Biographie nationale de Belgique/Tome 1/AERSSEN, François D’

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  - Tome 1 Tome 2  ►



AERSSEN (François D’), diplomate, né à Bruxelles, en 1572, mort à la Haye, en 1641. Il fit ses études à l’université de Leyde, où il fut proclamé docteur en droit. Corneille d’Aerssen, qui avait connu, dans le Brabant, le célèbre Philippe de Mornay, résolut de confier son fils à cet homme eminent, un des plus doctes et des plus illustres chefs des protestants français. Le 19 mars 1594, Mornay annonçait à l’un de ses amis l’arrivée de François d’Aerssen. « Je l’ai reçu très-volontiers, disait-il. La patrie, le père, la recommandation de plusieurs personnes d’honneur m’y conviaient. » En quittant Mornay, D’Aerssen se rendit en Italie, quoique son grave directeur craignît beaucoup pour lui le séjour de cette contrée « trop savante et trop voluptueuse. » Vers la fin de l’année 1596, D’Aerssen était de retour en Hollande. Buzanval, agent de Henri IV à la Haye, écrivait à Mornay, le 27 août 1597 : Il a profité en Italie au jugement d’un chacun. On a ici l’œil sur lui pour la charge de France. Je le favorise en ce que je puis : c’est un arbre qui a des fruits bien mûrs, mais qui ont encore besoin du soleil. » François d’Aerssen n’avait que vingt-six ans lorsque, au mois d’avril 1598, il accompagna, à Nantes, Barnevelt, chargé, avec Justin de Nassau, fils naturel de Guillaume le Taciturne, de détourner Henri IV des négociations que ce prince avait déjà entamées pour se réconcilier avec l’Espagne. L’élève de Mornay leur servait de secrétaire, et, dans la correspondance officielle, il était appelé Doctor Aerssen. Liévin Calvart, qui représentait les Provinces-Unies auprès de Henri IV, étant venu à mourir, Barnevelt, avec le consentement des états généraux, laissa D’Aerssen en France en qualité d’ « agent de messieurs les estats des Provinces-Unies des Pay-Bas. » Les instructions qui lui furent remises à Nantes, le 26 avril 1598, par Barnevelt et Justin de Nassau, au nom des états, sont très-curieuses. D’Aerssen devait s’efforcer de gagner la bonne grâce du roi et des principaux seigneurs du conseil ; faire en sorte que les traités conclus entre le roi et les états généraux ne fussent pas négligés ; observer tout ce qui, à la cour ou dans tout le royaume, intéresserait directement ou indirectement les Provinces-Unies, et travailler à éloigner ce qui pourrait porter dommage à la république. Il devait fixer sa résidence à Paris et se trouver, chaque semaine deux fois au moins, à la cour pour savoir ce qui s’y passait. Lorsque le roi s’éloignerait de Paris de plus de quinze lieues, il devait suivre Sa Majesté par toutes les occasions, et au moins tous les quatorze jours, il écrirait aux états généraux.

