Biographie nationale de Belgique/Tome 1/ALBERT D’AUTRICHE

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*ALBERT D’AUTRICHE archiduc, prince souverain des Pays-Bas catholiques, naquit à Neustadt, le 15 novembre 1559, et mourut à Bruxelles, le 15 juillet 1621. Déchirés par trente ans de troubles, de guerres et d’effroyables désordres, les Pays-Bas catholiques, constitués en souveraineté indépendante de l’Espagne, furent confiés, en 1598, par Philippe II, au gouvernement des archiducs Albert et Isabelle, dont l’administration, hérissée de difficultés politiques et administratives, mérite d’occuper une belle place dans nos annales nationales. Albert était le sixième enfant mâle de Maximilien II, qui succéda à l’empereur Ferdinand. Petit-fils de Charles-Quint, par sa mère, Marie d’Autriche, Albert avait dans les veines de ce sang flamand qui, plus tard, devait l’attacher étroitement aux destinées du pays qu’il fut appelé à régénérer. Jeune encore, on l’avait destiné à l’état ecclésiastique ; de fortes études l’y avaient déjà préparé, et il était à peine âgé de dix-huit ans, lorsque le pape Grégoire XIII lui envoya les insignes du cardinalat. Le roi d’Espagne, dont il était le neveu, le nomma aussitôt archevêque de Tolède et inquisiteur général. Ayant eu l’occasion de reconnaître ses qualités éminentes et sa prudence, il l’appela ensuite au gouvernement du Portugal récemment conquis par le duc d’Albe. Bien qu’il eût à peine atteint sa vingt cinquième année, l’archiduc sut consolider cette importante conquête et acquérir de nouveaux droits à la reconnaissance de Philippe II, qui, en 1595, jeta les yeux sur lui pour le gouvernement général des Pays-Bas, devenu vacant par la mort de son frère aîné, l’archiduc Ernest.

Nos provinces étaient en partie pacifiées à cette époque ; toutefois, la position de gouverneur général entraînait encore de grandes difficultés, tant à cause de la guerre avec la France que de celle entamée avec la république des Provinces-Unies, guerre dont rien encore ne faisait présager le terme. Aussi semble-t-il que le roi avait conçu, dès lors, le projet de séparer les Pays-Bas de la monarchie espagnole et de leur donner un souverain indépendant. Albert ne quitta l’Espagne qu’avec l’assurance qu’on mettrait à sa disposition l’argent et les troupes nécessaires pour tenir tête aux Français et aux Hollandais. Afin de se faire mieux accueillir du peuple qu’il allait gouverner, il tenta de grands efforts pour obtenir la mise en liberté de Philippe de Nassau, fils aîné du Taciturne, ainsi que la restitution de ses biens ; il inaugura donc ses fonctions par un acte de bienveillance en faveur d’un des hommes les plus considérables des Pays-Bas. Ce fut en février 1596 que le comte de Fuentes, gouverneur général de nos provinces, se rencontra à Luxembourg avec l’archiduc et lui remit l’autorité dont il avait été investi. A son entrée à Bruxelles, il fut reçu triomphalement par la population entière. A peine arrivé, il s’occupa de concentrer ses forces pour combattre les Français. Chef d’une puissante armée et muni de sommes suffisantes pour payer des soldats, jusqu’alors mal récompensés, Albert commença ses opérations militaires par la prise de Calais, Ardres, Ham et Guines, quatre places dont Henri IV appréciait toute l’importance. Amiens ne tarda pas à avoir momentanément le même sort. Mais la paix de Vervins, conclue le 2 mai 1598, vint enfin mettre un terme à ses exploits, et c’est à la suite de cet acte mémorable que la séparation des Pays-Bas d’avec l’Espagne fut résolue. Le 6 du même mois, Philippe II renonça, à Madrid, à tous ses droits sur ces contrées et sur la Franche-Comté en faveur de sa fille l’infante Isabelle, qu’il unit en même temps à son neveu, afin d’appeler conjointement les deux époux à la souveraineté de nos provinces. Albert fut relevé de ses vœux ecclésiastiques et autorisé par le pape à contracter un mariage qui pouvait assurer enfin le repos et le bonheur des populations belges. A défaut de progéniture issue de cette union, nos provinces devaient retourner à l’Espagne. Pour des esprits prévenus ou clairvoyants peut-être, cette clause semblait être le résultat d’un calcul machiavélique : l’âge relativement avancé de l’infante, son extrême austérité, enfin la première condition d’Albert qui, quoique relevé de la prêtrise aux yeux du monde, n’en continuait pas moins à observer ses vœux de chasteté ; tout, en un mot, devait empêcher, prétendait-on, les premiers souverains de la Belgique d’avoir une descendance directe. Nous ne rapportons ces conjectures que sous toute réserve, car la haine des partis n’y était point étrangère ; mais quoi qu’il en fût, la domination espagnole, grâce à ce mariage, devait au moins, pendant quelque temps, disparaître de notre sol. Aussi les Belges se livrèrent-ils avec transport à l’espoir de jours meilleurs. L’idée de jouir enfin de l’autonomie nationale fit taire toutes les autres préoccupations. D’ailleurs le mérite bien connu du prince, son origine flamande, sa haute prudence, étaient de nature à inspirer promptement de la confiance et de la sympathie aux populations.

Après avoir obtenu la dispense de ses vœux, l’archiduc alla déposer sur l’autel de Notre-Dame de Hal son chapeau de cardinal et prit résolùment les rênes du gouvernement.

