal d’abandonner le peuple à ce fléau, dont il souffre presque seul ; car, jusqu’ici, la maladie s’est concentrée dans les classes pauvres, et ce n’est pas un des moindres sujets d’émotions populaires. »

Et, plus tard, s’informant des ressources qui pour¬ raient se trouver au lieu où habitait sa sœur, si la mala¬ die y pénétrait, elle ajoutait:

a Ici, les secours ont été énormes ; sans parler de ce « que nous avons donné nous-mêmes, j’ai eu à distribuer,, «par ménage pauvre, au moins un vêtement de laine et « une chemise, deux ou trois fois de la viande par $e- «maine, et au moins une fois du pain. Tu vois qu’Uy «aura eu une amélioration sensible dans leur manière «de vivre ; aussi, quoique j’aie eu, dans mes ménagés, « plusieurs malades, je n’ai perdu qu’une pauvre femme, «et elle avait quatre-vingt-huit ans. Il est vr*ai que « nous avons ajouté pas mal aux dons du bureau, et que « chaque individu a eu une ceinture de laine, des bas ou « des chaussettes de laine et une chemise. Les chemises « de beau calicot me revenaient toutes faites de 45 à 50 « sous ; les ceintures, en les faisant nous-mêmes, à 1 8 sous ; «les bas à 25 et 33 sous. Je te dis tout cela pour que tu «le saches si quelques-uns de ces objets étaient plus « chers de vos côtés. La maladie diminue sensiblement «ici ; mais l’épouvante est grande dans le monde des « salons qui a vu tomber plusieurs des siens. Les pauvres « tombaient par milliers sans l’émouvoir beaucoup ; il lui « a fallu dés leçons plus rapprochées pour le frapper. «Prions Dieu que le fléau s’arrête ; le nombre des victi-. « mes est bien assez grand! » ( 17 avril 1 832. )

Vers la fin de cette même année, son maiT rentra au ministère ; elle ne se dissimulait ni les obstacles, ni les dangers qu’il pourrait rencontrer sur son chemin. « Mais,. « somme toute, disait-elle, j’ai bonne confiance et jê suis « contente, car il l’est….. Et puis, ajoutait-elle, que Dieu « me laisse à lui, et lui à moi, je serai toujours, même au «milieu de toutes les craintes, de toutes les épreuves,. « la plus heureuse des créatures. » (Octobre 1832.)

Hélas ! ce vœu ne devait pas être exaucé. Elle était alors à sa troisième grossesse. Déjà mère de deux filles, elle désirait passionnément un fils ; et en effet, au mois de janvier 1833, elle accoucha d’un garçon. Le 24 de ce même mois, eu exprimant sa joie à sa sœur, qu’elle savait grosse, elle ajoutait : « Il ne me manque plus que ton fils, à toi, pour être la plus heureuse des femmes, complètement, parfaitement heureuse, et je sais ce que je dis là. »

Le 11 mars elle n’était plus !… Dieu, sans doute, la ravit brusquement à ce bonheur, pour qu’elle n’eût pas un jour à le pleurer ; car il en est ainsi de toutes les joies de la terre ; il faut que nous leur échappions ou qu’elles nous échappent! Mais ce qu’elles ont d’éphémère et d’incomplet est pour nous, comme pour cette pieuse jeune femme, le garant d’un avenir meilleur. Si Dieu a mis dans le cœur de l’homme le sentiment des biens qui lui manquent, ces biens existent : on ne peut avoir l’idée de ce qui n’est pas.

Quant à moi, chargée de retracer cette courte et belle vie, j’aurais trouvé ma tâche bien facile si j’avais pu mettre en entier sous les yeux du lecteur, ces révélations d’une âme si pure, d’un cœur si tendre, d’un esprit si élevé ; ces pages d’une correspondance intime qui contiennent sur les personnes et sur les choses, sur le monde et sur les livres, des observations si fines et si justes, une appréciation si nette, une critique si éclairée. Mais forcée de me borner à quelques fragments, il me restera, malgré tous mes efforts, la triste conviction de n’avoir pu en donner qu’une idée bien imparfaite, et la satisfaction plus triste encore de dire à ceux de nos amis communs qui me parlaient d’elle avec une si haute estime, une si respectueuse sympathie : a Vous étiez loin encore de savoir tout ce qu’elle valait ! » Voici la liste des articles insérés par M mc Éliza Guizot dans la Revue française :

Le Juif, par Spindier, traduit de l’allemand par J. Cohen. (N° VI, novembre 1828.) — Histoire primitive de la Suède, par Geyer. (N° VII, jan¬ vier 1829.)— Chefs-d’œuvre du théâtre italien, traduit du sanskrit par AI. Wilson, et de l’anglais par 91. Langlois. (N° VIII, mars 1829.) — Quatre Nouvelles, en italien. (N° X, juillet 1829.) — L’Exilé, par Gian- nonc, en italien. (N° X, juillet 1829.) — Les Puritains <CAmérique, par Cooper. (N° XII, novembre 1829.)— Histoire de la conquête de Grenade, par Washîngton-Irving. (N° XIII, janvier 1830.)— Omicron, par J, New¬ ton, traduit de l’anglais. (N° XIII, janvier 1830). — Scènes populaires en Irlande, par SI. Shiel. (N° XV, mai 1830.) — Poésies de Louis XJhland, en allemand. (N°XVI, juillet 1830.)


Mme Amable Tastu.

  1. Ce volume a été tiré seulement à soixante exemplaires.
  2. Voyez la note à la fin de l’article.