D’Aerssen succédait à Liévin Calvart dans les conjonctures les plus délicates. Le traité de Vervins, conclu le 2 mai 1598, avait rétabli momentanément la paix entre l’Espagne et la France. Enchaîné par cette convention, Henri IV ne pouvait plus accorder aux Provinces-Unies une protection ouverte : il devait dissimuler ses sympathies et cacher son assistance. C’est ce que lui-même venait de déclarer au nouvel agent de la république. D’Aerssen écrivit dans ce sens à Barnevelt. Dans cette même lettre, où se révélait déjà un politique habile, D’Aerssen signalait les dispositions vacillantes et équivoques de la reine d’Angleterre. Elle aussi semblait vouloir se réconcilier avec l’Espagne. Quel était son but ? « Veut-elle, disait D’Aerssen, que, nous ayant mis au bord du précipice, nous nous jetions entre ses bras par désespoir ? » On trouve beaucoup de lucidité et de précision dans les lettres françaises de François d’Aerssen ; car c’était en français qu’il correspondait le plus souvent avec Barnevelt et avec d’autres personnages importants des Provinces-Unies, même avec les états généraux. Les lettres et dépêches, publiées en 1846, par M. Vreede, professeur à l’université d’Utrecht, donnent la plus haute idée de la perspicacité, de la souplesse et de la causticité du jeune diplomate. D’Aerssen recueillait, selon ses instructions, toutes les nouvelles qui pouvaient intéresser les hommes d’État des Provinces-Unies. Aussi cette correspondance est-elle, à certains égards, un tableau animé de la cour de Henri IV. D’Aerssen, qui avait été grièvement malade au printemps de l’année 1599, sollicita un congé et se rendit en Hollande. Mornay écrivait, le 25 août, à Barnevelt : « …. M. D’Aerssen part d’ici laissant témoignage de fidélité et diligence ès affaires, dont il a eu charge pour vostre Estat ; de dextérité aussi et de jugement pour les tempérer par les considérations du nostre ; qualités les plus recommandables pour le lieu que vous lui avez fait tenir. Particulièrement il a ce bonheur qu’en faisant sa charge avec ardeur, il n’a laissé d’avoir la bonne grâce du roi et de ceux avec lesquels il a eu affaire ; et vous en dirois davantage n’estoit que j’y serois suspect. » Ce n’était pas seulement pour rétablir sa santé que l’agent des Provinces-Unies en France avait sollicité un congé, c’était aussi pour se marier qu’il était venu en Hollande. En effet, dans les premiers jours du mois d’octobre, François d’Aerssen épousa Pétronille van Borre. Les états généraux, pour donner un témoignage de sympathie au fils de leur greffier, déléguèrent quatre députés qui les représentèrent aux cérémonies et aux fêtes du mariage. Le 20 novembre, François d’Aerssen repartit pour la France. On remarqua que, depuis cette époque, la faveur dont l’agent de la république jouissait près de Henri IV s’accrut encore. Un bruit calomnieux fut répandu et recueilli plus tard par Amelot de la Houssaye. Celui-ci prétendit « que Henri IV avait des relations avec la femme D’Aerssen et que le mari en demeurait content, à cause du grand profit qu’il en tirait. » Wicquefort et Bayle ont eu raison, ce nous semble, de protester contre cette calomnie et d’attribuer aux talents éminents du diplomate hollandais l’accueil toujours bienveillant que lui faisait Henri IV. D’Aerssen s’efforçait, d’ailleurs, d’employer, dans l’intérêt des Provinces-Unies, la grande faveur dont il jouissait. Barnevelt insistait toujours pour que Henri IV rompît avec l’Espagne et lui fit la guerre. D’Aerssen, le 22 février 1602, finit par révéler clairement et nettement, à l’avocat de Hollande, la nouvelle politique du roi de France. N’ayant pu obtenir l’intervention armée de la France, les Provinces-Unies durent abandonner Ostende, après avoir héroïquement défendu cette place importante pendant plus de trois années. Ostende résistait encore lorsque François d’Aerssen se trouvait mêlé à la conjuration du duc de Bouillon. Il a lui-même raconté ce curieux épisode dans un écrit intitulé : Mémoire justificatif ou exposé de sa conduite dans l’affaire du duc de Bouillon, adressé par François d’Aerssen aux états généraux. (Paris, 16 mars 1603.) C’est une des pièces les plus remarquables de la correspondance diplomatique de François d’Aerssen. Telle fut la dextérité D’Aerssen que, selon la remarque d’un de ses biographes, il put avoir des relations intimes avec le duc de Bouillon, alors accusé par Henri