Le 13 septembre 1598, Philippe II vint à mourir. Cet événement répandit une teinte sombre sur le mariage d’Albert et d’Isabelle, qui s’était accompli par procuration à Ferrare, en présence du pape Clément VIII. Le 7 juin 1599, l’archiduc, qui était allé prendre son épouse en Espagne, s’embarqua avec elle à Barcelone pour se rendre dans ses nouveaux États. Les réceptions officielles commencèrent sur les frontières du Luxembourg, et les archiducs firent leur entrée solennelle à Bruxelles, le 5 septembre 1599, après que le cardinal André d’Autriche (voir ce nom) leur eut remis, à Hal, ses pouvoirs comme gouverneur général ad interim des Pays-Bas.

Notre intention n’est point d’entrer dans la description détaillée des événements du règne des archiducs, règne réparateur dont le souvenir, après deux siècles et demi, est resté populaire, malgré les fautes et les faiblesses inhérentes à une administration qui devait réorganiser tous les services publics, cicatriser des plaies longtemps saignantes, assurer l’indépendance de l’État nouveau et relever de son abaissement et de sa langueur une population écrasée par la domination étrangère. A peine rassuré du côté de la France, Albert fut obligé de reprendre, contre les Provinces-Unies, cette guerre implacable dont la bataille de Nieuport (1600) et la prise d’Ostende, après un siége de trois ans et trois mois (1604), ne furent point les événements les moins mémorables. Partout l’archiduc paya de sa personne et put prouver qu’aux qualités d’un administrateur sage et intelligent, il joignait le courage intrépide du soldat et la tactique d’un capitaine habile. On peut dire que le prince Maurice de Nassau avait trouvé en lui un adversaire digne de sa grande réputation. Il est vrai qu’Albert était admirablement secondé, dans les opérations militaires de cette époque tourmentée, par les talents supérieurs du célèbre géneral génois Amb. Spinola et de quelques autres chefs illustres.

La fameuse trêve de douze ans, conclue en 1609 avec Maurice, suspendit, pendant quelque temps, toutes les hostilités et permit au nouveau souverain de s’occuper avec un zèle soutenu de l’amélioration morale et matérielle du peuple. Cette trêve reconnaissait l’indépendance politique des Provinces-Unies, maintenait le statu quo et rendait la liberté aux relations commerciales. Il serait trop long d’énumérer toutes les lois, toutes les ordonnances, émanées des archiducs pour assurer la marche régulière des différentes branches de l’administration, le rétablissement du culte, compromis par les troubles religieux, le progrès des arts, des lettres, de l’industrie, de l’agriculture ; le célèbre Édit perpétuel est resté comme un véritable code qui témoigne de toutes ces améliorations. La révision de la législation, les coutumes locales coordonnées, le prestige rendu à la justice, l’instruction encouragée, la police rétablie, la marine et le commerce relevés ; Rubens, Teniers, Seghers, Juste Lipse, Heinsius, Van Helmont, Sanderus, brillant dans les arts et les sciences, sont là pour attester les bienfaits d’un gouvernement qu’on se plaît trop souvent à ne juger qu’au point de vue des idées du xixe siècle. On l’accuse d’intolérance, d’un amour désordonné pour les institutions monastiques, d’un attachement outré aux pratiques extérieures de la dévotion, comme si, en acceptant la souveraineté des Pays-Bas, les archiducs, princes essentiellement catholiques, n’avaient pas aussi accepté la mission de dompter l’esprit de secte et de révolte qui travaillait sourdement encore les populations belges. Les persécutions exercées alors contre ceux qui s’étaient détachés de l’Église, les odieuses exécutions pour crimes de maléfices ou de sortilége sont moins le fait de ce gouvernement que la suite des tendances de ce siècle resté rude et sanguinaire.

Vers l’époque où la trêve de douze ans allait expirer, Albert essaya d’entamer des négociations diplomatiques avec les Hollandais pour la reddition des places qui restaient encore entre leurs mains. Il envoya même son ambassadeur, de célèbre Pecquius, chancelier de Brabant, à la Haye, pour engager ouvertement les états généraux à réunir en un seul corps les deux grandes divisions des Pays-Bas. Comme on le pense bien, cette hardie tentative, qu’on espérait voir réussir à la faveur des dissentiments qui séparaient, en Hollande, les gomaristes et les arminiens, échoua complètement, et de nouveaux préparatifs de guerre se firent, sous la conduite de Spinola, dans les provinces belges. On était alors en pleine guerre de trente ans, et ce n’était pas sans une vive inquiétude que l’archiduc voyait approcher la fin de la trêve qui pouvait le livrer à tous les hasards de la lutte suprême qui tenait l’Europe en suspens. Les hostilités reprises devaient nécessairement compromettre les efforts tentés avec tant de persévérance pour rendre la prospérité au pays. Il est vrai que l’Espagne avait fourni les fonds pour soutenir une armée de trente mille hommes, alors réunie entre Tongres et Maestricht, et que les provinces belges, en prenant l’offensive, semblaient avoir une situation militaire favorable. Mais Albert ne devait point assister à la lutte qui allait recommencer. Les inquiétudes dont nous venons de parler ne furent pas étrangères à sa fin prématurée. Atteint depuis longtemps d’une maladie incurable, ce prince succomba à une attaque de goutte à l’âge de soixante et un ans, laissant à sa veuve, l’archiduchesse Isabelle, le soin de continuer la politique qu’il avait inaugurée avec tant de succès et de dévouement.

Ses obsèques eurent lieu à Bruxelles, le 11 mars 1622, au milieu d’une population éplorée qui voyait s’éteindre en lui l’espoir de son indépendance nationale. Albert était doué d’un grand et noble cœur ; il fit le bien avec intelligence et se consacra résolument au bonheur et aux intérêts de son peuple ; sa conduite ne démentit pas un seul instant les intentions qui l’avaient guidé en acceptant la souveraineté de nos provinces.

Bon de Saint-Genois.