Biographie nationale de Belgique/Tome 1/ARTEVELDE, Philippe D’

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ARTEVELDE (Philippe D’), le plus jeune des fils du précédent, naquit à Gand en 1340 et périt, à West-Roosebeke, le 27 novembre 1382. Il fut tenu sur les fonts baptismaux par Philippine de Hainaut, reine d’Angleterre, qui résidait momentanément à l’abbaye de Saint-Pierre. Après la mort déplorable de son père, qu’il avait à peine connu, il fut proscrit avec ses frères par le comte de Flandre, mais Édouard III fit une condition expresse de leur rappel dans le traité de Bréquigni (1360). Marié à une fille de la noble et opulente famille d’Halewyn, Philippe vivait dans une honnête aisance avec sa mère et semblait n’ambitionner qu’une existence honorable mais tranquille, quand les folles dépenses de Louis de Male firent reprendre les armes aux Gantois. L’insurrection, mêlée d’abord de succès et de revers, prenait une mauvaise tournure, et le peuple murmurait hautement contre ses chefs qu’il accusait de mauvais vouloir ou d’impéritie, quand la pensée vint au capitaine Pierre Vandenbossche de remédier au mal en appelant le jeune d’Artevelde à la tête des affaires. Le nom de son père était encore si vénéré et l’administration du saige homme de Gand si généralement regrettée, que le capitaine eut à peine proposé au peuple le choix de Philippe que la multitude s’écria tout d’une voix : « Nous n’en voulons point d’autre ! » et l’on se dirigea vers la maison de l’élu. D’Artevelde objecta son inexpérience et rappela qu’une mort cruelle avait été la récompense du dévouement de son père à la chose publique ; mais il finit par accepter et prêta serment comme premier capitaine de la commune et comme rewaert de Flandre. On lui vit prendre aussitôt des mesures énergiques pour rétablir le calme et assurer à la ville l’ascendant des armes. Il fit publier d’abord une ordonnance en huit articles, dont les suivants sont remarquables : « Celui qui commettra un homicide sera décapité ; toute inimitié privée sera suspendue jusqu’au quatorzième jour après la paix avec le comte ; celui qui sortira d’un combat sans blessure subira un emprisonnement sévère pendant quarante jours, comme celui qui blasphémera, jouera aux dés ou, causera des troubles dans les mauvais lieux, sera puni de la même peine ; tout bourgeois, riche ou pauvre, pourra assister à l’assemblée de la commune et y émettre son opinion librement ; chaque mois, il sera rendu compte de l’emploi des deniers publics. » Le rewaert nomma ensuite François Ackerman (voir ce nom), chef d’un corps nombreux de reisers pour chercher les vivres qu’offraient le Brabant et le pays de Liége, et confia une flottille à Barthélémy Coolman pour visiter dans le même but la Hollande et la Zelande. Celui - ci ne put malheureusement rien obtenir, et les ressources amenées par Ackerman furent bientôt épuisées, au point qu’une disette affreuse ne tarda pas à sévir dans la ville. Vivement ému de ce triste état et prêt à se dévouer pour la patrie, Philippe se rendit à la conférence de Tournay, où l’on délibérait sur les moyens de pacifier le pays. Il offrait au comte la soumission de Gand, à condition que ce prince jurât de respecter la vie et les libertés des Gantois, et se contentât de bannir à perpétuité ceux qu’il désignerait. Cruel parce qu’il était lâche, Louis de Male voulait la destruction de la commune de Gand : il exigeait que tous les habitants, de l’âge de quinze à soixante ans, vinssent au-devant de lui la hart au cou pour entendre leur arrêt. A son retour dans la ville, Philippe se montra dans l’assemblée du peuple (30 avril 1382) et lui fit voir qu’il fallait ou se laisser mourir de faim, ou se mettre à la merci d’un maître implacable, ou affronter une dernière fois les hasards des combats. D’après l’avis du rewaert, on résolut de recourir aux armes. Cinq mille hommes encore valides, amplement pourvus de matériel de guerre, mais bien peu de munitions de bouche, se mirent en marche sur Bruges et s’arrêtèrent dans les vastes bruyères nommées encore aujourd’hui Beverhoutsveld ; ils s’y retranchèrent fortement, en attendant le retour des députés qu’ils avaient chargés de tenter une dernière démarche pour fléchir le comte. Plein de mépris pour cette poignée de gens exténués par la faim, Louis, pour toute réponse, vint les attaquer à la tête de quarante mille hommes et n’en essuya pas moins une entière défaite : le vainqueur entra dans Bruges avec les fuyards et le prince lui-même manqua de tomber entre ses mains (3 mai). Peu après, la plupart des villes flamandes embrassèrent la cause de la liberté, l’abondance revint à Gand, et le peuple salua le rewaert du titre de sauveur de la patrie. Il fut, dit-on, ébloui de sa gloire, mais pas au point, cependant, de méconnaître que la situation du pays était encore bien précaire, puisque le comte Louis, par son gendre et son héritier, le duc de Bourgogne, allait disposer de toutes les forces du roi de France. Il fit de nouvelles démarches pour obtenir une paix honorable, mais, bien que victorieux, il ne fut pas écouté. Une forte armée française, guidée par une foule de Leliaerts flamands, s’avança dans l’intérieur du pays, et Philippe, laissant quelques troupes devant Audenarde, marcha à sa rencontre avec cinquante mille hommes de milices flamandes. La bataille se livra à West-Roosebeke, près de Roulers, et parut d’abord favorable aux Flamands ; mais quand on déploya l’oriflamme, beaucoup d’entre eux, surtout ceux du Franc-de-Bruges, furent saisis d’une panique invincible et entraînèrent dans leur fuite désordonnée l’armée entière. Plusieurs milliers de gens d’armes périrent étouffés par la masse des fuyards, et parmi eux Philippe d’Artevelde, dont le cadavre fut suspendu par les pieds à un arbre, d’après l’ordre du jeune roi ou plutôt de ses meneurs (27 novembre 1382). Ainsi mourut au champ d’honneur et dans la force de l’âge le chef des communes flamandes qui, par sa prudence, sa bravoure et son patriotisme, avait dignement soutenu le glorieux nom qu’il portait. A lui aussi sa ville natale doit encore une statue.

J.-J. De Smet.