IV du crime de lèse-majesté, sans perdre néanmoins la confiance du roi. Pendant les négociations entamées pour conclure une trêve entre les archiducs et les Provinces-Unies, la conduite de François d’Aerssen fut diversement interprétée. Des correspondances qui ont été mises au jour jusqu’à présent, on peut inférer que le fils du greffier des états géneraux, après avoir d’abord secondé les vues de Barnevelt, abandonna celui-ci pour soutenir Maurice de Nassau. Le président Jeannin, de Buzanval et de Russy étaient alors à la Haye en qualité de plénipotentiaires de Henri IV. D’Aerssen, qui s’était rendu en Hollande, ne surveilla point assez ses démarches. Aussi, voulant dissiper les soupçons que sa conduite ambiguë avait éveillés à la cour de France, s’empressa-t-il, lorsqu’il fut de retour à Paris, d’écrire à Jeannin (17 mai 1607) pour se disculper d’avoir rendu de mauvais services au roi. « J’ai, disait-il, fait le contraire, d’où même on a pris occasion de me juger trop Français plutôt que de me soupçonner Espagnol. » On alléguait que l’agent des Provinces-Unies en France était d’autant plus disposé à se rapprocher de l’Espagne « qu’il avait acquis, depuis peu de temps, plus de 25,000 écus de biens près Anvers. » Mais Jeannin croyait que le diplomate hollandais déguisait ses sentiments « pour découvrir le secret d’autre côté et faire tenir les propos qu’il jugeait convenir pour aller à son but. » — « Pour moi, ajoutait Jeannin, mon avis est que le sieur D’Aerssen sert messieurs les estats comme il doit et selon leur désir. » — Bientôt un changement notable se manifeste dans les dispositions de l’agent des Provinces-Unies. Il se détache de Barnevelt, se plaint du roi de France et de ses ministres, particulièrement de Villeroy, se brouille même avec Louise de Coligny, veuve de Guillaume le Taciturne et partisan de Barnevelt et de la trêve. Le 4 septembre 1607, Villeroy recommande à Jeannin de prier l’avocat de Hollande de n’ajouter foi entière à tous les avis qui lui seraient transmis par D’Aerssen. Un mois après, le 8 octobre, le ministre communique à Jeannin des particularités plus intéressantes encore. « Le sieur D’Aerssen m’a dit, lui mande-t-il, que l’on parle par delà de le tirer d’ici et commettre à un autre la charge qu’il y exerce, parce que les Anglais disent qu’il est trop partial pour la France et qu’ils ne s’y peuvent fier. Il ajoute qu’il ne se soucie pas de la charge, mais » qu’on lui fera injure, si l’on se sert de ce prétexte pour le révoquer… Il a opinion que le sieur Barnevelt veut y employer son gendre. » En réalité, D’Aerssen, devenu l’adversaire de la trêve, devait craindre le mécontentement de Barnevelt. Le 27 novembre, Villeroy mandait à Jeannin : « Le sieur D’Aerssen dit plus haut que de coutume que ladite trêve sera la ruine de leur État et que la partie de ceux qui la rejettent prévaudra à la fin sur l’autre. Si c’est qu’il le croie ainsi ou qu’il veuille flatter le prince Maurice, vous le pouvez mieux juger que nous. » Cette dernière supposition était exacte : D’Aerssen voulait flatter et servir Maurice de Nassau. Jeannin, mécontent des sombres prophéties de l’agent hollandais, entreprit de démontrer qu’elles ne reposaient sur aucun fondement. Il dévoila en quatre lignes tout le secret de la conduite D’Aerssen : « Quant à ce que M. D’Aerssen dit que la trêve sera la ruine de l’État, ce sont les propos que tient le prince Maurice tous les jours pour la grande défiance qu’il a de ceux qui manient les affaires, même du sieur Barnevelt. » La trêve entre les archiducs et les Provinces-Unies fut conclue le 9 avril 1609 et ne porta aucune atteinte à la position D’Aerssen. Loin d’être rappelé, il obtint le rang d’ambassadeur à la cour de France. « Ce fut, dit Wicquefort, le premier qui fut considéré en cette qualité dans cette cour-là, et du temps duquel le roi Henri IV déclara que l’ambassadeur des Provinces-Unies prendrait rang immédiatement après celui de Venise. » Henri IV combla François d’Aerssen de bienfaits et d’honneurs : il l’anoblit et le fit chevalier et baron. Mais cette haute faveur dont il jouissait à la cour de France, D’Aerssen la perdit bientôt après l’assassinat du roi (14 mai 1610). Par son intervention trop active dans les querelles des partis, il déplut à Marie de Médicis ; il froissa surtout le secrétaire d’État Villeroy en censurant sans cesse les actes et la politique de ce ministre.

Les défenseurs de D’Aerssen ont prétendu que, peut-être, il avait vu trop clair dans les affaires de France pour ne pas donner de l’ombrage aux partisans de l’Espagne, très-bien accueillis et protégés par la veuve de Henri IV. Pendant trois ans, D’Aerssen lutta contre les puissants adversaires qu’il avait à la cour de France et contre les antagonistes qu’il rencontrait également dans son pays. Pour conjurer cet orage, il feignit de vouloir retourner en Hollande, afin de remettre sa charge aux états généraux et s’occuper de sa santé et de ses affaires particulières. Des deux côtés, on le prit au mot avec un empressement significatif. D’Aerssen reçut son audience de congé, et le jeune roi (Louis XIII) lui fit présent d’un buffet de vermeil doré de la valeur de trois mille écus. De plus, dans les lettres de récréance adressées aux états généraux, le 16 juillet 1613, le roi déclarait « qu’il avait toute satisfaction de la bonne conduite D’Aerssen, et il le leur recommandait comme un sage et vertueux ministre. »

Aubéry, seigneur du Maurier, représentait alors la cour de France près des états généraux des Provinces-Unies. Il partageait les préventions et les rancunes de Villeroy ; en outre, il ne pouvait pardonner au diplomate hollandais d’avoir été sa dupe. On lit sur ce sujet, dans les mémoires écrits par Louis Aubéry du Maurier, fils de l’ambassadeur contemporain de Maurice de Nassau et de Barnevelt : « Monsieur D’Aerssen avait corrompu un sien secrétaire nommé du Cerceau, de fort honnête famille de Paris, qui allait toutes les nuits dans le cabinet de mon père, assez éloigné de son appartement, et dont en sortant il ne faisait que tirer la porte, au lieu de la refermer à clef, qu’il redonnait à mon père. Là il copiait les dépêches de la cour, pour les communiquer à monsieur D’Aerssen, qui savait ainsi les plus particuliers sentiments et intentions de messieurs les ministres. » L’ambassadeur de Louis XIII, ayant découvert la trahison de son secrétaire, se montrait extrêmement irrité contre celui qui en avait profité. Cette irritation devint plus vive encore lorsqu’il sut que François d’Aerssen employait tout ce qu’il avait d’industrie et de crédit pour reprendre, avec l’assentiment des états généraux, les fonctions d’ambassadeur à la cour de France. Marie de Médicis, avertie, chargea Aubéry de faire entendre aux principaux membres des états que François d’Aerssen avait pris absolument congé du roi de France et que ce prince aurait pour très-agréable qu’ils lui donnassent un successeur. D’Aerssen, ayant eu vent de cette communication officieuse, « se laissa tellement transporter à la violence de sa passion, disent les mémoires déjà cités, qu’il voulut haranguer sur cela en pleine assemblée de ses maîtres, niant avoir pris congé de Leurs Majestés : prenant ouvertement à partie leurs principaux ministres, et mon père particulièrement, comme ayant parlé sans charge ni pouvoir. » Protégé par Maurice de Nassau, appuyé par d’autres personnages influents, D’Aerssen pouvait nourrir l’espoir de reprendre ses fonctions. Ce fut alors que Marie de Médicis écrivit officiellement aux états généraux pour leur faire connaître combien ce renvoi lui serait désagréable, et qu’elle enjoignit à du Maurier de s’y opposer de toutes ses forces. L’ambassadeur de France se rendit, le 13 novembre 1613, dans l’assemblée des états généraux, reprocha « audit D’Aerssen d’avoir osé parler irrévéremment de Leurs Majestés et de messieurs de leur conseil, qui étaient les plus fermes soutiens de la liberté des provinces confédérées ; » l’accusa « en présence de ses maîtres, d’audace, de légèreté en ses langages ordinaires, d’ingratitude, payant d’insolence tant de bienfaits dont la France l’avait comblé, et enfin d’avoir violé le droit des gens, ayant corrompu par argent de ses domestiques pour avoir le secret de l’ambassade. » L’ambassadeur prétendit que ce discours couvrit D’Aerssen de confusion. Quoi qu’il en fût, la démarche énergique de du Maurier empêcha réellement le renvoi D’Aerssen à la cour de France. Les états généraux lui donnèrent pour successeur le sieur de Langerak, de la maison des barons d’Aspre. « M. de Langerak, disent les mémoires de du Maurier, n’avait qu’une probité toute nue, sans aucune suffisance ni capacité, et M. D’Aerssen une grande intelligence accompagnée d’artifice et d’intérêt. » Ce dernier ressentit vivement sa disgrâce, et il l’attribua, non sans raisons peut-être, à Barnevelt. Un jour il laissa entendre ces paroles assez menaçantes : « L’autorité de certaines personnes n’est pas établie si solidement qu’on ne puisse les renverser. » Il se déclare donc contre l’homme d’État vénérable auquel il devait sa fortune. Prévoyant, intéressé, avide même, François d’Aerssen jugea qu’un chef militaire plein d’audace saurait mieux le récompenser qu’un vieillard en qui se personnifiait la vertu républicaine. D’autres prétendent, au contraire, que ce fut Maurice qui s’efforça d’attirer à lui et de gagner François d’Aerssen. Mais, une fois gagné, celui-ci se montra l’ennemi capital et personnel de Barnevelt. Il fut, comme on l’a dit, « l’auteur de tous les conseils violents et le principal exécuteur des passions de Maurice de Nassau. » C’est avec la plume artificieuse, mais éloquente, de François d’Aerssen que Maurice mina le crédit de son antagoniste et qu’il s’efforça de discréditer les remontrants. « M. le prince Maurice, dit Aubéry, se servit de sa plume pour parvenir à ses fins et pour rendre odieux ceux qu’il voulait perdre. » D’Aerssen passait donc pour être l’auteur des placards et des libelles dans lequels Barnevelt était accusé d’intelligence avec les Espagnols et avec ceux qui voulaient rétablir le « papisme » dans la république. Ces libelles, écrits dans la langue nationale, eurent un immense et pernicieux succès. Le-premier, intitulé : Conseil d’Espagne, tendait à faire passer Barnevelt et ses partisans pour des traîtres disposés à vendre l’État au roi d’Espagne. Voici le titre exact de ce pamphlet : Spaenschen Raedt, hoe men de Vereenigde Nederlanden alderbest wederom sal konnen brengen onder ’t gebiedt van den Coninc van Spagnien. Tot waerschouwinghe van alle vroome Nederlanders, voornaemelyk die in de regeeringhe des selven landen zyn, uyt de uytgegevene schriften van eenige spaensche Raetsluyden, kortelyck ende ghetrouwelyck door een liefhebber des Vaderlands uytghetrocken en ’t samen ghestelt. (1617, in-4° de 13 pages.) Un second écrit, intitulé Discours nécessaire, tendait à démontrer la nécessité d’un changement dans le gouvernement. Le titre seul était un programme : Nootwendigh ende levendig Discours van eenighe getrouwe patriotten ende liefhebbers onse Vaderlandts ; over onze droevigen ende periculeusen staet, waer inne oprechtelyc ende levendigh vertoont wordt in wat peryckel ende ghevaer wy gheraeckt zyn, ende waer henen dese verwarringhen tenderen : met de noodighe middelen om die te remedieren. In ’t licht ghebracht om tegen die vileyne boecxkens Weegschael, Reuckappel, Vraegal, etc., ghelesen te worden. (1617, in 4° de 24 pages.) Un troisième ouvrage intitulé : Pratique du conseil d’Espagne, dénonçait de nouveau l’avocat de Hollande comme un traître aux gages de l’étranger. Barnevelt répondit en signalant ces brochures comme des armes forgées par les ennemis de la république ; sa réplique avait pour titre : Ontdeckingh van de valsche spaensche Jesuytische Pratycke. (1618 ; in-4°.) Une polémique très-vive était également engagée entre Cornelis van der Mylen, gendre de Barnevelt, et D’Aerssen. Celui-ci signa sa réponse adressée aux états généraux et intitulée : Corte Antwoort aen de Doorluchtigste H. M. H. de Staten generael overghegheven by d’heer van Sommelsdyck teghen seker vertooch, gheadvoueert ende ghetekent Cornelis Vander Mylen. (1618 ; in-4°.) D’Aerssen se défendait contre le reproche d’avoir travaillé, pendant son ambassade en France, à introduire la profession du « papisme » dans les Provinces - Unies et à transférer la souveraineté absolue de l’État au roi de France. Il s’efforça de démontrer qu’il n’avait rien fait que par ordre exprès de Barnevelt. Cette réponse mécontenta vivement le gouvernement français et ses représentants à la Haye. On lit dans une lettre adressée de cette ville, le 28 août 1618, par le chevalier Dudley Carleton, ambassadeur de Jacques Ier, au secrétaire Naunton : « Les ambassadeurs de France extraordinaire (M. de Boisisse) et ordinaire (M. de Maurier), qui avaient fait auparavant une proposition contre M. D’Aerssen, où ils demandaient, au nom du roi de France, qu’il fût puni pour certains passages qui se trouvent dans ce qu’il a écrit contre M. Vander Mylen, passages offensants, à ce qu’ils disent, pour le roi leur maître et pour son conseil ; le même jour, dis-je, ces ambassadeurs insistèrent fortement pour avoir une réponse ; il fut résolu qu’on la leur donnerait, et elle fut présentée ensuite par écrit à M. de Boisisse : c’était une réponse des états et une autre de M. D’Aerssen. Ces réponses lui ayant été portées par quelques députés des états, il refusa de les accepter et alla tout de suite à l’audience, où il dit que le roi son maître n’entrait point en procès avec D’Aerssen, mais que les états devaient lui répondre positivement si D’Aerssen avait fait bien ou mal, et que, suivant le jugement qu’ils porteraient, touchant la cause, il demandait qu’ils procédassent contre sa personne. » L’ambassadeur extraordinaire de France ayant refusé d’accepter la réponse personnelle D’Aerssen, les états, pour assoupir ce différend, renvoyèrent l’examen de toute « l’affaire à des commissaires. »

Barnevelt succomba dans la lutte qu’il soutenait contre Maurice de Nassau. L’illustre pensionnaire de Hollande fut emprisonné au château de la Haye, en même temps que l’on proscrivait ses partisans les plus dévoués. Maurice fit changer les régences des principales villes, et il obligea les états de Hollande, dont il voulait disposer en maître, à recevoir parmi leurs membres François d’Aerssen et un autre gentilhomme, originaire du Hainaut, Daniel de Hartaing, seigneur de Marquette, lieutenant général de la cavalerie et ritmestre. D’Aerssen, qui avait acquis la seigneurie de Sommelsdyck, et Daniel de Hartaing, qui était devenu propriétaire de la seigneurie de Heemskerk, avaient reçu des états de Hollande des lettres de naturalisation. Les deux gentilshommes belges, devenus Hollandais, présentèrent une requête pour être admis « entre les chevaliers et nobles de Hollande. » Or, selon les anciens priviléges de cette province, pour avoir le droit d’être convoqué parmi les chevaliers et nobles de Hollande et de West-Frise, il fallait être né Hollandais et « appartenir aux anciennes maisons nobles et hollandaises possédant des seigneuries et biens nobles dans le même pays. » Cette difficulté n’arrêta point le stathouder, désireux, pour consommer la ruine de Barnevelt et de son parti, de disposer d’une majorité suffisante dans les états de Hollande. Ayant convoqué la noblesse dans son hôtel, il appuya la requête des seigneurs de Sommelsdyck et de Heemskerk. L’assemblée délibéra le lendemain. Huit membres opinèrent pour l’admission du seigneur de Sommelsdyck ; les six autres votèrent contre. La réception de Hartaing fut repoussée par sept voix contre sept. Maurice, très-mécontent, exigea immédiatement une seconde délibération ; elle n’eut pas un meilleur résultat. L’assemblée fut convoquée une troisième fois pour le lendemain, 19 janvier 1619. Comme l’opposition faiblissait, Maurice, sans perdre de temps, introduisit François d’Aerssen et Daniel de Hartaing et les fit inscrire au rang des chevaliers, avec cette réserve « que leur admission ne pourrait tirer à conséquence ni préjudicier aux droits de la noblesse et du pays. » Sommelsdyck et Heemskerk prêtèrent serment le 22 janvier. Alors les états généraux, pour contenter Maurice, s’empressèrent d’inscrire aussi François d’Aerssen, membre de l’ordre de la noblesse des états de Hollande, parmi les juges de Barnevelt. Mais la famille de cet infortuné le récusa. La femme et les enfants de Barnevelt présentèrent une requête dans laquelle ils reprochaient à François d’Aerssen d’avoir donné des preuves d’inimitié contre l’accusé, en ne cessant, depuis quelques années, de répandre des libelles contre lui. D’Aerssen s’abstint de siéger. On lui attribua néanmoins la rédaction du jugement qui condamna Barnevelt à être décapité. « ― S’il ne meurt point, aurait-il dit à ceux qui recommandaient la clémence, tout notre projet est à rien, et nos jours courront grand danger. Il faut donc qu’il meure. » — Barnevelt mourut sur un échafaud (13 mai 1619), malgré les intercessions des ambassadeurs de France. Les états généraux, après avoir fait imprimer la sentence prononcée contre Barnevelt, l’envoyèrent à Louis XIII. Elle était accompagnée d’une lettre qui contenait des plaintes amères contre l’ambassadeur du Maurier ; on priait même le roi de lui défendre de soutenir et nourrir des factions dans la république. Cette lettre, encore attribuée à François d’Aerssen, choqua vivement la fierté française. En 1621, une ambassade ayant été envoyée à Paris pour le renouvellement de l’alliance entre les deux nations, le roi ne se borna point à se plaindre de la mort de Barnevelt ; il protesta contre le libelle qu’on attribuait à François d’Aerssen ; il traita celui-ci d’imposteur et demanda qu’il fût puni. Mais les ambassadeurs alléguèrent le silence de leurs instructions.

Le ressentiment de la cour de France s’était déjà manifesté antérieurement. D’Aerssen, « après avoir un peu marchandé sur l’appointement, » avait, en 1620, accepté la commission d’ambassadeur extraordinaire des états généraux à Venise, pour ratifier le traité conclu en dernier lieu entre les deux républiques. Il devait s’arrêter auprès de plusieurs princes d’Allemagne, afin de les bien disposer en faveur du roi de Bohême (l’électeur palatin Frédéric V). Or, Louis XIII défendit aux ambassadeurs, qu’il avait lui-même envoyés au delà du Rhin pour les affaires de Bohême, il leur défendit de recevoir les visites de M. D’Aerssen. L’ordre portait « que ce n’était pas à cause des états des Provinces-Unies, avec lesquels le roi voulait continuer de vivre en bonne intelligence, mais à cause de M. D’Aerssen en particulier, pour en avoir mal usé touchant le service et la dignité de Sa Majesté. » D’Aerssen partit de la Haye le 15 avril 1620. Pendant qu’il était absent, on répandit de mauvais discours sur son compte, et son nom fut mêlé à un incident tragique. Un certain présent de vaisselle plate avait été porté dans sa maison, de la part de l’électeur de Brandebourg, en même temps qu’on arrêtait l’agent de ce prince, un nommé Stick. Celui-ci et un autre furent décapités à Amsterdam, le 29 juillet, « pour avoir battu de la monnaie. » En rendant compte de cet événement à sa cour, l’ambassadeur anglais ajoutait : « Les noms D’Aerssen et de quelques autres personnes considérables ayant été mis en jeu ont hâté l’exécution de Stick, pour montrer qu’ils n’étaient ni complices du crime ni protecteurs du coupable, sans quoi on aurait eu peut-être plus d’égards pour un ministre public. »

Le cardinal de Richelieu, devenu, en 1624, le ministre tout - puissant de Louis XIII, n’épousa point les rancunes des anciens conseillers de la régente. François d’Aerssen, ayant été envoyé en France comme ambassadeur extraordinaire, y reçut, du cardinal, un très-bon accueil. La cour de France avait emprunté aux Provinces-Unies un certain nombre de vaisseaux pour combattre les huguenots. Or, cette assistance mécontentait, irritait, exaspérait les protestants hollandais. Le peuple d’Amsterdam avait même attaqué la maison de l’amiral qui commandait la flotte auxiliaire devant la Rochelle. Les états généraux furent enfin obligés de céder au vœu du peuple, qui demandait à grands cris le rappel de la flotte. D’Aerssen avait été chargé de démontrer à la cour de France les raisons puissantes qui devaient déterminer les états généraux à rappeler leur flotte. Mais il ne dit point que l’amiral avait déjà l’ordre d’appareiller ; il laissa croire que lui, ambassadeur, ignorait cet ordre. Le mécontentement fut porté au comble quand on apprit que l’un des capitaines hollandais avait jeté par mépris le drapeau français sur les côtes d’Angleterre. Louis XIII apostropha l’ambassadeur avec véhémence : « Les Hollandais le forçaient, s’écria-t-il, à conclure une paix honteuse avec ses sujets ; mais il n’oublierait jamais l’indignité d’un pareil procédé, et il en poursuivrait la punition jusqu’aux enfers. » Richelieu, quoique plus réservé, dit pourtant à François d’Aerssen qu’il ne croirait jamais que lui, ambassadeur, pût ignorer le rappel de la flotte. D’Aerssen protesta de son innocence et consentit à perdre l’estime et la confiance du cardinal, si l’on pouvait lui prouver qu’il n’eût pas dit la vérité. Cette discussion, après avoir encore donné lieu à des négociations très-désagréables, n’eut point de suite. D’Aerssen revint à la Haye, le 8 mai 1626, et, le lendemain, il présenta aux états généraux un journal détaillé de sa mission. Il aurait voulu entraîner Louis XIII dans la guerre contre la maison d’Autriche, ou du moins obtenir du ministère français une ligue défensive ; mais le cardinal de Richelieu subordonna l’assistance de la France à des conditions si dures que les états généraux les refusèrent.

Quoique François d’Aerssen conservât toujours une grande influence, sa carrière fut moins active depuis la mort de Maurice de Nassau et l’avènement de Fredéric-Henri au stathoudérat. Au mois de janvier 1641, il fut envoyé en Angleterre avec Jean Wolfard, seigneur de Bréderode, premier ambassadeur extraordinaire, et avec le seigneur de Heenvliet, troisième. Ils étaient chargés de demander la main de la princesse Marie, fille de Charles Ier, pour Guillaume, fils du stathouder Frédéric-Henri. Déjà, à la fin de l’année précédente (1640), il avait été désigné par la noblesse de Hollande pour la représenter aux états généraux. Cependant il approchait du terme de sa longue et laborieuse carrière. Il mourut à la Haye, le 27 décembre 1641, à l’âge de 69 ans. « Il laissait de grands biens, disent les mémoires de du Maurier, étant mort riche de cent mille livres de rente : ce qu’on n’avait jamais vu dans ce pays-là. » Il laissait aussi quatre enfants de son mariage avec Pétronille van Borre. Pieux et reconnaissants, ils élevèrent, dans l’église de Sommelsdyck, un magnifique tombeau à la mémoire de leurs parents. — Des jugements bien divers ont été portés sur François d’Aerssen ; mais on a été unanime pour reconnaître en lui un homme eminent par l’intelligence. « Esprit capable et hardi, disait un de ses plus implacables antagonistes, et d’autant plus à craindre qu’il cachait toute la malice et toute la fourbe des cours étrangères sous la fausse et trompeuse apparence de la franchise et de la simplicité hollandaise. » Aux yeux de quelques publicistes modernes, François d’Aerssen, disculpé des accusations dirigées contre lui par l’esprit de parti, est un grand patriote et l’un des plus grands politiques de l’ancienne république des Provinces-Unies. Nous aimons mieux nous référer au jugement très-sensé et très-spirituel de Grotius : Somelsdikius (Aerssen) vixit sibi et Domni Nassaviæ utilis.

Th. Juste.

P. Bayle, Dictionnaire historique et critique. — Wicquefort, L’Ambassadeur et ses fonctions. — Lettres et négociations de Paul Choart, seigneur de Buzonval, et de François d’Aerssen, agent des Provinces-Unies en France, publiées pour la première fois par G. G. Vreede (Leide, 1846, in-8°.) — Négociations du président Jeannin. — Mémoires pour servir à l’histoire de Hollande et des autres Provinces-Unies, etc, par messire Louis Aubery, chevalier, seigneur du Maurier. (Paris, 1697.) — Lettres, mémoires et négociations du chevalier Carleton, etc. (La Haye, 1759.)- Grotius. — Van Meteren.— Histoire générale des Provinces-Unies, t. VII. — Gedenkstukken van Johan Van Olden Barnevelt en zijn tyd, verzameld en met inleiding en aanteekeningen uitgegeven, door M. L. Van Deventer (La Haye, 1860), etc., etc.